janvier 18, 2008

LA FAMILLE DE NAPOLEON – CHARLES BONAPARTE (1746-1785)

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Charles Bonaparte (1746-1785)

Si mon père qui est mort avant quarante ans, eût vécu, il eût été nommé député de la noblesse de Corse à l’Assemblée constituante. Il tenait fort à la noblesse et l’aristocratie ; d’un autre côté il était très chaud dans les idées généreuses et libérales ; il eût donc été ou tout à fait du côté droit, ou au moins dans la minorité de la noblesse. Dans tous les cas quelles qu’eussent été mes opinions personnelles, j’aurais suivi sa trace, et voilà ma carrière entièrement dérangée et perdue.

(Napoléon Bonaparte)

Bonaparte (Charles-Marie). Père de Napoléon, né à Ajaccio le 29 mars1746, fut envoyé à Pise pour étudier le droit, et épousa à son retour Laetitia Ramolino. C’est de ce mariage que naquit toute une génération de rois. En 1768, Charles Bonaparte fut du nombre des patriotes qui secondèrent les deux Paoli dans leur lutte armée pour l’indépendance de la Corse. Non seulement il se distingua par son courage, mais c’est lui qui rédigea, dit-on, l’adresse à la jeunesse corse, publiée à Corte en juin 1768. Sa femme l’accompagna partout, bien qu’elle fût enceinte de sept mois de Napoléon, et partagea avec lui tous les périls delà guerre, jusqu’au moment où Paoli s’éxila. Alors, après l’établissement définitif de la domination française, Charles Bonaparte revint s’établir dans ses foyers, et, grâce à la protection du comte de Marbeuf, gouverneur de l’Ile, fut reconnu noble et nommé successivement assesseur de la ville et province d’Ajaccio en 1774, député de la noblesse de Corse à la cour de France en 1777, et enfin, en 1781, membre du conseil des douze nobles de l’île. Pendant qu’il remplissait à Paris sa mission, il obtint trois bourses : une pour Joseph, son fils aîné, au collège d’Autun ; la seconde, pour Napoléon, à l’école de Brienne ; la troisième, à la maison royale de Saint-Cyr, pour sa fille Marie-Anne-Elisa. Charles Bonaparte mourut en à Montpellier, où il était venu pour se faire traiter d’un squirre à l’estomac. Ses restes furent transportés plus tard à Saint-Leu, par les soins de son fils Louis. Il eut de son mariage treize enfants, dont huit lui survécurent, cinq fils et trois filles, savoir : 1° Joseph Bonaparte; 2° Napoléon Bonaparte ; 3° Marie-Anne-Elisa Bonaparte ; 4° Lucien Bonaparte ; 5° Louis Bonaparte ; 6° Marie-Pauline Bonaparte ; 7° Marie-Annonciade-Caroline Bonaparte ; 8° Jérôme Bonaparte.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Charles Bonaparte sur Wikipedia & Biographie de Charles Bonaparte par Nasica

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août 26, 2007

LA FAMILLE IMPERIALE PAR L’EMPEREUR NAPOLEON 1er

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Blason de la famille Bonaparte (ou Buonaparte)

Je n’ai pas trouvé de coopération dans ma famille. Si je n’avais pas voulu l’utiliser, j’aurai réussi plus aisément.

(Napoléon Bonaparte)

  • Letizia Bonaparte, Madame Mère (1750-1836)
  • Tout petit garçon, j’ai été initié à la gêne et aux privations d’une nombreuse famille. Mon père et ma mère ont connu de mauvais jours… huit enfants ! Le ciel est juste… Ma mère est une digne femme.

    Ma mère était par trop parcimonieuse ; c’en était ridicule… C’était excès de prévoyance ; elle avait connu le besoin, et ces terribles moments ne lui sortaient pas de la pensée… mais chez elle le grand l’emportait encore sur le petit : la fierté, la noble ambition marchaient avant l’avarice.

    Madame Mère avait une âme forte et trempée aux plus grands évènements.

Joseph, c’est un fort bon homme. Je ne doute pas qu’il ne fît tout au monde pour moi ; mais toutes ses qualités tiennent uniquement de l’homme privé. Dans les hautes fonctions que je lui avais confiées, il a fait ce qu’il a pu, mais dans les circonstances bien grandes la tâche s’est trouvée peu proportionnée avec ses forces.

Beaucoup d’esprit, des connaissances, et beaucoup de caractère… ornement de toute assemblée politique.

  • Elisa Bonaparte, princesse de Lucques et Piombino, grande duchesse de Toscane (1777-1820)

Maîtresse femme, elle avait de nobles qualités, un esprit recommandable et une activité prodigieuse, connaissant les affaires de son cabinet aussi bien qu’eût pu le faire le plus habile diplomate. Il n’y a pas eu d’intimité entre nous, nos caractères s’y opposaient.

Il a de l’esprit et n’est point méchant, mais avec ces qualités un homme peut faire bien des sottises et causer bien du mal. Dès son arrivée en Hollande, il n’imaginait rien de beau comme de faire dire qu’il n’était plus qu’un bon Hollandais. Jamais un homme ne s’égara plus complètement avec de bonnes intentions ; jamais l’honnêteté sans intelligence ne fit plus de mal.

Défenseur des intérêts matériels, Louis laissa par son départ un prétexte à bien des mécontentements, et sa révolte de 1810 servit en 1814 d’exemple et d’excuse aux passions égoïstes.

Quand il était petit, il faisait des vers. Mais, pour Dieu, pourquoi les fait-il imprimer ? Il faut avoir le diable au corps !

Pauline était trop prodigue ; elle avait trop d’abandon. Elle aurait dû être immensément riche par tout ce que je lui ai donné ; mais elle donnait tout à son tour, et sa mère la sermonnait souvent à cet égard, lui prédisant qu’elle pourrait mourir à l’hôpital.

Dans sa petite enfance, on la regardait comme la sotte et la cendrillon de la famille ; mais elle en a bien rappelé ; elle a été une très belle femme et elle devenue très capable.

La reine de Naples s’était beaucoup formée dans les évènements. Il y avait chez elle de l’étoffe, beaucoup de caractère et une ambition désordonnée.

Jerôme en mûrissant, eût été propre à gouverner ; je découvrais en lui de véritables espérances.

  • Joséphine, impératrice des Français (1763-1814)

Un fils de Joséphine m’eût été nécessaire et m’eût rendu heureux non seulement comme résultat politique, mais comme douceur domestique.

Joséphine faisait des dettes que j’étais obligé de payer. Je ne l’aurais jamais quitté si elle avait pu avoir un enfant.

Joséphine avait donné le bonheur à son mari et s’était constamment montrée son amie le plus tendre, professant – à tout moment et en toute occasion – la soumission, le dévouement et la complaisance la plus absolue.

Eugène est une tête carrée, un administrateur habile, c’est un homme de mérite supérieur, mais ce n’est pas un homme de génie. Il n’a pas ce caractère qui distingue les grands hommes.

Le mariage avec une Autrichienne, ce que les meilleures têtes considéraient comme le chef-d’oeuvre de ma politique, m’a précipité du trône. J’ai posé le pied sur un abîme recouvert de fleurs.

C’est une bonne petite femme timide qui avait toujours peur en se voyant au milieu des Français qui avait assassiné sa tante.

Je l’envie ! La gloire l’attend, alors que j’ai dû courir après elle. Pour saisir le monde il n’aura qu’à tendre les bras. J’aurais été Philippe, il sera Alexandre.

Je préférerais qu’on egorge mon fils plutôt de le voir jamais élevé comme un prince autrichien.

août 9, 2007

LA MAISON BONAPARTE – AJACCIO

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La Maison historique

Maison natale de Napoléon 1er à  Ajaccio (Léonard-Alexis Daligé de Fontenay)

La première demeure des Bonaparte s’élevait au bord de la Grande-Rue ; elle a été démolie par les Français lorsqu’ils bâtirent la citadelle vers 1755, et fut certainement celle du premier Bonaparte établi en Corse vers 1490, Francesco, surnommé le Maure de Sarzanne, du nom de la petite ville italienne d’où sa famille était originaire. On ignore où vécurent les Bonaparte de 1555 à 1623, date du mariage de Sebastiano Bonaparte avec Angela-Felice Lubera qui apporte en dot la demeure de son père, le capitaine Troilo Lubera. La « casa Lubera », qui portait sur l’entablement de son portail l’inscription latine « spe mea est in Deo », a été démolie il y a quelques années pour faire place à un petit jardin rue du Conventionnel Chiappe. C’est seulement à la fin du XVIIème siècle que les Bonaparte s’installent dans une partie de la maison qui depuis porte leur nom. Le 20 décembre 1682, Giuseppe Bonaparte épouse Maria Bozzi dont la dot s’élève à 4901 livres et comprend quelques pièces de la casa Bozzi à Ajaccio. A partir de ce moment, les Bonaparte essaieront de s’attribuer cette maison tout entière, étage par étage, demi-étage par demi-étage, voire chambre par chambre : la coutume corse divisait et subdivisait en effet la propriété à un point tel qu’il existait parfois autant de propriétaire que de chambres.

A la mort de Maria Bozzi en 1704 ses trois enfants survivants héritent de sa part : Sebastiano reçoit un appartement, Antonio une pièce et deux chambres au premier étage, et Virginia l’étage supérieur. qu’elle transmettra à ses descendants. Sebastiano meurt dès1720 laissant des enfants en bas âge. Son frère Antonio, resté célibataire, prend en charge les intérêts de ses neveux. En 1734 il achète une chambre supplémentaire à Giovanni-Battista Bozzi qu’il donne avec sa propre part à son neveu Napoleone en 1737. Pour éviter que les dernières pièces échappent à la famille, il lui fait épouser en 1743 Maria Bozzi, fille de Giovanni-Battista, qui apporte en dot la moitié de la maison de la rue Malerba. Lorsqu’Antonio meurt en 1762, la totalité de la maison est entre les mains de ses trois neveux à l’exception de l’étage supérieur qui appartient à la fille de Virginia. Le cadet des neveux, Luciano Bonaparte, est entré dans les ordres et devenu archidiacre à Ajaccio. Tout comme son oncle Antonio, Luciano tente d’empècher la division de la maison dans la descendance de ses deux frères. En 1766 après de longues tractations, sa belle-soeur, née Maria-Rosa Bozzi accepte d’échanger sa part de la maison familiale contre une vigne aux Salines. La « casa » se trouve alors dans un complet état de vétusté ; on accède à l’étage supérieur par une simple échelle mobile, les murs sont décrépis, le toit est à reprendre entièrement. L’archidiacre fait refaire les planchers et les fenêtres, construire un escalier fixe et reprendre le toit et les murs intérieurs, ce qui lui permet de gagner deux chambres ; les travaux lui coûtent 1500 livres en monnaie de Gênes, mais la maison est devenue la importante de le rue Malerba qui prend désormais le nom de rue Bonaparte.

Le seul héritier mâle des Bonaparte, Carlo-Maria, épouse en 1764 Letizia Ramolino ; sur douze enfants, huit survivent, dont sept naissent dans la maison familiale d’Ajaccio, l’aîné Joseph, ayant vu le jour à Corte. Charles de Buonaparte, comme il se nomme à présent lui-même, adhère au rattachement de l’île à la France ; c’est un personnage important, avocat au Conseil Supérieur de la Corse et assesseur de la juridiction royale d’Ajaccio ; en 1771 il est reconnu noble par le roi de France et en 1777 se rend à Versailles comme député de la noblesse de l’île. Pour soutenir ce train de vie il agrandit et embellit la demeure familiale en faisant construire en 1774 sur un emplacement acheté à la famille Ponte une terrasse qui lui coûte 600 F ; il y fait installer une petite cabane de bois pour permettre au jeune Napoléon d’y travailler ; en 1780 Charles dépense 896 F en travaux d’aménagements intérieurs ; il fait tendre sa chambre à coucher d’étoffe cramoisie et y installe une cheminée de marbre de 260 livres ; enfin une grande table de vingt couverts forme le centre de la salle à manger. Charles meurt en 1785 ; l’aîné de ses enfants Joseph n’a que 17 ans et l’archidiacre Luciano reprend les rênes de la famille. Le jeune Napoléon parti pour le collège d’Autun en décembre 1778 ne rentre à Ajaccio qu’après la mort de son père ; de 1786 à 1793 il effectue cinq séjour plus ou moins long sur son île : du 15 septembre 1786 au 12 septembre 1787, du 1er janvier à fin mai 1788, de septembre 1789 à janvier 1791, de fin septembre 1791 à mai 1792 et du 15 octobre 1792 au 11 juin 1793.

En 1790 l’archidiacre agrandit la maison en achetant à Carlo Sapia pour 1660 livres un bâtiment voisin de la casa ; relativement important, il comprend une cuisine, deux chambres, un magasin et deux greniers. Il est possible qu’une partie de ces deux pièces corresponde aux trois salles situées dans le prolongement de la galerie.

Mais la Révolution a éclaté, et les Bonaparte fervents partisans des idées républicaines, doivent céder devant le parti anglais auquel Paoli et Pozzo di Borgo se sont ralliés. En mai 1793 Letizia doit quitter Ajaccio précipitamment avec ses enfants ; le 24 mai les propriétés de la famille sont saccagées et la maison est pillée ; tout disparait y compris les portes et fenêtres. Elle est réquisitionnée par les anglais et le rez-de-chaussée est utilisé comme magasin à fourrage et dépôt d’armes tandis que l’étage sert de logement à des officiers anglais, parmi lesquels a peut-être figuré Hudson Lowe, le futur géôlier de Napoléon à Sainte-Hélène.

A la fin d’octobre 1796 les français chassent les anglais de Corse, et Joseph Bonaparte peut rentrer à Ajaccio en décembre 1796 ; le 10 décembre Napoléon lui écrit : « Mets en ordre nos affaires domestiques surtout notre maison d’habitation que je désire à tout événement voir dans une situation propre et digne d’être habitée. Il faut la remettre comme elle était en y joignant l’appartement d’Ignazio. Fais les petits arrangements pour que la rue soit plus habitable. » L’achat devait être prévu depuis longtemps, car dès le 11 décembre Joseph achète pour 8500 livres l’appartement à Ignazio Pianelli et à son épouse, Artillia-Maria Pozzo di Borgo, petite-fille de Virginia Bonaparte, celle-là même qui avait reçu l’étage supérieur de la maison.

Dès son arrivée, Joseph se préoccupe de trouver un architecte afin de remettre la maison en état. Il choisit un Suisse établi en Corse, Samuel-Etienne Meuron entrepreneur en fortifications de la place d’Ajaccio. Le 16 février 1797 Joseph remet 17457 livres 15 sols à son fondé de pouvoir Francesco Braccini afin de payer les travaux ; lorsque les comptes seront arrêtés le 11 mai 1799, ils s’élèveront à 19776 livres 14 sols. Joseph quitte la Corse le 28 mars 1797 et sa mère le remplace dès la seconde quinzaine de juin. Les moyens de restaurer la maison lui sont fournis par la loi du 31 janvier 1797 qui indemnise les Corses victimes de l’occupation anglaise ; Letizia reçoit 124800 francs dont 16000 francs pour la seule maison d’Ajaccio ; il semble bien qu’elle ait surestimé les dommages subis par le mobilier et le linge puisqu’elle les évaluait à 25000 F. Letizia signe les factures des maçons, des menuisiers, des forgerons et des séruriers entre juin 1797 et juin 17998 ; à cette date, le gros oeuvre et le premier étage sont sur le point d’être achevés, car le serrurier livre les gonds des portes et les mouvements de sonnettes. Le modèle de la rampe d’escalier est envoyé en novembre 1797 à Marseille chez Mme Clary, belle-mère de Joseph, qui la fait exécuter, puis expédier à Ajaccio. La maison semble avoir été reprise entièrement, car Letizia fait venir de Gênes et de Marseille 20000 briques, 5000 tomettes et 3000 tuiles. Enfin il faut tendre les murs de papier peint et complèter le maigre mobilier échappé au pillage. Les achats sont également faits à Marseille ; dès janvier 1797 Elisa fait parvenir à Joseph cinq tentures en papier et une en damas, la chambre étant tapissée en rouge velouté. Elisa fournit également de nombreux sièges, des trumeaux et une table de marbre. En septembre de la même année le marchand Laplane expédie de Marseille 8 fauteuils, 18 chaises et un « bois de lit avec son palanquin ». Enfin en avril 1798, Letizia réclame à Mme Clary des papiers peints de différentes couleurs : rouge et blanc, jonquille, rouge, ponceau avec des roses. Fesch rejoint sa soeur à Ajaccio en octobre 1798 ; il écrit aussitôt à Joseph : « Costa loge dans votre maison ; selon votre ordre, le premier est réparé, mais le second et le toit exigeraient une forte réparation. » En novembre la situation est identique : « Je n’ai pu achever la maison, faute de matériaux qu’on attend de Marseille. » Elle dut être achevée au début de 1799, car en juillet, Letizia, Fesch et le jeune Louis quittent Ajaccio pour toujours, confiant leur maison à Camilla Illari, la nourrice de Napoléon.

Au retour d’Egypte Bonaparte fait escale quelques jours à Ajaccio du 29 septembre au 5 octobre 1799 ; il s’installe dans la maison rénovée, au second étage dans la chambre dite de l’alcôve. Son séjour est marqué par un bal organisé par Murat dans la galerie récemment aménagée et par une promenade aux Milelli, propriété ajaccienne des Bonaparte. Enfin le 4 au soir, il quitte secrètement la maison pour s’embarquer sur la « Muiron » qui le conduira à Fréjus. Il ne devait plus revoir sa maison natale mais se préoccupera de son sort sous l’Empire.

L’Empereur avait conçu le projet de donner la maison Bonaparte à sa vieille nourrice Camilla Illari, qui était venue à Paris après le couronnement. Il chargea le cardinal Fesch de connaître l’avis de Madame Mère. Celle-ci répond que si une demeure ou presque tous ses enfants ont vu le jour cesse d’appartenir à sa famille, elle ne la cédera qu’à son cousin germain André Ramolino.

L’Empereur y consent mais sous la condition expresse que sa nourrice aurait en échange la maison de ce dernier. L’acte est passé devant Maître Raguideau au château de Malmaison le 23 mars 1805.

Le contrat stipule que Ramolino doit créer dans les deux ans une place à ses frais en faisant démolir la maison Pietra-Santa et une partie de la maison Gentile ; c’est l’origine du jardin situé devant la maison. Ramolino meurt dans la maison en 1831 ; quelques semaines auparavant, il reçoit la visite du jeune prince de Joinville, fils du roi Louis-Philippe, à qui il fait don d’un fauteuil « Louis XV ». Après sa mort, sa veuve Madeleine Baciocchi, soeur du Prince de Lucques et Piombino, y habite jusqu’à son décès en 1847.

En 1831, la propriété passe au filleul et parent d’André Ramolino, Napoléon Lévie ; celui-ci reçoit plusieurs propositions d’achat : 500000 F en 1833 par l’ambassadeur Pozzo di Borgo, puis 200000 F un peu plus tard par le duc d’Orléans, fils de Louis-Philippe. Madame Mère qui vit toujours, conteste cet héritage et attaque en nullation la donation de 1805 prétextant la naissance du Roi de Rome, survenue en 1811 ; lorsque ce dernier meurt en 1832, elle assigne Lévie devant le tribunal d’Ajaccio en tant qu’héritière de son petit-fils. Madame Mère meurt en 1836, et suivant ses dernières volontés, le cardinal Fesch reprend l’instance ; il disparaît à son tour en 1839. Son héritier est l’ancien roi d’Espagne Joseph, qui parvient à rentrer en possession de la maison par une transaction du 2 juin 1843. Lévie, autorisé par Louis-Philippe à ajouter à son nom celui de Ramolino, quitte les lieux en juin 1844, emmenant avec lui tout le mobilier. C’est donc d’une demeure vide qu’hérite la fille de Joseph, Zenaïde princesse de Canino, à la mort de son père en juillet 1844.

Elle s’en déssaissit en 1852 en faveur de son cousin Napoléon III, qui ouvre en 1857 un crédit de 20000 F pour la restauration du bâtiment. Les travaux sont menés par l’architecte du palais de Fontainebleau Alexis Paccard ; c’est à cette époque que les plafonds sont peints par Jérôme Maglioli, peintre et architecte de la maison. Il restaure et aménage les caves situées sous la galerie, achetées en 1860 à Mme génie, née Marie-Benoîte Ponte. Dès 1858 le garde-meuble tente de racheter, sans succès, l’ancien mobilier à Lévie-Ramolino ; un devis d’ameublement du premier étage est alors demandé. L’Empereur et l’impératrice visitent la maison en septembre 1860 et sont déçus de la trouver vide. La négociation avec Lévie-Ramolino est relancée, et ce dernier accepte enfin de céder le mobilier pour 15000 F ; il est installé lors de la visite que l’impératrice Eugénie effectue avec son fils en 1869 à l’occasion du centenaire de la naissance de Napoléon. Elle place alors sur la cheminée de la chambre natale de Napoléon 1er un buste du Prince Impérial d’après Carpeaux.

A la chute de l’Empire la maison est confisquée par un décret du 6 septembre 1870 ; elle n’est restituée au Prince Impérial qu’en 1874 ; à sa mort elle passe à sa mère l’impératrice Eugénie, puis au décès de cette dernière, à son héritier le Prince Victor. En 1923, ce dernier offre la maison à l’Etat qui accepte le don l’année suivante ; elle est classée par le Service des Monuments Historiques qui en assure l’entretien jusqu’en 1967. Depuis cette date, la maison Bonaparte est un musée national dépendant du musée de Malmaison.

Elle se dresse à l’angle des rues Saint-Charles (anciennement Malerba) et Letizia (anciennement del Pevero), devant une petite place créée au début du XIXème siècle, puis transformée en jardin. En 1936 à l’occasion du centenaire de la mort de Madamè Mère, on y a érigé un buste en bronze du Roi de Rome, par le sculpteur marseillais Elie-Jean Vezien.
La façade à trois étages est décorée des armes des Bonaparte ; elles avaient été démontées lorsque la plaque de marbre rappelant la naissance de Napoléon avait été posée, puis rescellées en 1899 pour le centenaire du Consulat.

(Bernard Chevallier – Extrait du guide de la Maison Bonaparte – 1986)

juillet 25, 2007

CHARLES BONAPARTE PAR NASICA (2)

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Charles Bonaparte depuis la conquête de l’île de Corse jusqu’à sa mort (1785)

Portrait posthume de Charles Bonaparte (Anonyme)

Fiers et impétueux sur le champ de bataille, les français sont magnanimes et indulgents après la victoire. Satisfaits d’avoir vaincu des ennemis dignes sous tant de rapports de se mesurer à eux, ils accordèrent une amnistie ample et loyale à tous ceux qui ne refusèrent pas de se soumettre à la nouvelle domination.

La politique ombrageuse et cuelle de Gênes avait soigneusement exclu les Corses de tous les emplois de leur pays ; la politique sage et généreuse de la France voulut obtenir le concours des plus notables de l’île en les y appelant. Charles Bonaparte entre autres fut nommé assesseur à la justice royale d’Ajaccio. Il hésita d’abord à accepter cette place par suite d’une répugnance patriotique, mais les sollicitations de ses amis et de ses parents prévalurent.

Cependant la frayeur de la domination française se dissipait de jour en jour. Les illusions de l’indépendance nationale s’évanouirent avec le temps ; le sentiment de la liberté se refroidissait dans les coeurs ; le joug de l’étranger paraissait s’adoucir insensiblement par l’habitude de le porter, par l’impuissance de le sécouer et par la grandeur du nom de la France. Charles pourtant en gémissait au fond de son âme ; il voyait avec peine la résignation trop facile de ses concitoyens. Dans un moment de dégoût et de noble indignation, il composa la chanson satirique Pastorella infida sei, ou Paoli, sous l’allégorie d’un berger, se plaint amèrement de la Corse, comme d’une maîtresse infidèle. La jeunesse de l’ïle apprit la chanson et resta française.

En dépit de ses regrets cachés et de son amitié constante pour Paoli, Charles se concilia l’estime des Français. Le comte de Marbeuf surtout le traita toujours avec une bienveillance toute particulière. Ses talents, ses manières, sa position sociale et la haute réputation dont il jouissait lui valurent cette flatteuse distinction. Charles ne pouvait pas être insensible à tant d’égards ; il paya de retour le gouverneur français. On a pris texte de cette cette liaison pour répandre les calomnies les plus absurdes : un simple rapprochement des dates suffit pour en faire justice.

Charles Bonaparte, qui aimait le luxe et la représentation, dépensait parfois au delà de ses revenus. Cependant sa famille devenait chaque jour plus nombreuse, et, comme s’il en pressentait déjà la grandeur future, il se proposait de donner une éducation soignée à tous ses enfants. Prêt à s’imposer tous les sacrifices possibles pour atteindre un but si légitime, et si sage, il songeait sérieusement à envoyer dans des établissements d’instruction publique l’aîné et le cadet de ses fils, qui étaient assez avancés en âge pour commencer régulièrement leurs classes. Ce fut alors que Marbeuf voulut lui donner une preuve certaine de l’attachement qu’il lui avait voué. Il lui suggéra l’idée de faire des démarches afin d’obtenir les bourses du gouvernement pour Joseph et pour Napoléon. Il appuya lui-même fortement sa demande, et les bourses furent accordées.

Charles avait toujours espéré pouvoir améliorer sa fortune par la revendication de la succession Odone, qui lui était dévolue et dont on avait injustement disposé en faveur des Jésuites. Il avait fait plusieurs réclamations, du temps de Paoli, mais toujours sans succès. Après la conquête de l’ïle, qui entraîna l’explusion des jésuites, ces biens furent affectés à l’instruction publique. Charles renouvela ses réclamations qui ne furent pas plus heureuses. Comme il l’a dit lui-même, il continua de s’épuiser en démarches inutiles.

En 1777, Charles fut nommé député de la noblesse pour aller à Paris. Il passa par Florence, où il obtint une lettre du Grand-duc Léopold pour la reine de France, sa soeur. Cette recommandation lui valut l’honneur d’être admis à la cour et un libre accès au ministère. Monseigneur Santini, qui, par son rang aurait dû conduire la députation corse, se trouva en seconde ligne. Il eut le bon esprit de ne pas s’en fâcher.

Charles profita de la faveur dont il jouissait pour faire de nouvelles démarches au sujet de la succession Odone. Il présenta au ministère de la guerre un mémoire détaillé sur les droits qu’il avait à cette succession. Des ordres précis furent donnés ; il aurait obtenu enfin la justice qu’il réclamait depuis longtemps, sans les difficultés que lui suscitèrent en Corse quelques fonctionnaires intéressés personnellement à faire éliminer sa demande.

Dans cette intervalle, les premiers symptômes de la maladie qui devait conduire au tombeau Charles Bonaparte se déclarèrent. Il se rendit à Montpellier pour consulter la faculté de médecine et revint à Paris mieux portant, ce qui lui fit croire qu’il était sauvé. Vaine espérance qui devait bientôt être détruite !

Ce fut pareillement à cette époque que Charles acquis de nouveaux titres à la bienveilance du Comte de Marbeuf. Des mésintelligences existaient entre ce dernier et le comte de Narbonne. Les Corses, dont la destinée se ressentira toujours des caprices, des haines et des vengeances mutuelles de leurs chefs, étaient partagés entre deux factions ; car ils ignoraient alors, comme ils semblent ignorer encore aujourd’hui, que ce qu’ils ont de mieux à faire, c’est de demeurer étrangers aux démélés de leurs gouvernants, d’avoir autant de respects pour les lois que de mépris pour ceux qui les foulent aux pieds et les font servir à leurs mauvaises passions.

Les choses en étaient au point que la cour jugea à propos de rappeler l’un des deux ; mais elle aurait voulu rappeler celui qui avait le plus de torts à se reprocher, et qui, dans tous les cas, était le moins agréable aux Corses. Charles fut consulté, et le rappel de Narbonne arrêté. En cela Charles ne fut que l’interprète des sentiments bien prononcés de ses commettants, qui, tous, ou presque tous, préféraient les manières affables, insinuantes et populaire de Marbeuf, aux manières franches, loyales si l’on veut, mais rudes et hautaines de Narbonne.

Cependant, si celui-ci avait un faible parti en Corse, il en avait en revanche un bien puissant à la cour : Marbeuf, qui le savait, s’attendait à lui être sacrifié. Victorieux, il sentit toute l’étendue de l’obligation qu’il avait envers celui qui le faisait triompher d’un rival redoutable. La famille de Marbeuf lui fut dès ce moment très attachée, et trouva plus d’une fois l’occasion de lui être agréable.

L’archevèque de Lyon lui écrivit pour le remercier de ce qu’il avait fait en faveur de son oncle et lui envoya en même temps une lettre de recommandation pour M. de Brienne, sachant qu’il avait un de ses enfans à l’Ecole militaire de Brienne. Cette recommandation fut très utile à Napoléon, puisque la famille Brienne eut pour lui un attachement tout particulier : elle ne contribua pas peu à le faire remarquer de bonne heure aux inspecteurs, qui tous les ans visitaient l’école.

Les relations de la famille Bonaparte avec la famille Marbeuf furent dès lors plus intimes, plus amicales. Ceux qui ne voient les choses que de loin, ou se soucient fort peu de les voir de près, font remonter cette intimité à une époque à laquelle ces deux familles ne se connaissaient nullement, et se trouvaient d’ailleurs, par leurs positions respectives, placées dans des rangs opposés. Napoléon disait lui-même dans son exil, sur le rocher de Sainte-Hélène, que c’était de cette époque que daitait la bienveillance des familles Marbeuf et Brienne envers les enfants Bonaparte.

Charles fut obligé de rentrer en Corse plus tôt qu’il n’aurait désiré, la maladie dont il était atteint faisaint des progrès effrayants sous le ciel de Paris. Les médecins qu’il consulta pour la seconde fois, lui conseillèrent de rentrer au plus vite chez lui ; l’air natal pouvait seul lui apporter quelque soulagement. Il ramena avec lui Joseph, qui était placé dans le séminaire d’Autun, et pour lequel il venait d’obtenir une place à l’école militaire de Metz. Napoléon qui l’attendait à Brienne, en fut d’abord désolé ; mais il ne s’en plaignit point et fut au contraire satisfait du prompt retour de son père à Ajaccio, dès qu’il sut que l’état de sa santé l’avait empêché de venir le voir à Brienne, comme il le lui avait promis.

Quoique Charles fût après son retour lié plus que jamais au comte de Marbeuf, aussi puissant en Corse qu’il l’était à la cour, il ne cessa d’éprouver des désagréments de la part des créatures du comte de Narbonne, qui ne pouvaient lui pardonner la préférence qu’il avait accordé au premier. Ils lui suscitaient toute sorte de difficultés pour le faire échouer dans la revendication des biens de la succession Odone. Ils étaient d’autant plus à craindre, qu’étant du continent, ils avaient tous des patrons à Paris, qui les soutenaient en dépit des réclamations les plus vives et les plus fondées.

Voyant enfin qu’il ne pouvait pas venir à bout de surmonter les obstacles qu’une chicane déloyale élevait sans cesse contre lui, il se détermina, pour en finir, à demander à bail emphytéotique une portion des biens de la succession Odone. Cette demande parut d’abord déjouer les intrigues et les cabales de ses ennemis ; mais elle fut bientôt paralysée par les retards que la mauvaise volonté mit à en règler la redevance.

Toutes ces tracasseries incitèrent Charles à partir pour Paris, et à porter lui-même ses réclamations au ministère, au pied du trône s’il le fallait. La traversée fut pénible, sa maladie s’éveilla tout à coup, s’annonçant avec des symptômes alarmants. Il fut obligé de s’arrèter à Montpellier, mais il se hâta, quoique dangereusement malade, d’adresser au ministère un Mémoire contenant ses griefs.

Ce Mémoire, fait pour ainsi dire au lit de mort, ne sera pas tout à fait indifférent pour ceux qui attachent un certain intérêt à connaître le père de Napoléon.

MEMOIRE : Pour régler la redevance du bail elmphytéotique de la campagne dite Les Milelli, et la maison La Badine, appartenant autrefois aux Jésuites d’Ajaccio en Corse.

Monseigneur, Charles de Bonaparte, d’Ajaccio en Corse, a l’honneur de vous représenter qu’ayant été prévenu par une lettre de l’Intendance du 12 novembre dernier qu’il vous avait plu d’ordonner une expertise des biens ci-dessus demandés par le suppliant en bail emphytéotique, il attendait d’en être instruit par le sieur Souiris, économe sequestre et subdélégué de monsieur l’Intendant ; mais voyant que, malgré les ordres reçus, le sieur Souiris observait le plus profond silence pour conserver le plus longtemps possible la possession et jouissance des biens dont il se regarde comme propriétaire depuis tant d’années, il prit le parti de lui présenter une requête de la teneur suivante :A monsieur Souiris, économe des bien de l’Instruction publique et subdélégué de la juridiction d’Ajaccio.

Monsieur, Charles de Buonaparte a l’honneur de vous représenter que, depuis l’année 1779, il présenta un Mémoire au ministère de la guerre, en lui exposant qu’il était le seul héritier de Virginie Odone ; que ladite Virginie, ses enfants et héritiers, étaient appelés à la succession de Pierre Odone, son père, qui par son testament avait substitué tous ses biens à ladite Virginie, sa fille, et à ses enfants, au cas que Paul-Emile, son fils, vint à mourir sans enfants, ou que les enfants nés du dit Paul-Emile mourussent eux-même sans laisser de postérité ; que le cas prévu par le testament était arrivé ; que Paul-François Odone, méconnaissant le droit de la nature; enivré d’un faux principe de religion, avait donné aux Jésuites d’Ajaccio les biens grévés de la dite substitution fidéi-commissaire, dévolus de toute justice à la famille Bonaparte ;

Que la prise de possession faite par les Jésuites dénotait assez les biens considérables dont la dite famille avait été privée ; que l’Instruction publique était à la vérité censée propriétaire des dits biens, mais que l’utilité d’une pareille destination ne pouvait pas couvrir le vice de son titre ;

Que pour éviter les suites toujours funestes d’un procès en justice réglées vis-à-vis des économes qui plaideraient aux frais de l’Instruction, il s’était borné à demander une indemnité proportionnée à sa privation, justifiée par les titres qu’il avait produits ;

Que Monseigneur le prince de Montbarey avait renvoyé la requête et les titres aux commissaires du roi en Corse, et qu’après trois années de débats avec l’économe général, le suppliant, pour voir la fin de ses démarches, s’était restreint, du consentement de monsieur l’Intendant, à demander la préférence d’un bail emphytéotique de la campagne dite de Milelli, et de la maison La Badine, moyennant une légère redevance ;

Que monsieur l’Intendant, en 1782, avait formé son rapport, et que finalement il vous avait plu, Monseigneur, d’accorder au suppliant, par préférence, le bail emphytéotiquedes biens dont il s’agit, vous réservant d’en fixer la redevance après en avoir reconnu la valeur ; que le remontrant vous avait réitéré ses instances pour obtenir la jouissance provisoire, afin de procéder aux réparations urgentes, mais que monsieur le Changeur subdélégué général venait de lui faire part qu’il vous avait plu de décider qu’il était plus expédient de le mettre en possession des dits biens, que d’en accorder la jouissance provisoire ; que vous aviez autorisé à cet effet monsieur l’Intendant à faire procéder à l’estimation, le chargeant de faire terminer cette opération le plus promptement possible ;

Qu’il paraîssait nécessaire de faire procéder par des experts publics à l’estimation des biens fonds, en faisant détailler leur état, soit par rapport aux deux maisons délabrées et menaçant ruine, soit par rapport à la campagne, qui était exposée aux incursions des bestiaux et remplie de makis de toutes parts ; comme aussi de faire procéder à la liquidation des fruits et revenus, année commune, déduction faite des frais de culture et entretien, qui absorbent la meilleure partie du revenu ;

D’avoir égard au défaut du moulin à huile de la dite campagne, qui a été aliéné et qui occasionnera une dépense de deux mille livres pour en faire venir un de Marseille, comme aussi que les maisons sont presque sans portes, sans fenètres, san planchers, et sans crépissage ;

Qu’il est nécessaire, eu égard à la situation des biens, d’achever cette opération le plus promptement possible, pour mettre le suppliant à portée de recueillir le fruit de la justice que vous aviez eu la bonté, Monseigneur, de lui rendre et qu’il espérait obtenir complète au moyen d’une redevance légère et proportionnée aux privations dont sa famille avait été la victime ;

Finalement, il le priait de joindre la requête au procès-verbal d’expertise, pour qu’il pût en prendre une copie légale et en faire part au ministère ;

Que cette requête, Monseigneur, au lieu de produire l’effet qu’on devait en attendre, décida le sieur Souiris à s’acharner plus fortement contre le suppliant, qui s’est épuisé en démarches inutiles pour parvenir à faire exécuter votre volonté ;

Qu’enfin les experts nommés, le sieur Souiris, jouant le rôle de juge et partie, ne voulut point des experts publics, mais il nomma le médecin Grecque, son intime ami, auquel il délivra une instruction secrète sur la manière dont on devait rédiger l’expertise, afin de n’être jamais d’accord ;

Que les experts n’ayant pas été d’accord, le suppliant laissa au sieur Souiris le choix du troisième, pourvu qu’il fût pris parmi les gens du métier ; mais il répondit qu’il fallait en écrire à Bastia au subdélégué général. Cette réponse de Bastia ne venait jamais, et à force de réclamations, le sieur Changeur nomma pour troisième le sieur Frère, géomètre du terier, absent d’Ajaccio.

Le suppliant, voyant alors qu’il était joué de toute part, se décidé à s’embarquer pour venir à Paris se jeter à vos pieds, et il a eu le malheur de tomber malade dans la traversée de la mer, et d’être obligé de s’arrêter à Montpellier pour le rétablissement de sa santé.

Il s’est efforcé de vous adresser le présent Mémoire, parce qu’il est persuadé qu’aussitôt qu’on aura su qu’il est tombé malade, on fera achever l’opération au gré du sieur Souiris, qui espère que les biens finiront pas lui être adjugés, si on règle une redevance au delà du produit.

Ce Mémoire produisit son effet. Le ministère ordonna que l’exposant fût mis en possession des biens réclamés ; mais Charles n’existait plus lorsque cet ordre fut mis à exécution par ses ennemis : il était mort à Montpellier d’un squirre à l’estomac, cause de ses souffrances depuis plusieurs années.

Joseph, que Charles avait amené avec lui pour le conduire à Metz, fut le seul qui l’assista dans ses derniers moments. Son beau-frère, l’abbé Fesch, accouru à son secours du séminaire d’Aix, n’arriva que pour pleurer avec Joseph sur son cerceuil. Pendant son agonie, Charles appelait souvent napoléon, son fils, le conjurant d’aller à son secours avec sa grande épée.

Après lui avoir rendu les derniers devoirs, Fesch revint à Aix, Joseph rentra en Corse. Napoléon reçut la fatale nouvelle à Paris, où il avait été transféré par les inspecteurs, qui avait apprécié de bonne heure ses talents et son génie. Lorsque sa douleur fut un peu calmée, il écrivit à son oncle l’archidiacre Lucien, et à sa mère les deux lettres suivantes.

Paris, le 28 mars 1785

Mon cher oncle,

Il serait inutile de vous exprimer combien j’ai été sensible au malheur qui vient de nous arriver. Nous avons perdu en lui un père, et Dieu sait quel était ce père, sa tendresse, son attachement ; hélas ! tout nous désignait en lui le soutien de notre jeunesse. Vous avez perdu en lui un neveu obéissant, reconnaissant… ah ! mieux que moi vous sentez combien il vous aimait. La patrie même, j’ose le dire, a perdu par sa mort un citoyen zélé, éclairé et désintéressé. Cette dignité dont il a été plusieurs fois honoré marque assez la confiance qu’avaient en lui ses concitoyens. Et cependant le ciel l’a fait mourir ; en quel endroit ? à cent lieues de son pays, dans une contrée étrangère, indifférente à son existence, éloigné de ce qu’il avait de plus précieux. Un fils, il est vrai, l’a assisté dans ce moment terrible ; ce dut petre pour lui une consolation bien grande, mais certainement pas comparable à la triste joie qu’il aurait éprouvée s’il avait terminé sa carrière dans sa maison, près de son épouse et au sein de sa famille. Mais l’Être Suprême ne l’a pas ainsi permis : sa volonté est immuable, lui seul peut nous consoler. Hélas ! du moins, s’il nous a privé de ce que nous avions de plus cher, il nous a encore laissé les personnes qui seules peuvent le remplacer.

Daignez donc nous tenir lieu du père que nous avons perdu. Notre attachement, notre reconnaissance seront proportionnés à un service si grand. je finis en vous souhaitant une santé semblable à la mienne.

Votre très humble et très-obéissant serviteur et neveu.

NAPOLEONE DE BUONAPARTE
Paris, le 29 mars 1785

Ma chère mère,

C’est aujourd’hui, que le temps a un peu calmé les premiers transports de ma douleur, que je m’empresse de vous témoigner la reconnaissance que m’inspirent les bontés que vous avez toujours eues pour nous. Consolez-vous, ma chère mère ; les circonstances l’exigent. Nous redoublerons nos soins et notre reconnaissance, et heureux si nous pouvons, par notre obéissance, vous dédommager un peu de l’instimable perte d’un époux chéri. Je termine, ma chère mère ; ma douleur me l’ordonne, en vous priant de calmer la vôtre. Ma santé est parfaite et je prie tous les jours que le ciel vous en gratifie d’une semblable. Présentez mes respects à Zia Geltrude, Minana Saveria, Minana Fesch, etc.

PS : La reine de France est accouchée d’un prince, nommé le duc de Normandie, le 27 mars, à 7 heures du soir.

Votre très humble et affectionné fils,

NAPOLEONE DE BUONAPARTE

Charles méritait bien les regrets de son fils; il emportait ceux de ses concitoyens et de tous ceux qui l’avaient connu. Il était bon patriote, bon époux, excellent père, loyal, franc et sincère ami. Il ne laissa pas à ses enfants une grande fortune, mais il leur léguait en revanche une réputaiton pure et intacte. Sa passion pour la dépense avait sans doute un peu dérangé ses affaires, mais elle ne l’avait pas ruiné comme on a osé le dire.

Madame Bonaparte sentit plus que personne la perte qu’elle avait faite. Sa douleur fut extrême ; cependant elle n’oublia pas qu’elle était la mère d’une nombreuse famille, qu’elle se devait tout entière à ses enfants. Ses larmes coulèrent longtemps, mais son parti fut bientôt pris. Quoique à la fleur de l’âge, elle avait donné donné le jour à treize enfants, dont cinq garçons et trois filles avaient survécu. Jérôme était encore au berceau.

Le monde n’eut plus de charmes pour elle ; le souvenir de son époux et l’éducation de ses enfants remplirent toute son existence. Elle vécut dans la retraite et n’eut d’autres soins que le retablissement de ses affaires domestiques. Son guide, son appui, son soutien, c’était l’archidiacre Bonaparte, son oncle. Ce respectable vieillard s’était dessaisi depuis plusieurs années de l’administration des affaires de la famille pour se livrer entièrement à son ministère ; mais, dans une telle conjoncture, il n’hésita pas à en reprendre le fardeau. La maison Bonaparte ne tarda pas à se ressentir de l’habilité de la main qui la dirigeait.

Une bonne partie de la fortune de la famille Bonaparte se composait de gros et menu bétail ; l’autre de vignes, enclos et maisons. Les colons, bergers, les locataires, furent mandés ; l’archidiacre prit connaissance de tout et rétablit le plus grand ordre dans ces affaires.

Madame Bonaparte trouva dans les soins affectueux de son oncle un adoucissement à ses chagrins. La mort, qui avait empoisonné sa vie en moissonnant trop tôt celle de son mari, respecta aussi longtemps qu’il fallait les jours de son mentor. Lorsqu’il descendit dans la tombe, ses larmes coulèrent à nouveau, son coeur saigna encore, sa situation de fortune singulièrement améliorée : elle se résigna et attendit.

juillet 24, 2007

CHARLES BONAPARTE PAR NASICA (1)

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Ecrite entre 1821 et 1829 (mais publiée qu’en 1852), cette Notice sur la vie de Charles Bonaparte père de Napoléon 1er est la première ébauche de « biographie » réalisée sur le géniteur du plus célèbre personnage de l’Histoire. Elle est proposée dans l’ouvrage de Tomaso Nasica : Mémoire sur l’enfance et la jeunesse de Napoléon 1er. Ce petit livre est désormais quasi introuvable et présente un certain intérêt de par la proximité temporelle de son auteur avec les contemporains de Charles Bonaparte. Cependant il ne peut être considéré comme une source totalement fiable. La légende hagiographique teintée de naiveté l’emporte sur les aspects scientifiques par trop absents de l’ouvrage. Malgré ses défauts, ce récit bien écrit, fort agréable à lire, est assez instructif si l’on sait le manier avec précautions.

Charles Bonaparte et sa famille avant la conquête de la Corse par la France (1769).

Dessin de Charles Bonaparte

Les Bonaparte étaient considérés comme une des familles les plus distinguées d‘Ajaccio à l’époque où Charles Bonaparte, père de Napoléon, attira sur lui l’attention de ses concitoyens par ses qualités morales et par ses talents. Né en 1746, il commencça ses études à Corte et se fit remarquer par son intelligence, sa modestie, et son amour du travail. Privée de tout établissement scientifique par les Génois, dont l’esprit ombrageux redoutait les effets de l’éducation sur un peuple qui supportait déjà si impatiemment leur joug, la Corse envoyait les plus nobles de ses enfants faire leurs études en Italie. La proximité de la ville de Pise, et peut être aussi la sympathie douloureuse que font naître entre les peuples des infortunes qui se ressemblent, attiraient les Corses vers l’Université célèbre qui avait fondée Côsme de Medicis. Pise était alors l’Athènes de la péninsule italienne. Comme la célèbre ville grecque, elle gisait à demi morte sous ses marbres, au milieu des restes magnifiques d’une grandeur qui n’était plus. La fameuse république de Pise, qui avait subjugué la Sardaigne, pris Carthage et enlevé Palerme aux Sarrasins, qui avait défait des armées royales en bataille rangée, et envoyé une flotte de quarante vaisseaux au secours d’Amaury, roi de Jérusalem ; Pise enfin, qui avait fait longtemps avec succès la guerre aux Génois, ces ennemis mortels et détestés des Corses, avait fini par être vendue et livrée. Les Pisans avaient tellement pris à coeur la perte de leur liberté qu’ils s’étaient expatriés de colère ; aussi cette pauvre cité se trouvait-elle si dépeuplée à l’époque dont nous parlons, que l’herbe croissait dans ses larges rues. Tel était à peu près le sort que la Corse avait eu elle-même à subir.

C’est donc à Pise que Charles Bonaparte fut envoyé pour terminer ses études. Il trouva sur les bords de l’Arno l’élite de la jeunesse corse, jeunesse impétueuse et fière qui sympathisait avec celle de Pise et qui avait acquis, au contact des douces moeurs italiennes, ce poli d’urbanité qu’on ne trouve aisément dans les montagnes.

Ces pauvres insulaires, forcément économes, vivaient de peu dans une ville où tout était bon marché, et quelquefois éprouvaient, malgré cela, des moments de gêne. Mais lorsque les galions de quelques étudiants arrivaient, comme disait plaisamment l’Empereur en parlant de quelques cent francs que Junot recevait de sa famille, l’heureux possesseur du petit trésor se hâtait d’en faire part à ceux qui attendaient encore cette pluie d’or qui devait venir des rives de la Corse, et Charles Bonaparte n’était pas de caractère à poser en exception à la règle. Au contraire, il ouvrait si largement sa bourse à ses condisciples dans l’embarras, qu’il s’acquit bientôt l’estime et l’amitié de cette jeunesse studieuse et désintéressée qui serrait ses rangs sur la terre de l’étranger. A leur retour du continent, les amis de Charles, disséminés sur tous les points de l’île, le vantaient comme un savant distingué, un ami généreux, un étudiant modèle, et jetaient ainsi les premières bases de sa réputation naissante.

Sa famille, heureuse du bien qu’elle entendait dire, ne regardait pas aux sacrifices qu’elle faisait pour l’entretenir sur le continent, quoique ces sacrifices fussent onéreux dans une île qui a toujours été fort pauvre en numéraire.

Lorsque Charles Bonaparte eut terminé son droit, il fit ses dispositions pour retourner dans sa patrie. De l’embouchure de l’Arno, et tandis que les molles brises de la Toscane l’embaumaient encore du parfum de leurs orangers, il découvrit au loin sous la forme d’un rocher nu, dont la cime blanchie de neige se dessinait sur l’azur profond de la Méditérranée. Le jeune Corse, qui avait quelquefois sacrifié aux muses, dut alors éprouver ce sentiment louable et si naturel qui faisait dire au fils d’Ulysse : « Dans mon Ithaque, il n’y a que des rochers, des buyères, des terres arides, et pourtant mon coeur la préfère aux plus riches plaines de Grèce. »

Précédé de sa bonne renommée, regardé comme l’honneur de sa famille et l’espoir de sa patrie, Charles reçut de ses concitoyens un accueil empressé. Son éloquence, son patriotisme, ses manières nobles et simples achevèrent de lui concilier tous les coeurs . Enfin, l’estime dont on l’entourait devint si générale qu’elle fixa les regards de Paoli, qui voulut que le jeune Bonaparte lui fût présenté.

Paoli, dont la mémoire est encore adorée des Corses, était alors à l’apogée de sa puissance et règnait de fait sur ce peuple qu’on disait si difficile à gouverner. Fils de Giacinto Paoli qui avait commandé les Corses dans les dernières guerres contre les Génois ; frère de Clément paoli, l’homme le plus brave de son temps et l’un des premiers magistrats de l’île, Pascal Paoli avait été proclamé général de la Corse et rappelé de Naples, où il servait avec distinction. Courageux, éclairé, politique habile, mettant toute sa gloire à sauver sa patrie et à la rendre heureuse, il marchait noblement vers ce grand but. Après avoir battu les génois, il avait profité du calme qui suivit sa victoire pour réorganiser sa justice et faire fleurir l’agriculture. Investi par la nation d’un pouvoir absolu, il l’avait balancé lui-même en créant un conseil suprème composé d’hommes très capables, et, au dessus- de ce conseil, il avait établi un syndicat chargé de surveiller tous les magistrats de l’ïle, sans faire d’exception pour lui. Afin d’occuper Gênes de ses propres affaires, il avait armé en course des bâtiments légers qui poursuivaient le long des côtes de la Ligurie des navires marchands de la république. Ces corsaires, par des prises heureuses qu’ils ramenaient en Corse, faisaient reparaître l’argent dans ce pays que des siècles de guerre avaient épuisé. Paoli battait monnaie, fondait une Université, créait des imprimeries, et, chose qui ne s’était jamais vue, ont eut alors un journal en Corse. Paoli, quoique partisan rigide des moeurs austères et simples de sa nation, voulut la distraire un instant des graves préoccupations de la guerre, en donnant des fêtes auxquelles il conviait les personnes les plus éminentes de l’île ; il se faisait ainsi une sorte de cour, et ce luxe inusité enchantait les Corses.

C’est à cette époque que Charles Bonaparte, encore fort jeune, lui fut présenté. Le général, qui se connaissait en hommes et qui cherchait à s’entourer de gens de coeur, le traita avec tant d’égards que Charles conçut pour lui un vif attachement, une admiration sincère qu’il conserva jusqu’au tombeau. Si l’état de sa fortune le lui eût permis, il fût resté auprès du général ; mais sa famile exigea qu’il utilisât dans sa ville natale les connaissances qu’il avait acquises en Italie, et il devint bientôt un des premiers avocats d’Ajaccio.

Les talents et les qualités de Charles Bonaparte lui permettaient d’aspirer aux plus hauts partis, et sa famille, dont il était l’unique espoir, eût vivement désiré qu’il fit un mariage opulent. Charles n’entra pas dans ces vues et ne consulta que son coeur, en enlevant à l’admiration passionnée de toute la jeunesse de la ville, mademoiselle Letizia Ramolino, qui était d’une rare beauté, et qui à peine âgée de quatorze ans, possédait tous les charmes de son sexe.

La première année de se son mariage ne fut marquée que par un événement bien triste : il perdit son premier enfant. L’année suivante, il voulut mettre à exécution un projet qu’il avait conçu pendant son séjour à Pise ; il partit pour Rome afin de visiter la patrie des Scipions, des Césars, et de se perfectionner dans la science si difficile des lois anciennes.

Il y passa une année scolaire et revint en Corse, peu satisfait de Rome et des Romains.

Il débarqua à bastia, et, en traversant l’ïle pour se rendre à Ajaccio, il voulut voir Paoli qui était alors à l’abbaye de Rostino, dont le général aimait le séjour parce qu’il était né pour ainsi dire à l’ombre de son clocher. Le jeune voyageur traversa Pontenovo qui devait être le dernier champ de bataille de l’indépendance, gravit la montagne du village de Pastoreccia où était née la mère du général et dont quelques bois d’oliviers faisaient partie de son patrimoine. Sur le versant opposé, il découvrit bientôt, dans le petit hameau de la Stretta dépendant de la commune de Morosaglia, la maison paternelle de Paoli, qu’entouraient des châtaigniers gigantesques et qu’accompagnait une petite chapelle dédiée à a Madone. Non loin de cette modeste maison du chef de la Corse, s’élevait le superbe monastère des Franciscains où se rendait Charles. Lorsqu’il demanda Paoli, on l’introduisit dans son salon en le priant d’attendre, le général étant enfermé dans on cabinet où il s’occupait de quelques dépêches importantes qu’il allait faire partir pour l’Italie. « Je reviendrai quand il sera visible » dit le jeune Corse qui se mit en devoir de se retirer. Mais à ce moment la porte du cabinet s’ouvre, et Paoli paraissant sur le seuil, s’écrie : « c’est toi Charles ? Je t’ai bien reconnu , viens donc que je t’embrasse. » Et, sans écouter les excuses du voyageur qui craignait de le déranger : « Tu n’es pas de trop ici, dit-il en le faisant entrer dans son cabinet ; au contraire, tu arrives de l’Italie et j’ai besoin de savoir ce qui s’y passe ; viens donc. » Il le garda toute la journée, le fit souper avec lui et ne lui laissa reprendre sa route que le lendemain, après lui avoir fait promettre de quitter Ajaccio pour s’établir à Corte, ville centrale, où le général avait fixé le siège de son gouvernement.

Cette promesse, que Charles Bonaparte voulut tenir, souleva une petite tempête au sein de sa famille. Madame Bonaparte, dont les parents habitaient la ville maritime qu’il fallait quitter, refusa d’abord d’échanger les brumes de la côte, et surtout le doux parfum des orangers d’Ajaccio, pour l’air vif et pur des montagnes, alléguant pour gagner sa cause toutes les raisons que put lui suggérer sa logique de dix-sept ans. Mais quelques touchantes que fussent les prières d’une femme aimée et d’un oncle vénéré à l’égal d’un père, elles ne pouvaient balancer dans le coeur d’un Corse l’influence irresistible de Paoli ; Charles se rendit suel à Corte, conformément à sa promesse, et sa jeune femme ne tarda pas à l’y rejoindre.

A Corte, Charles se révéla sous un nouveau jour : à son économie primitive succéda l’amour du faste et de la dépense ; ses relations s’étendirent sur toute l’ïle, où il s’acquit bientôt une grande popularité, et il se posa en homme politique. Son caractère ardent, son éloquence passionnée, son instruction et sa connaissance des lois le firent rechercher par les principaux personnages de l’Etat. Il était admis dans la confidence de tous les secrets de la nation ; ses avis étaient écoutés, et, sans avoir de place ostensible dans le gouvernement, il exerçait une véritable influence sur la conduite des affaires.

Cerpendant la situation de la Corse devint bientôt très alarmante. Dès l’an 1764, les français, appelés par la république de Gênes, étaient débarqués en Corse sous les ordres du Comte de Marbeuf et s’étaient mis en possession des lieux que les Génois possédaient encore sur le littoral. Cette occupation française avait inquiété Paoli ; mais déguisant habilement ses alarmes, il était demeuré en bons termes avec les nouvelles garnisons, tout en continuant de faire la guerre aux Génois. Pendant près de quatre ans, les Français se bornèrent au simple rôle de spectateurs. Mais ensuite la république de Gênes, à bout d’efforts, céda au roi de France ses prétendus droits sur cette île, à condition qu’elle pourrait la reprendre, après la conquête, en payant les frais de l’expédition.

Lorsque cette effrayante nouvelle arriva aux oreilles des Corses, un cri de fureur s’éleva d’un bout de l’île à l’autre. Paoli, qui n’osait assumer la responsabilité d’une guerre si périlleuse, convoqua les députés des communes à Corte afin de connaître, disait-il, le voeu de la nation.

Charles Bonaparte assista à cette consulte extraordinaire, et, après le discours de Paoli qui en était le président, il prit la parole et s’exprima en ces termes :

« Vaillante jeunesse corse !

Toutes les nations qui ont aspiré à la conquête de la liberté ont été exposées aux grandes vicissitudes qui déterminent le triomphe des peuples. Il y en a eu de moins vaillantes, de moins puissantes que nous ; cependant à force de constance elles ont atteint le grand but qu’elles se proposaient.

Si le désir suffisait pour obtenir la liberté, tout le monde serait libre : mais il faut pour cela une vertu persévérante, supérieure à tous les obstacles, qui ne se nourrit point d’apparence, mais de réalité. Cette vertu, il n’est que trop vrai, se trouve rarement parmi les hommes ; aussi ceux qui la possèdent sont-ils considérés comme des demi-dieux.

Les droits et la condition d’un peuple libre sont trop inappréciables pour qu’on puisse en parler d’une manière digne de leur importance. Je me borne donc à vous rappeler qu’ils excitent l’envie et l’admiration des plus grands hommes de l’univers.

Je voudrais me tromper, mais je crois que la plupart de ceux qui se préparent à nous attaquer ne veulent qu’effacer de la carte une nation qui, ayant le coeur plus grand que sa fortune, semble reprocher à l’Europe son insouciance, et lui rendre plus sensible la honte de s’endormir au bruit de ses chaînes.

Vaillante jeunesse, voici le moment décisif. Si nous ne triomphons de la tempête qui nous menace, c’en est fait tout à la fois de notre nom et de notre gloire. En vain aurions-nous montré jusqu’ici des sentiments d’héroïsme ; en vain nos pères auraient combattu pour la liberté et nous l’auraient transmise au prix de leur sang : tout serait perdu… Mais non ! ombres honorées de tant de braves, qui siégez au temple immortel de la gloire, ne craigniez pas d’avoir à rougir : vos enfants ont hérité de votre courage et de vos vertus. ils sont inébranlables dans la résolution de suivre votre exemple ; ils seront libres, ou ils sauront mourir !

Si nous en croyons nos ennemis, nous aurons à combattre les troupes françaises. Nous ne pouvons nous persuader que le roi Très-Chrétien, qui a été médiateur entre nous et les Génois, qui connaît la justice et nos griefs, veuille maintenant épouser la querelle de la république pour exterminer un peuple qui a toujours espéré en sa puissante protection. Mais enfin, s’il est arrêté dans le livre des destins que le plus grand monarque du monde doive se mesurer avec le plus petit peuple de la terre, nous ne pouvons être que fiers. Nous sommes, dans ce cas, certains de vivre avec honneur ou de mourir avec gloire.

Quand à ceux qui manquent de courage pour affronter le trépas, qu’ils ne s’inquiètent point ; ce n’est pas eux que l’on parle : c’est aux hommes de coeur, c’est aux vrais braves. Oui, jeunes Corses, c’est à vous que la patrie s’adresse ; c’est à vous de vous montrer dignes de vous-mêmes, digne du nom que vous portez.

On prétend que des armées étrangères viennent courir les chances de la guerre, pour protéger les intérêts et soutenir les injustes prétentions de la République ; et nous, qui combattons pour nos propres intérêts, pour nos personnes, pour nos enfants; nous, qui avons le nom et la gloire de nos pères à défendre, pourrions-nous balancer un moment à exposer notre vie ?

Chacun est persuadé, valeureuse jeunesse, que votre courage ne vous permettrait pas de survivre à la perte de la liberté. Surpassez donc par votre promptitude l’attente générale, et apprenez à nos enenmis qu’il n’est pas si aisé d’accomplir leurs criminels desseins.

Vivez heureux pour la patrie et pour vous-mêmes. »

Ce discours électrisa l’assemblée, et l’entraîna, par un mouvement unanime et spontané, à accepter la guerre contre la France.

Il arriva ce qui était facile à prévoir : accablés par le nombre, n’ayant pas même d’artillerie pour pouvoir défendre avec des chances de succès leurs gros villages ainsi que les défilés de leurs montagnes, les corses furent vaincus ; mais ils ne le furent pas sans gloire. Ils disputèrent leur île hameau à hameau, rocher à rocher, tuant aux français le plus de monde qu’il était possible avec leurs misérables munitions ; enlevant quelquefois des régiments entiers et forçant, à l’affaire de Borgo, une grosse garnison française à capituler ; ils firent enfin, sous les ordres de Clément Paoli, l’Achille de cette courte et sanglante Iliade, de vrais prodiges de valeur. Les français ne revenaient pas de leur étonnement en se voyant aux prises avec ces hommes qui, éprouvés par des siècles de lutte et quoiqu’étrangers aux leçons de la stratégie, connaissaient parfaitement toutes les ruses de la guerre. Ces patriotes intrépides, après avoir invoqué à genoux Dieu et la Sainte Vierge, s’élançaient contre eux au bruit de leurs conques marines, en poussant des cris aigus, et visaient avec une si terrible justesse qu’une foule d’officiers de marque tombaient sous les balles de leurs carabines. C’était quelque chose de touchant que l’abnégation héroïque de ce pauvre peuple qui, manquant de tout, hors de courage, pour se défendre, n’avait pas même d’ambulances pour recueillir ses blessés.

Charles Bonaparte avait payé de sa personne dans cette guerre de l’indépendance. Après la défaite de Pontenovo, qui frappa au coeur la nationalité insulaire, il fut d’avis de tenter encore la fortune des combats. On pouvait en effet continuer à opposer une vive resistance aux troupes d’invasion. Il n’était pas difficile de rallier à Corte les débris des patriotes. Dans cette ville et dans les pièves des alentours, on brûlait de reprendre l’offensive, et le comte Vaux se trouvait constamment harcelé par d’infatigable tirailleurs. Dans la Balagne, on luttait avec énergie contre de Lucker et le marquis d’Arcambal, qui avait plus de quatre mille hommes sous leurs ordres. Jacques-Pierre Abbatucci, Jules Foata, le curé de Guagno, et d’autres chefs aussi intelligents que braves, tenaient vigoureusement en échec, dans le pays d’outre-monts, les nombreux soldats que commandait Narbonne. Tout n’était donc pas perdu pour la Corse : tant de ressources habilement employées, devait au moins en retarder la conquête. Telle était l’opinion de Charles ; mais Paoli appréciait autrement l’état des choses. Dans sa sagesse, il crut devoir épargner de nouveaux malheurs à ses concitoyens : il prit la douloureuse résolution de cesser la lutte et de s’éloigner.

Dès lors, le projet de défendre Corte fut abandonné ; et quand on apprit que les Français avançaient pour s’en emparer, une foule de familles de distinction, qui s’étaient réunies dans ce dernier sanctuaire de la liberté, se réfugièrent sur le Monte Rotondo, dont la cime atteint la région des neiges éternelles.

Charles Bonaparte et sa jeune femme, alors enceinte de Napoléon, étaient parmi ces fugitifs. Après avoir franchi les montagnes boisées de pins qui sont posées en contreforts aux flancs du Rotondo, il fallut gravir encore des sentiers étroits et rocailleux pour arriver au terme du voyage.

Lorqu’on eut atteint les plateaux élevés de cette montagne haute et nue, d’où l’on découvre la mer Méditérranée, les côtes de Sardaigne, et, dans un éloignement vaporeux, les rivages de l’Italie et même de la France, les femmes s’abritèrent sous quelques roches avancées ; les soldats de l’indépendance se groupèrent un peu plus loin, et agitèrent les questions douloureuses que soulevait la situation du moment : Fallait-il mourir les armes à la main, ou quitter leur île natale ? Mourir, oui ; mais les femmes, mais les enfants !… Oh ! Si l’ange tutélaire de la Corse leur eût dit en désignant tour à tour la France et l’Italie : Voilà l’empire, volà le royaume d’un de ces enfants qui causent vos alarmes ; le vainqueur futur de l’Europe est sur cette montagne, où vous pleurez l’asservissement de votre patrie ; la défaite qui vous désole entrait dans les vues de la Providence : sans elle vous ne pourriez pas vous vanter d’avoir mis au monde Napoléon.

Et ils accusaient Dieu de les avoir abandonnés. L’impatience humaine ne laissera-t-elle donc jamais à la Providence le temps de mûrir ses dessins ? Il est vrai que les folles colères de l’homme ne l’émeuvent pas !

Ces fiers patriotes étaient tous décidés à ne pas sortir de la triste alternative qui faisait depuis vingt-quatre heures le sujet de leur délibération. Mais le comte de vaux fut assez habile pour les porter à changer d’avis. Le lendemain de son entrée dans Corte, ayant à coeur de hater la complète pacification de la Corse, il détacha, en parlementaires, ses aides de camp auprès d’eux, et les fit prier de lui envoyer une députation pour s’entendre avec lui.

La députation fut aussitôt formée. Charles Bonaparte en faisait partie. Le général reçut avec beaucoup d’égards ceux qui la composaient, et leur dit que l’ïle entière était soumise et que Paoli et son frère venait de la quitter. Il leur tint, du reste, un langage si conciliant, si rassurant sur les intentions de la France, « qui allait être avec la Corse une seule nation, » qu’ils acceptèrent, pour eux et pour leurs compagnons, les sauf-conduits offerts par le comte, et chacun rentra dans ses foyers.

Cependant Charles Bonaparte, en retournant à Ajaccio avec sa famille, voulut éviter autant que possible la rencontre des troupes françaises qui occupaient la route de Vizzavona, et suivit celle de Niolo, Vico, et Cinarca. Il fallut à madame Bonaparte son tempérament robuste et toute la trempe de son caractère pour ne pas succomber aux fatigues d’un voyage si long et pénible. Elle dut marcher plus d’une demi-journée à pied, par des chemins détournés, tenant presque toujours sur ses bras son enfant Joseph qui était né à Corte l’année précédente et ne voulait pas la quitter. Au passage du Liamone, elle faillit se noyer : son cheval perdit pied et fut entrainé par le courant. Son mari et les pâtres que l’abbé Acquaviva leur avait donnés pour guides, épouvantés du péril qu’elle courait, se jetèrent à la nage pour la sauver, en lui criant de se laisser tomber dans la rivière. Mais la courageuse jeune femme s’affermit au contraire sur sa selle et dirigea si habilement son cheval qu’elle parvint à gagner la rive opposée. La Providence veillait déjà sur Napoléon.

Paoli, quoi qu’en eût dit le comte de Vaux, n’avait pas encore quitté la Corse. Il se trouvait alors à quelques pas de Porto-Vecchio, et se préparait à partir pour la Toscane avec son frère et plusieurs autres patriotes, sur deux navires anglais que l’amiral Smittoy avait mis à sa disposition. Charles s’était également proposé de le suivre ; mais il ajourna l’exécution de ce louable projet, dans le but de reconduire sa femme et son enfant au sein de sa famille.

Le lendemain de son arrivée à Ajaccio, il se disposa à partir pour le rejoindre et pour partager avec lui toutes les souffrances de l’exil. Son oncle, l’archidiacre Lucien Bonaparte, et sa femme conjurèrent les larmes aux yeux de ne pas les abandonner dans une circonstance si périlleuse, de différer encore du moins son départ pour voir quelle direction on donnerait aux affaires, lui promettant de l’accompagner si les Français voulaient abuser de la victoire. Charles ne put resister aux prières d’un oncle pour lequel il avait le respect d’un fils ; il se laissa toucher par les larmes de son épouse qu’il chérissait de tout son coeur.