juillet 11, 2008

ENTREVUE ET TRAITE DE PAIX DE TILSIT (1807)

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Mes aigles sont abordées sur le Niémen.

(Napoléon Bonaparte)

ENTREVUE ET TRAITÉ DE TILSIT. Après la bataille de Friedland (juin 1807), les troupes russes se hâtèrent de mettre le Niémen entre elles et l’armée française, qui les poursuivait l’épée dans les reins. Napoléon s’établit à Tilsit, petite ville située en deçà du fleuve, et y signa une suspension d’armes avec le prince de Labanoff et le maréchal de Kalkreuth, agissant au nom de leurs souverains, l’empereur Alexandre et le roi de Prusse. Ces derniers ressentaient plus vivement encore la nécessité d’ouvrir des négociations pour une paix définitive, et le prince de Labanoff s’en ouvrit franchement à Napoléon en lui laissant entrevoir le désir qu’éprouvait son maître de s’entendre directement avec un homme qu’il avait appris à admirer autant qu’à redouter. Napoléon souscrivit à ce vœu avec empressement, et l’entrevue fut fixée au lendemain 25 juin. Un large radeau fut établi par ses ordres au milieu du Niémen, à égale distance des deux rives du fleuve, portant un pavillon destiné à recevoir les deux monarques. Le jour fixé, à une heure de l’après-midi, Napoléon monta de son côté dans une barque, accompagné de Murat, Berthier, Bessières, Duroc et de Caulaincourt, tandis qu’Alexandre quittait l’autre rive avec le grand-duc Constantin, les généraux Benningsen et Ourvarow, le prince Labanoff et le comte de Lieven. En s’abordant, Alexandre et Napoléon se jetèrent cordialement dans les bras l’un de l’autre. Napoléon et Alexandre entrèrent ensuite dans le pavillon et en vinrent à de franches explications sur les motifs qui leur avaient mis les armes à la main. Pourquoi se faisaient-ils la guerre, si ce n’est au profit de l’égoïste Angleterre, qui en recueillait les bénéfices sans en courir les risques ? Napoléon, avec sa sagacité, sa connaissance des hommes, eut bien vite démêlé chez son interlocuteur quel était le mobile secret de toutes ses actions. C’était l’orgueil, l’ambition de jouer un grand rôle, et le vainqueur de Friedland, avec son irrésistible puissance de séduction, s’attacha à faire miroiter aux yeux d’Alexandre les plus brillantes perspectives. Il est fort difficile, pour ne pas dire impossible, de savoir exactement la nature des entretiens qui eurent lieu à Tilsit, entre Alexandre et Napoléon. Une foule de commentaires ont été faits à ce sujet. Nous suivons ici la narration de l’éloquent historien du Consulat et de l’Empire, qui a pu, mieux que personne, baser son récit sur des documents authentiques. Les deux souverains convinrent de continuer leurs entrevues à Tilsit, qu’on neutraliserait à cet effet. Restait à entamer la cause de ce malheureux roi de Prusse, qu’Alexandre avait entraîné dans cette guerre funeste, et qui se trouvait à son quartier général. Comme les deux souverains devaient se rencontrer encore le lendemain sur le Niémen, en attendant que les préparatifs fussent terminés à Tilsit, il fut convenu qu’Alexandre serait accompagné de son allié. Napoléon accueillit ce dernier avec les égards dus à son rang et à ses malheurs, mais en lui faisant clairement entendre que les frais de la guerre seraient lourds pour la Prusse. Ce même jour (26 juin), l’empereur de Russie se rendit à Tilsit, où il fut reçu par Napoléon, et le lendemain les deux empereurs passèrent en revue la garde impériale française. C’est dans cette circonstance qu’Alexandre, apercevant un vétéran a la figure toute balafrée, qui leur présentait les armes sur leur passage, s’arrêta un instant et parut le contempler avec curiosité. Sire, dit Napoléon en saisissant l’à-propos, que dites-vous de soldats qui survivent à de pareilles blessures ? – Et vous, sire, riposta Alexandre avec esprit, que dites-vous de ceux qui les font ? – Ils sont morts ! » dit fièrement le soldat, évitant à Napoléon l’embarras d’une réponse, et se mêlant ainsi, par ce mot simple et héroïque, à la conversation des plus puissants potentats du monde. « Sire, dit Alexandre en s’inclinant avec courtoisie, vous êtes partout le vainqueur. – C’est que la garde a donné » reprit Napoléon en riant et faisant de la main un signal amical à son vieux grognard. Napoléon n’ignorait certes pas l’ambition traditionnelle qui a toujours tenu les regards de la Russie tournés vers l’Orient, et il se promettait bien de faire vibrer cette corde dans le cœur d’Alexandre. En ce moment même, il apprit que le sultan Sélim, son allié, venait d’être précipité du trône par une révolte des janissaires, ce qui le rendait tout à fait libre du côté de la Turquie. On en vint bientôt à l’éventualité du partage de l’empire turc ; mais Napoléon n’entendait céder Constantinople à qui que ce soit, et un jour, M. de Méneval, son secrétaire, l’entendit s’écrier : « Constantinople ! Constantinople ! jamais ! C’est l’empire du monde ! » Toutefois, comprenant que, pour s’attacher son nouvel allié il fallait, avec les perspectives brillantes qu’il lui ouvrait du côté de l’Orient, lui assurer des garanties plus positives aux portes de son empire, il lui faisait entrevoir la Finlande et les provinces danubiennes comme prix du concours de la Russie aux projets de la France. Une alliance intime, à la fois offensive et défensive, fut dès ce moment convenue entre la France et la Russie, qui s’engageaient à n’avoir à l’avenir que les mêmes amis et les mêmes ennemis. Les deux puissants souverains se faisaient d’avance la part du lion. Quant à la Prusse, quoique l’alliée d’Alexandre, elle allait payer cet arrangement de la moitié de ses provinces. Frédéric-Guillaume eut à cet égard, avec Napoléon, une scène des plus vives, où il laissa éclater toute l’amertume de ses ressentiments ; mais cette protestation désespérée ne devait éveiller aucun sentiment dans l’âme obstinée du conquérant. Son siège était fait, il lui fallait la moitié des Etats prussiens pour remplir les exigences de ses combinaisons. Etonnons-nous, après cela, des haines implacables que nous avons soulevées de l’autre côté du Rhin ! Le 8 juillet 1807 fut signé ce fameux traité de Tilsit, qui a été l’objet de tant de commentaires de la part des historiens, des publicistes et des pamphlétaires. Laissons ici la plume à M. Thiers, qui a nettement reproduit les principales clauses du traité. II y eut trois genres de stipulations : « Un traité patent de la France avec la Russie, et un autre de la France avec la Prusse ; Des articles secrets ajoutés à ce double traité ; Enfin un traité occulte d’alliance offensive et défensive entre la France et la Russie, qu’on s’engageait à envelopper d’un secret absolu, tant que les deux parties ne seraient pas d’accord pour le publier. Les deux traités patents entre la France, la Russie et la Prusse contenaient les stipulations suivantes : Restitution au roi de Prusse, en considération de l’empereur de Russie, de la vieille Prusse, de la Poméranie, du Brandebourg, de la haute et basse Silésie ; Abandon à la France de toutes les provinces à la gauche de l’Elbe, pour en composer, avec le grand-duché de Hesse, un royaume de Westphnlie, au profit du plus jeune des frères de Napoléon, le prince Jérôme Bonaparte ; Abandon des duchés de Posen et de Varsovie, pour en former un Etat polonais, qui, sous le titre de grand-duché de Varsovie, serait attribué au roi de Saxe, avec une route militaire à travers la Silésie, qui donnât passage d’Allemagne en Pologne ; Reconnaissance par la Russie et par la Prusse de Louis Bonaparte en qualité de roi de Hollande, de Joseph Bonaparte en qualité de roi de Naples, de Jérôme Bonaparte en qualité de roi de Westphalie ; reconnaissance de la confédération du Rhin et, en général, de tous les Etats créés par Napoléon ; Enfin, médiation de la Russie pour rétablir la paix entre la France et l’Angleterre ; Médiation de la France pour rétablir la paix entre la Porte et la Russie. Les articles secrets contenaient les stipulations suivantes : Restitution aux Français des bouches du Cattaro ; Abandon des Sept-Iles, qui devaient désormais appartenir à la France en toute propriété ; Promesse, à l’égard de Joseph, déjà reconnu roi de Naples dans le traité patent, de le reconnaître aussi roi des Deux-Siciles, quand les Bourbons de Naples auraient été indemnisés au moyen des Baléares ou de Candie ; Promesse, en cas de réunion du Hanovre au royaume de Westphalie, de restituer à la Prusse, sur la gauche de l’Elbe, un territoire peuplé de 300.000 ou de 400.000 habitants ; Traitements viagers, enfin, assurés aux chefs dépossédés des maisons de Hesse, de Brunswick, de Nassau-Orange. Le traité occulte, le plus important de tous ceux qui étaient signés dans le moment, et qu’on se promettait d’envelopper d’un secret inviolable, contenait l’engagement, de la part de la Russie et de la France, de faire cause commune en toute circonstance, d’unir leurs forces de terre et de mer dans toute guerre qu’elles auraient à soutenir ; de prendre les armes contre l’Angleterre si elle ne souscrivait pas aux conditions que nous avons rapportées, contre la Porte si celle-ci n’acceptait pas la médiation de la France, et, dans ce dernier cas, de soustraire les provinces d’Europe aux vexations de la Porte, excepté Constantinople et la Roumélie. Les deux puissances s’engageaient à sommer en commun la Suède, le Danemark, le Portugal, l’Autriche elle-même, de concourir aux projets de la France et de la Russie, c’est-à-dire de fermer leurs ports à l’Angleterre et de lui déclarer la guerre. » Le lendemain (9 juillet) de la signature de ce traité, qui constituait la France et la Russie lès-deux arbitres du monde, Napoléon et Alexandre se firent leurs adieux et s’embrassèrent une dernière fois sur les bords du Niémen au milieu des acclamations enthousiastes des deux armées. On peut dire que Tilsit marque l’apogée de la gloire et de la puissance de Napoléon ; mais quelques années à peine devaient suffire à renverser l’édifice colossal qu’il y avait élevé. C’est que rien de durable ne se fonde par la force : il faut au monument les assises éternelles de la justice et du respect dû aux légitimes aspirations des peuples.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Traité de Tilsit sur wikipedia

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juillet 10, 2008

TRAITE DE PAIX DE LUNEVILLE (1801)

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Français, une paix glorieuse a terminé la guerre du continent. Vos frontières sont reportées aux limites que leur avaient marquées la nature… Ces succès, vous les devez surtout au courage de nos guerriers, à leur patience dans les travaux, à leur passion pour la gloire, à leur amour pour la liberté, pour la la patrie.

(Napoléon Bonaparte)

TRAITÉ DE LUNÉVILLE, traité célèbre qui mit lin à la guerre de la deuxième coalition contre la France. Conclu entre la France et l’Autriche, il fut signé le 9 février 1801 par Joseph Bonaparte et M. de Cobentzel, le négociateur de Campo-Formio. Après la bataille de Marengo, l’Autriche s’obstinait à continuer la lutte ; mais la victoire de Moreau à Hohenlinden et la marche de ce général sur Vienne, tandis que notre armée d’Italie convergeait vers le même but, décidèrent enfin le cabinet autrichien à solliciter d’abord l’armistice de Steyer, puis à entrer en négociation pour la paix. Luuéville ayant été désignée pour cet objet, M. de Cobentzel s’était rendu dans cette ville au mois d’octobre 1800, et y avait trouvé Joseph Bonaparte ; mais il n’avait fait qu’entasser difficultés sur difficultés, trahissant à chaque instant le mauvais vouloir de sa cour et le sien ; cependant les derniers événements ayant éclairé l’abîme où allait être précipité le gouvernement autrichien, il fallut bien mettre de côté toute hésitation pour éviter une catastrophe et accepter les conditions du vainqueur. Nous allons les résumer, ou plutôt en emprunter le détail à M. Thiers. Le thalweg du Rhin, depuis sa sortie du territoire helvétique jusqu’à son entrée sur le territoire batave, formait la limite de la France et de l’Allemagne. Dusseldorf, Ehrert-breitstein, Cassel, Kehl, Philipsbourg, Vieux-Brisach, situés sur la rive droite, restaient à l’Allemagne, mais après avoir été démantelés. Les princes héréditaires qui faisaient des pertes sur la rive gauche devaient être indemnisés. Il n’était pas parlé des princes ecclésiastiques ni du mode d’indemnité ; mais il était bien entendu que tout ou partie des territoires ecclésiastiques fournirait la matière de l’indemnité. L’empereur, à Lunéville comme à Campo-Formio, cédait les provinces belgiques à la France, ainsi que les petits territoires qu’il possédait sur la rive gauche, tels que le comté de Falkenstein, le Frickthal, une enclave entre Zurzach et Bale. Il abandonnait de plus le Milanais à la Cisalpine. Il n’obtenait d’autre indemnité pour cela que les Etats vénitiens jusqu’à l’Adige, qui lui étaient précédemment assurés par le traité de Campo-Formio. Ainsi la même faute, le même attentat contre un noble pays se perpétuait, sans que la clairvoyance de Bonaparte, à défaut du sentiment de la justice, vînt lui révéler les conséquences de ce crime politique. L’empereur perdait en plus l’évêché de Salzbourg qui lui avait été promis par un article secret du traité de Campo-Formio, et le duc de Toscane, de la maison d’Autriche, était dépossédé de ses Etats, qui passaient à la maison de Parme ; toutefois, une indemnité lui était promise en Allemagne; le duc de Modène, également de la maison d’Autriche, et dépossédé, recevait de son côté la promesse du Brisgau. Ainsi l’Autriche continuait d’avoir l’Adige pour limite, mais la Toscane passait de sa maison à une famille dépendante de la France ; les Anglais étaient exclus de Livourne ; toute la vallée du Pô, depuis la Sesia et le Tanaro jusqu’à l’Adriatique, appartenait à la république cisalpine, fille de la république française ; le Piémont, enfin, confiné aux sources du Pô, dépendait de nous. Nous occupions donc toute l’Italie centrale, et nous isolions l’Autriche du Piémont, des Etats de l’Eglise et de Naples. Le principe des sécularisations n’était pas explicitement, mais implicitement posé, puisque l’on promettait d’indemniser les princes héréditaires, sans parler des princes ecclésiastiques. Evidemment l’indemnité ne pouvait être demandée qu’aux princes ecclésiastiques eux-mêmes. La paix était déclarée commune aux républiques batave, helvétique, cisalpine et ligurienne, dont l’indépendance était garantie. Quant à Naples, au Piémont et au saint-siège, qui dépendaient du bon vouloir de la France, rien ne fut décidé à leur égard. L’empereur, c’était une des conditions imposées par Bonaparte, signait le traité non-seulement pour lui-même, comme souverain des Etats autrichiens, mais pour tout le corps germanique, comme empereur d’Allemagne. La France promettait d’employer secrètement sou influence, auprès de la Prusse pour la disposer à couvrir de son approbation cette manière de procéder. Les armées françaises devaient évacuer l’Allemagne, mais après que les ratifications auraient été échangées par la France et par l’Autriche. Enfin, une clause particulière stipulait que tous les détenus pour cause politique seraient rendus à la liberté.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Traité de Lunéville sur wikipedia

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mars 22, 2008

ENTREVUE D’ERFURT (1808)

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Napoléon Ier recevant l’envoyé de l’empereur d’Autriche

Nous allons à Erfurt et je veux en revenir libre de faire en Espagne ce que je voudrai ; je veux être sûr que l’Autriche sera inquiète et contenue, et je ne veux pas être engagé d’une manière précise avec la Russie pour les afaires du Levant. Préparez-moi une convention qui contente l’empereur Alexandre, qui soit surtout dirigé contre l’Angleterre et dans laquelle je sois bien à mon aise sur le reste. Je vous aiderai ; le prestige ne manquera pas.

[s’adressant à Talleyrand]

(Napoléon Bonaparte)

ENTREVUE ET NÉGOCIATION D’ERFURT. Napoléon et Alexandre, en se séparant à Tilsit, s’étaient promis de se revoir avant la fin de l’ànnée suivante. Les armements de l’Autriche, que cette puissance s’obstinait inutilement à nier ; le règlement des affaires d’Orient, le sort de la Prusse, la paix avec l’Angleterre, tout exigeait cette nouvelle entrevue, d’où Alexandre comptait emporter la satisfaction de tous ses vœux, Napoléon la consolidation de sa puissance. Alexandre ayant paru désirer pour lieu de rendez-vous Weimar ou Erfurt, Napoléon, choisit cette dernière ville, qui était encore tout entière à sa disposition, et il ordonna aussitôt tous les préparatifs nécessaires pour que cette entrevue, qui devait avoir lieu à la fin de septembre 1808, fût entourée de tout l’éclat possible. Ainsi il envoya à Erfurt un bataillon de grenadiers de la garde impériale, un régiment d’infanterie et deux de cavalerie, destinés au service d’honneur des souverains. Les plus riches parties du mobilier de la couronne, furent dirigées sur Erfurt, et les premiers acteurs français, Talma en tête, reçurent ordre de se rendre dans cette ville, afin d’y interpréter dignement les chefs-d’œuvre de la littérature française : Cinna, Andromaque, Mahomet, Œdipe, etc. Alexandre partit de Saint-Petersbourg accompagné de son frère et de quelques aides de camp. M. de .Romanzoff, son ministre, et M. de Caulaincourt, notre ambassadeur, le précédaient. Il arriva le 25 septembre à Weimar. Le 22, Napoléon était parti de Saint-Cloud, emmenant toutes les illustrations de sa cour et de son armée. Enfin, pour que rien ne manquât à la magnificence de cette entrevue, une foule de princes couronnés étaient accourus à Erfurt de tous les points de l’Allemagne pour faire leur cour aux deux plus puissants souverains de l’univers. Napoléon arriva à Erfurt le 27 septembre, jour fixé pour l’entrevue, à dix heures du matin ; puis il se porta à la rencontre d’Alexandre, sur la routé de Weimar. Dès qu’ils se furent abordés, les deux empereurs mirent pied à terre et s’embrassèrent cordialement. Ils rentrèrent alors à cheval dans la ville, marchant l’un à côté de l’autre, et le soir Napoléon,
qui faisait tous les frais de cette solennité splendide, offrit à son hôte un festin magnifique auquel prirent part, outre, les empereurs, le grand-duc Constantin, le roi de Saxe, le duc de Weimar, le prince Guillaume de Prusse, et une foule de princes régnants, de personnages titrés, civils ou militaires. Une brillante illumination éclaira la ville tout entière, et le théâtre joua Cinna. Deux souverains seulement n’avaient point été invités à prendre part aux fêtes d’Erfurt : le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche. Le premier, toutefois, y était représenté par son frère, le prince Guillaume ; le second, bien qu’irrité qu’on le laissât ainsi à l’écart, dépêcha à Erfurt le baron de Vincent, avec une lettre où il se défendait des intentions hostiles que lui prêtait Napoléon, et où il cherchait à justifier, par les besoins d’une réorganisation intérieure, les armements extraordinaires opérés en ce moment par l’Autriche. Napoléon répondit par une lettre fière et polie, où il ne dissimulait pas son appréhension au sujet de la conduite du gouvernement autrichien, en faisant nettement entendre qu’on le trouverait toujours bien disposé en faveur de la paix, mais toujours prêt à faire la guerre, et qu’il n’était pas homme à s’endormir sur des protestations d’amitié. Le baron de Vincent ne fut admis à aucune conférence, et, malgré tous ses efforts pour pénétrer le secret des résolutions prises entre les deux empereurs, il ne put rien apprendre à son gouvernement. Au reste, toutes les précautions avaient été mises en œuvre contre les indiscrétions, et M. de Talleyrand lui même, bien que Napoléon l’eût amené à Erfurt, en fut réduit pour le moment à des conjectures. Les premières heures consacrées aux fêtes, aux visites, aux présentations, on aborda les questions sérieuses, celles dont la solution formait le véritable objet de cette entrevue. La répugnance de Napoléon à céder Constantinople à la Russie était si grande et si connue que cette question ne fut même pas discutée ; mais sentant la nécessité de s’attacher Alexandre par des avantages positifs, il consentit à ce que la Russie s’emparât des provinces danubiennes, conquête qui allait brouiller inévitablement la Russie avec l’Autriche et l’Angleterre. Alexandre, en retour, s’engageait à ne gêner en rien les projets de Napoléon en Occident. Pendant ces entretiens, qui durèrent plusieurs jours, et qui se continuaient entre M. de Champagny et M. de Romanzoff lorsque les souverains vaquaient à d’autres soins, on accourait à Erfurt de tous les coins de l’Europe. Erfurt, dit M. Thiers, était devenu le rendez-vous de souverains le plus extraordinaire dont l’histoire fasse mention. Aux empereurs de France et de Russie, au grand-duc Constantin, au prince Guillaume de Prusse, au roi de Saxe, s’étaient joints les rois de Bavière et de Wurtemberg, le roi et la reine de Westphalie, le prince-primat, chancelier de la Confédération, la grand-duc, et la grande-duchesse de Bade, les ducs de Hesse-Darmstadt, de Weimar, de Saxe-Gotha, d’Oldenbourg, de Mecklembourg-Strelitz et Mecklembourg-Schwerin, et une foule d’autres qu’il serait trop long d’énumérer, avec leurs chambellans et leurs ministres. Ils dînaient chaque jour chez l’Empereur, assis chacun à son rang. Le soir on allait au spectacle, dans une salle que Napoléon avait fait réparer et décorer pour cette solennité. La soirée s’achevait chez l’empereur de Russie. Napoléon s’étant apérçu qu’Alexandre éprouvait quelque difficultés à entendre, à cause de la faiblesse de son ouïe, avait fait disposé une estrade à la place que l’orchestre occupe dans les théâtres modernes, et là les deux empereurs étaient assis sur deux fauteuils qui les mettaient fort en évidence. A droite, à gauche, étaient rangés des sièges pour les rois. Derrière, c’est-à-dire au parterre, se trouvaient les princes, les ministres, les généraux ; ce qui a donné lieu de dire si souvent qu’à Erfurt il y avait un parterre de rois. On avait représenté Cinna, on représenta Andromaque, Britannicus, Mithridate, Œdipe. A cette dernière représentation, un fait extraordinaire frappa l’auditoire d’étonnement et de satisfaction ; Alexandre, tout plein du nouveau contentement que Napoléon avait eu l’art de lui inspirer, donna à celui-ci une marque de la plus douce, de la plus aimable flatterie. A ce vers d’Œdipe, « L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux », Alexandre, de manière, à être aperçu de tous les spectateurs, saisit la main de Napoléon et la serra fortement. Cet à-propos causa dans l’assistance un mouvement de surprise et d’adhésion unanime. Le 6 octobre, les deux empereurs, accompagnés des rois de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, et de tous les princes de la Confédération, se rendirent à Weimar, où le grand-duc, les avait conviés à une fête magnifique. Il y eut chasse au cerf, puis banquet, et le soir, sur le théâtre de la cour, représentation de la Mort de César ; la journée se termina par un bal brillant où se trouvaient réunies toutes les illustrations de l’Allemagne. Napoléon, en apercevant Gœthe et Wicland, emmena les deux illustres écrivains dans un coin du salon, s’entretint longtemps avec eux, leur parla histoire, arts et littérature, les combla de flatteuses attentions et les laissa enthousiasmés de son génie. Tous deux, quelques jours après, reçurent la décoration de la Légion d’honneur. Le lendemain, 7 octobre, une fête d’un nouveau genre, et dont il était seul le héros, fut donnée à Napoléon. Cette fête eut lieu sur le champ de bataille même d’Iéna, sur le propre terrain où le grand-duc de Saxe-Weimar, qui faisait les honneurs de cette excursion triomphale, avait été battu à la tête d’une division prussienne. Il était difficile de pousser plus loin l’oubli de sa dignité, et il est douteux que Napoléon en ait conçu plus d’estime et d’amitié pour son hôte. De retour à Erfurt, les pourparlers recommencèrent avec plus d’activité, car le moment de se séparer était arrivé, et il fallait d’ailleurs s’occuper de la Prusse, dont l’évacuation par nos troupes avait été stipulée le 8 septembre, sauf trois places de sûreté, Stettin, Custrin, Glogau, et moyennant 140 millions payables en deux ans ; cette contribution, bien faible comparée à nos cinq milliards, Napoléon, à la prière d’Alexandre, consentît à la réduire de 20 millions et à étendre à trois années les délais de payement. Un autre point, d’une extrême délicatesse, restait à aborder. Napoléon, dont le divorce avec Joséphine était déjà arrêté dans sa pensée, avait songé à offrir le trône de France à une sœur d’Alexandre ; mais, ne voulant pas s’expliquer directement avec ce prince, il chargea de cette négociation difficile M. de Talleyrand, à l’esprit fin et délié, auquel elle convenait mieux qu’à tout autre. L’empereur Alexandre répondit qu’il n’avait aucune difficulté personnelle à élever contre cette union, mais qu’elle rencontrerait sans doute de grands obstacles auprès de sa mère, qui avait toutes les prétentions du vieux parti russe ; qu’au reste il promettait de ne rien négliger pour arriver au résultat que désirait son ami l’empereur Napoléon. Après cette assurance, l’entrevue d’Erfurt n’avait plus de raison de se prolonger puisqu’on était d’accord sur les autres points. En conséquence, MM. de Romanzoff et de Champagny reçurent l’autorisation de conclure, et, le 12 octobre, ils rédigèrent une convention que M. Thiers analyse ainsi : Les empereurs de France ; et de Russie renouvelaient leur alliance d’une manière solennelle, et s’engageaient à faire en commun soit la paix, soit la guerre. Toute ouverture parvenue à l’un des deux devait être Communiquée sur-le-champ à l’autre, et ne recevait qu’une réponse commune et concertée. Les deux empereurs convenaient d’adresser à l’Angleterre une proposition solennelle de paix, proposition immédiate, publique, et aussi éclatante que possible, afin de rendre le refus plus difficile au cabinet britannique. La base des négociations devait être l’utipossidetis. La France ne devait consentir qu’à une paix qui assurerait à la Russie la Finlande, la Valachie et la Moldavie. La Russie ne devait consentir qu’à une paix qui assurerait à la France, indépendamment de tout ce qu’elle possédait, la couronne d’Espagne sur la tête du roi Joseph. Immédiatement après la signature de la convention, la Russie pourrait commencer auprès de la Porte les démarches nécessaires pour obtenir, par la paix ou par la guerre, les deux provinces-du Danube ; mais les plénipotentiaires et agents des deux puissances s’entendraient sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre l’amitié existant entre la France et la Porte. De plus, si l’Autriche déclarait la guerre à l’une ou à l’autre des deux puissances, la France et la Russie uniraient leurs armées Enfin, si la guerre et non la paix venait à sortir de la conférence d’Erfurt, les deux empereurs promettaient de se révoir dans l’espace d’une année. Telle fut cette célèbre convention d’Erfurt, signée le 12 octobre 1808. Le 14, les deux souverains se quittèrent sur la route de Weimar.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Entrevue d’Erfurt sur wikipedia

LE BLOCUS CONTINENTAL (1806)

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Entrée de Napoléon Ier dans Berlin le 27 octobre 1806 par la porte de Brandebourg

Je veux conquérir la mer par la puissance de la terre.

(Napoléon Bonaparte)

BLOCUS CONTINENTAL ou SYSTÈME CONTINENTAL, noms sous lesquels ou a désigné l’ensemble des mesures adoptées par Napoléon pour isoler l’Angleterre du continent, la frapper dans sa puissance maritime, et la contraindre à restituer les colonies qu’elle avait enlevées à la France, à la Hollande et à l’Espagne. L’idée n’était pas absolument nouvelle. Il paraît qu’en 1793 le comité de Salut public avaii déjà songé à fermer à l’Angleterre les marchés de l’Europe, afin de la ruiner ; mais, pouf obtenir un tel résultat, il eût fallu ou une marine formidable, ou l’abstention volontaire ou forcée des Etats du continent. Il était clair aussi qu’en excluant de cette manière les Anglais de l’Europe, au moyen d’efforts surhumains, c’était leur assurer en quelque sorte le monopole du globe et séquestrer l’Europe elle-même du reste du monde. La haute raison pratique des hommes de 1793 les préserva de cette idée grandiose et chimérique.En 1806, dans la fermentation d’esprit que produisit chez lui le succès extraordinaire de la guerre de Prusse, Napoléon, dominé en outre par les projets les plus gigantesques, se détermina à appliquer une pensée qui, depuis quelque temps déjà, occupait son esprit : vaincre la mer par la terre, c’est-à-dire frapper cette Angleterre, à qui l’océan permettait d’échapper à son joug, en la privant de tous ses alliés et en lui fermant tous les ports du continent. Déjà, par lui-même ou par la Prusse, il avait fermé les bouches de l’Ems, du Weser et de l’Elbe, mesure bien insuffisante pour le but qu’il se proposait, car les marchandises anglaises n’en pénétraient pas moins dans le Hanovre, la Hollande et la Belgique. L’Angleterre elle-même avait d’ailleurs violé les droits des neutres en outrepassant les limites du blocus réel et en osant défendre tout commerce sur les côtes de France et d’Allemagne, depuis Brest jusqu’aux bouches de l’Elbe. Cet abus de la force fournit à Napoléon le prétexte qu’il cherchait pour appliquer au commerce anglais les mesures les plus rigoureuses. Le 21 novembre 1806, il rendit ce formidable décret, dit de Berlin, qui déclarait les îles Britanniques en état de blocus. Ce décret était applicable non-seulement à la France, mais encore aux pays occupés par ses armées ou alliés avec elle, c’est-à-dire à la Hollande, à l’Espagne, à l’Italie et à l’Allemagne tout entière. Tout commerce avec l’Angleterre était absolument interdit ; toute marchandise provenant de l’Angleterre ou de ses colonies devait être confisquée, non-seulement dans les ports, mais à intérieur même et chez les négociants qui en seraient dépositaires ; toute lettre provenant d’Angleterre, ou y allant, adressée à un Anglais ou écrite en anglais, devait être arrêtée dans les bureaux de poste et détruite ; tout Anglais saisi en France, ou dans les pays alliés ou soumis, était prisonnier de guerre ; tout bâtiment ayant seulement touché aux colonies anglaises ou à l’un des ports des trois royaumes ne pourrait aborder aux ports français ou soumis à la France ; et s’il faisait une fausse déclaration a ce sujet, il était déclaré de bonne prise. Telles étaient les dispositions principales du décret de Berlin, conçu et rédigé par Napoléon lui-même, sans la participation de Talleyrand. Il fut immédiatement signifié à la Hollande, à l’Espagne, à l’Italie, et le maréchal Mortier reçut l’ordre de s’emparer des villes hanséatiques, des ports du Mecklembourg et de la Poméranie suédoise jusqu’aux bouches de l’Oder, et d’appliquer partout le décret. Le gouvernement anglais, de son côté, usa de représailles en aggravant encore les mesures qu’il avait déjà prises pour le blocus maritime ; en sorte qu’on eut le spectacle inouï des deux nations les plus puissantes du monde s’interdisant mutuellement l’une la terre, et l’autre la mer ! Le 2 septembre 1807, le roi de Prusse est contraint d’adhérer au blocus continental, rendu plus rigoureux encore par les décrets des 17 décembre 1807 et 11 janvier 1808. Le Danemark avait refusé de prendre part à la coalition : les Anglais bombardent Copenhague. Cet acte d’odieux vandalisme avait tellement indigné l’Europe contre eux, que, si Napoléon eût montré plus de modération, il eût sans doute détaché la plupart des nations de leur alliance ; mais c’est par la menace de la guerre qu’il prétend entraîner l’adhésion des princes et des peuples ; par ses sommations hautaines, il blesse les plus justes susceptibilités nationales et il rejette dans le parti de ses ennemis ceux que la barbarie anglaise en avait un instant détachés. Toutefois, le tsar Alexandre avait accédé au système continental. Le. Portugal tardant à se prononcer, par crainte de l’Angleterre qui menaçait ses possessions d’Amérique, Napoléon décrète que la maison de Bragance a cessé de régner, et il charge Junot d’exécuter le Portugal (novembre 1807). Désormais, toute la politique de Napoléon est subordonnée à son Système : c’est là ce qui explique l’occupation de Rome, les annexions italiennes, la déplorable et funeste guerre d’Espagne, etc. Il rend des décrets (août, septembre, octobre 1810) pour ordonner de brûler partout les marchandises de provenance anglaise, et pour frapper de droits élevés les denrées coloniales, dont le prix atteignit des chiffres inouïs. Les peuples souffrent, les alliés et les vaincus s’irritent d’être soumis à ces exigences despotiques, qui ruinent leur commerce, les réduisent à la misère et blessent si profondément leur dignité : mais l’Empereur poursuit imperturbablement la réalisation de son plan ; le Système va toujours, ou plutôt la France s’épuise en efforts surhumains pour l’appliquer. Mais la force des choses conspire contre l’œuvre insensée ; la contrebande se joue des décrets ; ce que le sabre a lié, le commerce le délie ; et jusque dans le palais impérial, dit-on, l’Angleterre s’ouvre des débouchés. Louis Bonaparte, roi de Hollande, impuissant à faire observer dans ses Etats le blocus continental, abdique, et la Hollande est incorporée à l’Empire. L’annexion du duché d’Oldenbourg à la France (février 1811), sans autre motif ni prétexte que l’intérêt du Système, mécontente la Russie et amène enfin,la rupture entre les deux empereurs. On sait le résultat : cette tragique campagne de Russie, les terribles guerres de 1813 et 1814, enfin la chute de l’Empire. Au milieu de ces événements, le rêve gigantesque était devenu de plus en plus impossible, irréalisable, et le fameux blocus était tombé en désuétude même avant le dénouement fatal.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Blocus Continental sur wikipedia

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TRAITE DE FONTAINEBLEAU (11 AVRIL 1814)

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Napoléon abdiquant à Fontainebleau en 1814

Je vivrai puisque la mort ne veut pas plus de moi dans mon lit que sur le champ de bataille. Il y aura aussi du courage à supporter la vie après de tels événements.

Ce n’est pas à moi que les puissances font la guerre. C’est à la Révolution. Elles n’ont jamais vu en moi que le le réprésentant, l’homme de la Révolution.

(Napoléon Bonaparte)

TRAITÉ DE FONTAINEBLEAU, par lequel fut réglée, après les événements de 1814 et la double abdication de Napoléon, sa situation, ainsi que celle de sa famille. Caulaincourt, les maréchaux Ney et Macdonald négocièrent cet acte, de la part de l’empereur déchu, avec les souverains alliés. C’était un dernier témoignage de déférence que ceux-ci accordaient l’homme qui les avait fait trembler si longtemps. L’orgueil de Napoléon s’en irrita. « A quoi bon un traité, écrivait-il à Caulaincourt, puisqu’on ne veut pas régler avec moi les intérêts de la France ? Du moment qu’il ne s’agit plus que de ma personne, il ny a pas de traité à faire. Je suis un vaincu. Un simple cartel suffît pour garantir ma liberté. » Puis il envoya le colonel Gourgaud à Paris pour y réclamer son acte d’abdication. « Je ne veux pas de traité pour moi seul, répétait-il à Caulaincourt ; je ne signerai pas ma honte. » On comprend, en effet, que Napoléon ait appréhendé l’impression qu’un acte de cette nature, uniquement consacré à satisfaire des intérêts d’argent, pouvait produire sur l’opinion. « Il avait honte, dit le baron Fain, qu’un si grand sacrifice offert à la paix du monde fût mêlé à des arrangements pécuniaires. » (Manuscrit de 1814). Toutefois, il était trop tard pour revenir sur son abdication, et Gourgaud fit à Paris un voyage inutile. Le 11 avril, le traité fut signé à Paris et il fut apporté le lendemain à Fontainebleau par Caulaincourt. Napoléon ne le ratifia que le 13 avril au matin, après avoir tenté de s’empoisonner la nuit précédente. Voici quelles étaient les principales clauses de ce traité octroyé à celui qui avait été le maître du monde, clauses dont la plupart restèrent inexécutées. On remarquera que les souverains alliés, par un honorable sentiment de délicatesse, conservaient à Napoléon et à Marie-Louise leurs titres d’empereur et d’impératrice ; le gouvernement anglais seul se tint dans la réservé à cet égard, conséquent en cela avec sa conduite politique : Article 1er. S. M. l’empereur Napoléon renonce, pour lui et ses successeurs et descendants, ainsi que pour chacun des membres de sa famille, à tout droit de souveraineté et de domination, tant sur l’empire français et le royaume d’Italie que sur tout autre pays. Art. 2. LL. MM. l’empereur Napoléon et l’impératrice Marie-Louise conserveront ces titres et qualités pour en jouir leur vie durant. La mère, frères, sœurs, neveux et nièces de l’Empereur conserveront également, partout où ils se trouveront, les titres de princes de sa famille. Art. 3. L’île d’Elbe, adoptée par S. M. l’empereur Napoléon pour le lieu de son séjour, formera, sa vie durant, une principauté séparée, qui’ sera possédée par lui en toute souveraineté et propriété. Il sera donné, en outre, en toute propriété à l’empereur Napoléon un revenu annuel de 2 millions de francs en rentes sur le grand-livre de France, dont 1 million réversible à l’impératrice. (Le gouvernement de la Restauration refusa de payer ces 2 millions, dont l’empereur n’a jamais rien touché). Art 5. Les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla seront donnés en toute propriété et souveraineté à S. M. l’impératrice Marie-Louise. Ils passeront à son fils et à sa descendance en ligne directe ; le prince son fils prendra, dès ce moment, le titre de prince de Parme, de Plaisance et de Guastalla. Art. 6. Il sera réservé, dans les pays auxquels Napoléon renonce pour lui et sa famille, des domaines, ou donné des rentes sur le grand-livre de France, produisant un revenu annuel net, et déduction faite de toutes charges, de 2.500.000 francs. Ces domaines ou rentes appartiendront en toute propriété, et pour en disposer comme bon leur semblera, aux princes et princesses de sa famille. (Suit la répartition.) Les princes et princesses de la famille de l’empereur Napoléon conserveront, en outre, tous les biens meubles et immeubles, de quelque nature que ce soit, qu’ils possèdent à titre particulier, notamment les rentes dont ils jouissent, également comme particuliers, sur le grand-livre de France ou le Monte-Napoleone de Milan. (Aucune de ces clauses n’a été exécutée.) Art: 7. Le traitement annuel de l’impératrice Joséphine sera réduit à 1 million en domaines ou en inscriptions sur le grand-livre de France. Elle continuera à jouir en toute propriété de tous ses biens meubles et immeubles particuliers et pourra en disposer conformément aux lois françaises. Art. 8. Il sera donné au prince Eugène, vice-roi d’Italie, un établissement convenable hors de France. Art. 17. S. M. l’empereur Napoléon pourra emmener avec lui et conserver pour sa garde, hommes de bonne volonté, tant officiers que sous-officiers et soldats. Art. 18. Tous les Français qui auront suivi S. M. l’empereur Napoléon et sa famille seront tenus, s’ils ne veulent pas perdre leur qualité de Français, de rentrer en France dans le terme de trois ans, à moins qu’ils ne soient compris dans les exceptions que le gouvernement français se réserve d’accorder après l’expiration de ce terme. Art. 20. Les hautes puissances alliées garantissent l’exécution de tous les articles du présent traité. Elles s’engagent à obtenir qu’ils soient adoptés et garantis par la France. » Les articles que nous avons passés sous silence ne contiennent que des stipulations de détail et d’intérêt secondaire. Le traité, daté de Paris 11 avril 1814, était signé : pour Napoléon, par Caulaincourt, duc de Vicence ; le maréchal Macdonald, duc de Tarente ; le maréchal Ney, prince de la Moskowa et pour l’Autriche, par le prince de Metternich ; pour la Russie, par le comte de Nesselrode ; pour la Prusse, par le baron de Hardenberg ; pour le gouvernement provisoire, par le prince de Bénévent, Dalberg, Jaucourt, Beurnonville, Montesquieu. L’Angleterre donna son consentement pur et simple, par l’entremise de lord Castlereagh ; enfin, le prince de Bénévent ratifia le traité le 31 mai suivant, au nom de Louis XVIII lui-même.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Traité de Fontainebleau

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mars 20, 2008

LES CENT JOURS (20 MARS 1815 – 8 JUILLET 1815)

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L’assemblée du Champ de Mai en présence des députés et de l’armée, au Champ-de-Mars à Paris - 1er juin 1815

Français, j’arrive parmi vous pour reprendre mes droits qui sont les vôtres.

Je ne hais pas la liberté ; je l’ai écartée lorsqu’elle obstruait ma route, mais je la comprends. J’ai été nourri de ses pensées.

(Napoléon Bonaparte)

LES CENT-JOURS, nom que l’histoire a conservé à la dernière période du règne de Napoléon 1er, qui s’étend du 20 mars 1815, date de son arrivée à Paris après le retour de l’île d’Elbe, jusqu’à la seconde restauration de Louis XVIII (8 juillet). Cette période comprend cent dix jours ; mais on peut en réalité la considérer comme terminée le 22 juin, jour de l’abdication de l’Empereur. A son retour de l’île d’Elbe, le tact habituel de Napoléon lui fit juger que l’enthousiasme qui l’avait accueilli avait surtout sa source dans la haine des Bourbons et de l’ancien régime, dans une renaissance de l’esprit libéral, que toute la gloire militaire de l’empire avait assoupi, mais n’avait pu éteindre. Lutter contre ce courant irrésistible eût été plus qu’insensé : il résolut de s’en faire un auxiliaire, en un mot de se servir de la révolution en paraissant la servir. La situation était d’ailleurs extrêmement grave : résigné pour le moment à la paix, il voyait la coalition se reformer contre lui, parce que ses démonstrations pacifiques n’inspiraient aucune confiance à l’Europe, et il avait impérieusement besoin d’un appui, qu’il ne pouvait trouver que dans la nation. « Je prévois, disait-il, une lutte difficile, une guerre longue. Pour la soutenir, il faut que la nation m’appuie ; mais en récompense elle exigera, je crois, la liberté… Les idées libérales ont repris le terrain que j’avais fait gagner au pouvoir ; il ne faut pas lutter contre une nation, c’est le pot déterre contre le pot de fer, etc. » Dès son arrivée, il nomma Carnot ministre de l’intérieur. C’était un choix, significatif et habilement fait pour rallier les amis de la liberté. Puis, comme il avait promis un régime constitutionnel, il fit appeler Benjamin Constant, qui, la veille encore, écrivait contre lui, et le chargea de rédiger l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire, titre malheureux, qui rappelait trop le régime de l’arbitraire et de la dictature. Cette nouvelle constitution avait tous les caractères d’une charte octroyée; on le sait, elle fut mal accueillie par l’opinion, à ce point qu’on méconnut même les garanties sérieuses qu’elle contenait. Napoléon portait la peine de son passé, et les esprits éclairés ne croyaient pas plus à ses promesses de liberté que l’Europe ne croyait à ses offres de paix. De toutes parts il se sentait enveloppé d’un ennemi insaisissable, la défiance, contre lequel ses dernières forces allaient s’user. Toutefois, une liberté complète fut laissée à la presse, et, pendant que les préparatifs de guerre se poursuivaient avec activité, on convoqua la chambre des pairs et la chambre des représentants. Ici .encore, nouvelles et invincibles défiances. Beaucoup d’anciens républicains avaient été envoyés dans la chambre élective, et ils arrivaient avec l’énergique résolution de sauver l’indépendance nationale et d’assurer la liberté. Chose caractéristique, les hommes de cette opinion, groupés autour de Carnot, appuyaient volontiers Napoléon, ne voyant en lui, dans ce moment de péril, que le généralissime de la patrie en danger, et se bornant provisoirement à prendre des garanties contre son despotisme ; tandis que les libéraux purs, qui avaient La Fayette pour chef, se montraient intraitables et hostiles. Après avoir tenu le fameux Champ de mai, pour l’acceptation de l’Acte additionnel, Napoléon, sentant qu’il avait besoin de la victoire pour agir avec plus d’autorité sur l’opinion, résolut de ne pas attendre l’attaque des puissances coalisées et d’aller immédiatement chercher Sur les champs de bataille l’ascendant qui lui manquait pour dominer les esprits. Cette précipitation était peut-être une faute ; il le sentait, mais il répondit à Carnot qui lui en faisait l’observation : « Ma politique veut un coup d’éclat. » On sait ce que fut cette campagne si courte et si funeste, dans laquelle la fortune et l’épée de Napoléon furent à jamais brisées. Au lieu de rassembler les débris de son armée, le grand vaincu accourut à Paris pour demander de nouveaux soldats… et la dictature, comme si un accroissement de sou autorité politique eût pu lui donner plus de force contre l’étranger. La proposition n’en fut point faite officiellement, mais agitée seulement en conseil des mimstres, où elle rencontra de vives oppositions. Lucien seul, l’homme du 18 brumaire, se montra partisan de cette mesure extrême et conseilla à son frère, non de demander le pouvoir absolu, mais de le prendre en brisant les faibles garanties accordées par l’Acte additionnel. Il ne songeait pas que les temps étaient changés et que Napoléon n’était plus l’homme de l’an VIII ; avec la même passion du despotisme, il n’avait plus la même énergie pour l’exercer ; d’ailleurs, il sentait le terrain fuir sous ses pieds ; la France, qu’il avait de nouveau compromise et qu’il avait mécontentée en éludant une partie des promesses libérales faites à son retour, commençait à séparer la cause nationale des intérêts de la dynastie ; flottant, découragé, irrésolu, il se borna à demander à la Chambre des représentants la nomination de commissions législatives chargées de s’entendre avec les ministres. Mais l’Assemblée, surexcitée par les périls de la situation, irritée par les bruits de coup d’Etat, se montra ouvertement hostile ; la question de l’abdication fut discutée, et le mot de déchéance éclata même dans les polémiques ; enfin, après deux jours de débats orageux, au milieu desquels la Chambre déclara traître qui la, dissoudrait, et plaça l’Empereur entre l’abdication et la déchéance ; après bien des incertitudes et des pourparlers, Napoléon, pressé de toutes parts, consentit à signer son abdication, qu’on lui représentait comme un sacrifice nécessaire au salut de la patrie (22 juin). Une commission executive fut aussitôt nommée par les deux chambres ; elle se composait de Fouché (qui obtint la présidence), Carnot, le général Grenier, Caulaincourt et Quinette. Le premier soin de cette commission fut d’envoyer aux alliés des plénipotentiaires chargés de négocier la paix ou une suspension d’armes, aux conditions suivantes : intégrité du territoire, indépendance de la nation dans le choix de son gouvernement, reconnaissance de Napoléon II. Mais ces négociations, sur lesquelles on comptait, au moins pour retarder la marche de l’ennemi pendant qu’on rassemblerait les moyens de défense, échouèrent complètement. On sait d’ailleurs que le président de la commission, Fouché, négociait secrètement avec les alliés et multipliait de tous côtés ses intrigues. Les ennemis continuèrent à marcher sur Paris, qui fut investi et qui dut accepter, le 3 juillet, une nouvelle capitulation. Quelques jours plus tard, les Bourbons rentraient dans la capitale sous la protection des baïonnettes étrangères : la seconde restauration était inaugurée.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Les Cent-Jours sur wikipedia

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novembre 25, 2007

BONAPARTE ET LE COUP D’ETAT DU 18 BRUMAIRE AN VIII (9 NOVEMBRE 1799)

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Bonaparte le 19 brumaire an VIII (10 novembre 1799) au Conseil des Cinq-Cents à Saint-Cloud

La faiblesse du pouvoir suprême est la plus affeuse calamité des peuples.

L’anarchie ramène toujours au gouvernement absolu.

(Napoléon Bonaparte)

Dix-Huit brumaire an VIII. Le général Bonaparte venait d’arriver soudainement d’Egypte, au milieu de l’enthousiasme des populations sur son parcours. La première chose qu’il fit, fut d’aller rendre visite aux membres du Directoire, c’était le 25 vendemiaire, et il leur dit qu’après avoir consolidé l’établissement de son armée en Egypte, après les victoires du Mont-Thabor et d’Aboukir et confié le commandement en chef en ses lieu et place, à Kléber, il était parti pour voler au secours de la République qu’il croyait perdue, mais il la trouvait sauvée par les exploits de ses frères d’armes et il s’en réjouissait. « Jamais, ajouta-t-il en mettant la main sur son épée, jamais il ne la tirerait que pour la défense de la République. » Le président Gohier lui répondit en le complimentant sur ses triomphes et sur son retour, et lui donna l’accolade fraternelle. L’accueil fut en apparence très flatteur, mais au fond les Directeurs se méfiaient. Lannes, Murat, et Berthier ne le quittaient pas et le Directoire, de plus en plus méfiant et inquiet, cherchait à l’écarter en lui offrant un commandement, mais Bonaparte, se tenant dans l’expectative, répondait qu’il ne s’était pas encore assez reposé de ses fatigues.

Pendant ce temps, des amis faisaient tous leurs efforts pour engager Bonaparte à agir avec Sieyès et Roger Ducos : « Barras, ajoutaient-ils, est tellement déconsidéré qu’il ne compte plus. » Une entrevue eut lieu, en effet, entre Sieyès et Roger Ducos d’une part, et de Bonaparte de l’autre, et l’entente fut complète, ils décidèrent d’en finir au plus tard du 18 au 20 brumaire. Il fut décidé que l’on demanderait le transfert à Saint-Cloud des deux conseils. Le 18 au matin, un mouvement imprévu se manifesta de toute part, une nombreuse cavalerie parcourut les boulevards et tout ce qu’il y avait de généraux et d’officiers dans Paris se rendirent en grand uniforme, rue chantereine où habitait Bonaparte. Ce même jour, le Conseil des Anciens réuni aux Tuileries, décidait que les conseils seraient transférés à Saint-Cloud, le lendemain matin même, et nommait Bonaparte général en chef de toutes les troupes de la 17e division militaire, de la garde du Corps législatif, de la garde du Directoire et de la garde nationale de Paris et de ses environs. Parmi les quelques généraux qui ne voulurent point seconder Bonaparte, il y eut Bernadotte, Augereau, puis Jourdan. Nous sommes près du dénouement. Bonaparte monta à cheval pour se rendre aux Tuileries, suivi par les généraux Moreau, Macdonald, Berthier, Lannes, Murat et Leclerc. En arrivant aux Tuileries il trouva les détachements du 9e, les harangua, et, après les avoir enthousiasmés, entra dans le Palais ; il se présenta aux Anciens, accompagné de son magnifique état major, et fit son apparition à la barre : « Citoyens représentant, dit-il, la République allait périr, votre décret vient de la sauver ! Malheur à ceux qui voudraient s’opposer à son exécution. Aidé de tous mes compagnons d’armes rassemblés ici autour de moi, je saurais prévenir leurs efforts. On cherche en vain des exemples dans le passé pour inquiéter vos esprits ; rien dans l’Histoire ne ressemble au dix-huitième siècle, et rien dans ce siècle ne ressemble à sa fin… Nous voulons la République… Nous la voulons fondée sur la vraie liberté, sous le régime représentatif. Nous l’aurons, je le jure en mon nom, et au nom de mes compagnons d’armes… » Murat fut chargé d’aller occuper Saint-Cloud. Sérurier fut mis au Point-du-jour avec une réserve, Lannes fut chargé de commander les troupes qui gardaient les Tuileries, et Moreau fut chargé de garder le Luxembourg avec 500 hommes. Fouché, qui était de connivence avec Bonaparte, comme préfet de police, suspendit 12 municipalités de Paris. Le lendemain 19, la route de Saint-Cloud était couverte de troupes.

Trois salles avaient été préparées au château, l’une pour les Anciens, l’autre pour les Cinq-Cents, la troisième pour la Commission des inspecteurs et pour Bonaparte. La séance des deux Conseils s’ouvrit à deux heures. Aux Anciens rien de bien saillant ne se produisit, mais il en fut tout autrement aux Cinq-Cents. Gaudin avait mission de Sieyès et de Bonaparte d’ouvrir la séance, mais à peine a-t-il fini de parler qu’un orage épouvantable éclate dans l’Assemblée ; des imprécations, des discours violents retentissent, on entend de toutes parts ces cris : « A bas les dictateurs, point de dictature, vive la Constitution ! – La Constitution ou la mort ! s’écrie Delbrel. Les baïonnettes ne nous effrayent pas, nous sommes libres ici. » Ces paroles furent suivies de nouveaux cris. Quelques députés furieux répétèrent en regardant Lucien : « Point de dictature ! A bas les dictateurs ! » Après cette longue agitation, Grandmaison propose de prêter serment à la Constitution de l’an III. La proposition est aussitôt accueillie. On demande l’appel nominal, ce qui est accepté. Chaque député vient tour à tour préter serment à la tribune à l’applaudissement de toute l’Assemblée.Voyant le danger croître, Bonaparte et Sieyès arrête sur le champ d’en finir de suite. Bonaparte se décide à se présenter aux deux Conseils à la tête de son état-major. Il rencontre Augereau qui, d’un ton railleur, lui dit : « Vous voilà dans une jolie position ! – Les affaires étaient en bien plus mauvais état à Arcole, » lui répond Bonaparte, et il poursuit son chemin au conseil des Anciens. Il n’avait pas les habitudes parlementaires, et, au moment où il devait prendre la parole devant les Anciens, il se trouva quelque peu géné. « Citoyens représentants, dit-il, vous n’êtes point dans des circonstances ordinaires, mais sur un volcan. Permettez-moi quelques explications. Vous avez cru la République en danger ; vous avez transféré le Corps législatif à Saint-Cloud ; vous m’avez appelé pour assurer l’exécution de vos décrets ; je suis sorti de ma demeure pour vous obéir, et déjà on nous abreuve de calomnies, moi et mes compagnons d’armes : on parle d’un nouveau Cromwell, d’un nouveau César. Citoyens, si j’avais voulu d’un tel rôle, il m’eut été facile de le prendre au retour d’Italie, au moment du plus beau triomphe, et lorsque l’armée et les partis m’invitaient à m’en emparer, je ne l’ai pas voulu alors, je ne le veux pas aujourd’hui. Ce sont les dangers seuls de la patrie qui ont éveillé mon zèle et le vôtre. » Il trace ensuite le tableau de la situation dangereuse de la République, tableau qu’il rend très noir. « Prévenons, ajoute-t-il, tant de maux ; sauvons les deux choses pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la liberté et l’égalité… »  » Parlez donc aussi de la Constitution ! » lui crie Lenglet. Cette interruption interloque sur le moment le général, mais bientôt remis, il répond :  » De Constitution ! vous n’en avez plus. C’est vous qui l’avez détruite en attentant, le 18 fructidor, à la représentation nationale, en annulant, le 22 floréal, les élections populaires, et en attaquant le 30 prairial, l’indépendance du gouvernement. Cette Constitution dont vous parlez, tous les partis veulent la détruire. Ils sont tous venus pour me faire confidence de leurs projets, et m’offrir de les seconder. Je ne l’ai pas voulu ; mais, s’il le faut, je nommerai les partis et les hommes. » – « Nommez-les, s’écrie alors les opposants, nommez-les, demandez un comité secret. » Une longue agitation succède à cette interruption. Bonaparte attend quelques moments et reprend la parole : « Environné de mes frères d’armes, je saurai vous seconder. J’en atteste ces braves grenadiers dont j’aperçois les baïonnettes, et que j’ai si souvent conduits à l’ennemi, j’en atteste leur courage, nous vous aiderons à sauver la patrie, et si quelque orateur, ajoute Bonaparte d’une voix menaçante, si quelque orateur, payé par l’étranger parlait de me mettre hors la loi, alors j’en appelerais à mes compagnons d’armes. Songez que je marche , accompagné de la fortune et du dieu de la guerre. » Ces paroles menaçantes étaient à l’adresse des Cinq-Cents. Quant aux Anciens, ils furent gagnés à sa cause ; ils lui accordèrent les honneurs de la séance. De là, sûr à peu près de lui-même, il se rendit aux Cinq-Cents suivi de quelques grenadiers ; il entre et laisse des grenadiers derrière lui au bout de la salle. A peine arrivé au milieu, une tempête furieuse éclate de toutes parts. « Quoi ! s’écrient plusieurs voix, des soldats ici ! des armes ! Que veut-on ? A bas le dictateur ! A bas le tyran ! » Beaucoup de députés s’élancent au milieu de la salle, entourent Bonaparte et lui adressent des interpellations très vives. Quoi ! lui dit Destrem, c’est pour cela que vous avez vaincu ?… Tous vos lauriers sont flétris… Votre gloire s’est changée en infamie… Respectez le temple des lois. Sortez, sortez ! » Bonaparte au milieu de cette foule menaçante, semble perdre contenance. Les grenadiers qu’il avait laissé à la porte accourent, repoussent les députés et le saisissent par le milieu du corps. Des coups de poignards auraient été donné sans l’atteindre. Le grenadier Thomé eut ses vêtements déchirés. Bonaparte est emporté hors de la salle, fort pâle, il monte à cheval, se rend auprès des troupes, et leur crie que l’on a voulu l’assassiner, il est accueilli par les cris de : Vive Bonaparte ! Cependant l’orage continue au sein du Conseil des Cinq-Cents et, cette fois, les attaques sont dirigés contre Lucien, frère de Bonaparte. Lucien essaie d’être ferme à son poste : « Votre frère est un tyran, lui dit-on ; en un jour il a perdu toute sa gloire ! » Ce dernier chercha à le justifier. « Vous n’avez pas voulu l’entendre, leur répond-il. – Non, non, à bas le tyran ! clament certains des Cinq-Cents. Hors la loi ! ajoutent-il. » Ce mot terrible, on le sait, avait perdu Robespierre ; prononcé devant les troupes, il pouvait jeter la perturbations dans les rangs. Lucien, qui ne voulut pas mettre aux voix la proposition de mise hors la loi de son propre frère, déclara qu’il renonçait au fauteuil de la présidence et descendit. Bonaparte, entendant du dehors ce qui se passait, fait entrer quelques grenadiers pour sauver son frère, puis se décide à en finir d’un seul coup : il monte à cheval avec Lucien et parcourt le front des troupes. Lucien les harangue. « Le Conseil des Cinq-Cents est dissous, leur dit-il ; c’est moi qui vous le déclare. Des assassins ont envahi la salle des séances, et ont fait violence à la majorité : je vous somme de marcher pour la délivrer. » Murat et Leclerc ébranle alors un bataillon de grenadiers et le conduisent à la porte des Cinq-Cents. A la vue des baïonnettes les députés jettent des cris épouvantables, mais des roulements de tambours couvrent leurs cris : Grenadiers, en avant ! commandent les officiers. Ces derniers entrent dans la salle et dispersent en tous sens les députés, les uns par les couloirs, les autres par les fenêtres. La salle est évacuée et Bonaparte reste complètement maître du champ de bataille. La nouvelle, portée aux Anciens, loin de les rasséréner les plonge dans l’inquiètude et les regrets. Mais Bonaparte avait réussi, et les députés des Anciens, quoique atteints de remords, acceptèrent le fait accompli…

Bonaparte, Roger Ducos et Sieyès furent nommés consuls provisoires et les Conseils furent ajournées au 1er ventôse prochain. Deux commissions, qu’on a appelées intermédiaires, de vingt-cinq membres chacune, prises dans les deux Conseils, furent chargées de fonctionner et d’approuver les mesures législatives que les trois Consuls eurent besoin de prendre. Les Consuls et les commissions susdites furent chargées de rédiger une Constitution nouvelle. Tel fut le 18 brumaire.

(Extrait du dictionnaire sur la Révolution et l’Empire du Dr Robinet)

Lien : Coup d’Etat du 18 brumaire sur Wikipedia

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septembre 19, 2007

LE DIVORCE DE NAPOLEON ET JOSEPHINE (3)

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L’Impératrice Joséphine (1763-1814)

Il me semble parfois que je suis morte.

En effet, l’Empereur ne reviendra plus à Malmaison parce que Marie-Louise, informée de sa visite à Joséphine, en dépit des précautions qu’il a prises pour la lui cacher, lui en fera le reproche. Désormais, les anciens époux ne correspondent plus que d’une manière épisodique. Leur destin est scellé, jusqu’à cette dernière lettre de l’empereur à Joséphine, écrite depuis Fontainebleau le 16 avril 1814, trois jours après sa tentative d’empoisonnement. « Adieu, ma chère Joséphine, résignez-vous ainsi que moi, et ne perdez jamais le souvenir de celui qui ne vous a jamais oublié et ne vous oubliera jamais. »Le divorce a marqué pour Joséphine le début d’une nouvelle existence. Elle quitte la vie officielle faite de contraintes et d’attentes de chaque instant pour une vie privée qui la ramène à ces années 1796-1797, où elle était une riche particulière fêtée par une Italie libérée du joug des Autrichiens. Plus de grands cercles à la Cour et de cet ennui qui la dévorait aux Tuileries. Plus de ces inquiétudes dans l’expectative du retour des campagnes de l’empereur. Elle n’est plus qu’une très grande dame, mais en tant que membre de la famille impériale, toujours dépendante de l’autorisation de l’empereur pour entreprendre le moindre déplacement. Mais prévoir un voyage ou demander un avis, n’est-ce pas conserver le lien ténu qui la relie encore à Napoléon ? Toutefois ces contraintes sont bien légères au regard de celles attachées à la position d’impératrice régnante, car elle ne représente plus l’Empire. Il lui arrive parfois de recevoir les hommages des autorités. Ainsi, à chaque relais de la route entre Malmaison et Navarre, les maires la haranguent encore, les jeunes filles méritantes lui remettent toujours des corbeilles de fleurs et la foule l’acclame sur son chemin. C’est pourquoi elle préfère autant que faire se peut circuler incognito, généralement sous le nom de sa dame d’honneur Mme d’Arberg. Elle s’épargne ainsi les réceptions et la représentation indissociables d’un voyage officiel. Que de fois ne l’a-t-on pas entendu répéter : « Cette étiquette est bonne pour des princesses nées sur le trône, et habituées à la gêne qu’elle impose ; mais moi qui ai eu le bonheur de vivre tant d’années en simple particulière, trouvez bon que je pardonne à ceux qui s’en souviennent autant que moi. » Mais si elle feint de ne pas s’offusquer des manquements aux principes qui régissent la vie d’une impératrice, fut-elle divorcée, aussitôt ces crimes de lèse-étiquette sont dénoncés à l’empereur. Napoléon la rabroue, mais ses rappels à la discipline prouve au moins à l’impératrice que sa cour est au complet, car les espions n’y manquent pas. Alors les somptueux uniformes remplacent immédiatement les simples habits de drap vert ornés de broderies noires : ce qui est perdu en aisance est gagné en respect. Son nouvel état lui fait retrouver un calme qui embellit sa vie. Elle paraît plus reposée, elle a pris quelques rondeurs au point que Napoléon informé de la vie sereine et régulière qu’elle mène à Navarre, lui écrit peu galamment : « On dit que tu engraisses comme une bonne fermière de Normandie. » Cet embonpoint lui va bien, mais la contraint à porter pour la première fois des baleines dans ses corsets. Si certains trouvent que la finesse de ses traits en est légèrement altérée, tous ceux qui la visitent lui reconnaissent un air de santé presque insolent qu’elle n’avait pas avant le divorce. L’épouse du sénateur Clément de Ris ose même un jour: « Votre Majesté me paraît bien engraissée » et Joséphine, une autre fois, répond à un compliment du maréchal Oudinot, d’un ton doux et résigné et avec un triste sourire : « Oui, tenez, cela me va bien de n’être plus impératrice régnante ».

Elle s’oblige à ne pas rester confinée dans ses appartements. Elle pratique la marche à pied pour affermir sa santé, s’impose une à deux heures d’exercice quotidien. En cas de mauvais temps, elle fait atteler pour une promenade dans les bois du Butard ou dans la forêt d’Evreux, selon qu’elle se trouve à Malmaison ou à Navarre. Même en cure à Aix-les-Bains elle épuise son entourage. Depuis l’été 1810, Hortense, officiellement séparée de son mari, le roi Louis, jouit d’une entière liberté qui lui permet de se rapprocher de l’impératrice. Loin de Malmaison et des intrigues de la cour, la mère et la fille se retrouvent à Genève, près d’Aix-les-Bains pour prendre les eaux. D’ailleurs l’empereur a donné son accord, pourvu que Joséphine ne retourne pas là où ils sont allés ensemble. La solitude forcée qui découle du divorce lui fait découvrir avec délectation l’art d’être grand-mère. Absorbée par les obligations officielles, elle avait à peine le temps de voir aux Tuileries les enfants d’Hortense. Elle ne connaît toujours pas ceux d’Eugène. Milan est si loin. La naissance en 1807 d’une première petite-fille, prénommée Joséphine comme elle, l’a flattée, parce que par sa belle-fille Augusta de Bavière, elle est désormais grand-mère d’une petite princesse, apparentée aux meilleures famille régnantes d’Europe. De quoi rendre encore un peu plus jaloux les frères et soeurs de l’empereur ! Ces petits-enfants italiens, elle ne les voit qu’une seule fois, en 1812, lors d’un séjour à Milan : l’aînée, Joséphine, est une beauté ; le garçon, Auguste, c’est Hercule enfant ; la troisième, Eugénie, a une physionomie vive et spirituelle et elle sera très jolie ; de la quatrième, Amélie, elle n’emportera que l’image d’un poupon bien portant et facile. Il en va différemment avec les deux fils d’Hortense, le prince Napoléon, né en 1804 et son cadet le prince Louis [le futur Napoléon III], né en 1808. Depuis l’abdication de leur père, ils vivent à Paris avec leur mère. Joséphine s’attache à eux et les prend en garde presque tous les étés pendant les absences de leur mère. Elle leur apporte l’affection qu’elle n’a pas toujours été en mesure de donner à Eugène et Hortense, se reprochant sans doute de n’avoir pas été assez disponible pour eux. « J’avais raison de rendre heureux deux enfants si bons et si sensibles, ils m’en ont bien récompensée depuis, je leur dois plus de bonheur qu’ils n’en ont eu de moi. », avoue-t-elle à sa fille. Elle ne manque aucune occasion de faire venir les deux petits princes auprès d’elle. Ils passent à Malmaison tous les étés de 1810, 1811 et 1813, excepté celui de 1812 où Joséphine est retenue à Milan, et ce printemps 1814 au cours duquel bascule le destin de l’Empire. Ils s’installent avec leur gouvernante dans l’appartement d’Hortense, tout à côté de celui de leur grand-mère. L’aîné, réfléchi et sérieux, amuse moins l’impératrice que le cadet, vite surnommé Oui-Oui, et qui visiblement a sa préférence. Joséphine ne manque pas de rapporter ses faits et gestes, les bons mots de l’enfant. Elle en éprouve une fierté bien naturelle pour une grand-mère enfin libre de donner libre cours à sa passion des enfants. Plus elle les voit, plus elle les aime, mais elle tâche de ne pas trop les gâter, car redoute fort les remontrances d’Hortense. Ils animent sa vie, elle en raffole.

Avec sa manie de tout ramener à elle, il n’est pas de lettre à Hortense où il ne soit question de sa santé. Elle regrette parfois de n’être pas assez solide pour ne pas pouvoir transmettre un peu de forces à sa fille, si maigre et si pâle. Eugène la rabroue si elle se vient à se plaindre à lui ! Mais il n’est pas une émotion, une contrariété qui ne la trouble. Un jour, ce sont ses soucis d’argent qui l’obligent à prendre un peu d’émétique; une autre fois, à Milan, elle est prise de fortes coliques et d’une disposition continuelle à vomir et se soigne avec le même remède. Ces vomissement répétés affaiblissent son organisme, aussi résistant soit-il. Elle jouit d’une santé parfois chancelante. « Moi qui ai l’air en apparence de bien me porter, j’éprouve une douleur à la tête et des bourdonnements dans les oreilles à me faire craindre de devenir sourde puisque, quelquefois, je n’entends pas », reconnaît-elle volontiers. Toutes ces petites alertes ne laissent pas de l’inquiéter. Qu’elle reste sans nouvelles d’Eugène en campagne, qu’Hortense voit se noyer sous ses yeux son amie Adèle de Broc, et aussitôt des étourdissements la prennent, la forcent d’arrêter à écrire. Elle se fait mettre alors des sangsues et s’en porte un peu mieux. Les événements de mars 1814 l’affectent profondément. Elle souffre depuis quinze jours d’un catarrhe humoral, elle se purge, ce qui l’épuise un peu plus. Réfugiée à Navarre, la position d’Eugène la tourmente. Elle est sans nouvelle de ses enfants, pleure à longueur de journée, vit dans des transes et une anxiété terribles. De retour à Malmaison, elle passe des heures entières allongée sur une chaise longue, plongée dans de tristes pensées. Hortense qui l’a rejointe, s’en inquiète. « Je la vois toujours courageuse et aimable avec tous ceux qu’elle reçoit, mais je m’aperçois qu’aussitôt qu’elle est seule, elle se livre à une tristesse qui me désespère, écrit-elle à son frère. J’ai peur qu’elle ne s’affecte trop de tous les événements qui nous ont frappés, et que sa santé ne s’en ressente. » Le sort de l’empereur la frappe au cœur en dépit de tous les hommages qui lui sont rendus par les Alliés et de l’intérêt que prend le tsar à sa situation. Alexandre partage son temps entre Malmaison et Saint-Leu et reconnaît se plaire infiniment plus dans la société intime de l’impératrice et de ses enfants qu’auprès des dames du faubourg Saint-Germain ; il ne cesse de le répéter et trouve auprès d’elles ces qualités de l’âme qu’il admire au-delà de tout. Mais dès que Joséphine se retrouve seule, ses yeux s’emplissent de larmes. L’annonce du retrait de la dépouille de son petit-fils, mort en 1807, de la cathédrale Notre-Dame, sur ordre du gouvernement provisoire, affecte sa sensibilité au point qu’Hortense la trouve toute abattue. S’y ajoute l’ingratitude des nombreux émigrés qu’elle a naguère secourus et qui semblent saisis d’amnésie. Si l’administration royale lui verse sa pension et continue de la désigner sous le titre de S.M. l’impératrice Joséphine, si les souverains étrangers viennent tout naturellement à Malmaison la saluer du nom de Majesté, les journaux, plus frileux, annoncent sa rentrée de Navarre par un inconvenant « la mère du Prince Eugène est de retour à Malmaison ». Ils persistent un peu plus tard dans leur goujaterie en relatant que l’empereur de Russie a dîné avec le prince Eugène, sa mère et sa sœur. Joséphine n’est-elle donc à leur yeux que la mère du prince Eugène ? Elle est à cent lieues d’imaginer que le comte Beugnot – que Napoléon n’aimait pas trop – annoncera sa mort à Louis XVIII par cette incroyable formule « Mme de Beauharnais a excité généralement des regrets ». Comme si elle n’était plus que la veuve, et pourquoi pas encore l’épouse, d’ Alexandre de Beauharnais ! Non seulement tout cela l’étonne, mais elle s’en offusque allant jusqu’à répéter à qui veut l’entendre : « j’ai eu un nom ; je suis montée sur le trône ; j’ai été couronnée et sacrée ! »

L’occupation de la France par les armées ennemies et l’abdication de Napoléon ébranlent sa santé, au point que le 25 mai, Eugène très inquiet sur l’état de l’impératrice, écrit à Augusta : « Notre mère est bien souffrante depuis deux jours et ce matin elle a beaucoup de fièvre ; le médecin dit que ce n’est qu’un catarrhe mais, moi, je ne la trouve pas bien du tout. » Tout va désormais très vite. Elle s’alite pour ne plus se relever. Elle meurt le dimanche de Pentecôte 29 mai à midi, regrettée de ceux qui l’entourent et de tous ceux qui l’ont connue, portant encore ce titre d’impératrice que plus tard on l’eût probablement forcée d’abandonner.

Quelle perte irréparable pour Hortense, Eugène et Augusta. En quelques mois ils voient s’écrouler leur univers et disparaître celle qui faisait leur bonheur. Les armées françaises d’abord vaincues, l’empereur est exilé à l’île d’Elbe, puis remplacé par un nouveau gouvernement, plutôt hostile, mais heureusement tempéré par l’attitude favorable du tsar. Nullement préparés à tant de bouleversements, au moment où leur sort est encore incertain, survient la mort brutale et inattendue de cette mère chérie. Ces derniers mois ont bouleversé Joséphine, au point qu’elle semble lassée par tant d’abandons, inquiète par un avenir qu’elle sent incertain. Ne serait-ce le sort de ses enfants, on la sent prête à abandonner la lutte. Et qui sait si l’envie de lutter ne l’habitant plus, elle ne s’est pas laissée glisser doucement vers ce néant auquel chacun aspire pour en finir avec des maux devenus insupportables ?
Devant tant d’émotions douloureuses, les enfants de l’impératrice, ne peuvent rester à Malmaison ; ils décident de se retirer à Saint-Leu d’où Eugène remplit son devoir filial en écrivant à l’empereur :
« Sire, je remplis un devoir bien pénible pour mon coeur. J’ai l’honneur d’informer Votre Majesté qu’avant-hier, à midi, nous avons perdu Vous la meilleure des amies, ma soeur et moi la plus tendre des mères.
Une maladie maligne et putride a terminé sa vie en quatre jours. Elle est morte avec le courage, le calme et la résignation d’un ange. Tout ce qu’elle nous a dit de Vous dans les derniers moments de sa vie, nous a assez prouvé combien elle Vous était sincèrement attachée. »

EPILOGUE

Défait à Waterloo le 18 juin 1815, au soir d’une « journée de géants », comme le dira Wellington, Napoléon se replie en catastrophe à Malmaison, au milieu des souvenirs de ses premières années de gloire et de bonheur. Il y passe cinq jours dans l’attente des passeports qui lui permettront de quitter le sol français pour les Etats-Unis. Seul avec Hortense, l’empereur se remémore les jours heureux de Malmaison, mais sans Joséphine, tout lui semble vide. Il croit parfois l’apercevoir au détour d’une allée cueillant l’une de ces plantes qu’elle aimait tant. Parmi les derniers fidèles qui l’entourent, il reconnaît le médecin de Joséphine, Claude-Elie Horeau, un disciple de Corvisart. Il veut connaître les derniers instants de l’impératrice. Et comme toujours avec lui, les questions fusent. A peine le médecin a-t-il le temps d’y répondre :
– Vous dites qu’elle avait du chagrin… quel chagrin ? d’où venait-il ?
– De ce qui se passait, Sire ; de la position de Votre Majesté.
– Ah ! elle parlait de moi, donc !
– Souvent… très souvent…
– Bonne femme ! Bonne Joséphine ! elle m’aimait vraiment, celle-là, n’est-ce pas ? Elle était Française !…
– Oh ! oui, Sire, et elle vous l’eût prouvé, si la crainte de vous déplaire ne l’eût retenue ; au moins elle en avait conçu l’idée.
– Comment cela ? Qu’aurait-elle fait ?
– Elle dit, un jour, qu’Impératrice des Français, elle aurait traversé Paris, à huit chevaux, toute sa Maison en grande livrée, pour aller vous rejoindre à Fontainebleau, et ne plus vous quitter.
– Elle l’aurait fait, monsieur, elle était capable de le faire !

Lien : Le divorce de Napoléon et Joséphine (1)

© Bernard CHEVALLIER, directeur des châteaux de Malmaison et Bois Préau, du musée napoléonien de l’Île d’Aix, et de la Maison Bonaparte à Ajaccio, conservateur général du patrimoine.

LE DIVORCE DE NAPOLEON ET JOSEPHINE (2)

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Divorce de Napoléon et Joséphine (1809)

La politique n’a pas de coeur, elle n’a que de la tête.

(Napoléon Bonaparte)

Les quinze jours qui séparent Joséphine de l’acte officiel de séparation vont être pour elle parmi les plus terribles de sa vie. Avec beaucoup d’élégance, la femme s’efface une dernière fois devant l’impératrice pour faire les honneurs des Tuileries aux souverains étrangers venus à Paris à l’occasion de la signature de la paix avec l’Autriche. Quelle épreuve pour elle que tous ces regards qui la fixent et l’observent, parfois même avec un air de satisfaction ou de triomphe. Non cette séparation ne se passera pas à l’ombre des lambris dorés des Tuileries, mais au vu et au sus de toute l’Europe assemblée. Et que l’on juge du programme des festivités : grande réception à Malmaison le 1er décembre, Te Deum à Notre-Dame le 3, revue aux Tuileries et fête à l’Hôtel de Ville le 4, fête à Grosbois chez Berthier le 11 et grand cercle à la Cour le 14. Tous les témoins ont remarqué le courage de l’impératrice. Le futur chancelier Pasquier, placé près d’elle à ce dernier cercle, a été « frappé de la parfaite convenance de son maintien en présence de tout ce monde qui l’entourait encore d’hommages et qui ne pouvait ignorer que c’était pour la dernière fois, que dans une heure elle descendrait du trône et quitterait le palais pour n’y jamais rentrer ». Mme de Chastenay se souvient « de cette soirée, dans laquelle rien ne fut changé à la manière accoutumée ; cependant on voyait les traces de ses larmes et l’empreinte d’un profond chagrin sur le visage toujours gracieux de celle qui représentait pour la dernière fois ». Joséphine se prépare à la cérémonie du lendemain, dernière épreuve de la lente montée au supplice que représente pour elle cette répudiation, redoutée depuis près de quinze ans et qui subitement vient de la rattraper. Le 15 décembre, devant la famille impériale réunie dans le grand cabinet de l’Empereur aux Tuileries, le divorce par consentement mutuel est prononcé, exemple unique dans l’histoire de France d’une séparation où chacun des époux fait l’éloge de l’autre. Napoléon affirme qu’elle a embelli quinze ans de sa vie ; « le souvenir en restera toujours gravé dans mon cœur ». Joséphine assure que « la dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur : l’Empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. » Parfaitement maîtresse d’elle-même, dans sa robe blanche toute simple et sans le moindre ornement, elle se lève pour lire d’une voix assez ferme – du moins au début – les paroles d’adhésion à l’acte de séparation. Elle regagne son appartement abattue et épuisée par l’éprouvante cérémonie qui vient de s’achever. Hortense, cherchant à la réconforter, ne trouve pas mieux à dire que la dernière souveraine sortie de ce palais n’en est partie que pour monter à l’échafaud! Le 16, à cinq heures et demi du soir, Joséphine quitte à la nuit tombante sous une pluie battante ce palais , « triste comme la grandeur », où elle était entrée voici près de dix ans, par un après-midi de février 1800 aussi pluvieux que celui-ci. Tout semble l’abandonner pour ce départ sans retour. En apercevant sa voiture qui l’attend dans la cour, elle a comme l’impression que le temps l’a rattrapée et qu’elle monte dans cette charrette à laquelle avait échappé la veuve Beauharnais.

L’empereur va passer quelques jours à Trianon et l’impératrice se retire à Malmaison. Il vient lui rendre visite et la trouve très affaiblie. La vie pendant ces premiers jours n’est pas facile pour elle. L’empereur pourtant ne cesse de lui écrire ; sur les trente neufs lettres conservées entre décembre 1809 et avril 1814, douze sont envoyées dans les quinze jours qui suivent le départ des Tuileries. Comme il connaît sa Joséphine sur le bout du doigt, il alterne dans ses missives, gronderies et preuves d’amitié. Mais a-t-il le malheur de lui faire part de ses regrets et de son affliction, qu’elle entre dans des états terribles. Mais comment réagirait-elle autrement alors qu’il lui écrit « J’ai été fort ennuyé de revoir les Tuileries, ce grand palais m’a paru vide et je m’y suis trouvé isolé » ou « J’ai été bien content de t’avoir vue hier. Je sens combien ta société a de charme pour moi » ? Si trop de froideur de la part de l’empereur la désole, l’expression de ses regrets augmente son état de faiblesse. Anéantie, n’ayant plus goût à rien, elle se laisse aller à des aveux poignants. « Il me semble quelquefois que je suis morte, et qu’il ne me reste qu’une sorte de faculté vague de sentir que je ne suis plus », reconnaît-elle devant Mme de Rémusat. Le repos lui tient lieu désormais de bonheur, et c’est avec une extrême résignation qu’elle reçoit les marques de respect et l’empressement qu’on lui témoigne. Le temps passe, les lettres s’espacent. Napoléon n’oublie jamais de faire dire à l’impératrice qu’il se porte bien et qu’il désire qu’elle soit heureuse, mais les visites que lui rendent les personnes de la Cour ravivent sa douleur et lui rappellent les jours heureux de naguère. Chacun s’étonne de la voir supporter avec tel courage, elle qu’on dit si changeante et légère, ce sacrifice admirable fait à la nation toute entière. Au début, il y a affluence de voitures sur la route de Malmaison. On ne veut pas paraître abandonner celle à qui on était accoutumé à rendre des hommages. Puis, avec le temps, les visiteurs se font plus rares. Napoléon lui-même espace ses venues. « j’y allais rarement : une fois l’an, et c’était toujours pour moi une visite désagréable et pénible : des regrets, des pleurs… Et je n’y pouvais rien. » Joséphine n’ose plus quitter sa maison de peur de rater une visite impromptue de l’empereur. Elle attend avec impatience le page qui les lui apportera d’improbables lettres. Quand elle est informée d’une chasse de l’empereur en forêt de Saint-Germain, elle se poste à la fenêtre de son boudoir, d’où l’on aperçoit la grande route de Paris à Cherbourg, à guetter le passage de sa voiture. Parfois Napoléon s’arrête. Alors, l’on voit les anciens époux se promener dans le jardin comme en ce jour de juin 1810 où Joséphine le revoit pour la première fois depuis son remariage avec Marie-Louise. « J’ai eu hier un jour de bonheur, mande-t-elle à Hortense : l’Empereur est venu me voir. Sa présence m’a rendue heureuse, quoiqu’elle ait renouvelé mes peines… Ces émotions sont de celles qu’on voudrait éprouver souvent. Tout le temps qu’il est resté avec moi, j’ai eu assez de courage pour retenir des larmes que je sentais prêtes à couler ; mais après qu’il ait été parti, je n’ai pu les retenir, et je me suis trouvée bien malheureuse. Il a été pour moi bon et aimable comme à son ordinaire, et j’espère qu’il aura lu dans mon cœur toute la tendresse et tout le dévouement dont je suis pénétrée pour lui. »

Comme remède à sa mélancolie, son médecin lui recommande l’exercice. Napoléon insiste pour qu’elle se promène quotidiennement dans son jardin, qu’elle aille voir ses plantes, tandis que Mme de Rémusat tente de l’épuiser par de longues marches dans les bois de Saint-Cucufa. « Elle se laissait faire ; je lui parlais, je la questionnais, je l’agitais en tous sens, elle se prêtait à tout, comprenait mon intention, et semblait m’en savoir gré, au milieu de ses larmes » rapporte la dame du Palais à son mari.

Une fois le grand sacrifice accompli, il convient de trouver une épouse à l’empereur. Un mois a passé. Joséphine commence à se ressaisir. Elle s’occupe de son nouvel état, de son installation au palais de l’Elysée, remis à son intendant en janvier 1810, puis du château de Navarre situé aux portes d’Evreux que l’empereur vient de lui affecter comme seconde résidence. Elle refuse les propositions de Napoléon de la nommer gouvernante de Rome ou de l’établir à Bruxelles, car elle veut vivre à Malmaison. Comme il ne veut la contraindre en rien, il la laisse libre de son choix. Elle cultive sans doute le secret espoir de pouvoir jouer encore un rôle à la Cour. Elle se verrait volontiers en impératrice-mère, comme au temps d’ Henri IV, à porter la queue de la robe de la nouvelle souveraine ainsi que l’avait fait Marguerite de Valois pour Marie de Médicis. Elle examine avec attention la liste de toutes les princesses d’Europe à marier, à la recherche de celle qui conviendrait le mieux à la politique de l’empereur et elle jette son dévolu sur la jeune archiduchesse Marie-Louise d’Autriche. Personne alors n’est en mesure de deviner l’idée véritablement incroyable qui vient de germer dans l’esprit de Joséphine . Elle convie à Malmaison la propre épouse du Chancelier d’Autriche afin de faire demander à l’empereur François la main de sa fille. Mme de Metternich n’en croit pas ses oreilles. Eugène et Hortense présents lors de l’entrevue, appuient le projet de leur mère et se déclarent autrichiens dans l’âme! Se croit-elle donc toujours régnante, cette impératrice partie en quête de celle qui va lui succéder, sinon dans le cœur, du moins dans la couche de Napoléon ? Non, ni le choix ni la décision finale ne lui appartiennent, car c’est à la suite du conseil du 28 janvier 1810 que la princesse autrichienne est préférée à une grande-duchesse russe. Et c’est Eugène que Napoléon choisit pour aller officiellement chez le prince de Schwarzenberg, ambassadeur d’Autriche, faire la demande en mariage de l’archiduchesse Marie-Louise ! Tout va désormais aller très vite et Joséphine perd l’avantage qu’elle escomptait retirer de sa démarche.

Il ne lui reste plus maintenant qu’à tenter un rapprochement avec la nouvelle impératrice. Mais c’est sans compter sur le caractère de Marie-Louise que la moindre allusion à l’ancienne impératrice alarme et inquiète. De son côté, nullement vindicative et indulgente comme à son ordinaire, Joséphine ne la considère absolument pas comme une rivale. Elle se contenterait de la conseiller, de regarder l’enfant qui va naître un peu comme le sien. Mais Marie-Louise oppose un veto aux offres de Joséphine que rien ne peut assouplir. C’est sur un ton quelque peu dépité que celle-ci confie à Eugène en novembre 1810 : « Il paraît que l’impératrice Marie-Louise n’a pas parlé de moi et qu’elle n’a aucun désir de me voir. En cela nous sommes parfaitement d’accord, et je n’aurais consenti à la voir que pour faire plaisir à l’Empereur. Il paraîtrait même qu’elle a pour moi plus que de l’éloignement, et je n’en vois pas la raison, car elle ne me connaît que par le grand sacrifice que je lui ai fait. Je désire comme elle le bonheur de l’Empereur et ce sentiment devrait la rapprocher de moi. »
Napoléon s’accommode plutôt bien de la jalousie qui oppose les deux impératrices. Il persuade Joséphine de renoncer à rencontrer Marie-Louise ; il insinue que la nouvelle impératrice la croit une vieille femme, largement en âge d’être sa mère. Mais Joséphine insiste, il l’en dissuade, et à bout d’arguments finit par lui dire que Marie-Louise pourrait prendre ombrage des séductions de sa grâce. Elle ne manquerait pas de pleurer, elle le supplierait d’éloigner cette rivale, ce qu’il ne pourrait éviter de faire. A défaut de se rapprocher de la mère, Joséphine tente une offensive du côté du petit roi de Rome. Déjà pour sa naissance en mars 1811, elle a donné une grande fête à Navarre, regrettant d’être à cette occasion si loin de Paris. Elle s’attriste de ne pas avoir appris la nouvelle par l’empereur, mais sa manie de tout ramener à elle lui fait friser l’injustice, car Napoléon lui annonce la naissance de son fils dès le 22 mars, soit deux jours après la venue au monde du petit roi. « Mon fils est très gros et très bien portant, écrit-il à Joséphine. J’espère qu’il viendra à bien. Il a ma poitrine, ma bouche et mes yeux. J’espère qu’il remplira sa destinée. » Mais ces mots ne lui suffisent pas. Elle désire rencontrer ce bambin, prix de son sacrifice. Elle se réjouit de le savoir en bonne santé, elle trouve que la facilité avec laquelle ses premières dents ont percé annonce une bonne constitution. Elle insiste tant pour le voir que, de guerre lasse, Napoléon finit par céder. Mais que de précautions prises pour une simple visite! on n’en aurait pas prises autant pour une rencontre entre ambassadeurs de pays ennemis ! En 1812, par un bel après-midi de printemps, l’enfant, âgé d’un peu plus d’an, est amené à Bagatelle par sa gouvernante Mme de Montesquiou. «En entrant dans la cour, M. de Canisy [Premier Ecuyer du roi de Rome], avec un air d’étonnement, vint m’annoncer que l’Impératrice Joséphine était là, rapporte la brave Maman Quiou. Je lui répondis : – Nous sommes trop avancés pour reculer ; cela serait inconvenant. L’entrevue avait été arrangée avec le consentement de l’Empereur que Joséphine avait supplié. Elle était dans le petit cabinet du fond. Elle nous fit entrer tout de suite. Elle se mit à genoux devant l’enfant, fondit en larmes et lui baisa les mains en disant : Mon cher petit, vous saurez un jour l’étendue du sacrifice que je vous ai fait ; je m’en rapporte à votre gouvernante pour vous le faire apprécier. Après avoir passé une heure avec l’enfant et moi, elle voulut voir tout ce qui composait dans ce moment le service du jeune roi. Elle fut aimable comme elle l’était toujours. » Ce sera la seule entrevue de Joséphine avec cet enfant qui lui a coûté son trône. En octobre 1812 au moment où le général Malet, profitant de l’absence de Napoléon retenu en Russie, fomente un complot, Joséphine envisagera avec Hortense de rejoindre le petit roi de Rome et Marie-Louise, au cas où ils eussent couru quelque danger.

Il lui est infiniment plus facile, à défaut de fréquenter l’épouse légitime et son héritier, d’inviter à Malmaison la maîtresse de l’empereur et son fils. En effet, la douce Marie Walewska n’y voit pas malice et Joséphine, peu rancunière, prend un plaisir (pervers?) à s’entourer des anciennes maîtresses de Napoléon, comme la belle Carlotta Gazzani, qui conserve après 1810 auprès d’elle ses fonctions de lectrice. La comtesse Walewska devient ainsi une habituée du salon de Malmaison. Joséphine la couvre de présents et achète de somptueux cadeaux pour le petit Alexandre chez la veuve Stor, marchande de jouets d’enfants établie au Palais du Tribunat [Palais-Royal], galerie de bois n° 228. Frappée de sa ressemblance avec l’empereur, l’impératrice ne cesse de prodiguer des caresses à cet enfant. Elle apprécie chez sa mère cette bonté et cette absence d’ambition qui la rendent bien plus attachante que toutes les autres maîtresses de l’empereur.

Le 30 avril 1812, à onze heures vingt du matin, l’empereur sans se faire annoncer arrive à Malmaison par un temps magnifique, en calèche découverte accompagné par le Grand Maréchal Duroc, le maréchal Mortier, le général Durosnel et trois personnes du service. Joséphine a tout juste le temps de l’accueillir au débouché du petit pont qui ouvre sur le vestibule. Les anciens époux s’embrassent tendrement, puis font quelques pas dans le jardin, sans chercher à se cacher des personnes de leurs suites. Qu’ont-ils bien pu se raconter pendant l’heure et demi où ils sont restés ensemble (on sait que l’empereur est parti à exactement une heure moins dix)? Sans doute, l’a-t-il entretenue de son départ imminent pour la campagne de Russie, vers ces contrée si lointaine qu’elle n’est pas bien certaine qu’il en revienne. De retour chez elle, Joséphine laisse éclater sa joie comme après chaque rencontre avec Napoléon, mais elle ne sait pas alors qu’elle vient de le voir pour la dernière fois.

Lien : Le divorce de Napoléon et Joséphine (3)

© Bernard CHEVALLIER, directeur des châteaux de Malmaison et Bois Préau, du musée napoléonien de l’Île d’Aix, et de la Maison Bonaparte à Ajaccio, conservateur général du patrimoine.

LE DIVORCE DE NAPOLEON ET JOSEPHINE (1)

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Napoléon annonce son intention de divorcer à Joséphine (1809)

Elle était femme dans toute la force du terme.

(Napoléon Bonaparte)

Le divorce ? On en parle dès 1798. En effet, deux ans à peine après leur mariage, la flamme amoureuse de Napoléon ne s’accommode plus guère de cette espèce d’indolence qui caractérise Joséphine. La passion de Bonaparte s’affaiblit au moment où celle de sa femme se transforme en une jalousie presque maladive. Sa première aventure extra conjugale en Egypte avec Pauline Fourès, inaugure une série d’amourettes sans lendemain, mais qui ne laissent pas d’inquiéter Joséphine. C’est tout d’abord la Grassini, la fameuse cantatrice italienne, que le vainqueur de Marengo ajoute à ses conquêtes. Cette liaison vaut de nombreuses scènes de ménage à Joséphine qui ne les supporte plus. Elle se renseigne auprès de sa confidente, Mme de Krény, très au fait des intrigues de la Cour consulaire. « j’ai appris que, depuis huit jours, la Grassini était à Paris, lui mande-t-elle. Il paraît que c’est elle qui cause toute la peine que j’éprouve… Tâchez aussi de savoir où cette femme demeure. » La crainte du divorce la tourmente sans cesse au point d’égarer sa raison. Sa jalousie maladive tient en fait à la politique et non à l’amour. Jusqu’au Consulat, Bonaparte couche bourgeoisement avec sa femme. Pour être sûre de le garder dans son lit, Joséphine l’a persuadé qu’avec son sommeil fort léger, s’il arrivait qu’on tente quelque entreprise nocturne contre lui, elle serait là pour appeler au secours. En 1803, il décide de faire chambre à part, suite à une maladresse de Joséphine elle-même. Une nuit où après avoir travaillé avec Talleyrand jusqu’à quatre heures du matin, il rentre se coucher, épuisé et préoccupé, un bougeoir à la main, il voit surgir l’impératrice de l’obscurité, l’œil hagard, qui lui demande sans ménagement : « au moins était-elle jolie ? » D’abord interloqué, ne sachant que répondre, sa colère éclate devant les suspicions de sa femme: « – Puisque vous le prenez ainsi, Madame, couchez chez vous et moi dans ma chambre. Je montai chez moi et ne couchait plus régulièrement avec l’impératrice, qui, dès lors, me perdit de vue depuis le soir jusqu’au lendemain déjeuner. Je ne la voyais plus que quelquefois et j’eus alors toute ma liberté. » A la suite de cet incident, et comme pour tout ce qui devient rare, Joséphine se met subitement à donner une grande importance aux visites nocturnes de son mari, au point que tout le monde en est instruit dès le lendemain matin : « Je me suis levée tard aujourd’hui, mais, voyez-vous, c’est que Bonaparte est venu passer la nuit avec moi. », glisse-t-elle avec malice à ses femmes.

A chaque nouvelle aventure, Napoléon devient irascible, insupportable envers Joséphine, comme s’il voulait lui faire payer sa propre infidélité. Il pousse même la cruauté jusqu’à lui apprendre lui-même son infortune. « Je ne suis pas un homme comme un autre, dit-il, et les lois de la morale ne peuvent être faites pour moi ». Dans ces conditions, comment s’étonner que l’impératrice qui a le pied léger vienne écouter à la porte, curieuse de savoir en quelle galante compagnie se trouve son mari. Elle n’agit pas autrement au moment de la liaison de l’empereur avec Mme Duchâtel en 1804. Ses reproches le fatiguent ; il se fâche ; elle pleure, et ne retrouve son calme habituel qu’une fois la passade terminée. Mais en octobre de la même année, la jalousie de Joséphine outrepasse les bornes. A Saint-Cloud, elle se faufile sans bruit jusqu’à la porte du petit appartement secret où Napoléon reçoit, Mme de Vaudey, sa nouvelle conquête. L’impératrice les surprend dans les bras l’un de l’autre. Effrayée par cette intrusion, Mme de Vaudey s’enfuit, laissant l’empereur face à sa femme. Furieux de se savoir espionné, il explose et dans sa fureur parle de divorcer. Joséphine éclate en sanglots; ses larmes parviennent à l’apaiser. Mais l’alerte a été chaude. Après le Sacre, Joséphine s’assagit, bien consciente que son crédit auprès de Napoléon dépend de son aptitude à lui assurer la tranquillité dans son ménage et qu’elle repose sur l’égalité de son caractère. Elle se calme, en prend son parti et évite de le quereller sur un sujet qui fâche. De son côté, Napoléon paraît si empressé de raconter ses succès féminins qu’on peut se demander s’il ne les recherche pas uniquement pour s’en vanter. Il prend l’impératrice pour confidente. Par excès de complaisance, elle va jusqu’à favoriser ses fantaisies passagères, se donnant le rôle qu’avait joué Mme de Pompadour auprès de Louis XV en lui fournissant des jeunes filles pour son plaisir. Ainsi en 1808, elle pousse Virginie Guilbaud, sa lectrice, dans le lit de son mari. Napoléon s’en souviendra à Sainte-Hélène, non sans quelque dégoût. « La chose qui m’a le plus déplu, confiera-t-il au Grand Maréchal Bertrand, deux mois avant de mourir, c’est qu’à Marracq, l’Impératrice vint avec Mme Gazzani et Mlle Guilbaud. Il était évident que c’était pour me donner des maîtresses… En me donnant une maîtresse, Joséphine espérait me retenir, et par là empêcher le divorce. Franchement, je ne fus pas content de cette conduite. »

En novembre 1807, la question du divorce est évoquée pour la première fois devant l’impératrice, non plus comme une rumeur qui lui serait simplement rapportée, mais au cours d’un entretien informel avec Fouché, le ministre de la police. Il l’invite à sacrifier son bonheur à celui de la patrie. L’empereur doit laisser des enfants après lui et fonder une dynastie qui ôte aux Bourbons toute espérance de retour. Elle est le seul obstacle à la consolidation de la monarchie impériale, lui dit-il en substance, et son dévouement la placera au-dessus des souveraines les plus illustres qui ont occupé le trône de France. Mais pourquoi chercherait-elle à anticiper les événements alors qu’elle peut laisser aller librement le cours des choses ? Connaissant le caractère de son mari qui n’a jamais besoin d’intermédiaire pour pareille commission, elle soupçonne Fouché d’agir de son propre chef. « Je regarde mon lien avec l’Empereur comme écrit dans le livre des plus hautes destinées, lui répond-elle avec une grande dignité. Je ne m’expliquerai jamais que vis-à-vis de lui-même, et ne ferai jamais que ce qu’il ordonnera ». Napoléon, fort mécontent de cette malencontreuse démarche de son ministre, le désavoue officiellement. Toutefois, il n’est pas mécontent de voir les bruits de divorce se propager dans le public. Il faut préparer en effet l’opinion à ce grand événement. Il l’a arrêté dans son esprit sans en avoir encore en fixé la date. L’impératrice elle-même en parle comme d’une éventualité à laquelle elle s’est résignée. Il se raconte aussi que Napoléon aurait désigné Eugène comme son héritier, au cas où il viendrait à disparaître. Ces racontars irritent profondément l’empereur, qui ne souffre pas qu’on lui inspire sa conduite. « Vous avez des enfants, je n’en ai pas, déclare-t-il à Joséphine avec l’idée de l’amener à comprendre son choix. Vous devez sentir la nécessité où je me trouve de songer à consolider ma dynastie ; pour cela il faut que je divorce et que je me remarie. Cela sera avantageux à vos enfants. Vous avez beau pleurer, la raison d’Etat est la plus forte ; il faut vous y soumettre de bonne grâce, car, bon gré, mal gré, j’y suis résolu. » L’impératrice n’a jamais contré les ordres de Napoléon et elle n’est certainement pas disposée à s’opposer maintenant à lui. Il est le maître, lui seul décidera de son sort. « Quand vous m’ordonnerez de quitter les Tuileries, j’obéirai à l’instant, lui répond-elle. Je suis votre femme, j’ai été couronnée par vous en présence du Pape ; de tels honneurs valent bien qu’on ne les quitte pas volontairement. Si vous divorcez, la France entière saura que c’est vous qui me chassez, et elle n’ignorera ni mon obéissance, ni ma profonde douleur ». La sagesse de son attitude et la dignité de ses propos lui sont inspirées par Eugène, toujours vigilant à seconder sa mère de ses conseils. Quand lui parviennent les bruits que Fouché fait courir, il écrit à l’impératrice en septembre 1807 : « Tu n’auras jamais rien à redouter de lui parce que l’empereur en lui-même méprise ceux qui lui donnent de mauvais conseils… Si l’empereur te tracasse encore sur des enfants, dis-lui que ce n’est pas bien à lui de te reprocher des choses semblables. S’il croit que son bonheur et celui de la France l’obligent à en avoir, qu’il n’ait aucun égard étranger ». Des passions contraires et un attendrissement sincère agitent l’empereur, déstabilisé par le comportement très noble de l’impératrice. En l’absence de Napoléon parti vers Noël en tournée d’inspection dans le royaume d’Italie la rumeur se fait plus insistante. Joséphine affecte un flegme qui cache en réalité un profond accablement. Quitte à perdre sa place, elle préfèrera tomber la tête haute plutôt que de s’abaisser à des flatteries de courtisane. « Le retour de l’empereur m’a beaucoup occupée… écrit-elle à Eugène le 10 février 1808. Tu devines aisément que j’ai eu bien des sujets de chagrin. Les bruits qui couraient pendant l’absence de l’empereur n’ont pas cessé à son retour et ont, dans ce moment-ci, plus de prôneurs que jamais. Il est vrai que leurs auteurs n’ont pas été punis; au contraire, on a remarqué que ceux qui avaient cherché à les démentir ont reçu un accueil plus froid. Au reste, je m’en remets à la Providence et à la volonté de l’empereur. Ma seule défense est ma conduite, que je tâche de rendre irréprochable. Je ne sors, je n’ai plus aucun plaisir et je mène une vie à laquelle on s’étonne que je puisse me plier, après avoir été accoutumée à être moins dépendante et à voir beaucoup de monde. Je m’en console en pensant que c’est me soumettre au désir de l’empereur. Je vois ma considération baisser tous les jours tandis que d’autres augmentent en crédit… Que les trônes rendent malheureux… J’en signerais demain sans aucune peine l’abandon pour tous les miens. Le coeur de l’empereur est tout pour moi. Si je dois le perdre, j’ai peu de regret à tout le reste. Voilà ma seule ambition, et mon coeur tel qu’il est. Je sais bien que ce n’est pas avec cette franchise qu’on réussit, et si je pouvais, comme beaucoup d’autres, n’être qu’adroite, je m’en trouverais beaucoup mieux, mais je préfère conserver mon caractère. J’ai du moins l’estime de moi-même… »

Tout le monde à la Cour a intérêt au maintien de Joséphine sur le trône. Elle est douce, elle tempère par son équanimité les emportements de Napoléon, elle sait si bien obliger. L’arrivée d’une princesse inconnue, russe ou autrichienne, qu’importe, en haussant l’empereur au niveau des vieilles familles régnantes, risquerait par ailleurs de le couper encore un peu plus de ses courtisans. A la ville comme à la Cour, on ne parle plus que de la dissolution de ce mariage, chacun affiche sa propre opinion en fonction le plus souvent de son intérêt. A Paris, seuls les dévots, les frondeurs et les femmes de quarante à cinquante ans, par solidarité féminine avec Joséphine, le désapprouvent hautement. Mais cette nouvelle alerte sérieuse reste sans suite, car l’affaire d’Espagne occupe ailleurs Napoléon éloigné. Le voyage triomphal de l’empereur et de l’impératrice en 1808 dans les départements de l’ouest éloigne temporairement les bruits de divorce. Sur ces terres de chouannerie, Joséphine conquiert les coeurs de toute une population naguère soulevée contre le pouvoir central ; dans l’immédiat, il serait extrêmement inopportun de la répudier tandis qu’elle recueille tous les suffrages. Mais Napoléon ne peut indéfiniment différer sa décision. Le divorce est inéluctable, sa politique l’exige.

Pourtant, il hésite encore, il tergiverse. Il est tellement habitué à cette femme qu’il connaît depuis près de quinze ans et dont la douceur et le calme lui conviennent si bien. Il n’a cependant plus aucune doute sur sa capacité à engendrer. Si la naissance du futur comte Léon en décembre 1806 ne porte pas pour lui à conséquence, car elle est le fruit d’une amourette avec une jeune personne qui collectionne les amants, en revanche l’enfant que porte Marie Walewska en juillet 1809, et dont il est indiscutablement le père, le plonge dans des transports de joie. En effet, cette paternité lui ouvre l’espérance d’avoir un jour un héritier de son sang. Elle arrache sa décision et le détermine au divorce d’une manière définitive. Nous tenons là l’événement décisif, le point de non retour. D’ailleurs Joséphine, informée de tout, ne s’y trompe pas. Inquiète de la liaison passionnée que son mari entretient à Vienne avec la belle polonaise, elle est atterrée par la nouvelle de la grossesse de la jeune femme. Elle qui a toujours prétendu que la stérilité de leur couple incombait à l’empereur, elle sait que dorénavant ses jours sont comptés. De retour à Fontainebleau le 26 octobre, Napoléon lui demande de venir le rejoindre immédiatement. Le divorce est arrêté dans sa tête, mais il redoute de nouveau une nouvelle crise de larmes. Aussi se montre-t-il distant. Il évite toute intimité avec elle, il ne l’emmène plus dans sa calèche pour la promenade. Il a même ordonné depuis Schönbrunn qu’on mure la porte de communication entre leurs deux appartements. En arrivant au palais, Joséphine s’en est étonnée. « Croyez qu’il y a là-dessous quelque mystère ! » a-t-elle fait remarquer à M. de Bausset, le Préfet du Palais. Napoléon veut s’épargner des scènes publiques.

Des scènes, justement, combien en a-t-il essuyées au cours de ces deux dernières années ? Déjà au début de 1808, peu avant le départ pour Bayonne, un soir, au moment de se mettre au lit, il avait perdu toute contenance et, pressant l’impératrice dans ses bras, il lui avait répété en pleurs: « Ma pauvre Joséphine, je ne pourrai point te quitter ! » . Dans ces moments aussi extrêmes, Joséphine plus maîtresse d’elle-même que jamais, adopte le ton des grands jours et vouvoie l’empereur. Elle le console, le prie de se calmer « Sire, sachez ce que vous voulez, lui dit-elle, et finissons de telles scènes. » Cette situation la met dans un état d’agitation perpétuelle, au point que chaque coup donné à sa porte lui provoque des battements de cœur si violents qu’elle peut à peine respirer. Leur retour à Paris le 14 novembre 1809 annonce la fin du drame. L’empereur qui a toujours redouté le spectacle de la sensibilité féminine, a constamment adopté dans les circonstances pénibles une attitude rigide et froide. Joséphine et Hortense qui le connaissent bien, savent comment le décontenancer en adoptant un ton déterminé et calme. Aussi lorsque Napoléon convoque sa belle-fille pour lui annoncer sa décision et lui dire que rien ne saurait le faire changer d’avis, Hortense l’assure que sa mère « se soumettra, j’en ai la conviction, et nous nous en irons tous, emportant le souvenir de vos bontés ». A ces mots, l’empereur s’agite: « quoi ! vous me quitterez tous, vous m’abandonnerez ! Vous ne m’aimerez donc plus ? ». Il répand des larmes, sanglote , incapable de cacher son émotion, sentant le besoin de justifier cette attitude qui n’est dictée que par la raison d’Etat. Le sacrifice n’est facile pour personne. Napoléon lui-même s’y résout péniblement, surtout en présence d’Eugène et d’Hortense. Il aime Joséphine, il la regrettera, mais si son cœur hésite encore, sa décision est arrêtée.

La fameuse scène de l’évanouissement de Joséphine se déroule aux Tuileries le 30 novembre, trois jours après qu’Hortense a informé sa mère de la décision de l’empereur. Napoléon en sort profondément troublé. Il confie à M. de Bausset : « L’intérêt de la France et de ma dynastie a fait violence à mon cœur ; le divorce est devenu un devoir rigoureux pour moi ; je suis d’autant plus affligé de la scène que vient de faire Joséphine que depuis trois jours elle a dû savoir par Hortense la malheureuse obligation qui me condamne à me séparer d’elle. Je la plains de toute mon âme, je lui croyais plus de caractère et je n’étais pas préparé aux éclats de sa douleur. »

Lien : Le divorce de Napoléon et Joséphine (2)

© Bernard CHEVALLIER, directeur des châteaux de Malmaison et Bois Préau, du musée napoléonien de l’Île d’Aix, et de la Maison Bonaparte à AJaccio, conservateur général du patrimoine.

septembre 16, 2007

LE SEJOUR DE NAPOLEON A AJACCIO A SON RETOUR D’EGYPTE

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Maison de la Sposata

Les insulaires ont toujours quelque chose d’original, par leur isolement, qui les préserve des irruptions et du mélange perpétuel qu’éprouve le continent ; les habitants des montagnes ont une énergie de caractère et une trempe d’âme qui leur est toute particulière…

Tout en Corse y était meilleur, il n’était pas jusqu’à l’odeur du sol même.

(Napoléon Bonaparte)

Six mois après son arrivée à Toulon, à peine âgé de 24 ans, le capitaine d’artillerie Bonaparte avait été nommé, à la suite de son action décisive au siège de Toulon, général de brigade (22 décembre 1793) et alors avait commencé à se dessiner sa fabuleuse destinée : général en chef de l’armée d’Italie (2 mars 1796), commandant en chef de l’armée d’Egype (mai 1798). Sur des nouvelles alarmantes venues de Paris, il se décida à quitter l’Egypte, le 24 août 1799, avec des officiers et savants de sa suite qui avaient pris place sur les frégates la Muiron et la Carrère, pou rentrer en France. L’entreprise était périlleuse ; les mers étaient sillonées par des croisières anglaises.

Sur le Muiron, dit Marmont, se trouvaient : « Bonaparte, Berthier, Andreossi, Monge, Berthollet, Bourrienne, les aides de camp du général en chef et Gantheaume, commandant de la division » ; sur la Carrère : « Lannes, Murat, Marmont, Denou, Parceval, Grandmaison, nos officiers, et Dumanoir, chef de division, commandant de la frégate. On avait embarqué sur chaque frégate cent hommes de guides du général en chef qui en faisait la garnison ; nous avions en outre deux avisos bons marcheurs ».

Le 29 septembre, la flotille longeait le Sud de la Sardaigne ; elle put éviter une voile de guerre qui avait paru à l’horizon ; elle doublait dans la nuit le cap Bon ; l’amiral Gantheaume fit mettre le cap sur Ajaccio ; « le général en chef avait résolu d’y prendre langue. Le début de la guerre en Italie avait été accompagné de tant de désordres, qu’on pouvait redouter de trouver l’ennemi sur les côtes de Gênes et même sur celles de Provence. La Corse pouvait être occupée ; il était bon de savoir, au moment de l’atterage, sur quel point on pouvait se jeter avec sureté ».

Marmont raconte qu’on envoya un aviso à Ajaccio et il rendit compte qu’il « n’y avait aucun ennemi en Corse, que les côtes de France et de Gênes étaient libres ».

Un chroniqueur contemporain, Rossi, donne des détails précis sur l’arrivée à Ajacio du général en chef Bonaparte ; dans la journée du 30, la population avait assisté avec inquiètude aux évolutions singulières d’une flotille qui paraissait moins désireuse de gagner le port que de menacer la ville ; la mer était démontée ; un vent violent de Nord-Ouest soufflait en tempête ; le commandant de la grande felouque armée en course, Roch Donzella reçut l’ordre de reconnaître ces navires ; il s’empressa d’aller à leur rencontre.

« Parvenu à portée de la voix, dit Rossi, on lui fit savoir qu’on demandait un pilote pour être guidé dans le golfe. Comme la grande felouque battait pavillon français, on ne douta plus que la Corse n’appartînt encore à la France. Entre temps, le commandement de la felouque s’étant offert de les piloter, et ayant dit aux navires de le suivre, il demanda qui se trouvait à bord. Le général Berthier fut le premier à se faire connaître ».

« A-t-on des nouvelles du général Bonaparte ? Quesitionna l’équipage. La réponse fut donnée par le général Bonaparte qui se nomma et se montra en personne. Aussitôt l’équipage l’acclamant de ses Evviva ! arbora au mieux qu’il put tous les drapeaux qui se trouvaient à bord, tandis que Donzella se hâtant d’aborder la corvette du général faisait tirer des salves d’artillerie et criant sans cesse : Vive le général ! »

« Comme l’événement se passait à proximité de la ville et de la citadelle, chacun put entendre ce qu’on disait ; la population se porta en foule vers le môle, sans exception de sexe, d’âge et de condition, et dans un élan d’enthousiasme, pour satisfaire la vive allégresse de le revoir, les uns à cause du bruit qui avait couru sur sa mort en Egypte, d’autres à cause des factions qui agitaient la ville ».

« A la vue de sa ville natale, note Lavalette, son coeur s’émut profondément ». De nombreuses barques, où se trouvaient ses anciens amis et parents ne tardèrent pas à entourer le navire où flottait au grand mât le pavillon amiral ».

« Cependant le Directeur de la santé, J.B. Barberi, se rendit à bord dans sa chaloupe, et, l’ayant embrassé avec des larmes dans les yeux, il lui montra le môle et la place envahis par toute la population « qui demandait qu’il débarquât à terre sans quarantaine. » Le général, qui voyait et entendait les transports d’allégresse de la foule, répondit au digne Barbieri avec une grande émotion : Je n’attendais pas moins de mes concitoyens ! ».

La quarantaine fut rompue. « Il y avait au reste peu d’inconvénients, fait observer Lavalette, puisque après quarante-quatre jours de traversée, nous n’avions pas un seul malade à bord ». Et il ajoute : « Parmi le peuple qui s’agitait dans les barques autour de la chambre de poupe, une vieille femme, vêtue de noir, tenait dans ses bras élevés vers le général, en criant : « Caro tiglio ! » sans pouvoir attirer les regards du général ; enfin, il la distingua et se mit à crier : Madre ! c’était sa nourrice… »

Malgré les pressantes sollicitations dont il était l’objet, le général Bonaparte resta à bord de la Muiron ; il demanda des renseignements sur ce qui s’était passé en France pendant son absence, se fit apporter le Moniteur et les feuilles publiques, et passa la soirée dans sa cabine à les lire avec avidité.

Le lendemain il débarqua à terre, se rendit dans sa maison au milieu de l’enthousiasme délirant de la population.

Les passions locales s’étaient tues pour un instant.

La ville, en effet, était divisée en deux factions ennemies. Après l’évacuation de la Corse par les anglais (octobre 1796), les républicains, ainsi qu’on désignait les nouveaux administrateurs, avaient commis toutes sortes d’exactions sous prétexte de faire rentrer le pays dans l’obéissance aux lois ; la prestation de serment à la Constitution de l’An III avait donné lieu (mai-juin 1797) à une vive effervescence ; les prêtres avaient été emprisonnés à Ajaccio, puis relachés à l’arrivée de Letizia Bonaparte (juin 1797). Le décret d’expulsion contre les émigrés, parvenu en Corse sur ces entrefaites, y avait semé l’émoi. Les nombreux corses réfugiés en Toscane, dans les lettres qu’ils adressaient dans l’île, représentaient le général Bonaparte comme le suppôt des terroristes, l’ennemi de la religion et de l’ordre. Les populations corses entendaient conserver leurs traditions religieuses, le libre usage de leurs églises et de leurs cloches, et elles s’indignaient que le pays pût être entraîné vers l’anarchie. Un sourd mouvement de réprobation s’était produit contre le général Bonaparte, avait englobé sa famille et même la Signora Letizia, qui s’était efforcée de maintenir l’ordre parmi ses concitoyens. L’attitude intransigeante des administrateurs du Golo et du Liamone qui étaient leurs créatures n’avaient fait qu’accroître l’exapération des esprits. Usant des mêmes procédés que les Paolistes avaient employés, en 1793, à l’égard des partisans de Saliceti et Bonaparte, ils avaient dressé avec une rigueur impitoyable la liste de proscription des prêtres non assermentés et des émigrés ; les insurrections avaient éclaté en divers points de l’île pour la défense de la religion ; la plus importante était celle de la Crocetta ; elle avait été étouffée, et le chef des insurgés, le vieux général Giafferi, arrêté et fusillé (1798).

Mais les réfugiés Corses dans le Grand-Duché de Toscane, dont le nombre s’était accru à la suite de récentes proscriptions, entretenaient, par leurs écrits, l’agitation dans l’île qu’ils inondaient de fausses nouvelles.

Le 21 pluviôse, an VII (9 février 1799), les membres de l’administration centrale du Liamone qui avait nommé Miot, sur les indications de Joseph Bonaparte, avaient été arrêtés à Ajaccio, en exécution d’un décret du Directoire du 13 nivôse an VII (2 janvier 1799) et envoyés à Brignoles pour y être jugés.

Leur mise en accusation avait été obtenue par une faction active et puissance, ayant pour chef Citadella, membre du Conseil des Anciens, qui s’était formée à Ajaccio contre ceux qu’on appelait les anarchistes. On ne leur pardonnait pas d’avoir dressé la liste des émigrés ; on les abhorrait d’avoir envoyé des troupes armées pour s’emparer des cloches, des ciboires et de tous les objets du culte ; en disqualifiant les administrateurs du Liamone on entendait discréditer Bonaparte.

Le 18 germinal, an VII (7 avril 1799), les administrateurs du Liamone avaient été reconnus innocents des imputations portées contre eux, grâce à l’intervention de Bonaparte, et, en particulier de Lucien (avril 1799). Aussitôt après leur acquittement, Letizia Bonaparte qui se voyait toujours en butte aux animosités d’une partie de la population, avait quitté Ajaccio (12 mai 1799).

On peut aussi se rendre compte dans quelle atmosphère de passions violentes, un instant apaisées, avait eu lieu le débarquement du général Bonaparte.

« Rentré dans sa maison, il prenait plaisir à observer cette foule avec la plus minutieuse attention ; il remarqua l’absence de certaines personnes des plus distinguées de la ville. Il en demanda la raison, car plus d’une avait toujours donné des preuves indubitables d’attachement ; ayant appris qu’elles se trouvaient en prison par mesure de sureté (prétexte perpétuel à l’arbitraire) : « Vite, fit-il, du ton le plus impérieux, vite ! qu’on les mette tous immédiatement en liberté ; je veux voir mes concitoyens ; je veux qu’ils soient unis avec moi et unis entre eux… Cette journée est pour moi la plus heureuse et j’en perdrais toute la joie si je ne voyais pas ma vile natale en union et en concorde. » Cet ordre fut formulé avec tant de fermeté qu’il fut mis à exécution à l’instant même ; il excita la surprise de quelques-uns, mais la foule exprima sa reconnaissance au pacificateur de la ville ». Il alla plus loin ; il n’ignora pas les les intrigues ourdies contre l’Ancienne Administration et les exactions qu’on pourrait commettre après son départ ; avisant le Président de l’Administration, il lui ordonna de se démettre de ses fonctions ; le Président demanda le temps de réfléchir. « Je vous donne le temps de l’écrire, reprit le général, et, si vous hésitez un seul instant, je vous ferai sauter par la fenêtre. » A peine ces paroles furent-elles prononcées que le Président dut se démettre, car il voyait là des gens tout prêts à lui faire exécuter le saut périlleux. Ce second fait, et la manière expéditive qu’il avait employé, fut jugé favorablement en ville : « On voit bien, disaient quelques personnes qu’il est investi de pleins pouvoirs ».

Le chroniqueur Rossi ajoute que les personnes éclairées de la ville ne croyaient nullement que le Directoire avait délégué des pouvoirs au général Bonaparte jusqu’en Egypte, mais elles s’accordaient à trouver que les actes d’autorités qu’il avait accomplis avaient eu pour résultats de supprimer les éléments de discorde à Ajaccio, et de faciliter l’union de tous les bons citoyens.

Déjà le général Bonaparte parle et agit en maître. Rossi note qu’il aurait confié à un ami qu’à « son retour en France il y aurait un nouvel ordre des choses » ; il est à présumer que si l’idée germait dans son esprit de la nécessité impérieuse de rétablir l’ordre en France, d’amener la pacification religieuse, de faire l’union de tous les Français, le spectacle des dissentions créées à Ajaccio par une situation politique trouble, instable, lui a permis de vérifier que sa conception correspondait à la réalité des faits, et que le salut du pays était dans une politique d’ordre et de concorde.

Le général Bonaparte passa sept jours à Ajaccio. Sa maison ne désemplissait pas de monde ; des parents et des amis descendaient pour le voir des villages de montagne, de Bocognano, de Tavera et d’ucciani ; ils étaient heureux et fiers d’embrasser le glorieux général en chef de l’armée d’Italie et de l’expédition d’Egypte qui, six ans auparavant, n’était qu’un simple capitaine d’artillerie, et avait été contraint, par fidélité à la France, de quitter son pays natal et d’aller chercher un asile, pour lui et les siens en Provence.

Marmont, observateur sagace, mais enclin au dénigrement, souligne que les paysans corses se montraient empressés auprès du général Bonaparte. « Dans tous les pays, un homme illustre et puissant trouve facilement de nombreux parents ; mais en Corse et dans les pays d’une civilisation arriérée, la famille devant la puissance a son étendue, on reconnaît les parents à un degré fort éloigné. Aussi une multitude de cousins, paysans en veste, vint-elle remplir la maison du général Bonaparte ».

Marmont ignorait, sans doute, que les moeurs égalitaires de la Corse font que les paysans les plus humbles entretiennent des rapports d’égal à égal avec les chefs les plus puissants de l’île ; il ignorait que ces cousins, ces paysans en veste, avaient aidé, soutenu, le capitaine d’artillerie Bonaparte, partagé ses périls, aux heures critiques ; mais lui savait que sous ces vestes brunes grossièrement tissées en poils de chèvre, battaient des coeurs ardents, qu’il pouvait compter sur le dévouement absolu, jusqu’à la mort, de ces braves gens, qu’ils lui en avaient donné des preuves en 1793 ; aussi les accueillait-il avec la plus grande affabilité ; il faisait même des donations par acte notarié, à sa nourrice, Camilla Ilari, au berger Bagaglino, qui avait protégé la fuite de la famille en 1793, faisait des présents à Marmotta et à plusieurs de ses dévoués partisans ; au cours de ses promenades, des femmes du peuple l’abordaient familièrement, l’entretenaient de leurs petites affaires.

Bourrienne nous semble avoir gardé une impression exacte du séjour du général Bonaparte à Ajaccio : « Sans cesse, dit-il, il était accablé de visites, de félicitations, de demandes ; la ville était tout en mouvement ; tout le monde voulait être son cousin ; et, au nombre prodigieux de filleuls qui venaient complimenter leur parrain, on eût dit que Bonaparte avait tenu le quart des enfants d’Ajaccio sur les fonts baptismaux ».

Pendant son séjour à Ajaccio, le général organisa des chasses dans les environs d’Ajaccio, entre autres à sa propriété de Milelli, auxquelles prirent part Lannes, Murat, Berthier, Bourienne, Andreossi, les savants Monge, Berthollet, Denon, Parceval Grand-Maison, et les officiers de la Carrère et de la Muiron ; il se plut à visiter ses propriétés familiales ; « Bonaparte se promena plusieurs fois avec nous, dit Bourrienne, et, à l’apogée de sa puissance, il ne compta pas ses couronnes avec plus de plaisir qu’il n’en mettait alors à nous montrer les petits domaines de son père ».

Le 7 octobre, le coup de vent du Nord-Ouest s’étant calmé, l’amiral Gantheaume mit à la voile, et, pendant que les navires levaient l’ancre, la population accourut sur le môle, et se mit à crier, dit Rossi : « Vive le général ! Vive notre héros ! Vive notre bon père ! et celui-ci se montra très touché de cette manifestation de sympathie ».

(Extrait du Souvenir de Napoléon à Ajaccio de Jean-Baptiste Marcaggi)

septembre 14, 2007

LES BONAPARTE PROSCRITS DE LA CORSE

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La famille Bonaparte débarquant à Toulon le 13 juin 1793

Un homme n’est qu’un homme. Ses moyens ne sont rien si les circonstances et l’opinion ne le favorisent pas.

(Napoléon Bonaparte)

Les ennemis de Paoli ne manquèrent pas d’imputer à ses menées secrètes l’échec de l’expédition de Sardaigne ; Aréna l’accusait ouvertement, à Nice, d’être hostile à la République, de vouloir donner la Corse à l’Angleterre ; les Marseillais de la phalange propagèrent dans les clubs de Provence des calomnies contre Paoli et les Corses qu’ils rendaient responsables de la honteuse retraite des troupes.

Saliceti, le seul représentant de la Corse qui avait voté la mort du Roi, qui s’était créé une situation en vue dans le groupe des Montagnards, manoeuvrait habilement, depuis quelques mois, pour dépouiller Paoli de son pouvoir ; le 17 janvier 1793, il avait fait rattacher la 23e division de l’armée du Var, et plaçait ainsi Paoli sous les ordres du général Biron, commandant en chef de l’armée d’Italie ; le 30 janvier, la Convention ayant déclaré la guerre à l’Angleterre, il faisait porter des soupçons du Comité public sur Paoli, qui avait été pendant vingt ans pensionné par cette nation, et obtenait l’envoi de trois commissaires extraordinaires en Corse « pour mettre ses ports en état de sûreté ».

Clavière, ministre des contributions, à la tribune de la Convention, et Volney, dans le Moniteur des 20 et 21 mars, donnaient une publicité retentissante aux suspicions jetées par Aréna et Saliceti contre Paoli.

Le Directoire du département, dans de nombreux appels, s’efforçait de réfuter les calomnies répandues contre Paoli. « Venez, disait-il dans une adresse, venez, citoyens commissaires, et vous verrez le patriotisme et l’ardeur du peuple, vous le verrez Français, non pas parce qu’on offre des emplois, mais parce que les Français sont libres et que les Corses veulent l’être avec eux ».

Les commissaires de la Convention, Delcher, Lacombe Saint-Michel, Saliceti, arrivés à Toulon le 2 mars, furent retenus par le mauvais temps au Golfe Juan jusqu’au 31 mars ; ils débaquèrent à Saint-Florent le 5 avril, et, le 6 avril, ils étaient rendus à Bastia ; ils furent l’objet d’ovations enthousiastes, et accompagnés jusqu’à leur demeure aux cris de : « Vive la République ! ».

Ils étaient fêtés, entourés, circonvenus, par les ennemis avérés de Paoli, les Bonaparte, les Pompéi, les Giubega, les Galeazzini, les Massoni et le haineux Aréna.

La confusion était extrême, l’anxiété grande dans l’île. Les ennemis de Paoli, aveuglés par l’esprit de parti, affirmaient que le vieux patriote voulait livrer la Corse à l’Angleterre ; ses fidèles et dévoués partisans, au contraire, se plaignaient que les commissaires de la Convention fussent venus en Corse provoquer des troubles et désordres.

Or, ceux-ci s’appliquaient à faire la conciliation. Le 10 avril, ils adressaient une circulaire aux Corses pour les engager à faire cause commune avec le peuple français, attaqué dans sa liberté par « tous les despotes couronnés de l’Europe ».

Saliceti espérait qu’on pourrait s’entendre avec Paoli, qui était victime, à cause de son grand âge, des intrigues de son entourage, entre autres du procureur général syndic Pozzo-di-Borgo ; celui-ci n’avait délégué personne pour recevoir les commissaires de la Convention, et il paraissait méconnaître leur autorité. Il eut une entrevue avec Paoli à Corté, le 14 avril ; il le conjura de se rendre à Bastia pour travailler, d’un commun accord, à la défense de la Corse et à l’apaisement du pays. Paoli, gagné par la chaude affection que lui témoignait le rusé Saliceti, promit de se rendre à son invitation dès que sa santé le lui permettrait.

Sur ces entrefaites, le 17 avril, les Commissaires de la Convention recevaient par un courrier extraordinaire une nouvelle qui les jetait dans la consternation. Par décret du 2 avril, Paoli, et Pozzo-di-Borgo étaient décrétés d’accusation et traduits à la barre de la Convention ; ils devaient s’assurer de leurs personnes par tous les moyens possibles.

Dès qu’on eut connaissance du décret de la Convention, la surprise, la colère et l’indignation furent extrêmes en Corse ; les sociétés populaires, les municipalités adressèrent des appels à la Convention pour protester contre cet « acte foudroyant » qui atteignait un homme qui avait jusque là « joui de l’estime de la Patrie et de celle de l’Europe entière ».

A Ajaccio, où le décret de la Convention était connu officieusement le 21 avril, le capitaine Bonaparte partageait l’émotion générale, et il rédigeait une adresse à la Convention pour la prier de rapporter, en ce qui concernait Paoli, le décret du 2 avril ; certes, il avait applaudi aux attaques contre Paoli, parce qu’elles étaient destinées à ruiner le crédit de ses ennemis personnels, les Pozzo-di-Borgo, les Peraldi, les Colonna-Césari, tous les familiers, du grand homme, mais ordonner au Père de la Patrie, à un vieillard septuagénaire, accablé d’infirmités, de comparaître à la barre de la Convention, comme un « scélérat conspirateur », ou un « coupable ambitieux » c’était une criminelle folie.

Il adressait d’autre part, une pétition à la municipalité pour l’engager à rallier tous les citoyens d’Ajaccio dans une même pensée d’union envers la France ; mais la municipalité refusa d’organiser la manifestation patriotique qu’il sollicitait.

On se méfiait des Bonaparte, notés comme des adhérents de Saliceti, et des ennemis irréductibles de Peraldi et Pozzo-di-Borgo, les représentants de Paoli à Ajaccio. Depuis quelques jours, d’étranges soupçons pesaient sur le capitaine Bonaparte qui se livrait à des études mystérieuses sur le Golfe d’Ajaccio. On l’accusait de tramer une conspiration pour s’emparer de la Citadelle et en chasser les gardes civiques dévoués à Paoli, qu’on venait d’y établir. Ayant voulu se rendre aux îles Sanguinaires pour inspecter la tour de la Parata, on le prévint secrètement, chemin faisant, que des sicaires étaient postés le long de la route pour l’assassiner. Il dut retourner sur ses pas. Les soupçons des Peraldi et des Pozzo ameutaient contre lui la population ; son séjour à Ajaccio n’étant plus tenable, il prit le parti de se rendre à Bastia.

Le 3 mai, il se mit en route, accompagné de Santo Bonelli, dit Santo Ricci, un des dévous partisans de Bocognano. Arrivé à Corté, son parent Arrighi le prévint que le Directoire du département avait intercepté une lettre de Lucien Bonaparte dans laquelle il avouait avoir provoqué le décret du 2 avril contre Paoli et Pozzo et qu’on ne manquerait pas de l’arrêter, si sa présence en ville était connue ; il rebroussa chemin ; arrivé à Bocognano, le 4 mai, il passa la nuit chez un de ses parents Tusoli, au hameau de Poggiolo ; le 5 mai, les Morelli, informés de la présence du capitaine Bonaparte à Corsacci, où il avait donné rendez-vous à Santo-Ricci, le mirent en état d’arrestation ; Santo Ricci et Vizzavona, soutenus par de nombreux parents en armes, le délivrèrent des mains des paolistes ; Santo Ricci et Bonaparte firent halte à Tavera, chez Mancini ; le soir, ils reçurent l’hospitalité chez Poggioli, maire d’Ucciani ; le lendemain soir, 6 mai, à la nuit tombante,, Bonaparte se faufilait, furtivement, dans la maison de son parent Jean-Jérôme Levie qui habitait le faubourg, le Borgo ; l’arrivée de Bonaparte avait transpiré en ville ; le 8 mai il y eut une alerte ; des gendarmes vinrent enquêter si Bonaparte n’était pas caché dans la maison Lévie ; dans la nuit du 9 mai, il s’embarqua sur la gondole du patron Ucciani, et, le lendemain, il débarquait à Macinaggio. De là, il allait rejoindre à Bastia les commissaires de la Convention.

Le conflit entre Paoli et les commissaires de la Convention paraissait inévitable. Des troubles, des désordres, se produisaient en Balagne et à Cervione ; le Directoire du département laissait brûler et saccager les demeures et propriétés des adversaires de Paoli.

Les commissaires de la Convention répondirent à ces tentatives d’émeute par la suspension du Conseil Général et du Directoire du département, la révocation de Léonetti, colonel de gendarmerie, la dissolution des quatre bataillons de volontaires nationaux.

Cependant Paoli, effrayé de la tournure grave que prenaient les événements, voulut tenter un dernier appel à la conciliation ; il demandait aux commissaires de la Convention, le 15 mai, le renvoi de Saliceti qui était en Corse « pour se faire un parti », qui « avait la maladie insensée de vouloir être le gouverneur de la Corse. » ; il les prévenait que Saliceti les tenait dans « l’ignorance des faits », qu’il les faisait entourer « du petit nombre de personnes intéressées à le tromper », les « Bonaparte, les Pompéi, et autres de cette trempe dont la vile intrigue était suffisamment connue ». Il terminait en leur donnant l’assurance que tout rentrerait dans l’ordre après le départ de Saliceti.

Les commissaires de la Convention ayant dédaigné de répondre, le Conseil Général adopta la convocation d’une Assemblée des Communes à Corté, le 26 mai 1793, afin « d’aviser aux moyens les plus propres pour préserver la Corse de l’anarchie et des désordres dont elle était menacée ».

Les réunions de la Consulte eurent lieu du 26 au 29 mai et les délégués Corses arrêtaient que Saliceti, Delcher et Lacombe Saint-Michel cessaient d’être reconnus comme commissaires de la Convention ; que le Conseil Général et le Procureur Général Syndic étaient maintenus dans leurs fonctions ; que Paoli était invité à veiller au maintien de la sûreté et la tranquillité publiques ; que les députés de la Convention étaient déchus de leurs pouvoirs, et enfin que « le peuple corse prenait sous la sauvegarde de sa bravoure et de sa loyauté la conservation et la défense de son territoire contre toute invasion ennemie et étrangère ». La rupture avec la France était ainsi consommée. A la séance de clôture, l’Assemblée votait, à l’unanimité une motion « infligeant aux individus composant les deux familles Bonaparte et Arena une flétrissure éternelle qui rendit leur nom et leur mémoire détestables aux patriotes du département ».

A Ajaccio, la famille Bonaparte vivait dans les transes. Le 25 mai, Costa, de Bastelica, l’informait qu’un détachement de paolistes se dirigeait vers Ajaccio, et qu’il avait ordre de s’emparer des Bonaparte. Letizia, Fesch, et les enfants, à l’exception de Jérôme et Caroline, escortés par des hommes en armes, quittèrent Ajaccio pendant la nuit et se réfugièrent aux Milelli.

A Bastia, le capitaine Bonaparte avait proposé aux commissaires de la Convention une expédition pour délivrer Ajaccio qui était au pouvoir des insurgés. L’escadrille destinée à opérer à Ajaccio appereilla à Bastia dans la nuit du 23 mai ; une forte tempête l’ayant secouée en mer, elle ne peut rentrer dans la golfe d’Ajaccio que le 29 mai ; Bonaparte inquiet sur le sort de sa famille, avait pris les devants sur un chabeck et était allé relâcher à Provenzale ; il débarqua à terre, se mit en communication avec des bergers qui lui annoncèrent que sa famille était en fuite, que sa maison et ses propriétés avaient été saccagées ; il leur demanda de battre la campagne dans tous les sens et de dire à sa mère d’aller le rejoindre à la tour du Capitello.

L’escadrille alla mouiller à la tour de Capitello, les commissaires de la Convention, Saliceti et Lacombe Saint-Michel, qui se trouvaient à bord de la Belette, firent des signes de ralliement aux troupes françaises et aux amis de la France. Personne ne bougea. Dans ces conditions, une attaque devenait inutile.

Le 3 juin, ils donnèrent l’ordre du départ. La famille Bonaparte, l’abbé Coti et quelques autres partisans de la France avaient pris passage sur les frégates françaises.

Les Bonaparte reçurent à Calvi, où ils arrivaient dans la soirée, l’hospitalité la plus affectueuse dans la famille Giubega. Le 10 juin, ils partaient pour la France. Ils se trouvaient dans le dénuement le plus complet.

Le capitaine Bonaparte arriva à Toulon, avec sa famille, le 13 juin 1793.

Il ne devait plus revoir la Corse qu’une seule fois, à son retour d’Egypte.

(Extrait du Souvenir de Napoléon à Ajaccio de Jean-Baptiste Marcaggi)

août 30, 2007

NAPOLEON ET LES ADIEUX DE MALMAISON

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Façade du Château de La Malmaison

Je crois que la nature m’avait calculé pour les grands revers ; ils m’ont trouvé une âme de marbre, la foudre n’a pas mordu dessus, elle a dû glisser.

(Napoléon Bonaparte)

    Vaincu à Waterloo, Napoléon arrive directement à l’Elysée au matin du mercredi 21 juin 1815 et se résout à abdiquer pour la seconde fois en faveur de son fils Napoléon II, le lendemain 22 au début de l’après-midi. Mais il ne peut rester ainsi indéfiniment à Paris ; les ministres souhaitent le voir s’éloigner de la capitale, sa présence déclenchant l’enthousiasme et des acclamations continuelles de la part de la population parisienne. Après avoir longuement hésité, l’Empereur prend le parti de se rendre à Malmaison afin d’y attendre la réponse à la demande des passeports faite pour aller aux Etats-Unis d’Amérique où il avait décidé de se retirer définitivement.
    Pensant que Malmaison appartenait à Hortense, alors que dans le partage des biens de l’impératrice Joséphine, le domaine était tombé dans le lot de son frère, le prince Eugène, Napoléon lui demande une hospitalité que l’ancienne reine de Hollande s’empresse de lui accorder, en dépit des risques qu’il y avait pour elle à s’identifier au sort de l’empereur déchu. Courageusement, elle fait cacher ses deux fils chez sa marchande de bas, pensant qu’ils seraient plus à l’abri chez une personne de condition modeste, et accourt à Malmaison afin d’y recevoir celui qu’elle avait toujours considéré comme son père. Elle lui affecte toute l’aile sud du château comprenant au rez-de-chaussée la salle à manger, la salle du conseil et la bibliothèque et à l’étage, l’appartement qu’il occupait avant le divorce, tandis qu’elle se réserve l’aile nord, habitant son propre appartement au premier et faisant du salon de musique sa salle à manger.
    Tout est prêt lorsque l’Empereur arrive le dimanche 25 vers une heure et demi de l’après-midi dans la cour du château, une heure après avoir quitté l’Elysée. Trois cents grenadiers et chasseurs, renforcés par quarante dragons de la garde assurent sa sécurité et son service d’honneur ; ils sont commandés par le général Beker qui avait été affecté à cette mission par le Gouvernement provisoire, plus pour surveiller sa personne que pour veiller au respect qui lui est dû ; les consignes venaient de Fouché qui avait signifié à Davout, alors ministre de la Guerre, qu’au cas où Napoléon ne se décide pas à partir pour se rendre à l’île d’Aix, « vous devez le faire surveiller à Malmaison, de manière à ce qu’il ne puisse s’en évader. En conséquence, vous mettrez à la disposition du général Beker la gendarmerie et les troupes nécessaires pour garder les avenues qui aboutissent de toutes parts à Malmaison ». Quand Beker se trouva en face de l’Empereur, il ne put s’empêcher de pleurer et Napoléon lui dit : « Rassurez-vous, général, je suis bien aise de vous voir près de moi ; si l’on m’avait laissé le choix d’un officier, je vous aurais désigné de préférence, puisque je connais depuis longtemps votre loyauté ». Beker fit en effet tout son possible pour remplir sa mission de la manière qui fut la moins désagréable pour l’Empereur.
    A peine arrivé à Malmaison, Napoléon s’étonne d’y rencontrer si peu de monde, confiant à Gourgaud : « Eh bien, je ne vois pas un de mes aides de camp ! » ; c’est que bien des gens que l’on voit dans la prospérité vous abandonnent dans l’adversité, lui répond celui-ci. Il faut attendre le soir pour que le service s’organise un tant soit peu, Bertrand, Savary, Montholon, Gourgaud et Lallemand faisant office d’aides de camp, tandis que Résigny et Planat tiennent le rôle des officiers d’ordonnance, Montaran celui de l’écuyer, Las Cases celui de chambellan et Sainte-Catherine d’Audiffredi, jeune parent martiniquais de Joséphine, celui de page. Seuls les services de la bouche et de la chambre ont suivi l’Empereur déchu et sont les mêmes qu’à Paris. Deux autres généraux, Piré et Chartrand, étaient bien venus aussi à Malmaison, mais c’était uniquement pour demander de l’argent à l’Empereur, arguant qu’il leur fallait des moyens pour fuir, que l’échafaud attendait ceux qui, les premiers, s’étaient dévoués à sa cause et ils menaçaient de se brûler la cervelle s’il refusait ! Au regard de leur fidélité et devant leur obstination, il finit par accéder à leur demande, mais ceux-ci revinrent mécontents de Paris, ayant trouvant insuffisante la somme de 10 000 francs qui leur avaient été allouée! Ce même soir, l’Empereur reçoit trois de ses frères, les princes Joseph, Lucien et Jérôme, le quatrième, Louis, s’étant retiré en Italie ; ils sont rejoints par Maret duc de Bassano et par le comte de Lavalette. Enfin à onze heures du soir, l’Empereur regagne son appartement du premier étage où il se couche, tous les hommes présents ayant décidé de veiller en cas de tentative d’enlèvement de Napoléon par les royalistes.
    Les trois jours qui suivirent furent des journées très actives et bien remplies, tant on craignait que l’on attentât à la vie de l’Empereur. Le lundi 26, à onze heures du matin, se promenant seul dans les jardins, il fait chercher Hortense avant de recevoir les fidèles venus de Paris. C’est l’instant de la rêverie et du souvenir ; ces lieux lui rappellent tant de jours heureux qu’il ne peut s’empêcher de se confier à sa fille adoptive : « Cette pauvre Joséphine ! Je ne puis m’accoutumer à habiter ce lieu sans elle ! Il me semble toujours la voir sortir d’une allée et cueillir ces plantes qu’elle aimait tant ! Pauvre Joséphine ! ». Arrivent alors ses frères qu’accompagne leur mère, Letizia, qui semble fort abattue. Tout le monde se retrouve au salon où les attendent les fidèles qui l’accompagneront jusqu’à la fin, La Bédoyère, Flahaut, Savary accompagné de sa femme qui évoque l’éventualité d’un complot royaliste dont le but est d’assassiner l’Empereur. Le soir, on retrouve au salon Maret accompagné de plusieurs dames dont la belle comtesse Duchâtel qui retint, dit-on, un instant l’attention du maître, la charmante Mme Regnault de Saint-Jean d’Angély venue dire que l’on conspirait contre l’Empereur et que Fouché était à la tête du complot, la comtesse Walewska accourue à l’appel du malheur comme elle l’avait déjà fait l’année précédente à l’île d’Elbe et l’épouse de Caulaincourt, devenue enfin duchesse de Vicence au moment de la première Restauration, Napoléon n’ayant jamais autorisé le mariage de son ministre des relations extérieures avec une femme divorcée. Est-ce ce jour-là ou un autre qu’il voit pour la première fois le jeune Léon, cet enfant d’ Eléonore Denuelle de la Plaigne, dont il avait longtemps douté être le père ; sa ressemblance avec le roi de Rome, que confirme Hortense, le convainc de sa paternité et le décide à assurer son avenir. Désirant mettre également de l’ordre dans ses affaires, et avant de quitter la France, il fait venir son notaire Me Noël accompagné du baron Peyrusse, Trésorier général de la Couronne pendant les Cent-Jours, qu’il fait son « mandataire général et spécial » afin de vendre une inscription au Grand Livre lui appartenant. Il semble que ce soit ce même soir qu’il convoque dans sa bibliothèque, pour huit heures et demi, le banquier Jacques Laffitte ; il s’agit de lui confier les débris de sa fortune. Napoléon s’approche de son secrétaire, en retire un gros paquet de billets de banque et lui dit : « Tenez, voici huit cent mille francs, je vous enverrai cette nuit dans un fourgon trois millions en or. M. de Lavalette et le prince Eugène vous remettront douze cents mille francs ; je fais remettre de plus dans votre calèche mon médailler, c’est tout ce qui me reste. Vous me garderez ça ». Puis, pendant les deux heures que dure l’entretien, la conversation roule sur son éventuel départ pour les Etats-Unis, sur le commerce de ce pays, sur les moeurs de ses habitants et leur manière de vivre, concluant : « Au total, c’est un pays assez ennuyeux à habiter ». A onze heures, Laffitte, craignant d’abuser des moments de l’Empereur, met fin à la conversation et sort de cet entretien les yeux mouillés de larmes. Comme pour la nuit précédente, les hommes décident de veiller, inquiets d’une éventuelle attaque.
    Le lendemain matin mardi 27, à l’aube, Las Cases arrive accompagné de Decrès, le ministre de la Marine, auquel il était très lié ; les deux hommes se tutoyaient, tous deux ayant été officiers de marine avant la Révolution. Decrès vient apporter le texte d’un arrêté daté de la veille et signé par Fouché par lequel le gouvernement provisoire donne bien l’ordre pour que deux frégates du port de Rochefort soient armées afin transporter Napoléon aux Etats-Unis, mais il est stipulé qu’elles ne pourront quitter la rade avant l’arrivée des sauf-conduits demandés à l’Angleterre. Prenant à juste titre cette restriction pour un piège et se méfiant d’une probable duplicité de Fouché, Napoléon décide de renoncer à son voyage par crainte que les passeports annoncés ne parviennent à Rochefort ; il est fermement déterminé à les attendre à Malmaison.
    C’est le lendemain, mercredi 28, que Flahaut va signifier à la commission du Gouvernement cette décision de l’Empereur, ce qui ne laisse pas d’effrayer Fouché dont le but est un départ immédiat de Malmaison. La fermeture des barrières de Paris et la barricade élevée au pont de Neuilly rendent d’ailleurs les communications beaucoup plus incertaines avec Malmaison ; malgré ces difficultés d’accès, les fidèles se pressent encore aux portes du petit château. En plus de ceux que leur service appelle auprès de l’Empereur, on voit arriver Méneval, Talma, puis Corvisart qui remet à Napoléon un petit flacon renfermant un poison violent que Marchand a pour mission d’attacher aux vêtements de son maître. Devant l’avance des Prussiens qui approchent de Gonesse, le ministre de la Guerre, Davout, donne l’ordre de faire sauter les ponts de Chatou et de Bezons afin de garantir Malmaison d’un coup de main. Le soir, avant de se coucher, l’Empereur fait venir l’ancien valet de chambre de Joséphine, Pierre-Joseph Frère, et il se remémore les jours heureux de Malmaison : « C’est très beau Malmaison, c’est un beau lieu ; Joséphine a bien dépensé de l’argent et il n’y a pas de maison ; j’ai bien crié contre elle dans le temps…. tout lui plaisait ; j’ai rencontré en Italie des caisses encore pour elle, des bêtises, des pierres, des drogues, il y en avait pour trois cents mille francs. Malmaison coûte fort cher d’entretien. Je parie que cela va à cinquante mille francs ». A Paris pendant ce temps, et face à l’urgence, à neuf heures du soir, Fouché amène la commission du Gouvernement à abandonner la clause restrictive de l’arrivée des sauf-conduits ; les frégates sont donc mises à la disposition de l’Empereur et plus rien ne fait désormais obstacle à son départ.
    C’est le jeudi 29, entre trois et quatre heures du matin, que Decrès, accompagné de Boulay de la Meurthe qui avait été appelé à la Justice par la Commission, arrivent à Malmaison pour signifier cette décision à Napoléon. Sans faire aucune objection, il leur promet de se mettre en route le jour même. En effet, dès neuf heures du matin, il fait venir son frère Joseph, Flahaut, Lavalette et Maret pour leur annoncer son départ imminent. Mais devant les cris répétés de « Vive l’Empereur » scandé par les troupes passant à proximité, Napoléon fait appeler le général Beker et lui demande de se rendre immédiatement à Paris auprès de la Commission afin de prendre le commandement de l’armée, non plus comme empereur, mais comme simple général, afin de battre les Prussiens, puis de se retirer définitivement de la scène politique. Subjugué par les paroles de l’Empereur, Beker arrive aux Tuileries à midi, mais Fouché, irrité et prenant la décision seul, sans un geste de ses collègues restés sombres et taciturnes, exige un départ immédiat pour Rochefort en prétextant que les Prussiens marchent sur Versailles. Le retour de Beker à Malmaison vers deux heures de l’après-midi annonce la fin. Napoléon s’achemine alors vers la chambre de l’Impératrice, seul afin de s’y recueillir et en sort les yeux gonflés de larmes avant de faire ses adieux à ses proches dans la bibliothèque ; c’est d’abord Hortense qui lui remet son beau collier de diamants d’une valeur de 200 000 francs, pensant qu’il lui serait utile dans l’adversité, puis Mmes de Vicence, Caffarelli et Walewska ; il reçoit ensuite ses proches, le roi Joseph et sa mère, ignorant qu’ils se voient pour la dernière fois. A 17 h 30, en habits bourgeois, Napoléon monte dans une calèche jaune attelée de quatre chevaux, accompagné du général Beker, de Bertrand et de Savary, puis par une porte située au fond du parc, il rejoint la grande route de Paris à Rochefort. Malmaison avait vu, ce jour-là, se dérouler sa dernière grande page d’histoire.