septembre 14, 2007

LES BONAPARTE PROSCRITS DE LA CORSE

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La famille Bonaparte débarquant à Toulon le 13 juin 1793

Un homme n’est qu’un homme. Ses moyens ne sont rien si les circonstances et l’opinion ne le favorisent pas.

(Napoléon Bonaparte)

Les ennemis de Paoli ne manquèrent pas d’imputer à ses menées secrètes l’échec de l’expédition de Sardaigne ; Aréna l’accusait ouvertement, à Nice, d’être hostile à la République, de vouloir donner la Corse à l’Angleterre ; les Marseillais de la phalange propagèrent dans les clubs de Provence des calomnies contre Paoli et les Corses qu’ils rendaient responsables de la honteuse retraite des troupes.

Saliceti, le seul représentant de la Corse qui avait voté la mort du Roi, qui s’était créé une situation en vue dans le groupe des Montagnards, manoeuvrait habilement, depuis quelques mois, pour dépouiller Paoli de son pouvoir ; le 17 janvier 1793, il avait fait rattacher la 23e division de l’armée du Var, et plaçait ainsi Paoli sous les ordres du général Biron, commandant en chef de l’armée d’Italie ; le 30 janvier, la Convention ayant déclaré la guerre à l’Angleterre, il faisait porter des soupçons du Comité public sur Paoli, qui avait été pendant vingt ans pensionné par cette nation, et obtenait l’envoi de trois commissaires extraordinaires en Corse « pour mettre ses ports en état de sûreté ».

Clavière, ministre des contributions, à la tribune de la Convention, et Volney, dans le Moniteur des 20 et 21 mars, donnaient une publicité retentissante aux suspicions jetées par Aréna et Saliceti contre Paoli.

Le Directoire du département, dans de nombreux appels, s’efforçait de réfuter les calomnies répandues contre Paoli. « Venez, disait-il dans une adresse, venez, citoyens commissaires, et vous verrez le patriotisme et l’ardeur du peuple, vous le verrez Français, non pas parce qu’on offre des emplois, mais parce que les Français sont libres et que les Corses veulent l’être avec eux ».

Les commissaires de la Convention, Delcher, Lacombe Saint-Michel, Saliceti, arrivés à Toulon le 2 mars, furent retenus par le mauvais temps au Golfe Juan jusqu’au 31 mars ; ils débaquèrent à Saint-Florent le 5 avril, et, le 6 avril, ils étaient rendus à Bastia ; ils furent l’objet d’ovations enthousiastes, et accompagnés jusqu’à leur demeure aux cris de : « Vive la République ! ».

Ils étaient fêtés, entourés, circonvenus, par les ennemis avérés de Paoli, les Bonaparte, les Pompéi, les Giubega, les Galeazzini, les Massoni et le haineux Aréna.

La confusion était extrême, l’anxiété grande dans l’île. Les ennemis de Paoli, aveuglés par l’esprit de parti, affirmaient que le vieux patriote voulait livrer la Corse à l’Angleterre ; ses fidèles et dévoués partisans, au contraire, se plaignaient que les commissaires de la Convention fussent venus en Corse provoquer des troubles et désordres.

Or, ceux-ci s’appliquaient à faire la conciliation. Le 10 avril, ils adressaient une circulaire aux Corses pour les engager à faire cause commune avec le peuple français, attaqué dans sa liberté par « tous les despotes couronnés de l’Europe ».

Saliceti espérait qu’on pourrait s’entendre avec Paoli, qui était victime, à cause de son grand âge, des intrigues de son entourage, entre autres du procureur général syndic Pozzo-di-Borgo ; celui-ci n’avait délégué personne pour recevoir les commissaires de la Convention, et il paraissait méconnaître leur autorité. Il eut une entrevue avec Paoli à Corté, le 14 avril ; il le conjura de se rendre à Bastia pour travailler, d’un commun accord, à la défense de la Corse et à l’apaisement du pays. Paoli, gagné par la chaude affection que lui témoignait le rusé Saliceti, promit de se rendre à son invitation dès que sa santé le lui permettrait.

Sur ces entrefaites, le 17 avril, les Commissaires de la Convention recevaient par un courrier extraordinaire une nouvelle qui les jetait dans la consternation. Par décret du 2 avril, Paoli, et Pozzo-di-Borgo étaient décrétés d’accusation et traduits à la barre de la Convention ; ils devaient s’assurer de leurs personnes par tous les moyens possibles.

Dès qu’on eut connaissance du décret de la Convention, la surprise, la colère et l’indignation furent extrêmes en Corse ; les sociétés populaires, les municipalités adressèrent des appels à la Convention pour protester contre cet « acte foudroyant » qui atteignait un homme qui avait jusque là « joui de l’estime de la Patrie et de celle de l’Europe entière ».

A Ajaccio, où le décret de la Convention était connu officieusement le 21 avril, le capitaine Bonaparte partageait l’émotion générale, et il rédigeait une adresse à la Convention pour la prier de rapporter, en ce qui concernait Paoli, le décret du 2 avril ; certes, il avait applaudi aux attaques contre Paoli, parce qu’elles étaient destinées à ruiner le crédit de ses ennemis personnels, les Pozzo-di-Borgo, les Peraldi, les Colonna-Césari, tous les familiers, du grand homme, mais ordonner au Père de la Patrie, à un vieillard septuagénaire, accablé d’infirmités, de comparaître à la barre de la Convention, comme un « scélérat conspirateur », ou un « coupable ambitieux » c’était une criminelle folie.

Il adressait d’autre part, une pétition à la municipalité pour l’engager à rallier tous les citoyens d’Ajaccio dans une même pensée d’union envers la France ; mais la municipalité refusa d’organiser la manifestation patriotique qu’il sollicitait.

On se méfiait des Bonaparte, notés comme des adhérents de Saliceti, et des ennemis irréductibles de Peraldi et Pozzo-di-Borgo, les représentants de Paoli à Ajaccio. Depuis quelques jours, d’étranges soupçons pesaient sur le capitaine Bonaparte qui se livrait à des études mystérieuses sur le Golfe d’Ajaccio. On l’accusait de tramer une conspiration pour s’emparer de la Citadelle et en chasser les gardes civiques dévoués à Paoli, qu’on venait d’y établir. Ayant voulu se rendre aux îles Sanguinaires pour inspecter la tour de la Parata, on le prévint secrètement, chemin faisant, que des sicaires étaient postés le long de la route pour l’assassiner. Il dut retourner sur ses pas. Les soupçons des Peraldi et des Pozzo ameutaient contre lui la population ; son séjour à Ajaccio n’étant plus tenable, il prit le parti de se rendre à Bastia.

Le 3 mai, il se mit en route, accompagné de Santo Bonelli, dit Santo Ricci, un des dévous partisans de Bocognano. Arrivé à Corté, son parent Arrighi le prévint que le Directoire du département avait intercepté une lettre de Lucien Bonaparte dans laquelle il avouait avoir provoqué le décret du 2 avril contre Paoli et Pozzo et qu’on ne manquerait pas de l’arrêter, si sa présence en ville était connue ; il rebroussa chemin ; arrivé à Bocognano, le 4 mai, il passa la nuit chez un de ses parents Tusoli, au hameau de Poggiolo ; le 5 mai, les Morelli, informés de la présence du capitaine Bonaparte à Corsacci, où il avait donné rendez-vous à Santo-Ricci, le mirent en état d’arrestation ; Santo Ricci et Vizzavona, soutenus par de nombreux parents en armes, le délivrèrent des mains des paolistes ; Santo Ricci et Bonaparte firent halte à Tavera, chez Mancini ; le soir, ils reçurent l’hospitalité chez Poggioli, maire d’Ucciani ; le lendemain soir, 6 mai, à la nuit tombante,, Bonaparte se faufilait, furtivement, dans la maison de son parent Jean-Jérôme Levie qui habitait le faubourg, le Borgo ; l’arrivée de Bonaparte avait transpiré en ville ; le 8 mai il y eut une alerte ; des gendarmes vinrent enquêter si Bonaparte n’était pas caché dans la maison Lévie ; dans la nuit du 9 mai, il s’embarqua sur la gondole du patron Ucciani, et, le lendemain, il débarquait à Macinaggio. De là, il allait rejoindre à Bastia les commissaires de la Convention.

Le conflit entre Paoli et les commissaires de la Convention paraissait inévitable. Des troubles, des désordres, se produisaient en Balagne et à Cervione ; le Directoire du département laissait brûler et saccager les demeures et propriétés des adversaires de Paoli.

Les commissaires de la Convention répondirent à ces tentatives d’émeute par la suspension du Conseil Général et du Directoire du département, la révocation de Léonetti, colonel de gendarmerie, la dissolution des quatre bataillons de volontaires nationaux.

Cependant Paoli, effrayé de la tournure grave que prenaient les événements, voulut tenter un dernier appel à la conciliation ; il demandait aux commissaires de la Convention, le 15 mai, le renvoi de Saliceti qui était en Corse « pour se faire un parti », qui « avait la maladie insensée de vouloir être le gouverneur de la Corse. » ; il les prévenait que Saliceti les tenait dans « l’ignorance des faits », qu’il les faisait entourer « du petit nombre de personnes intéressées à le tromper », les « Bonaparte, les Pompéi, et autres de cette trempe dont la vile intrigue était suffisamment connue ». Il terminait en leur donnant l’assurance que tout rentrerait dans l’ordre après le départ de Saliceti.

Les commissaires de la Convention ayant dédaigné de répondre, le Conseil Général adopta la convocation d’une Assemblée des Communes à Corté, le 26 mai 1793, afin « d’aviser aux moyens les plus propres pour préserver la Corse de l’anarchie et des désordres dont elle était menacée ».

Les réunions de la Consulte eurent lieu du 26 au 29 mai et les délégués Corses arrêtaient que Saliceti, Delcher et Lacombe Saint-Michel cessaient d’être reconnus comme commissaires de la Convention ; que le Conseil Général et le Procureur Général Syndic étaient maintenus dans leurs fonctions ; que Paoli était invité à veiller au maintien de la sûreté et la tranquillité publiques ; que les députés de la Convention étaient déchus de leurs pouvoirs, et enfin que « le peuple corse prenait sous la sauvegarde de sa bravoure et de sa loyauté la conservation et la défense de son territoire contre toute invasion ennemie et étrangère ». La rupture avec la France était ainsi consommée. A la séance de clôture, l’Assemblée votait, à l’unanimité une motion « infligeant aux individus composant les deux familles Bonaparte et Arena une flétrissure éternelle qui rendit leur nom et leur mémoire détestables aux patriotes du département ».

A Ajaccio, la famille Bonaparte vivait dans les transes. Le 25 mai, Costa, de Bastelica, l’informait qu’un détachement de paolistes se dirigeait vers Ajaccio, et qu’il avait ordre de s’emparer des Bonaparte. Letizia, Fesch, et les enfants, à l’exception de Jérôme et Caroline, escortés par des hommes en armes, quittèrent Ajaccio pendant la nuit et se réfugièrent aux Milelli.

A Bastia, le capitaine Bonaparte avait proposé aux commissaires de la Convention une expédition pour délivrer Ajaccio qui était au pouvoir des insurgés. L’escadrille destinée à opérer à Ajaccio appereilla à Bastia dans la nuit du 23 mai ; une forte tempête l’ayant secouée en mer, elle ne peut rentrer dans la golfe d’Ajaccio que le 29 mai ; Bonaparte inquiet sur le sort de sa famille, avait pris les devants sur un chabeck et était allé relâcher à Provenzale ; il débarqua à terre, se mit en communication avec des bergers qui lui annoncèrent que sa famille était en fuite, que sa maison et ses propriétés avaient été saccagées ; il leur demanda de battre la campagne dans tous les sens et de dire à sa mère d’aller le rejoindre à la tour du Capitello.

L’escadrille alla mouiller à la tour de Capitello, les commissaires de la Convention, Saliceti et Lacombe Saint-Michel, qui se trouvaient à bord de la Belette, firent des signes de ralliement aux troupes françaises et aux amis de la France. Personne ne bougea. Dans ces conditions, une attaque devenait inutile.

Le 3 juin, ils donnèrent l’ordre du départ. La famille Bonaparte, l’abbé Coti et quelques autres partisans de la France avaient pris passage sur les frégates françaises.

Les Bonaparte reçurent à Calvi, où ils arrivaient dans la soirée, l’hospitalité la plus affectueuse dans la famille Giubega. Le 10 juin, ils partaient pour la France. Ils se trouvaient dans le dénuement le plus complet.

Le capitaine Bonaparte arriva à Toulon, avec sa famille, le 13 juin 1793.

Il ne devait plus revoir la Corse qu’une seule fois, à son retour d’Egypte.

(Extrait du Souvenir de Napoléon à Ajaccio de Jean-Baptiste Marcaggi)

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août 9, 2007

LA MAISON BONAPARTE – AJACCIO

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La Maison historique

Maison natale de Napoléon 1er à  Ajaccio (Léonard-Alexis Daligé de Fontenay)

La première demeure des Bonaparte s’élevait au bord de la Grande-Rue ; elle a été démolie par les Français lorsqu’ils bâtirent la citadelle vers 1755, et fut certainement celle du premier Bonaparte établi en Corse vers 1490, Francesco, surnommé le Maure de Sarzanne, du nom de la petite ville italienne d’où sa famille était originaire. On ignore où vécurent les Bonaparte de 1555 à 1623, date du mariage de Sebastiano Bonaparte avec Angela-Felice Lubera qui apporte en dot la demeure de son père, le capitaine Troilo Lubera. La « casa Lubera », qui portait sur l’entablement de son portail l’inscription latine « spe mea est in Deo », a été démolie il y a quelques années pour faire place à un petit jardin rue du Conventionnel Chiappe. C’est seulement à la fin du XVIIème siècle que les Bonaparte s’installent dans une partie de la maison qui depuis porte leur nom. Le 20 décembre 1682, Giuseppe Bonaparte épouse Maria Bozzi dont la dot s’élève à 4901 livres et comprend quelques pièces de la casa Bozzi à Ajaccio. A partir de ce moment, les Bonaparte essaieront de s’attribuer cette maison tout entière, étage par étage, demi-étage par demi-étage, voire chambre par chambre : la coutume corse divisait et subdivisait en effet la propriété à un point tel qu’il existait parfois autant de propriétaire que de chambres.

A la mort de Maria Bozzi en 1704 ses trois enfants survivants héritent de sa part : Sebastiano reçoit un appartement, Antonio une pièce et deux chambres au premier étage, et Virginia l’étage supérieur. qu’elle transmettra à ses descendants. Sebastiano meurt dès1720 laissant des enfants en bas âge. Son frère Antonio, resté célibataire, prend en charge les intérêts de ses neveux. En 1734 il achète une chambre supplémentaire à Giovanni-Battista Bozzi qu’il donne avec sa propre part à son neveu Napoleone en 1737. Pour éviter que les dernières pièces échappent à la famille, il lui fait épouser en 1743 Maria Bozzi, fille de Giovanni-Battista, qui apporte en dot la moitié de la maison de la rue Malerba. Lorsqu’Antonio meurt en 1762, la totalité de la maison est entre les mains de ses trois neveux à l’exception de l’étage supérieur qui appartient à la fille de Virginia. Le cadet des neveux, Luciano Bonaparte, est entré dans les ordres et devenu archidiacre à Ajaccio. Tout comme son oncle Antonio, Luciano tente d’empècher la division de la maison dans la descendance de ses deux frères. En 1766 après de longues tractations, sa belle-soeur, née Maria-Rosa Bozzi accepte d’échanger sa part de la maison familiale contre une vigne aux Salines. La « casa » se trouve alors dans un complet état de vétusté ; on accède à l’étage supérieur par une simple échelle mobile, les murs sont décrépis, le toit est à reprendre entièrement. L’archidiacre fait refaire les planchers et les fenêtres, construire un escalier fixe et reprendre le toit et les murs intérieurs, ce qui lui permet de gagner deux chambres ; les travaux lui coûtent 1500 livres en monnaie de Gênes, mais la maison est devenue la importante de le rue Malerba qui prend désormais le nom de rue Bonaparte.

Le seul héritier mâle des Bonaparte, Carlo-Maria, épouse en 1764 Letizia Ramolino ; sur douze enfants, huit survivent, dont sept naissent dans la maison familiale d’Ajaccio, l’aîné Joseph, ayant vu le jour à Corte. Charles de Buonaparte, comme il se nomme à présent lui-même, adhère au rattachement de l’île à la France ; c’est un personnage important, avocat au Conseil Supérieur de la Corse et assesseur de la juridiction royale d’Ajaccio ; en 1771 il est reconnu noble par le roi de France et en 1777 se rend à Versailles comme député de la noblesse de l’île. Pour soutenir ce train de vie il agrandit et embellit la demeure familiale en faisant construire en 1774 sur un emplacement acheté à la famille Ponte une terrasse qui lui coûte 600 F ; il y fait installer une petite cabane de bois pour permettre au jeune Napoléon d’y travailler ; en 1780 Charles dépense 896 F en travaux d’aménagements intérieurs ; il fait tendre sa chambre à coucher d’étoffe cramoisie et y installe une cheminée de marbre de 260 livres ; enfin une grande table de vingt couverts forme le centre de la salle à manger. Charles meurt en 1785 ; l’aîné de ses enfants Joseph n’a que 17 ans et l’archidiacre Luciano reprend les rênes de la famille. Le jeune Napoléon parti pour le collège d’Autun en décembre 1778 ne rentre à Ajaccio qu’après la mort de son père ; de 1786 à 1793 il effectue cinq séjour plus ou moins long sur son île : du 15 septembre 1786 au 12 septembre 1787, du 1er janvier à fin mai 1788, de septembre 1789 à janvier 1791, de fin septembre 1791 à mai 1792 et du 15 octobre 1792 au 11 juin 1793.

En 1790 l’archidiacre agrandit la maison en achetant à Carlo Sapia pour 1660 livres un bâtiment voisin de la casa ; relativement important, il comprend une cuisine, deux chambres, un magasin et deux greniers. Il est possible qu’une partie de ces deux pièces corresponde aux trois salles situées dans le prolongement de la galerie.

Mais la Révolution a éclaté, et les Bonaparte fervents partisans des idées républicaines, doivent céder devant le parti anglais auquel Paoli et Pozzo di Borgo se sont ralliés. En mai 1793 Letizia doit quitter Ajaccio précipitamment avec ses enfants ; le 24 mai les propriétés de la famille sont saccagées et la maison est pillée ; tout disparait y compris les portes et fenêtres. Elle est réquisitionnée par les anglais et le rez-de-chaussée est utilisé comme magasin à fourrage et dépôt d’armes tandis que l’étage sert de logement à des officiers anglais, parmi lesquels a peut-être figuré Hudson Lowe, le futur géôlier de Napoléon à Sainte-Hélène.

A la fin d’octobre 1796 les français chassent les anglais de Corse, et Joseph Bonaparte peut rentrer à Ajaccio en décembre 1796 ; le 10 décembre Napoléon lui écrit : « Mets en ordre nos affaires domestiques surtout notre maison d’habitation que je désire à tout événement voir dans une situation propre et digne d’être habitée. Il faut la remettre comme elle était en y joignant l’appartement d’Ignazio. Fais les petits arrangements pour que la rue soit plus habitable. » L’achat devait être prévu depuis longtemps, car dès le 11 décembre Joseph achète pour 8500 livres l’appartement à Ignazio Pianelli et à son épouse, Artillia-Maria Pozzo di Borgo, petite-fille de Virginia Bonaparte, celle-là même qui avait reçu l’étage supérieur de la maison.

Dès son arrivée, Joseph se préoccupe de trouver un architecte afin de remettre la maison en état. Il choisit un Suisse établi en Corse, Samuel-Etienne Meuron entrepreneur en fortifications de la place d’Ajaccio. Le 16 février 1797 Joseph remet 17457 livres 15 sols à son fondé de pouvoir Francesco Braccini afin de payer les travaux ; lorsque les comptes seront arrêtés le 11 mai 1799, ils s’élèveront à 19776 livres 14 sols. Joseph quitte la Corse le 28 mars 1797 et sa mère le remplace dès la seconde quinzaine de juin. Les moyens de restaurer la maison lui sont fournis par la loi du 31 janvier 1797 qui indemnise les Corses victimes de l’occupation anglaise ; Letizia reçoit 124800 francs dont 16000 francs pour la seule maison d’Ajaccio ; il semble bien qu’elle ait surestimé les dommages subis par le mobilier et le linge puisqu’elle les évaluait à 25000 F. Letizia signe les factures des maçons, des menuisiers, des forgerons et des séruriers entre juin 1797 et juin 17998 ; à cette date, le gros oeuvre et le premier étage sont sur le point d’être achevés, car le serrurier livre les gonds des portes et les mouvements de sonnettes. Le modèle de la rampe d’escalier est envoyé en novembre 1797 à Marseille chez Mme Clary, belle-mère de Joseph, qui la fait exécuter, puis expédier à Ajaccio. La maison semble avoir été reprise entièrement, car Letizia fait venir de Gênes et de Marseille 20000 briques, 5000 tomettes et 3000 tuiles. Enfin il faut tendre les murs de papier peint et complèter le maigre mobilier échappé au pillage. Les achats sont également faits à Marseille ; dès janvier 1797 Elisa fait parvenir à Joseph cinq tentures en papier et une en damas, la chambre étant tapissée en rouge velouté. Elisa fournit également de nombreux sièges, des trumeaux et une table de marbre. En septembre de la même année le marchand Laplane expédie de Marseille 8 fauteuils, 18 chaises et un « bois de lit avec son palanquin ». Enfin en avril 1798, Letizia réclame à Mme Clary des papiers peints de différentes couleurs : rouge et blanc, jonquille, rouge, ponceau avec des roses. Fesch rejoint sa soeur à Ajaccio en octobre 1798 ; il écrit aussitôt à Joseph : « Costa loge dans votre maison ; selon votre ordre, le premier est réparé, mais le second et le toit exigeraient une forte réparation. » En novembre la situation est identique : « Je n’ai pu achever la maison, faute de matériaux qu’on attend de Marseille. » Elle dut être achevée au début de 1799, car en juillet, Letizia, Fesch et le jeune Louis quittent Ajaccio pour toujours, confiant leur maison à Camilla Illari, la nourrice de Napoléon.

Au retour d’Egypte Bonaparte fait escale quelques jours à Ajaccio du 29 septembre au 5 octobre 1799 ; il s’installe dans la maison rénovée, au second étage dans la chambre dite de l’alcôve. Son séjour est marqué par un bal organisé par Murat dans la galerie récemment aménagée et par une promenade aux Milelli, propriété ajaccienne des Bonaparte. Enfin le 4 au soir, il quitte secrètement la maison pour s’embarquer sur la « Muiron » qui le conduira à Fréjus. Il ne devait plus revoir sa maison natale mais se préoccupera de son sort sous l’Empire.

L’Empereur avait conçu le projet de donner la maison Bonaparte à sa vieille nourrice Camilla Illari, qui était venue à Paris après le couronnement. Il chargea le cardinal Fesch de connaître l’avis de Madame Mère. Celle-ci répond que si une demeure ou presque tous ses enfants ont vu le jour cesse d’appartenir à sa famille, elle ne la cédera qu’à son cousin germain André Ramolino.

L’Empereur y consent mais sous la condition expresse que sa nourrice aurait en échange la maison de ce dernier. L’acte est passé devant Maître Raguideau au château de Malmaison le 23 mars 1805.

Le contrat stipule que Ramolino doit créer dans les deux ans une place à ses frais en faisant démolir la maison Pietra-Santa et une partie de la maison Gentile ; c’est l’origine du jardin situé devant la maison. Ramolino meurt dans la maison en 1831 ; quelques semaines auparavant, il reçoit la visite du jeune prince de Joinville, fils du roi Louis-Philippe, à qui il fait don d’un fauteuil « Louis XV ». Après sa mort, sa veuve Madeleine Baciocchi, soeur du Prince de Lucques et Piombino, y habite jusqu’à son décès en 1847.

En 1831, la propriété passe au filleul et parent d’André Ramolino, Napoléon Lévie ; celui-ci reçoit plusieurs propositions d’achat : 500000 F en 1833 par l’ambassadeur Pozzo di Borgo, puis 200000 F un peu plus tard par le duc d’Orléans, fils de Louis-Philippe. Madame Mère qui vit toujours, conteste cet héritage et attaque en nullation la donation de 1805 prétextant la naissance du Roi de Rome, survenue en 1811 ; lorsque ce dernier meurt en 1832, elle assigne Lévie devant le tribunal d’Ajaccio en tant qu’héritière de son petit-fils. Madame Mère meurt en 1836, et suivant ses dernières volontés, le cardinal Fesch reprend l’instance ; il disparaît à son tour en 1839. Son héritier est l’ancien roi d’Espagne Joseph, qui parvient à rentrer en possession de la maison par une transaction du 2 juin 1843. Lévie, autorisé par Louis-Philippe à ajouter à son nom celui de Ramolino, quitte les lieux en juin 1844, emmenant avec lui tout le mobilier. C’est donc d’une demeure vide qu’hérite la fille de Joseph, Zenaïde princesse de Canino, à la mort de son père en juillet 1844.

Elle s’en déssaissit en 1852 en faveur de son cousin Napoléon III, qui ouvre en 1857 un crédit de 20000 F pour la restauration du bâtiment. Les travaux sont menés par l’architecte du palais de Fontainebleau Alexis Paccard ; c’est à cette époque que les plafonds sont peints par Jérôme Maglioli, peintre et architecte de la maison. Il restaure et aménage les caves situées sous la galerie, achetées en 1860 à Mme génie, née Marie-Benoîte Ponte. Dès 1858 le garde-meuble tente de racheter, sans succès, l’ancien mobilier à Lévie-Ramolino ; un devis d’ameublement du premier étage est alors demandé. L’Empereur et l’impératrice visitent la maison en septembre 1860 et sont déçus de la trouver vide. La négociation avec Lévie-Ramolino est relancée, et ce dernier accepte enfin de céder le mobilier pour 15000 F ; il est installé lors de la visite que l’impératrice Eugénie effectue avec son fils en 1869 à l’occasion du centenaire de la naissance de Napoléon. Elle place alors sur la cheminée de la chambre natale de Napoléon 1er un buste du Prince Impérial d’après Carpeaux.

A la chute de l’Empire la maison est confisquée par un décret du 6 septembre 1870 ; elle n’est restituée au Prince Impérial qu’en 1874 ; à sa mort elle passe à sa mère l’impératrice Eugénie, puis au décès de cette dernière, à son héritier le Prince Victor. En 1923, ce dernier offre la maison à l’Etat qui accepte le don l’année suivante ; elle est classée par le Service des Monuments Historiques qui en assure l’entretien jusqu’en 1967. Depuis cette date, la maison Bonaparte est un musée national dépendant du musée de Malmaison.

Elle se dresse à l’angle des rues Saint-Charles (anciennement Malerba) et Letizia (anciennement del Pevero), devant une petite place créée au début du XIXème siècle, puis transformée en jardin. En 1936 à l’occasion du centenaire de la mort de Madamè Mère, on y a érigé un buste en bronze du Roi de Rome, par le sculpteur marseillais Elie-Jean Vezien.
La façade à trois étages est décorée des armes des Bonaparte ; elles avaient été démontées lorsque la plaque de marbre rappelant la naissance de Napoléon avait été posée, puis rescellées en 1899 pour le centenaire du Consulat.

(Bernard Chevallier – Extrait du guide de la Maison Bonaparte – 1986)