juillet 20, 2008

MAXIMILIEN DE ROBESPIERRE (1758-1794) – LA TERREUR MONTAGNARDE (3)

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Il n’avait ni talent, ni force, ni système. Il fut néanmoins le vrai bouc-émissaire de la Révolution, immolé dès qu’il avait voulu entreprendre de l’arrêter dans sa course , destinée commune, du reste, à tous ceux qui, jusqu’à moi, avaient osé l’essayer. Les terroristes et leur doctrine ont survécu à Robespierre ; et si leurs excès ne se sont pas continués, c’est qu’il leur a fallu plier devant l’opinion publique. Ils ont tout jeté sur Robespierre ; mais celui-ci leur répondait avant de périr, qu’il était étranger aux dernières exécutions ; que, depuis six semaines, il n’avait pas paru aux comités.

(Napoléon Bonaparte)

Une chose qui honore Robespierre, c’est sa lutte contre certains représentants qui, dans leurs missions, avaient abusé de leurs pouvoirs, comme Carrier, Tallien, Fouché, Fréron ; mais le malheur de son imagination soupçonneuse et de ses défiances, c’est que sa monomanie d’épuration le poussa jusqu’à attaquer une foule de commissaires conventionnels qui étaient purs et dévoués ; ce qui augmenta le nombre de ses ennemis et le fit accuser d’aspirer à une espèce de dictature judiciaire, de position de grand censeur, lui qui n’avait jamais quitté son siège et ne s’était pas trouvé en présence des difficultés. Lindet, Merlin de Thionville, Philippeaux, Dubois de Crancé, Baudot, Lacoste et tant d’autres qui s’étaient trouvés dans des situations terribles, ne lui pardonnèrent pas ses attaques. Tué par Robespierre, Cloots avait été exclu de la Convention, comme étranger, puis arrêté bientôt, au commencement de mars (1794) ; le puissant parti des hébertistes, appuyé sur la Commune et l’armée révolutionnaire, poussé à bout par les persécutions robespierristes, s’était cru capable de composer un gouvernement et avait imprudemment annoncé aux Cordeliers une insurrection. A. la suite d’un rapport foudroyant de Saint-Just, le bras droit de Robespierre, leurs chefs les plus énergiques furent arrêtés ventôse, (14 mars), puis bientôt jetés à la guillotine, avec l’infortuné Cloots et autres victimes. Un peu plus tard, ce fut le tour de Chaumette et des autres promoteurs du mouvement anticatholique. Le déisme et Rousseau étaient bien vengés ! La Commune fut largement épurée, peuplée de robespierristes fervents. A la place du procureur Chaumette, magistrat élu, on mit, comme agent national, nommé par le comité de Salut public, Payan, un homme capable, mais fanatique de Robespierre. Un autre dévoué, Fleuriot-Lescot, fut nommé maire à la place de Pache. L’administration de Paris se trouvait ainsi robespierrisée. On entrait, pour ainsi dire, dans la royauté. Quelques jours plus tard, le 27 mars, l’armée révolutionnaire fut dissoute (son chef, Ronsin, avait été guillotiné avec les hébertistes). Mais ce n’était pas assez de tant de tragédies ! La Révolution, suivant le mot si connu de Vergniaud, devait successivement dévorer tous ses enfants. L’heure de la faction des indulgents était arrivée. Chargé précédemment de préparer un rapport sur la « faction » Fabre d’Eglantine, Robespierre n’y avait pas compris Danton. Il est probable qu’il voulait conserver encore quelque temps ce parti comme contre-poids. Cela était, du moins, dans les habitudes ou dans les fluctuations de sa politique, si tant est qu’il eût une politique bien dessinée. Billaud-Varennes ayant proposé dans le comité l’arrestation de Danton, Robespierre se récria d’abord, effrayé peut-être d’un tel coup, qui allait être son brumaire à lui, lui donner toute la puissance ; mais bientôt il se laissa convaincre. Les historiens qui ont fait de lui le seul homme nécessaire de la Révolution, la pierre angulaire, voudraient dégager ici sa responsabilité en constatant que ce ne fut pas lui qui prit l’initiative de ce nouveau sacrifice humain. Sans entrer dans des discussions qui nous mèneraient beaucoup trop loin, remarquons que cette extermination des indulgents, venant après regorgement des exagérés (que les premiers avaient servi à abattre), était horriblement conforme à la fameuse thèse incessamment ressassée par Maximilien, que le modérantisme et l’exagération étaient également funestes, également contre-révolutionnaires ; et enfin, pour s’en tenir aux choses hors de doute, que s’il est conjectural qu’il ressentit une grande douleur en livrant Danton, Desmoulins, ses amis de vingt ans, il est, au contraire, bien positif qu’il les poursuivit, dès lors, avec la haine la plus implacable. Comment concilier cela, comment expliquer ce passage subit de l’amitié à une fureur que rien ne justifiait, car les fameuses conspirations au nom desquelles les révolutionnaires s’exterminaient sont depuis longtemps reléguées parmi les chimères ? Quoi qu’il en soit, par délibération des comités, Danton, Camille Desmoulins, Lacroix et Philippeaux furent arrêtés le 11 germinal an II (31 mars 1794). Le même jour, à l’ouverture de la Convention, il y eut comme un frémissement ; Legendre, ému, demanda qu’au moins les illustres accusés fussent entendus à la barre. Mais Robespierre s’élance à la tribune, menaçant et haineux : « … Il s’agit de savoir si quelques hommes aujourd’hui doivent l’emporter sur la patrie…, si l’intérêt de quelques hypocrites ambitieux doit l’emporter sur l’intérêt du peuple français… N’avons-nous donc fait tant de sacrifices héroïques que pour retourner sous le joug de quelques intrigants qui prétendraient dominer ?… En quoi Danton mérite-t-il un privilège (celui d’être entendu) ?… Quiconque tremble est coupable… Les complices seuls peuvent plaider la cause des coupables… Nous verrons si la Convention saura briser une idole pourrie, ou si, dans sa chute, elle écrasera la Convention !… On voit si c’est là le langage d’un homme qui se résigne à un sacrifice douloureux, ou si ce n’est pas plutôt le réquisitoire furieux d’un implacable ennemi. La Convention terrifiée baissa la tète. Beaucoup de montagnards étaient d’ailleurs en mission, et la droite et la Plaine, outre leur lâcheté, ne pouvaient voir qu’avec une joie barbare les révolutionnaires se dévorer les uns les autres. Saint-Just lut ensuite son rapport meurtrier et calomnieux, dont l’original existe, surchargé de notes venimeuses de la main de Robespierre. L’Assemblée vota le projet de décret qui renvoyait devant le tribunal révolutionnaire Danton, Desmoulins, etc., perfidement accolés à des hommes accusés de faux, Chabot, Fabre d’Eglantine et autres. La procédure fut inique. Les accusés se défendant vigoureusement, Saint-Just arracha encore un décret qui les mettait « hors des débats. » Le tribunal, peuplé de robespierristes, les jeta à l’échafaud (16 germinal an II, 5 avril 1794). On a posé cent fois la question, assez vaine aujourd’hui, de savoir si Robespierre visait à la dictature. Ce qu’il y a de certain, c’est que son parti l’y poussait fatalement, et qu’après tant d’épurations elle devenait son seul asile, sa nécessité. Il n’y eut, au reste, aucun projet à cet égard ou, du moins, on n’a rien connu que quelques mots de Saint-Just, dont l’authenticité même n’est pas parfaitement établie. « J’entraîne Robespierre ! » avait dit Danton à ses derniers moments. Nulle parole ne s’est trouvée plus vraie. Le premier châtiment du vainqueur des hommes de 1793 fut un redoublement de sa maladie noire, défiances, soupçons, terreurs secrètes, toutes les misères. La lâcheté même de ceux qui avaient abandonné leurs amis, les Legendre, les Fréron, les Tallien et autres, ne lui donnait aucune sécurité ; il flairait la haine sous leur bassesse, en quoi il ne se trompait pas, et la pire de toutes les haines, la plus implacable, celle qui est doublée de la peur. Il était, d’ailleurs, dans la logique des choses qu’il fût frappé par les débris de tous les partis que lui ou ses amis avaient écrasés. Le dénouement va bientôt se précipiter. Deux jours après le supplice des dantonistes, le doucereux Couthon vint annoncer un projet de fête à l’Eternel. Comme préliminaires, on livra à la guillotine des prisonniers comme Chaumette , l’ex-évèque Gobel, coupables d’avoir voulu effacer toute idée de la divinité (ne se croirait-on pas au moyen âge ?), puis la charmante femme de Desmoulins, la femme d’Hébert, etc. Cette affaire de restauration religieuse fut menée avec prudence et habileté, en trois actes : d’abord, l’annonce de Couthon ; puis, un mois plus tard (18 floréal, 7 mai), un long discours de Robespierre sur les idées religieuses et morales, discours travaillé, poli, vraiment éloquent, suivi d’un décret que la Convention s’empressa de voter et dont le premier article est ainsi conçu : « Le peuple français reconnaît l’existence de l’Etre suprême et l’immortalité de l’âme. » En outre, nouvelle continuation de la liberté des cultes, ce qui, implicitement et en fait, rendait les églises aux catholiques. Enfin, un mois plus tard encore (20 prairial, 8 juin), l’acte décisif, la fête à l’Etre suprême. Robespierre fut le pontife de cette cérémonie, traînant la Convention, qu’il présidait à ce moment, des Tuileries au Champ-de-Mars, prononçant des discours pompeux, mettant solennellement le feu à un mannequin représentant le monstre de l’athéisme, s’épanouissant enfin dans sa gloire et dans sa rhétorique. Beaucoup de représentants étaient sombres et irrités, non seulement à cause du rôle singulier qu’on leur faisait jouer, mais encore parce qu’ils pensaient que Maximilien voulait ainsi s’assurer l’appui du parti religieux. Il entendit derrière lui plus d’une injure et plus d’une imprécation, des mots jetés en l’air comme Tarquin, roche Tarpéienne, tyran, Brutus, etc. Dans la foule, un sans-culotte dit ce mot : « Le b…. ! il n’est pas content d’être maître ! il lui faut encore être dieu ! » Le soir, il rentra chez les Duplay, pâle et dévoré des plus noirs pressentiments. On croyait qu’il allait proposer une amnistie ou tout au moins une atténuation au régime de la Terreur. Cela l’eût fait roi, en quelque sorte ; il serait apparu comme le grand pacificateur, l’éternel sauveur des sociétés. Mais, déception effrayante, deux jours après avoir rendu cet hommage à l’Etre suprême, il fit présenter par Coutlion l’affreuse loi du 22 prairial, son œuvre personnelle, et qui fut présentée à l’insu du comité ou tout au moins de la majorité du comité, et comme en son nom. Cette loi, sous prétexte d’améliorer le tribunal révolutionnaire, supprimait les défenseurs, l’interrogatoire préalable, les dépositions écrites et les témoins. En outre, elle comprenait dans les « ennemis du peuple » ceux qui parlent mal des patriotes, ceux qui dépravent les mœurs, etc. C’était l’inquisition pure. Enfin, elle permettait aux comités (implicitement) d’envoyer les représentants au tribunal, même sans un vote de l’Assemblée. Et il y a des historiens qui prétendent que Robespierre voulait enrayer la Terreur. Il y eut un orage à la Convention ; mais Maximilien parla, la loi fut votée. En quarante-cinq jours, elle fit à Paris 1285 victimes. L’effroi était tel dans la Convention, que plus de soixante députés n’osaient plus coucher dans leur lit. Sans prendre à la lettre ce qu’on a dit des proscriptions que Robespierre voulait exercer dans l’Assemblée, il est bien certain qu’il avait résolu de frapper quelques représentants qui s’étaient rendus odieux dans leurs missions, les Carrier, les Fouché, les Tallien, etc. Mais qui pouvait assurer qu’il ne comprendrait pas ses ennemis personnels dans cette hécatombe prévue ? Où s’arrêterait-il ? La terrible ivresse du glaive ne se dissipe pas comme celle du vin. Le lendemain du vote de cette loi, il avait cessé de paraître au comité, par suite de dissensions dont le retentissement se produisait déjà au dehors, et peut-être aussi pour laisser toute responsabilité a ses collègues. Mais sa loi gouvernait pour lui. En outre, il était bien maître de toutes les forces vives de la République ; il dominait la Convention ; il tenait la Commune, les Jacobins, la force armée par Hanriot, etc. Un premier coup lui fut porté par la divulgation de la ridicule affaire de Catherine Théot, vieille insensée qui tenait chez elle des réunions de mystiques où le nom de Robespierre était adoré comme celui d’un messie. Pour le frapper, au moins par le ridicule, ses ennemis du comité firent arrêter toute la secte, feignirent de croire à un complot, firent présenter un l’apport par Vadier, etc. Irrité de l’éclat, le messie fit une chose audacieuse ; il ordonna à Fouquier-Tinville de ne pas juger, prit les pièces et les garda. Dans cette dernière période, tout se réunissait pour ajouter à l’horreur de la situation, l’accélération des jugements, les exécutions par fournées, la terreur partout ; on sentait approcher quelque sinistre dénouement ; tous les partis s’accusaient mutuellement de conspiration. Dans le fait, les Fouché, Rovère, Bourdon (de l’Oise), Guffroy, Tallien, Thuriot, Lecointre, etc., se sentant menacés, préparaient leurs mines pour faire sauter le tyran. Et, d’autre part, Robespierre était poussé, pressé d’agir par son parti, qui n’était plus couvert que par lui et qui ne voyait de salut que dans des mesures vigoureuses, bien certainement dans un coup d’Etat. Robespierre fit un discours ! Chose remarquable, il lui fallait toujours au moins une apparence de légalité. Disposant de tant de forces, il comptait encore une fois l’emporter par la parole, imposer un vote. Le 8 thermidor, il vint lire à la Convention son fameux discours, très travaillé, très étudié, où des appels à la conciliation étaient mêlés à d’aigres accusations et à des menaces, et comme toujours à sa propre apologie. Evidemment, il voulait rallier la droite et le centre, qui flottaient encore irrésolus. Mais ses ennemis travaillaient sous terre, s’agitaient avec fureur, raccolaient de tous les côtés. Le soir, aux Jacobins, au comité de Salut public, scènes violentes qui n’annonçaient que trop le drame du lendemain. On connaît, par mille récits, cette journée grandiose et tragique, qui ne fut qu’un combat. Dès l’ouverture de la séance, Saint-Just monte à la tribune pour lire un discours qu’il avait préparé la nuit ; mais à peine en avait-il prononcé quelques lignes, que Tallien lui coupe la parole, demande que le voile soit déchiré. Billaud reprend : « L’Assemblée, dit-il, est entre deux égorgements, elle périra si elle est faible ! » Puis, il accuse Robespierre avec violence. Tallien, en impudent comédien, montre un poignard, jure qu’il s’en percera si le nouveau Cromwell triomphe. Le duel était entamé ; il n’y avait plus maintenant de solution que l’extermination de l’un des partis. Robespierre paraît à la tribune, mais la masse des conjurés l’écrase des cris A bas le tyran ! et, toujours ainsi chaque fois qu’il voulait ouvrir la bouche. Probablement il n’avait pas prévu un si grand soulèvement de la part d’hommes qui deux jours auparavant semblaient encore à ses pieds. Il était atterré, mais luttait néanmoins avec un courage inutile. Attaqué par des gens dont beaucoup étaient méprisables, il l’était aussi par des républicains sincères et, de plus, abandonné par le groupe des plus purs montagnards, les Romme, les Ruhl, les Soubrany, etc., qui ne se joignirent pas à la meute, mais qui ne voyaient au bout de la victoire que la dictature et qui restèrent immobiles. Epuisé, le malheureux se tourna vers la Plaine : « C’est à vous, hommes purs, que je m’adresse, et non pas aux brigands ! » II était loin du jour où il les appelait les serpents du Marais. Mais la Plaine aussi était soulevée contre lui. Hors de lui, il cria à Collot d’Herbois, qui présidait : « Pour la dernière fois, président d’assassins, je te demande la parole ! » Garnier de l’Aube cria : « Le sang de Danton l’étouffé ! » Et toujours les mêmes clameurs terribles : « A bas le tyran ! » Une voix cria enfin : « L’accusation ! » Toute l’Assemblée se lève. Saint-Just, Couthon, Robespierre jeune, Lebas sont également décrétés. On entraîne les prisonniers à la prison du Luxembourg. On connaît assez tous les détails de cette tragédie. Enlevé par la Commune, qui se mit en insurrection, conduit à l’Hôtel de ville, Robespierre, cependant, toujours formaliste et peu propre à l’action, refusa de signer l’appel aux armes ; mais son parti agissait sans lui. En apprenant la rébellion, la Convention mit hors la loi tous les accusés et les membres de la Commune. Hanriot, commandant de la force année, et q’ui s’était joint aux robespierristes, fut arrêté, puis s’échappa, mais s’épuisait à rassembler des forces ; la majorité des sections se prononçait pour la Convention. L’Hôtel de ville fut attaqué dans la nuit. Robespierre alors, se voyant perdu, se tira, dit-on, un coup de pistolet qui lui fracassa la mâchoire. Selon une autre version, un jeune gendarme du nom de Merda, qui accompagnait le détachement conduit par le représentant Léonard Bourdon, pénétra dans le palais et brisa la mâchoire de Robespierre d’un coup de pistolet. La version du suicide est affirmée dans les mémoires de Barras. Commandant la force envoyée contre l’Hôtel de ville, il nie la relation posthume du gendarme Merda, qu’il traite de fable et dont il montre les invraisemblances. Selon lui, Robespierre s’était tiré le coup de pistolet au moment où Merlin de Thionville pénétrait le sabre à la main dans la salle des délibérations. Les médecins, dans leur rapport, auraient reconnu par la direction même du coup de pistolet qu’il avait dû se le tirer lui-même. On comprendra notre réserve à propos de ce problème si difficile à résoudre ; mais nous devions rapporter ce témoignage. Quoi qu’il en soit, Robespierre vaincu, pansé à la hâte, fut conduit le lendemain à l’échafaud avec vingt et un de ses amis, le 10 thermidor an II (28 juillet 1794). Le 29, autres exécutions de quatre-vingt-deux victimes, la presque totalité du conseil de la Commune. Une période nouvelle allait bientôt commencer et la plus triste de l’histoire révolutionnaire, la « réaction thermidorienne. »

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maximilien de Robespierre (1758-1794) – L’Incorruptible d’Arras & Maximilien de Robespierre sur wikipedia

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MAXIMILIEN DE ROBESPIERRE (1758-1794) – LE COMITE DE SALUT PUBLIC (2)

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Ni Robespierre, ni Danton, ni Marat n’avaient d’égaux quand « liberté, égalité ou la mort » se lisaient en lettres de sang sur toutes les bannières françaises ; ils étaient les premiers d’une aristocratie terrible, dont la livrée était teinte journellement par la hache du bourreau.

(Napoléon Bonaparte)

Elu précédemment accusateur public près le tribunal criminel du département de Paris, il avait pris part aux travaux préliminaires de cette magistrature nouvelle ; mais, au moment où elle allait entrer complètement en exercice, en avril 1792, il se démit de ces fonctions lucratives pour réserver tout son temps aux affaires publiques. Il avait d’ailleurs l’intention de fonder un journal, dont il commença en effet la publication en mai, sous le-titre du Défenseur de la constitution. Il était un peu tard pour défendre la constitution de 1791 ; mais, bien qu’il ne conservât sans doute que peu de foi dans l’institution monarchique, Robespierre, on le sait, n’aimait guère à se placer hors de la légalité. D’ailleurs, sa prudence et sa réserve ne l’empêchèrent point d’exposer des idées et des principes très élèves dans son journal (qui lui servit aussi dans sa guerre contre les girondins). Mais jusqu’au dernier moment, il s’attacha à se maintenir dans les limites légales. A la veille du 20 juin, il se montra, aux Jacobins, opposé au mouvement : « Rallions-nous autour de la constitution, disait-il ; je prends acte de ce que je me suis opposé à toutes les mesures contraires à la constitution. » A ce moment où la France était exposée aux plus grands périls, à cause de l’usage même que le roi faisait de la constitution, l’invoquer, la prendre pour arche de salut, n’était pas la marque d’une grande hardiesse polilique. C’est sans doute pour caractériser cette timidité d’esprit ou du moins ce manque d’audace pratique, que Danton disait plus tard en sa langue grassement familière : « Ce b…..-là n’est pas capable seulement de cuire un œuf ! » Robespierre ne joua non plus aucun rôle actif dans la grande journée du 10 août, qui sauva la France et la Révolution. Toutefois, avant cet événement, il s’était prononcé pour la déchéance du roi et pour la convocation d’une Convention nationale. Le 11, il fut adjoint par sa section (place Vendôme) aux commissaires qui composèrent ce qu’on a nommé la commune du 10 août. Il y siégea assidûment jusqu’au 20, jour où il fut nommé président de l’assemblée primaire de sa section. Elu membre du tribunal extraordinaire du 17 août, il refusa d’accepter ces fonctions. Quelques écrivains royalistes l’ont accusé d’avoir trempé plus ou moins directement dans les massacres de septembre. Mais il est tellement avéré qu’il fut absolument étranger à ces terribles exécutions, qu’une réfutation de cette inepte calomnie est inutile. Elu député de Paris à la Convention nationale, il fut également nommé par l’assemblée électorale du Pas-de-Calais. Par la constitution de son bureau, la grande Assemblée montra tout de suite qu’elle inclinait alors du côté des girondins. Le premier bureau fut, en effet, composé exclusivement de membres de ce parti. Le schisme politique qui séparait les républicains éclata violemment dès les premières séances. Des divers côtés volaient déjà les appellations meurtrières, également injustes et qui attestaient la profonde inimitié des partis. Presque aussitôt, les girondins accusèrent Robespierre d’aspirer à la dictature et de vouloir former avec Danton et Marat, une espèce de triumvirat. De plus, avec une violence plus qu’injuste, ils rejetaient sur les montagnards la responsabilité des massacres de septembre. Robespierre, non moins que Marat, fut l’objet de leurs attaques incessantes. Lasource, Rebecqui, Barbaroux, ressassèrent tour à tour cette vague et meurtrière accusation de projet de dictature ; Robespierre y répondit d’abord avec dignité et une modération relative, soit à la tribune de la Convention, soit dans ses Lettre à ses commettants, dont il commença la publication à cette époque pour remplacer son Défenseur de la constitution. Mais en même temps, il combattait vigoureusement ses ennemis, défendait contre eux Paris et la commune, s’opposait au projet de garde départementale présenté par Buzot, et contribuait à l’exclusion de Brissot de la société des Jacobins (il est du moins permis de le conjecturer). La guerre continua de part et d’autre avec le plus déplorable acharnement. Le 29 octobre 1792, après des attaques plus ou moins directes de Roland, de Guadet, de Lanjuinais, un enfant perdu de la coterie girondine, Louvet, l’auteur de Faublas, lancé par les Roland, vint lire à la tribune un acte d’accusation contre Robespierre, tissu de vagues dénonciations qui concluait à la nomination d’un comité d’examen de la conduite de Maximilien et à la mise en accusation immédiate de Marat. Le choix d’un tel accusateur, célèbre comme écrivain graveleux, était en lui-même assez malheureux. Suivant toutes les probabilités, il appartenait à Mme Roland, et les principaux girondins y furent étrangers. Robespierre, très habilement et pour laisser à l’opinion le temps de se prononcer, demanda quelques jours pour préparer sa défense. Il écrasa facilement son mince adversaire et, sur la proposition de Barère, la Convention écarta l’accusation par l’ordre du jour. La Gironde resta compromise de ces attaques inconsidérées et de cet échec. Elle n’en devint malheureusement que plus implacable, comme il arrive dans les luttes de parti. On sait que la Convention se consuma dans ces discordes intestines, qui bientôt divisèrent toute la France et qui finirent par entraîner la décadence et la ruine de la République. Lorsque la question du parti qu’il y avait à prendre à l’égard du roi fut posée devant l’Assemblée et devant le pays (3 décembre 1792), Robespierre développa son opinion avec une précision qu’il n’avait pas toujours. Il se prononça pour le jugement par la Convention et pour la mort. Il dit en substance : « Vous n’êtes point des juges, mais des hommes d’Etat; c’est moins une sentence que vous ayez à prononcer qu’une mesure de salut public à prendre. » II avait sur ce sujet l’opinion de la Montagne entière et de la plus grande partie de la France, à savoir que Louis XVI devait être puni pour ses trahisons, pour ses appels à l’étranger, pour ses manœuvres contre-révolutionnaires ; ses violations de la constitution et des lois ; puni pour le sang versé au Champ-de-Mars et au 10 août, pour les périls qu’il avait attirés sur la patrie ; qu’on devait enfin jeter sa tête aux rois de l’Europe comme une réponse à leurs attaques et à leurs hostilités. Il demandait d’ailleurs, comme il l’avait fait à la Constituante, l’abolition de la peine de mort pour lès délits ordinaires, mais il faisait exception pour ces grands crimes publics qui attirent sur une nation le fléau de la guerre étrangère et de la guerre civile ; en un mot, il invoquait la raison d’Etat. « Louis doit mourir, disait-il, parce qu’il faut que la patrie vive. Chez un peuple paisible, libre et respecté au dedans comme au dehors, on pourrait écouter les conseils qu’on vous donne d’être généreux. Mais un peuple à qui l’on dispute encore sa liberté, après tant de sacrifices et de combats, un peuple chez qui les lois ne sont encore inexorables que pour les malheureux, un peuple chez qui les crimes de la tyrannie sont des sujets de dispute, doit désirer qu’on le venge… » Dans le procès, il combattit vigoureusement l’appel au peuple, expédient imaginé par les girondins et qui pouvait allumer la guerre civile, et il vota pour la peine de mort, sans appel ni sursis. Il motiva son vote de la manière suivante : « … Je ne sais pas outrager la raison et la justice en regardant la vie d’un despote comme d’un plus grand prix, que celle des simples citoyens, et en me mettant l’esprit à la torture pour soustraire le plus grand des coupables à la peine que la loi prononce contre des délits beaucoup moins graves et qu’elle a déjà infligée à ses complices. Je suis inflexible pour les oppresseurs, parce que je suis compatissant pour les opprimés ; je ne connais point l’humanité qui égorge les peuples et qui pardonne aux despotes. Le sentiment qui m’a porté à demander, mais en vain, à l’Assemblée constituante l’abolition de la peine de mort est le même qui me force aujourd’hui à demander qu’elle soit appliquée au tyran de ma patrie et à la royauté elle-même dans sa personne. Je ne sais point prédire ou imaginer des tyrans futurs ou inconnus pour me dispenser de frapper celui que j’ai déclaré convaincu, avec la presque unanimité de cette assemblée….. Je vote pour la mort. » Ce fut lui qui fut chargé par la société des Jacobins de prononcer l’oraison funèbre du représentant Michel Le Peltier, assassiné par le garde du corps Pâris. A cette époque son autorité morale, qui grandissait de jour en jour à la Convention, était déjà prépondérante au puissant club de la rue Saint-
Honoré, qui donnait le mot d’ordre à plus de sociétés affiliées dans les départements ; immense corporation qui peuplait des siens les administrations, les municipalités, etc., disposait en beaucoup d’endroits des fonctions, avait une force incomparable. On conçoit quelle puissance réelle avait le chef d’une telle armée ; et Robespierre en devint non-seulement le chef, mais, pour ainsi dire, le prophète et le Dieu. Il appuya toutes les mesures répressives contre les émigrés et les prêtres rebelles, présenta quelques observations au projet d’établissement du tribunal révolutionnaire, mais n’eut d’ailleurs, quoi qu’on en ait dit, qu’une part indirecte à la création de cette redoutable juridiction. Il n’est pas douteux toutefois qu’il n’y ait donné son approbation, et ses critiques ne portaient que sur des points de détail. Au, reste, à cette époque, le sentiment des périls publics, les attaques journalières dont il était l’objet, les luttes qu’il avait soutenues avaient assombri son caractère, naturellement orgueilleux et concentré. M. Louis Blanc lui-même en convient : « A partir de ce moment, dit-il, l’humeur de Robespierre subit par degrés une altération que chacun remarqua et qui ne tarda pas à paraître sur son visage. Le tic nerveux auquel il était sujet se prononça de plus en plus ; son sourire devint un effort ; ses préoccupations intérieures se révélèrent chaque jour davantage dans l’inquiétude croissante de son regard, et à la douceur naturelle de sa physionomie s’associa insensiblement cette amertume qui, vers la fin, lui imprima quelque chose de sinistre. Et, en effet, son esprit, déjà ouvert aux noires visions, s’enfonça peu à peu dans la région des fantômes. Il crut apercevoir partout des conspirateurs et des traîtres. Doublement égaré par l’admiration excessive de ses séides et l’excessive animosité de ses ennemis, il en vint à s’identifier au peuple, à force d’orgueil, après s’être identifié au peuple à force de conviction ; et une fois sur cette pente dangereuse, devenu aussi implacable envers ses ennemis qu’il s’était montré implacable envers lui-même, il les poursuivit avec une haine d’autant plus terrible qu’il la jugea désintéressée, s’imaginant que c’était la patrie, la République, le peuple, qu’ils avaient voulu tuer dans sa personne, et ne s’apercevant pas jusqu’à quel point il devenait injuste à son tour. » Sous ces formes oratoires et à travers le fracas de ces antithèses, il y a un aveu d’autant plus intéressant à enregistrer, qu’il émane d’un admirateur enthousiaste de Robespierre. La trahison de Dumouriez fut une nouvelle occasion pour les partis d’échanger de mutuelles accusations. Précédemment, d’ailleurs, Maximilien avait à plusieurs reprises attaqué ce général, et cette fois ses soupçons étaient fondés, ses prévisions étaient justes. Où il s’égarait, bien évidemment, c’est quand il représentait les girondins comme ses complices. Ce qu’il y a seulement de très probable, c’est que ceux-ci comptaient sur l’épée du général pour les aider à réduire les sections parisiennes et la Montagne. Mais de part et d’autre on apportait les mêmes préventions aveugles les uns contre les autres. Lors des débats sur le projet de constitution (avril 1793), Robespierre y prit une part active. Il présenta aux Jacobins un projet de Déclaration des droits de l’homme, que la société adopta comme sien et qui est une œuvre fort remarquable. Il en donna également lecture à la Convention et recueillit de chaleureux applaudissements. Plusieurs autres discours qu’il prononça sur le même sujet, et qui étaient en désaccord sur des points importants avec le projet ébauché de la commission (girondine), furent accueillis avec la même faveur. Mais bientôt l’œuvre pacifique de la constitution fut interrompue par de nouvelles discordes. On sait comment se termina cette crise funeste : par le soulèvement de Paris et la chute des girondins qui, si souvent eux-mêmes, avaient réclamé avec acharnement la proscription de leurs adversaires. Robespierre n’eut point de part directe à cette insurrection des 31 mai-2 juin 1793 ; mais il est hors de doute qu’il avait contribué à la préparer par ses discours et qu’il en approuva les résultats. Il appuya vigoureusement de sa parole les mesures proposées le 31 mai à la Convention par les autorités constituées de Paris, au nom des sections ; tout son rôle se borna là. Il ne figura dans aucun conciliabule, ni à l’Evêché, ni à la Commune, dans aucune des réunions où fut préparé l’événement. S’il a donné son assentiment à la mutilation de l’Assemblée, il ne faut pas oublier que toute la Montagne et Paris entier en ont fait autant, entraînés par une nécessité terrible, et que cette funeste scission avait été rendue inévitable par les continuelles agressions de la Gironde, qui eussent perdu la République et qui rendaient tout gouvernement impossible. Couthon et Saint-Just, qui faisaient partie du comité de constitution, firent passer quelques-unes des idées de Robespierre dans la constitution de 1793. Lui-même, dans le cours de la discussion, fit adopter plusieurs modifications importantes ; mais le nouveau pacte social fut loin d’être son œuvre personnelle, comme quelques-uns l’ont répété. Son autorité dans la Convention n’en était pas moins fort considérable, et la disparition des principaux girondins, n’avait fait que l’augmenter. Beaucoup même le suivaient, l’appuyaient sans l’aimer. Sa roideur, sa sécheresse éloignaient de lui ; mais son austérité, son intolérance puritaine, l’incontestable sincérité de ses convictions imposaient la déférence, sinon l’enthousiasme et la chaude sympathie que Danton faisait naître autour de lui. En outre, sa position de chef réel des sociétés jacobines le rendait très fort. On commençait à le craindre ; les ambitieux, les prudents et les habiles se serraient autour de lui ; sans autre titre que celui de député, il devenait peu à peu le dictateur de l’opinion. Le 26 juillet (1793), il fut appelé au comité de Salut public, un an presque jour pour jour avant sa proscription. Que d’événements dans cette année, au milieu des crises les plus violentes et les plus périlleuses où jamais nation ait été plongée ! A ce moment, le comité n’était pas encore passé à l’état de gouvernement; le pouvoir exécutif était encore entre les mains des ministres. Le 1er août, Danton proposa d’ériger le comité en gouvernement provisoire ; mais Robespierre demanda et fit voter l’ajournement de cette proposition, se fondant sur la nécessité de ne pas paraliser la puissance executive en en modifiant trop brusquement l’organisation. On sait quelles étaient alors les formidables difficultés que la République avait à vaincre : l’insurrection fédéraliste, la rébellion vendéenne, la révolte de Lyon, la défection de Toulon, la crise des subsistances, des trahisons et des complots sans cesse renaissants, l’Europe entière à combattre, etc. Jamais une nation n’avait été si près de sa, ruine. Dans une situation aussi désespérée, il y avait quelque courage à accepter le fardeau du pouvoir, et il ne pouvait être exercé qu’avec la plus indomptable énergie. Robespierre eut part à toutes les mesures de salut public, à l’établissement du gouvernement révolutionnaire, à tous les actes de la Terreur. Quoi qu’on en ait dit, il n’a pas plus contribué que ses collègues, à ériger ce régime, que nous n’avons pas à juger ici, en système de gouvernement; et même, dans les premiers temps, il fit quelques efforts pour maintenir un certain équilibre, pour contenir les révolutionnaires ardents, les enragés, comme on disait alors, en même temps que les royalistes et les modérés, pour introniser enfin cette politique de bascule qui a été le programme de tant d’hommes d’Etat dont elle n’a pas empêché la chute. Il n’a donc pas établi la Terreur, comme le veut la légende ; mais il est non moins incontestable qu’il ne tarda pas à s’en servir contre ses ennemis, qui lui semblaient autant d’ennemis publics. Ces ennemis, dantonistes, hébertistes et autres, il ne les attaquait encore que par de vagues et meurtrières accusations, soit aux Jacobins, soit à la tribune de la Convention ! Avec son ascendant, cela suffisait déjà pour les mener fort loin. Etre désapprouvé, accusé par le pur, l’incorruptible Maximilien, c’était une espèce d’excommunication ; bientôt même ce sera comme une condamnation anticipée. Toutefois, dans la séance de la Convention du 3 octobre, il s’opposa à la mise en accusation des 73 représentants incarcérés pour avoir signé la protestation contre le 31 mai. Des historiens royalistes, comme M. de Barante, ont, il est vrai, prétendu que cette conduite lui était inspirée par la prévision qu’il aurait un jour besoin des votes de la Plaine, de l’appui du parti modéré ; mais tout indique qu’il a plutôt obéi à uu sentiment d’humanité et de modération. Au comité de Salut public, Robespierre formait, avec Couthon et Saint-Just, une sorte de triumvirat d’amitié, dans lequel on finit par soupçonner un triumvirat d’ambition. On les nommait, avec plus ou moins d’exactitude, les « gens de la haute main. » Les autres membres, Carnot, Lindet, Prieur, étaient les travailleurs, tout absorbés dans les immenses labeurs de la guerre, des subsistances, transports, administration, correspondance, etc. Maximilien, tout en prenant part aux travaux ou du moins aux délibérations de ses collègues, était surtout chargé des questions d’ensemble, des rapports avec les corps administratifs et les autorités constituées, de certains exposés législatifs, enfin des hautes questions politiques et sociales soumises à la Convention. Plus tard, un bureau de police générale ayant été créé au Comité pour surveiller les fonctionnaires et examiner les dénonciations qui abondaient chaque jour, la direction de ce bureau avait été confiée à Saint-Just, qui, souvent en mission, était remplacé par Robespierre. Toutes ces attributions donnaient à celui-ci une grande puissance, non pas dictatoriale, comme on l’a dit, mais bien souvent prépondérante, cela est incontestable. Ce qu’il y a de certain, c’est que ses collègues finirent par surnommer entre eux ses deux disciples et lui les triumvirs. Au comité de Sûreté, il avait deux hommes influents entièrement à lui, le peintre David et Lebas. Toutes les administrations, d’ailleurs, étaient peuplées de ses créatures ou d’hommes placés par ses amis. Cette influence qui s’étendait dans tous les sens, cette autorité qu’il avait partout n’était, dit-on, que l’ascendant de la vertu. Cela est possible, nous ne discutons pas, bien que les chefs de parti soient ordinairement entourés de plus d’ambitieux que de dévoués ; mais, en tout état de cause, il n’en est pas moins vrai qu’il devenait de plus en plus un gouvernement, un chef d’Etat, ce que ses ennemis ont nommé un « tyran » dans la langue énergique de l’époque. Ajoutons que les commissaires du comité de Salut public envoyés aux armées et dans les départements, et spécialement les hommes de Robespierre, semblaient avoir et exerçaient en effet une autorité plus haute que les simples représentants en mission, qui s’en plaignirent plus d’une fois. Il suffit de rappeler les missions de Robespierre jeune, de Couthon, de Saint-Just et Lebas, de Jullien de Paris, etc., qui d’ailleurs montrèrent une certaine modération, peut-être calculée. En novembre 1793, le mouvement qui se produisit dans presque toute la France contre le culte catholique, et qui non-seulement répondait à la Vendée, à la guerre des prêtres contre la République, mais encore qui était la Révolution même, la pensée philosophique du XVIIIe siècle, la révolte contre la tutelle sacerdotale et l’Église du moyen âge, ce mouvement fournit à Robespierre l’occasion de frapper ceux qu’il nommait les ultrarévolutionnaires, les exagérés. Les communes, des municipalités avaient pris l’initiative. Paris reprit l’œuvre et donna la grande impulsion. Cloots, Chaumette, les sections, la Commune s’y mirent avec une passion extraordinaire. L’évêque de Paris, Gobel, vint à la tête de son clergé, à la barre de la Convention, abdiquer ses fonctions épiscopales et sa qualité de prêtre ; les églises furent transformées en temples de la Raison ; partout les prêtres abjuraient par milliers ; les municipalités envoyaient les vases sacrés à l’Assemblée pour être convertis en monnaie ; des fêtes à la Raison étaient célébrées dans toute la France ; on renversait les images, on brisait les vieux fétiches, on punissait la Vendée sur les statues des saints ; partout le peuple rejetait violemment le joug des vieilles croyances, sortait de l’Eglise de servitude, accomplissait le vœu des philosophes. Les représentants en mission dans les départements s’associaient partout à ce mouvement, que la Convention vit d’un œil favorable et qu’elle encouragea par ses applaudissements presque unanimes. Nombre de ses membres, évèques constitutionnels, ministres protestants, simples prêtres se démirent avec enthousiasme de leurs fonctions sacerdotales. Le prudentissime abbé Sieyès lui-même crut nécessaire de renier la foi que personne ne lui supposait. Enfin, l’Assemblée se rendit en corps à Notre-Dame (10 novembre) pour assister à la fête de la Raison, et le 16, sur la proposition de Cambon, elle décida que les églises, devenant la propriété des communes, serviraient spécialement d’asile aux indigents. Eh bien ! et c’est ici qu’éclaté la puissance réelle de Robespierre, contre l’immense majorité de la Convention, contre la presque totalité des révolutionnaires, contre une grande partie du peuple, il entreprit de faire avorter ce mouvement, qui paraissait irrésistible, et il n’eut qu’un mot à dire pour obtenir ce résultat. Outre qu’il détestait tous ceux, qui y avaient pris part, les uns parce qu’ils le dépassaient, les autres parce qu’ils échappaient a son influence ou qu’ils l’avaient combattu, ou par d’autres raisons toutes personnelles, il avait encore d’autres motifs puisés dans ses convictions philosophiques. Disciple exclusif de Rousseau, il avait comme hérité de ses haines, de ses misanthropies, de ses amertumes, en même temps que de ses idées. La profession de foi du vicaire savoyard, le déisme de l’Emile étaient pour lui des articles de foi ; ceux qui ne les acceptaient pas aveuglément étaient des matérialistes abjects, sectaires du philosophisme, athées, contempteurs de la vertu, enfin corrupteurs du peuple, factieux. Son imagination était tellement montée sous ce rapport, il ressentait tellement lui-même les haines personnelles de Jean-Jacques, qu’il avait fait enlever de la salle des Jacobins la buste d’ Helvétius. Rousseau était à lui seul la doctrine, la politique, la morale; il était l’Eglise, il était l’unique et suffisait à la Révolution ; ses théories devenaient une religion d’Etat. Et voyez comme ses adversaires furent frappés en la personne de leurs disciples : Camille Demoulins expie pour Voltaire, Chaumette pour Diderot, Danton pour Helvétius, Cloots pour d’Holbach ! Ajoutons que Robespierre, comme nous l’avons déjà dit, voulait à tout prix, soit par tendance naturelle, soit par tactique instinctive, ménager ce qui restait de l’ancien culte et de l’ancien clergé. Cela était plus près de ses idées que le rationalisme pur, et il était bien assuré d’y trouver un appui pour l’établissement de son déisme. Enfin il était choqué, lui, révolutionnaire classique, officiel, pour ainsi dire académique, des saturnales de ces révolutionnaires nouveaux, qui portaient sans trembler une main hardie sur les vieux autels et renversaient les idoles de pierre et de bois. Il se scandalisa, s’épouvanta de ce que les réformés du XVIe siècle avaient vu sans se troubler et même avec joie ; et dès lors, il employa toute sa puissance révolutionnaire contre ce développement logique de la Révolution et contre les efforts du peuple pour sortir de la vieille Eglise. Il eut ainsi la triste gloire de sauver ce qui était l’essence même de la contre-révolution et d’être lui-même le précurseur du concordat. Toute sa tactique fut de représenter ce mouvement comme une atteinte à la liberté des cultes, comme étant de nature à créer des embarras à la République. De là à en considérer les auteurs comme des ennemis publics, des conspirateurs et des traîtres, il n’y avait qu’un pas. Il le franchit sans embarras dans l’entraînement de sa passion. Sa colère se manifesta d’abord par quelques paroles pleines d’aigreur à Anacharsis Cloots. Peu de jours après, il hasarda quelques vagues allusions dans un grand rapport sur la situation de la République, présenté au nom du comité de Salut public. Puis, dans un discours aux Jacobins, le 1er frimaire an II (21 novembre 1793), il se découvrit tout à fait, s’éleva contre les persécutions dont le culte et ses ministres étaient l’objet (pas un prêtre n’avait été touché), invoqua la liberté des cultes, déclara que celui qui voulait empêcher de dire la messe était plus fanatique que celui qui la disait, enfin à travers toutes sortes de généralités oratoires le plus souvent à côté de la question, il ne manqua pas de représenter, par des allusions transparentes, les promoteurs du mouvement comme de faux patriotes et des agents de contre-révolution. Son pharisaïsme éclatait ça et là par des phrases significatives : « L’athéisme est aristocratique… Le peuple, les malheureux m’applaudissent ; si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les coupables… » Enfin, il conclût en proposant à la société de passer tous ses membres à un scrutin épuratoire et de chasser tous les « agents de l’étranger » qui se seraient introduits dans son sein. Les jacobins applaudirent et votèrent ce que voulait le maître. Cependant, ils étaient si peu préparés à cette inarche rétrograde, qu’ils venaient précisément de porter à la présidence Anacharsis Cloots. Cette espèce de manifeste de Maximilien eut un effet considérable, jusqu’à’ entraîner Danton, athée notoire, mais qui déjà fléchissait et qui d’ailleurs avait été mordu par Hébert. D’un grand sérieux, il s’éleva à la Convention contre les « mascarades antireligieuses » ( que présidaient cependant une foule de représentants en mission) ; puis, flattant la manie de Robespierre, demanda des fêtes publiques dans lesquelles on offrirait de l’encens à l’Etre suprême, au Maître de la nature ; « car, dit-il, nous n’ayons pas voulu anéantir la superstition pour établir le règne de l’athéisme. » La « mascarade » était précisément que lui, Danton, prononçât de telles paroles, auxquelles évidemment il ne croyait pas. Un peu plus tard, Camille Desmoulins sera pris, lui aussi, du même zèle conservateur, et tout en se moquant du catholicisme, percera de ses flèches aiguës ceux, qui veulent le supprimer. Ces complaisances des dantonistes, qui, d’ailleurs, avaient des griefs particuliers contre ceux qu’on nommait les ultras, ces complaisances un peu trop serviles ne les sauvèrent pas, comme on sait, de l’échafaud. Cependant, Robespierre poursuivait avec son opiniâtreté habituelle sa guerre contre les exagérés, au comité, aux Jacobins, dans la Convention, jusque dans ses discours et rapports essentiellement politiques, il continua à déclamer contre les extravagances du pldlosophisme, à représenter follement les nouveaux réformateurs comme les agents soldés de l’étranger. Dans les départements, les représentants en mission continuaient à patronner la déprètrisation; mais à Paris, sous l’œil de l’incorruptible, le mouvement s’arrêta ; Hébert et Chaumette eux-mêmes baissèrent la tête. L’étonnant pouvoir de cet homme, qui n’est pas sans analogie avec celui de Calvin à Genève, n’avait jamais mieux éclaté ; il avait intimidé jusqu’à Danton ! Nous avons dit plus haut que Maximilien avait proposé un scrutin épuratoire aux Jacobins, li fut nommé lui-même membre de la commission d’épuration avec quelques autres sociétaires peu influents. Il défendit Danton, Desmoulins, dont il avait besoin à cette heure, et même Barère, dont la souplesse était utile ; mais il attaqua avec une extrême violence et avec une mauvaise foi insigne Cloots et le fit épurer, c’est-à-dire rejeter de la redoutable société. Cette espèce d’excommunication était un premier pas vers l’échafaud. Cloots avait été l’un des promoteurs du mouvement contre le-culte. Quelques jours plus tard, Robespierre l’attaqua non moins violemment à la Convention. C’était décidément le vouer à la mort. Dans sa marche difficile entre le modérantisme et l’exagération, Robespierre oscilla souvent, suivant les besoins de sa politique, déroutant ainsi ses disciples fidèles, et même il s’allia un moment, plus ou moins directement, avec les hëbertistes, qu’il allait frapper. La publication du Vieux cordelier, où Desmoulins attaquait si visiblement le gouvernement révolutionnaire et demandait un comité de clémence, le rejeta à gauche.il réclama, lui, un comité de justice, ce qui d’ailleurs, dans la situation, était plus politique. Il défendit dédaigneusement la personne de Camille, aux Jacobins, mais en demandant que ses numéros fussent brûlés. Le lendemain (8 janvier) il attaqua violemment Fabre d’Eglantine, un dantoniste, qui fut arrêté quelques jours après. Puis, comme pour se défendre de partialité contre les indulgents, il prêta les mains (cela n’est pas douteux) à l’arrestation de Roux, Varlet et Leclerc, tribuns de quartier, de ceux qu’on nommait les enragés, en même temps qu’il couvrait de sa protection Vincent et Ronsin, deux hébertistes ; et tout cela en quelques jours, sans qu’on pût bien discerner la ligne précise qu’il suivait. Peut-être avait-il quelque velléité de concilier, de rapprocher les partis qui divisaient la République ; mais le plus probable, c’est qu’il flottait d’une heure à l’autre au gré de ses incertitudes et de ses passions.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maximilien de Robespierre (1758-1794) – La Terreur MontagnardeMaximilien de Robespierre sur wikipedia

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MAXIMILIEN DE ROBESPIERRE (1758-1794) – L’INCORRUPTIBLE D’ARRAS (1)

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C’était un fanatique, un monstre ; mais il était incorruptible et incapable de voter ou causer la mort de qui que ce fût par inimitié personnelle ou par désir de s’enrichir. C’était un enthousiaste, il croyait agir selon la justice, et il ne laissa pas un sou après sa mort.

(Napoléon Bonaparte)

ROBESPIERRE (Maximilien-Marie-Isidore DE), né à Arras le 6 mai 1758, décapité le 9 thermidor an II (28 juillet 1794). Dans la préface de la nouvelle édition de son Histoire de la Révolution, M. Michelet, qui, on le sait, n’est pas fort tendre pour le célèbre conventionnel et qui lui donne le même nom que les thermidoriens, le Tyran, dit de lui : « Son histoire est prodigieuse bien plus que celle de Bonaparte. On voit bien moins les fils et les rouages, les forces préparées. Ce qu’on voit, c’est un homme, un petit avocat, avant tout homme de lettres (et il le fut jusqu’à la mort). C’est un homme honnête et austère, mais de piètre figure, d’un talent incolore, qui se trouve un matin soulevé, emporté par je ne sais quelle trombe. Rien de tel dans les Mille et une nuits. En un moment il va bien plus haut que le trône. Il est mis sur l’autel. Etonnante légende ! » Le problème de cette vie, c’est, en effet, cette puissance énorme, cette autorité presque théocratique acquise avec des moyens relativement médiocres, ou du moins qui n’étaient pas en rapport avec le résultat obtenu. Nous n’avons pas la prétention de résoudre de telles questions dans une simple notice biographique, pas plus que la présomption de les trancher dogmatiquement. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de serrer de près les faits, d’en étudier l’enchaînement et la portée autant que nous le permet notre cadre, et d’apporter dans cette étude, sinon la sèche impartialité de l’analyste, au moins l’indépendance d’esprit et la bonne foi. Le lecteur voudra bien nous pardonner nos erreurs d’appréciation, en faveur de notre intention sincère de ne point tomber volontairement dans le système et le parti pris. D’après une tradition assez répandue, la famille de Robespierre serait d’origine irlandaise, et elle se serait établie en Artois dans le XVIe siècle. Il en est même qui donnent à son nom une origine tout anglaise (Robert’s Peter, Pierre, fils de Robert). Toujours est-il que, dès le commencement du XVIIe siècle, on voit des Robespierre établis comme notaires à Carvin, entre Lille et Arras. Ils exercèrent le notariat de père en fils. Au XVIIIe siècle, une branche vint se fixer à Arras. C’est de cette branche que sortit Maximilien. Bien que la famille ait eu autrefois des armoiries, elle n’était pas d’origine nobiliaire ; mais elle avait acquis, par les fonctions remplies, le rang de petite noblesse de robe. Le père et le grand-père de Maximilien signaient le plus souvent Derobespierre. On sait d’ailleurs que la particule, même séparée, n’impliquait pas nécessairement la noblesse. Mais ces détails ont peu d’importance. Le père de celui qui devait rendre ce nom si célèbre, Maximilien-Barthélemy-François Derobespierre, avocat au conseil d’Artois, avait épousé Jacqueline-Marguerite Carrault, fille d’un brasseur d’Arras, qui lui donna quatre enfants et mourut au moment où l’aîné, Maximilien, n’avait encore que sept ans. Désespéré, le père cessa de plaider, abandonna les affaires, voyagea en Angleterre et en Allemagne et mourut, à ce qu’on croit, à Munich. Cette famille d’orphelins fut recueillie par de grands parents. L’aîné fut placé au collège d’Arras. Cet enfant, destiné à une célébrité si orageuse et qui débutait dans la vie parla tristesse, était un écolier doux, timide, appliqué, et dont la passion favorite était d’élever des oiseaux. L’abbé de Saint-Waast lui fit donner une des bourses dont il disposait au collège Louis-le-Grand, à Paris (1770). Pendant les longues années de ses études, il se montra ce qu’on appelle un élève modèle, et son nom retentissait chaque année dans les concours universitaires. Orphelin, boursier, tenu pour ainsi dire de réussir pour contenter ses protecteurs, il fit de bonne heure l’apprentissage du labeur soutenu, de l’effort patient, de la persévérance obstinée dans le travail. Au sortir du collège (où il avait eu pour condisciples Camille Desmoulins et Fréron), il fit son droit, toujours sous le patronage et aux frais de Louis-le-Grand (c’était sa prérogative de boursier), qui lui accorda en outre, à la fin de ses études, une gratification de 600 livres pour « ses talents éminents, sa bonne conduite pendant douze années et ses succès. » II travailla ensuite quelque temps dans une étude de procureur (où il eut Brissot pour maître clerc) et alla en exercer à Arras la profession d’avocat. Nourri des philosophes, surtout de Mably, et plus encore de Rousseau, qu’il avait visité à Ermenonville, dans une de ses courses d’étudiant, et dont il resta toujours le disciple, il semblait plus fait pour les généralités et les abstractions que pour les subtilités de la chicane. Cependant il réussit dans sa profession et conquit rapidement une place honorable au barreau d’Arras. Ses devoirs professionnels, dans cette vie monotone de la province, lui laissaient encore le loisir de s’occuper de littérature. Il se fit admettre dans une société à la fois poétique et pastorale, qui se réunissait sous des berceaux de rosés, qui avait pris la rosé pour emblème, et qu on nommait pour cela les Rosati. Il s’y rencontra avec Carnot, alors en garnison à Arras, et rima comme lui de petits vers galants et bachiques, dans le goût du temps. Il concourut aussi pour l’éloge de Gresset, proposé par l’Académie d’Amiens (1785), puis pour un sujet plus grave, la réversibilité du crime, la flétrissure des parents du criminel ; envoya des vers aux Jeux floraux de Toulouse, etc. Tout cela est faiblement écrit et d’une sentimentalité fade. On en a souvent reproduit des fragments ; ces citations n’auraient que peu d’intérêt pour le lecteur, et nous nous bornerons au madrigal suivant, adressé à une darne d’Arras : Crois-moi, jeune et belle Ophélie, Quoi qu’en dise le monde et malgré ton miroir, Contente d’être belle et de n’en rien savoir, Garde toujours ta modestie. Sur le pouvoir de tes appas Demeure toujours alarmée ; Tu n’en seras que mieux aimée Si tu crains de ne l’être pas. Cependant, à côté de ces fadaises qui étaient la monnaie courante de la littérature d’alors, on doit signaler, dans quelques-uns des plaidoyers et mémoires académiques de Robespierre, des idées élevées, philosophiques, inspirées de Montesquieu, de Rousseau et de tous les penseurs du siècle. Il avait été reçu de l’Académie d’Arras, dont il fut nommé directeur en 1789, et aux travaux de laquelle il prenait une part fort active. Il était donc à cette époque un des hommes les plus connus et les plus considérés de sa province. Lors de la convocation des états généraux, il publia une Adresse à la nation artésienne relative à la nécessité de réformer les états d’Artois. Cette publication, suivie de quelques autres, augmenta sa notoriété et le désigna aux suffrages de ses concitoyens. Nommé l’un des commissaires pour la rédaction des cahiers, il fut ensuite élu député du tiers aux états généraux. Il avait alors trente et un ans. Dans les débats pour la réunion des ordres, il prit plusieurs fois la parole ; une fois, notamment, de la manière la plus heureuse : L’archevêque d’Aix, pour détourner l’attention de la grande question du vote en commun, était venu inviter insidieusement le tiers à s’occuper de la misère du peuple des campagnes. Robespierre répondit que, si le clergé songeait sincèrement à soulager les maux du peuple, il n’avait qu’à se réunir aux députés des communes pour se concerter sur les mesures à prendre. « Allez dire à vos collègues, ajouta-t-il, qu’ils ne retardent pas plus longtemps nos délibérations par des délais affectés. Ministres de la religion, qu’ils imitent leur maître et renoncent à un étalage de luxe blessant pour l’indigence. Renvoyez vos laquais orgueilleux, vendez vos équipages superbes, vos meubles somptueux et convertissez ce superflu en aliments pour les pauvres » La justesse et l’à-propos de cette réplique lui méritèrent l’approbation et l’attention de l’Assemblée. Cependant, dans cette première période il ne joua qu’un rôle effacé, il avouait même qu’il n’abordait la tribune qu’en tremblant. En outre, sa timidité, sa roideur, sa physionomie peu expressive ne prévenaient pas eu sa faveur, n’attiraient pas l’attention. Les journaux, la plupart du temps, ne rapportaient pas ses paroles ou estropiaient son nom : on l’appelait Robert-Pierre, Raberspierre, etc. Même les secrétaires de l’Assemblée lui infligeaient cette erreur humiliante. Après la prise de la Bastille, il fut du nombre des députés qui réclamèrent l’organisation immédiate de la garde nationale, prit souvent la parole pendant la discussion de la Déclaration des droits, en faveur de la liberté individuelle, de la liberté de la presse, de la liberté religieuse ; soutint énergiquement contre la commission que c’était à la nation à établir l’impôt, non à le consentir ; se prononça contre le veto royal, parla ou vota enfin dans toutes les questions comme ses collègues de l’extrême gauche et se montra même souvent plus radical que la plupart d’entre eux. Seul ou appuyé, il suivait sa voie, toujours dans la même direction. Au lieu de la marche tortueuse de Mirabeau, il représentait la ligne droite, inflexible ; beaucoup le tenaient pour un utopiste, et il l’était en effet sur plusieurs questions ; en croyant suivre inflexiblement la ligne des principes, il lui arrivait facilement de s’égarer dans les systèmes, dans les vagues généralités philosophiques ou morales. Cela tenait à son éducation, et plus encore à la nature de son esprit, trop enclin au dogmatisme, tranchons le mot, au pédantisme sentencieux. On a trop répété que l’Assemblée riait de lui, de ses discours et de ses théories. Ce qui est vrai, c’est que sa parole excitait souvent les murmures de la droite et qu’il n’était pas toujours soutenu suffisamment par la gauche. Il arriva même, en effet, qu’il provoqua l’hilarité. Une fois, entre autres, qu’il s’obstinait à parler inutilement sur une question tranchée et d’ailleurs sans importance, l’Assemblée, obsédée, refusa de l’écouter ; il eut beau s’obstiner, il ne put prononcer que quelques mots de protestation. Maury, l’insolent spadassin de parole, saisit l’occasion pour provoquer la bonne humeur de l’Assemblée en demandant l’impression du « discours de M. de Robespierre. » Sans doute, en présence de tant d’orateurs éminents, il paraissait pâle ; on ne voyait guère en lui qu’un avocat de province, capable et laborieux, mais de peu de souffle et de solidité. Les Actes des apôtres, journal royaliste, l’appelaient la Chandelle d’Arras et se moquaient de lui avec autant d’esprit que de mauvaise foi. Mais beaucoup de ceux qui le combattaient étaient frappés de sa passion sincère et de sa rigidité. On sentait là quelqu’un. Mirabeau, dans tout l’éclat de sa puissance, était loin de le dédaigner ; il disait de lui : « Il ira loin, car il croit tout ce qu’il dit. » II eût pu ajouter qu’il croyait en lui-même, en ses idées, en son génie. Cette imperturbable confiance, cette religion qu’il avait pour sa personne, pour ses théories, nous dirions presque pour son infaillibilité, contribuait à lui donner la dignité du caractère et de la conduite, mais aussi à surexciter son orgueil naturel. Quoi qu’il en soit, son rôle dans la Constituante ne fut pas sans éclat. Parfaitement monarchiste alors, il n’en concourut pas moins à l’énervation de la monarchie, à la destruction de l’ancien régime et de la barbarie, au triomphe de la cause révolutionnaire et de la civilisation. Au 5 octobre, il prit deux fois la parole pour appuyer Maillard, l’orateur des femmes, parla avec énergie contre la loi martiale, contre le marc d’argent, contre la distinction des citoyens actifs et passifs, réclama le suffrage universel, l’élection des juges par le peuple (pour remplacer les parlements), l’admission des juifs et des comédiens aux droits civils et civiques et commença, à la fin de 1789, à jeter aux Jacobins les fondements de cette influence qui devint plus tard exclusive et souveraine. Sa popularité grandissait, pendant que celle des premiers acteurs de la Révolution pâlissait visiblement. On voyait en lui un homme austère, uniquement attaché aux principes, et déjà Marat l’avait surnommé l’Incorruptible. A cette époque, il rompit avec les tribuns équivoques, les Lameth et autres : « Libre des hommes d’expédient, dit M. Michelet, il se fit l’homme des principes. Son rôle fut dès lors simple et fort. Il devint le grand obstacle de ceux qu’il avait quittés. Hommes d’affaires et de parti, à chaque transaction qu’ils essayaient entre les principes et les intérêts, entre le droit et les circonstances, ils rencontrèrent une borne que leur posait Robespierre, le droit abstrait, absolu. Contre leurs solutions bâtardes, anglo-françaises, soi-disant constitutionnelles, il présentait des théories, non-spécialement françaises, mais générales, universelles, d’après le Contrat social, l’idéal législatif de Rousseau et de Mably. Ils intriguaient, s’agitaient, et lui restait immuable. Ils se mêlaient à tout, pratiquaient, négociaient, se compromettaient de toute manière ; lui, il professait seulement. Ils semblaient des procureurs, lui un philosophe, un prêtre du droit… Témoin fidèle des principes et toujours protestant pour eux, il s’expliqua rarement sur l’application, ne s’aventura guère sur le terrain scabreux des voies et moyens. Il dit ce qu’on devait faire, rarement, très-rarement comment on pouvait le faire. C’est là pourtant que le politique engage le plus sa responsabilité, là que les événements viennent souvent le démentir et le convaincre d’erreur. » Depuis l’installation de l’Assemblée à Paris, Robespierre vivait dans un petit logement, rue de Saintonge, qu’il habita d’octobre 1789 jusqu’en juillet 1791. Sa vie était fort modeste ; il allait à pied, dépensait trente sous pour ses repas, et sur ses honoraires de député (18 livres par jour) il prélevait un tiers pour sa sœur Charlotte, qui habitait encore Arras, et une autre part pour une personne qui lui était chère. Il n’avait pas de besoins, vivant tout entier de passions intellectuelles, et sa plus grande dépense était pour sa toilette ; car ce révolutionnaire, ce philosophe et ce Spartiate était extrêmement soigné, élégant même dans son costume. En pleine Terreur, il avait conservé l’usage de la poudre ; il monta poudré à la guillotine. Jamais il ne mit le bonnet rouge. Extérieurement, il était resté un homme de l’ancien régime, glacé, académique et d’une morgue un peu sèche. Il n’avait aucun des dehors de l’homme populaire et du tribun. Dans le cours de l’année 1790, Robespierre prononça près de quatre-vingts discours à l’Assemblée, sans parler de ses prédications aux Jacobins, où il était extrêmement assidu, parlant, discutant laborieusement, toujours et sur toute question. C’est dans cette assiduité, cette persévérance, cette conscience au travail et cette persistance de volonté, non moins que dans sa probité politique et l’austérité de son caractère, qu’il faut rechercher les causes de l’autorité morale qu’il sut conquérir. Outre les Jacobins, cette grande force révolutionnaire, il ne dédaigna pas de prendre (indirectement) pour point d’appui le clergé. Elevé lui-même par le clergé, disciple de Rousseau et spiritualité sentimental, moraliste et censeur assez intolérant, il avait le tempérament prêtre, suivant l’expression très juste d’un historien. Tout en déclamant d’une manière générale contre la « superstition » il rendit plus d’un service aux prêtres, et sous ce rapport il n’était pas fils du XVIIIe siècle. En mai 1790, il fit la proposition d’autoriser leur mariage et reçut, à ce sujet, de milliers d’ecclésiastiques des lettres de remerciment, des poèmes en toutes les langues, même en hébreu. Il les défendit (au nom de la liberté) contre les girondins, les dantonistes, les hébertistes, enfin contre tous les grands partis révolutionnaires. Il réclama des pensions pour les vieux prêtres (16 juin 1790), plaida pour certains ordres religieux que l’Assemblée avait rangés parmi les ordres mendiants (16 septembre), s’opposa aux mesures de sévérité proposées contre les prêtres qui prêchaient la guerre civile (19 mars 1791), parla et écrivit plus tard (décembre 1792) contre la suppression des traitements ecclésiastiques ; enfin, comme nous le verrons plus bas, eu poussant à l’échafaud ceux qui avaient commencé la grande opération de l’élimination du catholicisme, il fut vraiment l’un des restaurateurs de la religion, l’un des précurseurs du concordat. Sur les autres questions, d’ailleurs, il demeurait fidèle aux principes de la Révolution. Il réclama le jury en toutes matières, revint en toute occasion sur l’accession de tous les citoyens aux droits civiques, sans condition de cens ; se prononça contre le projet (soutenu par Mirabeau) d’attribuer au roi le droit de paix et de guerre, fut nommé l’un des secrétaires de l’Assemblée (juin 1790), combattit encore Mirabeau en diverses circonstances, défendit Camille Desmoulins contre Malouet, qui demandait des poursuites contre le hardi journaliste ; appuya vigoureusement la demande de suppression des parlements et fut nommé, par les électeurs de Versailles, président du tribunal du district. Cette nomination inattendue montre bien quelle était déjà sa notoriété. Il avait, paraît-il, l’intention d’aller occuper ce siège à la fin de la session ; mais les événements de la Révolution l’obligèrent à rester perpétuellement sur la scène et ne lui permirent pas de remplir ces paisibles fonctions. Peu de temps auparavant, un homme, qui devait être son disciple le plus ardent, se donna à lui spontanément en lui écrivant une lettre restée célèbre : « Vous qui soutenez la patrie chancelante contre le torrent du despotisme et de l’intrigue, vous que je ne connais, comme Dieu, que par des merveilles, je m’adresse à vous….. Je ne vous connais pas, niais vous êtes un grand homme. Vous n’êtes pas seulement le député d’une province, vous êtes celui de l’humanité et de la République. » Ce correspondant enthousiaste était un jeune homme du nom de Saint-Just, qui va bientôt apparaître sur la scène de la Révolution. Après la mort de Mirabeau, l’influence de Robespierre ne fit qu’augmenter et parvint même à contre-balancer dans l’Assemblée celle des Lameth, Barnave, Duport, etc. Il se fit écouter en parlant pour l’égalité en matière de successions et en s’élevant contre la précipitation mise par le comité de constitution à soumettre aux délibérations le projet d’organisation ministérielle. Quelques jours plus tard, le 7 avril 1791, il fit décréter qu’aucun membre de l’Assemblée ne pourrait être porté au ministère pendant les quatre années qui suivraient la session, ni recevoir aucun don, pension, place, traitement ou commission du pouvoir exécutif pendant le même délai. La mois suivant, il soutint sa lutte mémorable contre Barnave et autres en faveur des hommes de couleur et des esclaves. Il s’éleva, dans ces longs débats, à une grande hauteur. Toutefois, il n’a pas dit en propres termes : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! mais simplement : Périssent les colonies, s’il doit vous en coûter votre honneur, votre gloire, votre liberté ! Périssent les colonies, si les colons veulent par les menaces nous forcer à décréter ce qui convient le plus à leurs intérêts, etc. » De son côté, Duport dit, au cours de la même discussion : « II vaudrait mieux, sacrifier les colonies qu’un principe. » (Moniteur du 15 mai.) La fameuse phrase s’est donc formée après coup de ces deux mouvements oratoires. La cause des gens de couleur, plaidée avec tant d’âme par Robespierre, Rewbell et autres, triompha. L’Assemblée leur reconnut les droits de citoyen. La question de l’esclavage fut ajournée. Le lendemain, il proposa et fit adopter la motion hardie, inattendue, que les membres de l’Assemblée constituante ne pourraient être réélus à la première législature. On a cherché bien des motifs à cette proposition. Le principal nous paraît être une réminiscence des légendes sur les législateurs antiques qui, leur œuvre accomplie, s’éloignaient, rentraient dans la foule des citoyens, se dérobaient à la reconnaissance publique, etc. Pour cet homme, si parfaitement classique, ce dut être la raison capitale. A la fin de ce mois de mai, il se joignit à Duport pour demander l’abolition de la peine de mort ; mais ses paroles, d’une éloquence émue, ne purent néanmoins convaincre l’Assemblée. La fuite du roi, s’il faut en croire Mme Roland et certains mémoires, causa à Robespierre un trouble profond ; il craignait une Saint-Barthélémy de patriotes » et son esprit soupçonneux ne rêvait qu’embûches et complots. A ceux qui parlaient de République, il demandait avec un ricanement d’inquiétude ce que c’était que la République. Mais peut-être ces rapports sont-ils exagérés. Ce qu’il y a de certain, c’est que le soir du 2l juin, aux Jacobins, il prononça un discours éloquent, mais qui attestait le trouble de son âme et qui était plein de fantômes, de dénonciations vagues, de visions lugubres ; au lieu de proposer des mesures efficaces, d’agir en homme, et en homme d’Etat, comme Danton, il accuse, il dénonce, il s’enivre de méfiance et d’effroi ; puis il s’attendrit sur lui-même, il met sa personne en scène, il parle des « mille poignards » dont il est entouré, suivant une habitude qui devint chez lui une manie. « Nous mourrons tous avant toi ! » s’écrie Camille Desmoulins. Cet élan de sensibilité naïve entraîne l’auditoire, qui s’emporte en manifestations touchantes et passionnées. Dans cette société des Jacobins, le député d’Arrass commençait à passer à l’état de fétiche. Pendant toute cette crise, Robespierre na montra qu’incertitude et irrésolution ; il déclara même, le 13 juillet, aux Jacobins, qu’il n’était ni monarchiste ni républicain. Qu’était-il donc alors ? Ami de la constitution ? Mais la constitution était monarchique. La vérité est qu’il ne savait trop quel parti prendre et que toutes les solutions lui paraissaient alors également périlleuses. Il était dans cette donnée, que la monarchie peut donner la liberté tout aussi bien que la République, et quelquefois mieux. Bref, malgré ses théories, relativement assez avancées, il hésitait visiblement à se lancer sur la grande mer de la Révolution. Dans toutes les crises, d’ailleurs, il montra la même réserve, les mêmes irrésolutions poignantes. Il était homme de parole et de doctrine, et non pas homme d’action. Toutefois, à la tribune, il reprenait pied, se retrouvait lui-même, et il proposa à l’Assemblée de consulter la nation pour statuer sur le sort du roi. Lors du massacre du Champ-de-Mars, bien qu’il se fût opposé à la pétition pour la déchéance du roi, il put craindre pour sa sûreté. Du moins, le soir de cette journée funeste, les patriotes étant poursuivis de tous côtés, ses amis craignirent pour une vie si précieuse. Un honnête et enthousiaste jacobin, le maître menuisier Duplay, l’emmena chez lui, dans sa maison de la rue Saint-Honoré. Le lendemain, cette famille refusa de le laisser partir. Malgré sa réserve naturelle, il fut vaincu par les instances les plus affectueuses et il consentit (sous la réserve de payer pension) à élire domicile dans cette maison, sentant peut-être que sa popularité ne pouvait que gagner à cette intimité avec une famille d’artisans. C’était comme une réminiscence de l’Emile. Duplay, d’ailleurs, était riche, propriétaire, et son intérieur était confortablement bourgeois. Pendant la petite terreur qui suivit le malheureux événement du Champ-de-Mars, Robespierre rédigea et fit voter par les Jacobins une adresse à l’Assemblée nationale, pièce assez habile, mais peut-être un peu trop louangeuse, et qui n’avait évidemment pour but que de préserver la grande société des persécutions. Dans les derniers jours de la Constituante, il lutta avec plus de courage que de succès pour faire révoquer le décret du marc d’argent et autres lois impopulaires. On sait que ce fut sur sa proposition que l’Assemblée avait décrété qu’aucun de ses membres ne ferait partie de la législature suivante. Il rentra donc dans la vie privée, comme ses collègues de la Constituante : Peu de temps après, il fit un voyage dans sa ville natale, où il fut l’objet d’ovations multipliées. Il se reposa environ six semaines dans une campagne des environs d’Arras ; ce furent Jes derniers instants de calme de son orageuse existence. De retour à Paris, le 28 novembre 1791, il consacra dès lors toute son activité aux discussions des Jacobins. L’un des grands débats de cette époque fut la question de la guerre. Les girondins, et avec eux une grande partie de la nation, voulaient qu’on la déclarât à l’empereur pour ses actes d’hostilité non dissimulée et pour l’appui qu’il donnait aux rassemblements armés d’émigrés qui se formaient insolemment sur nos frontières. Robespierre, après un moment d’hésitation, se déclara énergiquement contre la guerre. Il sentait bien qu’elle était inévitable, et que même elle était en quelque sorte commencée, en ce sens que la coalition contre la France, nouvelle se nouait ouvertement ; mais il ne voulait pas qu’on devançât l’heure et qu’on se précipitât dans les aventures. Il redoutait les trahisons du pouvoir exécutif, non moins que le développement de l’esprit militaire, toujours funeste à la liberté. Théoriquement, il n’avait pas tort dans ses prévisions ; mais les circonstances étaient impérieuses et, dans l’état des choses, il était peut-être plus périlleux d’attendre que tous les préparatifs de l’ennemi fussent terminés, plus sage de se confier à la prudence de l’audace. Cette polémique soutenue contre les girondins, et particulièrement contre Brissot, envenima des haines mutuelles qui n’étaient encore qu’à l’état latent, et fut comme le prélude des combats meurtriers qui suivirent et qui eurent leur dénouement tragique en 1793. Combattu par Brissot, par Louvet, par Guadet et par la presse girondine, Robespierre, de son côté, traita fort cruellement ses adversaires, que son esprit soupçonneux lui représentait comme des ennemis de la Révolution.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maximilien Robespierre (1758-1794) – Le Comité de Salut PublicMaximilien de Robespierre sur wikipedia

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juillet 11, 2008

ENTREVUE ET TRAITE DE PAIX DE TILSIT (1807)

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Mes aigles sont abordées sur le Niémen.

(Napoléon Bonaparte)

ENTREVUE ET TRAITÉ DE TILSIT. Après la bataille de Friedland (juin 1807), les troupes russes se hâtèrent de mettre le Niémen entre elles et l’armée française, qui les poursuivait l’épée dans les reins. Napoléon s’établit à Tilsit, petite ville située en deçà du fleuve, et y signa une suspension d’armes avec le prince de Labanoff et le maréchal de Kalkreuth, agissant au nom de leurs souverains, l’empereur Alexandre et le roi de Prusse. Ces derniers ressentaient plus vivement encore la nécessité d’ouvrir des négociations pour une paix définitive, et le prince de Labanoff s’en ouvrit franchement à Napoléon en lui laissant entrevoir le désir qu’éprouvait son maître de s’entendre directement avec un homme qu’il avait appris à admirer autant qu’à redouter. Napoléon souscrivit à ce vœu avec empressement, et l’entrevue fut fixée au lendemain 25 juin. Un large radeau fut établi par ses ordres au milieu du Niémen, à égale distance des deux rives du fleuve, portant un pavillon destiné à recevoir les deux monarques. Le jour fixé, à une heure de l’après-midi, Napoléon monta de son côté dans une barque, accompagné de Murat, Berthier, Bessières, Duroc et de Caulaincourt, tandis qu’Alexandre quittait l’autre rive avec le grand-duc Constantin, les généraux Benningsen et Ourvarow, le prince Labanoff et le comte de Lieven. En s’abordant, Alexandre et Napoléon se jetèrent cordialement dans les bras l’un de l’autre. Napoléon et Alexandre entrèrent ensuite dans le pavillon et en vinrent à de franches explications sur les motifs qui leur avaient mis les armes à la main. Pourquoi se faisaient-ils la guerre, si ce n’est au profit de l’égoïste Angleterre, qui en recueillait les bénéfices sans en courir les risques ? Napoléon, avec sa sagacité, sa connaissance des hommes, eut bien vite démêlé chez son interlocuteur quel était le mobile secret de toutes ses actions. C’était l’orgueil, l’ambition de jouer un grand rôle, et le vainqueur de Friedland, avec son irrésistible puissance de séduction, s’attacha à faire miroiter aux yeux d’Alexandre les plus brillantes perspectives. Il est fort difficile, pour ne pas dire impossible, de savoir exactement la nature des entretiens qui eurent lieu à Tilsit, entre Alexandre et Napoléon. Une foule de commentaires ont été faits à ce sujet. Nous suivons ici la narration de l’éloquent historien du Consulat et de l’Empire, qui a pu, mieux que personne, baser son récit sur des documents authentiques. Les deux souverains convinrent de continuer leurs entrevues à Tilsit, qu’on neutraliserait à cet effet. Restait à entamer la cause de ce malheureux roi de Prusse, qu’Alexandre avait entraîné dans cette guerre funeste, et qui se trouvait à son quartier général. Comme les deux souverains devaient se rencontrer encore le lendemain sur le Niémen, en attendant que les préparatifs fussent terminés à Tilsit, il fut convenu qu’Alexandre serait accompagné de son allié. Napoléon accueillit ce dernier avec les égards dus à son rang et à ses malheurs, mais en lui faisant clairement entendre que les frais de la guerre seraient lourds pour la Prusse. Ce même jour (26 juin), l’empereur de Russie se rendit à Tilsit, où il fut reçu par Napoléon, et le lendemain les deux empereurs passèrent en revue la garde impériale française. C’est dans cette circonstance qu’Alexandre, apercevant un vétéran a la figure toute balafrée, qui leur présentait les armes sur leur passage, s’arrêta un instant et parut le contempler avec curiosité. Sire, dit Napoléon en saisissant l’à-propos, que dites-vous de soldats qui survivent à de pareilles blessures ? – Et vous, sire, riposta Alexandre avec esprit, que dites-vous de ceux qui les font ? – Ils sont morts ! » dit fièrement le soldat, évitant à Napoléon l’embarras d’une réponse, et se mêlant ainsi, par ce mot simple et héroïque, à la conversation des plus puissants potentats du monde. « Sire, dit Alexandre en s’inclinant avec courtoisie, vous êtes partout le vainqueur. – C’est que la garde a donné » reprit Napoléon en riant et faisant de la main un signal amical à son vieux grognard. Napoléon n’ignorait certes pas l’ambition traditionnelle qui a toujours tenu les regards de la Russie tournés vers l’Orient, et il se promettait bien de faire vibrer cette corde dans le cœur d’Alexandre. En ce moment même, il apprit que le sultan Sélim, son allié, venait d’être précipité du trône par une révolte des janissaires, ce qui le rendait tout à fait libre du côté de la Turquie. On en vint bientôt à l’éventualité du partage de l’empire turc ; mais Napoléon n’entendait céder Constantinople à qui que ce soit, et un jour, M. de Méneval, son secrétaire, l’entendit s’écrier : « Constantinople ! Constantinople ! jamais ! C’est l’empire du monde ! » Toutefois, comprenant que, pour s’attacher son nouvel allié il fallait, avec les perspectives brillantes qu’il lui ouvrait du côté de l’Orient, lui assurer des garanties plus positives aux portes de son empire, il lui faisait entrevoir la Finlande et les provinces danubiennes comme prix du concours de la Russie aux projets de la France. Une alliance intime, à la fois offensive et défensive, fut dès ce moment convenue entre la France et la Russie, qui s’engageaient à n’avoir à l’avenir que les mêmes amis et les mêmes ennemis. Les deux puissants souverains se faisaient d’avance la part du lion. Quant à la Prusse, quoique l’alliée d’Alexandre, elle allait payer cet arrangement de la moitié de ses provinces. Frédéric-Guillaume eut à cet égard, avec Napoléon, une scène des plus vives, où il laissa éclater toute l’amertume de ses ressentiments ; mais cette protestation désespérée ne devait éveiller aucun sentiment dans l’âme obstinée du conquérant. Son siège était fait, il lui fallait la moitié des Etats prussiens pour remplir les exigences de ses combinaisons. Etonnons-nous, après cela, des haines implacables que nous avons soulevées de l’autre côté du Rhin ! Le 8 juillet 1807 fut signé ce fameux traité de Tilsit, qui a été l’objet de tant de commentaires de la part des historiens, des publicistes et des pamphlétaires. Laissons ici la plume à M. Thiers, qui a nettement reproduit les principales clauses du traité. II y eut trois genres de stipulations : « Un traité patent de la France avec la Russie, et un autre de la France avec la Prusse ; Des articles secrets ajoutés à ce double traité ; Enfin un traité occulte d’alliance offensive et défensive entre la France et la Russie, qu’on s’engageait à envelopper d’un secret absolu, tant que les deux parties ne seraient pas d’accord pour le publier. Les deux traités patents entre la France, la Russie et la Prusse contenaient les stipulations suivantes : Restitution au roi de Prusse, en considération de l’empereur de Russie, de la vieille Prusse, de la Poméranie, du Brandebourg, de la haute et basse Silésie ; Abandon à la France de toutes les provinces à la gauche de l’Elbe, pour en composer, avec le grand-duché de Hesse, un royaume de Westphnlie, au profit du plus jeune des frères de Napoléon, le prince Jérôme Bonaparte ; Abandon des duchés de Posen et de Varsovie, pour en former un Etat polonais, qui, sous le titre de grand-duché de Varsovie, serait attribué au roi de Saxe, avec une route militaire à travers la Silésie, qui donnât passage d’Allemagne en Pologne ; Reconnaissance par la Russie et par la Prusse de Louis Bonaparte en qualité de roi de Hollande, de Joseph Bonaparte en qualité de roi de Naples, de Jérôme Bonaparte en qualité de roi de Westphalie ; reconnaissance de la confédération du Rhin et, en général, de tous les Etats créés par Napoléon ; Enfin, médiation de la Russie pour rétablir la paix entre la France et l’Angleterre ; Médiation de la France pour rétablir la paix entre la Porte et la Russie. Les articles secrets contenaient les stipulations suivantes : Restitution aux Français des bouches du Cattaro ; Abandon des Sept-Iles, qui devaient désormais appartenir à la France en toute propriété ; Promesse, à l’égard de Joseph, déjà reconnu roi de Naples dans le traité patent, de le reconnaître aussi roi des Deux-Siciles, quand les Bourbons de Naples auraient été indemnisés au moyen des Baléares ou de Candie ; Promesse, en cas de réunion du Hanovre au royaume de Westphalie, de restituer à la Prusse, sur la gauche de l’Elbe, un territoire peuplé de 300.000 ou de 400.000 habitants ; Traitements viagers, enfin, assurés aux chefs dépossédés des maisons de Hesse, de Brunswick, de Nassau-Orange. Le traité occulte, le plus important de tous ceux qui étaient signés dans le moment, et qu’on se promettait d’envelopper d’un secret inviolable, contenait l’engagement, de la part de la Russie et de la France, de faire cause commune en toute circonstance, d’unir leurs forces de terre et de mer dans toute guerre qu’elles auraient à soutenir ; de prendre les armes contre l’Angleterre si elle ne souscrivait pas aux conditions que nous avons rapportées, contre la Porte si celle-ci n’acceptait pas la médiation de la France, et, dans ce dernier cas, de soustraire les provinces d’Europe aux vexations de la Porte, excepté Constantinople et la Roumélie. Les deux puissances s’engageaient à sommer en commun la Suède, le Danemark, le Portugal, l’Autriche elle-même, de concourir aux projets de la France et de la Russie, c’est-à-dire de fermer leurs ports à l’Angleterre et de lui déclarer la guerre. » Le lendemain (9 juillet) de la signature de ce traité, qui constituait la France et la Russie lès-deux arbitres du monde, Napoléon et Alexandre se firent leurs adieux et s’embrassèrent une dernière fois sur les bords du Niémen au milieu des acclamations enthousiastes des deux armées. On peut dire que Tilsit marque l’apogée de la gloire et de la puissance de Napoléon ; mais quelques années à peine devaient suffire à renverser l’édifice colossal qu’il y avait élevé. C’est que rien de durable ne se fonde par la force : il faut au monument les assises éternelles de la justice et du respect dû aux légitimes aspirations des peuples.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Traité de Tilsit sur wikipedia

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juillet 10, 2008

ALEXANDRE-FLORIAN-JOSEPH COLONNA-WALEWSKI (1810-1868), COMTE D’EMPIRE

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Je désire qu’Alexandre Walewski soit attiré au service de la France dans l’armée.

[extrait du testament de l’Empereur]

(Napoléon Bonaparte)

WALEWSKI (Alexandre-Florian-Joseph COLONNA, comte), littérateur et homme politique français, né au château de Walewice en Pologne) le 4 mai 1810, mort à Strasbourg en septembre I868. Il était fils naturel de Napoléon Ier et de Marie Walewska, fut élevé à Genève, puis à Varsovie et montra durant toute son éducation une grande précocité d’esprit. Dès l’âge de dix neuf ans, il s’enfuit de son pays pour aller à Londres solliciter les hommes d’Etat les plus éminents de l’Angleterre en faveur de la Pologne. De Londres il vint en France, où il se trouvait au moment de la Révolution de juillet 1830. Il fut amicialement accueilli par le duc d’Orléans, qui, devenu roi, le chargea d’une mission en Pologne. Lorsque, en 1831, les Polonais se soulevèrent contre les Russes, Walewski devint aide de camp du général en chef de l’armée nationale et prit part à la bataille de Grochow. Député à Londres par le gouvernement insurrectionnel, il ne put accomplir sa mission désormais sans but, les Russes ayant repris Varsovie, et il vint de nouveau chercher un refuge en France. Il se fit naturaliser Français et, grâce à ses hautes relations, prit rang dans l’armée en qualité d’officier d’ordonnance du maréchal Gérard. Ensuite il devint capitaine dans la légion étrangère, passa au 4e régiment de hussards et fut chargé des fonctions de directeur des affaires arabes à Oran. Rappelé en France et fatigué de la vie oisive des garnisons, désireux d’ailleurs de briller dans le monde, il donna sa démission en 1837, acheta le Messager des Chambres et entreprit de se faire connaître dans la société parisienne de cette époque comme homme élégant, comme publiciste et comme auteur dramatique. Après avoir écrit quelques brochures politiques, Un mot sur la question d’Afrique  (1837, in-32) et l’Alliance anglaise (1838, in-32), il voulut aborder le théâtre, ou il passa pour avoir collaboré avec M. Alexandre Dumas à Mademoiselle de Belle-Isle (1839). Le 8 janvier 1840, il fit jouer au Théâtre-Français, avec un, luxe d’ameublement peu ordinaire sur cette scène, l’Ecole du monde ou la Coquette sans le savoir comédie en cinq actes, à laquelle Anaïs Aubert, selon Quérard (la France littéraire), aurait apporté une très active collaboration. Lue au comité par cette actrice, reçue avec empressement, soutenue, vantée, protégée par de hautes influences, par des célébrités littéraires qui en suivaient avec complaisance les répétitions, par Victor Hugo, par Casimir Delavigne, l’Ecole du monde n’obtint pas grâce devant le parterre ; jamais cependant plus brillante assemblée ne s’était réunie pour entendre une œuvre de l’esprit humain. « Voilà donc, s’écriait Théophile Gautier dans la Presse du 14 janvier, la pièce d’un homme du monde ! Assurément aucun de nous ne l’aurait faite plus mauvaise ; il est plus aisé d’avoir de beaux chevaux, des équipages splendides, des toilettes somptueuses, d’être un lion qu’un auteur comique. Cela n’est pas donné au meilleur gentilhomme d’être poëte quand il veut ; un poëte deviendrait plutôt gentilhomme au besoin… Et puis, s’il faut vous le dire, illustres gentilshommes, lions à tous crins , très précieux fashionables, il vous manque une chose pour être poètes… Pour être des poètes, il faut avoir beaucoup souffert, et vous n’avez pas souffert. Le mal passe sous vos pieds et ne vous atteint pas ; il n’y a d’autre malheur pour vous que de mourir, de recevoir un coup de fleuret dans la figure ou de faire une comédie en cinq actes et en prose ! » Cet échantillon de la critique de ne saurait donner qu’une faible idée des attaques dont fut l’objet cette Ecole du monde, que le grand monde parisien avait proclamée à l’avance un chef-d’œuvre. Le feuilleton de Jules Janin fut très-spirituel, très méchant et très remarqué. Nestor Roqueplan s’écria : « On n’a pas écouté mes avis ; j’avais recommandé à l’auteur d’inonder le second acte de traits d’esprit. » Une polémique ardente, où les horions ne furent pas ménagés, s’éleva pour prouver que la critique et les journaux avaient eu le plus grand tort de méconnaître l’œuvre d’un homme du monde, d’un gentilhomme, lequel était journaliste cependant. Quoi qu’il en soit, les comédiens en furent pour leurs frais d’étude ; le public s’obstina à ne rien comprendre aux personnages qui s’agitaient et parlaient sur la scène ; il ne voulut pas croire que ce monde qu’on lui représentait était réellement celui qui existe, et l’ouvrage tomba. L’auteur, qui avait gardé l’anonyme, répondit aux sifflets par une préface a sa pièce. Il y ajouta même une dédicace à Victor Hugo, qu’il signa bravement. Attristé, mais non pas découragé par l’insuccès de l’Ecole du monde, il voulut aborder le théâtre une seconde fois avec les Dandys. De petites intrigues, auxquelles il n’était pas indifférent, agitaient alors la maison de Molière. La muse comique et la muse tragique, Anaïs et Rachel, se disputaient le cœur du jeune écrivain homme du monde. Scribe, un bon juge, étant consulté sur ces Dandys, proposa de prendre sa part dans la pièce à la condition qu’elle n’aurait que trois actes, qu’elle serait donnée au Gymnase et que lui, Scribe, en écrirait le dialogue. « Ainsi faite, dit le jeune comte Walewski, ma comédie ne serait plus mienne, elle serait vôtre. Elle aurait un grand succès, j’en conviens ; mais je n’oserais pas, cette fois moins que jamais, me départir de mon incognito. » Plus tard, Scribe, ayant gardé bon souvenir des Dandys, les voulut revoir; il soumit à Walewski, tout-puissant personnage alors, un nouveau projet dans lequel il lui laissait une plus g’rande part de collaboration ; mais dans l’intervalle étaient survenues les grandes affaires ; le doux loisir des choses littéraires avait gagné le pays des songes. L’auteur des Dandys remit cependant sa pièce à Scribe. On a retrouvé le manuscrit sur la table du célèbre écrivain dramatique, et ce fut Mme Scribe elle-même qui le renvoya au comte Walewski après la mort de son mari. La même année 1840, Walewski entra dans la carrière diplomatique, où la réussite est plus facile que dans les lettres pour un jeune élégant, ami du luxe et de la richesse. M. Thiers, devenu président du cabinet du 1er mars, acheta le Messager des Chambres et donna à son rédacteur une mission en Egypte. Il s’agissait de se rendre auprès du pacha Méhémet-Ali pour conjurer l’effet produit par un grave événement, le traité de Londres. Sous le ministère Guizot, plusieurs autres missions lui furent encore confiées, II était attaché à la légation de Buenos-Aires, lorsque la Révolution de février éclata. Après l’élection de Louis-Napoléon à la présidence de la trop confiante République, Walewski vint grossir le nombre de ceux qui étaient décidés à greffer leur fortune politique sur le rameau impérial. D’anciennes relations avec quelques-uns des intimes de l’Elysée lui valurent d’être enrégimenté parmi les hauts employés sur qui l’on pourrait compter le moment venu. Dès 1849, le prince-président, comme on disait à cette époque, nomma Walewski ministre plénipotentiaire à Florence, puis ambassadeur a Naples, Madrid, et enfin à Londres. Ses relations personnelles avec lord Palmerston l’avaient fait désigner par Louis-Napoléon pour ce poste important. Il s’agissait de préparer l’Angleterre à reconnaître le gouvernement nouveau aussitôt après le coup d’Etat, de façon à amener les autres cabinets européens au même acte diplomatique, complicité presque indispensable à un ordre de choses qui veut s’établir par la violence et l’illégalité. Lord Palmerston fut averti amicalement par le comte Walewski des préparatifs faits par le futur empereur pour dissoudre l’Assemblée nationale et proclamer la dictature du président. Tout fut préparé au Foreign Office dans le but de hâter les lenteurs bien connues des chancelleries. Et lorsque le télégraphe apporta a l’ambassadeur la nouvelle de l’attentat du décembre, il en informa sur le champ, d’une façon officielle, le chef du cabinet de Saint-James, qui, sans retard et sans même consulter ses collègues, donna son approbation au coup d’Etat. Cet acte extraparlementaire amena une crise ministérielle ; il y avait violation des traditions britanniques ; lord Palmerston perdit son portefeuille, mais il n’en resta pas moins l’ami fidèle du comte Walewski, qu’il a précédé dans la tombe. Cet acte de compérage resta inconnu en France, ce qui a permis plus tard a certains panégyristes de faire honneur au comte Walewski de n’avoir point pris part au coup d’Etat. Il est vrai qu’étant absent de Paris, loin du lieu d’exécution, il n’a pas, comme les Morny, les Maupas, les Saint-Arnaud, les Canrobert et d’autres personnages dont l’histoire se souviendra pour les flétrir, imprimé à son nom la tache ineffaçable du sang répandu. Il n’a pas contre-signé la trahison, le guet-apens, l’état de siège ; il n’a pas décrété la fusillade, la proscription, l’exil. Son parafe n’existe pas au bas de ces ordres froidement impitoyables qui semèrent la ruine, la terreur et la mort, qui glacèrent les veines de la patrie, qui coupèrent, dans le pur élan de sa sève nouvelle, le fier, libre et joyeux esprit national ; qui firent de la France de Voltaire la terre du silence, de la peur et du découragement. Grâce à son éloignement de Paris au 2 décembre, il apparaît plutôt comme un homme d’Etat frotté de libéralisme, honnête et loyal dans son bonapartisme naturalisé polonais, incapable au demeurant de tous ces mensonges politiques dont les soutiens du trône nous ont donné de si curieux spécimens. Le mépris et la haine voués à tous les premiers sujets de la douloureuse tragédie de décembre laissent quelque place à la bienveillance pour les comparses, les doublures et les utilités dont les noms ne figurèrent pas sur l’affiche. Mais si l’on doit la vérité aux morts et s’il est vrai que la justice, un instant obscurcie, reprenne tôt ou tard inévitablement ses droits, que pensera l’avenir de ce diplomate qui, soutenu à grands frais par la République, a servi, dans l’ombre des chancelleries, une entreprise ayant pour but de renverser cette même République, à laquelle il avait promis fidélité ? A quel mobile obéissait-il ? Son devoir n’était-il pas de démasquer la trahison, ou tout au moins de se refuser à cette complicité dont il lui faut aujourd’hui rendre compte devant l’histoire ? Cette complicité, ignorée du plus grand nombre, lui fut toujours légère à porter. il n’eut jamais à se justifier de l’œuvre de décembre, circonstance qui lui permettait une action plus libre, qui lui ouvrait un champ plus large dans la politique. Nommé au Sénat le 26 avril 1855, la comte Walewski fut, le 7 mai de la même année, appelé à remplacer aux affaires étrangères le ministre Drouin de Lhuys, qui venait de donner sa démission. Il fut, en cette qualité, chargé de régler toutes nos relations avec les différentes puissances européennes, pendant la dernière période de la guerre d’Orient, présida, comme plénipotentiaire de la France, les conférences du congrès de Paris et signa le traité du 30 avril 1856. Il présida aussi les nombreuses conférences qui eurent lieu de nouveau à Paris, pour régler les détails de l’application du traité en juillet 1858. Au mois de janvier 1860, il fut remplacé au ministère par M. Thouvenel, entra au conseil privé, et, le 24 novembre suivant, reçut le portefeuille de ministre d’Etat, avec la direction des beaux-arts. Il a contre-signé, comme ministre d’Etat, le décret remaniant, dans un sens un peu moins étroit, l’organisation du Corps législatif. Son administration, dans ce nouveau poste, fut signalée par l’élaboration et la présentation de la loi sur la propriété littéraire et artistique. Le 3 mars 1856, il avait été nommé grand-croix de la Légion d’honneur. En juin 1863, le comte Walewski résigna ses fonctions ministérielles ; en 1865, il quitta le Sénat pour se présenter, comme candidat officiel à la députation dans le département des Landes. Dans la pensée du gouvernement, il devait remplacer M. de Morny à la présidence du Corps législatif. On en répandit le bruit à dessein avant l’élection et il fut nommé. Aussitôt et avant même que ses pouvoirs eussent été vérifiés et validés par la Chambre, un décret l’appela au fauteuil, et il occupa tout de suite le palais de la présidence. Une question de légalité constitutionnelle fut, à ce propos, soulevée par les journaux. La cordialité conciliante qui était le fond de son caractère privé, Walewski l’apporta dans ses nouvelles fonctions ; mais il n’avait pas l’habileté, le savoir-faire, l’audace sans scrupule de son prédécesseur de Morny, ni la bourgeoise médiocrité de son successeur Schneider. La Chambre n’était pas sous sa main ; cela ne pouvait plaire en haut lieu et on gourmanda sa longanimité envers les orateurs qui se permettaient de n’être pas les claqueurs du régime impérial. La majorité intrigua sourdement ; un complot s’organisa contre lui. D’ailleurs l’opinion publique lui attribuait l’inspiration des lois sur la presse et sur le droit de réunion, et c’était là un crime que ne pouvaient lui pardonner les muets du sérail de M. Rouher. Fit-on naître l’occasion qui devait le faire succomber ? Lui tendit-on un piège ? On serait tenté de le croire : « Les rôles étaient trop bien distribués, a dit un journaliste, pour que la pièce n’eût pas été répétée d’avance. » Un tumulte de discussion provoqué par une imprudence ou une adresse du gouvernernent éclata ; le président refusa de rappeler à l’ordre M. Thiers, et la question de cabinet fut posée, dit-on, par le ministre Rouher. Walewski se crut obligé de descendre du fauteuil ; il se retira volontairement ; mais blessé dans sa dignité et presque honni par une droite servile et inepte. La gauche entière se leva pour le saluer et l’accompagner jusqu’aux appartements présidentiels, qu’il quittait une heure après. Ceci se passait eu 1867. Cet échec bouleversa Walewski. Il avait dignement quitté un poste où il n’était pas libre, il ne lui restait plus qu’à aller s’asseoir à son banc de député. Mais il manquait de fermeté ; il se laissa réintégrer au Sénat, et au lieu de jouer ouvertement la partie libérale qu’il s’était déterminé à tenter, il la joua comme conseiller intime. « II paraît avoir été le seul confident et presque l’inspirateur de la lettre du 19 janvier, dit M. J. Richard ; il est certain qu’il avait hérité de M. de Morny d’une certaine prédilection pour M. Emile Ollivier ; on pense même que certains projets manuscrits, rédigés en 1862 par M. de Morny, étaient arrivés entre ses mains, et que le nom de M. Emile Ollivier y était relaté avec des appréciations favorables. M. Walewski le présenta à l’Empereur, qui l’accueillit avec bienveillance. M. Ollivier, non-seulement parce qu’il était M. Ollivier, mais aussi parce qu’il était amené par M. Walewski, ne trouva que morgue et défiance chez les ministres. La fusion, qui eût peut-être réussi, menée par M. de Morny, échoua sous la direction de M. Walewski. La vérité est qu’il n’était pas de ces habiles, de ces retors, de ces statégistes froids et égoïstes qui savent se maintenir par n’importe quel moyen pendant quinze ou vingt ans au pouvoir. Il n’a guère fait qu’y passer ; mais y a toujours passé avec assez d’à-propos. En septembre 1868, le comte Walewski voyageait en Allemagne avec sa femme et sa fille. S’il faut en croire certaines rumeurs accréditées, il reprenait à toute vapeur le chemin de Paris pour y recevoir de nouveau le portefeuille des affaires étrangères lorsque, revenant de Munich, il mourut subitement à Strasbourg, dans l’hôtel où il venait de descendre. Dans l’heureux temps où nous vivons, disait à cette époque M. Hervé dans le Journal de Paris, il suffît d’une dose moyenne d’intelligence et de jugement, d’une certaine habitude des affaires et d’un peu de modération et d’honnêteté, pour mettre un homme fort au-dessus du commun. Ces qualités, M. Walewski les possédait. Il lui manquait, il est vrai, d’autres qualités qui lui auraient été peut-être plus utiles encore dans, sa carrière politique. Il n’avait ni cet heureux détachement de toutes les opinions, qui permet de plaider tour à tour le pour et le contre avec une égale chaleur, et de défendre à trois heures, dans la Chambre, les mesures que l’on a combattues à midi dans le cabinet ; ni ce mélange d’étourderie et de pédantisme par lequel on se donne si facilement des airs de réformateur, en se bornant le plus souvent à remplacer : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour, par : Belle marquise, mourir me font d’amour vos yeux beaux. Aussi, n’a-t-il pas fait une de ces fortunes politiques devant lesquelles les badauds restent confondus. »

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Comte Alexandre Walewski sur wikipedia

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NAPOLEON BONAPARTE – « POETE ROMANTIQUE EN ACTION »

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Et pourtant, quel roman que ma vie !

(Napoléon Bonaparte)

Quelle belle tête il a ! C’est pur, c’est grand, c’est beau comme l’antique ! … C’est un homme auquel on aurait élevé des autels dans l’antiquité… Bonaparte est mon héros. (Jacques-Louis David)

Il n’a pas vingt-huit ans et il a sur la tête toutes les gloires, celles de la guerre, celles de la paix, celles de la modération, celles de la générosité. (Talleyrand)

Plus la vérité tout entière sera connue, plus Bonaparte sera grand. (Stendhal)

Que Bonaparte soit un grand homme, et comme il n’y a pas un second en Europe dans tous les sens, guerrier, militaire, politique, je défie même un ennemi de le nier. Ce sera le plus grand homme de notre siècle. (Marie-Caroline, reine de Naples)

Toutes nos gloires d’autrefois se réunirent […] et firent leur dernière explosion. (François-René de Chateaubriand)

Monté au trône, il y fit asseoir le peuple avec lui, roi prolétaire, il humilia les rois et les nobles dans ses antichambres ; il nivela les rangs, non en les abaissant, mais en les élevant : le niveau descendant aurait charmé davantage l’envie plébéienne, le niveau ascendant a plus flatté son orgueil. (François-René de Chateaubriand)

Mon admiration a été grande et sincère alors même que j’attaquais Napoléon avec le plus de vivacité. (François-René de Chateaubriand)

Il a fendu les rochers du Simplon, et planté ses drapeaux sur les capitales de l’Europe, relevé l’Italie prosternée depuis tant de siècles. (François-René de Chateaubriand)

Cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme. (François-René de Chateaubriand)

Bonaparte n’est plus le vrai Bonaparte, c’est une figure légendaire composée des lubies du poète, des devis du soldat et des contes du peuple. (François-René de Chateaubriand)

Moins de vingt ans après, le chef de la nouvelle armée française, Bonaparte, prit aussi congé des ses compagnons ; tant les hommes et les empires passent vite ! tant la renommée la plus extraordinaire ne sauve pas du destin le plus commun ! (François-René de Chateaubriand)

Né dans une île pour aller mourir dans une île, aux limites de trois continents ; jeté au milieu des mers où Camoëns sembla le prophétiser en y plaçant le génie des tempêtes. (François René de Chateaubriand)

Le souffle de vie le plus puissant qui jamais anima l’argile humaine. (François-René de Chateaubriand)

Vivant il avait manqué le monde. Mort il le conquiert. (François-René de Chateaubriand)

Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte, – Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, – Et du premier consul déjà, par maint endroit, – Le front de l’Empereur brisait le masque étroit. (Victor Hugo)

La France était pour les nations un magnifique spectacle. Un homme la remplissait alors et la faisait si grande qu’elle remplissait l’Europe. […] Il était au-dessus de l’Europe comme une vision extraordinaire. (Victor Hugo)

Vous n’adimrez pas Napoléon ! Mais qui admirez-vous donc ? (Victor Hugo)

Qui pourra jamais expliquer, peindre ou comprendre Napoléon ? Un homme qu’on représente les bras croisés, et qui a tout fait ! Qui a été le plus beau pouvoir connu, le pouvoir le plus concentré, le plus mordant, le plus acide de tous les pouvoirs ; singulier génie qui a promené partout la civilisation armée sans la fixer nulle part ; un homme qui pouvait tout faire, parce qu’il voulait tout ; prodigieux phénomène de volonté, domptant une maladie par une bataille, et qui cependant devait mourir d’une maladie dans un lit après avoir vécu au milieu des balles et des boulets ; un homme qui avait dans la tête un code et une épée, la parole et l’action. (Balzac)

J’appartiens à cette génération , née avec le siècle, qui nourrie de bulletins de l’Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le fourreau des Bourbons. (Vigny)

Rien d’humain ne battait sous ton épaisse armure. (Alphonse de Lamartine)

L’excès du génie, l’excès de la fortune, l’excès du malheur : voilà pour l’historien, qui fait trembler, à l’aspect de ces proportions colossales. (Norvins)

On parlera de sa gloire sous les chaumes bien longtemps l’humble toit dans cinquante ans ne connaîtra pas d’autre histoire. (Beranger)

Ainsi, à l’âge de vingt-sept ans, Bonaparte tient d’une main l’épée qui divise les états, et de l’autre la balance qui pèse les rois. Le Directoire a beau lui tracer sa voie, il marche dans la sienne : s’il ne commande pas encore, il n’obéit déjà plus. (Alexandre Dumas père)

Napoléon, en arrivant sur la scène du monde, vit que son rôle était d’être l’exécuteur testamentaire de la Révolution. (Napoléon III)

Napoléon est si grand qu’on dirait que l’empire du monde ne fut pour lui qu’un pis-aller. (Léon Bloy)

Napoléon, c’est un professeur d’énergie ! (Maurice Barrès)

Il me semble que Napoléon serait content de tous les livres dont il fait le sujet. C’était un auteur. Au silence, il préfère toujours l’éreintement. (Jacques Bainville)

Qu’est-ce donc que cette chose dont parle Alexandre lorsqu’il évoque sa destinée, César sa chance, Napoléon son étoile ? Qu’est-ce donc sinon la confiance qu’ils avaient tous les trois dans leur rôle historique ? (Charles de Gaulle)

La gloire ne se marchande pas. (Charles de Gaulle)

Napoléon n’aurait pas pu être ambassadeur ou archevêque, il ne pouvait être que Napoléon. (André Malraux)

Laissez tranquille mon Empereur. (Goethe)

Plus Napoléon sera connu, plus il sera grand. (Goethe)

Dieu est avec Napoléon ! Napoléon est avec nous ! (Mickiewicz)

J’ai vu passer l’âme du monde à cheval. (Hegel)

Mais pour les cœurs ardents, le Repos est Enfer,
Ta perte vint de là ; il existe dans l’âme
Une vigueur, un feu qui se sent à l’étroit
Dans la prison du corps et prétend dépasser
L’équilibre permis des médiocres désirs. (Byron)

Le destin merveilleux s’est accompli : Le grand homme s’est éteint. (Pouchkine)

Cet homme merveilleux, envoyé de la Providence,
Instrument fatal d’un ordre mystérieux,
Ce cavalier devant qui s’inclinaient les rois. (Pouchkine)

Cet homme du destin, ce voyageur guerrier,
Devant qui les rois s’abaissèrent,
Ce cavalier sacré par le pape,
Qui disparut comme l’ombre de l’aurore. (Pouchkine)

Pourquoi as-tu été envoyé ?
Est-ce du bien ou du mal que tu fus l’exécuteur ?
Pourquoi t’es-tu éteint, pourquoi as-tu brillé ?
Visiteur merveilleux de la terre. (Pouchkine)

Son regard merveilleux, vivant, insaisissable, Tantôt perdu dans les lointains, tantôt irrésistible, Brillait comme le feu de la guerre, comme un éclair. (Lermontov)

Les dieux ne purent souffrir en lui leur semblable. (Grillparzer)

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mars 24, 2008

LES CHEFS-D’OEUVRE NAPOLEONIENS DU BARON FRANCOIS GERARD (1770-1837)

Posted in LA PEINTURE NAPOLEONIENNE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 10:28 par napoleonbonaparte

Napoléon Bonaparte (1769-1821) Premier Consul par le baron François Pascal Simon Gérard

Napoléon Ier (1769-1821) en costume de sacre par le baron François Pascal Simon Gérard

Napoléon Ier (1769-1821) en uniforme de colonel des grenadiers à pied de la Garde par le baron François Pascal Simon Gérard

Signature du Concordat entre la France et le Saint-Siège, le 15 juillet 1801 par le baron François Pascal Simon Gérard

L’Empereur Napoléon (1769-1821) à la bataille d’Austerlitz le 2 décembre 1805 par le baron François Pascal Simon Gérard

L’Impératrice Joséphine, impératrice des Français (1763-1814) en grand costume Impérial assise sur son trône par le baron François Pascal Simon Gérard

L’Impératrice Marie-Louise (1791-1847) en grand costume par le baron François Pascal Simon Gérard

Marie Laczinska, comtesse Walewska (1786-1817) par le baron François Pascal Simon Gérard

Marie-Laetitia Ramolino, Madame Bonaparte, “Madame Mère” (1750-1836) par le baron François Pascal Simon Gérard

Joseph Bonaparte (1768-1844), roi d’Espagne (1808-1812) par le baron François Pascal Simon Gérard

Louis Bonaparte (1778-1846), prince français et connétable de l’Empire par le baron François Pascal Simon Gérard

Jérôme Bonaparte (1784-1860) roi de Westphalie par le baron François Pascal Simon Gérard

Joachim Murat en uniforme de hussard (1767-1815),  commandant la Garde des Consuls et gouverneur militaire de Paris en 1801 par le baron François Pascal Simon Gérard

Maréchal Joachim Murat (1767-1815) par le baron François Pascal Simon Gérard

Caroline Murat (1782-1839) et ses quatre enfants par le baron François Pascal Simon Gérard

Hortense Bonaparte (1783-1837), reine de Hollande avec le Prince royal de Hollande par le baron François Pascal Simon Gérard

ortense de Beauharnais , Reine de Hollande (1783-1837) par le baron François Pascal Simon Gérard

Lien : François Pascal Simon Gérard sur wikipedia

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mars 23, 2008

LES CHEFS-D’OEUVRE NAPOLEONIENS D’ANNE-LOUIS GIRODET DE ROUSSY-TRIOSON (1767-1824)

Posted in LA PEINTURE NAPOLEONIENNE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 6:40 par napoleonbonaparte

Révolte du Caire le 21 octobre 1798 par Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson

Napoléon Ier (1769-1821) en tenue de sacre par Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson

L’empereur Napoléon Ier (1769-1821) en tenue de sacre par Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson

Portrait de Napoléon Ier. Etude pour “Remise des clés de la Ville de Vienne le 13 novembre 1805″ par Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson

Napoléon Ier (1769-1821) recevant les clefs de Vienne à Schönbrunn, le 13 novembre 1805 par Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson

Portrait de Géraud Duroc, grand maréchal du Palais. Etude pour “Remise des clés de la Ville de Vienne le 13 novembre 1805″ par Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson

Charles-Marie Bonaparte (1746-1785) par Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson

La reine Hortense (1783-1837) par Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson

Lien : Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson sur wikipedia

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LES CHEFS-D’OEUVRE NAPOLEONIENS DU BARON ANTOINE-JEAN GROS (1771-1835)

Posted in LA PEINTURE NAPOLEONIENNE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 12:58 par napoleonbonaparte

Le Général Napoléon Bonaparte (1769-1821) au pont d’Arcole, le 17 novembre 1796

 

Le général napoléon Bonaparte (1769-1821) à la bataille des Pyramides le 21 juillet 1798 (campagne d’Egypte) par le baron Antoine-Jean Gros

Le général Napoléon Bonaparte (1769-1821) visitant les pestiférés de Jaffa (1799)

Napoléon Bonaparte (1769-1821) et les pestiférés du siège de Jaffa (campagne d’Egypte 1798-1799)

Napoléon Bonaparte (1769-1821) Ier Consul

Napoléon Bonaparte (1769-1821) Premier Consul (1799-1804)

Napoléon Bonaparte (1769-1821) distribuant des sabres d’honneur aux grenadiers de la garde consulaire après la bataille de Marengo le 14 juin 1800

Entrevue de Napoléon Ier et de François II à Sarutschitz en Moravie aprés la bataille d’Austerlitz, le 4 décembre 1805

Napoléon Ier (1769-1821) sur le champ de bataille d’Eylau le 9 février 1807

L’Empereur Napoléon Ier (1769-1821) sur le champ de bataille d’Eylau le 9 février 1807

L’empereur Napoléon Ier (1769-1821) reçoit la capitulation de Madrid, le 4 décembre 1808 (guerre d’Espagne)

Napoléon Ier (1769-1821) à la bataille de Wagram le 6 juillet 1809.

Napoléon Ier (1769-121) et le maréchal Bessières (1768-1813) lors de la bataille de Wagram le 6 jullet 1809

Napoléon Ier (1769-1812) et l’incendie de Moscou lors de la campagne de Russie en 1812

Lien : Antoine-Jean Gros sur Wikipedia

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LES CHEFS-D’OEUVRE NAPOLEONIENS DE JEAN-AUGUSTE-DOMINIQUES INGRES (1780-1867)

Posted in LA PEINTURE NAPOLEONIENNE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 10:36 par napoleonbonaparte

Le Premier Consul Napoléon Bonaparte (1769-1821) à Liège en 1803

Napoléon Ier sur le trône impérial ou Sa majesté l’Empereur des Français sur son trône (1804)

L’Empereur des Français Napoléon Ier (1769-1821) sur son trône en 1804

 

Lien : Jean-Auguste-Dominique Ingres sur wikipedia

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mars 22, 2008

LES CHEFS-D’OEUVRE NAPOLEONIENS DE JACQUES LOUIS DAVID (1748-1825)

Posted in LA PEINTURE NAPOLEONIENNE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 11:13 par napoleonbonaparte

Le général Bonaparte (1769-1821)

Le Premier Consul franchissant les Alpes au col du Grand Saint-Bernard (1800)

Sacre de l’Empereur Napoléon et Couronnement de l’Impératrice Joséphine à Notre-Dame le 2 décembre 1804

Le Sacre de l’Empereur Napoléon Ier le 2 décembre 1804

Napoléon Ier en costume de Sacre

Serment de l’Armée fait à l’Empereur aprés la Distribution des Aigles au Champ de Mars le 5 décembre 1804

L’empereur Napoléon, la famille impériale, et les maréchaux lors de la distribution des aigles en 1805

L’Empereur Napoléon dans son cabinet de travail aux Tuileries

Lien : Jacques Louis David sur wikipedia

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mars 15, 2008

L’IMPERATRICE JOSEPHINE, VEUVE DE BEAUHARNAIS (1763-1814)

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Joséphine Bonaparte, veuve de de Beauharnais, née Tascher de la Pagerie (1763-1814), impératrice des Français (1805-1809)

Joséphine avait donné le bonheur à son mari et s’était constamment montrée son amie la plus tendre, professant – à tout moment et en toute occasion – la soumission, le dévouement et la complaisance la plus absolue.

(Napoléon Bonaparte)

JOSÉPHINE (Marie-Josèphe-Rose TASCHER DE LA PAGERIE), impératrice des Français, née aux Trois-Ilets (Martinique) le 23 juin 1763, morte à la Malmaison (Seine-et-Oise) le 29 mai 1814. Elle appartenait à une famille originaire du Blaisois. Elle fut amenée en France à l’âge de quinze ans, et y épousa, en 1779, le vicomte Alexandre de Beauharnais, dont elle eût deux enfants, le prince Eugène et la reine Hortense. Son mari ayant été emprisonné pendant la Terreur, Joséphine lui rendit en prison les soins les plus affectueux, essaya vainement de l’arracher à l’échafaud, fut arrêtée elle-même et ne dut son salut qu’au 9 thermidor. Mise en liberté par le crédit de Tallien, qui lui fit rendre une partie de ses biens, elle acquit ensuite l’amitié et la protection de Barras, et ce fut celui-ci qui lui proposa d’épouser le général Bonaparte, que les manières distinguées de Joséphine, sa grâce et sa douceur eurent bientôt captivé. Le mariage purement civil eut lieu le 9 mars 1796. Le mariage religieux ne fut célébré que la nuit qui précéda la cérémonie du sacre, huit ans plus tard. Elle partagea dès lors la fortune de Bonaparte, qui, malgré de fréquents accès d’une jalousie trop motivée, ne cessa point de l’aimer beaucoup. Pendant l’expédition d’Egypte, Joséphine s’établit à la Malmaison, et, aux approches du coup d’Etat du 18 brumaire, elle rendit les plus grands services au futur empereur par sa dextérité et l’influence que sa grâce irrésistible exerçait sur les principaux personnages de l’époque. Le 2 décembre elle fut sacrée impératrice par le pape Pie VII en même temps que Napoléon. Cinq années s’écoulèrent, et l’union de Joséphine avec Napoléon étant demeurée stérile, l’Empereur, qui tenait à avoir un héritier, résolut de faire rompre son mariage.Ce fut en dînant tête à tète avec sa femme qu’il lui apprit sa résolution de divorcer avec elle. En l’entendant, Joséphine s’évanouit. Aussi effrayé qu’ému de l’effet qu’il venait de produire, dit M. d’Haussonville, Napoléon entr’ouvrit la porte de son cabinet et appela à son aide le chambellan de service, M. de Bausset. L’évanouissement durant toujours, il demanda au chambellan si, pour éviter toute esclandre, il se sentait la force de porter l’impératrice jusque dans ses appartements, qui communiquaient avec les siens par un escalier dérobé. M. de Bausset prit l’impératrice dans ses bras, et l’Empereur, marchant le premier, à reculons, lui soutint soigneusement les pieds. Ils descendirent ainsi l’escalier. Rien n’avait paru feint ni arrangé à M. de Bausset dans la triste scène dont il était le témoin involontaire ; cependant, ses jambes s’étant un moment embarrassées dans son épée, tandis qu’il descendait cet escalier étroit, comme il se roidissait pour ne pas laisser tomber son précieux fardeau, sa surprise fut assez grande d’entendre Joséphine lui dire tout bas : « Prenez garde, monsieur, vous me serrez trop fort. » Malgré les supplications et les larmes de Joséphine, la volonté du maître s’accomplit. Le divorce fut prononcé le 16 décembre et Joséphine se retira à la Malmaison. Napoléon lui fit de magnifiques dotations, lui constitua une rente de 2 millions de francs et entretint même avec elle une correspondance dont Marie-Louise se montra plus d’une fois jalouse. Joséphine mourut d’une esquinancie, après six jours de maladie, juste au moment où Napoléon tombait, entraînant dans sa chute l’honneur de la France dont l’étranger foulait le sol. Elle put deviner les malheurs que l’insatiable ambition et la folie guerrière dû despote de brumaire, dont elle s’était faite la complice et l’associée, faisaient fondre sur nous.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Douce et incomparable JoséphineRose Tascher de la Pagerie sur wikipedia

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mars 12, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LA CHUTE DE L’AIGLE

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Napoléon Bonaparte (1769-1821), en exil à Sainte-Hélène

Je suis l’instrument de la providence ; elle me soutiendra tant que j’accomplirai ses desseins, puis elle me cassera comme un verre.

(Napoléon Bonaparte)

Toujours obsédé par l’idée funeste de son blocus continental, il y subordonnait en partie sa politique. C’est pour cela qu’il violentait les peuples et les princes, ceux mêmes qu’il avait établis, et qui étaient accablés de ses exigences, obligés pour y faire face de léser les intérêts et la dignité de leur patrie adoptive ; c’est pour cela qu’il imposa l’abdication à son frère Louis et convertit la Hollande en départements (juillet 1810) ; qu’il absorba les villes hanséatiques, l’Oldenbourg, une partie de la Westphalie, les provinces illyriennes ; qu’il occupa Dantzig et une partie des côtes de la Baltique ; qu’il opprimait les neutres et les alliés ; qu’il expulsait les Américains des porte de l’Empire, etc. A cette époque où la guerre lui laissait un peu de repos, sauf en Espagne, il était tout occupé de cette grande affaire et n’en agissait pas moins en prévoyance de nouveaux conflits. Le 20 mars 1811, il lui naquit un fils, qu’il baptisa du titre de roi de Rome, à l’imitation des anciens césars germaniques, et sur qui il fondait, par une vaine prévision, les plus vastes espérances. Il y eut à l’occasion de cette naissance, puis du baptême, des fêtes éclatantes, comme après le mariage. Ou revit dans ces occasions tous les actes de courtisanerie, toutes les platitudes habituelles et dont Napoléon était si avide. A l’Hôtel de ville, Bellart et les membres du conseil (qui proclameront la déchéance) votèrent 10.000 francs de rente au page qui vint des Tuileries leur annoncer la grande nouvelle qu’il était né « un roi de Rome. » C’était le budget de la ville de Paris qui soldait les frais de cet enthousiasme officiel. Des sénateurs vinrent haranguer l’enfant, etc. Bientôt le sang allait recommencer à couler par torrents, et l’Empereur, sous le prétexte que son bon allié le tsar organisait ses forces, poussait lui-même ses préparatifs militaires avec sa fiévreuse activité et comme s’il eût voulu entrer en campagne deux mois plus tard. La France et les peuples soumis, les alliés, devaient pourvoir sans murmurer à ces prodigieuses dépenses d’hommes et d’argent. Il levait les conscriptions un an et deux ans à l’avance, et quant aux nombreux réfractaires qui se dérobaient pour échapper à la boucherie, il les faisait poursuivre par des colonnes mobiles qui commettaient tous les excès, accoutumées à toutes les brutalités de la guerre, et qui installaient chez les parents des fugitifs des garnisaires que les familles devaient grassement nourrir et payer jusqu’à soumission des malheureux réfractaires. Il organisait militairement, en outre, une prétendue garde nationale, conscription mal déguisée, qu’il comptait bien incorporer d’une heure à l’autre dans l’armée active. Par suite du blocus, les matières premières étaient rares, nos manufactures combles de produits invendus, la crise commerciale et industrielle en permanence ; les faillites et banqueroutes se multipliaient par milliers et sans relâche (1811). A Lyon, à Rouen, dans la plupart des villes industrielles et dans beaucoup de départements, « les trois quarts des bras au moins restèrent oisifs. » (Thiers.) Le sucre, le café et d’autres produits atteignirent des prix fabuleux, comme nous l’avons revu durant le siège de Paris. Enfin, en 1812, il y eut une disette qui ajouta les souffrances de la faim à tant d’autres. Mais toutes ces souffrances et ces ruines ne troublaient guère le maître dans ses vastes conceptions et dans la poursuite de ses chimères. Il semblait déjà évident pour plusieurs de ceux qui l’approchaient qu’il était frappé d’une sorte de démence. Il avait au moins la folie de la puissance et de l’orgueil. L’année 1811 avait été marquée en Espagne par quelques succès, qui compensaient un peu tant d’échecs précédemment essuyés. Mais Wellington était maître du Portugal et marchait sur Madrid. C’est à cette heure critique que Napoléon se détermina à la plus funeste de ses entreprises. Mécontent du tsar, dont l’alliance ne lui avait pas procuré des avantages à la hauteur de ses prétentions, il résolut de le punir de sa tiédeur dans l’application du blocus (qui ruinait ses peuples) par l’invasion de la Russie. Pendant qu’il leurrait cette puissance par de vaines négociations, il poussait ses préparatifs avec la plus grande activité, groupant les contingents de l’Italie, de la Hollande, de la Saxe, de la Bavière, etc., de manière à se constituerune armée de 600.000 combattants ; il s’assurait le concours forcé de la Prusse et de l’Autriche, et, après avoir tenu à Dresde un de ces congrès de rois où se complaisait son orgueil, il déclare la guerre à la Russie (22 juin 1812) et, le surlendemain, franchît le Niémen à la tête de masses énormes, composées de soldats de toutes les nations. Le voilà engagé dans cette aventure tragique et gigantesque dont rien n’avait pu le détourner, ni les conseils, ni les prières, ni les représentations les plus judicieuses. Il avait dit, dans sa proclamation aux soldats : « La Russie est entraînée par la fatalité : ses destins doivent s’accomplir ! » Combien, à ce moment, ce langage emphatique s’appliquait bien plutôt à lui-même ! Après s’être attardé 17 jours dans Wilna, après les batailles de Smolensk, de Polotzk, de Valontina, qui écartèrent les armées russes plutôt qu’elles ne les dispersèrent, il s’enfonça à travers des régions dévastées, ne rencontrant que des débris de villes incendiées par les Russes, et se dirigeant sur Moscou, où il pensait pouvoir livrer une action décisive. Il rencontra, en effet, l’armée de Barclay et de Koutouzov sur les bords de la Moskova (7 sept.), et remporta sur eux la grande victoire de la Moskowa, due principalement au maréchal Ney. La vue de Moscou remplit l’armée d’enthousiasme, et Napoléon s’établit au Kremlin, attendant des propositions de paix, et affectant de dicter des décrets sur le Théâtre-Français et autres sujets de cette importance. Tout à coup, Moscou brûle, embrasé par le patriotisme des habitants et par les ordres du gouverneur Rostopchine (15-20 septembre)- Napoléon atterré, au lieu de marcher sur Saint-Pétersbourg, attendit, en poursuivant de vaines négociations, que l’hiver précoce de ce dur climat le chassât de ces ruines fumantes, terrible auxiliaire que les Russes attendaient. Il se resigne, enfin à la retraite (18 octobre), harcelé par les Cosaques et divers corps d’armée, à travers les neiges et les déserts, avec des troupes affamées, démoralisées, obligées cependant de combattre à chaque pas, et semant de milliers de cadavres cette route funèbre. Ce fut une marche dont le souvenir épouvantable ne s’effacera jamais. La Bérézina, nom sinistre, engloutit 20.000 cadavres. novembre). Enfin, on évalue à 300.000 le nombre de ceux qui ne repassèrent jamais le Niémen. L’auteur de tant de désastres, quand on fut arrivé dans un pays où l’on pouvait se procurer des moyens de transport (en Lithuanie), abandonna froidement ses débris d’armée (décembre) et accourut à Paris, où la conspiration de Malet avait récemment failli le renverser. De plus, en Espagne, la défaite des Arapiles avait encore une fois chassé Joseph de Madrid, et mis ses affaires dans le plus fâcheux état. Quant au puissant empereur, se jetant à côté, il attribua en plein conseil d’Etat les malheurs de la France à l’esprit philosophique, aux idéologues, qui avaient perverti l’esprit du peuple ! Puis, au lieu de demander la paix, il se hâta de moissonner plusieurs générations, avec l’appui d’un Sénat avili, et se précipita de nouveau en Allemagne, où la Russie, renforcée de la Prusse et de la Suède, qui avait en 1810 Bernadotte comme prince héréditaire, ne voulait plus souffrir l’occupation française. L’Angleterre fournit 7 millions sterling à la nouvelle coalition. L’Autriche reste sourde aux appels de l’époux de Marie-Louise, dominée par l’Allemagne, qui, entraînée par des ligues patriotiques, se levait à la voix de ses meilleurs citoyens contre le tyran du monde, à l’exemple de la courageuse Espagne. Le 2 mai 1813, l’empereur, au prix d’énornes sacrifices, bat les coalisés à Lutzen, réinstalle à Dresde son fidèle allié le roi de Saxe (12 mai), et défait les Russes dans une bataille de quatre jours, à Bautzen (20 mai). Il jugea prudent, toutefois, d’accepter la médiation de l’Autriche, l’armistice de Pleiswitz (3 juin), enfin le résultat du congrès réuni à Prague (5 juillet), le tout pour se donner le temps d’achever ses armements. Quant à la paix, à des conditions pratiques, il n’eu voulait pas, se croyant assuré de vaincre les coalisés et d’imposer définitivement sa domination à l’Europe. Cette paix, que l’Autriche proposait dans sa médiation, lui eût fait perdre des conquêtes que visiblement il ne pouvait plus défendre, mais lui eût laissé encore la Belgique, les provinces rhénanes, la Hollande, le Piémont, la Toscane, l’Etat romain, plus Naples, la Lombardie, la Westphalie, constitués en Etats vassaux. Mais’il préferait perdre la France plutôt que de renoncer à l’autocratie de l’Europe. La nation, exténuée, affamée de paix, eût accepté ces conditions fort modérées et qui n’avaient rien d’humiliant après les désastres de Russie et d’Espagne. Aussi, se gardait-il de laisser deviner le fond de sa pensée, sauf à quelques intimes, comme son esclave Bassano. Toute sa conduite, et cela à toutes les époques, n’était que mensonge et dissimulation. Finalement, la lutte reprit. L’Autriche entra dans la coalition, puis la Bavière, en attendant d’autres défections successives. Menacé par trois armées, Napoléon remporte encore la victoire de Dresde (27 août 1813), pendant que ses lieutenants, grands hommes de guerre, mais dominés par la situation , les Macdonald, les Ney, les Oudinot, échouent en Silésie, en Bohême, etc. Il se vit donc obligé de battre en retraite, en combattant à chaque pas, fit tète pendant deux jours à 300.000 coalisés, avec une étonnante supériorité, dans cette effroyable affaire de Leipzig (18-19 octobre), qu’on a nommée la bataille des nations. Ecrasé, il subit encore un échec au passage de l’Elster, mais soutient sa retraite jusqu’au Rhin, perce les Bavarois à Hanau (30 octobre), à Hocheim (2 novembre), et rentre en France avec un lambeau d’armée. Les souvenirs de la grande Révolution rendent les coalisés prudents, ils proposent la paix sur la base des frontières naturelles ; mais cet homme implacable refuse. Alors la débâcle commence et la France est envahie de toutes parts, pendant que Joseph est définitivement rejeté d’Espagne. L’œuvre de la Révolution était détruite, les frontières débordées, Soult luttait énergiquement dans le Midi, puis devant Toulouse. Murat s’était rallié à l’Autriche, dans l’espérance de garder son royaume. Le Corps législatif, en présence de ces catastrophes, ouvrage du despotisme et de la déraison d’un seul homme, manifeste quelques velléités d’indépendance, que l’Empereur réprime avec sa violence habituelle. Puis il réclame des hommes au Sénat, qui n’avait pas d’autre volonté que la sienne, et, le 24 janvier 1814, il quitte Paris après avoir fastueusement confié son fils et sa femme à la garde nationale (a laquelle il s’était gardé de donner des fusils), et il engage cette célèbre campagne de France, qui n’était que la lutte contre une fatalité inévitable. On sait qu’après la bataille d’Arcis-sur-Aube (20 mars) et la rupture du traité de Chatillon, Napoléon se jeta à Fontainebleau, décidé à lutter encore. Mais la prise de Paris, la défection de Marmont, le découragement de ses maréchaux et de ses instruments les plus serviles comme les plus dévoués, anéantirent ses dernières et vaines espérances. Son Sénat, si avili et si dégradé devant ses moindres caprices, proclame sa déchéance ; l’abdication pure et simple lui est imposée en échange de la souveraineté dérisoire de l’île d’Elbe, et le 20 avril, après avoir fait à ses derniers compagnons de guerre des adieux célèbres et touchants il quitta Fontainebleau et se dirigea, déguisé, vers le Midi pour gagner son lieu d’exil, poursuivi par les malédictions des populations. On sait qu’après moins d’un an de cet exil, jugeant déjà les Bourbons finis, il s’enfuit de l’île d’Elbe, débarque au golfe Juan, le 1er mars 1815, enlève successivement toutes les troupes qu on envoie contre lui et rentre victorieux aux Tuileries le 20 mars. La renaissance de l’esprit libéral lui indiquait sa voie ; il se donne effrontément comme le représentant de la Révolution contre l’ancien régime et les Bourbons. Mais, quoique s’accommodant aux circonstances, il n’avait rien perdu de son orgueil et de son ambition. Ce retour ouvre la période des Cent-Jours. Il arriva nécessairement que la coalition se reforma contre lui et qu’il voulut lutter contre elle avec des ressources insuffisantes. Traité par l’Europe en ennemi public, en tyran des nations, il se prépara de nouveau à la guerre, sa seule préoccupation, sa seule ressource, ayant, disait-il, besoin d’une victoire pour fasciner l’opinion et ressaisir la dictature. Il partit de Paris le 12 juin pour la Belgique et alla livrer cette tragique bataille de Waterloo, qui fut le terme de sa destinée et de ses boucheries, et qui fut perdue par les fautes qu’il commit, malgré la légende et malgré son habitude constante de s’attribuer tous les succès et de rejeter tous les revers sur ses lieutenants. Le 21 juin, il arriva à Paris, avec la prétention de lever de nouvellles troupes et d’exercer la dictature, pour sauver le pays, quand il n’était que trop avéré que lui seul était la cause de tous ses malheurs. La Chambre des représentants, les fonctionnaires s’élevèrent avec vigueur contre lui. Il voulut parler en maître, comme au temps de sa puissance ; mais ceux mêmes qui avaient si longtemps tremblé devant lui exigent son abdication définitive, qu’il est obligé de signer vingt-quatre heures après son arrivée à Paris (22 juin), en stipulant fort inutilement l’élévation de son fils au trône. Malheureusement, l’invasion qu’il avait une fois de plus attirée sur la France était désormais irrésistible, d’autant plus qu’elle avait des complices parmi ses créatures et ses hauts dignitaires. Malgré son patriotisme et ses efforts, la Chambre des représentants, si injustement décriée par les écrivains bonapartistes, ne put en conjurer les effets, et les Bourbons revinrent encore une fois s’imposer au pays accablé, sous la protection des hordes de l’ennemi. Napoléon, ayant perdu l’espoir de recouvrer la puissance sous un titre quelconque, se résigna à quitter la Malmaison le 29 juin et se dirigea sur Rochefort, avec l’intention de s’embarquer pour les Etats-Unis, ne croyant pas encore son rôle terminé. Mais il était surveillé, et, voyant l’inutilité de tous ses projets de départ clandestin, il se décida à se retirer sur le navire anglais le Bellérophon, en réclamant, en style de tragédie, d’aller, « comme Thémistocle, s’asseoir au foyer du peuple britannique. » Son sort était fixé par les puissances. Lui-même avait si cruellement et toujours abusé de la force, de la victoire et du mensonge, qu’il n’avait aucun droit de se plaindre de subir le sort des vaincus. Transporté aux confins de l’Océan, à l’île de Sainte-Hélène, il s’y consuma six années dans les regrets de la puissance perdue, dans les amertumes de l’orgueil vaincu. Il mourut le 5 mai 1821. Tout ce que la légende bonapartiste a rapporté des prétendues persécutions du gouverneur Hudson Lowe, officier fort honorable, est fort exagéré. Le 15 décembre 1840, ses restes, rapportés en France, furent déposés en grande pompe aux Invalides par le gouvernement de Louis-Philippe, qui comptait exploiter sans danger cette popularité si aveuglément ressuscitée par les libéraux, et qui devait contribuer à l’établissement d’ une nouvelle tyrannie napoléonienne, qui n’a pas été moins funeste à la France que la première.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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mars 11, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE MAÎTRE DE l’EUROPE

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L’empereur Napoléon 1er (1769-1821) en uniforme de colonel des chasseurs à cheval de la garde

Une de mes grandes pensées avait été l’agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu’on dissout et morcelle. J’eusse voulu faire de chacun de ces peuples un seul et même corps de nation ; c’est avec un tel cortège qu’il eût été beau de s’avancer dans la bénédiction des siècles. Je me sentais digne de cette gloire.

(Napoléon Bonaparte)

L’Empire était à son apogée militaire, dominant tous les grands Etats de l’Europe ; Le Sénat, le 27 juillet suivant, dans sa harangue à l’Empereur, déclarait emphatiquement qu’il était au delà de l’histoire humaine, au-dessus de l’admiration. Il le prouva aussitôt en faisant disparaître les derniers vestiges de la liberté, en supprimant ce qui restait du Tribunat, une ombre, et successivement en rétablissant la censure, en suspendant le jury et les dernières garanties de la liberté individuelle, en complétant son système nobiliaire, etc. Signalons, cependant, quelques établissements utiles, l’installation de la cour des comptes et la promulgation d’un code de commerce. Il avait parlé de paix dans ses discours d’apparat : il chercha aussitôt des prétextes pour une guerre nouvelle. Le Portugal, comme c’était son droit et son intérêt, refuse d’exclure de ses ports le commerce anglais, de déclarer sur-le-champ la guerre à l’Angleterre, de saisir les marchandises et les propriétés des Anglais, comme le lui intimait Napoléon ; celui-ci en propose la conquête à l’Espagne, signe un traité dans ce sens avec l’imbécile Charles IV et son ministre, le fameux Godoy, et ordonne à Junot d’envahir le Portugal (octobre 1807). Le passage par l’Espagne était garanti. Mais Junot, qui n’avait presque que de jeunes conscrits n’ayant pas l’âge et levés par anticipation, perdit beaucoup de monde en route et arriva à la fin de novembre à Abrantès dans un assez piteux état. Mais le prestige de la « grande armée » était tel, que la cour, le gouvernement et les principales familles s’embarquèrent aussitôt pour le Brésil. La conquête était faite presque sans coup férir. Le général français entre à Lisbonne et se trouve rapidement maître de tout le Portugal. Mais Napoléon préparait déjà un autre drame politique : le détrônement de son bon allié le roi d’Espagne et la conquête de la péninsule. Ce malheureux pays, qui aurait cru trouver une protection dans notre alliance, au milieu des bouleversements de l’Europe, qui avait fait tant de sacrifices pour nous, qui avait subi toutes les exigences tyranniques de l’Empereur, avait eu un moment la velléité de s’affranchir de cette lourde tutelle, aussi onéreuse qu’humiliante, mais était retombé aussitôt dans son impuissance. Le faible Charles IV était dominé par Godoy, prince de la Paix, favori de la reine et serviteur trop docile de la politique française. Ceux qui s’indignaient en silence contre cette sujétion plaçaient volontiers leurs espérances patriotiques dans l’héritier du trône, Ferdinand, prince des Asturies. Après une suite d’intrigues ténébreuses, Napoléon crut l’heure venue de profiter des dissensions de la famille royale, qu’il attisait par ses agents, pour consommer son usurpation. En janvier 1808, tout en accablant le roi de marques d’amitié, il fait entrer des troupes en Espagne, sous le prétexte de couvrir l’armée du Portugal et de s’opposer à un débarquement supposé des Anglais à Cadix. Chaque jour de nouvelles troupes entraient, comme s’il n’y eût plus eu de Pyrénées, s’étendaient partout, assez bien accueillies, car on n’osait encore supposer une si noire trahison, et, suivant leurs instructions, profitant de ces dispositions pour occuper les places fortes et les points stratégiques. Bientôt Murat vint prendre le commandement de cette armée (1er mars 1808). La cour, dont les inquiétudes grandissaient tous les jours veut se retirer d’Aranjuez, où elle se trouvait, sur Séville. Des émeutes éclatent, le peuple s’oppose à cette fuite ; le roi, épouvanté, abdique en faveur de son fils, devenu populaire, en haine du favori Godoy, et qui est proclamé sous le nom de Ferdinand VII. Pendant ce temps, Murat entrait tranquillement à Madrid. Se posant en arbitre, il décida Charles IV à rétracter sou abdication (23 mars). Napoléon ne pouvait souhaiter mieux que tous ces déchirements. L’intrigue fut si habilement mariée, que le peuple était convaincu que les Français allaient favoriser Ferdinand. Le 27 mars, l’Empereur, qui sentait le dénouement approcher, écrivait secrètement au roi de Hollande, son frère, pour lui annoncer qu’il allait lui donner la couronne d’Espagne, le changer de royaume aussi simplement qu’il eût notifié à un fonctionnaire qu’il était « appelé à d’autres fonctions. » Enfin, Napoléon vint s’installer à. Bayonne (14 avril). A force de mensonges et de promesses, il y attira le père et le fils pour juger leurs différends, prononcer entre eux, en bon ami et en fidèle allié. Il avait, d’ailleurs, pris ses mesures pour les y faire amener au besoin de force. Quand il les eut sous sa main, il leur exprima crûment ses volontés et leur imposa à tous deux une renonciation (5-10 mai), puis les interna en France. Dans l’intervalle, une émeute avait éclaté à Madrid et avait été cruellement réprimée par Murat, qui se berçait de l’illusion que le trône d’Espagne lui était destiné. A la nouvelle du massacre de Madrid et des trahisons de Bayonne, toute l’Espagne se souleva spontanément contre cette domination étrangère, aggravée encore par une fourberie sans exemple. Ce noble pays ne fut pas seulement entraîné par ses moines, comme on l’a répété ; le soulèvement fut unanime, national, et eut tous les caractères d’une explosion ; toute classe et tout parti y contribuèrent ; ce qu’il y a de vrai, c’est que le clergé s’y associa, à son honneur. Napoléon allait avoir devant lui, non plus une armée, mais une nation, qui se levait avec la résolution de sauver son indépendance ou de périr. Quant à lui, changeant d’idée, il donna la couronne d’Espagne à son frère Joseph, qui régnait a Naples, et, sans le consulter, lui enjoignit, par un ordre bref et impératif, de venir régner sur ce volcan. Par d’autres promotions, il donne le royaume de Naples à Murat et le grand-duché de Berg au fils du roi de Hollande, déplaçant au gré de son caprice ses rois et ses grands feudataires comme il eût fait de ses garnisons. A peine installé, Joseph jugea sa situation et en demeura consterné. Mais l’Empereur le voulait, il lui fallait régner en sous-ordre et de seconde main. Il ne lui manquait guère que, des sujets. Les Espagnols soulevés, comme les Portugais, avaient appelé, accueilli les Anglais pour les soutenir. On sait ce que fut cette guerre implacable, qui dévora, dit-on, 500.000 hommes à la France et qui allait se poursuivre jusqu’en 1813, époque à laquelle le puissant empereur dut s’avouer vaincu et abandonner sa prétendue conquête. Pendant les péripéties de ce drame sanglant, d’autres événements se passaient en Europe. L’héroïque résistance des Espagnols sembla réveiller les peuples. L’Allemagne se prépare en silence, attendant le moment favorable. L’Autriche arme, renoue ses relations avec l’Angleterre, excite la Prusse, soulève le Tyrol et occupe la Bavière. En janvier 1809, Napoléon, qui s’était précédemment lié avec le tsar dans l’entrevue d’Erfurt, dont il attendait d’utiles résultats, accourt d’Espagne où, dans une apparition de deux mois, il avait un peu rétabli ses affaires, et se voit obligé de tourner de nouveau ses regards vers l’Allemagne. Il tire quelques renforts d’Espagne, organise ses nouvelles conscriptions (levées par anticipation), enrôle de toutes parts et de force, jusqu’à des enfants de seize ans, augmente son effectif en saignant la France à blanc, en épuisant les alliés ; enfin, pendant que ses lieutenants opéraient en divers lieux, il part pour l’Allemagne (avril 1809) et, à la suite des combats de Thann, d’Abensberg, de Landshut, d’Eckmülh, de Ratisbonne, qu’on a nommés la bataille des cinq jours, et où son génie militaire brilla du plus grand éclat, il enfonce le centre des Autrichiens et les rejette sur les deux rives du Danube. Ce magnifique début fut attristé par la nouvelle que le prince Eugène s’était fait battre en Italie par l’archiduc Jean. Napoléon n’en marche pas moins sur Vienne, où il entre pour la seconde fois (13 mai), et d’où, quelques jours plus tard, il lance le décret qui mettait fin au pouvoir temporel des papes. Déjà, à la suite de longs démêlés, il s’était saisi d’une partie des Etats pontificaux et il avait fait occuper Rome par Miollis. Il finit par faire enlever le pape, qu’il interna à Savone. Cette campagne, marquée par de nombreuses actions, Essling, Gros-Aspern, Raab,etc., se termine par la sanglante bataille de Wagram (6 juillet). L’Autriche, épuisée, négocie la paix, qui est signée à Vienne le 14 octobre, à des conditions assez dures pour elle. Pendant le cours de cette année, les Anglais avaient remporté quelques succès maritimes ; mais ils avaient échoué dans une descente en Hollande. Bien que le divorce fût interdit aux membres de la famille impériale par les constitutions de l’Empire, Napoléon n’en divorça pas moins avec Joséphine en décembre. Trois mois plus tard, le 2 avril 1810, il épousait l’archiduchesse d’Autriche, Marie-Louise, et entrait enfin dans « le concert des rois. » II était au sommet de sa fortune, mais déjà l’on pouvait prévoir son déclin. La nation se fatiguait comme l’Europe. Les continuelles levées d’hommes, le despotisme étendu sur tous, le malaise, l’absence de commerce extérieur, les continuels remaniements de territoire, la lassitude des généraux, les violences du maître, bien d’autres causes encore entretenaient la désaffection. La France comprenait 130 départements, sans compter le royaume d’Italie et toute une ceinture d’Etats feudataires. Mais cette puissance énorme, qui écrasait l’Europe, commençait à apparaître d’une solidité douteuse, et les esprits clairvoyants prévoyaient, craignaient une décadence rapide, que Napoléon, en effet, allait précipiter par des fautes nouvelles et qu’il avait méritée par ses excès de toute nature.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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mars 9, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE SEIGNEUR DE LA GUERRE

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Napoléon Ier et son état-major regardant défiler les grenadiers de la Garde Impériale en 1806

L’art de la guerre ne demande pas des manoeuvres compliquées, les plus simples sont préférables. Il faut surtout avoir du bon sens… C’est comme un combat à coups de poings : plus on en donne, mieux cela vaut.

(Napoléon Bonaparte)

Après le traité de Presbourg, et pendant que les armées impériales occupaient encore les Etats autrichiens, Napoléon, dont l’ambition et les convoitises ne dormaient jamais, songea à organiser à sa convenance et à son profit la Confédération germanique, projet plus menaçant encore pour la paix de l’Europe. Il commença par amuser l’Angleterre, la Russie et la Prusse par de vaines négociations, tenant toujours en réserve des conditions inacceptables, pour pouvoir dire ensuite qu’on lui refusait la paix. La mort de Pitt, l’élévation de Fox au ministère, l’inexpérience des négociateurs russes lui permettent de nouer ses hautes intrigues. Dans l’intervalle, ce Byzantin avait secrètement préparé et conclu le traité de la Confédération germanique (union armée de quatorze Etats allemands), qu’il notifie à la diète de Ratisbonne le 6 août 1806, et en vertu duquel il est déclaré protecteur de la confédération du Rhin, qui devait lui fournir des contingents armés. Ce coup de théâtre, qui éclatait comme un fait accompli, suivant sa méthode constante de surprises et de coups d’éclat, en diplomatie comme à la guerre, était bien propre à froisser cruellement les puissances avec lesquelles il feignait de traiter. Ce qui donnait, en outre, un caractère particulièrement mystificateur à ses négociations, c’est qu’il proposait effrontément, comme compensations, des territoires sur lesquels il n’avait aucun droit et qu’il n’avait même pas conquis, comme les villes hanséatiques, qui appartenaient à l’Allemagne, l’Albanie, que possédait la Turquie, Raguse, république indépendante, les îles Baléares, propriété du roi d’Espagne, etc. Il n’était en possession d’aucun de ces pays, et il en disposait diplomatiquement comme de propriétés personnelles ! Il semblait que le monde lui appartînt et qu’il pût trafiquer librement de tel ou tel territoire qui restait à conquérir. Qui pouvait estimer et prendre au sérieux un tel négociateur ? La quatrième coalition (Prusse, Russie, Angleterre) fut la réponse de l’Europe. La Prusse entre la première en ligne. Napoléon, tout préparé, et qui occupait encore sous différents prétextes le midi de l’Allemagne, renforcé, en outre, par les contingents de la Confédération, agit avec sa décision habituelle, malgré une crise financière à l’intérieur et qu’il essaya de conjurer à son ordinaire, par l’arbitraire et la violence. Peu de temps auparavant, il avait envoyé à Berthier l’ordre d’arrêter et de faire fusiller dans les vingt-quatre heures un libraire nommé Palm, de la ville libre de Nuremberg, momentanément occupée par nos troupes, et dont le crime était d’avoir vendu des brochures patriotiques allemandes. Ce meurtre causa dans toute l’Allemagne un frémissement d’horreur et d’indignation. C’est par ces procédés, non moins que par son despotisme et ses conquêtes, que cet homme funeste a soulevé contre nous des haines si implacables et dont nous avons vu les effets dans l’invasion prussienne de 1870-1871. Napoléon prit toutes ses mesures pour écraser la Prusse avant que la Russie fût prête, ce qui, d’ailleurs, lui était facile, car il avait encore 150.000 hommes en Allemagne, qu’il pouvait jeter tout à coup sur la frontière prussienne, et il ne négligea rien pour augmenter rapidement son effectif. Tout l’avantage était de son côté, en forces comme en positions, quoi qu’en aient dit certains historiens trop complaisants ; car, outre son armée d’expédition, il avait des corps d’armée partout, et son vaste cercle de défense embrassait près de la moitié de l’Europe, consolidé par une ligne de places fortes. Lui-même écrivait à Soult (5 octobre) : « Nous marcherons sur Dresde en un bataillon carré de 200.000 hommes. Avec cette immense supériorité de forces, je puis attaquer partout l’ennemi avec des forces doubles. » On sait quelle fut la rapidité foudroyante de cette campagne. Notre armée déboucha en Saxe par trois points différents. Le 8 octobre, la campagne s’ouvre devant Saalbourg par un engagement de la cavalerie de Murat contre l’ennemi ; le 9, Bernadotte remporte un avantage important à Schleitz ; le 10, Lannes triomphe au combat de Saafeld, où le prince Louis de Prusse fut tué ; le 14, Napoléon, avec des forces doubles et des lieutenants comme Lannes, Augereau, Ney, Soult, Murat, etc., remporte la victoire d’Iéna sur le corps du prince de Hohenlohe. A la même heure et à quelques lieues de là, Davout, avec des forces inférieures, gagne sur la plus forte partie de l’armée prussienne, commandée par Frédéric-Guillaume III et Brunswick, la bataille d’Auerstaedt. La déroute de l’armée ennemie fut achevée un peu plus loin par le corps de Bernadotte. La Prusse était anéantie d’un seul coup. Suivant sa coutume, Napoléon, contre toute vérité, intervertit les rôles dans ses relations officielles et présenta la bataille d’Auerstaedt comme un épisode secondaire de celle d’Iéna, tandis qu’elle en était l’événement’capïtal et dès le lendemain, l’Empereur frappa les pays conquis d’une contribution de 159 millions et ordonna la confiscation de toutes les marchandises anglaises qui se trouveraient chez les négociants de l’Allemagne du Nord ; spoliation inqualifiable, qui fut le prélude du blocus continental. Après divers combats qui n’étaient, d’ailleurs, que la poursuite des corps dispersés, les Français entrèrent le 24 à Berlin. Napoléon, dans un mouvement d’orgueil puéril, s’empara de l’épée du grand Frédéric et l’envoya à Paris. Il avait d’abord présenté un traité de paix, que le roi de Prusse, réfugié à Kœnigsberg, acceptait, malgré les conditions les plus dures ; mais il se ravisa et résolut de garder ses conquêtes, comme positions stratégiques contre la Russie et comme une riche mine à exploiter pour ses finances et ses approvisionnements. Enivré de ses éclatants succès, il revint alors à son idée fixe de dominer « la mer par la terre » et il rendit le fameux décret qui établissait le blocus continental, pour fermer le continent au commerce britannique, interdire partout les marchandises anglaises, les correspondances avec ce pays, confisquer les propriétés des Anglais, les arrêter eux-mêmes comme prisonniers de guerre, etc. ; projet gigantesque et extravagant, dont il prétendait imposer la réalisation à tous les peuples et qui devait avoir des conséquences si funestes (21 novembre 1806). L’Europe, qui déjà exécrait sa tyrannie, le crut tombé dans le délire. Il n’y avait pas en effet de meilleur moyen pour lui de multiplier le nombre de ses ennemis, de se créer des embarras et des cas de guerre, et de rattacher par l’intérêt et le besoin toutes les nations à l’Angleterre. Cependant, les Russes entrent en campagne en décembre, et la guerre allait avoir pour théâtre la Pologne, que Napoléon berce de la promesse vague d’une résurrection, pour exploiter le courage de ses enfants. Il arrive à Varsovie le 15 ; après deux avantages remportés à Czarnowo et à Pultusk, il joint les Russes à Eylau, et, après une bataille terrible et sanglante, longtemps indécise, première hésitation de la fortune, il triomphe complètement, de l’ennemi (8 février 1807), poursuit les Russes, occupe sur la Baltique Stralsund et Dantzig (avril-mai), et organise de ce coté son système de blocus continental. Les Russes, vaincus de nouveau dans plusieurs combats, sont écrasés complètement dans la décisive bataille de Friedland (14 juin) où ils perdirent 40.000 hommes, tués ou prisonniers. Soult occupe Kœnigsberg, un armistice est signé ; Napoléon et le tsar se rencontrent dans une entrevue célèbre sur le Niémen et discutent les conditions de la paix, qui est signée à Tilsit les 7 et 8 juillet. La Prusse, soumise à l’occupation militaire, perdait la moitié de son territoire ; deux royautés vassales, la Westphalie, donnée à Jérôme, et la Saxe, accrue du grand-duché de Varsovie, étendaient la domination française jusqu’à la Vistule. L’Allemagne demeurait inondée par nos garnisons. De plus, la Russie adhérait au blocus continental. Au lieu de reconstituer la Pologne, Napoléon avait donné à son vassal le roi de Saxe les débris de ce pays qu’il avait arrachés au tsar.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE SOUVERAIN

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Napoléon Ier (1769-1821), empereur des Français en tenue de sacre

J’ai voulu pour la France le sceptre du monde, et pour lui assurer il me fallait un pouvoir sans contradiction.

(Napoléon Bonaparte)

Obligé de faire face au continent, Napoléon dut renoncer au roman de sa descente en Angleterre, dont le résultat eût été probablement un échec, et certainement l’invasion de la France par les puissances coalisées. Mais son infatuation était telle à cet égard, qu’if avait à l’avance fait frapper une médaille pour célébrer cette conquête, qu’il avait rêvée. Il en fut quitte pour attribuer, suivant sa coutume, l’avortement de ses desseins à ses lieutenants, notamment à l’amiral Villeneuve. Ses plans, au reste, étaient dressés pour une autre combinaison, avec une fécondité d’esprit dont il serait puéril de méconnaître la puissance ; c’est ce qu’il appelait « faire son thème en deux-façons » afin de n’être pas pris au dépourvu. Pendant que l’Europe s’ébranlait, il prit donc immédiatement son parti et résolut de se jeter sur l’Allemagne avec toutes ses forces, avant la jonction des alliés et l’intervention de la Prusse. Il envoie ses instructions à ses lieutenants, à Bernadotte, qui commandait l’armée du Hanovre, au prince Eugène, en Italie, à Saint-Cyr, à Marmont, etc.; puis, levant précipitamment le camp de Boulogne, il dirige cette belle armée vers le Rhin, qu’elle franchit le 1er octobre 1805. Après les brillants combats de Donauwœrth, de Wertingen, de Cruntzbourg et d’Elchingen , livrés d’ailleurs et gagnés avec des forces supérieures, elle s’établit sur le Danube. Le général autrichien Mack, enfermé dans Ulm, est forcé de capituler et de se rendre prisonnier avec 30.000 hommes 3.000 chevaux et 60 canons (20 octobre). Ce magnifique début fut malheureusement attristé par le grand désastre maritime de Trafalgar (21 octobre), où notre flotte, renforcée des contingents de l’Espagne, fut coupée en deux et battue par Nelson. L’empire de la mer restait décidément aux Anglais. « Soit, dit Napoléon, je battrai l’Angleterre sur le continent. » Ces mots contenaient en germe le blocus continental. La mer, en effet, ne lui fut jamais favorable : Aboukir, la perte de Malte et des îles Ioniennes, Trafalgar, la perte de Saint-Domingue, la vente (forcée) de la Louisiane, l’avortement réel de la descente en Angleterre, etc., étaient des faits assez caractéristiques. L’Océan restait sous l’empire de la marine britannique. Après le grand coup frappé à Ulm, Napoléon marcha sur Vienne, escomptant à l’avance ses victoires et remaniant déjà l’Europe dans son ardente imagination. Il avait divisé son armée en sept corps, dont l’ensemble formait la grande armée, nom bien justifié par ces admirables troupes et qui devait rester historique. Cette campagne se poursuivit par la prise de Vienne (15 novembre), par les succès d’Augereau et de Ney dans le Tyrol, par ceux de Masséna dans le nord de l’Italie, par la jonction de ce dernier avec la grande armée, par quantité de petites actions brillantes contre les Russes et les Autrichiens, enfin par l’immortelle bataille d’Austerlitz (2 décembre 1805), à laquelle assistaient les trois empereurs (Napoléon, François II, Alexandre 1er). Cette victoire mémorable eût pu avoir des résultats décisifs et durables ; mais Napoléon était destiné à constamment abuser de la victoire et à lasser la fortune en la surmenant. François II, réduit à la Hongrie, hors d’état même de la défendre, dut s’humilier, separer sa cause de celle d’Alexandre et, enfin, subir le traité de Presbourg (26 décembre), qui bouleversa l’Allemagne entière. L’Autriche perdait la Dalmatie et l’Albanie, réunies à l’Empire français, les Etats de Venise, réunis au royaume d’Italie (c’est-à-dire également à l’Empire français), les deux Tyrols, annexés à la Bavière, érigée en royaume, ainsi que le Wurtemberg ; le margraviat de Bade est transformé en duché et agrandi. Enfin, la plupart des petits princes allemands étaient placés sous le protectorat de Napoléon, qui exigea en outre le mariage de la princesse Catherine de Wurtemberg avec son frère Jérôme (déjà marié) et celui de la princesse Stéphanie de Beauharnais avec le fils de l’électeur de Bade. Par ces alliances princières, obtenues le sabre à la main, il voulait ainsi se faire accepter par les familles monarchiques de l’Europe, qui ne le regardaient dédaigneusement encore que comme un pavenu (de plus souillé du meurtre du duc d’Enghien). Bientôt, le royaume de Naples, enlevé par Masséna et Gouvion Saint-Cyr à Ferdinand IV, et donné à Joseph Bonaparte, qui ne l’acceptait qu’avec répugnance (mars- juillet 1806) ; le grand-duché de Berg confisqué pour Murat (mars) ; la république batave transformée en royaume de Hollande pour Louis, autre frère de l’empereur (5 juin) ; la princesse Pauline Borghèse, investie du duché de Guastalla ; Neuchâtel et Ponte-Corvo érigés en principautés pour Berthier et Bernadotte ; la création d’un grand nombre de fiefs réels et avec dotations pour les maréchaux et grands dignitaires (dans les pays conquis ou annexés), montrèrent que Napoléon n’avait d’autre but que de créer de toutes parts des souverainetés vassales, pour pressurer les peuples conquis et dominer les nations de l’Europe. D’ailleurs, il entendait que tous ces feudataires, petits ou grands, lui fussent absolument asservis et lui servissent à lever des hommes et des subsides. Ce système féodal, établi par la force, avec un mépris complet des droits et de l’autonomie des peuples, n’était propre qu’à susciter partout des haines implacables contre la France, que la Révolution et les grandes luttes de la liberté avaient rendue chère à toutes les nations. Napoléon était alors plongé dans ses rêves de restauration de l’empire de Charlemagne, en pleine utopie carlovingienne ; ce prétendu représentant de la Révolution (suivant certaines écoles ) n’avait en réalité d’autre préoccupation que de restaurer l’ancien régime, autant qu’il était en lui. Il rétablit la noblesse, en se réservant, bien entendu, de ne reconnaître que celle qu’il conférait lui-même ; il réinstitua les majorats, au mépris du droit moderne. Un peu plus tard, il allait compléter son système nobiliaire en attachant les titres à certaines fonctions ; les grands dignitaires furent princes, altesses sérénissimes; les ministres et sénateurs, comtes ; les hauts magistrats et les évoques, barons, etc. Ainsi, il rétablit une cour, une noblesse, des feudataires, des distinctions, des privilèges, une Eglise dominante, une centralisation excessive qui n’était que le despotisme administratif de l’ancien régime, un enseignement disciplinaire, persécuteur des écoles libres, confié exclusivement à son Université, par laquelle il semblait vouloir instituer la conscription des intelligences, et auquel il donna pour bases : 1° les préceptes de la religion catholique, 2° la fidélité à l’empereur, dépositaire du bonheur du peuple, à la dynastie napoléonienne, etc. ; bref, le culte officiel de sa propre personne. Il supprima les élections, tout contrôle et toute publicité libre, la liberté individuelle comme toutes les autres libertés, rétablit en réalité les lettres de cachet, les prisons d’Etat, les emprisonnements arbitraires et extra-légaux, la censure ; fit de la force et de l’autorité sans limites et sans contre-poids les seuls principes de gouvernement ; de la police, la plus inquisitoriale et la plus odieuse qui fut jamais, l’une des bases de sa puissance ; asservit l’imprimerie et la librairie ; constitua le monopole de la Banque de France, supprima la liberté théâtrale, asservit à ses règles autoritaires avoués, notaires, avocats, agents de change, etc. ; assujettit l’ouvrier au livret, à la loi contre les coalitions ; établit qu’en cas de contestation le maître sera cru sur parole, etc.; enfin se constitua lui-même au-dessus de l’humanité, comme une sorte de divinité dont le culte obligé, la volonté, les caprices les plus tyranniques et les plus extravagants devaient être également sacrés. Ses œuvres, sa correspondance, si soigneusement expurgée cependant, le détail connu de sa conduite, tout ce que les travaux récents ont recueilli, nous le font bien connaître et bien apprécier, maintenant que l’idolâtrie qui l’avait placé presque sur un autel est à peu près éteinte et ne reste plus que comme un triste souvenir de servitude intellectuelle, comme un exemple de l’aveuglement causé par l’éblouissement de la gloire militaire. Cet étranger, de race incertaine, qui vivait dans les siècles passés, obsédé par le rêve des royautés barbares, a pu pervertir et subjuguer la France, mais il n’a jamais compris son génie et sa mission d’affranchissement et de civilisation. La liberté, l’émancipation populaire, les droits de la pensée et de la science, les garanties politiques, le progrès social, le travail sous l’abri de la loi, l’indépendance des peuples et des individus, toutes ces vérités, fondement des sociétés modernes, qui n’étaient plus à découvrir, puisque le XVIIIe siècle et la grande Révolution les avaient proclamées, affirmées à la face du monde, lui ont été, non-seulement étrangères, mais odieuses. Malgré la puissance incontestable de son esprit et la grandeur théâtrale de ses conceptions, il nous apparaît avec cette infériorité native et radicale, qu’il était incapable de s’élever à la simple notion de la justice, du droit, du bon sens et de la vérité. Non-seulement la morale n’existait pas pour lui, quand ses intérêts étaient en jeu, non-seulement il se flattait présomptueusement de venir à bout de tout, des hommes comme des événements, par la terreur, la fourberie et la violence, mais encore ce prodigieux aventurier en arriva de plus en plus à méconnaître les limites du possible et, finalement, comme cela devait logiquement arriver, courut de lui-même à sa perte en se précipitant tête baissée dans les entreprises les plus insensées. Quant à ses violences, aux emprisonnements et aux exécutions qu’il ordonna, l’espace nous manque pour les enregistrer ; mais, l’histoire ne les oubliera pas, et l’on sait bien que la liste en est longue et bien faite pour exciter l’indignation.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – L’EMPEREUR NAPOLEON Ier

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Napoléon Ier (1769-1821), empereur des Français (1804-1815)

Le nom de roi est usé car il apporte avec lui de vieilles conceptions et ferait de moi un héritier ; je ne veux descendre ni dépendre de personne. Le titre d’empereur est plus grand, il est un peu inexplicable et impressionne les imaginations.

(Napoléon Bonaparte)

L’inauguration du nouveau règne fut marquée par le procès du général Moreau, dont Bonaparte était bassement envieux, et dont la complicité dans le complot de Cadoudal et de Pichegru n’était nullement prouvée. Ce procès passionna singulièrement l’opinion publique. L’illustre vainqueur de Hohenlinden fut condamné à deux ans de prison par des juges qui eussent voulu l’acquitter et à qui le pouvoir avait imposé de prononcer une condamnation. Napoléon, qui attendait, qui voulait la peine capitale, fut exaspéré de cet arrêt ; toutefois, il consentit à commuer la peine en un exil perpétuel, qui le débarrassait pour toujours de celui que l’opinion lui donnait pour rival. Quant aux condamnés royalistes, onze furent exécutés avec Georges (26 juin 1804). L’Empereur, toujours favorable à la noblesse, ne fit grâce qu’aux Polignac et à quelques autres gentilshommes. Constamment préoccupé de frapper les imaginations par des scènes théâtrales, Napoléon avait imaginé de se faire sacrer par le pape et à Paris même, chose sans exemple jusqu’alors. Cambacérès et le cardinal Caprara furent employés à cette négociation, qui fut conduite, en quelque sorte, militairement, en ce sens qu’on fit comprendre à Rome qu’on n’accepterait aucune réponse évasive ou dilatoire. Dès l’époque du concordat, La Fayette avait prévu que Bonaparte ne rétablissait officiellement le culte que « pour se faire casser la petite fiole sur la tête » ; ce furent ses propres expressions au premier consul lui-même. Pie VII, qui voulait recouvrer les Légations, même Avignon et Carpentras, se fit longtemps prier, leurré de promesses vagues et fausses, dominé d’ailleurs par l’ascendant de la France en Italie, dupe de ses convoitises aussi bien que des ruses de Bonaparte, il finit par céder et par promettre de procéder en personne à celte cérémonie d’un autre âge. Napoléon était loin, d’ailleurs, de songer à restituer les Légations au saint-siège, car il en comptait faire une des provinces du royaume italien qu’en ce moment même il entreprenait de substituer à la république Cisalpine (dont il s’était fait donner la présidence), et par les mêmes manœuvres qui l’avaient mis en possession de la couronne impériale, c’est-à-dire en imposant à la consulte de Milan et aux fonctionnaires des manifestations et des vœux dans le sens de ses propres convoitises. Au milieu de ces préoccupations ambitieuses et pendant qu’il faisait ainsi la chasse aux couronnes, il n’oubliait pas d’exploiter à l’occasion les souvenirs des plus beaux temps de la liberté dans l’intérêt de son pouvoir et de sa personne. En 1802, il avait institué l’ordre de la Légion d’honneur. Le 14 juillet 1804, il fit coïncider l’inauguration de son ordre avec l’anniversaire de la prise de la Bastille et de la grande Fédération de 1790, pinçant avec apparat, mais sans aucune sincérité, sa nouvelle institution sous le patronage des principes révolutionnaires. Il y eut grande solennité dans l’église des Invalides ; le cardinal-archevêque de Paris officiait en l’honneur de la mémorable journée, au milieu de l’éclatante réunion du clergé, de tous les grands dignitaires civils et militaires, etc. Le grand chancelier (Lacépède) prononça un discours éloquent pour rappeler les souvenirs du 14 juillet. Enfin, pour compléter la comédie, Napoléon récita une harangue pour inviter les légionnaires à prêter le serment prescrit à la liberté, à l’égalité, à la résistance au rétablissement du régime féodal, enfin, au maintien de l’Empire, des lois de la République et des propriétés nationales. Puis il commença sa distribution de croix en détachant de son cou le grand cordon pour le donner fastueusenfent au représentant du pape, au vieux cardinal Caprara, car il ne perdait pas de vue l’affaire du sacre. Ce fut le dernier anniversaire officiel de la Fédération, et cette cérémonie ne fut qu’une représentation menteuse et sans dignité. En cette décadence de la nation, les beaux souvenirs de la liberté, qui vivaient encore en toute leur pureté dans quelques âmes flères et stoïques, ne servaient plus officiellement qu’à être exploités par le charlatanisme et l’ambition de ceux qui se partageaient les dépouilles de la République et de la Révolution. Cependant, l’Empereur n’oubliait pas les conceptions du premier consul. Au premier rang figurait le projet d’invasion contre l’Angleterre. La politique folle et téméraire qui avait préparé avec tant de machiavélisme la rupture du traité d’Amiens avait porté ses fruits. Il fallait se préparer à une guerre à mort contre l’Angleterre, et dont la nation ne voyait nullement la nécessité. De là d’immenses préparatifs, la formation du camp de Boulogne, la création de ressources financières, l’établissement des percepteurs des contributions et de la régie des droits réunis, la restauration des contributions indirectes, la formation de la compagnie pour l’escompte de valeurs du Trésor, les vastes travaux dans les ports et les arsenaux, toute la France, en quelque sorte, ainsi que la Belgique et la
Hollande, transformée en un grand chantier maritime, etc. Le plan de Napoléon était de créer une flottille assez forte pour jeter d’un seul coup hommes sur les côtes de l’Angleterre, et cela avec des chaloupes canonnières, des bateaux pêcheurs, des péniches, etc. Les marins les plus expérimentés, Decrès, Ganteaume, Villeneuve, ne croyaient pas ou croyaient peu à la réussite d’une telle entreprise, à la possibilité d’échapper à la flotte anglaise qui croisait dans la Manche. Mais, voyant leurs observations méprisées, ils s’étaient mis à l’œuvre, afin de diminuer, au moins, les mauvaises chances de l’expédition. Malgré l’avis des hommes compétents, Napoléon, fasciné par son idée fixé d’écraser l’Angleterre et d’arriver ainsi à la domination de l’Europe, mit toute sa volonté et son énergie à poursuivre ce projet chimérique, avec l’opiniâtreté aveugle qui lui fera plus tard entreprendre l’expédition de Russie. Après de longs et immenses préparatifs, il avait résolu de franchir le détroit au plus tard en août 1804, appuyé par la flotte de Toulon. Le 18 juillet, il partit pour visiter les camps qui menaçaient la Grande-Bretagne, Vimereux, Calais, Dunkerque, Ostende, etc. Le 16 août, il fit, au camp de Boulogne, une nouvelle distribution solennelle de croix et porta au comble le fanatisme de ses soldats. Néanmoins, il jugea prudent de remettre son expédition au moins de septembre. L’idée avait déjà subi bien des ajournements et des modifications. Quelques écrivains ont même conjecturé que ce fameux projet de descente n’était qu’une feinte pour masquer des plans de conquête sur le continent, ne pouvant admettre, quand nos ports étaient bloqués par les flottes anglaises, qu’on risquât sérieusement ainsi toutes nos forces disponibles dans une entreprise aussi aventureuse, laissant la France désarmée, exposée infailliblement aux coups des puissances européennes, submergée par l’invasion, pendant que ses armées seraient cernées par les escadres britanniques. Mais l’examen des faits ne permet pas de conserver le moindre doute ; le projet était sérieux, et rien ne montre mieux combien Napoléon, avec des facultés parfois merveilleuses dans l’action, était souvent dominé par l’imagination dans ses combinaisons grandioses et chimériques, et, malgré sa puissance de calcul, emporté par une fantaisie effrénée qui le poussait à des conceptions romanesques, où manquaient le bon sens et l’esprit pratique, et que des complaisants ont voulu trop facilement faire passer pour des combinaisons de génie. L’Angleterre était vivement agitée par ces préparatifs menaçants. Le vieil ennemi de la France, Pitt, venait de remonter au pouvoir, porté par la situation. Les deux champions allaient se retrouver face à face, l’un pour susciter des coalitions contre nous, l’autre pour essayer de les briser à coups d’épée. La mort de l’amiral Latouche-Tréville, qui devait guider la flotte de Toulon, fit reculer encore la fameuse entreprise. Au reste, il était évident, pour tous les marins capables, que, malgré des dépenses énormes, notre marine renaissante n’était pas encore capable d’entrer en ligne. Les constructions hâtives de bâtiments de toutes sortes n’avaient donné que des résultats inférieurs ; quant aux équipages, ils étaient insuffisants et laissaient fort à désirer, ayant été recrutés en partie par l’enlèvement forcé, par la presse, moyen violent et odieux, bien digne de l’homme qui avait rétabli l’esclavage aux colonies. En résumé, après avoir changé plusieurs fois ses plans et donné libre cours à son imagination déréglée, Napoléon finit par être obligé d’abandonner son projet. Dans l’intervalle, divers combats de mer étaient livrés et une nouvelle coalition se nouait silencieusement en Europe. Mais l’Empereur était alors surtout préoccupé de la représentation théâtrale de son sacre. Il avait aussi employé à cette négociation son oncle, l’abbé Fesch, qui avait abjuré la prêtrise en l’an II, était devenu commissaire des guerres, puis avait ramassé son froc dans les orties lors de l’élévation de son neveu, qui l’avait fait nommer archevêque de Lyon et cardinal. Il était alors notre ambassadeur à Rome. Personnage médiocre, vain et ambitieux, instrument du parti ultramontain, il causa plus d’un embarras et plus d’un chagrin à Napoléon. Quoi qu’il en soit, Pie VII consentit à venir en France, après bien des hésitations, mais aux frais de la France et sous la promesse de nouvelles concessions pour l’Eglise. Il apportait en échange, outre sa bénédiction, toute une cargaison de chapelets pour les dames de la cour. Le 2 décembre 1804, la cérémonie du sacre eut lieu sous les voûtes de Notre-Dame. Un détail curieux, c’est que la nuit précédente le pape avait dû donner la bénédiction nuptiale, dans la chapelle des Tuileries, à Napoléon et à Joséphine, qui n’étaient mariés que civilement. La solennité de Notre-Dame eut une pompe extraordinaire. Tout avait été préparé à l’avance et par des répétitions, comme une pièce de théâtre, avec de petites poupées de bois, sous la direction du peintre Isabey (Mémoires de Beausset, préfet du palais). David avait dessiné les costumes. Napoléon était affublé d’une défroque à la Henri IV, sous son manteau impérial et sa couronne de lauriers d’or. Il paraît qu’il bâilla tout le temps. Il était d’ailleurs fort indisposé d’avoir été contraint de se soumettre au mariage religieux, qui resserrait ses liens avec Joséphine, qu’à cette époque déjà il avait l’intention de répudier. Quant à celle-ci, elle avait les yeux rouges encore de violentes scènes domestiques. En présence de cette cérémonie éclatante et burlesque, les assistants, grands dignitaires, maréchaux, etc., avaient peine à garder leur sérieux. Quoique courtisans, ils étaient restés des hommes du XVIIIe siècle, sceptiques et philosophes, et d’après les témoignages les plus certains, notamment celui de l’archevêque de Malines, M. de Pradt, plus d’un maréchal ou autre grand dignitaire s’indignait assez haut de ces capucinades, et peu s’en fallut qu’elles ne fussent troublées par des éclats de rire. Au moment où le pape élevait la couronne en forme de tiare qu’il se préparait à poser sur le front de Napoléon, celui-ci, qui ne voulait la tenir que de lui-même , la saisit lestement (comme il l’avait annoncé), et se la plaça sur la tête. Il en fit autant pour celle destinée à l’impératrice. Cet homme étrange voulait bien imposer aux autres les symboles du passé, dans un but de discipline et d’asservissement, mais n’entendait s’y soumettre lui-même que dans la mesure de ses intérêts et de son ambition. La veille du sacre, le Sénat lui avait présenté le résultat du plébiscite qui ratifiait à une énorme majorité sa nouvelle usurpation. On avait dû voter sur des registres ouverts. Les 108 départements avaient donné 3.572.329 oui. Personne ne prit au sérieux ce vote par intimidation. D’ailleurs, Bonaparte avait déjà la puissance, le titre, la France sous ses pieds. Cette comédie électorale était un outrage de plus. Devenu l’oint du Seigneur, Napoléon fit inscrire dans le catéchisme , à la suite du 4e commandement, tes père et mère honoreras, des préceptes qui consacraient son propre culte presque à l’égal de celui de Dieu. On n’avait pas vu pareille infatuation depuis l’apothéose des Césars. Il se sentait alors, et il était en effet, maître absolu de la grande nation. Les prétendues institutions dont il était entouré, Sénat, Corps législatif, sans une ombre d’indépendance et de pouvoir, n’avaient d’autre objet que de servir d’instrument et de masque à son despotisme, assez semblable à celui des tsars de Russie, et incontestablement plus absolu que celui des anciens rois de France. Quant à la presse, elle était asservie comme elle ne le fut jamais. Outre qu’il avait supprimé tous les journaux qui lui déplaisaient ou qu’il en avait confisqué la propriété pour la donner à ses créatures, il ne pouvait supporter même les articles les plus innocents, et les malheureux publicistes, ceux mêmes qu’il avait choisis parmi les plus bas valets de la presse, ne pouvaient écrire dix lignes qui ne lui portassent ombrage, et ils en étaient arrivés à ne plus pouvoir parler qu’en tremblant de la pluie et du beau temps. Ils ne pouvaient même s’abstenir ; car le maître les accusait alors de ne pas soutenir l’opinion, c’est-à-dire de ne pas mentir, de n’être pas dignes d’écrire sous son règne, et il les faisait menacer par Fouché. Jamais la pensée n’avait été traitée avec cette brutalité, même sous l’ancien régime, et il en fut ainsi pendant tout ce règne néfaste. Cette servitude explique assez la stérilité intellectuelle de l’époque impériale. Toutes les intelligences étaient refoulées, éteintes par le despotisme, toutes les forces vives de la nation n’avaient d’autre emploi que la guerre. Le système ramenait directement à la barbarie. Le 1er janvier 1805, Napoléon, ayant tout fait pour rendre la guerre générale inévitable, écrivit une lettre d’apparat au roi d’Angleterre pour l’inviter à la paix, démonstration menteuse, comme la plupart de ses actes publics, car il n’avait renoncé à aucune de ses prétentions a la domination, de l’Europe, Il en donna bientôt la preuve en se faisant proclamer roi d’Italie et solennellement couronner à Milan (26 mai), en réunissant Gênes à l’Empire ; en érigeant Lucques et Piombino en principauté pour Bacciochi, l’époux de sa sœur Elisa, en créant en Hollande un grand pensionnaire, en plaçant Rome et Naples sous sa dépendance morale, en réduisant l’Espagne a une sorte de vassalité, en inquiétant enfin toute l’Europe par ses intrigues et ses projets de domination. La troisième coalition, justifiée par tant d’entreprises, se révélait par ses armements qui répondaient à ceux de la France, et, le 8 avril, un traité est signé à Saint-Pétersbourg entre l’Angleterre et la Russie, auquel allaient bientôt adhérer l’Autriche, la Suède, Naples et la Sardaigne. Les peuples allaient de nouveau s’entr’égorger pour le caprice de leurs souverains, et surtout pour l’insatiable ambition d’un seul homme.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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février 28, 2008

MARECHAL MARMONT (1774-1852)

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Maréchal Auguste-Frédéric-Louis Viesse de Marmont (1774-1852), alors Lieutenant d’état-major d’artillerie (1792)

La vanité avait perdu Marmont ; la postérité flétrira justement sa vie ; pourtant son coeur vaudra mieux que sa mémoire.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal MARMONT (Auguste-Frédéric-Louis VIESSE DE), duc de raguse, maréchal de France et membre de l’Institut, né à Châtillon-sur-Seine en 1774, mort à Venise en 1852. Son père, capitaine au régiment de Hainaut, le destinait à la magistrature; mais le jeune Marmont céda à la vocation irrésistible qui le poussait vers la  carrière des armes, et, à dix-sept ans, il fut reçu élève sous-lieutenant à l’école d’artillerie de Châlons, où il se distingua par ses goûts et ses aptitudes pour les sciences exactes, qualités qui devaient le rendre un des meilleurs généraux d’artillerie de son temps. Il débuta comme lieutenant au siège de Toulon et se fit remarquer de Bonaparte, dont le coup d’œil pénétrant eut bientôt discerné le rare mérite du jeune officier, et qui se l’attacha dès cette époque. En 1795, Marmont servit comme capitaine à l’ armée du Rhin, où il commanda l’artillerie de l’avant-garde de Desaix, et, l’année suivante, il suivit Bonaparte à l’armée d’Italie comme aide de camp du nouveau général en chef. Il prit une part brillante à cette immortelle campagne, dont il revint avec le grade de chef de brigade, ayant à peine vingt-trois ans. Il accompagna ensuite Bonaparte dans l’expédition d’Egypte, se distingua a la prise de Malte, où il enleva le drapeau de l’ordre ; au siège d’Alexandrie, dont il enfonça une des portes à coups de hache ; à la bataille des Pyramides, au succès de laquelle il contribua avec le général Rampon, par la destruction d’un corps de mameluks. Chargé ensuite de la défense d’Alexandrie contre les attaques combinées des flottes anglaise, russe et turque, il résista victorieusement à un effroyable bombardement, malgré les horreurs de la peste et de la famine, auxquelles la ville était en proie. De retour en France avec son général en chef, il prit une part active au 18 brumaire, et reçut ensuite le commandement de l’artillerie destinée à la nouvelle campagne d’Italie. Le premier consul le chargea d’organiser le passage du mont Saint-Bernard, et il sut vaincre tous les obstacles qu’il devait rencontrer dans une entreprise aussi difficile. A Marengo, l’artillerie de Marmont jeta le désordre dans les rangs autrichiens, et Kellermann en profita habilement pour charger et couper l’armée ennemie, jusqu’à ce moment victorieuse. Nommé général de division d’artillerie, puis premier inspecteur général de cette arme, il y apporta de grands perfectionnements et commanda quelque temps après l’armée française en Hollande. Le 14 juin 1804, il fut fait grand officier de la Légion d’honneur, et grand-aigle le 2 février 1805, puis colonel général des chasseurs à cheval. Lorsque la guerre éclata de nouveau entre la France et l’Autriche, vers la fin de l’année 1805, Marmont prit une grande part au blocus et à la reddition d’Ulm. L’année suivante, il reçut le commandement supérieur de l’armée de Dalmatie, avec le titre de gouverneur général des provinces illyriennes, dégagea Raguse, assiégée par les Russes, et vainquit ces derniers en plusieurs circonstances. Dans ce nouveau poste, il révéla tous les talents d’un grand administrateur, introduisit une foule d’améliorations dans son gouvernement, et ouvrit à travers les marais et les montagnes une route de 300 kilomètres, qui inaugura une ère nouvelle pour le pays. Cette activité infatigable faisait dire de lui par les Dalmates : « Les Autrichiens pendant huit ans ont discuté des plans de route sans les exécuter ; Marmont est monté à cheval, et, quand il en est descendu, elle était terminée. » Lorsque l’empereur d’Autriche visita la Dalmatie, en 1818, à la vue des travaux accomplis par le général français, il dit en riant au prince de Metternich : « II est bien fâcheux que le maréchal Marmont ne soit pas resté en Dalmatie deux ou trois ans de plus. » Vers la fin de 1807, Marmout fut créé duc de Raguse, puis, lorsque commença la campagne d’Autriche de 1809, il reçut l’ordre de réunir son corps d’armée et d’opérer sa jonction avec les troupes d’ Eugène de Beauharnais, opération qu’il exécuta heureusement après avoir battu les Autrichiens en diverses rencontres. Toutefois, il ne prit aucune part à la bataille de Wagram ; il se tint à Znaïm. malgré les instructions contraires qu’il avait reçues de Napoléon, et se vit sur le point d’être écrasé par les débris de l’armée autrichienne. Il n en fut pas moins alors nommé maréchal de France. Marmont reprit ensuite ses fonctions en Dalmatie, et cela jusqu’en 1811, époque à laquelle il fut appelé à remplacer Masséna dans le commandement de l’armée du Portugal, qui venait de rentrer en Espagne. Il eut alors la tâche difficile de surveiller et de combattre Wellington. Ses premiers succès lui inspirèrent une confiance fatale, et, le 22 juillet 1812, il perdit contre le général anglais la bataille des Arapiles, dans laquelle lui-même eut le bras droit fracassé par un boulet dès le commencement de l’action, ce qui contribua sans doute à notre défaite. Dans la campagne de 1813 en Allemagne, Marmont eut le commandement du sixième corps de la grande armée et prit une grande part aux batailles de Lutzen, de Bautzen, de Dresde et de Leipzig. Dans la campagne de 1814, qui avait lieu chez nous cette fois, le duc de Raguse se signala par des prodiges d’activité et d’audace sous les murs de Paris surtout, où il lutta contre les Russes avec une indomptable énergie ; il défendit en désespéré les hauteurs de Belleville ; mais la supériorité du nombre était trop écrasante pour qu’on pût conserver le moindre espoir, et les maréchaux Marmont et Mortier durent se résigner à la douloureuse nécessité de traiter avec l’ennemi ; toutefois Mortier se refusa à signer la capitulation. Quant à Marmont, il se retira sur Essonne avec son corps d’armée, qui se montait à environ 20.000 hommes. Nous voici arrivés à une phase bien contestée encore de la vie du maréchal Marmont, phase qui a attiré sur son nom plus de célébrité que tous ses succès militaire s; nous voulons dire sa trahison présumée. Nous résumerons ici la question telle qu’elle a été étudiée et élucidée par M. Thiers, qui nous semble avoir jugé l’homme et les circonstances avec une grande impartialité ; mais disons tout de suite, pour expliquer dans quelle terrible situation d’esprit a dû se trouver Marmont, disons qu’il avait entendu à Paris la formidable explosion de haines qui venait d’éclater contre l’Empire et contre l’auteur de tous les malheurs de la France, disons qu’il avait été enveloppé par les intrigues, non-seulement des royalistes, mais encore de ceux qui, à l’exemple de Talleyrand, se retournaient contre l’Empire après l’avoir servi, et qui répétaient sur tous les tons au maréchal qu’une plus longue fidélité à un seul homme serait l’immolation de tous les intérêts de la patrie. Le 4 avril 1814, Napoléon rédigeait lui-même et signait le fameux acte suivant : « Les puissances alliées ayant proclamé que l’empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu’il est prêt à descendre du trône, à quitter la France et même la vie, pour le bien de la patrie, inséparable des droits de son fils, de ceux de la régence de l’Impératrice et des lois de l’Empire. Fait en notre palais de Fontainebleau, le 4 avril 1814. » On voit que, dans cet acte, Napoléon réservait les droits de sa femme et de son fils ; deux jours après, 6 avril, il signait cette autre formule : « Les puissances alliées ayant proclamé que l’empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’empereur. Napoléon, fidèle à ses serments, déclare qu’il renonce pour lui et ses héritiers aux trônes, de France et d’Italie, parce qu’il n’est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu’il ne soit prêt à faire à l’intérêt de la France. » Ici, l’abdication est absolue ; quel événement avait donc apporté cet immense changement dans la rédaction ? C’est maintenant que se dévoile le rôle joué par Marmont dans ces tristes journées. Tandis que les maréchaux, réunis autour de Napoléon à Fontainebleau, s’efforçaient de lui arracher son abdication personnelle, scène qui est restée célèbre, mais dont on a exagéré la violence, le gouvernement provisoire établi à Paris sous les auspices des souverains alliés faisait tous ses efforts pour détacher Marmont de Napoléon. Etabli à Essonnes avec 20.000 hommes, dans une forte position, il permettait à l’Empereur, en réunissant les autres débris de ses troupes, de tenter un effort désespéré sur les ennemis, de leur livrer même dans Paris une bataille qui pouvait devenir désastreuse pour eux. Marmont fut donc circonvenu par les agents du gouvernement provisoire ; on parla à son ambition, à sa vanité, à son patriotisme même, en lui dévoilant le tableau des calamités que l’opiniâtreté de Napoléon pouvait déchaîner sur la capitale et sur la France, tristes éventualités qui n’étaient certes pas
invraisemblables. Ces considérations frappérent son esprit, et, après de longues et cruelles indécisions, il consentit à entrer en pourparlers avec le prince de Schwarzenberg, commandant de l’armée autrichienne, et tous deux convinrent des conditions suivantes : Marmont devait, avec son corps d’armée, quitter l’Essonne le lendemain, gagner la route de la Normandie, où il se mettrait à la disposition du gouvernement provisoire, et comme il ne se dissimulait pas les conséquences d’un acte pareil, car non-seulement il enlevait à Napoléon près du tiers de son armée, mais la position si importante de l’Essonne, il avait stipulé que, si par suite de cet événement, Napoléon tombait dans les mains des monarques alliés, on respecterait sa vie, sa liberté, sa grandeur passée, et on lui procurerait une retraite à la fois sûre et convenable. Cette seule précaution, dictée par un repentir honorable, condamnait l’acte de Marmont, en révélant toute la gravité que lui-même y attachait. » Cet arrangement devait rester secret jusqu’à son exécution ; Marmont en instruisit seulement ses généraux divisionnaires, auxquels il apprit l’abdication conditionnelle de Napoléon, et il les trouva tout disposés à marcher dans la voie qu’il venait d’ouvrir. Marmont dut alors se rendre à Paris avec les autres maréchaux pour y plaider la cause de Napoléon auprès des souverains alliés. Sur ces entrefaites, le général Souham, qui commandait à la place de Marmont, reçut l’ordre de se rendre à Fontainebleau ; il crut alors, avec les autres généraux, Compans, Bordesoulle, Meynadier, que Napoléon était instruit de tout ; et ils résolurent de précipiter le mouvement convenu, même en l’absence de Marmont. Ils prévinrent donc le prince de Schwarzenberg de leur dessein, et, le 5 avril, vers 4 heures du matin, le 6e corps franchit l’Essonne. Officiers et soldats ignoraient le secret de cette marche ; ils ne commencèrent à concevoir des soupçons qu’en voyant les ennemis border paisiblement les routes et les laisser passer sans faire feu. Les
murmures commencèrent à éclater alors, et tout présageait un soulèvement en arrivant à Versailles. Une seule division ne suivit point le mouvement, celle du général Lucotte, à qui l’ordre parut suspect, et qui refusa de l’exécuter ; mais la ligne de l’Essonne n’en fut pas moins perdue pour Napoléon, qui dut voir dans cette défection là ruine de ses dernières espérances. La nouvelle de ce grave événement produisit dans l’esprit des souverains alliés un effet décisif ; jusqu’alors ils avaient eu des ménagements pour Napoléon, qui était encore redoutable pour eux ; mais sa terrible épée venait de lui être arrachée des mains, et Alexandre annonça aux négociateurs, Caulaincourt, Ney et Macdonald, que les souverains ne pouvaient plus se contenter d’une abdication conditionnelle, qu’il leur fallait l’abdication absolue de Napoléon pour lui et sa famille. Telle est l’explication de la différence qui existe entre les deux formules que nous avons données plus haut. Marmont ayait été consterné en apprenant ce qui venait de se passer : « Je suis perdu, s’écria-t-il, déshonoré à jamais ! » Mais il se borna à des exclamations et ne tenta aucun effort pour réparer le mal, ou du moins pour diminuer la part de responsabilité qui allait peser sur lui. Tout à coup ou apprit que le corps, instruit enfin du véritable rôle qu’on venait de lui faire jouer, était en pleine révolte à Versailles contre ses généraux ; ce fut encore Marmont qu’on chargea d’user de son influence sur l’esprit de ses soldats pour les ramener à l’obéissance, et il y réussit en les flattant, puis en leur démontrant l’impossibilité de résister à l’ennemi, en leur promettant même de revenir se mettre à leur tête dès que l’armée serait reconstituée. « Ainsi s’accomplit cette opération, qu’on a appelée la trahison du maréchal Marmont. Si l’acte de ce maréchal avait consisté à préférer les Bourbons à Napoléon, la paix à la guerre, l’espérance de la liberté au despotisme, rien n’eût été plus simple, plus légitime, plus avouable ; mais, même en ne tenant aucun compte des devoirs de la reconnaissance, on ne peut oublier que Marmont était revêtu de la confiance personnelle de Napoléon, qu’il était sous les armes et qu’il occupait sur l’Essonne une position capitale ; or, quitter en ce moment cette position avec tout son corps d’armée, par suite d’une convention secrète avec le prince de Schwarzenberg, ce n’était pas opter comme uu citoyen libre de ses volontés entre un gouvernement et un autre, c’était tenir la conduite du soldat qui déserte à l’ennemi ! Cet acte malheureux, Marmont a prétendu depuis n’en avoir qu’une part, et il est vrai qu’après en avoir voulu et accompli lui-même le commencencement, il s’arrêta au milieu, effrayé de ce qu’il avait fait ! Ses généraux divisionnaires, égarés par une fausse terreur, reprirent l’acte interrompu et l’achevèrent pour leur compte, mais Marmont, en venant s’en approprier la un par sa conduite à Versailles, consentit à l’assumer tout entier sur sa tète, et à en porter le fardeau aux yeux de la postérité ! » (Histoire du Consulat et de l’Empire.) Oui, le jugement est juste dans sa sévérité ; en regard des principes inflexibles de la morale, il n’est pas de compromis possible avec les circonstances mêmes et avec  sa conscience. Cette réserve faite en l’honneur d’un sentiment que rien ne devrait étouffer, et dont l’histoire doit maintenir le haut et sacré caractère, qui pourrait s’armer contre l’infortuné Marmont d’un rigorisme impitoyable ? Est-ce la France, qu’il croyait arrêter sur le bord du l’abîme où allait la précipiter un insensé ? Est-ce cet insensé lui-même, Napoléon enfin ? De quel droit se serait-il plaint que Marmont, pour sauver la France, oùt trahi le serment qu’il lui avait, prêté, lui qui, pour la noyer dans un déluge de calamités, avait effrontément foulé aux pieds tous les siens ? Résumons-nous : Marmont fut coupable ; mais si jamais coupable eut des
titres au bénéfice des circonstances atténuantes, ce fut le commandant du 6° corps. Marmont ne joua aucun rôle politique dans les événements qui suivirent et n’exerça qu’une très médiocre influence, bien que Louis XVIII l’eût nommé commandant d’une compagnie de ses gardes du corps, pair de de France et chevalier de Saint-Louis. La réprobation publique s’était attachée à sou nom et elle n’a pas encore cessé dans tous les esprits, dans les préjugés populaires du moins. Comme le dit M. Rapetti, « il eut des faveurs, mais pas d’importance. Les royalistes purs eussent rougi de devoir de la reconnaissance à une trahison, et ils se montraient ingrats, les royalistes les moins purs se montraient naturellement les plus ingrats. Les hommes de l’Empire les plus reconciliés avec le nouvel ordre de choses tenaient à éloigner toute comparaison entre une trahison et leur ralliement, et ils affichaient leur soin à se préserver du voisinage de M. de Raguse. Quant à l’opinion populaire, elle demeurait implacable. Dans les rues, on avait fait un mot du nom de Raguse : on disait raguser pour tromper. Marmont, qui avait rêvé un grand rôle politique, se trouva réduit à l’isolement et à l’impuissance. » Pendant les Cent-Jours, Marmont suivit Louis XVIII à Gand, et, après Waterloo, le roi le combla de nouveaux honneurs. En 1816, l’Académie des sciences le choisit pour un de ses premiers membres libres. En pendant les journées de Juillet, Marmont fut chargé du commandement de l’armée de Paris, et, en cette qualité, dut défendre les fatales ordonnances. Ce rôle allait achever de le rendre impopulaire. Au plus fort de la lutte, un vieux royaliste lui dit : « Maréchal, voulez-vous sauver le roi, le peuple de Paris et votre nom ?… Arrêtez les ministres, tous les signataires tous les conseillers des ordonnances ; faites-les transporter, à Vincennes, liés, garrottés comme des criminels, comme les seuls coupables. Le peuple satisfait, apaisé par vous, posera les armes ; le roi, qui ne se trouvera plus en présence d’une révolte, pourra faire des concessions. Vous, vous serez exilé ; mais on pardonne aisément à qui nous tire d’un mauvais pas. Vous nous reviendrez bientôt et vous serez le sauveur, le pacificateur, l’homme de la royauté, de la liberté. » Ce conseil était sage ; malheureusement Marmont ne voulut pas le suivre ; il se sentait écrasé par le Souvenir de 1814 ; et, en effet, pour prendre de ces résolutions audacieuses, décisives, il faut avoir derrière soi un passsé irréprochable. On connaît l’issue de la lutte : Marmont essaya en vain de résister au lion déchaîné, malgré l’habileté de ses dispositions. Une députation composée de Laffitte, des généraux Gérard et Lobau, etc., se rendit auprès de Marmont pour le prier d’arrêter l’effusion du sang ; le maréchal écrivit alors à Charles X, qui se montra inflexible, et, le lendemain, 29 juillet, le drapeau tricolore flottait sur le dôme des Tuileries, C’est alors qu’eut lieu à Saint-Cloud cette scène scandaleuse, dans laquelle le duc d’Angoulême, fou de colère, voulut arracher l’épée du maréchal, qu’il accusait de tous les malheurs de sa famille, et auquel il adressa ces mots aussi injustes que cruels : « Est-ce que vous voulez faire avec nous comme avec l’autre ? » Marmont dut se rappeler amèrement que la reconnaissance n’a jamais été une vertu royale : le dauphin lui jetait à la face comme une insulte l’acte qui avait contribué à mettre les Bourbons sur le trône. Charles X, plus équitable, essaya de verser un peu de baume sur ce cœur ulcéré, mais le coup n’en était pas moins porté. A partir de cette époque, Marmont resta étranger aux affaires politiques; à quel titre eût-il pu y prendre part ? Exilé volontaire, il erra pendant le reste de sa vie sur la terre étrangère, tantôt en Autriche, tantôt en Turquie, en Syrie, eu Palestine, etc., et enfin dans les Etats de Venise. Ou lui doit plusieurs ouvrages remarquables : Voyage en Hongrie, en Transylvanie, dans la Russie méridionale, en Crimée et sur les bords de la mer à Azoff, à Constantinople, etc. (Paris, 1837, vol. in-8°) ; Esprit des institutions militaires (1845, in-8°; 2e édit. l’année suivante) ; un Xénophon, un César, quelques autres opuscules et enfin ses Mémoires, qui ont eu un si grand retentissement. «  Marmomt, dit encore M. Rapetti, triomphait dans ces relations qu’on nomme la vie du monde. Il avait une physionomie noble, animée, spirituelle. Il était instruit et fourni d’auecdotes sur tous les sujets. Il racontait avec charme, il étonnait, il captivait. Sa supériorité très apparente inspirait le respect, avait cette prodigalité qui semble de la libéralité à ceux qui reçoivent, et ce désir constant de faire montre de son pouvoir, que les solliciteurs prennent aisément pour de l’obligeance, lil était bon sans discernement, et les intrigants le vantaient. Certes, il blessait par sa hauteur ; niais ceux mêmes qu’il offensait ainsi, il savait se les concilier par l’ascendant d’un caractère dont l’extrême fierté relevait encore plus qu’elle ne les déparait les qualités aimables ou brillantes. Napoléon l’avait appelé Marmont 1er. »

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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février 25, 2008

MARECHAL SERURIER (1742-1819)

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Maréchal Jean-Matthieu-Philibert Sérurier (1742-1819)

Sérurier avait conservé toutes les formes et la rigidité d’un major. Il était fort sévère sur la discipline et passait pour un aristocrate… Il était brave, intrépide de sa personne, mais pas heureux. Il avait moins d’allant que les précédents [généraux Masséna et Augereau], mais il les dépassait par la moralité de son caractère et la sagesse de ses opinions politiques.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal SERURIER (Jean-Matthieu-Philibert, comte), maréchal de France, né à Laon le 8 septembre 1742, mort à Paris le 21 décembre 1819. Sop père, qui était attaché comme officier à la maison du roi, lui fit donner, lorsqu’il n’avait que treize ans, un brevet de lieutenant. Pendant la campagne de Hanovre, en 1760, Sérurier eut la mâchoire fracassée. Il fit ensuite les campagnes de Pologne en 1762, de Corsa en 1768 et ne reçut le grade de major qu’en 1789. A partir de ce moment, son avancement fut rapide. Promu colonel en 1792, il fut envoyé à l’armée du Var ; mais à la suite d’une dénonciation on le raya des cadres. Au lieu d’émigrer, Sérurier demanda à servir comme soldat et peu après il était réintégré à la tête de son régiment. Sa brillante conduite à l’affaire d’Utello février 1793) lui valut le grade de général de brigade. Promu général de division en 1795, il contribua, le 23 novembre de la même année, à la défaite des Autrichiens à Loano, se distingua successivement en 1796 à Batifolo, Nocetto, Saint-Michel, prit une part des plus actives au succès des batailles de Mondovi et de Castiglione, continua le siège de Mantoue, qui capitula en février et, après avoir assisté à la bataille du Tagliamento, il s’empara de Gorizia. Ce fut lui que, après la signature des préliminaires de paix de Léoben, Bonaparte envoya à Paris pour porter au Directoire vingt-deux drapeaux pris à l’ennemi. A son retour en Italie, Sérurier reçut le gouvernement de Venise. En 1798, il exerça un commandement sous les ordres de Joubert, puis passa à l’armée, de Schérer et donna de nouvelles preuves de courage pendant la campagne, qui fut désastreuse pour nos armes. Schérer venait d’être remplacé par Moreau lorsque les Russes, sous les ordres de Souvarov attaquèrent l’armée. Sérurier, cerné par 17.000 hommes dans la village de Verderio (27 avril 1799), combattit toute la journée, épuisa complètement ses munitions et se vit contraint de capituler le lendemain. Remis en liberté sur parole peu de temps après, il revint à Paris, aida activement Bonaparte à perpétrer le coup d’Etat du 18 brumaire et fut nommé sénateur le 24 décembre suivant. Gouverneur des Invalides et maréchal de France en 1804, grand-cordon de la Légion d’honneur en 1805, comte en 1808, commandant de la garde nationale parisienne en 1809, il ne fit aucune campagne sous l’Empire. Lors de l’arrivée des armées alliées à Paris en 1814, il fit brûler dans la cour des Invalides, le 30 mars, 1.417 drapeaux et étendards pris sur l’ennemi, adhéra à la déchéance de Napoléon. Lorsque l’Empereur revint de l’Île d’Elbe, le maréchal Sérurier lui présenta une adresse de dévouement qu’il signa avec les invalides. Destitué au début de la seconde Restauration, il vécut jusqu’à sa mort dans la retraite. Son désintéressement lui avait valu en 1798 le singulier surnom de Vierge d’Italie. Sa statue en bronzé a été érigée à Laon en 1864.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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février 23, 2008

MARECHAL MURAT (1767-1815)

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Joachim Murat (1767-1815), roi de Naples

Le voilà le Bernadotte du Midi.

Murat et Ney étaient les hommes les plus braves que j’aie jamais vus. Cependant Murat avait un caractère plus noble que Ney. Murat était généreux et franc ; Ney tenait de la canaille. Mais, chose étrange, quoique Murat m’aimât, il m’a fait plus de mal que qui que ce soit au monde…

Sa mort a été un assassinat car il était bien roi, ayant été reconnu par toutes les puissances

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal MURAT (Joachim), maréchal de France, roi de Naples, né à La Bastide-Fortunière (Lot) le 25 mars 1767, fusillé au Pizzo le 13 octobre 1815. Destiné à l’état ecclésiastique par son père, qui était aubergiste, il fit ses humanités à Cahors et étudia le droit canon à Toulouse ; mais il renonça bientôt à suivre la carrière du sacerdoce et s’engagea dans un régiment de cavalerie. Un acte d’insubordination le fit renvoyer. Toutefois, il entra quelque temps après dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, passa, après la suppression de cette garde, dans le 21e régiment de chasseurs à cheval et devint sous-lieutenant (1791). Exalté révolutionnaire , Murat demanda à changer son nom en celui de Marat, après l’assassinat de l’ami du peuple, ce qui lui valut d’être mis en disponibilité après le 9 thermidor, comme terroriste, pendant qu’il servait à l’ armée des Pyrénées occidentales. Murat était alors chef de brigade. Il revint à Paris et, le 13 vendémiaire an IV, il fut du nombre des républicains qui se levèrent spontanément pour la défense de la Convention. On le réintégra dans son grade. Bonaparte, qui avait pu l’apprécier dans cette journée, le prit pour aide de camp dans la campagne d’Italie (1796), pendant laquelle il récompensa sa brillante valeur à Dego, Ceva, Mondovi en le nommant général de brigade, et l’envoya porter au Directoire les drapeaux pris sur l’ennemi. De retour en Italie, Murat donna de nouvelles preuves de sa bouillante intrépidité à Mantoue, Rovereto, Saint-Georges, ou il fut blessé, et contribua à forcer l’Autriche à demander la paix par l’audacieuse manœuvre qu’il fit exécuter à sa cavalerie le 13 mars 1797. Appelé l’année suivante à faire partie de l’expédition d’Egypte, Murat fit des prodiges à la prise d’Alexandrie. A la bataille des Pyramides (23 juillet 1798), il gagna le grade de général de division ; au siège de Saint-Jean d’Acre, il monta le premier à l’assaut. A Aboukir, il se mesura corps à corps avec Mustapha-Pacha, qu’il fit lui-même prisonnier, et il eut la plus grande part au succès de cette bataille. De retour à Paris avec Bonaparte, qui l’avait fait le confident de ses ambitieux projets, Murat, oubliant ses opinions républicaines, devint l’instrument docile du despote. C’est lui qui, au 18 brumaire, à la tête de grenadiers, violant la représentation nationale, dispersa le conseil des Cinq-Cents et prononça sa dissolution. Pour prix de ce service, le premier consul lui donna le cominandement de la garde consulaire et la main de sa sœur Caroline (20 janvier 1800). Peu après, Murat suivit Bonaparte en Italie. Mis à la tête de toute la cavalerie de l’armée, il entra dans Milan le 2 juin, contribua puissamment à la victoire de Marengo, puis fut chargé en 1801 de l’expulsion des Napolitains des Etats de l’Eglise, du gouvernement de la république Cisalpine et de la prise de possession de l’île d’Elbe. De retour à Paris, il fut nommé député du Lot au Corps législatif, et Bonaparte l’accabla d’honneurs, le créant successivement gouverneur de Paris (1803), maréchal de l’Empire (1804), prince, grand amiral (1805), et lui conférant, après la bataille d’Austerlitz, dont il avait décidé le succès, le titre de grand-duc de Clèves et de Berg, avec la souveraineté de ces Etats (20 fév. 1806). Murat administra sa principauté avec un grand esprit de modération, s’attacha à ne pas pressurer ses sujets, à ne point les indisposer contre lui par des réformes administratives trop brusques, et s’attira à ce sujet de vifs reproches de Napoléon, qu’irritait la moindre apparence de liberté dans le gouvernetnent des peuples. Bien qu’habitué à subir l’ascendant de son irritable beau-frère, Murat, dit-on, refusa de mettre à exécution ses instructions tyranniques, et lui offrit un jour de se démettre de son pouvoir souverain. Tout en jouant le rôle d un petit monarque, Murat n’en était pas moins resté le lieutenant de Bonaparte. Lors de la coalition de 1806, il reprit le commandement de la cavalerie de la grande armée, et montra dans toutes les rencontres une incomparable impétuosité. Après avoir chargé les Prussiens à léna, il fit capituler Erfurt, puis Lubeck où commandait Blücher, marcha contre les Russes ; entra à Varsovie le 28 novembre. En 1807, il figura avec le même éclat aux batailles d’Eylau et de Friedland et assista, le 21 iuin, à l’entrevue qu’eurent sur le Niémen le czar Alexandre et Napoléon. Murat allait, la paix conclue, retourner dans son grand-duché, lorsqu’il fut mis à la tête de l’expédition d’Espagne en 1808. Après une course rapide, les portes de Madrid lui furent ouvertes (25 mars). Peu après, il comprima dans le sang une insurrection formidable. Charles IV l’investit de l’autorité royale et il se croyait déjà en possession de ce trône, lorsque Napoléon le donna à son frère Joseph (6 juin). Murat, de retour à Paris, manifesta son mécontentement, et pour le calmer son beau-frère lui donna le trône de Naples (15 juillet 1808). Le nouveau monarque, proclamé le 1er août sous le nom de Joachim Napoléon, commença, en arrivant dans son royaume, par enlever aux Anglais l’île de Capri, opéra de louables réformes dans l’administration, fit cesser les arrestations arbitraires, réorganisa l’armée et la marine, encouragea les sciences et les lettres et acquit une assez grande popularité. Son goût puéril pour la représentation, sa tenue de roi d’opéra-comique empanaché, loin de sembler ridicules, parurent au contraire plaire au peuple napolitain, avide de spectacles. Poussé par sa femme, qui avait pris sur son faible esprit un grand empire, Joachim voulut prendre son rôle de roi au sérieux et secouer la fatigante tutelle de Napoléon. N’ayant point été secondé par les troupes françaises lorsqu’il tenta, en 1809, d’enlever aux Anglais la Sicile, il en éprouva un vif mécontentement, dont il fit part à Napoléon, qui accueillit ses plaintes avec sa hauteur habituelle ; son irritation s’en accrut. Joachim demanda alors, mais sans succès, le rappel des troupes françaises, et décréta que tous les étrangers, y compris les Français, qui occupaient des emplois dans son royaume devaient, pour les conserver, se faire naturaliser Napolitains. Mais Napoléon annula ces dispositions par un autre décret, signé aux Tuileries en 1811, et dans lequel il déclarait que, « le royaume de Naples faisant partie du grand empire, les citoyens français sont de droit citoyens des Deux-Siciles. » Cette mesure causa à Murat un tel dépit, qu’il en tomba malade et, pour s’en venger, il differa de célébrer la naissance du roi de Rome et affecta de ne plus porter le ruban de la Légion d’honneur (1811). La guerre de Russie apaisa momentanément cette querelle de famille. Le roi de Naples dut, sur l’ordre de son beau frère, prendre encore une fois le commandement de la cavalerie de la grande armée. Il donna de nouvelles preuves de sa brillante valeur dans les champs d’Ostrowno, de Smolensk, et surtout de la Moskowa, où il enleva la grande redoute russe et décida la victoire (7 septembre 1812). Toutefois, il fut battu par Koutousov à Winkowa. Napoléon lui ayant confié le commandement des débris de l’armée pendant la retraite (5 décembre), Murat, découragé, le remit, à Wilna, entre les mains du prince Eugène et disparut furtivement (16 janvier 1813), abandonnant l’armée pour retourner à Naples, et, dès cette époque, pour conserver son trône, il entama de secrètes négociations avec l’Autriche et l’Angleterre. Toutefois, en 1813, il rejoignit Napoléon, prit part aux batailles de Dresde, de Vachau et de Leipzig, puis disparut encore, sous le prétexte de lever des troupes en Italie. Les désastres de la campagne fixèrent ses incertitudes. D’après les conseils de sa femme et de Fouché, il abandonna l’homme dont il voyait crouler la fortune. Par des traités des 6 et 11 janvier 1814 avec l’Angleterre et l’Autriche, il s’engage à fournir 30.000 hommes de troupes aux alliés, qui, en échange, lui garantissent sa couronne et lui promettent un accroissement de territoire. A la tète de son armée, il s’empara de Bologne, d’où il publia, le 30 juin 1814, une proclamation dans laquelle il disait, en s’adressant aux soldats : « L’empereur ne veut que la guerre. Je trahirais les intérêts de mon ancienne patrie, ceux de mes Etats et les vôtres si je ne séparais sur-le-champ mes armes des siennes pour les joindre à celles des puissances alliées, dont les intentions magnanimes sont de rétablir la dignité des trônes et l’indépedance des nations. » Cette défection fut un coup cruel pour Bonaparte, qui, d’après le Mémorial de Sainte-Hélène, l’a jugée en ces termes : « II est impossible de concevoir plus de turpitudes que n’en contenait la proclamation de Murat en se séparant du vice-roi. Il y est dit que le temps est venu de choisir entre deux bannières : celle du crime et celle de la vertu. C’était ma bannière qu’il appelait celle du crime. Et c’est Murat, mon ouvrage, le mari de ma sœur, celui qui me doit tout, qui n’eût rien été sans moi, qui n’est connu que par moi, qui écrivit cela ! Il est difficile de se séparer du malheur avec plus de brutalité, et de courir avec plus d’impudeur au-devant d’une nouvelle fortune. » Au mois de février 1814, Murat marcha contre le vice-roi d’Italie, qu’il força à se replier sur l’Adige, mais l’attaqua mollement. Peu après, le 2 avril, Napoléon était renversé et remplacé par Louis XVIII. Le roi de Naples trouva dans ce dernier, un adversaire déclaré. Il fut mis en discussion dans le congrès de Vienne et sentit la couronne glisser de sa tête. Il songea alors à son beau-frère, relégué à l’île d’Elbe, lui envoya des émissaires et l’assura d’une coopération efficace s’il voulait tenter de reconquérir son trône. Ayant appris, le 5 mars 1815, le débarquement de Napoléon en France, puis le succès, de son entreprise, il déclara qu’il regardait la cause de son beau-frère comme la sienne et que bientôt il le lui prouverait. En effet, il quitta Naples le 16 mars à la tête de son armée, après avoir diminué les impôts et promis une constitution représentative, et il s’avança en Italie en appelant les populations aux armes et à la liberté. Les Autrichiens se replièrent devant lui jusqu’au Pô ; mais là il fut repoussé et forcé de rétrograder à son tour. Bientôt une grande parde de son armée l’abandonna. Poursuivi par les troupes austro-anglaises, il essuya, le 2 mai, une complète défaite à Tolentino, après une bataille de deux jours. Rentré à Naples le 18, avec quelques hommes seulement, il promulgua la constitution annoncée ; mais il était trop tard. Dès le lendemain il dut quitter sa capitale, qui. fut occupée par les Autrichiens au nom de Ferdinand IV. Murat gagna Gaëte, débarqua à Cannes avec sa famille le 25 mai et envoya un courrier à Napoléon pour lui annoncer son arrivée et se mettre à ses ordres. Mais celui-ci ne répondit point à son beau-frère et même lui fit interdire l’accès de Paris par Fouché. Il devait regretter plus tard cette détermination, lorsqu’il disait à Sainte-Hélène, en parlant de Waterloo : « Murat nous eût valu peut-être la victoire ; car que nous fallait-il dans certains moments de la journée ? enfoncer trois ou quatre carrés anglais. Or, Murat était admirable pour une pareille besogne. Il était précisément l’homme de la chose ; jamais, à la tête d’une cavalerie, on ne vit quelqu’un de plus déterminé, de plus brave, de plus brillant. » Murat se disposait à aller habiter près de Lyon, lorsque arriva la nouvelle de la défaite de Waterloo. La sanglante réaction royaliste qui éclata alors dans le Midi le força à chercher une retraite obscure dans le Var. Là, il reçut de nombreuses visites d’officiers français et d’intrigants, qui, flattant son esprit aventureux, le poussaient à retourner à Naples, en lui montrant le peuple prêt à, se soulever en sa faveur ! Murat se laissait aller à cette illusion. « Je n’ai pas besoin, disait-il à un de ses officiers qui s’efforçait de le détourner de ce rêve d’une seconde restauration désormais impossible, je n’ai pas besoin d’un bataillon de vieux soldats pour rallier les populations à mon drapeau ; mon nom seul suffit : je partirai seul, si mes amis ne veulent pas me suivre. » Toutefois, il finit par céder aux conseils d’amis plus clairvoyants, sollicita de l’empereur d’Autriche, par l’entremise du duc d’Otrante, l’autorisation de se rendre dans ses Etats avec sa famille et reçut une réponse favorable. Sur ces entrefaites, il fut averti par les autorités de Marseille qu’une troupe de bandits royalistes devait l’enlever ou le tuer dans la nuit du 17 au 18 juillet. Murat alla se réfugier à Toulon, où il passa quelques jours, puis se cacha près de cette ville. Il allait chercher une retraite auprès d’un de ses amis, dans les environs de Roanne, en attendant la conclusion de ses derniers arrangements avec le cabinet de Vienne, lorsqu’il apprit qu’un bâtiment de commerce allait faire voile pour le Havre. Le capitaine de ce navire consentit à le recevoir à son bord le matin, à la sortie du port. Mais Murat, empêché par la violence des flots, ne put parvenir jusqu’à ce bâtiment, qui s’éloigna. En ce moment, sa tête venait d’être mise à prix. Il dut chercher un asile dans la montagne, chez une pauvre bûcheronne. Au bout de huit jours, ses amis parvinrent à lui procurer une barque pour se rendre en Corse. Pendant la traversée, une tempête s’éleva, et l’ancien roi de Naples allait être englouti lorsqu’il fut recueilli par le paquebot de Toulon à Bastia. Arrivé dans cette ville, il ne s’y trouva point en sûreté et se rendit à Vescovato, où il put, après tant d’agitations, goûter quelques moments de repos chez le général Franceschetti. Les intrigues qui l’avaient assiégé en Provence le poursuivirent en Corse, dit Germain Sarrut, à qui nous emprunterons le dernier et dramatique épisode de la vie de Murat ; des émissaires de France et d’Italie renouvelèrent leurs suggestions perfides ; à les en croire, Naples et les principales villes du royaume attendaient et pressaient de leurs vœux le retour de Joachim. Malheureusement pour lui, les plus sages, les plus prudents de ses amis n’étaient pas à Vescovato. Leur voix ne put combattre ni balancer l’influence des mauvais conseils ; il se décida aussitôt à tenter une entreprise dont trop de gens lui garantissaient le facile succès. Il lui fut aisé de trouver, de recruter en Corse un certain nombre de soldats, et il nolisa six barques, sur lesquelles il fit transporter secrètement des armes et des munitions ; pour se procurer les fonds nécessaires à ce coup de main, il mit ses diamants en gage. Tous les préparatifs étaient terminés, lorsque le comte Macirone vint le trouver ; il lui apportait de Paris les passeports en vertu desquels il était autorisé à se rendre et à vivre dans les Etats autrichiens. Après avoir lu les conditions qui lui étaient faites, Murat s’écria : « II est troptard ! le sort en est jeté ; dans un mois, je serai à Naples. » Et il mit à la voile dans la nuit du 28 septembre 1815. II avait confié le commandement de sa petite escadrille à un ancien capitaine de frégate, qui devait à la faveur de Murat ce grade dans la marine napolitaine ; il se nommait Barbara, et bien que quelques avis fussent parvenus à Joachim sur le compte de cet homme, dont on l’engageait à se défier, il croyait à son dévouement et à son courage. Contrariés par les vents, les bâtiments dont se composait l’escadrille furent dispersés, le 5 octobre, par une tempête, et quand, dans la matinée du 6, on fut en vue des côtes des Calabres, les signaux ne purent rallier qu’une seule barque qui contenait 40 soldats. Un officier qui avait été envoyé pour répondre aux questions de la douane avait été retenu prisonnier : les douaniers menaçaient de faire feu si les barques ne s’éloignaient pas. Murat sembla reconnaître la nécessité d’une prompte retraite. Mais Barbara, qui avait reçu le prix de sa trahison, insista pour qu’on abordât au Pizzo, et Murat lui donna enfin l’ordre qu’il désirait. Quand la barque fut arrivée devant le port, les principaux officiers de Murat, qui n’avaient pas été consultés sur son nouveau projet, le supplièrent d’y renoncer ; ils voyaient bien que le roi courait à la mort. Il fut inflexible et donna le signal du débarquement. Avant de quitter sa barque, il prescrivit à Barbara de se tenir prêt a le recevoir avec sa suite dans le cas où ils seraient forcés de se rembarquer, 30 hommes environ, officiers, soldats et domestiques, l’accompagnèrent. Quelques cris de « vive Joachim ! » l’accueillirent lorsqu’il fut descendu sur le rivage ; 10 ou 12 canonniers gardes-côtes le suivirent ; mais à peine sa petite troupe avait-elle pris la route de Monteleone que des paysans, réunis, et commandés par un officier de gendarmerie nommé Cappellani, firent feu sur elle. Des rassemblements se formaient sur d’autres points. La résistance était impossible, et il fallut retourner sur ses pas. Mais lorsque Murat et ses compagnons furent revenus au rivage pour se rembarquer à la hâte, le bâtiment qui devait le recevoir et le capitaine Barbara qui devait les attendre avaient disparu, il ne restait au prince et à sa troupe aucun moyen de retraite. La populace du Pizzo s’était réunie aux paysans et aux gendarmes. Une décharge de fusils tua un des compagnons de Murat et en blessa sept autres. Fait prisonnier avec le reste de sa troupe, il fut conduit au fort ; il eut à subir les lâches insultes de Cappellani, qui le fouilla, lui enleva ses papiers et vingt-deux diamants. Le commandant supérieur de la province, le général Nunziante, arriva de Monteleone dans la nuit du s au 9, et son premier soin fut de faire transférer l’illustre prisonnier dans une chambre particulière. Le quatrième jour de sa détention, il fut prévenu par le général Nunziante que le gouvernement avait transmis, par le télégraphe, l’ordre de le retenir prisonnier, malgré ses réclamations pour être transporté sur un bâtiment portant le pavillon de la Grande-Bretagne. Dans la nuit du 13, ce général reçut l’ordre de former une commission militaire pour juger l’ex-roi de Naples : la veille, on avait éloigné de lui les généraux Franceschetti et Natale, qui étaient enfermés dans la même chambre. La commission militaire se composait d’officiers qui, pour la plupart, avaient reçu de Murat leurs grades et leurs décorations. Il était condamné d’avance ; son arrêt, prononcé dans la matinée du 13, lui fut annoncé à trois heures. Il était résigné à son sort ; il ne sollicita pas la faveur d’un recours auprès du monarque qui régnait à Naples ; il ne se plaignit pas ; à peine put-il obtenir la permission d’écrire à sa femme. Murat descendit alors dans une des cours intérieures du fort, où se trouvaient réunis 20 gendarmes ; en passant devant le front de ce détachement, il lui adressa un salut militaire. L’officier chargé de faire exécuter la sentence voulut lui mettre un bandeau sur les yeux ; il le refusa ainsi que la chaise qu’on lui offrit : « J’ai trop souvent bravé la mort pour la craindre » dit-il, d’un ton ferme, mais sans jactance. Puis il prononça, en faveur de ses compagnons, quelques paroles qui furent interrompues par le signal de mort ; il tomba, et quand on le releva pour l’aller ensevelir dans une fosse préparée au cimetière du Pizzo, il pressait encore sur son cœur le portrait de sa femme. « Sorti des montagnes des Pyrénées comme un soldat qui cherche aventure, dit Lamartine, signalé à l’armée par sa bravoure, offert au premier consul par le hasard, devenu cher et utile par le zèle et par l’amitié, élevé à la main de la sœur de Bonaparte par sa beauté et par son amour, porté aux grands commandements par la faveur, au trône par l’intérêt de famille, à l’infidélité par l’ambition de sa femme et par la faiblesse du père pour ses enfants, précipité par le contre-coup de la chute de l’Empire, disgracié à la fois par Napoléon et par ses ennemis, incapable de l’obscurité et de la médiocrité après tant d’éclat et tant de fortune, se jetant de désespoir dans l’impossible et ne trouvant que la mort, mais tombant, jeune encore, avec toute sa renommée, emportant, sinon l’estime entière, au moins tout l’intérêt et toute la compassion des contemporains, laissant à la postérité un de ces noms qui éblouissent les âges, où l’on trouvera des ombres sans doute, mais pas de crimes : tel fut Murat ! Deux patries le revendiqueront : la France qu’il servit, l’Italie qu’il gouverna. Mais il appartient,  avant tout, au monde de l’imagination et  de la poésie ; homme de la fable par ses aventures, homme de la chevalerie par son caractère, homme de l’histoire par son époque. Il mérita, plus que tout autre, l’épitaphe rarement méritée par ceux qui servent ou qui gouvernent les cours : homme de cœur, dans toute la grandeur et toute la sensibilité du mot. Aussi l’histoire, qui aura de l’enthousiasme et des reproches, aura surtout des larmes pour lui. » Murat aimait le luxe, l’apparat, les richesses du costume, la pompe des cérémonies. « Au moment d’une bataille, dit Béguin, il se revêtait de son plus brillant uniforme, il implantait dans son panache une aigrette étincelante de diamants, et il aimait à parader devant les troupes. Guerrier, il n’eut pas, comme Hoche, Desaix, Kléber et Lannes, ce génie stratégique qui prépare un plan de campagne ainsi qu’on crée le plan d’un grand poème ; mais nul mieux que lui ne sut saisir à propos d’un mouvement, distribuer, réunir, mouvoir des masses de cavalerie, tenter d’incroyables hardiesses et forcer la fortune. Roi, il gouverna sagement, libéralement et se fit aimer. Arrivé sur le trône avec 12 millions de fortune personnelle, qu’il dépensa dans l’intérêt du royaume de Naples, il en descendit ruiné, presque sans aucunes ressources. » De son mariage avec Caroline Bonaparte, il avait eu deux fils et deux filles : Napoléon-Achille Murat, né en 1801, mort aux Etats-Unis en 1847 ; Napoléon-Lucien-Charles, né à Milan en 1803 ; Laetitia-Joséphine, née en 1802 et qui a épousé le comte Pepoli de Bologne ; enfin Louise-Julie-Caroline, née en 1805 et femme du comte Rasponi de Ravenne.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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MARECHAL MASSENA (1758-1817)

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Général André Masséna (1758-1817)

C’eût été un grand homme si ses qualités brillantes n’eurent été ternies par l’avarice… C’est Masséna qui a fait les plus grandes choses, quoique sa capitulation de Gênes, dont la défense lui fait un si grand honneur dans le public, soit sa plus grande faute.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal MASSÉNA (André), duc de Rivoli, prince d’Essling, maréchal de France, né à Nice en 1758, mort à Paris en 1817. Fils d’un marchand de vin, il perdit son père étant encore tout enfant et reçut une instruction fort incomplète. Un de ses oncles, qui était capitaine dans la marine marchande, l’embarqua comme mousse sur son navire et lui fit faire deux voyages au long cours. A dix-sept ans, Masséna renonça à la mer pour entrer au service de la France dans le régiment de Royal-Italien. Grâce à sa vive intelligence et a sa conduite exemplaire, il parvint assez rapidement au grade d’adjudant sous-officier ; mais, comme il appartenait à la roture, il ne put obtenir le grade de sous-lieutenant. Après quatorze ans d’attente, révolté des passe-droits dont il était victime, il se démit de son grade et retourna dans sa ville natale, où il se maria. Peu après, la Révolution éclatait. Masséna accueillit avec chaleur les grandes idées de justice et de liberté qu’elle allait répandre sur le monde, et bientôt, quittant Antibes, où il demeurait, il reprit du service et fut incorporé comme adjudant-major dans le 3e bataillon des volontaires du Var. En ce moment, les soldats avaient le droit de choisir parmi eux ceux qui leur paraissaient les plus dignes de les commander. Masséna fut élu en 1792 chef de son bataillon et fit partie de l’armée du Midi, sous les ordres du général Anselme. Lorsque cette armée envahit le comté de Nice, il se fit remarquer par son intrépidité, par son intelligence et rendit des services qui lui valurent d’ècre promu général de brigade le 22 août et général de division le 20 décembre de la même année. La Révolution venait de réparer les torts de la monarchie et de fournir à celui qui devait être un des plus grands capitaines du temps l’occasion de montrer ses hautes capacités militaires. L’armée du Midi avait pour mission d’empêcher nos ennemis, supérieurs en nombre, d’envahir le territoire français. Après avoir pris Oneille, Ponte-di-Nave, Garessio, Masséna tourna l’armée piémontaise massée sur les hauteurs de Saorgio, décida la victoire par une attaque pleine de hardiesse (août 1794) et prit à l’ennemi 60 canons, des approvisionnements considérables et un grand nombre de prisonniers. Grâce à ce fait d’armes, les Français devinrent maîtres de tout le reste des Alpes Maritimes. Au mois de septembre suivant, il chassa de leurs positions les Autrichiens, qui s’avançaient et menaçaient Savone, et les mit dans l’impossibilité de rien tenter de tout l’hiver. En 1795, placé sous les ordres de Kellermann, qui lui confia le commandement de l’aile droite de son armée, il eut à soutenir de nouveaux combats contre les Austro-Sardes, et les battit successivement au col de San-Giacomo et à Borghetto. Scherer, qui succéda à cette époque a Kellermann comme général en chef, mit toute sa confiance dans Masséna, dont il apprécia les rares capacités. Ayant résolu de prendre l’ofi’ensive et de chasser les Autrichiens de la rivière de Gènes, il chargea Masséna d’exécuter le plan qu’il avait conçu. Celui-ci, à la tête de deux divisions, fondit sur l’ennemi, le culbuta dans les vallées de la Bormida et du Tanaro, se mit à sa poursuite et lui fit essuyer une défaite complète à Loano, où les Autrichiens eurent 4.000 morts ou blessés et perdirent presque toute leur artillerie (23 novembre 1795). L’année suivante, Bonaparte remplaçait Scherer et recevait l’ordre de faire la conquête de l’Italie. Dans cette mémorable campagne, Masséna se plaça au premier rang par son activité, son audace et ses savantes combinaisons stratégiques. Mis, après les victoires de Montenotte et de Milllesimo (avril 1796), à la tête de l’avant-garde, il força le passage du pont de Lodi, entra le premier à Milan, prit une part importante aux combats de Lonato, Castiglione, Rovereto, Bassano, Saint-Georges, la Breuta, Caldiero, aux batailles d’Arcole, de Rivoli (9 janvier 1797), de la Favorite (11 janvier) ; puis, poursuivant les Autrichiens dans les débouchés du Tyrol, il s’avança jusqu’à 25 lieues de Vienne, en signalant sa marche par de nouveaux succès à Longara, San-Daniel, la Chiesa, Tarvis, Villach, Neusmack, Hunsmack. Il menaçait la capitale du l’Autriche, lorsque la signature d’un armistice le contraignit à s’arrêter. C’est alors que Masséna reçut le surnom d’Enfant chéri de la victoire, qui lui resta. Envoyé à Paris, après la signature des préliminaires de paix à Léoben, pour porter au Directoire les drapeaux conquis sur l’ennemi, il y fut accueilli avec enthousiasme par la population, et la municipalité donna une fête en son honneur. Après la journée du 18 fructidor, le Directoire songea un instant à remplacer Bonaparte par Masséna à la tète de l’armée d’Italie, et le nom de ce dernier figura sur la liste des oandiJats présentés pour remplacer les directeurs Carnot et Barthélémy. De retour à l’armée d’Italie, Masséna remplaça, le 19 février 1798, Berthier, qui venait de s’emparer de Rome et d’y proclamer la république. Lorsqu’il y arriva, l’armée, en proie à la misère, était vivement irritée de voir des agents français s’enrichir sous ses yeux par de honteuses déprédations pendant qu’elle manquait de tout. Les ofliciers, travaillés par des agents contre-révolutionnaires, se réunirent et déclarèrent qu’ils ne voulaient pas reconnaître Masséna pour leur général en chef. La population, voyant que l’armée refusait d’obéir à son chef, se souleva contre les Français. Masséna, dans cette situation critique, montra la plus grande énergie, força les troupes à marcher, comprima l’insurrection, puis remit le commandement au général Dallemagne et revint à Paris, où il sollicita lui-même la grâce des officiers qui avaient montré une si coupable insubordination. Le Directoire mit alors Masséna en disponibilité. Mais la guerre ayant recommencé avec l’Autriche, il fut appelé eu février 1799 au commandement de l’armée d’Helvetie. Au commencement de mars, il franchit le Rhin et attaqua le général Hotze, qu’il ne put parvenir à déloger de Feldkirch. En ce moment Jourdan, sur le Rhin, Schérer, en Italie, étaient battus. Placé entre deux armées victorieuses, il jugea prudent de concentrer ses forces et se replia en Suisse en ordonnant à ses deux lieutenants, Lecourbe et Dessolles, qui opéraient dans les vallées de l’Adige et du Rhin, de le rejoindre. C’est alors que le Directoire lui confia le triple commandement des armées de l’Helvétie, du Danube et du Rhin, qui étaient disséminées depuis Dusseldorf jusqu’au Saint-Gothard. Toutes ses forces reunies formaient à peu près 30.000 hommes, et il avait en face de lui plus de Autrichiens, divisés en trois années, sous les ordres de l’archiduc Charles, généralissime, de Hotze et de Bellegarde. Jamais général ne s’était trouvé dans une situatiou plus critique, n’avait disposé de moyens plus insuffisants. Mais il s’agissait de sauver la France, menacée d’une invasion par sa frontière de l’est, et Masséna trouva dans son patriotisme et dans son génie militaire l’énergie et les moyens de renverser les espérances de la coalition. Manquant de troupes pour défendre la ligne du Rhin, le général en chef s’établit fortement derrière la Lunmat, après avoir essayé inutilement d’empêcher la jonction de l’archiduc Charles et de Hotze, dont les forces réunies étaient de 70.000 hommes. Attaqué le 4 juin, il résista pendant deux jours et se replia sur la ligne de l’Ablis, d’où l’ennemi n’osa pas tenter de le déloger. Au mois de septembre, l’armée de l’archiduc ayant été envoyée sur le Rhin, pendant que Souvarov était appelé d’Italie avec son armée russe pour le remplacer, Masséna s’empressa de profiter de cette faute et de fondre sur le général russe avant qu’il eût pu opérer sa jonction avec le général Hotze. Dans une marche rapide, il envoya la plus grande partie de son armée à Zurich, fit opérer un mouvement tournant à Oudinot, et, pendant que Soult rejetait Hotze vers le Rhin, il écrasait devant Zurich l’armée russe, à qui il enlevait 100 pièces de canon, 5.000 prisonniers et son trésor (26 septembre). Souvarov dut battre en retraite par le Mutten-Thal et Glaris, et, sans cesse harcelé, il parvint à regagner le Rhin après avoir perdu une grande partie de son armée. Par la victoire de Zurich, Masséna avait rejeté en Allemagne 100.000 envahisseurs, amené la dissolution de la coalkion et sauvé son pays. En ce moment, Bonaparte était en Egypte, Hoche et Joubert étaient morts ; Moreau, par ses défaites, avait perdu sou prestige ; partout nos armées éprouvaient des échecs ; Maséna était le seul de nos généraux que n’eût point abandonne la victoire. De tous cotes on le conviait à renverser le Directoire discrédité, à s’emparer du pouvoir ; il repoussa ces offres. Fidèle à la liberté, il ne voulut être que le général de la Republique, et n’aspira à la servir que sur les champs de bataille. Bientôt après, le général Bonaparte, qui n’avait pas de pareils scrupules, et dont l’ambition effrénée ne devait reculer devant aucun attentat, faisait le coup d’Etat du 18 brumaire. Peu après, il enlevait a Masséna le commandement de son armée et l’envoyait en Italie prendre la direction des troupes qui venaient d’être battues à Novi, et s’étaient repliées sur Gènes. Le vainqueur de Zurich arriva dans cette ville le 18 février 1800, et y fut bientôt bloqué par l’armée de Melas, dont les forces étaient d’une écrasante supériorité. Masséna fit une héroïque résistance, attendant l’arrivée de Bonaparte en Italie ; mais ses troupes et les habitants furent décimés par une horrible famine, les vivres manquèrent bientôt complètement, et, le 5 juin, voyant que le peuple se soulevait, il signa une capitulation en vertu de laquelle il put se retirer avec ses soldats sur le Var. Par sa longue résistance, il avait empêché l’armée de Melas d’envahir le midi de la France, et laissé le temps à Bonaparte de pénétrer dans la Péninsule et d’y remporter la victoire de Marengo. En revenant en France, le premier consul confia à Masséna le commandement de l’armée d’Italie, mais il le lui enleva peu après pour le donner à Brune. Masséna avait vivement désapprouvé le coup d’Etat du 18 brumaire, bien qu’il fût l’ami de Bonaparte. Elu membre du Corps législatif en 1803, il s’y montra très indépendant, fit fréquemment de l’opposition au premier consul, et se prononça en faveur de Moreau. Bien qu’irrité de cette attitude, Bonaparte, devenu empereur, se vit moralement forcé de comprendre Masséna sur la liste des maréchaux (1804), et le nomma, l’année suivante, grand aigle de la Légion d’honneur. Une troisième coalition s’étant formée en 1805, Masséna reçut le commandement de l’armée d’Italie, forte de 40.000 hommes. Il devait tenir en échec l’archiduc Charles, l’empêcher d’abord d’envahir la France par le Lyonnais, puis l’arrêter pendant que Bonaparte porterait la guerre en Autriche. Le maréchal atteignit complètement le double but qui lui était assigné, livra à l’archiduc la bataille de Caldiero, le harcela lorsqu’il voulut marcher au secours de Vienne menacée, et l’empécha de rejoindre à temps l’armée de l’empereur François. Lorsque Napoléon voulut donner à son frère le trône de Naples, il chargea Masséna de s’emparer de ce royaume. Celui-ci voit fuir devant lui les Napolitains ; mais Gaëte, réputée inexpugnable, résiste, défendue par une garnison nombreuse et par la marine anglaise. Le maréchal se montra alors aussi habile à prendre cette place qu’il s’était montré énergique à défendre Gènes. En peu de temps Gaëte capitula (18 juillet 1806). La nouvelle de ce succès mit un terme aux insurrections qui éclataient de toutes parts ; les Anglais se rembarquèrent et les Calabrais, attaqués avec la dernière vigueur, ne tardèrent pas à se soumettre. Lors de la campagne de Pologne en 1807, Masséna reçut le commandement de l’aile droite de la grande armée. Chargé, d’un côté, de contenir les Autrichiens, qui menaçaient de prendre l’offensive, d’un autre, d’empêcher les Russes de tourner par la droite notre ligne d’opération, il fortifia les bords de la Vistule et de la Narew, repoussa les Russes à Wirbïza, à Pulstuck, à Ostrolenka, et opéra avec une telle habileté qu’à l’issue de la campagne il reçut le titre de duc de Rivoli, avec une dotation considérable. Massèna se rapprocha alors de la cour impériale dont il s’était tenu jusque-là à l’écart, et, pendant une partie de chasse, il perdit l’œil gauche, atteint par un grain de plomb. Bientôt après s’ouvrit la campagne de 1809 contre l’Autriche. Napoléon, qui avait songé d’abord à donner a Masséna le commandement en chef de l’armée d’Espagne, le garda avec lui, car il le considérait comme le premier de ses généraux. Ou raconte que l’archuluc Charles, en apprenant qu’il allait encore avoir devant lui le vainqueur de Zurich, s’écria dans un accès de mauvaise humeur : « Voilà encore ce Masséna ! J’espérais en être délivré par son coup de fusil dans l’œil. » Mis a la tète de toutes les troupes qui opéraient sur la rive droite du Danube, le maréchal battit l’archiduc Charles à Landshut, à Eckmühl, enleva à la suite d’un combat terrible la position d’Ebersberg, réputée inexpugnable (3 mai), s’empara du faubourg de Léopoldstadt, et, après la prise de Vienne (14 mai), il franchit le Danube avec Lannes (21 mai), résista avec 35.000 hommes à plus de 100.000 Autrichiens, et fit, l’epèe à la main, le 22 et le 23, des prodiges de valeur en défendant près d’Essllng le village d’Aspern, qui fut pris et repris quatorze fois en deux jours. Après la reprise du grand pont qui mettait en communication la rive droite du Danube avec l’île Lobau, Masséna, par son sang-froid et son intrépidité, sauva la grande année d’un desastre. Investi du commandement de toutes les forces qui se trouvaient sur la rive gauche, il protégea contre un ennemi de beaucoup supérieur la retraite de l’armée dans l’Ile Lobau, et empêcha les Autrichiens d’enlever le petit pont par lequel s’effectuait cette retraite. A la bataille de Wagram (6 juillet), il dirigea les mouvements de la gauche de l’armée, subit le principal choc de l’ennemi, et eut une grande part au succès de la journée. Ayant fait une chute de cheval la veille, il assista à la baitaille dans une calèche, qui devint un point de mire pour les canons autrichiens, et, comme toujours, il se vit respecté par la mitraille, pendant que son état-major était moissonné autour de lui. Le lendemain, il poursuivit le prince Charles, et ne s’arrêta que lorsque la signature d’un armistice vint mettre fin à la guerre. A l’issue de cette campagne, dans laquelle il s’éiait conduit si brillamment, il reçut, comme récompense, le titre de prince d’Essling et le superbe château de Thouars. Depuis un an et demi Masséna se reposait de ses longues fatigues, lorsque Napoléon le chargea, en 1810, d aller chasser les Anglais du Portugal. Au mois de mai, il alla se mettre à la tête de l’armée du Portugal, ayant sous ses ordres Ney, Reynier et Junot. Cette armée mal disciplinée, pourvue d’un mauvais matériel, manquant de vivres et de munitions, harcelée par des guérillas qui coupaient les communications, avait à lutter contre les Anglo-Portugais, placés sous les ordres de Wellington. Après s’être emparé de Ciudad-Rodrigo et d Almeida, il pénétra au Portugal par la vallée du Mondego avec 38.000 hommes, attaqua Busaco, où Wellington s’était fortement retranché, et obligea, le 29 septembre, ce dernier à battre en retraite sur Coïmbre, puis sur Lisbonne. Mais arrivé devant les lignes de Torrès-Vedras, défendues par 600 canons, 100 redoutes et 60.000 Anglo-Portugais pourvus de tout, le prince d’Essling dut s’arrêter. Il ne pouvait songer, sans matériel de siège et avec sa petite armée, à enlever de force des lignes rendues inexpugnables. Mais il résolut, malgré l’infériorité de ses troupes, d’y tenir l’ennemi en échec, et, pendant six mois, attendant vainement des renforts et des munitions, il se maintint dans sa position, sans qu’une seule fois l’ennemi essayât de l’écraser sous la supériorité du nombre. Enfin, se voyant abandonné, ayant en outre à lutter contre la mauvaise volonté et les intrigues de ses lieutenants, surtout de Ney qui refusa à diverses reprises de lui obéir, il résolut de battre en retraite (5 mars) et revint en Espagne (6 avril), après avoir opéré un mouvement rétrograde qui était un chef-d’œuvre de stratégie, et qui excita l’admiration de Wellington lui-même. Dès qu’il eut réorganisé son armée, il reprit l’offensive et marcha contre le général anglais, campé à Fuentès de Onoro. Par une attaque oblique, Masséna culbuta l’aile droite de l’ennemi, et il eût fait subir à Wellington un désastre complet s’il n’avait été mal secondé par ses généraux (4 mai). Fatigué du mauvais vouloir qu’il trouvait autour de lui, il revint en Espagne et fut remplacé peu après dans son commandement par le maréchal Marmont. Desservi par Ney, tombé dans une sorte de disgrâce, considérablement affaibli par des fatigues trop prolongées, Masséna vit se terminer alors sa glorieuse carrière. Il ne reçut aucun commandement dans l’armée pendant la campagne de 1812, et fut relégué en 1813 à Marseille, où il eut le commandement de la 8e division militaire. En 1814, Louis XVIII le maintint à ce poste et lui envoya des lettres de grande naturalisation. Il se rallia alors aux Bourbons, comme il avait fini par s’incliner devant Bonaparte, oubliant à l’école de ce despote qu’il avait été républicain. Au début des Cent-Jours, il prêta son concours au duc d’Angoulême dans son expédition dans la Drôme, puis il vécut dans la retraite jusqu’après le désastre de Waterloo, et fut nommé alors par le gouvernement provisoire commandant de la garde nationale de Paris. Lors du procès fait au maréchal Ney, Masséna fut désigné pour faire partie du conseil de guerre ; mais il refusa de juger son ancien campagnon d’armes, bien qu’il eût eu jadis vivement à se plaindre de lui, et se prononça pour l’incompétence du conseil. Il n’en fallut pas davantage pour qu’il devînt aussitôt en butte aux attaques, aux dénonciations et aux calomnies des ultra-royalistes. Les douloureux événements auxquels il venait d’assister, l’humiliation de la France, les attaques passionnées dont il était l’objet portèrent le dernier coup à sa santé chancelante. Comme on l’engageait à aller chercher la guerison sous un climat plus doux, il répondit : « J’ai bien acquis le droit de mourir dans notre chère France, et j’y mourrai. » II s’éteignit à cinquante-neuf ans, et son corps fut déposé au Père-Lachaise, où se trouve son mausolée. Les Mémoires de ce grand homme de guerre ont été rédigés et publiés par le général Koch (Paris, 1849). Un monument lui a été élevé a Nice, sur la place qui porte son nom.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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février 22, 2008

MARECHAL LEFEBVRE (1755-1820)

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François-Joseph Lefebvre, capitaine du 13e batillon d’infanterie légère en 1792 (1755-1820)

Au siège de Dantzig, il ne m’écrivait que des sottises ; mais, lorsque les Russes débarquèrent, il se trouva dans son élément et ses rapports devinrent ceux d’un homme qui voit bien.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal LEFEBVRE (François-Joseph), duc de Dantzig, maréchal de France, né à Ruffach, département du Haut-Rhin, le 25 octobre 1755, mort à Paris le 14 septembre 1820. Fils d’un meunier qui avait servi quelque temps comme hussard, il perdit son père à l’âge de huit ans. L’enfant passa entre les mains d’un ecclésiastique, son oncle, qui le garda près de lui et chercha à le pousser vers l’Eglise ; mais Lefebvre avait du sang de soldat dans les veines, et, quand il ent atteint sa dix-huitième année, il s’enrôla dans les gardes-françaises. Il lui fallut quinze ans pour arriver au grade de sergent, qu’il venait d’obtenir quand éclata la Révolution. Incorporé dans le bataillon des Filles-Saint-Thomas, il fut chargé de son instruction militaire. Nommé capitaine au 13e régiment d’infanterie légère, puis promu, le 2 décembre 1793, au grade de général de brigade à l’armée de la Moselle, sous les ordres de Hoche, dont il avait été l’instructeur aux gardes-françaises, Lefebvre passa général de division le 10 janvier 1794. A partir de ce moment, il commanda presque continuellement les avant-gardes aux armées des Vosges, de la Moselle, de Rhin-et-Moselle, de Sambre-et-Meuse et du Danube. A Fleurus, il ramène en avant les deux ailes de l’armée française qui battaient en retraite et enfonce les Autrichiens. Après la bataille d’Aldenhoven, les habitants de Lennich, incendiée par l’ennemi en retraite, viennent implorer la générosité du vainqueur. Lefebvre les présente à ses soldats, qui partagent leur pain avec ces malheureux. A Altenkirchen (1796), il enlève aux Autrichiens 4 drapeaux, 12 canons et fait 3.000 prisonniers. En 1798, il prit, après la mort de Hoche, le commandement provisoire de l’armée de Sambre-et-Meuse, puis, l’année suivante, passa à l’armée du Danube que commandait Jourdan. A Stockach, avec 8.000 hommes, il arrête 36.000 Autrichiens, et, grièvement blessé au bras, revient a Paris, où le Directoire lui fait hommage d’une armure d’honneur. Le 11 mai le conseil des Cinq-Cents le désigne comme l’un des candidats au Directoire, à la place de Treilhard, membre sortant ; mais le conseil des Anciens se montre hostile à son élection. Comme compensation, on le nomma commandant de la dix-septième division militaire, avec Paris pour quartier général. Mêlé aux conspirateurs de brumaire, Lefebvre, à la tête de vingt-cinq grenadiers, décida, dans la journée du 18, par son intervention, le sort de ce criminel attentat contre la représentation nationale. Sans sa condamnable complicité, l’Empire était étouffé dans son germe ; aussi, en 1800, après la pacification des départements de l’Eure, de la Manche, du Calvados et de l’Orne, fut-il admis au Sénat sur la proposition du premier consul. Compris, en 1804, dans la première promotion des maréchaux de l’Empire, et nommé successivement chef de la cinquième cohorte, grand officier et grand-aigle de la Légion honneur, puis chargé du commandement des gardes nationales de la Roër, du Rhin-et-Moselle et du Mont-Tonnerre, Lefebvre prit, en 1806, dans la grande armée, le commandement d’une division dirigée contre les Prussiens, et commanda, à léna, la garde impériale à pied. Après la bataille d’Eylau il reçut l’ordre d’assiéger Dantzig, défendu par. 18.000 Prussiens, 3.000 Russes et une nombreuse milice bourgeoise. Le siège dura cinquante et un jours, et, pendant tout ce temps, le général français disait à ses artilleurs : « Je n’entends rien à votre affaire, mais fichez-moi un trou, et je passerai. » La brèche faite, il se jeta dans la place et l’emporta de vive force ; mais il rendit à la garnison prisonnière et à son chef, le maréchal Kalkreuth, les honneurs de la guerre. Ce fait d’armes valut au vainqueur le titre de duc de Dantzig. En 1808, Lefebvre prend le commandement du 4e corps de l’armée d’Espagne, gagne les bataillas de Durango et d’Espinola ; puis, appelé en Allemagne en il se met à la tête de l’armée bavaroise et va soumettre le Tyrol. En 1812, il commande en chef la garde impériale, et, pendant la désastreuse retraite de Russie, marche constamment à sa tête. En 1814, il se battit à Montmirail, à Arcis-sur-Aube et à Champaubert ; quand il arriva à Paris, les alliés l’occupaient depuis quelques jours. Il se laissa faire pair de France par la Restauration, puis, pendant les Cent-Jours, il siégea à la Chambre impériale des pairs. A sa seconde rentrée, Louis XVIII le destitua ; mais, en une ordonnance le rappela dans le corps privilégié. Au bout d’un an, une hydropisie de poitrine enlevait le duc de Dantzig, qui fut, suivant son désir, inhumé au Père-Lachaise, auprès de Masséna. Brusque, mais cordial, et dénué de toute instruction, Lefebvre avait souvent été l’objet des moqueries de la cour impériale ; l’aristocratie de la Restauration s’apprêtait à renchérir sur celle-ci. D’un mot, le soldat mit un terme au bavardage des sots. Un fat faisait devant lui, avec importance, le dénombrement de ses ancêtres. « Eh ! ne soyez pas si fier, répliqua le,maréchal, moi, je suis un ancêtre. » Alors qu’il n’était encore que sergent aux gardes-françaises, il avait épousé la blanchisseuse de la compagnie, rude femme du peuple qui conserva dans la prospérité ses allures simples et sans façon, La femme du préfet de Seine-et-Marne visitait souvent la maréchale Lefebvre, au château de Combault. Un jour, la maréchale ouvrit une armoire dans laquelle on voyait, rangés par ordre chronologique, les différents costumes qu’elle et son mari avaient portés depuis leur mariage, « Voici, dit-elle, une galerie d’habits de conditions bien diverses. Nous avons été curieux de conserver tout cela : il n’y a pas de mal à revoir ces sortes de choses-là, de temps en temps, comme nous le faisons ; c’est le moyen de ne pas les oublier. » Elle avait donné à son mari quatorze enfants, dont douze fils. Pas un ne survécut ; les deux derniers moururent à l’armée.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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février 20, 2008

MARECHAL KELLERMANN (1735-1820)

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Maréchal François-Christophe Kellermann (1735-1820) duc de Valmy

Kellermann était un brave soldat, extrêmement actif, avait beaucoup de bonnes qualités, mais il était tout à fait privé des moyens nécessaires pour la direction en chef d’une armée. Il ne fit dans la conduite de cette guerre d’Italie que des fautes.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal KELLERMANN (François-Christophe), duc de Valmy, maréchal de France, né à Strasbourg en 1735, mort en 1820. Il s’enrôla en et fit la guerre de Sept ans. Envoyé en Pologne, en 1771, avec le petit corps chargé de seconder la confédération de Bar, il se distingua au combat de Cracovie et fut nommé, après son retour en France, lieutenant-colonel, colonel en 1784 et maréchal de camp en Lorsque la Révolution éclata, Kellermann adhéra avec chaleur aux idées nouvelles. Il reçut, en 1791, le commandement des troupes de l’Alsace, parvint à déjouer les intrigues de l’émigration sur cette frontière, empocha les Autrichiens d’envahir l’Alsace et la Lorraine, et fut nommé général en chef de l’armée du Centre le 23 août 1792. Ayant reçu l’ordre de rejoindre Dumouriez pour repousser les Prussiens de la Champagne, il opéra sa jonction le 19 septembre, et dut, dès le lendemain, livrer bataille aux alliés sur les hauteurs de Valmy. Agitant son chapeau au bout de son sabre, au cri de : Vive la nation ! il entraîna, dans un élan d’enthousiasme, les jeunes troupes républicaines, qui enfoncèrent ; les lignes ennemies et décidèrent la victoire. Cette victoire éclatante, dont le nom glorieux devait être ajouté plus tard à celui de Kellermann, produisit un énorme effet moral sur la nation et contraignit les étrangers, frappés de stupeur, à évacuer notre sol. Peu après, Kellermann reçut le commandement de l’armée de la Moselle. Accusé par Custine de ne l’avoir pas secondé dans ses opérations sur le Rhin, il n’eut pas de peine à se justifier devant la Convention (14 novembre). Il venait d’être nommé général en chef de l’armée des Alpes, lorsque, à la suite d’une nouvelle dénonciation de Custine il dut se rendre à Paris. Il donna les explications les plus satisfaisantes et reçut, en mai 1793, le commandement des armées des Alpes et d’Italie. Chargé, peu après, de réduire la ville de Lyon, insurgée contre la Convention, il montra une certaine répugnance à faire le siège de cette ville, laissa le commandement des troupes assiégeantes au général Dumuy et alla repousser les Piémontais, qui venaient de pénétrer en France par la vallée de Sallanches pour secourir les Lyonnais. Reprenant aussitôt l’offensive, il les battit à diverses reprises, les força à évacuer la Tarentaise et la Maurienne et apprit, sur ces entrefaites, que Lyon venait de capituler. L’attitude hésitante qu’il avait prise vis-à-vis des insurgés royalistes de Lyon avait vivement indisposé les commissaires de la Convention. Sur leur rapport, Kellermann fut destitué, arrêté le 18 octobre et détenu treize mois à la Conciergerie. Mis en liberté après le 9 thermidor, il reprit le commandement de ses deux armées et soutint, pendant toute la campagne de 1795, avec 47.000 soldats, les attaques multipliées de l’armée autrichienne, forte de 150.000 hommes. Obligé de se replier devant des forces si supérieures, il livra quarante combats dans lesquels il remporta presque toujours l’avantage et empêcha l’ennemi d’envahir la Provence. Bonaparte ayant été mis, en 1796, à la tête de l’armée d’Italie, Kellermann n’eut plus que la seule armée des Alpes sous ses ordres, et fut réduit à une nullité presque absolue pendant la campagne d’Italie. L’ambitieux Bonaparte était parvenu à le faire mettre à l’écart des opérations militaires, en écrivant au Directoire : « Réunir Kellermann et moi en Italie, c’est vouloir tout perdre. Le général Kellermann a plus d’expérience et fera mieux la guerre que moi ; mais tous deux ensemble, nous la ferons mal. Je ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le premier général de l’Europe. » Lorsque l’armée des Alpes fut réunie à celle de Bonaparte, Kellermann revint à Paris et devint inspecteur général de la cavalerie de l’armée d’Angleterre, puis de l’armée de Hollande. Après le coup d’Etat du 18 brumaire, Bonaparte le nomma membre du sénat, puis grand cordon de la Légion d’honneur (1802), maréchal de l’empire (1804), et enfin duc de Valmy. Pendant tout l’Empire, il ne remplit pas de commandement actif sur le champ de bataille. Il fut mis à la tête des armées de réserve du Rhin, d’Espagne et commanda les camps d’observation de l’Elbe et de la Meuse. Napoléon lui donna, non seulement la riche sénatorerie de Colmar, mais encore le domaine de Johannisberg, appartenant au prince de Mettermch. Séduit par ces dons, le vainqueur de Valmy, le chaud républicain de 1792 passa à l’état de plat adulateur du despote et demanda, en 1806, l’érection d’un monument en son honneur ; mais, en 1814, il s’empressa de voter la déchéance de Napoléon et de faire acte d’adhésion à Louis XVIII, qui le nomma commissaire extraordinaire dans la 3e division militaire, grand-croix de l’ordre de Saint-Louis et pair de France. Pendant les Cent-Jours, le duc de Valmy se tint à l’écart et reprit, après la seconde Restauration, sa place à la Chambre haute, où il vota avec les libéraux.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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février 18, 2008

MARECHAL BRUNE (1763-1815)

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Maréchal Guillaume-Marie-Anne Brune (1763-1815), alors Capitaine-Adjoint aux adjudants généraux en 1792

Il s’est perdu dans mon esprit à cause de sa conduite avec le roi de Suède dans les affaires de Stralsund. Un maréchal de France valait un roi de Suède ! Je rends justice au maréchal Brune, il a bien fait en Hollande ; la bataille d’Alkemaar a sauvé la République d’un grand péril.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal BRUNE (Guillaume-Marie-Anne), maréchal de France, né à Brive-la-Gaillarde (Corrèze) en 1763, fils d’un avocat au présidial de cette ville. Etudiant en droit, puis journaliste, il accueillit avec enthousiasme la Révolution, fut, avec Danton, un des principaux fondateurs du club des Cordeliers, remplit une mission en Belgique, entra ensuite dans les armées, contribua à chasser les étrangers de notre territoire, fut employé dans l’intérieur et passa à l’armée d’Italie avec le grade de général de brigade. Son nom se rattache dès lors à l’histoire de la lutte formidable de la France contre l’Europe coalisée. A. Arcole, à Rivoli, pendant tout le cours de cette campagne glorieuse, il donna des preuves, multipliées de sa supériorité militaire et de sa vaillance héroïque. Après le traité de Campo-Formio, il commanda en Suisse, en Italie, puis en Hollande, où il écrasa les Anglo-Russes à Bergen et imposa au duc d’York une capitulation humiliante. En 1800, il pacifia la Vendée, soulevée de nouveau ; remplaça Masséna à la tête de l’armée d’Italie, et remporta sur les insurgés et les Autrichiens des succès qui préparèrent la conclusion de la paix. Nommé, en 1803, ambassadeur à Constantinople, puis maréchal, grand-croix, gouverneur des villes hanséatiques, il fut, en 1807, appelé à commander l’un des corps d’armée qui opéraient contre la Prusse. Il étendit ses lignes jusqu’à la Baltique, prit Stralsund, l’île de Rugen, et compléta par la soumission de la Poméranie suédoise les conquêtes de la grande armée. Un armistice ayant été demandé par le roi de Suède Gustave-Adolphe, le maréchal eut avec ce prince une conférence, dans laquelle il dut repousser des propositions peu convenables, et quoiqu’il les eût réellement repoussées, comme il le devait, Napoléon se montra fort mécontent lorsqu’il eut connaissance de tout ce qui s’était passé ; il fut surtout blessé de ce que le maréchal avait permis que, dans une convention signée avec le roi de Suède, on se fût servi des mots armée française, au lieu de armée de Sa Majesté impériale et royale. A ce sujet de mécontentement se joignit peut-être une certaine prévention fâcheuse contre Brune, qui passait, dit-on, pour avoir prêté des mains trop complaisantes aux concussions de Bourrienne ; nous ne savons si cette accusation, que quelques historiens font peser sur sa mémoire, était fondée ; mais, ce qu’il y a de certain, c’est qu’à partir de ce moment Brune perdit la faveur du maître, qui lui retira son commandement. Il reçut l’ordre d’aller présider le collège électoral du département de l’Escaut, et, après avoir rempli cette mission insignifiante, il vécut dans la retraite jusqu’en 1814. Après la première abdication de Napoléon, le maréchal, qui s’était réfugié dans sa terre de Saint-Just, envoya son adhésion au nouvel ordre de choses et Louis XVIII le gratifia de la croix de Saint-Louis. Mais pendant les Cent-Jours, Brune se rapprocha de Napoléon, qui lui confia le commandement du camp d’observation du Var. On a dit que, dans l’exercice de ce commandement, le maréchal montra une grande vigueur pour comprimer les ardeurs royalistes des populations méridionales, et que les mesures rigoureuses qu’il dut prendre lui attirèrent des haines profondes dont nous allons voir bientôt les tristes effets. A la seconde Restauration, il n’essaya point de résister ; il résilia son commandement et se mit en route pour Paris. En arrivant à Aix, il apprit qu’une troupe de furieux l’attendaient pour l’égorger, et il ne put échapper à ce premier danger que par la protection des soldats autrichiens qui occupaient la ville. Il voulut ensuite se rendre à Avignon, et quoique le maître de poste d’Aix fit tous ses efforts pour l’en détourner, il se dirigea vers cette ville, où il n’entra toutefois qu’après avoir pris un déguisement. Mais il n’en fut pas moins reconnu ; sa voiture fut assaillie par une bande d’assassins royalistes, et il se vit obligé de se réfugier dans une auberge. La foule, qui s’acharnait après sa proie, s’arrêta devant la porte en poussant des cris furieux, et se vit bientôt renforcée par de nouveaux arrivants attirés par la curiosité ou par les mêmes passions politiques. On accusait le maréchal d’avoir causé la mort de Mme de Lamballe ; on voulait sa tête pour venger cette victime. Le préfet et le maire d’Avignon firent tout ce qui était en leur pouvoir pour dissiper l’attroupement ; mais les assassins trouvèrent le moyen, en passant par les jardins et par les toits des maisons voisines, de pénétrer dans la chambre du maréchal. Ici, nous empruntons quelques détails à une brochure intitulée les événements d’Avignon (Paris, 1818) : Un jeune homme reproche à Brune le crime dont la clameur publique l’accusait, Brune le désavoue avec indignation, affirme hautement qu’il n’a jamais donné la mort que sur le champ de bataille et au péril de sa vie, dont il est prêt à faire le sacrifice ; il réclame du papier pour écrire ses dernières volontés, et ses armes pour mettre fin à ses jours. On lui refuse cette triste satisfaction, et deux coups de pistolet sont tirés sur lui à bout portant ; il tombe au second. On lui passe une corde au cou et on le traîne jusqu’au Rhône, où on le précipite avec trois invalides qu’on venait de rencontrer, après avoir tiré sur lui une cinquantaine de coups de fusil. Pendant ce temps, le maire faisait sauver ses deux aides de camp, déguisés en domestiques. Une troupe de femmes, et même de dames appartenant à des classes plus relevées, vinrent danser la farandole sur la place encore teinte de sang. Ainsi l’on avait vu, vingt-quatre ans auparavant, les femmes de Duprat, de Tournai, la mère des Mainvielle, etc., se réjouir des massacres de la Glacière. Un chirurgien, nommé Allard, appelé pour constater que Brune s’était suicidé, refusa d’attester ce mensonge, ayant vu plusieurs coups de feu sur les reins du cadavre. Un autre fut moins courageux, moins délicat. La fureur populaire, loin de se trouver satisfaite par la mort de sa victime, voulut en consacrer le souvenir par une inscription qui fut gravée sur le pont même d’où le cadavre avait été jeté dans le Rhône, et qui était ainsi conçue : C’est ici le cimetière du maréchal Brune, 2 août 1815. Ce ne fut que longtemps après ce jour néfaste que l’autorité fit effacer cette inscription, qui faisait rougir tous les habitants honnêtes d’Avignon. Ce crime horrible resta impuni ; de hautes protections couvrirent les assassins, parmi lesquels la rumeur publique plaçait l’infâme Trestaillon, et il fallut à l’infortunée veuve du maréchal près de six années de sollicitations et de démarches pour obtenir l’autorisation d’intenter des poursuites. La cour de Riom fut saisie de l’affaire ; M. Dupin plaida la cause avec toute l’énergie d’un talent qui semblait alors vouloir se consacrer uniquement à la défense de nos libertés. Mais la cour ne put ou ne voulut pas mettre la main sur les vrais coupables, quoiqu’ils fussent bien connus de tous les Avignonnais ; on jugea et on condamna, pour la forme et par défaut, un portefaix nommé Guindon, qui ne fut jamais retrouvé, parce que, selon toute apparence, on ne se donna pas même la peine de le chercher. L’arrêt portait que la maréchale serait tenue d’avancer les frais et dépens de la procédure, sauf son recours contre le condamné, recours dérisoire, puisque le condamné était pauvre. Outre la brochure a laquelle nous avons emprunté une citation, on peut consulter le Procès des assassins du maréchal Brune, publié à Riom en 1821. En 1841, une statue a été érigée au maréchal Brune, à Brive-la-Gaillarde, aux frais de la ville même, qui voulut ainsi honorer la mémoire d’un de ses enfants les plus illustres.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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février 17, 2008

MARECHAL BESSIERES (1768-1813)

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Maréchal Jean-Baptiste Bessières (1768-1813), duc d’Istrie

Le duc d’Istrie est mort de la plus belle mort, sans souffrir. Il laisse une réputation sans tache : c’est le plus bel héritage qu’il ait pu laisser à ses enfants.

Les hommes de 1815 n’étaient pas les mêmes que ceux de 1792. Les généraux craignaient tout… J’aurais eu besoin d’un commandant de la garde ; si j’avais eu Bessières à Waterloo, ma garde aurait décidé de la victoire. Il était d’une bravoure froide, calme au milieu du feu ; il avait de très bons yeux, il était fort habitué aux manoeuvres de cavalerie. Plein de vigueur mais prudent et circonspect. On le verra dans toutes les grandes batailles rendre les plus grands services. Il avait en moins ce que Murat avait en trop.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal BESSIÈRES (Jean-Baptiste), duc d’Istrie, maréchal de l’empire, colonel général de la garde impériale, grand-aigle de la Légion d’honneur, l’un des plus habiles lieutenants de Napoléon, né à Prayssac (Lot) en 1768, mort en 1813. Il servit d’abord dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, et passa en 1792 dans l’armée des Pyrénées, où il s’éleva rapidement au grade de capitaine. Envoyé ensuite à l’armée d’Italie, pour servir sous Bonaparte, il se fit remarquer par des actions d’éclat qui lui valurent le commandement des Guides, destinés à devenir le noyau de la garde impériale. En Egypte, il déploya les mêmes talents et la même intrépidité, et prit une part glorieuse au siège de Saint-Jean d’Acre ainsi qu’à la bataille d’Aboukir. A Marengo, il décida la retraite des Autrichiens par une admirable charge de cavalerie. A Austerlitz, à léna, à Friedland, à Eylau, partout son intelligence et sa valeur brillante justifièrent la confiance de l’empereur. En Espagne, il gagna les batailles de Médina del Rio-Secco, de Burgos et de Somo-Sierra, puis passa à la grande armée d’Allemagne où il reçut le commandement de la cavalerie de la garde. Il se signala de nouveau à Essling et a Wagram ; commanda, en remplacement de Bernadotte, l’armée chargée de soumettre Flessingue, fut mis à la tète de la garde et d’un corps de cavalerie, lors de l’expédition de Russie, et se fit remarquer par son âme intrépide et son dévouement pendant la désastreuse retraite qui suivit cette campagne. Appelé, en 1813, au commandement en chef de toute la cavalerie de l’armée, il fut tué d’un coup de canon, comme Turenne, lorsqu’il allait reconnaître la position de l’ennemi, la veille de la bataille de Lutzen (1er mai 1813). Bessières était un homme de guerres de premier ordre, et, ce qui est rare à toutes les époques, d’une probité et d’un désintéressement a toute épreuve. Il avait été nommé maréchal de France en 1804 et créé duc d’Istrie en 1809. On lui a élevé une statue à Prayssac en 1845.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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MARECHAL BERTHIER (1753-1815)

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Maréchal Alexandre Berthier (1753-1815)

En vérité je ne puis comprendre comment il a pu s’établir entre Berthier et moi une relation qui ait quelque apparence d’amitié. Je ne m’amuse guère aux sentiments inutiles, et Berthier était si médiocre que je ne sais pourquoi je m’amusais à l’aimer. Et cependant, au fond, quand rien ne m’en détourne, je crois que je ne suis pas tout à fait sans quelque penchant pour lui.

Si j’avais eu Berthier, je n’aurais pas eu ce malheur. [Waterloo]

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal BERTHIER (Alexandre), maréchal de l’Empire, prince de Neufchâtel et de Wagram, né à Versailles en 1753, mort en 1815, entra à dix-sept ans dans le corps royal d’état-major, et fit ensuite la guerre d’Amérique avec La Fayette et Rochambeau. En 1789, il fut nommé major général de la garde nationale de Versailles, poste dans lequel il donna de nombreuses preuves de dévouement à la famille de Louis XVI. Il devint ensuite chef d’état-major du général Luckner, fit avec distinction les campagnes de la Vendée, et passa en Italie, en 1796, comme chef d’état-major de l’armée. Il s’attacha alors au général Bonaparte, le suivit en Egypte, le seconda au brumaire, fut nommé ministre de la guerre, puis général en chef de l’armée d’Italie, organisa le gouvernement du Piémont et conclut la paix avec l’Espagne. Dès lors, son histoire se lie intimement à celle de Napoléon, qu’il suivit dans toutes ses campagnes, en qualité de chef d’état-major général de l’armée, et qui le combla de bienfaits. Berthier fut nommé successivement maréchal de l’Empire, grand veneur, prince souverain de Neufchâtel, prince de Wagram, duc de Valengin, et épousa la nièce du roi de Bavière. Il était l’ami et le confident de Napoléon. Il n’en fut pas moins l’un des premiers à reconnaître Louis XVIII, qui le nomma pair de France et capitaine d’une compagnie de ses gardes du corps. Le retour de l’île d’Elbe le jeta dans la plus cruelle incertitude. Napoléon, qui ne pouvait croire à son ingratitude, lui avait écrit pour lui faire part de son projet : Berthier ne lui répondit point ; il voulut rester neutre et se retira a Bamberg, où il se tua peu de temps après, en se précipitant d’une fenêtre dans un accès de fièvre chaude. Suivant une autre version, six hommes masqués auraient pénétré auprès de lui, et l’auraient précipité dans la rue, où il fut relevé expirant. Des enthousiastes virent dans cette mort tragique le doigt de Dieu ; d’autres ont pensé que la main des hommes n’avait pas été étrangère au miracle. Cet événement mystérieux est resté un problème historique, qui jamais peut-être ne sera nettement résolu, attendu le nombre de versions contradictoires et les noms des personnages qu’on a soupçonnés, probablement sans aucun fondement. Berthier fut extrêmement utile à Napoléon, dont il saisissait rapidement la pensée, et dont il reproduisait les plans avec une admirable précision, Mais ses talents, son mérite étaient spéciaux et techniques ; dans les occasions où il fut chargé du commandement d’une armée, il resta toujours au-dessous de sa mission. Il a publié des Relations de batailles et de campagnes, et a laissé des Mémoires. – Napoléon-Louis-Joseph-Alexandre BERTHIER, son fils, prince de Wagram, né à Paris en 1810, hérita de la pairie a la mort de son père, fut du petit nombre de ceux qui refusèrent de prendre part aux débats du procès fait au prince Louis-Napoléon (futur Napoléon III), et a été nommé sénateur en 1852. Il a épousé la fille du comte Clary, cousine germaine de la reine douairière de Suède.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Alexandre Bethier (1753-1815) prince de Wagram et de NeuchâtelMaréchal Berthier sur Wikipedia

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MARECHAL AUGEREAU (1757-1816)

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Le général Augerau lors de la bataille du pont d’Arcole le 15 novembre 1796

Il a vieilli vingt ans sous mes ordres, il n’a plus la même ardeur ; d’ailleurs il a eu des moyens militaires, mais jamais de génie ni d’éducation… Le vainqueur de Castiglione eût pu laisser un nom cher à la France ; mais elle réprouvera la mémoire du défectionnaire de Lyon, dont la trahison a fait tant de mal à la patrie.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal AUGEREAU (Pierre-François-Charles), duc de Castiglione, maréchal et pair, de France, fils d’un domestique et d’une fruitière du faubourg Saint-Marceau, à Paris, où il naquit en 1757. Il servit comme carabinier dans les troupes napolitaines jusqu’en 1787, et exerça ensuite à Naples la profession de maître d’escrime. Rentré en France en 1792, il s’engagea dans les armées de la République, et y parvint, en deux ou trois ans, au poste de général de division. De l’armée des Pyrénées il passa à celle d’Italie, où son intrépidité et ses talents militaires le placèrent au premier rang des généraux de cette époque. Après avoir forcé le pont de Lodi, défendu par une formidable artillerie, il s’empare de Castiglione et de Bologne, et termine cette campagne célèbre par la fameuse journée d’Arcole, où il partage avec Bonaparte l’honneur de la victoire. L’armée française paraissait hésiter devant l’artillerie des Autrichiens ; Augereau saisit un drapeau, s’élance sur le pont balayé par la mitraille, et vole au pas de charge en entraînant ses soldats sur l’ennemi, qui est culbuté malgré une résistance opiniâtre. Choisi par le général en chef, après le traité de Campo-Formio, pour porter à Paris les drapeaux enlevés aux Autrichiens, le Directoire lui fit don de celui dont il avait fait un si noble usage. Peu de temps après, il exécuta, de concert avec le gouvernement, le coup d’Etat du 18 fructidor, et arrêta de sa main Ramel et Pichegru. Toutefois, il fut cruellement déçu dans son espoir d’être porté au Directoire, et il en ressentit une vive irritation. Envoyé à l’armée du Rhin-et-Moselle, pour remplacer le général Hoche, qui venait de mourir, puis à Perpignan en qualité de commandant de la dixième division militaire, il considéra, peut-être avec raison, ces missions comme une sorte d’exil, et se fit nommer membre du conseil des Cinq-Cents par le département de la Haute-Garonne. Il arriva à Paris presque en même temps que Bonaparte, auquel il parut d’abord opposé, mais dont il se rapprocha après son triomphe au 18 brumaire, et qui lui donna le commandement de l’armée de Hollande. Dévoué au nouveau pouvoir, dévoué surtout à sa propre fortune, Augereau, lors de la proclamation de l’Empire, fut créé maréchal, grand-aigle de la Légion d’honneur et duc de Castiglione. Il prit la part la plus glorieuse à la bataille d’Iéna et à celle d’Eylau ; passa eu Espagne en 1809, où il éprouva quelques revers ; reçut un commandement dans la campagne de Russie, et fit des prodiges de valeur a la bataille de Leipzig. Toutefois, à l’arrivée de Louis XVIII, il se hâta de faire sa soumission au nouveau souverain, et en reçut le titre de pair avec le commandement de la quinzième division militaire. Pendant les Cent-Jours, il fit de vains efforts pour rentrer en faveur auprès de Napoléon, qui l’avait flétri comme traître dans sa première proclamation, à son retour de l’île d’Elbe. Les Bourbons revinrent, mais refusèrent ses services, et il se retira alors dans sa terre de la Houssaye où il mourut, en 1816, d’une hydropisie de poitrine. Soldat de fortune, Augereau avait de grands talents, une intrépidité irrésistible, de la décision, et des inspirations qui n’étaient qu’à lui ; mais il se décourageait facilement, même au mïlieu de la victoire. Son caractère, d’ailleurs, ne fut pas toujours honorable. Outre sa versatilité, l’histoire lui reproche encore ses dilapidations ; toute l’armée connaissait les fourgons d’Augereau. Napoléon, à Sainte-Hélène, a porté sur Augereau le jugement suivant : « Augereau, tout au rebours de Masséna, était fatigué et comme découragé par la victoire même ; il en avait toujours assez. Sa taille, ses manières, ses paroles, lui donnaient l’air d’un bravache, ce qu’il était loin d’être quand il se trouva gorgé d’honneurs et de richesses, lesquelles d’ailleurs il s’adjugeait de toutes mains et de toutes les manières… Il était incapable de se conduire ; il n’avait point d’instruction ; peu d’étendue dans l’esprit, peu d’éducation ; mais il maintenait l’ordre et la discipline parmi ses soldats, et en était aimé. Il divisait bien ses colonnes, plaçait bien ses réserves, se battait avec intrépidité ; mais tout cela ne durait qu’un jour : vainqueur ou vaincu, il était le plus souvent découragé le soir, soit que cela tînt à la nature de son caractère, ou au peu de calcul et de pénétration de son. esprit. » Augereau avait un frère, officier de mérite, qui devint baron, lieutenant général, et chevalier de Saint-Louis à la Restauration.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – CONSUL A VIE

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Napoléon Bonaparte (1769-1821), Premier Consul à vie

Il n’est pas besoin d’avoir cent hommes pour discuter les lois faites par trente : ils bavardent sans rien faire.

(Napoléon Bonaparte)

Le premier consul semblait arrivé à l’apogée de sa grandeur et déjà compté en quelque sorte parmi les souverains de l’Europe. Dominant tous les partis par l’éclat de sa renommée, par les grandes choses qu’il avait faites et par celles qui s’étaient faites en son nom, il apparaissait comme le maître inévitable et perpétuel. Cependant des mécontentements sérieux s’agitaient autour de lui, et beaucoup de ceux qui l’admiraient déploraient néanmoins la perte des libertés publiques. Les éléments d’opposition existaient dans le Corps législatif, dans le tribunat surtout, et jusque dans le Sénat. L’esprit de la Révolution n’était pas encore complètement éteint, même chez ceux qui étaient entrés dans la voie du servilisme. Dans le traité de paix entre la France et la Russie, le mot de sujets avait été introduit par mégarde ou par routine diplomatique ; ce fait, signalé au tribunat, excita un frémissement d’indignation qu’on eut quelque peine à calmer. Les négociations avec la cour de Rome (pour le concordat) soulevèrent aussi beaucoup de récriminations, et le Sénat protesta à sa manière en repoussant les candidats aux places vacantes présentés par le consul pour élire l’ex-conventionnel Grégoire, adversaire énergique du concordat. Le Corps législatif fit une manifestation plus vive encore en portant au fauteuil de la présidence Dupuis, l’auteur de l’Origine de tous les cultes. En outre, cette assemblée, d’accord avec le tribunat, rejeta plusieurs projets de loi. Bonaparte, profondément irrité, méditait un nouveau coup d’Etat contre ceux, qu’il nommait les bavards, les idéologues, les brouillons, les factieux. Cambacérès, plus prudent, plus délié, indiqua un moyen pour arriver au même résultat sans recourir à la violence. D’abord, on laissa les corps délibérants dans une complète inaction, en s’abstenant de leur communiquer aucun projet de loi ; puis le Sénat, habilement gagné ou intimidé, entra dans les vues du gouvernement, et élimina 60 opposants du Corps législatif et 20 du tribunat, en vertu d’un article de la constitution interprété fort arbitrairement (février 1802). Dans l’intervalle, Bonaparte était allé à Lyon recevoir des mains de la consulte italienne la présidence de la république Cisalpine, dont il avait modelé la constitution sur celle de la France. Cette espèce de prise de possession fut d’ailleurs envisagée avec déplaisir par l’Autriche, la Russie et l’Angleterre. Au retour de Bonaparte, on remplit les vides des corps délibérants au moyen des listes de notabilités imaginées par Sieyès, en ayant soin de choisir surtout parmi les grands propriétaires, les préfets, les magistrats, etc. Maître désormais des corps de l’Etat, le premier consul ordonna une session extraordinaire, qui devait durer du 5 avril au 20 mai (15 germinal – 30 floréal an X). Le premier projet soumis fut celui, du concordat conclu avec la cour de Rome pour la restauration en France du culte catholique. Malgré les répugnances générales, les assemblées épurées adoptèrent cet acte, non par conviction, mais pour donner cette satisfaction à la politique du maître. Le dimanche de Pâques, on chanta un Te Deum solennel à Notre-Dame en présence de toutes les autorités civiles et militaires, qui durent s’y rendre bon gré mal gré. Les généraux, les officiers avaient d’abord témoigné le désir de ne pas assister à cette cérémonie ; mais ils en reçurent l’ordre formel. On connaît le mot du général Delmas au premier consul, qui lui demandait comment il trouvait la cérémonie : « C’est une belle capucinade ; il n’y manque qu’un million d’hommes qui se sont fait tuer pour détruire ce que vous rétablissez. » II n’est pas inutile de rappeler que ce qu’on craignait alors, ce n’était pas la liberté des cultes, qui existait, mais le rétablissement, d’une religion d’Etat. Les autres mesures adoptées ensuite furent : le rappel des émigrés ; l’institution de la Légion d’honneur, qui rencontra une opposition sérieuse et ne fut adoptée qu’à de faibles majorités ; l’organisation de l’instruction publique ; la marque, flétrissure si justement abolie par l’Assemblée constituante ; enfin, le maintien de l’esclavage dans les colonies que l’Angleterre nous restituait. Il devenait de plus en plus évident pour tous que Bonaparte ne se contenterait point de la dictature temporaire qu’il exerçait, et qu’il convoitait la puissance suprême et perpétuelle. Tous ses actes le disaient assez clairement ; sa famille, ses courtisans, son entourage s’agitaient pour obtenir ce résultat ; quant à lui, il dissimulait le fond de sa pensée et attendait. Enfin, quand les meneurs eurent tout préparé, le tribunat et le Corps législatif exprimèrent le vœu d’une grande récompense nationale, et le Sénat rendit un sénatus-consulte qui prorogeait pour dix ans les pouvoirs du premier consul (8 mai 1802 – 18 floréal an X). Bonaparte, qui sans doute attendait une couronne, éprouva un amer dépit de n’avoir pas été mieux deviné ; et peut-être allait-il se livrer à quelque fâcheuse brusquerie, quand l’homme des situations délicates, le souple Cambacérès, s’engagea à tout réparer par un habile expédient. Le premier consul, suivant le plan de son collègue, partit pour la Malmaison, après avoir écrit une lettre dans laquelle il remerciait le Sénat de sa décision, en déclarant qu’il était prêt à faire aux intérêts de l’Etat un nouveau sacrifice, si le vœu du peuple le lui commandait. Puis, comme commentaire, Cambacérès fit prendre par le conseil d’Etat un arrêté par lequel la proposition était soumise au peuple français, mais complétée en ces termes : Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie ? En fait, la royauté existait, et déjà presque aussi absolue que sous Louis XIV ; mais personne à ce moment n’eut le courage d’en prononcer le nom, ni le maître, qui bien évidemment désirait et la chose et le nom, ni les plus zélés d’entre les zélés, sauf un député obscur, qu’on fit taire et dont on se moqua. D’ailleurs, et rien ne peint mieux le byzantinisme des mœurs de ce temps, c’est au nom de la souveraineté du peuple, qui n’est rien si elle n’est permanente et imprescriptible, qu’on demandait au peuple d’abdiquer. Le souverain n’allait profiter de son droit que pour l’anéantir et enchaîner la destinée de ses enfants. Tous les corps constitués se précipitèrent aux pieds de César et tracèrent aux citoyens leur conduite. Cependant, dans l’armée comme dans le peuple, il y avait encore un grand nombre de républicains sincères ; mais la plupart étaient subjugués par la gloire et par le succès, dominés par la fortune et les événements. Le dépouillement des registres donna pour résultat 3.568.885 approbations, et seulement 8.000 et quelques centaines de non. Pendant que le peuple français lui décernait de nouveaux pouvoirs, Bonaparte ne songeait qu’à le dépouiller des derniers débris de liberté que la constitution de l’an VIII avait laissés à la France. Par ses ordres et sous ses yeux, on travailla donc à remanier cette constitution. On supprima les listes de notabilités, qui avaient cependant un caractère oligarchique assez prononcé, et on les remplaça par des collèges électoraux à vie, qui pouvaient donner au pouvoir l’appui d’une caste fixe. Ces collèges devaient présenter des candidats entre lesquels le Sénat choisirait les élus. En réalité, c’était le chef du gouvernement qui devenait le seul électeur. En outre, le Sénat recevait un pouvoir constituant, la faculté d’interpréter, de compléter et même de suspendre la constitution, le droit de dissoudre le Corps législatif et le tribunat, de casser les jugements des tribunaux , etc. Le premier consul fut chargé de compléter le Sénat et de pourvoir aux vacances par des nominations directes ; il eut son conseil privé, pour la ratification des traités, le droit de désigner son successeur ; enfin il reçut à peu près toutes les prérogatives qui constituent la monarchie absolue et héréditaire. Il garda les deux consuls inférieurs, comme d’humbles satellites, et, pour les récompenser de leur docilité, il fit admettre également pour eux le principe de la durée à vie. Le conseil d’Etat et le Sénat se hâtèrent de voter toutes ces modifications (août 1802). Le premier consul alla s’établir au château de Saint-Cloud ; il institua une fête nationale pour le jour anniversaire de sa naissance (15 août) ; il eut une cour, il s’entoura de plus en plus d’une pompe royale ; enfin, il n’oublia rien de ce qui pouvait le rabaisser au niveau des autres souverains. Bientôt, cependant, éclatèrent les symptômes d’une rupture prochaine avec l’Angleterre. Les griefs ne manquaient pas de part et d’autre, et si les deux peuples voulaient passionnément la paix, les deux gouvernements se conduisaient de manière à faire croire qu’ils ne cherchaient qu’à recommencer la guerre. D’un côté, Bonaparte étendait de plus en plus son influence sur la Suisse, la Hollande et le Piémont, et changeait progressivement sa tutelle en domination ; en outre, tout en justifiant les craintes et les défiances de l’Angleterre par sa politique continentale, il avait l’incroyable prétention de vouloir imposer silence à la presse anglaise, de faire la police de la pensée à Londres comme il la faisait à Paris, d’exiger la répression des attaques contre sa personne, la punition des journalistes et des pamphlétaires, et même l’expulsion des réfugiés et des princes émigrés. D’un autre côté, l’Angleterre élevait toutes sortes de difficultés relativement à Malte, et se plaignait vivement et’assez justement que Bonaparte traitât la Suisse en vassale, se fût imposé comme médiateur de la confédération, et tendît, en quelque sorte, par toutes ses entreprises, à imposer à l’Europe la dictature dont il était revêtu en France. Les intrigues des deux puissances s’entre-croisaient dans tous les Etats, et il était visible qu’une nouvelle guerre allait sortir de cette situation. En mai 1803 la rupture était consommée ; les peuples allaient de nouveau s’entr’égorger pour l’ambition des maîtres du monde. Bonaparte, tout en mûrissant le projet d’une descente, résolut d’abord d’attaquer son ennemie dans le Hanovre. Il chargea de cette expédition le général Mortier, qui commandait alors un corps d’armée en Hollande ; et, en même temps, il fit occuper plusieurs positions nouvelles dans l’Italie méridionale, et commença des préparatifs gigantesques pour une invasion en Angleterre (formation du camp de Boulogne). Pour faire face aux dépenses, il vendit la Louisiane aux Etats-Unis. Pendant qu’il s’occupait avec sa prodigieuse activité de tant d’entreprises démesurées, la police consulaire découvrit le complot de Cadoudal et Pichegru, qui avait, disait-on, pour but, l’assassinat du premier consul, et très certainement le rétablissement de la monarchie. Bonaparte répondit aux conspirations royalistes par un acte terrible qui pèse toujours sur sa mémoire, et dont on a vainement voulu le disculper. Nous voulons parler de l’exécution du duc d’Enghien, qu’il fit enlever sur le territoire de Bade, amener à Paris, condamner par une commission militaire et fusiller dans les fossés de Vincennes (mars 1804). C’est à ce moment aussi que fut terminé le grand labeur du Code civil. Les corps constitués, les chefs militaires, les partisans sincères de Bonaparte, ainsi que les purs ambitieux, saisirent le prétexte des : nouvelles conspirations royalistes pour prononcer le grand mot de stabilité. On provoqua de toutes parts des adresses, et enfin , dans le conseil d’Etat et dans le conseil privé, on agita la question de la monarchie. Elle était à l’avance résolue. Le 10 avril (1804) le tribun Curée, à la suite d’un long discours, déposa la proposition de présenter au Sénat le vœu que le premier consul fût proclamé empereur, et que cette dignité fût déclarée héréditaire dans sa famille. Cette haute comédie avait été concertée, comme toutes les transformations successives de ce gouvernement. A peine cette proposition était-elle déposée, que le cri nouveau de Vive l’empereur retentit dans l’enceinte du palais. Carnot seul parla et vota pour le maintien de la République. Les sénateurs, sauf sept, se rallièrent avec toute l’ardeur de l’enthousiasme ofiiciel au vœu du tribunat, et le votèrent dans les termes mêmes où il avait été présenté (18 mai 1804). C’était, d’ailleurs, la version qui avait été arrêtée en haut lieu.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> L’Empereur Napoléon Ier

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE PREMIER CONSUL

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Napoléon Bonaparte en premier consul

Ma politique est de gouverner les hommes comme le plus grand nombre veut être gouverné. C’est là, je crois la manière de reconnaître la souveraineté du peuple.

(Napoléon Bonaparte)

Bonaparte était prêt, son plan était dressé : Moreau, avec l’armée du Rhin, devait opérer en Allemagne, Lecourbe en Suisse, Masséna en Ligurie. Quant à lui, il se réservait de franchir les Alpes et d’entrer en Italie. On sait ce que
fut cette belle campagne de 1800 : le passage du Rhin par Moreau, ses succès et ceux de ses lieutenants à Stokach, à Engen, à Moesskirch, à Biberach, à Memmingen, à Augsbourg , à Ulm, à Hochstffidt, ses conquêtes en Bavière, etc. ; la défense héroïque de Gênes, par Masséna ; le passage du mont Saint-Bernard, par Bonaparte, sa marche sur Milan, où il rétablit la république Cisalpine, enfin la victoire de Marengo, si chèrement disputée, et qui assura la prééminence de la République. Toutes ces opérations à jamais glorieuses ne furent pas toutes l’œuvre du premier consul, et même elles ne furent pas entièrement le fruit de ses conceptions ; mais, soit par lui-même, soit par le prestige qu’il exerçait, il y eut une part éclatante et qui augmenta sa renommée en France comme en Europe. Son retour d’Italie fut un triomphe, les villes lui dressèrent des arcs de triomphe, et, le jour de son arrivée, Paris entier s’illumina (3 juillet 1800). Il jouissait avec ivresse de sa gloire, et telle fut l’impression qu’il conserva de ce temps, que vingt ans plus tard, dans sa solitude de l’Océan, ces journées radieuses du consulat lui apparaissaient comme les plus belles de sa vie. La nouvelle que Moreau avait couronné ses opérations en Allemagne par les plus brillants succès vint porter au comble l’allégresse publique, et le grand anniversaire du 14 juillet se célébra cette année au milieu des transports les plus enthousiastes. Cependant des conférences s’ouvrirent à Lunéville entre la République, l’Angleterre et l’Autriche, pour discuter les conditions d’une paix générale ; ces conférences n’aboutirent, pour le moment, qu’à un armistice qui donna du moins un répit de plusieurs mois. Le premier consul en profita pour donner carrière à son activité habituelle et s’occuper des affaires de l’intérieur. Par la force même des choses, c’est-à-dire par l’état florissant de la République, le crédit se rétablissait, et il faut reconnaître que les mesures prises, et surtout la création de la Banque de France, avaient puissamment contribué à ce résultat. Malgré ses concessions aux royalistes et aux prêtres, Bonaparte était accepté avec enthousiasme par la masse de la nation comme chef de la République. Les républicains éclairés songeaient seuls alors à César et un grand nombre d’entre eux gardaient une attitude hostile, que justifiaient la compression ou la malveillance dont ils étaient l’objet, et la marche même du gouvernement. Les royalistes recevaient du premier consul des bienfaits qu’ils avaient parfois sollicités humblement (radiation des listes d’émigrés, restitution de biens non vendus, etc., etc.), mais dont en général ils conservaient peu de reconnaissance. De leur côté, ils songeaient à Monck, et ils s’étonnaient que l’heureux général différât aussi longtemps de rétablir les Bourbons sur le trône. Les illusions de ce parti étaient telles, que le prince émigré qui s’intitulait Louis XVIII écrivit à Bonaparte deux lettres fort pressantes, où il lui reprochait de perdre un temps précieux pour assurer le repos de la France en lui rendant son roi. Il l’assurait d’ailleurs de ses bons offices et lui promettait de ne pas l’oublier quand il aurait été rétabli par lui. Bonaparte fit à ce maniaque insensé une réponse pleine de dignité et de bon sens: « Vous ne devez pas, lui disait-il, souhaiter votre retour en France ; il vous faudrait marcher sur cinq cent mille cadavres… » Quels étaient alors ses desseins personnels ? Evidemment de rester le maître de la France, de se perpétuer au pouvoir, enfin de ne point quitter les Tuileries, comme il l’avait exprimé récemment. Mais quant à restaurer le trône par lui-même, quant à donner à sa dictature la consécration d’une couronne, il est vraisemblable qu’il n’osait y songer encore, ou que du moins la chose ne lui paraissait pas aussi promptement réalisable. Des manœuvres de police ayant entraîné dans une conspiration dont Fouché tenait les fils quelques républicains ardents, Aréna, Topino-Lebrun et autres, ces malheureux furent arrêtés sous l’accusation d’avoir voulu poignarder le premier consul à l’Opéra, le 18 vendémiaire an IX (10 octobre 1800) et payèrent de leur tête leur intention vraie ou supposée. Cet événement parut à quelques personnes propre à précipiter le dénouement du drame politique auquel la France assistait sans en pressentir encore la conclusion. Lucien Bonaparte fit écrire par Fontanes un factura anonyme intitulé : Parallèle entre César, Cromwell, Monck et Bonaparte, qui fut répandu dans toute la France par le ministère de l’intérieur, et dans lequel on insinuait très nettement qu’il ne manquait à la prospérité nationale que d’appliquer le principe de l’hérédité au gouvernement de Bonaparte. L’impression fut pénible dans tout le pays, et les préfets mandèrent que cette ouverture prématurée avait produit le plus fâcheux effet. Dans le sein même du conseil d’Etat, la désapprobation ne se cachait point. Le premier consul, soit qu’il eût consenti à cette tentative, soit qu’il eût été compromis à son insu par des amis impatients et maladroits, crut devoir désavouer l’écrit, et Lucien dut échanger le ministère de l’intérieur contre l’ambassade d’Espagne. Toutefois, les républicains ne pouvaient conserver aucune illusion, et Bonaparte confirmait leurs soupçons par la plupart de ses actes, aussi bien que par le soin qu’il mettait à éloigner les hommes dont l’indépendance républicaine était un obstacle pour lui. C’est ainsi, notamment, qu’il retira le ministère de la guerre à Carnot, et qu’il se débarrassa de l’austère Jourdan par un exil plus ou moins déguisé, la mission d’ambassadeur auprès de la république Cisalpine. Il se présenta bientôt une occasion qui lui permit de donner carrière à sa haine de plus en plus accentuée contre les républicains. Le 3 nivôse (24 décembre), au moment où il se rendait à l’Opéra, une explosion terrible se produisit sur le passage de sa voiture, que fort heureusement le cocher avait mis au galop de ses chevaux, et dont les glaces seulement furent brisées. C’était la machine infernale préparée par Saint-Réjant et autres sicaires royalistes. Beaucoup de personnes furent victimes de cet odieux attentat. Bonaparte parut un moment à l’Opéra, puis retourna aux Tuileries où sa colère éclata avec une telle violence, que ses familiers étaient épouvantés. « Ce sont les jacobins, les terroristes ! s’écriait-il ; il faut les écraser, en purger la France, etc. » Dans son langage habituel, d’ailleurs, les républicains étaient tous des assassins, des massacreurs de septembre. Dans cette circonstance, le danger qu’il avait couru exaltant encore son imagination, avivant ses haines implacables, il ne parlait que de fusiller et de déporter en masse. Fouché qui était sur la trace des vrais coupables, exprima quelques doutes ; mais, malgré sa conviction, il n’en suivit pas moins le torrent, et il contribua à la mesure extraordinaire en vertu de laquelle le premier consul signa la déportation de 130 innocents (4 janvier 1801). A ce moment, on n’avait pas encore arrêté les assassins ; mais il avait déjà été mis hors doute, par l’enquête et par des centaines de confrontations, que pas un seul républicain n’avait trempé dans le complot. Quinze jours plus tard, les coupables étaient arrêtés et condamnés. « Bonaparte, qui ne se souciait guère des formes violées, dit M. Thiers, et qui ne songeait qu’aux résultats obtenus, ne laissa voir aucun regret. Il trouva que ce qu’on avait fait était bien fait de tous points ; qu’il était débarrassé de ce qu’il appelait l’état-major des jacobins, etc. » Parmi les malheureux déportés, il y avait d’anciens représentants du peuple et autres fonctionnaires de la République, l’ex-général Rossignol, le colonel de gendarmerie Lefebvre, Félix Lepelletier de Saint-Fargeau, le député Talot, Charles de Hesse, le prince jacobin qui avait servi la République comme général, Tissot, depuis membre de l’Académie (qui parvint heureusement à se faire rayer de la fatale liste), etc. La deuxième session du Corps législatif venait de s’ouvrir, et, parmi les lois soumises aux délibérations, la principale était celle des tribunaux, spéciaux, justice exceptionnelle dont le premier consul voulait être armé. Cette loi souleva quelque opposition au sein du tribunat et du Corps législatif, et n’obtint qu’une majorité relativement assez faible. Quelques jours plus tard, une loi de finances fut rejetée par le tribunat ; Bonaparte se montra fort irrité de ces semblants d’opposition, quoiqu’il eût en réalité une majorité considérable dans les trois corps délibérants ; il se répandit en paroles acerbes, et l’on put prévoir le moment prochain où il n’y aurait plus d’autre loi que sa volonté. Cependant les hostilités avaient été reprises en Allemagne à l’expiration de l’armistice novembre 1800), l’Autriche ne voulant point conclure une paix particulière et se séparer de l’Angleterre. Dans cette campagne d’hiver, une des plus belles de nos annales, ce fut Moreau qui joua le rôle principal ; et, par sa mémorable victoire de Hohenlinden, par sa marche en ayant jusqu’aux portes de Vienne, il contraignit l’Autriche à solliciter un armistice pour traiter de la paix. Dans le même temps, Macdonald et Brune avaient également obtenu de brillants succès en Italie. Le premier consul n’avait pas jugé à propos d’aller exercer uu commandement. L’Autriche, fort abattue par tant de revers, se résigna enfin à signer la paix de Lunéville (9 février 1801), qui nous rendait la rive gauche du Rhin avec une situation prépondérante en Italie. La lutte contre l’Angleterre continuait sur divers théâtres, à Naples, au Portugal et en Egypte, que bientôt Menou allait être contraint d’abandonner. Mais des pourparlers s’engagèrent en avril (1801) par l’initiative de Bonaparte, pour arriver à la conclusion d’une paix définitive entre les deux peuples. Toutefois, ces négociations se poursuivaient sans que la guerre fût interrompue. Dans l’intervalle, il se passa un événement assez singulier et qui ne fut pas une des moindres bigarrures de ce temps, qui n’était plus la République et qui n’était pas encore la royauté. L’Espagne, dont les troupes et la marine combattaient alors avec nous contre les Anglais et le Portugal, nous avait précédemment, comme gage d’alliance, cédé la Louisiane, sous la condition de procurer à l’infant de Parme un agrandissement en Italie avec le titre de roi. Spectacle étrange ! voici la République française, la formidable ennemie des rois, qui va maintenant distribuer des couronnes, et qui prend pour pupilles des princes de la maison de Bourbon ! C’était Bonaparte qui s’essayait à, ce jeu de proconsul romain, dont il abusa tant dans la suite. Nos succès en Italie permirent bientôt au gouvernement de disposer de la Toscane, qui fut érigée en royaume sous le titre fastueusement historique de royaume d’Etrurie. En juillet 1801, les infants de Parme quittèrent Madrid pour venir dans cette capitale, dont le nom seul épouvantait les rois, recevoir leur investiture des mains du premier magistrat de la grande République. Pour éviter les embarras qu’aurait suscités en France la qualité de roi et de reine, il avait été convenu que les jeunes époux seraient reçus sous les noms de comte et de comtesse de Livourne. Ils furent partout accueillis avec une pompe officielle extrêmement brillante, et Paris eut le spectacle piquant et curieux de souverains fêtés avec éclat par des fonctionnaires publics qui, presque tous, avaient prêté le serment légal de haine à la royauté. Ce fut le régicide Cambacérès qui fut chargé de conduire le petit roi à l’Opéra et de le présenter au public de Paris. Enfin, après des négociations très laborieuses , poursuivies au bruit du canon et entrecoupées de mille incidents, les préliminaires de la paix furent signés le 1er octobre. Cette nouvelle fut accueillie par une explosion d’enthousiasme et de joie en France et en Angleterre. Le traité définitif fut signé à Amiens le 25 mars 1802. D’autres traités conclus avec l’Espagne et le, Portugal, la Turquie, la Russie, la Bavière, complétèrent la pacification générale. Après dix ans d’une lutte sans exemple, la grande République, arrivée au plus haut point de la grandeur et de la puissance, pouvait se bercer de l’espoir d’un avenir de paix et de prospérité.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE CONSULAT

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Les trois consuls, Bonaparte, Cambacérès, et Lebrun, reçoivent le serment des présidents de section le 25 décembre 1799 lors de l’installation du Conseil d’Etat au Palais du Petit-Luxembourg

Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée, elle est finie ! Il faut en commencer l’histoire et voir ce qu’il y a de réel et de possible dans l’application des principes et non ce qu’il y a de spéculatif et d’hypothétique.

(Napoléon Bonaparte)

On sait que les vainqueurs de Saint-Cloud avaient fait rendre par un conciliabule de quelques députés complices ou gagnés, une loi qui instituait trois consuls provisoires chargés de réorganiser la République et de préparer une constitution. Le 20 brumaire, à cinq heures du matin, ces magistrats improvisés, Bonaparte, Sieyès et Roger Ducos, quittèrent Saint-Cloud et vinrent s’installer au palais du Luxembourg, qui avait été la résidence officielle du Directoire. Dès leur première séance, le général prit plutôt qu’il ne reçut la présidence, et se dessina comme le maître réel de la situation, non sans un amer dépit de Sieyès, qui se croyait destiné au rôle prépondérant et se regardait comme l’héritier naturel du gouvernement renversé. Toutefois, sa réputation de métaphysicien politique le désignait évidemment comme le législateur du coup d’Etat. Ce fut lui, en effet, qui fut chargé d’élaborer la nouvelle constitution. La commission consulaire, qui craignait quelque tentative de résistance du parti républicain, organisa rapidement son gouvernement, et, pour s’attacher les classes riches et les débris des factions royalistes, abolit l’emprunt forcé et la loi des otages, qui plaçait sous la surveillance de la police les anciens nobles et les parents d’émigrés. Elle s’occupa ensuite de remédier à la pénurie du trésor, et comme aucune loi ne pouvait gêner son action dictatoriale, elle échappa facilement aux difficultés dans lesquelles s’était débattu le Directoire. L’emprunt forcé fut remplacé par une subvention de guerre, consistant en une addition de 25 centimes au principal des contributions foncière, mobilière et personnelle ; on obtint en outre des banquiers un prêt de millions en numéraire, pour faire face aux dépenses courantes ; enfin, on revint hardiment, en matière de contributions, à certaines pratiques de l’ancien régime ; on adopta un ensemble de mesures financières qui ramenèrent un peu d’argent dans les caisses de l’Etat. Parmi les premiers actes des consuls provisoires, il faut encore rappeler l’élargissement des prêtres réfractaires, des concessions au clergé, la fermeture de la plupart des sociétés politiques, la déportation prononcée contre les principaux chefs du parti républicain, parmi lesquels le général Jourdan ; la suppression de la liberté de la presse, etc. On revint d’ailleurs, quand la victoire fut assurée, sur les mesures de rigueur prises contre les républicains, et la déportation fut changée en surveillance. En même temps Bonaparte, par l’entremise du général Hédouville, ouvrait avec les chefs royalistes des négociations qui aboutirent à une suspension d’armes dans l’Ouest, et distribuait à ses aides de camp des missions particulières auprès de certaines cours de l’Europe, comme un prince qui notifie son avènement. C’est ainsi qu’il envoya Duroc à Berlin, pour caresser le jeune souverain de la Prusse, et lui représenter que la dernière révolution était un retour à l’ordre et aux « saines traditions. » D’ailleurs, tous les actes du nouveau gouvernement portaient un caractère manifeste de réaction antirépublicaine : les émigrés rentraient en foule ; les patriotes étaient partout persécutés ou tout au moins comprimés ; tous les emplois étaient envahis par cette espèce d’ambitieux sans caractère et sans convictions, mais non pas sans talent, qui pendant un demi-siècle ont tour à tour servi et trahi tous les pouvoirs. Cependant, après les plus laborieux et les plus pénibles efforts, le nébuleux Sieyès avait enfanté son fameux projet de constitution, qui fut profondément modifié, suivant les convenances de Bonaparte. Le général se montra particulièrement intraitable sur cette conception singulière du grand électeur, espèce de roi fainéant qu’il nommait, dans son langage soldatesque, un cochon à l’engrais, et dont il ne voulait à aucun prix accepter le rôle inactif et fastueux. Ce qu’il voulait impérieusement, c’était la réalité du pouvoir suprême, sous quelque nom que ce fût ; de plus, il n’entendait en aucune manière être absorbé par le Sénat, comme le pouvait être en certains cas le grand électeur. Après de longues discussions, cette haute comédie politique se termina suivant ses désirs, ou plutôt sa volonté. Il fut arrêté que le pouvoir exécutif se composerait d’un premier consul, véritable roi qui concentrait à peu près tout le pouvoir entre ses mains et dont l’autorité pouvait même devenir perpétuelle, car il était nommé pour dix ans et de plus indéfiniment rééligible. Pour dissimuler un peu sa toute-puissance, on l’avait flanqué de deux autres consuls, nommés l’un et l’autre pour cinq ans, véritables satellites du premier, modestes assesseurs qui n’avaient que voix consultative, et qui, en réalité, n’étaient rien que de simples machines à représentation. La liste civile du premier consul fut fixée à 500.000 francs, et celle de chacun des deux autres à 150.000 francs. Le palais des Tuileries leur était assigné pour résidence, et il leur, était accordé une garde consulaire. On voit que, malgré les vaines dénégations du parti dominant, c’était là une véritable restauration monarchique. Naturellement, Bonaparte fut nommé d’office premier consul, avec Cambacérès et Lebrun pour deuxième et troisième consuls. Ces derniers, réunis aux deux consuls provisoires, nommèrent la majorité absolue du Sénat, qui se compléta lui-même, et dressa ensuite la liste des membres qui devaient composer le Corps législatif et le tribunat. En même temps, le pouvoir exécutif entrait en fonctions, choisissait ses agents et distribuait à ses créatures toutes les places créées par la constitution nouvelle, et dont la plupart étaient assez richement dotées. Après s’être ainsi constitué lui-même, le gouvernement soumit la constitution à l’acceptation du peuple français, au moyen de registres ouverts au secrétariat des administrations, au greffe des tribunaux, etc. Le résultat, connu et proclamé plus de trois mois après le coup d’Etat, donna 3.011.007 suffrages eu faveur du pacte nouveau, et 1.562 contre. Cette constitution était d’ailleurs en vigueur depuis deux mois. Bonaparte déploya dès la première heure la même activité que dans ses opérations militaires. Il apporta dans le gouvernement de la République cette vigueur et cet esprit d’organisation qu’il avait appris à l’école de la Révolution. Il communiqua à tous les rouages du gouvernement une impulsion qu’il serait puéril de contester ; mais, en même temps, il se substitua entièrement à la République , il absorba toutes les libertés et profita de l’engouement dont il était l’objet pour faire rétrograder la Révolution, et ramener progressivement la France au régime avilissant du pouvoir absolu. Nous le savons, des systèmes qui ont eu leur minute de vogue ont fait de Napoléon le continuateur armé de la Révolution, le dictateur de la démocratie ; mais il n’est que trop évident qu’il n’a laissé subsister de cette Révolution que ce qu’il n’a pu détruire, que ce qu’il avait un intérêt immédiat à conserver. Bonaparte eut cette bonne fortune de trouver sous sa main un personnel de premier ordre, et il n’eut que l’embarras du choix pour organiser son gouvernement. «La Révolution française, dit M. Thiers, avait été prodigieusement féconde en hommes, dans tous les genres, et, si l’on voulait surtout ne plus tenir compte des exclusions prononcées par les partis les uns à l’égard des autres, on avait le moyen de composer le personnel de gouvernement le plus varié, le plus capable, ajoutons le plus glorieux. » Il suffïra de citer au hasard les noms suivants : Volney, de Tracy, Monge, Carnot, Ginguené, Ducis, Benjamin Constant, Gaudin, Sieyès, Roger Ducos, Cambacérès, Talleyrand, Rœderer, Lebrun, Champagny, Lacuée, Brune, Marmont, Ganteaume, Defermon, Boulay de la Meurthe, Berlier, Réal, Chaptal, Berthollet, Laplace, Regnault de Saint-Jean d’Angely, Fourcroy, Cabanis, Fouché, Grégoire, Kellermann, Garat, Lacépède, Lagrange, Thibaudeau, Darcet, François de Neufchâteau, Daubenton, Bougainville, Perregaux, Latour d’Auvergne, M.-J. Chénier, Andrieux, Arnault, Chauvelin, Stanislas de Girardin, Daunou, Riouffe, Laromiguière, J.-B. Say, Boissy d’Anglas, Pastoret, Portalis, Quatremère de Quincy, Villaret-Joyeuse, Barbé-Marbois, Jean-Bon-Saint-André, Barère, Moreau, Berthier, Lannes, Dubois-Crancé, Duroc, Masséna, Augereau, Maret, Reinhart… Sans doute, il y avait parmi ces hommes des ambitieux sans scrupule, des lutteurs fatigués, quelques royalistes avoués, et beaucoup d’autres dont le caractère était énervé ; mais, en tout état de cause, c’étaient là des capacités de premier ordre, dont le maître de la France, merveilleusement servi par les circonstances, allait tirer, d’inappréciables services. Comme Louis XIV, sa gloire allait absorber celle de tous les hommes supérieurs de son temps. Il célébra son avènement légal par diverses mesures propres à lui rallier le parti du passé, les vaincus de la Révolution. Les lois qui excluaient des fonctions publiques les parents d’émigrés et les ex-nobles furent abrogées ; les proscrits du 18 fructidor rappelés ; ou rendit au culte un grand nombre d’édifices religieux, et on substitua au serment à la constitution civile du clergé une simple promesse d’obéissance à la constitution de l’Etat ; enfin, les listes des émigrés furent closes, les radiations rendues plus faciles, et les fêtes républicaines supprimées, à l’exception de celles du 14 juillet et du 10 août. Une suspension d’armes avait été signée avec les insurgés de l’Ouest, et des négociations entamées pour amener une pacification complète. Bonaparte fit les plus louables efforts pour arriver à ce grand résultat, en même temps qu’il faisait porter des propositions pacifiques à l’Angleterre, à l’Autriche et à la Russie. Mais cette première tentative ne servit qu’à mettre en lumière les difficultés que les prétentions mutuelles apportaient à la paix. D’un autre côté, le premier consul éprouvait à l’intérieur quelques embarras ; parmi ceux-là même qui s’étaient sincèrement ralliés à lui, il y en avait qui n’avaient pas perdu toute indépendance républicaine, et il se produisit, notamment dans le tribunat, des velléités d’opposition qui choquèrent fort le maître et augmentèrent son aversion pour les assemblées délibérantes. C’est sous l’empire de ce sentiment qu’il fit supprimer par une loi les municipalités cantonales, et qu’il confia l’administration des départements à des préfets, sous-préfets et maires, nommés par lui (janv. 1800). C’était un nouveau progrès et des plus importants dans le sens de la centralisation gouvernementale. Quant à l’organisation judiciaire, elle fut modifiée d’après les plans de Cambacérès. D’autres travaux d’administration furent encore accomplis, parmi lesquels il faut mentionner la création de la Banque de France. Cependant, les propositions de paix avaient été repoussées par l’Angleterre et par l’Autriche, ou du moins ces puissances y mettaient de telles conditions que l’honneur et les intérêts de la France ne permettaient pas d’accepter. Le premier consul, qui avait conduit ses négociations avec beaucoup d’intelligence et de sagesse, dut se préparer à faire de nouveau face à la coalition. Mais, avant d’entrer en campagne, il sentit la nécessité d’en finir avec la Vendée, de transformer la suspension d’armes en paix définitive ; il redoubla d’efforts, dirigea des forces vers l’Ouest, et par des concessions habiles, par un mélange de fermeté et d’esprit conciliateur, par des démarches auprès des chefs royalistes, il parvint à pacifier successivement les deux rives de la Loire, la Bretagne et la Normandie. A la fin de février 1800, les départements de l’Ouest étaient entièrement pacifiés. Ce beau résultat fut dû surtout à la vigueur et à la prudence du général Hédouville, qui seconda avec une intelligence admirable la sagesse du premier consul. Avant d’ouvrir la campagne de cette année, Bonaparte se hâta de clore la session du Corps législatif, puis d’aller s’installer en grande pompe aux Tuileries, d’où il avait fait enlever les emblèmes républicains, qu’il nommait maintenant des cochonneries ; enfin, de supprimer les journaux, à l’exception de treize,qui furent dûment avertis qu’à la moindre velléité d’indépendance ils seraient immédiatement supprimés. C’est à ce moment (mars 1800) que fut proclamé le vote, de la France sur la constitution, vaine et tardive formalité qui d’ailleurs n’eût rien changé au cours invincible des événements. Le lendemain du jour où il s’était installé dans le palais des rois, où palpitait encore le souvenir de la Convention et des grands comités, l’heureux Corse dit avec un sentiment d’orgueil à son secrétaire Bourrienne : « Eh bien ! nous voilà donc aux Tuileries !… Maintenant, il faut y rester. » Ce trait est caractéristique, et il peint bien l’homme étrange qui, dans cet âge des grandes passions humanitaires, au milieu du combat des idées, n’eut jamais d’autre culte que lui-même, d’autre préoccupation que l’agrandissement de sa personnalité. Bientôt, cependant, il fallut se préparer à continuer la guerre contre la coalition européenne. Les derniers moments du Directoire avaient été marqués par des succès, et notamment par la mémorable victoire de Zurich. Mais l’Angleterre et l’Autriche, entraînant une partie des Etats de l’Allemagne, rentraient de nouveau en ligne et se disposaient à nous porter les plus terribles coups.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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février 16, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – 18 ET 19 BRUMAIRE A SAINT-CLOUD

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Napoléon Bonaparte lors du coup d’Etat du 18 brumaire (9 novembre 1799)

Dans les révolutions, il y a deux sortes de gens : ceux qui les font et ceux qui en profitent.

(Napoléon Bonaparte)

Comme dans toutes les hautes comédies d’usurpation dont l’histoire nous offre le tableau, il s agissait toujours, dans ces projets d’envahissement de la puissance publique, de sauver la patrie. C’était par dévouement patriotique que les conjurés allaient se précipiter dans le gouffre du pouvoir absolu. On sait quels Curtius c’étaient que les Talleyrand, les Sieyès et les politiques de leur école, et combien la grandeur du pays et le bonheur public tenaient de place dans leurs préoccupations ! Un article de la Constitution de l’an III investissait le conseil des Anciens du droit de décréter, en cas de péril public, la translation du Corps législatif hors Paris. Cet article, né des vieilles rancunes girondines contre la capitale, allait servir de pivot à la conspiration. Il fut convenu que Sieyès , qui disposait de la majorité des Anciens, ferait présenter un décret de translation des conseils à Saint-Cloud, sous le prétexte d’un complot jacobin sur le point d’éclater. A cette mesure, on en ferait ajouter une autre que la Constitution n’autorisait pas, la nomination de Bonaparte au commandement des troupes de la division de Paris, de la garde nationale et de la garde du Corps législatif. Une fois les conseils réunis à Saint-Cloud, isolés et privés de tout moyen d’action, Sieyès et Roger Ducos devaient envoyer leur démission de Directeurs ; on espérait arracher celle de Barras et des deux autres ; et, dans tous les cas, le gouvernement se trouvant désorganisé, on comptait imposer aux conseils la nomination du consulat tel qu’il avait été projeté. Une chose curieuse, c’est que les proclamations, par suite du retard de l’exécution, étaient prêtes plusieurs jours à l’avance. Regnault et Arnault avaient confié ce travail à un imprimeur de la rue Christine, nommé Delmonville. Le soir du 15, sachant déjà que l’affaire était remise, ils étaient allés tranquillement signer le bon à tirer, et ils laissèrent entre les mains du prote ces pièces accusatrices, dont la découverte pouvait tout faire échouer. Ils étaient niaisement convaincus que cet homme n’y comprendrait rien (un typographe ! ) On conviendra qu’en une circonstance aussi grave, une telle conduite touchait à l’ineptie. Ce prote obscur et discret, qui eut, pendant toute une nuit, entre ses mains la destinée de la France et celle de Napoléon, se nommait Bouzu. Dans la nuit du 17 au 18, les décrets furent préparés sous la direction de Cornet, membre du conseil des Anciens, et, vers 6 heures du matin, les lettres de convocation expédiées par des sous-officiers. On convoqua les Anciens pour 7 heures, et les Cinq-Cents pour 11 heures, en ayant soin d’oublier les membres dont on redoutait l’hostilité. De son côté, Bonaparte, agissant comme s’il eût été déjà revêtu du commandement, avait donné rendez-vous chez lui, pour 6 heures du matin, à tous les généraux et officiers sur lesquels il comptait. Le plus piquant, c’est que Lefebvre, qui commandait la division de Paris, avait été également appelé. Il était tout dévoué au Directoire ; mais Bonaparte l’enleva d’un mot : « Vous , l’un des soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains des avocats ? Tenez, voilà mon sabre des Pyramides, je vous le donne… » Le brave Alsacien s’écria, tout attendri : « Eh bien ! jetons les avocats à la rivière ! » Sous le nom d’avocats, c’était en réalité toute la France civile qu’on entendait écarter, pour inaugurer le règne d’une classe, celle des militaires. Comme on le voit, dans la bouche de Bonaparte, le mot avocat avait fait fortune. On sait que cet homme extraordinaire excellait dans l’emploi de ces dénominations à l’emporte-pièce. « C’est un idéologue » dira-t-il plus tard de quelque penseur que la fumée de la gloire n’aura point enivré, et voilà un homme voué au ridicule. Il savait excellemment que c’est avec des mots que l’on conduit les hommes, et il usait de cette arme puissante qu’il trouvait toujours à point dans son arsenal. Cependant les Anciens accourent aux Tuileries ; la séance s’ouvre : Cornet, personnage un peu grotesque, mais fort zélé, s empare de la tribune et déclame à froid contre les jacobins, dans un langage et avec des figures qui eussent été du plus haut comique en toute autre circonstance. Suivant lui, un affreux complot est sur le point d’éclater ; les poignards sont levés, et la représentation nationale est perdue si le décret de translation n’est pas prononcé : « La République, ajoute-t-il, aura cessé d’exister et son squelette sera entre les mains de vautours qui s en disputeront les membres décharnés. » (Moniteur.) Après avoir débité cette pièce d’éloquence, il cède la place à Régnier, qui présente les décrets tout rédigés. La majorité était assurée à l’avance, et, grâce à la manière savante dont les convocations avaient été faites, toutes les mesures furent votées presque sans débat. Bonaparte, suivi d’un brillant cortège de généraux et d’officiers, vint au sein du conseil prêter le serment prescrit : « Représentants, dit-il, la République périssait, votre décret vient de la sauver… » Toutefois il évita adroitement de jurer la constitution. Garat voulut en faire l’observation, mais le président lui refusa la parole, sous le prétexte que le décret de translation étant prononcé, il ne pouvait plus y avoir de discussion qu’à Saint-Cloud. Cette réponse fut également faite par le président Lucien aux membres des Cinq-Cents, qui se réunirent à 11 heures sous l’empire d’une vive émotion. Au nom de la constitution, qu’on se préparait à détruire, on ferma la bouche aux représentants, et tout débat dut être ajourné au lendemain. Paris était comme en état de siège ; les troupes prenaient position de tous les côtés, suivant les ordres donnés avant même que les décrets fussent rendus. Lannes gardait les
Tuileries, Marmont l’Ecole militaire, Murat fut envoyé à Saint-Cloud , Macdonald à Versailles, et Moreau accepta le poste peu honorable de geôlier du Directoire, qu’il investit, au Luxembourg, sous le prétexte de pourvoir à sa sûreté, et dont il intercepta absolument toute communication avec le dehors. Pendant que ces événements décisifs s’accomplissaient, l’un des principaux Directeurs, Barras, prenait tranquillement un bain. Gohier et Moulin, qui commençaient à ouvrir les yeux, accoururent auprès de lui ; il leur promit de les rejoindre dans la salle des séances du Directoire ; mais peu de minutes après, il cédait misérablement aux obsessions de Talleyrand et de Bruix, et signait sa démission, qui avait été rédigée à l’avance par Rœderer. Presque aussitôt il partit pour sa terre de Grosbois, escorté par un détachement de dragons. Le Directoire était dissous de fait : Gohier et Moulin, restés seuls, ne pouvaient même plus légalement délibérer. Ils s’honorèrent, du moins, par la fermeté de leur attitude : ni les caresses ni les menaces ne purent leur arracher leur démission. Ils restèrent consignés au Luxembourg, sous la garde de Moreau, brisés, vaincus, joués par les grands politiques, mais inébranlables dans leur honnêteté républicaine. Bonaparte, après avoir passé une revue rapide des troupes, qui l’avaient acclamé, était remonté aux Tuileries, dans la salle ou siégeait la commission des inspecteurs, délégation permanente du pouvoir législatif, qui était entièrement gagnée. Il dictait des ordres, agissait en maître, prenait toutes ses dispositions. Le succès de sa tentative paraissant assuré, le nombre de ses adhérents grossissait de minute en minute. Fouché, toujours dévoué pour les plus forts, commençait à faire du zèle. Il avait bruyamment fait fermer les barrières et empêché le départ des courriers, vieille pratique révolutionnaire, que d’ailleurs Bonaparte jugea inutile. En outre, il suspendit les douze municipalités de Paris, dont on craignait l’esprit républicain et qui pouvaient en effet servir de centres aux patriotes de différentes sections. Enfin il avait couvert les murs de Paris de proclamations, où il recommandait aux citoyens l’ordre et la tranquillité en assurant qu’on travaillait, dans le moment même, à sauver la République, à la préserver des complots de ses ennemis. Ces mesures ne pouvaient qu’affermir l’autorité de Bonaparte, qui paraissait assez généralement reconnue, bien que le décret qui l’en avait investi fût inconstitutionnel, car le conseil des Anciens n’avait pas le droit de nommer un chef de la force armée. Lui-même, avec son étonnante infatuation césarienne, parlait déjà et agissait en roi du moyen âge. Un peu ayant la démission de Barras, le secrétaire de celui-ci, Bottot, était venu à la commission des inspecteurs pour observer ce qui se passait. Bonaparte, l’apercevant dans la salle, saisit l’occasion pour déclamer une tirade d’apparat, certainement préméditée et destinée au Directoire. Voici cette sortie célèbre où le Moi impérial s’étale déjà avec si peu de gêne : « Qu’avez-vous fait de cette France que j’avais laissée si brillante ? j’avais laissé la paix, j’ai retrouvé là guerre ; j’avais laissé des victoires , j’ai retrouvé des revers ; j’avais i laissé les millions de l’Italie, j’ai retrouvé des lois spoliatrices et la misère !… Un tel état de choses ne peut durer ; avant trois ans il nous mènerait au despotisme. » Tout le monde connaît la paraphrase éloquente – mais où il y a encore plus de passion que d’éloquence – que Chateaubriand fit de cette célèbre apostrophe dans son pamphlet politique De Buonaparte et des Bourbons. On reste confondu en présence de cet orgueil olympien. Ne dirait-on point que les grandeurs de la République sont exclusivement son ouvrage, que personne avant lui, que personne avec lui n’y a contribué ? Certes, il avait joué nu rôle militaire brillant ; mais Hoche, mais Moreau, mais Bernadotte, mais Jourdan, mais Kellermann, mais cent autres capitaines illustres qui ont sauvé la patrie et soutenu la grande lutte contre les rois, de quel droit leur gloire est-elle ainsi confisquée ? et le comité de Salut public, et la Convention, et tous les grands citoyens de l’époque héroïque, quelle part leur laisse-t-on ? En 1815, quand le sang de plusieurs milliers d’hommes aura été versé, que restera-t-il de cette France que la Convention avait laissée si puissante et si forte ? Lui-même n’avait-il eu aucune part dans les fautes qu’il reprochait au Directoire ? et n’était-ce point lui, notamment, qui avait pris l’initiative de la création de ces républiques éphémères, première cause de nos revers ? Qui donc aussi avait déterminé l’éloignement de la plus belle de nos armées pour cette folle et aventureuse expédition d’Egypte, qui coûta si cher à la France et qui fut son œuvre personnelle ? Mais, les récriminations eussent été trop faciles. On pouvait ajouter encore qu’au moment même où parlait, la République, après un moment de défaillance, était de nouveau partout victorieuse, et sans qu’il y fût pour rien. Quoi qu’il en soit, le pauvre Bottot était stupéfait de recevoir à bout portant ces phrases théâtrales qui n’avaient pas été arrondies pour un aussi mince personnage, et qu’on se hâta d’expédier à tous les journaux. La journée du 18 brumaire se termina sans que la conspiration eût rencontré une opposition sérieuse. Les patriotes s’agitèrent bien, il est vrai, dans quelques conciliabules, mais sans parvenir à organiser un centre de résistance efficace. Décimés, écrasés tant de fois, et récemment encore par Sieyès, les républicains n’étaient plus, d’ailleurs, en état de lutter contre le parti militaire. En outre, le peuple paraissait convaincu que la dictature de Bonaparte serait un événement heureux pour la République. Le lendemain 19, Saint-Cloud était encombré de troupes. Rien n’était prêt pour l’installation du Corps législatif ; il en résulta des retards qui faillirent compromettre la conjuration. Les députés se promenaient par groupes dans le parc, et s entretenaient avec la plus vive animation. Les Cinq-Cents reprochaient aux Anciens de livrer la République à une dictature militaire, et ils parvinrent à en ébranler quelques-uns. Les conspirateurs n’étaient pas sans appréhension : Sieyès et d’autres personnages avaient des voitures qui les attendaient à la grille, en prévision d’un échec. Enfin les conseils entrèrent en séance vers deux heures. Les Anciens siégeaient dans une des salles du palais, les Cinq-Cents dans l’Orangerie ; Bonaparte, avec le monde d’officiers qui l’accompagnaient, occupait un des appartements. Il attendait, non sans trouble intérieur, les délibérations qui devaient mettre la République à ses pieds. Dans la nuit, des Anciens qui hésitaient encore à violer la loi lui avaient offert une place dans le Directoire renouvelé ; les Cinq-Cents eussent adhéré à cette combinaison ; une dispense d’âge eût été accordée ; mais il refusa avec opiniâtreté. Ce qu’il voulait, c’était l’omnipotence avec une constitution faite par lui et pour lui ; il n’acceptait pas d’autre rôle que celui de sauveur. On sait ce que cela signifie. Aux Cinq-Cents, un des affidés , Gandin, ouvrit la séance par le bavardage habituel sur le prétendu danger de la République ; il félicita les Anciens sur la mesure de la translation, et finit par proposer la nomination d’une commission pour préparer des mesures de salut public. On espérait ainsi abréger les discussions. De plus, on avait tout naturellement un rapport tout préparé, dans le sens de la conjuration, avec proposition du consulat, ajournement du Corps législatif, etc. Mais à peine Gaudin a-t-il fini de parler qu’une tempête éclate dans l’assemblée, à bon droit déliante et irritée, et qui se lève en masse aux cris de : « A bas la dictature ! vive la constitution ! – La constitution ou la mort ! s’écrie Delbrel… Les baïonnettes ne nous effrayent point, nous sommes libres ici ! » Après une longue agitation, Grandmaison propose de prêter individuellement le serment à la constitution. L’appel nominal commence, et Lucien Bonaparte lui même, qui présidait, est contraint de venir prononcer son serment à la tribune. L’immense majorité des Cinq-Cents était sincèrement et énergiquement dévouée à la République, et peut-être l’eût-elle sauvée si elle eût agi avec promptitudc et décision. Elle avait sous la main Jourdan, Bernadotte, Augereau et d’autres patriotes influents qui n’attendaient qu’un signal et qu’un décret ; mais les longueurs de l’appel nominal tirent perdre un temps précieux. Cette foi naïve dans la sainteté de la parole humaine et dans la puissance de la loi était encore une tradition de la grande époque révolutionnaire ; mais elle était tout à fait hors de saison dans les temps nouveaux, où le culte de la force pure, la loi punique et le parjure officiel commençaient à passer dans les mœurs publiques. Quoi qu’il en soit, les meneurs du complot furent un instant déconcertés. Les Anciens étaient ébranlés, et beaucoup ne paraissaient pas éloignés de faire volte-face. Les membres qui, la veille, n’avaient pas été convoqués, demandaient hautement des explications sur les prétendus dangers qui avaient motivé le décret de translation. Le fameux complot jacobin avait si peu de réalité que ceux qui en avaient affirmé l’existence demeuraient honteusement confondus et bouche close quand on les sommait d’articuler des faits. La situation devenait très grave. Bonaparte était ému, inquiet et irrité. Lui qui, depuis la veille, s’accoutumait à dire à tout propos : « Je veux…» il s’étonnait, comme d’une désobéissance, des obstacles qu’il rencontrait. Après une conférence rapide avec Sieyès, il résolut de brusquer les choses et de se présenter devant les conseils à la tête de son état-major. Ici il rentrait dans son vrai rôle. Il fit mettre un régiment en bataille dans la cour, annonça à ses officiers qu’il allait en finir, et, suivi de son état-major, alla se présenter à la barre des Anciens. Une fois en présence de l’assemblée, dans cette enceinte où, malgré l’anarchie du moment, rayonnaient encore le prestige de la représentation nationale et la majesté des lois, il fut visiblement intimidé, et son émotion se trahit par l’incohérence de son discours (quelle Moniteur a eu soin de remanier et d’arranger). Après avoir assuré que la République était sur un volcan, il passa brusquement aux calomnies dont on l’abreuvait. On parlait d’un nouveau César, d’un nouveau Cromwell, on osait lui attribuer le projet d’établir un gouvernement militaire ; mais s’il avait ambitionné un tel rôle, il lui eût été facile de le prendre au retour d’Italie ; il n’en a pas voulu alors, il ne le veut pas plus aujourd’hui. Puis, reprenant le thème des dangers de la patrie, il annonça la prise de plusieurs places par les chouans, et adjura les représentants de sauver la liberté et l’égalité. Linglet lui dit : « Et la Constitution ? » Un instant déconcerté, il réplique avec aigreur en découvrant ses vrais sentiments : « La Constitution ! vous n’en avez plus ! vous l’avez violée au 18 fructidor, vous l’avez violée au 22 floréal, vous l’avez violée au 30 prairial. » Et il concluait à la nécessité d’un nouveau pacte et de nouvelles garanties – c’est-à-dire à la concentration du pouvoir entre ses mains. On lui demande de s’expliquer sur les dangers qu’il signalait. Visiblement embarrassé, il se répandit en accusations vagues contre les factions, mais sans préciser un seul fait, recommença à se plaindre de l’insuffisance de la Constitution pour sauver la patrie, attaqua le conseil des Cinq-Cents avec violence, et termina par ces menaces peu déguisées : « Si quelque orateur, payé par l’étranger, parlait de me mettre hors la loi, qu’il prenne garde de porter cet arrêt contre lui-même !… J’en appellerais à vous, mes braves compagnons d’armes, à vous, grenadiers dont j’aperçois les bonnets, à vous, braves soldats dont j’aperçois les baïonnettes ! Souvenez-vous que je marche accompagné du Dieu de la fortune et du Dieu de la guerre ! » Ce langage emphatique et presque inconvenant dans une pareille enceinte, produisit une fâcheuse impression. La majorité de l’assemblée était disposée à accorder au général ce pouvoir qu’il recherchait si avidement ; mais elle eût désiré qu’on lui fournît au moins un prétexte pour créer une dictature, qu’on lui donnât quelques motifs spécieux propres à faire illusion. Elle ne prit aucune détermination et attendit, circonstance qui annonce au moins de l’indécision. En quittant la barre des Anciens, Bonaparte s’était rendu aux Cinq-Cents. Dans cette assemblée, la discussion, après la prestation du serment, avait été reprise avec animation sur la question du prétendu grand complot qui avait servi de prétexte à la translation des conseils à Saint-Cloud. On décréta l’envoi d’un message aux Anciens, pour leur demander les motifs de cette convocation extraordinaire, qui semblait annoncer un grand péril public. Tout à coup, au milieu des délibérations, la porte s’ouvre, et Bonaparte, entouré de grenadiers, paraît sur le seuil. A la vue des armes, les représentants bondissent, l’indignation soulève l’assemblée entière ; de toutes parts éclatent les cris : « Quoil des sabres ici ! à bas le dictateur ! à bas le tyran ! hors la loi ! vive la Constitution ! vive la République! – Que faites-vous, téméraire ? s’écrie Bigonnet, vous violez le sanctuaire des. lois ! » Et Destrem : « Est-ce donc pour cela que tu as vaincu ? » Et d’autres encore : « Tous tes lauriers sont flétris ! Ta gloire s’est changée en infamie ! » Pâle et violemment agité, Bonaparte s’efforce cependant de gagner la barre, placée au milieu de la salle ; mais les députés l’entourent en lui reprochant sa trahison ; quelques-uns même le saisissent au collet en lui ordonnant de sortir. C’est alors que ses grenadiers, restés sur le seuil, s’élancent et l’emportent à demi évanoui. La tempête continue dans l’assemblée, et les motions se multiplient au milieu d’une agitation inexprimable. On propose tour à tour de mettre les troupes en réquisition, sous le commandement de Bernadotte, de se déclarer en permanence, de se rendre sur-le-champ à Paris. Lucien manœuvre habilement pour gagner du temps ; il essaye de défendre son frère, de rappeler ses services ; il supplie, il lutte, mais en vain : sa voix est couverte par le formidable hors la loi ! qui avait perdu Robespierre lui-même. Prononcé contre Bonaparte, il pouvait faire hésiter les troupes, parmi lesquelles se trouvait la garde même du corps législatif. Lucien était dans une situation vraiment tragique : sommé de mettre aux voix la mise hors la loi de son propre frère, il déploya dans sa résistance, autant de courage que d’habileté, et finit par déposer ses insignes de président pour descendre à la barre. Le terrible cri retentissait au dehors. Bonaparte envoie un groupe de grenadiers pour dégager son frère, qui monte aussitôt à cheval dans la cour et devient à ce moment le maître du mouvement et le sauveur de la conspiration. Connu des soldats comme président de l’Assemblée, il couvrit le coup d’Etat d’un semblant de légalité. Il harangue les troupes, leur représente le conseil des Cinq-Cents comme opprimé par des « représentants à stylet, par des brigands soldés par l’Angleterre, par une minorité d’assassins. » En conséquence, il requiert la force publique pour délivrer l’assemblée. L’instant était décisif et il n’y avait pas une minute à perdre. L’ordre est donné de dissoudre l’assemblée par la force ; Murat et Leclerc entraînent les soldats ; les protestations des représentants sont étouffées par le roulement des tambours ; un cri suprême de « Vive la République ! » retentit, appel désespéré de la liberté mourante ; quelques instants après, la violence était consommée, la salle n’était plus occupée que par des grenadiers. Quatre années auparavant, au milieu des vagues de l’Océan, le même cri d’agonie avait retenti, dans une circonstance, nous ne pouvons pas dire plus solennelle, mais plus terrible, encore. Plutôt que de se rendre aux Anglais, les héroïques marins du Vengeur s’abîmaient dans les flots aux cris sublimes de : Vive la liberté ! Vive la France ! Vive la République ! C’étaient deux naufrages ; mais combien l’un avait été plus glorieux que l’autre ! Nous ne voulons pas suspecter le républicanisme de l’honorable Assemblée ; ce serait une injustice ; mais le pouls de la nation tout entière s’était ralenti, les artères battaient moins vivement. Ce n’était plus l’époque des grands mouvements, des sublimes colères, des terribles exécutions. L’éloquence, ce levier d’Archimède auquel rien ne résiste, faisait défaut. Il aurait fallu là une de ces paroles de feu qui électrisent même les esprits timides, un de ces gestes qui excitent ou calment à leur gré les orages. O Danton ! ô géant de la Révolution, tu manquais au milieu de ce Cap des Tempêtes ! On a dit que les représentants s’étaient précipités par les fenêtres, comme affolés par la terreur ; il fallait bien rendre les vaincus ridicules après les avoir outragés ! Mais, outre que les documents officiels ne font pas mention de ce triste épisode, il résulte de l’ensemble de témoignages sérieux que les grenadiers (qui étaient de la garde du Corps législatif) s avancèrent avec lenteur, sans se livrer à aucune violence, et même avec un certain respect. Ces soldats de la République, malgré leur engouement, pour Bonaparte, ne s’étaient pas instantanément transformés en prétoriens. Ce fut pas à pas, et pour ainsi dire homme à homme, que les députés furent refoulés, poussés hors de l’Orangerie par la porte et par les couloirs. Les vainqueurs se sont calomniés eux-mêmes, quand ils ont imaginé cette circonstance. On a dit aussi, on a répété que des poignards avaient été levés sur Bonaparte dans la salle de l’Orangerie, et c’est au moyen de cette fable que Lucien excita l’indignation des soldats. Bonaparte lui-même, dans sa proclamation du 20 brumaire, où il racontait a sa manière les événements, assure que vingt assassins se précipitèrent sur lui en cherchant sa poitrine. Mais il est certain que c’est là un fantôme de l’émotion ou une erreur officielle. Si vingt assassins s’étaient précipités sur lui, qui donc à ce moment les eût empêchés de frapper ?… Rien n’eût été plus facile dans une semblable mêlée. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le procès-verbal de cette séance, rédigé par les vainqueurs, ne dit pas un mot de cette tentative d’assassinat. Il n’en est pas question davantage dans le compte rendu très circonstancié du Moniteur du 20 brumaire. On ne le mentionna en quelque sorte qu’en post-scriptum. Ce ne fut que le lendemain qu’on imagina de raconter que le grenadier Thomas Thomé avait eu la manche de son habit déchirée par un coup de poignard destiné au général, et le Moniteur du 23 rapportait que Thomé avait déjeuné avec Bonaparte, et que la citoyenne Bonaparte avait embrassé le brave grenadier et lui avait mis au doigt un diamant de la valeur de 2.000 écus. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que, même parmi ceux des adhérents du coup d’Etat qui ont admis le fait comme vrai, pas un seul ne dit l’avoir vu de ses yeux. D’un autre côté, tous les autres témoins oculaires ou historiens du temps, depuis le sénateur Thibaudeau jusqu’à Dupont de l’Eure, l’ont nié énergiquement. « Je n’ai point vu de poignards levés sur lui » dit le prince Eugène lui-même dans ses Mémoires. Lombard (de Langres), témoin oculaire et qui a publié une notice sur le 18 brumaire, discute cette question dans ses Mémoires, et affirme que ce fut là une fable imaginée pour appeler l’intérêt sur Bonaparte et rendre les vaincus odieux. Enfin il ajoute : « Dans cette bagarre, un poignard a-t-il été dirigé contre lui ? Cela est possible ; mais je dis non, et je dis non parce que mes yeux ne l’ont pas quitté ; parce qu’après cette journée, ayant demandé, non à ses ennemis, mais à plusieurs députés des Cinq-Cents qui étaient entièrement de son bord, s’il était vrai qu’on eût tenté de le frapper, tous m’ont répondu qu’il n’en était rien. » Lombard produit en outre le témoignage conforme de M. Sibuel, son collègue à la cour de cassation, également témoin oculaire. On avait accusé de ce coup de poignard légendaire le député Arena, mais il ne s’est jamais trouvé un témoin pour affirmer cette accusation, et il paraît qu’Arena se trouvait précisément, au moment de cette scène, à une extrémité opposée de la salle. Le député Savary, dans la brochure Mon examen de conscience sur le 18 brumaire, a prouvé que le grenadier Thomé n’avait point été frappé par un coup de poignard, mais qu’il avait eu simplement sa manche déchirée par un clou ou une ferrure en passant près d’une porte. Quoi qu’il en soit, l’heureux grenadier se laissa donner un brevet d’offlcier et une pension de 600 francs. Cette pension ayant été supprimée par la Restauration, il réclama par une pétition adressée à la Chambre en 1818. Dupont de l’Eure fit passer à l’ordre du jour, en affirmant, lui, témoin de la journée de Saint-Cloud que le coup de poignard était une pure invention. L’éternel grenadier ne se tint pas pour battu, et plaida, dans une lettre adressée aux journaux, la réalité de ce bienheureux coup de stylet dont il avait si longtemps vécu, et que sans doute il avait fini par prendre lui-même au sérieux. Cette lettre existe encore dans une collection d’autographes, et elle est signée Pomiès ; ainsi le nom réel de ce célèbre personnage serait Thomas Pomiès, Ou Pomiès Thomas ; car il n’importe guère Que Thomas soit devant ou Thomas soit derrière. On trouvera encore la réfutation de la prétendue tentative d’assassinat de Saint-Cloud dans une curieuse brochure émanée probablement des papiers de Roederer, et qui parut sous ce titre : La petite maison de la rue Chantereine (Paulin, 1840). Cependant, après l’évacution de la salle de l’Orangerie, plusieurs députés, des Cinq-Cents coururent aux Anciens dénoncer l’outrage fait à la représentation nationale. L’impression fut extrêmement pénible ; les Anciens se montrèrent affligés d’un pareil attentat ; mais Lucien accourut à leur barre, leur expliqua que tout s’était fait dans l’intérêt de la République, et n’eut pas trop de peine à obtenir leur coucours pour réorganiser le gouvernement. Le soir, à neuf heures, à force de courir de tous les côtés, on parvint à réunir une trentaine de membres des Cinq-Cents (c’est le chiffre indiqué par Cornet lui-même, un des coopérateurs du coup d’Etat) ; on les constitua en assemblée, on les déclara et ils se déclarèrent eux-mêmes la partie saine, la majorité du conseil, tandis que les quatre cent soixante-dix autres membres n’étaient que la minorité, les factieux. Ce conciliabule décréta que Bonaparte et ses lieutenants avaient bien mérité de la patrie. Puis Boulay de la Meurthe vint présenter tous les projets concertés : l’institution d’un consulat provisoire composé de Bonaparte, Sieyès et Roger Ducos ; l’ajournement du Corps législatif au 1er ventôse suivant, la nomination de deux commissions législatives chargées d’aider les consuls dans leur travail de réorganisation ; enfin l’exclusion de cinquante-sept représentants, mesure à laquelle une liste de proscription vint peu de jours après donner son complément. Les consuls et les commissions étaient en outre chargés de rédiger une constitution nouvelle. A une heure du matin, tout était voté, sans vaines discussions. Les décrets sont aussitôt portés aux Anciens, qui se hâtent de les ratifier. Bonaparte et les deux autres consuls viennent prêter serment à la légalité, à la liberté, au système représentatif ; et enfin Lucien, avec un étonnant sang-froid, prend la parole pour féciliter cette Assemblée nationale de son œuvre nocturne : «Représentants du peuple, la liberté française est née dans le Jeu de paume de Versailles. Depuis l’immortelle scène du Jeu de paume, elle s’est traînée jusqu’à vous, en proie tour à tour à l’inconséquence, à la faiblesse, aux maladies convulsives. de l’enfance. Elle vient aujourd’hui de prendre la robe virile ! A peine venez-vous de l’asseoir sur la confiance et l’amour des Français, et déjà le sourire de la paix et de l’abondance brille-sur ses lèvres ! Représentants du peuple, entendez le cri sublime de la postérité : « Si la liberté naquit dans le Jeu de paume de Versailles, elle fut consolidée dans l’Orangerie de Saint-Cloud. » L’histoire, croyons-nous, ne présente pas un second exemple d’une mystification de cette force. Les trente et les Anciens avalèrent en silence la harangue de l’ex-président et s’évanouirent ensuite dans les ombres de la nuit. On les retrouvera dans la domesticité consulaire et impériale, parmi ces générations de dignitaires vraiment inamovibles qui sont restés pendant un demi-siècle debout sur les ruines de tous les gouvernements qu’ils avaient exploités et trahis, plus impassibles que l’homme d’Horace, éternels , inévitables, indestructibles, et faisant en quelque sorte partie du mobilier de tous les pouvoirs.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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février 14, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – L’HOMME PROVIDENTIEL

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Bonaparte, général de la république française

 

Gouverner par un parti, c’est se mettre tôt ou tard dans sa dépendance ; on ne m’y prendra pas ! Je suis national.

(Napoléon Bonaparte)

A son retour d’Egypte, Bonaparte avait été reçu avec un enthousiasme presque universel. Quoique la fortune de la République eût été relevée par la succession de victoires qui se terminent à la bataille de Zurich, et par les brillants succès de Brune en Hollande, l’impression des revers précédents n’était pas effacée, et le jeune général fut accueilli comme si la France eût été sur le bord de l’abîme et que lui seul put la sauver. D’autres réputations militaires pouvaient balancer la sienne ; mais l’opinion publique a ses favoris, comme les rois. La campagne d’Italie avait couronné le nom de Bonaparte d’une auréole impérissable ; l’aventureuse expédition d’Egypte, sur le résultat de laquelle on pouvait encore conserver quelques illusions, venait d’ajouter à cette gloire le prestige du gigantesque et de l’inconnu. Dans l’état de déconsidération relative où étaient tombés le Directoire et tous les pouvoirs publics, l’établissement d’un régime militaire semblait d’ailleurs une nécessité de situation, une conséquence presque inévitable de l’état de guerre prolongé, aussi bien que le terme définitif d’une longue réaction. Le peuple, fatigué de suivre la République dans les fluctuations de sa décadence, s’était désintéressé des affaires publiques, livrées depuis plusieurs années aux intrigants et aux médiocrités. Les cœurs magnanimes, les grands acteurs de la Révolution avaient été dévorés pur les événements ; en dehors d’un petit groupe d’hommes austères, sans grande autorité, il ne restait guère que des ambitieux sans scrupule et les réputations militaires.
C’était ici qu’allait le flot. La foule cherchait un homme : merveilleuse disposition pour accepter un maître. Bonaparte arrivait avec l’idée bien arrêtée de s’emparer du pouvoir : l’enthousiasme dont il était l’objet lui frayait la voie ; en outre, un parti l’attendait, et même l’avait appelé. Les Sieyès, les Talleyrand, les Rœderer, les Cambacérès, les Regnault de Saint-Jean-d’Angely, etc., avaient dès longtemps formé une conspiration pour détruire la constitution de l’an III, et faire faire à la République une nouvelle évolution vers la monarchie. Dans une autobiographie de Talleyrand, nous trouvons à ce sujet quelques révélations curieuses. Ce parti, sentant la nécessité de s’appuyer sur un chef militaire, qui ralliât l’armée, avait d’abord songé à Moreau, qui ne montra qu’incertitudes ; puis à Joubert, qui, peu après, fut tué à la bataille de Novi ; enfin à Bonaparte. Mais laissons parler ici le document en question. C’est par des maisons de commerce que M. de Talleyrand fit parvenir les premières dépêches qui informaient le général de la situation où se trouvait la France et de la gloire qui lui était réservée d’y porter remède ; mais, comme on n’était pas sur qu’il eût reçu ces lettres, et que les désordres de l’intérieur et les désastres de l’armée d’Italie ne laissaient plus aucune espérance de salut, un bâtiment neutre fut frété pour lui porter, avec le plan d’exécution qui avait été arrêté, l’invitation de presser son arrivée et de ramener les principaux officiers de son armée. Ce bâtiment partit à l’insu du Directoire, aborda en Egypte le 10 août, et Bonaparte était en France avant que le gouvernement eût même soupçonné son départ. » Arrivé à Paris le 24 vendémiaire (16 octobre), il se rendit deux heures plus tard chez le président du Directoire, Gohier, honnête homme facile à tromper. « Président, lui dit-il (pour expliquer son retour sans autorisation), les nouvelles qui nous sont parvenues en Egypte étaient tellement alarmantes que je n’ai pas balancé à quitter mon armée pour venir partager vos périls. – Ils étaient grands, général, répondit Gohier, mais nous en sommes glorieusement sortis. Vous arrivez à propos pour célébrer avec nous les triomphes de vos compagnons d’armes. » Reçu le lendemain en audience solennelle par le Directoire, Bonaparte renouvela ses protestations, et il ajouta, en mettant la main sur la garde de son épée, « qu’il ne la tirerait jamais que pour la défense de la République et de son gouvernement. » (Mémoires de Gohier). Ce retour inattendu n’était point sans faire naître des sentiments de défiance et d’inquiétude chez beaucoup d’hommes appartenant au gouvernement et à l’opinion républicaine. Mais, loin de partager ces craintes, la masse du public, à Paris , s’associait à l’élan de la France presque entière. On se tromperait d’ailleurs étrangement si l’on s’imaginait qu’en offrant pour ainsi dire la dictature à Bonaparte, le pays cédait à un entraînement monarchique ; c’était là, sans doute, l’arrière-pensée d’un petit nombre ; mais la plupart ne songeaient qu’à l’affermissement de la Répuplique sous une administration vigilante et ferme. L’armée avait une grande popularité révolutionnaire et patriotique ; on la regardait comme le plus ferme rempart contre le retour de l’ancien régime, et les lettrés seuls pensaient alors à César. Les partis même, plus clairvoyants d’ordinaire que les foules, espéraient trouver en Bonaparte l’homme qui leur manquait. Mais lui, qui voulait se servir de tous les partis, non les servir, gardait une réserve étudiée, recherchait, accueillait tout le monde, et ne se livrait à personne. Habile à caresser la démocratie, au moment où il se préparait à l’absorber dans sa dictature, il affectait des allures modestes, une vie retirée, se dérobait aux regards et aux applaudissements du public, n’assistait aux spectacles que dans une loge grillée, et portait le plus habituellement le simple habit de membre de l’Institut, comme pour rendre hommage à la prééminence de l’ordre civil et démentir ainsi les projets qu’on lui prêtait. Malgré cette simplicité toute d’apparat, il avait déjà une véritable cour, et son petit hôtel de la rue de la Victoire était encombré de visiteurs. On y voyait un flot d’hommes qui avaient serpenté à travers tous les événements, serviteurs de tous les succès, n’ayant d’autre préoccupation que leur propre fortune, et qui, naturellement, étaient venus se ranger autour de l’homme à qui l’avenir semblait appartenir. Ce groupe était dirigé par Talleyrand, impudent Mascarille caché dans la peau d’un homme d’Etat, et qui parvint à résumer en lui la corruption de tous les régimes. On y remarquait aussi Regnault de Saint-Jean-d’Angely, Rœderer, Réal, hommes d’esprit sans convictions, depuis longtemps avides d’échanger l’humble écharpe de la démocratie contre les livrées et les broderies d’un gouvernement régulier ; Cambacérès, qui avait ce faible des légistes pour la toute-puissance ; Cabanis, Volney, qui devaient se repentir un jour d’une coopération dont ils ne prévoyaient pas les suites ; Arnault, le poète tragique, qui déjà faisait en quelque sorte partie de la domesticité du « général » l’ amiral Bruix, ex-ministre de la marine, esprit délié, qui était avec Talleyrand un des conseillers de Bonaparte ; les Directeurs Gohier, Roger Ducos et Moulin, le premier abusé, le second complice, le dernier incapable et borné ; des familiers de Barras, des amis de Sieyès ; enfin un certain nombre de républicains sincères, qui venaient là en observateurs inquiets ou soupçonneux. Les chefs militaires, qui, dans cet état de guerre continuel, tendaient visiblement à se constituer en une nouvelle aristocratie, formaient tout naturellement cortège au plus éminent d’entre eux, à celui qui semblait destiné à leur assurer la suprématie. Cependant trois généraux illustres, Jourdan, Bernadotte et Augereau, conservaient une attitude presque hostile et rassuraient ainsi le parti républicain, qui les comptait parmi ses chefs les plus capables et les plus influents, car les militaires avaient partout pris le devant de la scène : c’était là, pour employer une expression dont on a un peu abusé, un des signes du temps. Moreau aurait été pour Bonaparte un redoutable compétiteur, s’il eût eu une ambition plus active et moins d’incertitude dans le caractère. Ces deux grands capitaines ne s’étaient jamais vus. Ils se rencontrèrent pour la première fois chez le président du Directoire. Bonaparte alla au-devant de celui que l’opinion publique lui avait un instant donné comme rival, et le séduisit tout d’abord à force de caresses et de déférence. Quelques jours après, il alla le visiter, lui fit présent d’un sabre magnifique rapporté d’Orient, et finit par le gagner tout à fait et l’entraîner à sa suite. Mais une chose caractéristique, c’est que Moreau, tout en promettant son concours à Bonaparte, refusa d’écouter l’exposition de ses plans. Ainsi le nouveau César voyait se grouper autour de lui tous les éléments dont il pouvait avoir besoin pour l’exécution de ses projets, et il n’avait plus dès lors qu’à se préparer à agir. Mais avant de s’engager dans la tentative hasardeuse d’une attaque de vive force contre les institutions publiques, il essaya de s’introduire dans le gouvernement par les voies légales. Il eut un moment l’idée de remplacer dans le Directoire Sieyès, pour lequel il nourrissait une aversion prononcée, que celui-ci lui rendait bien, car il avait, comme lui, l’ambition de jouer le premier rôle dans la République. Il s’ouvrit nettement à Gohier et à Moulin : Sieyès eût été renversé par une intrigue quelconque, et le général nommé à sa place. Mais comme il n’avait pas les quarante ans requis par la Constitution, il ne put, malgré ses insistances, obtenir l’adhésion des deux Directeurs auxquels il avait fait sa confidence significative. Il a plus tard affirmé, et des historiens complaisants ont affirmé après lui, qu’il avait repoussé les avances de tous les partis ; mais c’est là de l’histoire officielle. Une entreprise comme la sienne ne pouvait réussir avec un désintéressement à la Cincinnatus,car les partis formaient encore des masses compactes et étaient maîtres de positions importantes. C’est ainsi qu’après sa tentative avortée pour préparer son élection au Directoire, il s’adressa aux groupes qui représentaient la tradition jacobine ; mais ce fut en vain que son frère Joseph essaya d’entraîner un de leurs chefs, Bernadotte, qui cependant était son beau-frère et son ami. Bonaparte essaya encore d’autres combinaisons, par exemple une tentative de rapprochement avec Barras ; mais partout il se heurtait à des méfiances bien naturelles ou à des ambitions aussi exclusives, quoique moins justifiées, que la sienne. Enfin, après divers tâtonnements, il se décida à une démarche décisive : l’alliance avec Sieyès, membre du Directoire depuis quelques mois. De ce côté, il trouvait des avantages que son esprit pratique devait apprécier, et, entre autres, une conspiration organisée, montée de longue date et disposant d’un personnel nombreux et de moyens d’action importants. Sieyès, avec son orgueil intraitable, sa réputation monstrueusement surfaite, son ambition cupide, aspirait à la première place, et il était, bien moins que sa propre faction, disposé à une telle alliance, d’autant plus que, quelques jours avant de rechercher son concours, Bonaparte l’avait mortellement blessé par un accueil méprisant. Des amis communs, Talleyrand, Rœderer, Cabanis, Joseph Bonaparte, à force d’insistances, finirent par le décider à un rapprochement. Tout en cédant, il avait d’ailleurs un pressentiment très net qu’au lendemain du succès il serait annulé par Bonaparte, réduit à une véritable sujétion ; mais, dans le réseau d’intrigues bysantines dont la République était enveloppée, il devenait urgent d’agir rapidement, si on ne voulait être prévenu. C’est ce que comprenait bien le général, qui poussait ses préparatifs avec une grande activité. Désormais assuré du concours de deux Directeurs ; Sieyès et Roger Ducos, il avait pied au centre au gouvernement. Barras, usé, méprisé comme chef des pourris, avait cessé d’être redoutable ; Gohier et Moulin, les seuls membres du Directoire qui fussent attachés sincèrement à la constitution, étaient aveuglés par la confiance. Le ministre Fouché, avec son flair subtil d’homme de police, avait tout deviné dès la première heure ; mais il se gardait bien de traverser une entreprise qui paraissait appelée à un infaillible succès, et il accablait le général de protestations de dévouement, se réservant, sans aucun doute, de le trahir si la fortune l’abandonnait. Lemercier, président du conseil des Anciens, et qui était dans la confidence, manœuvrait habilement pour entraîner la majorité de ce corps. Aux Cinq-Cents, on avait quelques intelligences par Lucien, qui présidait cette assemblée ; mais il était facile de prévoir que c’était de là que viendrait l’opposition. Les bases d’opération arrêtées, on distribua les rôles. Rœderer fut chargé de travailler l’opinion par de petits écrits ; Regnault de rédiger les proclamations, avec l’aide d’Arnault, qui composa même une chanson pour agiter le peuple des rues. « Une chanson pour un dénouement de tragédie avait-il dit, c’est trop piquant pour que j’y manque. » D’un autre cote, les généraux qui étaient du complot avaient la mission de rallier homme par homme tous les officiers présents à Paris. Murat, Lannes, Marmont, Macdonald, etc. travaillaient en ce sens. Réal, qui était commissaire du Directoire près l’administration centrale de Paris, devait entraîner ou dominer les municipalités de la capitale. On ajoute aussi que Bonaparte avait obtenu des fournisseurs (qui étaient l’aristocratie financière du temps) une somme de deux millions pour faire face, aux dépenses courantes du complot. Tant de démarches, de conciliabules et de négociations n’avaient pas été sans éveiller l’attention ; aussi tout Paris était-il dans l’attente de grands événements. Mais, comme il arrive souvent en de semblables circonstances, les plus intéressés ne voyaient ni n’entendaient rien. Gohier et Moulin étaient dans la plus complète sécurité, d’autant plus que le ministre de la police affectait une incrédulité railleuse et ne faisait que rire de la prétendue conspiration. De son côté, Bonaparte ne négligeait rien pour endormir les deux seuls Directeurs qui pussent devenir un embarras pour lui. Il accablait Gohier de caresses, lui faisait écrire par Joséphine les plus aimables billets, et s’invitait, de lui-même, amicalement à dîner chez lui. Il s’y était engagé ainsi pour le jour même où devait être frappé le grand coup. (Mémoires de Gohier) Il faut convenir que l’honnête président du Directoire joua dans toute cette affaire exactement le rôle de ces Gérontes de comédie qui sont bernés par tous les personnages de la pièce. Le 15 brumaire, il présidait imperturbablement un banquet donné au général par le conseil des Anciens dans l’ex-église Saint-Sulpice (alors temple de la Victoire). Lui seul était calme et rayonnant. Tous les convives, sous l’empire des plus graves préoccupations, étaient silencieux et embarrassés. Cet étrange repas réunissait à la même table un certain nombre des vainqueurs et des vaincus du lendemain. L’exécution, plusieurs fois remise, avait été enfin fixée auje. Le soir du banquet, Arnault, envoyé par les principaux acteurs, se présenta chez Bonaparte pour convenir des derniers arrangements. « La chose est remise au 18, lui dit tranquillement le général.-Au 18! y songez-vous ? l’affaire est éventée. Ne voyez-vous pas que tout le monde en parle ? – Tout le monde en parle et personne n’y croit. D’ailleurs, il y a nécessité. Ces imbéciles du conseil des Anciens n’ont-ils pas des scrupules ! ils m’ont demandé vingt-quatre heures pour faire leurs réflexions. » ( Arnault, Souvenirs d’un sexagénaire) C’est ainsi que Bonaparte parlait familièrement de ses auxiliaires et des « conservateurs de la Constitution. » La restauration de l’autorité commençait. Dans quelques jours, d’ailleurs, ces imbéciles qui avaient encore quelques scrupules seront à plat ventre devant le maître nouveau, qui, pendant quinze ans, pourra les mener si bas dans la servitude, que lui-même en éprouvera la nausée du dégoût. Après de nouvelles conférences avec Sieyès et les chefs du parti, la date du 18 avait été, en effet, définitivement arrêtée. Le plan de la conjuration était tel à peu près qu’il s’exécuta : suspension du Corps législatif ; suppression du Directoire et nomination de trois consuls investis de la dictature pour réorganiser la République, et doter la France d’une nouvelle constitution. Cette constitution, bâclée par Sieyès, était le moindre des soucis de Bonaparte, qui savait bien qu’après la victoire il serait le seul pouvoir actif et la seule loi vivante. Il n’était que trop évident, en effet, que, dans l’état des choses, le gouvernement de la France allait devenir une seigneurie à la manière des républiques italiennes du moyen âge.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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février 11, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LA CAMPAGNE D’EGYPTE (1798-1799)

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Le général Napoléon Bonaparte au Caire lors de la capagne d’Egypte (1798-1799)

L’Europe est une taupinière. Il n’y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu’en Orient où vivent six cent millions d’hommes.

(Napoléon Bonaparte)

L’année 1798 venait de s’ouvrir ; son titre militaire en ce moment était celui de général en chef de l’armée d’Angleterre. Ne sachant encore s’il devrait réellement agir en cette qualité pour remplir un des devoirs de sa nouvelle charge, il parcourut les côtes de l’Océan depuis le Havre jusqu’en Hollande ; mais il les parcourut l’esprit préoccupé de l’Orient ; sa voiture était remplie de livres de voyages et de mémoires sur l’Egypte. Son imagination errait au delà de la Méditerranée, sur la terre des Pharaons ; c’est par là qu’il voulait toucher l’Angleterre. Ah ! Jacques Bonhomme ; ah ! mon ami, dans cette circonstance tu as été sur le point de voir enfin satisfaire tes aspirations quatre fois séculaires, et d’assister à la vengeance que l’on te doit du martyre de ta fille Jeanne, cette glorieuse personnification du paysan français, dans le cœur de laquelle se concentrait toute l’indignation nationale ; de ce Spartacus lorrain qui répondait comme le « jeune soldat » des Paroles d’un croyant aux femmes qui s’apitoyaient sur sa blessure : Ce n’est pas du sang qui coule par cette plaie, c’eût de la gloire (réponse historique). Mais, encore une fois, tu as été déçu. Continue donc d’espérer, Jacques Bonhomme… et que cet espoir ne tombe pas en quenouille, comme celui de la « belle Philis. » Ce projet grandiose et singulier tout ensemble le possédait tout entier. Mais que l’entreprise contre l’Angleterre dût ou non avoir lieu, et il était disposé atout faire pour qu’elle demeurât en ce moment inexécutée, il était bien aise qu’on le crût, voué à ce dessein avec sa résolution ordinaire. Cela servait à donner le change au gouvernement anglais, à masquer les préparatifs et tout ce qu’il fallait d’éléments combinés pour l’entreprise. De retour à Paris, il plaida la cause de ce projet, qu’il promit de rendre glorieux pour la France ; mais le général de l’armée d’Angleterre eut beaucoup à faire pour que ce titre fût changé en celui de général de l’armée d’Orient. M. de Talleyrand et Volney aidant, l’expédition fut décidée, et l’on ne travailla plus qu’à en presser les préparatifs non pas en secret, mais toujours comme s’ils n’avaient lieu que pour la descente qu’on avait annoncé devoir faire directement sur les côtes d’Angleterre. Celle-ci servait de prétexte aux préparatifs de l’autre et en masquait l’objet. On a très injustement accusé le Directoire d’avoir voulu se débarrasser de Bonaparte en l’envoyant en Egypte ; le Directoire était, au contraire, opposé à ce projet ; il en craignait les conséquences ; il en voyait clairement le but ; mais l’éloignement d’une partie de l’armée et de son meilleur général ne lui paraissait pas d’une excellente politique dans l’état où était l’Europe. La Révellière-Lepeaux était un des plus obstinés à le combattre ; il disait qu’on allait exposer 30 ou 40.000 des meilleurs soldats de la France, les commettre au hasard d’une bataille navale, se priver du meilleur général, de celui que l’Autriche redoutait le plus, dans un moment où le continent n’était rien moins que pacifié, et où la création des républiques nouvelles avait excité de violents ressentiments ; que, de plus, on allait peut-être exciter la Porte à prendre les armes en envahissant une de ses provinces. Toutes ces prévisions étaient assez naturelles, et plusieurs ont été depuis justifiées par l’événement ; mais Bonaparte avait réponse à tout. Selon lui, rien n’était plus facile que d’échapper aux Anglais, en les laissant dans l’ignorance du projet, ce qu’on avait heureusement fait jusque-là, et en précipitant l’exécution. Ce n’était pas 30 ou 40.000 hommes de moins qui affaibliraient la France, à qui il resterait 3 ou 400.000 soldats sous les armes. Il serait d’ailleurs très peu de temps absent. Selon lui encore, la Porte ne verrait pas de mauvais œil qu’on arrachât l’Egypte aux mameluks, qui la gouvernaient en maîtres, et où ses ordres n’étaient plus obéis. Elle verrait avec plaisir, au contraire, la punition par la France de ces rebelles usurpateurs de l’Egypte ; on s’entendrait facilement, avec elle à cet égard. Quant au continent, il n’oserait bouger. Aucune objection ne l’arrêtait. Avec son éloquence passionnée, et, disons-le, sa science, quoique récemment acquise, il les levait toutes, les emportait, pour ainsi dire, à la pointe de sa parole ailée et acérée, avec une vivacité irrésistible. Son style était clair et poli comme l’épée. Il faisait le plus brillant tableau des résultats glorieux de l’expédition, de l’effet d’étonnement et d’admiration qu’elle produirait en Europe. En passant, il enlèverait Malte aux chevaliers, et il en assurerait la possession à la France. Tout serait gloire et profit pour la République. Ses arguments semblaient irrésistibles. Les discussions au Directoire étaient très vives entre le fougueux général et les sages Directeurs, qui, d’ailleurs, il faut bien le dire, ne se trompaient pas de tout point ; lui n’obéissait qu’à son imagination, qui ne le trompait pas non plus de tout point. Une fois, dans une de ces discussions, Bonaparte, emporté par un. de ces mouvements d’impatience déjà presque impériale, prononça le mot de démission. Il avait déjà eu cet art ou ce tort, comme nous l’avons vu, de parler de démission ayant le traité de Campo-Formio. « Je suis loin de vouloir qu’on vous la donne, s’écria La Révellière avec fermeté ; mais, si vous l’offrez, je suis d’avis qu’on l’accepte cette fois. » Bonaparte se le tint pour dit et ne parla plus de démission. Cette scène a été souvent mal racontée. On a tour à tour attribué faussement ce mot à Rewbell et à Barras, et dans une tout autre occasion ; il est maintenant acquis à l’histoire que c’est à propos de l’expédition d’Egypte et avec La Révellière que la scène a eu lieu. L’expédition, malgré tout, fut décidée, et aucune trace de rancune ne subsista de la scène en question entre le général et le Directeur patriote. La Réveillière se rendit aux raisons de Bonaparte, à la séduction de sa parole ; il ne vit plus, comme les autres, que la grandeur de l’entreprise, les avantages commerciaux qu’on en pourrait tirer, l’effet politique de cette nouvelle gloire inattendue de la République ; car, comme les autres aussi, il avait foi dans le génie de Bonaparte, et l’on ne songea dès lors qu’aux préparatifs de l’expédition. Son plan une fois accepté, Bonaparte, avec l’extraordinaire activité qu’il apportait à l’exécution de tous ses projets, se mit à l’œuvre et disposa toutes choses. Il fallait cacher le but de l’armement maritime, qui ne pouvait se faire en secret à Toulon ; mais, quel qu’en fût le retentissement en Europe, le prétexte en était tout trouvé. Bonaparte ne parlait que de l’Angleterre. N’était-il pas le général de l’armée d Angleterre ? C’était contre l’Angleterre qu’on armait à Toulon ; c’était l’Angleterre seule qu’on avait en vue. Néanmoins, il y avait à cela un danger ; c’était de trop appeler l’attention de l’Angleterre sur la Méditerranée. Nelson fut chargé de surveiller ces parages, mais Bonaparte comptait sur sa fortune ; il échapperait à la flotte anglaise, il saurait tromper sa vigilance et débarquerait triomphalement en Egypte. Tout fut prêt pour l’embarquement au mois de floréal an VI. Le général, ostensiblement de l’armée d’Angleterre, mais qui l’était en secret et en réalité de l’armée d’Orient, arriva à Toulon le 20 floréal de cette année (9 mai 1798). Les troupes rassemblées d’après ses ordres, et les généraux qui les commandaient, avaient été choisis par lui ; c’étaient ses anciens soldats et compagnons de l’armée d’Italie, un peu las de la guerre, mais tous ayant confiance, et une confiance absolue dans leur général, qui les avait toujours conduits à la victoire. Sa présence anima toute cette armée, prête à s’embarquer et à courir vers une destination inconnue, de cet enthousiasme qu’elle éprouvait toujours à sa vue. Il fallait continuer à donner le change à l’opinion et cependant ne point trop mentir : il harangua l’armée sur-le-champ avec son adresse ordinaire. On sait à quel point il excellait en ces sortes d’allocutions militaires. Voici sa proclamation : « Soldats ! Vous êtes une des ailes de l’armée d’Angleterre. Vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de sièges ; il nous reste à faire la guerre maritime. Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette mer et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter la fatigue, disciplinées et unies entre elles. Soldats, l’Europe a les yeux sur nous ! Vous avez de grandes destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre ; vous ferez plus que vous n’avez fait pour la prospérité de la patrie, le bonheur des hommes, et votre propre gloire. Soldats, matelots, fantassins, canonniers, cavaliers, soyez unis ; souvenez-vous que le jour d’une bataille vous avez besoin les uns des autres. Soldats, matelots, vous avez été jusqu’ici négligés ; aujourd’hui la plus grande sollicitude de la République est pour vous : vous serez dignes de l’armée dont vous faites partie. Le génie de la liberté qui a rendu, dès sa naissance, la République l’arbitre de l’Europe, veut qu’elle le soit des mers et des nations les plus lointaines. » Tout était admirablement calculé dans cette proclamation, qui est un chef-d’œuvre, pour tout faire pressentir sans divulguer le secret auquel tenait le succès d’une grande entreprise à la fois militaire et politique. On mit à la voile le 30 floréal (19 mai) au bruit du canon, aux acclamations de toute l’armée ; l’escadre de l’amiral Brueys se composait de treize vaisseaux de ligne, dont un de cent vingt canons ; c’était le vaisseau l’Orient, qui portait Bonaparte. L’amiral et les savants dont il avait eu soin de se faire accompagner étaient embarqués avec lui sur ce vaisseau, et l’on vogua dans la direction ordonnée, encore mystérieuse pour presque tout le monde, mais que l’on ne tarda pas a connaître. Nous ne raconterons pas ici le menu de cette campagne d’Egypte, où nos armes, avec des vicissitudes diverses, furent victorieuses comme partout. Nous ne voulons ici l’envisager que dans ses rapports généraux avec le caractère et la fortune de Bonaparte, dans la période de sa vie où il ne fut que général de la Republique française. Nous nous bornerons donc à dire que, débarqué à Alexandrie, le 13 messidor (1er juillet), il conquit en quelques jours l’Egypte, passa en Syrie, pour y combattre les troupes de la Porte qui, suivant les justes appréciations de La Révellière, nous avait déclaré la guerre, et qu’après être demeuré rempli plus d’une année de ces diverses occupations, il résolut tout à coup de revenir en France sur les informations qu’il en reçut, et s’embarqua sur le Muiron, le 5 fructidor an VII (22 août échappa à la flotte anglaise, et arriva à Paris, le 24 vendemiaire (16 octobre). Les particularités de sa vie, on a pu en juger, sont surtout ce qui nous a préoccupé, où nous nous sommes principalement efforcé de rectifier certaines erreurs trop généralement admises par les historiens de Napoléon. C’est ainsi qu’on a dit qu’il avait déserté l’Egypte. Rien de plus faux, comme le prouve la pièce suivante, qu’on peut à juste titre considérer comme son rappel d’Egypte par le Directoire même, pièce très importante, et qui semble avoir été inconnue à la plupart des historiens : « Paris, le 7 prairial an VII (26 mai 1799). Au général Buonaparte, commandant en chef l’armée d’Orient. Les efforts extraordinaires, citoyen général, que l’Autriche, et la Russie viennent de déployer, la tournure sérieuse, et presque alarmante que la guerre a prise, exigent que la République concentre ses forces. Le Directoire vient en conséquence d’ordonner à l’amiral Bruix d’employer tous les moyens en son pouvoir pour se rendre maître de la Méditerranée et pour se porter en Egypte, à l’effet d’en ramener l’année que vous commandez. Il est chargé de se concerter avec vous sur les moyens à prendre pour l’embarquement et le transport. Vous jugerez, citoyen général, si vous pouvez avec sécurité laisser en Egypte une partie de vos forces, et le Directoire vous autorise à en confier le commandement à qui vous jugerez convenable. Le Directoire vous verrait avec plaisir à la tête des armées républicaines que vous avez jusqu’à présent si glorieusement commandées. TREILHARD, LA RÉVELLIÈRE-LEPEAUX, BARRAS. » Nous voilà presque arrivés au 18 brumaire, et le général républicain Bonaparte, celui qui fait l’objet de cette biographie, touche à sa dernière heure. Nous ne consignerons plus ici que quelques particularités du voyage de Bonaparte depuis son débarquement à Fréjus, le 17 vendémiaire an VIII (9 octobre 1799) jusqu’à son arrivée à Paris, le 24 du même mois (16 octobre). Il passa a Valence, dans l’après-midi du 20 vendémiaire (12 octobre), et y reçut, dans sa voiture, la visite de plusieurs personnes qu’il avait connues lorsqu’il y était en garnison avec le grade de lieutenant d’artillerie. Son ancienne hôtesse, Mlle Bou voulut le voir ; M. Bérenger, de la Drôme, qui a été depuis membre de la Cour de cassation et de la Chambre des députés, se souvenait de cette entrevue. Mlle Bou, s’appuyant sur l’épaule de M. Bérenger, s’élança frémissante sur le marche-pied de la voiture et toucha en pleurant la main du général Bonaparte, qu’elle ne devait plus revoir. Bonaparte l’embrassa sur l’une et l’autre joue. La brave fille, émue au delà de toute expression, aurait pu entonner le cantique du saint vieillard des Ecritures. L’ancien officier d’artillerie, profondément remué par ce souvenir de sa jeunesse, poursuivit sa route vers Paris. C’était, dans la vieille Mlle Bou, les derniers adieux qu’il faisait à son meilleur passé au moment où l’ambition et la fortune allaient s’emparer de lui tout entier, l’élever au Consulat, puis à l’Empire, et le précipiter, jeune encore, du haut de sa gloire sur le rocher de Sainte-Hélène, sur ce Calvaire, pour achever par un dernier mot la figure que nous n’ayons fait qu’ébaucher plus haut. Ici nous entrons dans une nouvelle phase, et Bonaparte est bien près d’avoir fini son rôle. C’eût été trop beau : il fallait – c’est une des lois de l’harmonie – que quelques ombres vinssent se mêler au tableau. Toutefois soyons prudent, et que ces ombres ne semblent pas trop heurtées dans la partie du cadre qui nous reste encore à remplir ; car, on le sait, le Grand Dictionnaire compte Jacques Bonhomme au nombre de ses collabora-teurs; et, en fait d’opinion politique, Jacques est rond et cassant comme une pomme. Il dit : C’est mon opinion, « et si on lui répond que la raison pense autrement que lui, il réplique carrément : « Tant pis pour elle. » Or Jacques Bonhomme, on le sait aussi, connaît très peu Bonaparte, et s’inquiète encore moins de savoir s’il était ou non républicain. Napoléon ! voilà son homme, son héros, son idole. Presque tous les peuples ont eu de ces engouements qui touchent à la superstition. Il y a encore aujourd’hui des Portugais qui croient difficilement à la mort du roi Sébastien, et qui n’éprouveraient qu’une médiocre surprise s’ils le voyaient revenir de son expédition d’Afrique ; toute l’Allemagne a cru longtemps que Barberousse sortirait un jour de la caverne où le prince des enchanteurs le tient endormi, la tête posée sur une table de marbre noir. Au moyen âge, les Bouguignons croyaient fermement au retour prochain de Charles le Téméraire, et Michelet rapporte que, cinquante ans après la bataille de Nancy, un paysan dijonnais vendait une vache le double de son prix, payable le jour où le grand duc Charles ferait son apparition. Le même espoir vit, la même petite bougie brûle encore dans le cœur de Jacques Bonhomme, et le nom de Bonaparte n’a rien a voir dans cette adoration. C’est à Napoléon seul que Jacques donne le petit chapeau, la redingote grise, et cette lunette qui faisait toujours voir les objets juste à l’endroit où ils étaient, et à travers laquelle resplendissait invariablement le mot victoire. Ainsi, dans les idées de Jacques Bonhomme, Bonaparte est tout au plus à Napoléon comme un de ces parents éloignés dont on n’hérite que sous bénéfice d’inventaire. Ce culte est de sa nature asssurément respectable, et nous en donnerons la raison historique plus loin.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> L’homme providentiel

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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février 10, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE VAINQUEUR DE L’ITALIE

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Napoléon Bonaparte, général en chef de l’Armée d’Italie (1796-97)

Sans armée, sans force et sans discipline, il n’est ni indépendance ni liberté civile.

(Napoléon Bonaparte)

L’ambition que lui avaient fait concevoir les grands succès de cette miraculeuse campagne d’Italie perçait dès lors aux yeux des clairvoyants, et n’échappa point à ceux qui, par instinct ou par expérience, se connaissaient en hommes. De ce nombre était l’ordonnateur en chef de l’armée d’Italie, Sucy (Simon Antoine François de Sucy de Clisson, né à Valence en 1764), que Bonaparte avait connu eu 1788. Plus âgé de cinq ans que Bonaparte, homme aimable et instruit, M. de Sucy, qui s’était lié dès ce temps avec le jeune Corse, l’avait présenté à M. de Josselin, lieutenant-colonel du régiment d’infanterie d’Artois, lequel avait épousé à Valence Mlle de Tardivon. Lors du premier séjour de Bonaparte dans cette ville, Sucy lui avait fait souvent les honneurs de la maison de son beau-frère, l’abbé de Saint-Ruf, qui était Tardivon et frère de Mme de Josselin, et lui avait prêté plusieurs fois des livres. Pressé par M. de Josselin, alors retiré à Valence, de lui dire son opinion sur le général Bonaparte, mais surtout sur l’homme, après cette étonnante campagne d’Italie qui l’avait révélé au monde avec tant d’éclat, Sucy écrivait à M. de Josselin, sous la date du 17 thermidor an V (4 août 1797), une lettre présentement possédée par les petits-fils de celui à qui elle était adressée, et dont voici un très remarquable fragment ; on y sent combien Sucy avait pénétré l’homme dans le jeune et brillant général : « Mon respectable mentor et ami, Ce ne peut être le lieu de traiter le chapitre de l’homme ; d’ailleurs, il faudrait beaucoup trop de détails. Je pourrais avoir une opinion sur lui ; peut-être détruirait-elle une partie de celle que vous avez conçue. Au reste, nous tomberons d’accord si vous ne l’envisagez que comme ayant fait de grandes choses. Je puis même ajouter que je ne lui connais pas de point d’arrêt autre que le trône ou l’échafaud. D’après cela, vous ne devez pas le considérer comme au bout de sa carrière… » On peut dire que cette prédiction devait se réaliser au delà de sa forme alternative, puisque celui qui en était l’objet est arrivé successivement aux deux termes de l’hypothèse : le couronnement et le martyre… Et cela était écrit en pleine République, et du plus grand général de la République. C’était, on en conviendra, voir les choses de loin. Avant de passer à la campagne d’Egypte, que nous ne raconterons pas dans ses détails, disons que c’est en Italie même que Bonaparte en conçut et en proposa le projet au ministre des relations extérieures du Directoire, Charles Delacroix (père de notre grand peintre). Il est trè curieux de le voir préoccupé d’un projet de conquête de Malte et de l’Egypte dès le mois de septembre 1797. Les pièces officielles sont à cet égard très explicites. Ainsi nous le voyons écrire de Passeriano, 25 fructidor an V (13 septembre 1797), une lettre très politique, portant en tête : Le général Buonaparte au ministre des relations extérieures, où on lit ce qui suit : « Pourquoi ne nous emparerions-nous pas de l’île de Malte ? L’amiral Brueys pourrait très bien mouiller là et s’en emparer ; 400 chevaliers et au plus un régiment de 500 hommes sont la seule garde qu’ait la ville de La Valette. Les habitants, qui montent à plus de 100.000, sont très portés pour nous et fort dégoûtés de leurs chevaliers, qui ne peuvent plus vivre et meurent de faim ; je leur ai fait exprès confisquer tous leurs biens en Italie. Avec l’île de Saint-Pierre que nous a cédée le roi de Sardaigne, Malte et Corfou, nous serions maîtres de la Méditerranée. S’il arrivait qu’à notre paix avec l’Angleterre nous fussions obligés de rendre le cap de Bonne-Espérance, il faudrait alors nous emparer de l’Egypte. Ce pays n’a jamais appartenu à une nation européenne, ‘les Vénitiens seuls y ont eu une prépondérance précaire. On pourrait partir d’ici avec 25.000 hommes, escortés par huit ou dix bâtiments de ligne ou frégates vénitiennes, et s’en emparer. L’Egypte n’appartient pas au Grand Seigneur. Je désirerais, citoyen ministre, que vous prissiez à Paris quelques renseignements et me fissiez connaître quelle réaction aurait sur la Porte notre expédition d’Egypte. Avec des armées comme les nôtres, pour qui toutes les religions sont égales, mahométane, cophte, arabe, etc., tout cela nous est indifférent : nous respecterons les unes comme les autres. BUONAPARTE. » On voit là le politique autant que le guerrier, l’homme de cabinet autant que l’homme d’action. Il faut bien remarquer la date de cette lettre de Bonaparte (13 septembre 1797). Ainsi, c’est en Italie que, de lui-même et spontanément, il avait conçu l’idée d’une expédition en Egypte. Il eu avait pesé dans son esprit les avantages pour la France, et il les faisait toucher du doigt à un ministre des relations extérieures, d’ailleurs très capable de les comprendre et de les apprécier. Déjà pourtant Charles Delacroix avait songé à Malte, non pas précisément pour s’en emparer, mais pour y établir une, influence plus favorable à la République française, celle de l’Espagne , avec laquelle nous étions alors en paix. Il n’avait pas cependant de ces conceptions hardies, qui n’appartiennent qu’au génie, et il avait besoin qu’on lui suggérât ce qu’il avait à faire. Charles-Maurice Talleyrand avait succédé à Charles Delacroix au ministère des relations extérieures, et on a de ce ministre, aux archives des affaires étrangères, la réponse suivante à la lettre de Bonaparte, réponse qui montre bien que l’expédition d’Egypte fut moins improvisée qu’on a bien voulu le dire : « Paris, le 2 vendémiaire an VI (23 septembre 1797). Le ministre des relations extérieures au général en chef Buonaparte. Le Directoire approuve vos idées sur Malte. Depuis que cet ordre s’est donné un grand-maître autrichien, M. de Hompesch, le Directoire s’est confirmé dans le soupçon, déjà fondé sur d’autres renseignements, que l’Autriche visait à s’emparer de cette île ; elle cherche à se faire puissance maritime dans la Méditerranée. C’est pour cela qu’elle a demandé de préférence, dans le traité de Léoben, la partie de l’Italie qui avoisine la mer ; qu’elle s’est hâtée de s’emparer de la Dalmatie ; qu’elle a trahi son avidité en prenant Raguse, dont il n’avait pas été parlé ; outre cela, comme elle dispose du gouvernement napolitain, Malte aurait pour elle un double avantage et servirait à attirer à elle toutes les productions de la Sicile. Ce n’est pas seulement dans des vues de commerce qu elle a voulu émigrer du centre de l’Italie vers les côtes de cette presqu’île, mais encore dans des vues de conquêtes, plus éloignées à la vérité ; elle se ménage les moyens d’attaquer par terre les provinces turques, auxquelles elle confine par l’Albanie et la Bosnie, tandis que, de concert avec la Russie, elle aurait pris cres mêmes provinces par le revers en entrant dans l’Archipel avec une flotte russe. Il est de notre intérêt de prévenir tout accroissement maritime de l’Autriche, et le Directoire désire que vous preniez les mesures nécessaires pour empêcher que Malte ne tombe entre ses mains. Quant à l’Egypte, vos idées à cet égard sont grandes, et l’utilité doit en être sentie. Je vous écrirai sur ce sujet au large. Aujourd’hui, je me borne à vous dire que si l’on en faisait la conquête, ce devrait être pour déjouer les intrigues russes et anglaises qui se renouvellent si souvent dans ce malheureux pays. Un si grand service rendu aux Turcs les engagerait aisément à nous y laisser toute la prépondérance et les avantages commerciaux dont nous avons besoin. L’Egypte, comme colonie, remplacerait bientôt les produits des Antilles, et, comme chemin, nous donnerait le commerce de l’Inde ; car tout, en matière de commerce, réside dans le temps, et le temps nous donnerait cinq voyages contre trois par la route ordinaire. » Ch.-M. TALLEYRAND. » Certes, c’est là une belle lettre, pleine de vues profondes, et qui dut plaire au grand esprit à qui elle était adressée, et l’on peut dire que, dès lors, l’expédition d’Egypte fut arrêtée en principe. Nous passons a une espèce de brouillerie qui survint sur ces entrefaites entre le Directoire et le général en chef de l’armée d’Italie. Pour se défendre, le Directoire avait été obligé de frapper ses ennemis du grand coup qui a nom dans l’histoire 18 Fructidor. Bonaparte et l’armée d’Italie avaient applaudi au 18 fructidor par de chaleureuses adresses au Directoire. Néanmoins, la paix étant faite avec l’Autriche, le vainqueur voulait rentrer à Paris, sans doute pour préparer la grande expédition en Orient qu’il avait en tête, quand l’incartade d’un jeune officier arrivé de Paris lui causa un mécontentement si grand, réel ou feint, qu’il crut devoir demander sa démission à Paris. Certes, les lettres qu’il écrivit à cette occasion ne manquent pas d’intérêt ; mais on y voit une insistance qui semble plus d’un ambitieux que d’un homme vraiment découragé. « Ma santé est entièrement délabrée, dit-il dans une de ses lettres du 1er octobre et la santé est indispensable et ne peut être suppléée par rien à la guerre. Le gouvernement aura sans doute, en conséquence de la demande que je lui ai faite il y a huit jours, nommé une commission de publicistes pour organiser l’Italie libre. De nouveaux plénipotentiaires pour continuer les négociations ou les renouer, si la guerre avait lieu au moment où les événements seraient les plus propices. Enfin, un général qui ait sa confiance pour commander l’armée, car je ne connais personne qui puisse me remplacer dans l’ensemble de ces trois missions, toutes trois également intéressantes, etc. » II finissait sa lettre par ces mots : « Je ne puis monter à cheval, j’ai besoin de deux ans de repos. » De quoi donc avait-il à se plaindre au moment où l’on, venait d’approuver ses idées sur l’Egypte? Le 18 fructidor avait reçu son approbation et celle de son armée d’Italie. Il traitait de la paix avec l’Autriche, et il avait commencé les négociations qui devaient aboutir au traité de Campo-Formio. Pourquoi ce mécontentement ? Peut-être en découvrira-t-on la cause dans la lettre suivante, adressée directement, dès le 25 septembre, de Passeriano, au Directoire exécutif : « Passeriano, le 4 vendémiaire an VI. Un officier est arrivé avant-hier de Paris à l’armée d’Italie ; il a répandu dans l’armée qu’il partit de Paris le 25, qu’on y était inquiet de la manière dont j’aurais pris les événements du 18 ; il était porteur d’une espèce de circulaire du général Augereau à tous les généraux de division de l’armée. II avait une lettre du ministre de la guerre à l’ordonnateur en chef, qui l’autorisait à prendre tout l’argent dont il aurait besoin pour sa route ; vous en trouverez la copie ci-jointe. Il est constant, d’après tous ces faits, que le gouvernement eu agit envers moi à peu près comme envers Pichegru après vendémiaire. Je vous prie, citoyens directeurs, de me remplacer et de m’accorder ma démission. Aucune puissance sur la terre ne sera capable de me faire continuer de servir après cette marque horrible de l’ingratitude du gouvernement, à laquelle j’étais bien loin de m’attendre. Ma santé, considérablement affectée, demande impérieusement du repos et de la tranquillité. La situation de mon âme a aussi besoin de se retremper dans la masse des citoyens. Depuis trop longtemps un grand pouvoir est confié dans mes mains. Je m’en suis servi dans toutes les circonstances pour le bien de la patrie : tant pis pour ceux qui ne croient point à la vertu et pourraient avoir suspecté la mienne. Ma récompense est dans ma conscience et dans l’opinion de la postérité. Je puis, aujourd’hui que la patrie est tranquille et à l’abri des dangers qui l’ont menacée, quitter sans inconvénient le poste où je suis placé. Croyez que, s’il y avait un moment de péril, je serais au premier rang pour défendre la liberté et la constitution de l’an III. BUONAPARTE. » A la réception de cette lettre, le Directoire s’assembla sans perdre une minute, pour délibérer sur la demande qui en était l’objet, et c’est La-Révellière-Lepeaux qui fut chargé de répondre au nom du Directoire exécutif. Cetteréponse, datée du 12 vendémiaire an VI (3 octobre 1797), très elle et très eu connue, fait utant d’honneur à celui qui l’a écrite qu’à celui à qui elle était adressée. C’est une des pièces les plus précieuses et les plus honorables de nos archives révolutionnaires : on y sent à chaque, ligne le souffle républicain ; c’est le langage du patriotisme s’adressant à une jeune ambition qui se révèle déjà dans dos plaintes qu’il est impossible de croire sincères : « Paris, 12 vendémiaire an VI (3 octobre 1797). Au général Buonaparte, Votre lettre du 4 de ce mois, citoyen général, étonne et afflige le Directoire exécutif, qui se rassemble extraordinairement pour vous répondre à l’instant-même de l’arrivée de votre courrier. Comment est-il possible que vous ayez accusé d’ingratitude et d’injustice envers vous le gouvernement, qui n’a cessé de vous marquer la plus entière comme la plus juste coniance ? Vous devez être désabusé dès à présent sur les ombrages qui ont occasionné votre lettre, car depuis qu’elle est écrite vous avez dû entendre le citoyen Bottot. Vous aurez reçu différentes dépèches, tant du ministre des relations extérieures que du Directoire exécutif, et principalement celle du 8 de ce mois, dans laquelle le gouvernement vous met dans la confidence de sa pensée et vous associe en quelquesorte à ses délibérations. Vous aurez vu même le général Bernadotte, qui vous aura transmis ce dont les membres du Directoire l’ont expressément chargé pour vous. Voilà des faits, citoyen général. Le Directoire exécutif a lieu de croire que vous aurez apprécié, d’après eux, les procédés du gouvernement à votre égard avant que votre courrier ne puisse vous être renvoyé. Quant aux motifs des inquiétudes que vous avez conçues, les propos d’un jeune homme, propos que peut-être on lui a prêtés, pouvaient-ils l’emporter à vos yeux survies communications constantes et directes du gouvernement ? Quant à la lettre du général Augereau, comme des représentants royalistes avaient écrit dans leur sens à des généraux de l’armée d’Italie, et que cela était connu à Paris, ce général a cru apparemment devoir y opposer le contre-poison. Cela ne pouvait être susceptible d’aucune interprétation contre vous. La lettre mystérieuse du ministre de la guerre ne demandait sans doute que des fonds pour des frais de route. Cette demande d’argent paraît mal conçue ; mais, quelle qu’en soit la mauvaise rédaction, ces traits ne pouvaient vous atteindre, et vous n’avez jamais dû en conclure que le gouvernement vous traitât comme Pichegru. Il est vraiment inconcevable que vous fassiez au gouvernement et à vous-même l’injure de ce parallèle. Citoyen général, craignez que les conspirateurs royalistes, au moment où peut-être ils empoisonnaient Hoche, n’aient essayé de jeter dans votre âme des dégoûts et des défiances capables de priver votre patrie des efforts de votre génie. Jamais elle n’en eut tant besoin. Vous parlez de repos, de santé, de démission ? Le repos de la République vous défend de penser au vôtre. Si la France n’est pas triomphante, si elle est réduite à faire une paix honteuse, si le fruit de vos victoires est perdu, alors, citoyen général, nous ne serons pas seulement malades, nous serons morts. Non, le Directoire exécutif ne reçoit pas votre démission. Non, vous n’avez pas besoin avec lui de vous réfugier dans votre conscience et de recourir au témoignage tardif de la postérité. Le Directoire exécutif croit à la vertu du général Buonaparte, il s’y confie. Il vous l’a prouvé le 13 vendémiaire, et ce n’était pas la première fois. Au surplus, vous dites que, s’il y a du péril, vous serez au premier rang pour défendre la liberté et la Constitution : le Directoire exécutif vous somme de tenir votre parole. Il vous dénonce le péril que courent encore la liberté et la Constitution, si de misérables et de petites intrigues empêchent la République de s’élever à ses destinées, s’il faut renoncer aux résultats de la conquête de l’Italie, si la grande nation est obligée de rétrograder. Concevez donc la véritable idée de l’énergie et du courage unanime que le 18 fructidor a donnés aux deux pouvoirs suprêmes de la France. Au 18 fructidor, la France a repris sa place dans l’Europe ; elle a besoin de vous pour l’y maintenir. S’il pouvait vous rester du doute….. Mais non, citoyen général, vous ne devez plus en avoir au moment où cette dépêche pourra vous parvenir, et désormais vous compterez sur le Directoire exécutif comme il compte sur vous. LA-RÉVELLIÈRE-LEPEAUX. » Cette lettre, et, à ce qu’on assure, une autre de Talleyrand, qui l’avait deviné, dissipèrent comme instantanément sa mauvaise humeur et lui rendirent la santé. Il ne parut à personne qu’il eût été malade, et il ne l’avait été, en effet, que de mécontentement, que d’une fièvre d’ambition rentrée. Il lit en même temps sa paix avec le Directoire et avec l’Autriche, et l’on voit ce « malade » qui avait écrit quelques jours auparavant : « Je ne suis plus en état de commander, » agir comme auparavant. Ses relations avec le Directoire devinrent même plus intimes. Il ne négligea pas non plus le ministre des relations extérieures, auquel il mandait de Passeriano, le 27 vendémiaire an VI (18 octobre 1797) : « Le général Buonaparte prévient le ministre des relations extérieures que la paix avec l’empereur a été signée la veille après minuit. » De son côté, le Directoire, entrant de plus en plus dans ses vues, lui mande, par l’orfane de son président La Réveillère, en date du 30 vendémiaire (21 octobre) : Quant à l’île de Malte, vous avez déjà reçu les ordres de prendre toutes les mesures que vous croiriez nécessaires pour qu’elle n’appartînt à qui que ce fût qu’à la France. Vous avez dit au citoyen Bottot que cette possession était à vendre. Le Directoire exécutif attache un véritable prix à son acquisition et vous recommande de ne pas la laisser échapper. Le président du Directoire exécutif, LA. RÉVEILLÈRE-LEPEAUX. » De Milan, 22 brumaire an VI (12 novembre Bonaparte mande au Directoire, sur cet article : « J’ai envoyé à Malte le citoyen Poussielgue sous prétexte d’inspecter toutes les échelles du Levant, mais, à la vérité, pour mettre la dernière main au projet que nous avons sur cette île. Le général en chef, BUONAPARTE. » Le 17 novembre 1797, enfin, tant le gouvernement comprenait les brillants services du général, même hors des champs de bataille, il reçut à Milan la dépêche du Directoire qui le nommait l’un des plénipotentiaires, ou, plus exactement, président de la légation française au congrès de Rastadt : plus de traces de mauvaise santé. Bonaparte partit incontinent de Milan pour Rastadt, coucha le même jour à Turin chez le ministre de France, Ginguené traversa la Suisse par Genève, Lausanne, Fribourg, Avanches, Berne et Bâle, et arriva à Rastadt le 27 novembre. Le Moniteur du 6 décembre 1797 rapporte que, dans ce voyage, la voiture s’étant brisée près d’Avanches, Bonaparte eut la curiosité de visiter l’ossuaire de Moràt, qui n’est qu’à deux lieues de cette ville. Un officier suisse, qui avait servi en France, offrit au général de l’accompagner, et, tout en lui donnant plusieurs détails militaires sur la bataille de Morat, lui montra par quel chemin les Suisses, descendus des montagnes voisines le 23 juin 1470, avaient, à la faveur d’un bois, tourné l’armée boui’guignoune commandée par son duc Charles le Téméraire, l’avaient mise en déroute et lui avaient tué 18,000 hommes, dont les ossements avaient été érigés par les Suisses en trophée pyramidal dans la chapelle de Morat. « Quelle était la force de l’armée des Bourguignons ? demanda Bonaparte. – 60.000 hommes à peu prés, répondit l’officier. – 60.000 hommes ! s’écria le général ; ils auraient dû couvrir ces montagnes… Aujourd’hui, un général français ne ferait pas cette faute. – C’est possible, général, répondit galamment l’officier suisse, mais alors les Bourguignons n’étaient pas Français. » Les Bourguignons ne sauraient souscrire à cette distinction et accepter cet arrêt. On sait que ce sont les ancêtres des Bourguignons qui suivirent Brennus à Rome, et que l’armée de Sambre-et-Meuse était en grande partie composée de conscrits bourguignons. Il s’en est peu fallu que ce qui s’appelle aujourd’hui la France ne s’appelât la Bourgogne. Il est bon que les Francs, partis en même temps que les Bourguignons des bords du lac Flévo, ne l’oublient pas. Le lecteur voudra bien pardonner cette boutade à… un Bourguignon. Telle était en Suisse l’admiration de toutes les classes pour le vainqueur de l’Italie, que Bonaparte, arrivant de nuit à Berne, fut reçu au milieu d’une double file d’équipages brillamment éclairés, et aux cris de : vive Bonaparte ! Vive le pacificateur ! A Soleure, le capitaine d’artillerie Zeltner fit tirer le canon en son honneur, malgré la défense qu’il en avait reçue de son gouvernement. Tout cela était extraordinaire, mais on sait que pour cet homme singulier rien ne devait se passer dans l’ordre commun et vulgaire des choses. Arrivé à Rastadt le 27 novembre, et à peine y était-il installé, qu’il recevait du Directoire l’ordre de se rendre à Paris ; il y descendait le 5 décembre, à cinq heures du soir, dans la maison de la rue chantereine, qu’habitait sa femme, et qu’il devait acheter quelques mois après de Mme Talma. Le Moniteur s’empressa d’annoncer son arrivée, et le Directoire lui fit une sorte de réception triomphale, bientôt suivie de fêtes brillantes, que lui donnèrent individuellement les directeurs, les membres des conseils et les ministres. On ne voit pas sans plaisir dans le Moniteur du 9 décembre que le Directoire, dès le 8, demanda la mise en liberté du capitaine suisse Zeltner, emprisonné par ordre de son gouvernement pour avoir rendu les honneurs militaires au général Bonaparte lors de son passage à Soleure. Le Directoire, en paix avec toutes les grandes puissances, à l’exception de l’Angleterre, avait, le jour même de la signature du traité de Campo-Formio, annoncé la formation d’une armée dite d’Angleterre, et en avait destiné le commandement en chef au général Bonaparte. Il s’agissait d’organiser l’armée d’Angleterre, et c’est dans ce but que le vainqueur de l’Italie était appelé à Paris. Il paraît que le Directoire nourrissait en ce moment le projet très sérieux d’une descente en Angleterre. On avait fait tant de grandes et merveilleuses choses dans ces derniers temps, que personne ne s’effrayait des difficultés de l’entreprise. On s’était accoutumé à tout attendre du vainqueur de l’Italie, à tout croire possible de sa part. Bonaparte se faisait une haute idée du patriotisme anglais ; il avait calculé les diverses chances favorables ou contraires d’un débarquement sur les côtes d’Angleterre et d’une marche sur Londres, et, après tout, il croyait qu’on pouvait sans imprudence tenter de ce côté la fortune des armes , mais il avait un autre dessein en tète : ce’ n’est pas chez elle qu’il voulait frapper l’Angleterre, c’était, ailleurs ; c’était dans la Méditerranée ; c’était en lui enlevant ses stations , ses points de repère maritimes, qu’il voulait l’aftaiblir et la contraindre à la paix. Et, à propos de ce projet : frapper l’Angleterre chez elle, sans traverser le détroit, il nous souvient d’un mot qui vaut la peine d’être cité : Un paysan bourguignon, ayant lu dans les journaux de l’époque que Bonaparte avait l’intention d’atteindre l’Angleterre en passant par l’Egypte, s’était imaginé que le héros de la campagne d’Italie, d’une force colossale en géographie, avait découvert que la Grande-Bretagne n’était pas une île, et qu’en passant par la terre des Pharaons, on arrivait à un isthme inconnu qui conduisait tout droit à la Tour de Londres. Cette hérésie géographique était très répandue au fond de nos provinces en 1812, lors de la guerre de Russie, où les feuilles publiques répétaient chaque jour que la guerre faite à l’empereur Alexandre était surtout dirigée contre l’Angleterre. Plusieurs des clauses du traité de Campo-Formio avaient été conçues en prévision d’une expédition en Egypte. C’est ainsi que, dans le partage des États vénitiens, Bonaparte avait eu soin de conserver a la République française les îles de la Grèce, Corfou et tout ce que Venise avait possédé dans la mer d’Ionie, et nous avons vu que, depuis plusieurs mois, alors qu’il était en Italie, il avait jeté un regard de convoitise sur Malte et sur l’Egypte. Cette idée de conquérir l’Egypte, de former là un établissement français qui nous donnât la clef du commerce de l’Inde en nous assurant celui du Levant, dont nous serions en quelque sorte les maîtres à l’exclusion de l’Angleterre, avait envahi son imagination, et, des qu’une fois une passion de ce genre était entrée dans son esprit, il était tout à elle. Toutefois, il ne parla de ses idées qu’aux membres du Directoire exécutif ; il en conféra surtout avec le ministre des relations extérieures, Talleyrand, très capable d’apprécier ses plans ; et, avec cette ardeur qu’il apportait à toutj ne rêvant que l’Egypte, il se mit à l’étudier en quelque sorte en tous sens.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> La campagne d’Egypte

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LA PREMIERE CAMPAGNE D’ITALIE (1796-1797)

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Napoléon Bonaparte, général en chef de l’Armée d’Italie (1796-1797)

 

Soldats, dénués de tout, vous avez suppléé à tout ; vous avez gagné des batailles sans canons, passés des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Mais soldats, vous n’avez rien fait puisqu’il vous reste encore à faire. Les plus grands obstacles sont franchis san doute, mais vous avez encore des combats à livrer, des villes à prendre, des rivières à passer. En est-il d’entre-bous donc le courage s’amollisse ?

(Napoléon Bonaparte)

En partant pour cette immortelle campagne d’Italie, il emportait avec lui. 48.000 francs en or, et 100.000 francs en traites, qui furent en partie protestées. C’est avec ce faible véhicule, qui mit pourtant le Trésor à sec, que le général en chef de cette armée, manquant de tout depuis longtemps, sut la conduire au pas de charge dans les plaines fertiles de l’Italie. L’armée, stationnaire dans les Alpes-Maritimes et dans la partie de la rivière de Gênes que nous occupions était ainsi distribuée vers le 10 mars (4 ventôse an IV) : Avant-garde, commandée par lé général divisionnaire Masséna, ayant sous ses ordres les généraux La Harpe et Meynier ; les adjudants de brigade Pijon, Saint-Hilaire, Cervoni, Ménard, Dammartin et Joubert ; les adjudants généraux Dalons, Chabran, Giacomoni, Boyer, Monnier et Lorcet. Les généraux La Harpe et Meynier commandaient la première et la deuxième division de cette avant-garde à Savone et au bourg dé Finale. Corps de bataille : première division commandée par le général divisionnaire Augereau, ayant sous ses ordres les généraux de brigade Banel, Victor et Rusca ; les adjudants Verdier et Quesnin, au quartier général de Nice. Deuxième division, commandée par le général divisionnaire Sérurier, ayant sous ses ordres les généraux de brigade Pelletier, La Salcette, Fiorella et Bizannet ; les adjudants généraux Couthaud et Vinose, à Ormea. Troisième division, commandée par le général divisionnaire Macquart, ayant sous ses ordres le général de brigade Dallemagne, l’adjudant général Escale et le chef de brigade Nicolas. Quatrième division, commandée par le général divisionnaire Garnier, ayant sous ses ordres les généraux de brigade Verne, Charton, Davin et Servier ; l’adjudant général Rambaud. Le total effectif de toutes ces divisions, avant-garde et corps de bataille, était de 43.443 hommes. C’est avec 48.000 francs en or et 43.443 hommes, à peu près autant de francs que d’hommes, que le général en chef Bonaparte allait conquérir l’Italie, la ravir à l’aigle à deux têtes, à l’aigle autrichienne, Aquila grifagna Che per più divorar due becchi porta, suivant l’expression du poète Alamanni. C’est le général en chef Bonaparte qui, de son souffle, va ranimer cette armée, languissante malgré son courage et ses vertus républicaines ; c’est lui qui va imprimer à tous ces corps la vie et le mouvement, et qui, en quelques jours, à travers les champs glorieux de Montenotte, de Millesimo et de Mondovi, et l’héroïque passage du pont de Lodi, les portera de Nice à Milan (15 mai 1796). Ainsi, un mois et demi avait suffi à ce jeune général de vingt-six ans et neuf mois pour culbuter le vieux Beaulieu, l’un des généraux les plus aguerris de l’Autriche. Les ennemis nous appelaient par dérision les héros en guenilles, et ils avaient doublement raison : nous étions l’un et l’autre. Et la preuve, c’est que nous entrions à Milan le 15 mai triomphants, mais très positivement en guenilles. Il n’y a rien d’exagéré dans ce qu’a dit de ces héroïques soldats notre grand chansonnier national : Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, Tous à la gloire allaient du même pas. Un témoin oculaire, car il était dans un rang obscur de l’expédition, commis aux vivres, Henri Beyle (Stendhal), dans son beau roman de la Chartreuse de Parme, décrit ainsi notre entrée dans la vieille capitale de la Lombardie, depuis trop longtemps autrichienne : « Le 15 mai 1796 le général Bonaparte fit son entrée à Milan à la tête, de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de hardiesse et de génie dont l’Italie fut témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi ; huit jours encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes de Sa Majesté Impériale et Royale : c’était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale. » Mais le jeune général victorieux ne s’arrêta pas là ; ce n’est pas là, en effet, qu’il voulait signer la paix avec cette Autriche, éternel ennemi du développement de la liberté et de la civilisation européenne. Poussant sa vaillante armée en avant, il battait encore les meilleurs généraux de l’Autriche, Wurmser à Castiglione (août) et à Bassano (septembre), Alvinzi à Arcole (15-18 novembre), et à Rivoli (14 janvier 1797) ; il conquérait l’Istrie, la Carniole et la Carinthie (30 mars) ; il renversait la vieille et aristocratique république de Venise. Marchant droit sur Vienne, il ne s’arrêtait à Léoben (18 avril) que pour signer les bases du traité de paix de Campo-Formio (17 octobre), constatant la supériorité de la France sur ses ennemis ; et il fondait en Italie deux républiques provisoires (la Cisalpine et la Transpadane). Ah ! cette campagne d’Italie est vraiment merveilleuse, sans comparaison possible avec les plus belles que présentent les annales militaires chez tous les peuples, et la première que devront lire et méditer les Alexandres et les Césars futurs, si, pour le malheur des nations, l’avenir tient encore en réserve dans son sein le germe de quelque illustre conquérant. Tout s’y accomplit de point en point comme le jeune héros l’avait prévu, ou, pour dire plus justement, comme il l’avait calculé. C’est une campagne que l’on pourrait appeler mathématique, quelles que soient la nouveauté et l’étrangeté de cette expression. Aujourd’hui, quand il s’agit de construire un de ces ponts en fer comme ceux qui traversent nos fleuves, le mécanicien ne se livre à aucun travail et à aucune étude sur le terrain. Retiré au fond de son atelier, il trace ses plans, prend ses mesures, fait fabriquer, et, quand tout est prêt : tympans, barres, montants, traverses, armatures, crampons, boulons, clavettes, broches, viroles, etc., il ne reste plus qu’une opération toute mécanique, toute machinale de montage ; chaque partie vient prendre la place qui lui a été assignée ; tout cela se monte et se démonte comme les fractions d’un squelette auquel ne manque aucune des innombrables articulations. C’était la méthode inventée par Bonaparte. «, Melas est là ; je l’attirerai ici, et je le battrai là. » Et la victoire arrivait, se déduisait mathématiquiment comme l’inconnue d’une équation algébrique. Et, ce qu’il y a de plus merveilleux encore, c’est que l’homme, c’est que l’artiste n’est nullement absorbe par le conquérant. En effet, voici l’homme sous une nouvelle face, et c’est avec une intention marquée que nous soulignons ce mot ; car nous le prenons dans toute la plénitude de son acception, dans l’acception que lui donnera plus tard Napoléon lui-même quand il dira au génie olympien de l’Allemagne : « Monsieur Gœthe, vous êtes un homme. » Nous avons vu le guerrier, voyons l’artiste. Le conquérant avait sans cesse les yeux tournés vers Paris : c’était l’Athènes de ce nouvel Alexandre ; mais si le général regardait les Tuileries, l’artiste regardait le Louvre. Voici un état officiel des objets de science et d’art enlevés par ses ordres pour être transportés à Paris : A MILAN. – Bibliothèque Ambrosienne. Le carton de l’école d’Athènes, par Raphaël. Un tableau de Luisini, représentant une Vierge. Idem, de Rubens, une Vierge et des fleurs. Idem, du Giorgion, représentant un concert. Idem, de Lucas d’Olande, représentant une Vierge. Idem, une tête de femme, de Léonard de Vinci. Un soldat et un vieillard, du Calabrese. Un vase étrusque , représentant diverses figures avec ornements. Un manuscrit sur papyrus d’Egypte, ayant environ onze cents ans, sur les Antiquités de Josèphe, par Ruffin. Un Virgile manuscrit, ayant appartenu à Pétrarque, avec des notes de sa main. Un manuscrit très curieux sur l’histoire des papes. Un tableau peint par le Titien, représentant un Couronnement d’épines. Idem, un Saint Paul, de Gondenzo Ferrari. Alla Vittoria. – Un tableau de Salvator Rosa, représentant une Assomption. A l’Académie de Parme. – La Vierge de saint Jérôme, par le Corrége. Un tableau de Schidone. Une Adoration, par Majolla Aux Capucins. – Un chien, du Guerchin. Une Vierge et plusieurs saints, par Ann. Carrache. Saint-Paul. – Jésus-Christ, Saint Paul, Sainte Catherine, par Raphaël. La Stenata.- Le Mariage de la Vierge, par Procaccini. San-Gio, – Une Descente de croix, par le Corrége, Capucins. – Un Guerchin, représentant la Vierge et saint François. Saint-Sépulcre. – La Madonna délia Scodelia, du Corrége. Saint-Roch. – Un tableau de l’Espagnolet, représentant divers saints. Idem, de Paul Véronèse, représentant saint Koch. San-Quintino. – Un tableau de Fraimingo, représentant un baptême. Une Assomption, par l’Espagnolet. Un tableau de Lanfranc, Saint Benoît. Saint-André. – Un tableau de l’Espagnolet. Saint-Michel. – Un tableau d’un élève du Corrége, représentant une Vierge. Saint-Paul. – Une Vierge d’Augustin Carrache, Au Dôme de Plaisance. – Deux tableaux de Louis Carrache. Une note, datée de Paris, dit : «Les tableaux venant d’Italie sont arrivés à Paris sur six chariots, sans avoir éprouvé d’accident. Ils n’ont été pris ni par les barbets ni brisés sur les rochers des Alpes. » Le Directoire en fit la distribution au Jardin des plantes, à l’Ecole polytechnique, à l’Institut et à la Bibliothèque nationale. Dans le lot de l’Institut, il y avait les douze manuscrits de Léonard de Vinci sur les sciences. Dans le lot de la Bibliothèque, le Virgile manuscrit ayant appartenu à Pétrarque, avec des notes de la main de l’illustre poète sur Virgile ; le manuscrit de Galilée sur les fortifications ; le carton des ouvrages de Léonard de Vinci. Le 7 floréal, l’armée d’Italie étant à Cherasco, et, après la prise fameuse de Tortone, Bonaparte avait mandé au Directoire : « Il me serait utile d’avoir trois ou quatre artistes connus pour recueillir les monuments des beaux-arts. » Au commencement de prairial, comme il venait de conquérir Milan et qu’il rêvait de rétablir le Capitole, il signait avec le duc de Modène un armistice où se lit cet article : « Le duc de Modène sera tenu de livrer vingt tableaux à prendre dans sa galerie ou dans ses Etats, au choix des citoyens qui seront commis à cet effet. » Le 15 prairial, on le retrouve à Vérone, d’où il écrit cette lettre aux Directeurs : « J’arrive dans cette ville, citoyens Directeurs, pour en partir demain matin ; elle est très grande et très-belle… Je n’ai pas caché aux habitants que si le prétendu roi de France n’eût évacué leur ville avant mon passage du Pô, j’aurais mis le feu à une ville assez audacieuse pour se croire la capitale de l’empire français… Je viens de voir l’amphithéâtre ; ce reste du peuple romain est digne de lui. Je n’ai pu m’empêcher de me trouver humilié de la mesquinerie de notre Champ-de-Mars : ici, cent mille spectateurs sont assis, et entendraient facilement l’orateur qui leur parlerait. » En messidor, il est à Bologne. « Les vingt tableaux que doit nous fournir Parme, écrït-il au Directoire, sont partis ; le célèbre tableau de Saint Jérôme est tellement estimé dans ce pays qu’on offrait un million pour le racheter. » Le Directoire a envoyé les artistes et les savants demandés, et le jeune conquérant écrit au Directoire : « Le citoyen Barthélémy s’occupe, dans ce moment-ci, à choisir les tableaux de Bologne. Il compte en prendre une cinquantaine, parmi lesquels se trouve la Sainte Cécile, qu’on dit être le chef-d’œuvre de Michel-Ange. Monge, Berthollet et Thouin sont à Pavie, où ils s’occupent à enrichir notre Jardin des plantes et notre cabinet d’histoire naturelle. J’imagine qu’ils n’oublieront pas une collection complète de serpents qui m’a paru bien mériter la peine de faire le voyage. » Enfin il écrivit de Milan cette superbe épître à l’astronome Oriani : « Les sciences qui honorent l’esprit humain, les arts qui embellissent la vie et transmettent les grandes actions à la postérité, doivent être spécialement honorés dans les gouvernements libres. Tous les hommes de génie, tous ceux qui ont obtenu un rang distingué dans la république des lettres, quel que soit le pays qui les ait vus naître, sont Français. Les savants, à Milan, n’y jouissalent pas de la considération qu’ils devaient avoir. J’invite les savants à se réunir et à me proposer leurs vues sur les moyens qu’il y aurait a prendre, ou les besoins qu’ils auraient pour donner aux sciences et aux beaux-arts une nouvelle vie et une nouvelle existence. Tous ceux qui voudront aller en France y seront accueillis avec distinction. Le peuple français ajoute plus de prix à l’acquisition d’un savant mathématicien, d’un peintre de réputation, d’un homme distingué, que de la ville la plus riche et la plus abondante. » Ainsi cet homme singulier voulait avoir pour lui les artistes en même temps que les victoires, et Raphaël, Léonard de Vinci, Corrége et Michel-Ange étaient placés sur le même rang que Montenotte, Millesimo, Arcole et Castiglione. Il n’entre pas dans notre plan de raconter cette campagne d’Italie, glorieuse entre toutes, qui vient d’amener cette digression. Notre plan n’est, dans cette partie de l’histoire du grand capitaine, du premier génie militaire des siècles passés, et peut-être aussi des siècles futurs, que d’exposer ce qui sert à le caractériser comme citoyen et soldat d’un grand peuple jusqu’au 18 brumaire ; Quand, simple citoyen, soldat d’un peuple libre, Aux bords de l’Eridan, de l’Adige et du Tibre, Foudroyant tour à. tour quelque tyran pervers, Des nations en pleurs sa main brisait les fers ; Ou quand son noble exil aux sables de Syrie, Des palmes du Liban couronnait sa patrie… Marie-Joseph CHÉNIER. Il nous suffira de dire que toute la suite de l’histoire ne nous offre aucun homme qui, à vingt-sept ans et venu d’où nous l’avons vu partir, ait atteint à cet âge un aussi haut degré de gloire, et fait sentir la foudroyante activité qu’il déploya dans cette campagne, où il se montra surtout républicain. Il était sincère alors, il croyait la République immortelle dans ces premiers jours d’enthousiasme et de gloire. Il disait fièrement et officiellement à ceux qui parlaient de reconnaître la République française : « La République française est comme le soleil : aveugle qui ne la voit pas ! » Les mêmes sentiments l’animaient aussi en particulier. A Milan, en mai 1796, il disait à un de ses amis : « La République, c’est la flèche d’Evandre qui ne retombe pas-, et se change en étoile brillante. » Illusion sublime des premiers jours ! moment unique où la République était comparée par Bonaparte à la flèche d’Evandre ! le besoin seul de refouler le royalisme vous a éteints dans son cœur, nobles sentiments qui promettiez de donner à la France un Washington au lieu d’un César ! En effet, quand il vit, moins de deux ans après, la contre-révolution prendre des ailes à l’intérieur, il sentit qu’on ne l’abattrait point en se bornant à n’user envers elle que des armes constitutionnelles, des armes de la liberté. Au dehors, l’histoire nous montre le Directoire suivant la grande politique de la Convention, portant la liberté aux vaincus, et entreprenant d’affranchir l’Europe du pouvoir absolu et de la féodalité, justement persuadé que la France ne pouvait être une république heureuse et paisible qu’entourée de républiques heureuses et paisibles. Cependant, à l’intérieur, le désordre, entretenu par les royalistes au nom de la liberté, entravait la marche du gouvernement et empêchait la France d’être aussi heureuse qu’elle était glorieuse et puissante. Les républicains auteurs de la Constitution de l’an III, craignant les abus du pouvoir exécutif, l’avaient restreint avec une méfiance excessive. Il était faible, pauvre, dépouillé de tout appareil d’ostentation, au lieu d’étaler cette magnificence royale que les Français ont la bonhomie d’admirer, tout en la payant ; il vivait de rien et gouvernait avec peu de chose. Quelques légers impôts subvenaient aux frais de nombreuses armées. Les étrangers et les royalistes dépensaient en France plus d’argent pour corrompre et diviser, que le pouvoir n’en avait à sa disposition pour le maintien de l’ordre de choses établi. La liberté de la presse était plus entière qu’elle ne l’a jamais été. Les pouvoirs étaient publiquement insultés ; les lois républicaines qu’on parvenait à faire voter naissaient flétries d’avance par les royalistes et les journaux ; les feuilles appartenant aux partis extrêmes déclamaient à leur aise contre le Directoire ; le blâme et le ridicule étaient déversés à pleines mains sur ses actes et sur ses membres. En France, on aime le pouvoir qui éblouit et dont l’allure est altière ; on trouvait la République trop bourgeoise. Le parti royaliste, parfaitement organisé par les nombreux agents des Bourbons, conspirait à Clichy, et cherchait un Monk parmi nos généraux ; les chouans infestaient les grandes routes ; de leur côté, les anarchistes faisaient au camp de Grenelle une tentative babouviste contre le Directoire. Comment résister à ces conspirations sans des mesures violentes ? Le renouvellement amena dans les conseils une majorité de royalistes se disant constitutionnels on Eurs, qui cacha peu son intention de renverser Directoire. Deux des directeurs eux-mêmes paraissaient disposés à ne pas retenir le pouvoir, et Carnot, malheureusement, était de ceux qui croyaient devoir abandonner la partie. Les trois autres avaient à choisir, ou de violer la constitution pour la sauver, ou de la laisser tomber. Ils prirent le premier parti. Soutenus par l’armée d’Augereau et par celle de Hoche, ils firent occuper militairement le Corps législatif : cinquante et un représentants, les deux directeurs et plusieurs journalistes furent condamnés à la déportation. C’est ce que, dans l’histoire, on a appelé le 18 fructidor. Si cette mesure avait besoin d’une justification, le nom de Hoche, le nom le plus pur de notre grande Révolution, la fournirait à lui seul. Ce n’est pas ici le lieu de juger cet épisode de notre histoire révolutionnaire ; il est facile, quand on n’examine pas les choses de près, de n’avoir que du blâme pour ces sortes de coups d’Etat; nous croyons seulement que celui-cî ne fut pas sans influence sur Bonaparte.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE MARIAGE DE NAPOLEON ET JOSEPHINE

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Le Général Bonaparte et son épouse Joséphine en 1796

La circonstance de mon mariage avec Madame de Beauharnais m’a mis en point de contact avec tout un parti qui était nécessaire à mon système de fusion, un des principes les plus grands de mon administration. Sans ma femme, je n’aurais jamais pu avoir avec ce parti aucun rapport naturel.

(Napoléon Bonaparte)

Mme de Beauharnais, à la veille de devenir Mme Bonaparte, était, on on conviendra, dans une bien singulière et bien fâcheuse situation d’esprit… Que d’hésitation ! que de considérations de toute nature ! Le mariage cependant ne tarda pas à être tout à fait arrêté, et, avant le 23 février 1796, jour de la nomination du général au commandement en chef de l’armée d’Italie, les publications légales en furent faites à la mairie du IIe arrondissement de Paris. En effet, nous voyons dans l’acte de mariage, du 9 mars, que Bonaparte n’est qualifié que de général en chef de l’armée de l’intérieur, parce qu’il ne pouvait prendre que le titre qu’il avait au moment où devaient commencer les publications légales pour rendre possible l’acte de mariage du 9 mars. C’est un document curieux, que nous avons voulu lire de nos propres yeux et collationner de notre propre main. Extrait du registre des actes de mariage de ventôse an IV, IIe arrondissement. Du 19 ventôse an IV de la République. (Mercredi, 9 mars 1796). « Acte de mariage de Napolione Buonaparte ; général en chef de l’armée de l’intérieur, âge de vingt-huit ans, né à Ajaccio, département de la Corse, domicilié à Paris, rue d’Antin, n° (le numéro est en blanc), flls de Charles Buonaparte, rentier, et de Laetitia Ramolino, Et de Marie-Joséphine-Rose de Tascher, âgée de vingt-huit ans, née à l’Ile Martinique, dans les îles du « Vent, domiciliée à Paris, rue Chantereine, n° (le chiffre est en blanc), fille de Joseph-Gaspard de Tascher, capitaine de dragons, et de Rosé-Claire Des Vergers Desanois, son épouse. Moi, Charles-François Leclerq, officier public de l’état civil du deuxième arrondissement du canton de Paris, après avoir fait lecture en présence des parties et témoins : 1» de l’acte de naissance de Nupolione Buonaparte, qui constate qu’il est né le, cinq février mil sept cent soixante-huit du légitime mariage de Charles Buonaparte et de Ltetitia Ramolino ; l’acte de naissance de Mnrie-Joséphine-Rose De Tascher, qui constate qu’elle est née le vingt-trois juin mil sept cent soixante-sept du légitime mariage de Joseph Gaspard de Tascher et de Rosé-Claire Des Vergers Desanois ; vu l’extrait de décès d’Alexandre -François -Marie Beauharnais , qui constate qu’il est décédé le cinq thermidor an deux, marié à Marie-Joséphine-Rose de Tascher ; vu l’extrait des publications dudit mariage dûment affiché le temps prescrit par la loi, sans opposition ; et après aussi que Napolione Buonaparte et Marie-Joséphine-Rose de Tascher ont eu déclaré à, haute yohc. se prendre mutuellement pour époux, j’ai prononcé à haute voix que Napolione Buonaparte et Marie-Joséphine-Rose de Tascher sont unis en mariage. Et ce en présence des témoins majeurs ci-après nommés ; savoir : Paul Barras, membre du Directoire exécutif, domicilié au palais du Luxembourg ; Jean Lemarois, aide de camp capitaine, domicilié rue des Capucines ; JeanLambert Tallien, membre du Corps législatif, domicilié à Chaillot ; Etienne-Jacques-Jôrôme Calmelet, homme de loi, domicilié rue de la place Vendôme, 207 ; -qui tous ont signé avec les parties et moi après lecture faite. Signé au registre : Napolione BUONAPARTE ; M. J. R. TASCHER ; Paul BARBAS ; TALLIEN ; J. LEMAROIS le jeune ; E. CALMELET, et LECLERQ, maire. » On remarque dans cet acte plus d’une irrégularité. On y dit le marié âgé de vingt-huit ans et né le 5 février 1768. Or Bonaparte était né réellement le 15 août 1769. Son extrait de baptême, la note du chevalier de Keralio, délivrée en 1783 à Brienne, et son bulletin de sortie de ce collège en 1784, en font foi de la manière la plus authentique. Comment expliquer cette première anomalie ? par une seconde fausse énonciation, comme on va le voir. Bonaparte, sans doute pour faire sa cour à Joséphine, en d’autres termes, pour l’approcher son âge de celui de sa future, qui voulait le dissimuler à tout prix, au risque de rendre son mariage nul, dut gagner le maire Leclercq pour se vieillir d’un an, car il ne pouvait guère le tromper, et l’un et l’autre eurent la galanterie, l’un de produire et l’autre d’accepter, malgré la différence des prénoms, l’acte de naissance de Giuseppe Buonaparte, né effectivement le 5 février 1768, au lieu de celui de Napolione Buonaparte, né le 15 août 1769. Le motif de la seconde anomalie, qui, comme nous l’avons dit, explique la première, c’est l’invincible répugnance de Joséphine à avouer son âge véritable, cause, pour elle, d’un chagrin secret et profond qui ne la quitta jamais, même dans sa plus haute fortune. Mme de Beauharnais s’y donne donc, comme son futur, l’âge de vingt-huit ans, et, comme elle était née le 23 juin 1763, le complaisant officier de l’état civil eut encore la galanterie de prendre pour un 7 le 3, probablement mal fait, de 1763, ce qui, d’un coup, était cinq ans à l’âge de Mme de Beauharnais, qui se sentait cruellement mortifiée d’avoir trente-trois ans au lieu de vingt-huit, malgré l’amour passionné dont elle était l’objet. Bonaparte, à qui elle avait tout avoué, et à qui elle avait, quand il la pressait d’accepter sa main, loyalement opposé ces terribles six ans qu’elle avait de plus que lui, et qui lui semblaient un insurmontable obstacle à leur mariage, ne fut donc pas trompé par elle ; mais, trop complaisamment peut-être, il la satisfit sur ce point en se prêtant à la supercherie qui égalait à peu près leur âge afin d’arranger les choses au mieux pour l’amour-propre de la femme qu’il aimait. Napoléon disait à ce sujet a Sainte-Hélène : « La pauvre Joséphine s’exposait pourtant par là à de grands inconvénients : ce pouvait être réellement un cas de nullité de mariage. » Et, en effet, tout avait été arrangé un peu à la diable, et, à ce qu’il semble, exprès, par l’officier de l’état civil, qui eut la complaisance de relater les diverses dispositions au mieux pour l’amour-propre de Mme Bonaparte dans cet acte de mariage, où il louvoya de manière à ne pas donner à Joséphine la qualité de veuve de Beauharnais. Quoi qu’il en soit, cette allusion du prisonnier de Sainte-Hélène à la possibilité d’un divorce légal nous a fait sourire, comme si la volonté du maître avait eu besoin de s’appuyer sur une raison légale, comme s’il était d’obligation pour le loup de consulter son avocat Bertrand afin de savoir s’il a ou non le droit de croquer, l’agneau. Il n’y eut pas de mariage religieux. Cette cérémonie n’eut lieu que plus tard, et trois jours seulement avant le sacre, sur la demande formelle du pape, à minuit, dans la chapelle des Tuileries, en présence d’un très petit nombre de témoins, parmi lesquels figuraient le prince Eugène et le général Duroc, grand maréchal du palais. On remarque dans cet acte une autre irrégularité, l’absence de la forme française du prénom de l’époux, cette forme qui devait retentir si glorieusement dans toute la suite des siècles. Une particularité remarquable, c’est que Bonaparte n’a jamais joint son prénom à la signature de son nom patronymique, jusqu’à ce que ce nom fût devenu celui d’une dynastie impériale. Dans l’acte civil en question, où il était nécessaire qu’un prénom accompagnât le nom de l’époux, ce prénom figure, tant en tète de l’acte que dans le seing requis de la fin, sous la forme qu’on a vue plus haut, Napolione. Dans un acte postérieur de deux ans, acte qui se trouve aux archives de l’enregistrement de Paris (vol. XXXIII, fol. 50, cases 5 et 6), et qui constate l’acquisition, au retour de la campagne d’Italie, de la maison de la rue Chantereine, qu’habitait Joséphine avec sa tante Fanny de Beauharnais, lors du mariage, le prénom du général est encore plus mal orthographié ; on le voit figurer sous cette forme étrange : Napoline. Quoique nous anticipions ici sur le cours des événements, il nous semble qu’il sera curieux de donner, à cette place, l’extrait suivant, copié mot à mot, de cet acte important : Du 2 germinal an VI (3l mars 1798), enregistré, vente par Louise-Julie Carreau, femme séparée de François-Joseph Talma, demeurant, savoir : ledit Talma, rue de la Loi; et elle, rue de Matignon, n° 2; A Napoline Buonaparte, président de la légation française au congrès de Rastadt, demeurant rue de la Victoire, n° 6 ; D’une maison, susdite rue de la Victoire, ci-devant Chantereine, même numéro, appartenant à ladite citoyenne Talma comme l’ayant acquise par contrat devant Rouen, notaire, le 6 décembre 1781, moyennant cinquante-deux mille quatre cents francs. Passé devant Raguideau, notaire à.Paris, le 6 germinal an VI. Reçu deux mille quatre-vingt-seize francs. ……… 2.096 francs. » Ainsi, ce grand nom de Napoléon, qui était pour ainsi dire bégayé sous la forme de Napolione, en mars 1796, dans l’acte de mariage de Bonaparte, s’éloigne plus encore du nom originaire italien dans l’acte de vente ci-dessus (mars 1798), sous la forme de Napoline. Nous ignorons vraiment si le lecteur nous saura gré d’insister sur ces particularités, en apparence insignifiantes, des origines napoléoniennes ; si cette hypothèse est vraie, nous avouons ingénument que nous ne partageons pas cette manière de voir : rien ne doit paraître indifférent dans la vie des grands hommes. Revenons au point où nous en étions ; aussi bien, le nom du notaire Raguideau nous y ramène naturellement. Le mariage du général Bonaparte avec la citoyenne Beauharnais était devenu, au commencement du mois de mars 1796, en quelque sorte urgent. Trois ou quatre jours avant l’acte civil, le général avait écrit à sa future la brûlante lettre qui suit : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur ! Vous fâchez-vous ; vous vois-je triste, êtes-vous inquiète ;… mon âme est brisée de douleur et il n’est point de repos pour votre ami… Mais en est-il donc davantange pour moi, lorsque, vous livrant au sentiment profond qui nie maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur, une flamme qui me brûle ? Ah ! c’est cette nuit que je nie suis bien aperçu que votre portrait n’est pas vous. Tu pars à midi, je te verrai dans trois heures. En attendant, mio dolce amor, reçois un millier de baisers, mais ne m’en donne pas, car ils brûlent mon sang. Signé :….. » Le mariage était en ce moment, on le voit par cette lettre, plus qu’arrêté. Les deux futurs l’avaient annoncé à tout le monde, et le général Bonaparte conduisait assez souvent à pied sa fiancée par la ville, soit en visite chez leurs amis communs, soit même chez les marchands pour diverses emplettes jugées nécessaires par la future épouse. On raconte que, presque à la veille de la cérémonie, Mme de Beauharnais pria le général de la conduire chez le citoyen Raguideau, vieux notaire demeurant rue Honoré, près de la place Vendôme, que la belle veuve honorait de toute sa confiance, et consultait, dit-on, non-seulement sur ses affaires d’intérêt, mais encore sur ses affaires de cœur. Elle voulait, sans doute, par déférence, annoncer en particulier son mariage au vieux Raguideau, plutôt que de le consulter. Arrivée chez le notaire, à la porte de l’étude où travaillaient les clercs, elle se détacha du bras de Bonaparte, qu’elle pria de l’attendre là, et entra dans le cabinet où se tenait seul le notaire, laissant par mégarde la porte entre-bâillée, si bien que le général, placé près de cette porte, entendit et retint presque mot pour mot toute la conversation suivante : « Monsieur Raguideau, dit Mme de Beauharnais, je viens vous faire part de mon prochain mariage. Vous, madame ! et avec qui ? J’épouse dans quelques jours le général Buonaparte. Comment ! veuve d’un militaire, vous allez en épouser un autre ? Le général Buonaparte, dites-vous ? Ah ! oui, je me le rappelle, le commandant de l’armée de l’intérieur, l’ex-chef de bataillon qui donna à Toulon une leçon d’artillerie au général Carteaux. Lui-même, monsieur Raguideau. Mais c’est un homme sans fortune, madame. Et votre mariage est irrévocablement arrêté ? Sans doute, monsieur. Tant pis pour vous, madame. Pourquoi donc, s’il vous plaît, monsieur Raguideau ? Pourquoi ? parce que mieux vaut rester veuve que d’épouser un petit général sans avenir et sans nom. Votre Buonaparte sera-t-il jamais un Moreau ou un Pichegru ? Sera-t-il jamais l’égal de nos grands généraux de la République ? J’ai le droit d’en douter… Du reste, croyez-moi, madame, la carrière des armes ne vaut rien maintenant, et je préférerais, moi, à tous les grades militaires possibles, une place de fournisseur à l’armée. Chacun son goût, monsieur, répondit sèchement Mme de Beauharnais, blessée sans doute de l’irrévérence avec laquelle le notaire avait parlé de l’homme qu’elle aimait ; chacun son goût. Vous voyez, vous, dans le mariage, une affaire d’argent… Et vous, madame, dit en l’interrompant l’obstiné Raguideau, vous y voyez une affaire de cœur et d’inclination, voilà ce que vous, voulez dire, n’est-ce pas ? Eh bien ! vous avez tort. Les épaulettes d’or du général Buonaparte vous ont trop éblouie, songez-y bien, et n’allez pas vous préparer un repentir inévitable en épousant, je le répète, un homme sans fortune, un homme qui n’a que la cape et l’épée. » Napoléon (car il ne se plut à raconter cela que quand il fut Napoléon et pour le contraste) au moment où les mots de cape et d’epée frappèrent son oreille, se leva vivement, bouillonnant d’impatience et de colère ; ses yeux étincelaient. Il fit un pas vers la porte, mais la crainte du ridicule le retint, et il se rassit sur sa chaise, un peu honteux de ce mouvement irréfléchi. En ce moment Mme de Beauharnais sortit, d’un air boudeur, du cabinet du notaire, qui l’accompagna jusqu’à la porte de l’étude, assez embarrassé à la vue du général, qu’il salua, pensant bien que c’était là le futur mari dont il venait d’être question, et Bonaparte, donnant le bras à Joséphine, pour la reconduire chez elle, ne répondit à Raguideau que par un froid salut. Pendant le trajet, le général garda le silence sur ce qu’il venait d’entendre, et, jusqu’au jour du sacre, ni Raguideau ni Mme Bonaparte ne se doutèrent que leur conversation avait eu pour auditeur celui-là même qui en était l’objet, tant, malgré sa fougue, il savait se contenir. Raguideau, après tout, était un homme sûr en affaires, et, chose singulière, ni le général, ni le consul, ni l’Empereur n’eurent jamais d’autre notaire ; nous pouvons même ajouter que plus tard l’Empereur, nous ne nous rappelons pas en quelle circonstance, ayant occasion de parler de cette petite mésaventure, n’hésita pas à reconnaître que le notaire, dans cette conjoncture, s’était conduit en honnête homme et en homme de bon conseil. C’était là le sentiment de l’Empereur ; mais l’amoureux vexé voulut tirer une petite vengeance de cette conversation où il avait été si fort maltraité par Raguideau, et quand, après les campagnes d’Italie et les victoires d’Egypte, Bonaparte de consul fut devenu Empereur, il lui parut que le jour même de son couronnement serait le plus propre à la vengeance qu’il méditait. Il aimait assez à faire de ces sortes d’espiègleries impériales. Ce jour-là donc, il envoya chercher le notaire Raguideau, devenu très respectueux pour le petit général, dont il faisait si peu de cas quand il n’avait que la cape et l’épée, maintenant qu’il portait le sceptre et la couronne. Raguideau, surpris, se perdit en conjectures sur cette brusque convocation, dont il était loin de deviner le motif, car il était trop sensé pour croire que le nouvel Empereur voulût lui faire dresser un acte notarié de son couronnement. Il s’empressa néanmoins de se rendre aux Tuileries, aux ordres du maître. Arrivé là, le chambellan de service lui fit traverser les vastes pièces du palais toutes resplendissantes de dorures et toutes pleines de maréchaux, de ministres et de grands officiers de l’Empire, et l’introduisit dans la salle où Napoléon l’attendait en causant avec Joséphine. « Ah ! c’est vous, Raguideau, lui dit l’Empereur en souriant ; je suis bien aise de vous voir. » Et, sans autre préambule : « Vous rappelez-vous le jour où j’accompagnai chez vous, en 1796, Mme de Beauharnais, aujourd’hui impératrice des Français ? Et il appuya sur ces derniers mots. Vous rappelez-vous l’éloge que vous fîtes de la carrière militaire et le panégyrique personnel dont je fus moi-même l’objet ? Eh bien, qu’en dites-vous, Raguideau ? Avez-vous été bon prophète ? Vous annonciez que je n’aurais jamais que la cape et l’épée. » Et, en prononçant ces deux mots, qu’il accentuait d’une manière singulière, il montrait du doigt le manteau impérial semé d’abeilles d’or et le sceptre de Charlemagne, tout prêts pour la cérémonie, et il ajoutait : Vous aviez raison, monsieur Raguideau ; voici la cape et voilà l’épée. Comme vous le voyez, monsieur Raguideau, j’ai marché, cependant… Je ne vous parle pas de ma fortune… Après huit ans de mariage, j’apporte une couronne en dot à ma femme… » Et en disant ces mots, il pressait la main de Joséphine, muette d’étonnement à cette scène inattendue. Stupéfait de cette apostrophe, Raguideau, de son côté, balbutia quelques paroles sans suite : « Sire… je ne pouvais… Quoi ! Sire… vous avez… entendu…! Tout, Raguideau, et je vous dois une punition sévère trop longtemps différée ; car, enfin, si ma bonne Joséphine eût suivi vos conseils, ils lui eussent couté, à elle ; un trône, et à moi la meilleure des femmes. Vous êtes bien coupable, Raguideau ! » A ces mots de coupable et de punition, Raguideau ; déconcerté, commença réellement à concevoir quelques craintes, et il ne savait où Napoléon voulait en venir, quand celui-ci, après s’être, un moment amusé de son embarras et de son trouble, mêlé d’une vague terreur, lui dit avec bonté : « Allons, rassurez-vous, Raguideau, ma punition sera paternelle. Je vous condamne à aller aujourd’hui à Notre-Dame assister à la cérémonie de mon couronnement… Et que je vous y voie, entendez-vous, monsieur ? Trouvez-vous dans l’église, sur le passage de mon cortège. » Le prophète Raguideau, comme Napoléon aimait à appeler son notaire, n’eut garde de désobéir, et l’Empereur se donna le malin plaisir de le voir dans la foule à Notre-Dame. A la vue de cette pompe en l’honneur du petit général qu’il avait vu huit ans auparavant ans son étude, accompagnant comme un simple mortel la citoyenne Beauharnais, devenue par lui impératrice des Français, le pauvre Raguideau n’en pouvait croire ses yeux. En quittant la métropole, Napoléon aperçut Raguideau dans la foule et lui sourit avec bonté. Le pauvre tabellion lui fit une salutation si profonde, qu’on eût dit que son front allait toucher la terre. Le grand Empereur se plaisait à ces petites malices, comme aussi à tirer quelquefois les oreilles à ses grands officiers, et même à certains de ses maréchaux. Mais nous voilà encore une fois bien loin du général en chef de l’armée d’Italie, tant il est difficile de séparer Napoléon de Bonaparte, ces deux hommes cependant si différents. Toutefois, avant de le voir s’élever à cette haute fortune par ses victoires, il nous faut le reprendre où nous l’avons laissé, ex-commandant en chef de l’armée de l’intérieur, nommé, par arrêté du Directoire exécutif en date du 4 ventôse an IV (23 février 1796), général en chef de l’armée d’Italie. On. a vu que, quoique investi de ce grade à cette date, il ne prit, dans son acte de mariage du 9 mars que le titre de commandant en chef de l’armée de l’intérieur ; peut-être voulait-on cacher sa nomination jusqu’à son départ de Paris. Quoi qu’il en soit, ce départ était arrêté ayant le 9 mars 1796. En sortant de la municipalité, le général alla habiter la maison qu’occupait Joséphine rue Chantereine ; mais les quartiers de sa lune de miel ne durèrent que quarante-huit heures ; les circonstances politiques commandaient impérieusement son départ, et les deux jours de douceurs conjugales furent presque entièrement absorbés par les devoirs de chef d’armée. Il passa la plus grande partie de son temps à mettre en règle ses affaires, à visiter les archives de la guerre pour y prendre tous les documents dont il avait besoin, et ne resta au nid de la rue Chantereine que le temps strictement nécessaire pour prouver à sa palombe que son veuvage avait cessé ; encore, aussitôt rentre, se mettait-il à travailler sur les meilleures cartes des Alpes et du prochain théâtre où il devait porter la guerre, à dresser les cadres de son armée, à étudier les positions et les forces de l’ennemi, à méditer et à préparer son plan de campagne. « Joséphine, dit un historien, venait l’interrompre ; il lui donnait un baiser et la renvoyait. Revenait-elle à la charge, il redoublait la dose en murmurant un peu. Enfin, se fâchant tout à fait, il prenait le parti de se barricader, et quand elle se plaignait : « Patience, ma bonne amie, lui disait-il, nous aurons le temps de faire l’amour après la victoire. » Ces deux jours durent être pour lui deux jours d’une extraordinaire activité et d’une fiévreuse agitation de cœur et d’esprit. Il aimait sa femme et la gloire, mais si l’une était sa compagne depuis deux jours, l’autre était sa maîtresse depuis dix ans, une maîtresse absolue, à laquelle il fallait obéir. Le 11 mars 1796, il partit donc en poste de Paris, avec son aide de camp Junot et l’ordonnateur en chef Chauvet, pour Nice, quartier général de l’armée d’Italie. Il passa par Troyes, Châtillon-sur-Seine, et, le troisième jour mars), il écrivait à Joséphine, dont son âme était pleine, cette lettre passionnée, datée du relais de Chanceaux : « Je t’ai écrit de Châtillon et je t’ai envoyé ma procuration pour que tu touches différentes sommes qui me reviennent… Chaque instant m’éloigne de toi, adorable amie, et à chaque instant je trouve moins de force pour supporter dêtre éloigné de toi. Tu es l’objet perpétuel de ma pensée ; mon imagination s’épuise à chercher ce que tu fais. Si je te vois triste, mon cœur se déchire et ma douleur s’accroît ; si tu es gaie, folâtre avec tes amis, je te reproche d’avoir bientôt oublié la douloureuse séparation de trois jours ; tu es alors légère, et dès lors tu n’es affectée par aucun sentiment profond. Comme tu vois, je ne suis pas facile à contenter ; mais, ma bonne amie, c’est bien autre chose si je crains que ta santé soit altérée ou que tu aies des raisons d’être chagrine, que je ne puis deviner ; alors, je regrette la vitesse avec laquelle on m’éloigne de mon cœur. Je sens vraiment que ta bonté naturelle n’existe plus pour moi, et que ce n’est que tout assuré qu’il ne t’arrive rien de fâcheux que je puis être content. Si l’on me fait la question si j’ai bien dormi, je sens qu’avant de répondre j’aurais besoin de recevoir un courrier qui m’assurât que tu as bien reposé. Les maladies, la fureur des hommes ne m’affectent que par l’idée, qu’ils peuvent te frapper, ma bonne amie. Que mon génie, qui m’a toujours garanti au milieu des plus grands dangers, t’environne, te couvre, et je me livre découvert. Ah ! ne sois pas gaie, mais un peu mélancolique, et surtout que ton âme soit exempte de chagrin, comme ton corps de maladie : tu sais ce que dit là-dessus notre bon Ossian. Ecris-moi, ma tendre amie, et bien longuement, et reçois les mille et un baisers de l’amour le plus tendre et le plus vrai. » On voit comme tous les sentiments touchaient aux extrêmes chez cet homme singulier : son amour était aussi fougueux que son génie militaire.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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février 9, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – MADAME DE BEAUHARNAIS

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Le général Bonaparte rendant à Eugène de Beauharnais l’épée de son père (1795)

La génération future ne doit point souffrir des haines et des petites passions de la génération présente.

(Napoléon Bonaparte)

C’est peu après le 13 vendemiaire que le jeune général eut occasion de connaître une femme qui a eu une grande influence sur la destinée de cet homme extraordinaire, Mme veuve de Beauharnais. Voici comment il la connut : Ou venait d’exécuter le désarmement général des sections. Les perquisitions avaient été opérées avec tant de rigueur dans les maisons qu’aucune arme n’y était restée. Un matin on introduisit chez le général Bonaparte un enfant de quinze ans, qui venait réclamer l’épée de son père, général de la République, mort sur l’échafaud le 23 juillet 1794. Cet enfant était Eugène de Beauharnais. Sa naïveté pieuse, son enthousiasme, sa simplicité, touchèrent le général ; il fit rechercher et lui rendit l’arme de son père. A cette vue, l’enfant se mit à pleurer. Bonaparte lui parla avec douceur, et le fils pieux s’en retourna pénétré de la bienveillance qu’on lui avait témoignée ; si bien que Mme veuve de Beauharnais se crut obligée de venir le lendemain lui faire une visite de remerciement. Bonaparte fut frappé de la distinction, de l’élégance des manières de la mère de cet enfant, qu’il avait vu la veille pleurant. Elle avait, à ce que tous ceux qui l’ont connue s’accordent à dire, une physionomie expressive, attrayante, pleine de douceur, et qui était son principal charme. Toujours est-il qu’elle fit une grande impression sur le jeune général, et que cette impression ne resta pas sans conséquences. Nous allons donner ici le portrait de cette femme, dont le nom est resté si profondément gravé dans la mémoire du peuple. Elle était d’une figure angélique, pleine de bonté ; d’une taille moyenne, mais modelée avec une rare perfection, elle montrait dans tous ses mouvements une souplesse, une légèreté incroyables ; sa démarche respirait la majesté ; sa physionomie était expressive, sa douceur charmante. Les yeux, bleu foncé, à demi fermés par de longues paupières légèrement arquées, entourés des plus beaux cils du monde, reflétaient son âme tout entière. Quoique son aspect fût imposant, il semblait que la sévérité lui fût impossible. Elle avait des cheveux longs, blonds, soyeux, le teint châtain clair, la peau éblouissante de finesse et de fraîcheur, un son de voix si ravissant qu’on éprouvait du plaisir à l’entendre ; quand on l’écoutait et qu’on la voyait parler, il fallait faire un effort pour cesser de la regarder. D’une beauté peut-être moins achevée que Mmes Tallien et Récamier, ses amies, elle offrait dans tout l’ensemble plus de charme et plus de séduction. Le lendemain, Bonaparte se présenta à son tour chez Mme de Beauharnais. Une heure après, il ne voyait qu’elle, il l’aimait avec cette ardeur qu’il mettait à tout. Il passa, dès ce moment, toutes ses soirées chez elle, quand elle recevait à Paris, ou à Chaillot, chez Barras, qui, comme on l’a dit, « faisant en grand seigneur les honneurs de la République » recevait la plus brillante compagnie de tout Paris. La figure expressive, et qu’on n’oubliait plus quand on l’avait vue une seule fois, du jeune et frêle général Bonaparte, ce je ne sais quoi de grave, de grand et d’imposant qui était le caractère particulier de sa physionomie d’alors, tout cela frappa, disons le mot, bouleversa Joséphine. Elle ne put dissimuler l’impression que cet homme, singulier, comme elle l’appelle elle-même dans une très intéressante lettre qu’on lira plus loin, avait faite sur elle. Elle en eut le cœur troublé. La bienveillance avec laquelle il avait accueilli le jeune Eugène ; la vivacité de sa conversation, la forme même de ce visage républicain, ferme, sévère, simple et noble tout ensemble ; d’une beauté si particulière qu’aucun artiste n’eût su le modeler sur l’antique mieux que ne l’avait fait la nature ; le feu, l’esprit qu’il apportait dans la conversation, tout cela occupait Mme de Beauharnais, la remplissait d’une admiration et d’un sentiment vague et mal défini qu’elle n’eût jamais nommé d’elle-même de son vrai nom, si Bonaparte ne l’y eût aidée et en quelque sorte entraînée. C’était bien certainement de l’amour, mais un amour peureux, timide, craintif. Mme de Beauharnais se dissimulait ou voulait étouffer ce sentiment ; elle se trouvait trop peu jeune pour ce jeune homme. Mais ce jeune homme l’avait trop frappée pour qu’elle pût l’oublier. Dès le premier jour où elle l’eut vu, elle en parla avec une telle chaleur, une si grande vivacité d’expressions, que le trouble de cœur que Bonaparte avait produit en elle se montra dans ses discours ; il ne put échapper aux yeux clairvoyants de Mme Tallien, qui l’en plaisantait gaiement ; l’idée d’un mariage vint d’elle-même : on en parla d’abord de part et d’autre en se jouant ; puis l’idée mûrit et se réalisa. Barras n’avait pas été des derniers à lire dans les yeux de son protégé le secret de cet amour ; mais après que Bonaparte lui-même ; qui d’abord l’avait tenu sévèrement renfermé dans son cœur, l’en eut laissé échapper. L’idée de ce mariage ne paraît avoir pris de la consistance que dans les derniers mois de 1795 lorsque déjà Barras songeait à faire donner à Bonaparte le commandement en chef de l’armée d’Italie. Bonaparte, commandant en second l’armée de l’intérieur, avait son quartier général rue Neuve-des-Capucines, dans l’hôtel, aujourd’hui démoli. C’est là qu’affluèrent ses anciens amis, et qu’il recevait ses connaissances, mais le matin seulement. Déjà il avait une sorte de cour. Le reste du jour était consacré à expédier les affaires et à pourvoir avec vigilance à la sûreté de Paris, qu’il parcourait souvent avec son état-major ; car tout n’était pas fait : les factions s’agitaient encore, et les ennemis de la République espéraient vaguement que le passage du gouvernement dictatorial et révolutionnaire de la Convention au gouvernement constitutionnel de la République ne s’opérerait pas tranquillement. Bonaparte, dans ces moments difficiles, s’acquitta de ses devoirs avec zèle, et quand, le 4 brumaire an IV (26 octobre 1795), Barras, qui aspirait à être nommé l’un des cinq membres du Directoire exécutif, eut donné à plusieurs reprises sa démission de commandant en chef de l’armée de l’intérieur, que la Convention nationale n’accepta qu’avec peine, à raison des services qu’il avait rendus, un arrêté du comité de Salut public, daté du même jour, nomma le citoyen Bonaparte aux fonctions de général en chef de l’année de l’intérieur, en remplacement du citoyen Barras, dont la démission était enfin acceptée. La correspondance de ces premiers jours a un caractère remarquable. Les billets que s’écrivirent en ce temps le général et Mme de Beauharnais ne portent malheureusement ni date de mois ni date d’année, et il faut un certain effort d’induction pour leur en assigner une approximative. Nous ne parlons que du mois et du jour ; car il n’a nul doute sur l’année : ils sont tous de la fin de 1795, Il avait été évidemment question entre Mme de Beauharnais et Barras d’un grand poste pour le général Bonaparte, plus spécialement du commandement en chef de l’armée d’Italie, où le Directoire avait l’intention de frapper un grand coup contre l’Autriche. Ce ne peut donc être qu’au mois de décembre 1795 ou au mois de janvier 1796 que Joséphine adressa à Bonaparte le billet suivant, daté probablement du 6 brumaire an IV : « Vous ne venez plus voir une amie qui vous aime ; vous l’avez tout à fait délaissée ; vous avez bien tort, car elle vous est tendrement attachée. Venez , demain septidi, déjeuner avec moi ; j’ai besoin de vous voir et de causer avec vous sur vos intérêts. Bonsoir, mon ami, je vous embrasse. Ve BEAUHARNAIS. » En acceptant son invitation, Bonaparte lui envoya, le soir même, le billet suivant : « Je ne conçois pas ce qui a pu donner lieu à votre lettre. Je vous prie de me faire le plaisir de croire que personne ne désire autant votre amitié que moi et n’est plus prêt que moi à faire quelque chose qui puisse le prouver. Si mes occupations me l’avaient permis, je serais venu moi-même porter ma lettre. BUONAPARTE: » Ce billet, griffonné comme à l’ordinaire par Bonaparte, portait pour date 28 ; vendredi. Dans sa précipitation, il l’avait daté en vieux style, et non 28 vendem…. ; c’est-à-dire vendémiaire , comme on serait porté d’abord à lire, mais 28 vendre… Or le 28 octobre 1795, qui était un vendredi, correspond précisément à « ce 6 brumaire » que nous avons assigné pour date au billet de Mme Ve Beauharnais. Cependant, le Directoire n’était pas encore nommé, et la Convention procéda au choix des cinq citoyens pris dans son sein qui devaient le composer. Ces cinq hommes étaient assurément de sincères républicains ; mais Bonaparte et les tètes politiques du temps n’augurèrent pas favorablement du personnel du Directoire. La Révellière était un honnête homme, mais il avait peu de portée dans les idées. Barras, malgré les services réels qu’il avait rendus constamment à la cause républicaine, avait les mœurs d’un grand seigneur de l’ancien régime; Rewbell et Letourneur n’avaient montré à la Convention qu’un zèle peu éclairé. Carnot seul avait déployé une grande capacité dans les affaires de la guerre et dans l’organisation des quatorze armées de la République aux époques les plus difficiles ; il avait été, comme on l’a dit, l’organisateur de la victoire ; savant de premier ordre, citoyen intègre, il était investi de la confiance générale à cause de sa probité et de ses mœurs austères ; mais ce n’était point une tête politique. Bonaparte ne fut pas le seul à craindre que le pouvoir qui leur était confié ne manquât entre leurs mains de l’homogénéité de vues et de l’ascendant moral nécessaires en présence des factions mal éteintes et de l’esprit de sourde contre- révolution soigneusement entretenu par les royalistes du dedans et du dehors mais c’était, après tout, un pouvoir de la part duquel la République n’avait pas à craindre de trahison. Aussi Bonaparte résolut-il de le servir de toutes ses facultés. Barras , son ami politique, son protecteur, pour appeler franchement les choses par leur nom, était donc membre du Directoire, et Bonaparte commandant on chef de l’armée de l’intérieur. Toujours préoccupé de l’Italie, il en parlait sans cesse ; là se déployait pour lui le champ de bataille où la République française devait se faire reconnaître du monde, et frapper son premier ennemi. l’Autriche. Le 29 nivôse an IV (10 janvier 1796), il rédigea et signa un projet d’attaque comme il savait les faire, intitulé : Note sur l’armée d’Italie. C’était le troisième travail consacré par lui à cette Italie, vers laquelle tendaient toutes ses aspirations, qu’il avait pour ainsi dire toujours en tête. Il adressa ce projet au général Aubert du Bayet, qui avait été nommé ministre de la guerre le 5 novembre 1795, et qui en garda le portefeuille jusqu’au moment où il passa à l’ambassade de Constantinople, à laquelle il fut envoyé en vue, précisément, d’après les plans de Bonaparte, de favoriser ainsi indirectement la campagne d’Italie alors décidée. C’était un homme d’esprit et un loyal officier, qui apprécia ce projet et le recommanda au Directoire. Aussi le lui rappela-t-il avec orgueil dans une lettre de Constantinople, du 14 thermidor an V (1er août 1797) : « Il doit sans doute m’être permis de me glorifier de vos exploits, d’abord comme citoyen français , ensuite comme ministre qui sut vous apprécier, lontemps avant votre gloire, auprès du Directoire exécutif. » On sait que le général Aubert du Bayet trouva, comme on l’avait prévu, le Grand Seigneur très sympathique à la France et très hostile au cabinet de Vienne. Dans l’audience qu’il en obtint, et où il lui présenta une compagnie d’artillerie, alors dénommée volante, le général Aubert du Bayet lui ayant notifié l’avènement du Directoire exécutif : Au moins celui-là n’épousera pas une archiduchesse d’Autriche » s’écria spirituellement le sultan Sélim III, qui avait attribué tous les désastres de Louis XVI à son mariage avec Marie-Antoinette. C’est le 23 février 1796 (4 ventôse an IV), que le général Bonaparte, commandant en chef de l’armée de l’intérieur, fut nommé au commandement en chef de l’armée d’Italie en remplacement du général Schérer. Cette nomination était certainement due, en grande partie du moins, à Barras. Elle entrait ans ses plans politiques, et aussi dans ses plans particuliers, disons-le sans commentaire. Il considérait Bonaparte comme sa créature depuis le 13 vendémiaire ; il avait reconnu sa grande capacité militaire, et il avait confiance dans le succès des entreprises du jeune général. Il comptait se faire un glorieux appui de ses victoires futures pour sa propre gloire, ou au moins pour le maintien de son crédit dans la République. En ce sens, on peut dire que Bonaparte fut son œuvre. Mais tout concourait à lui rendre cette œuvre facile, et, par-dessus tout, le mérite transcendant de l’homme qu’il protégeait. On peut faire honneur à Barras cependant d’avoir su deviner, par ce qu’il avait fait, ce qu’il pourrait faire, et dans le jeune officier général du 13 vendémiaire le général en chef de l’année d’Italie. Toutefois, il n’était pas le seul qui eût démêlé en Bonaparte un homme extraordinaire et le futur conquérant de l’Italie : Carnot avait été pour quelque chose dans sa nomination. Quand le Directoire délibéra pour trouver un successeur à Schérer, qui avait laissé languir l’armée d’Italie dans les Alpes, plusieurs généraux furent proposés : Bonaparte, Bernadotte et Championnet furent seuls mis en balance. Barras, Carnot et La Révellière se prononcèrent sur-le-champ pour Bonaparte ; Letourneur, qui penchait pour Bernadotte, et Rewbell pour Championnet, ne soutinrent leur candidat que faiblement, et se joignirent à leurs collègues après une courte discussion. Ce ne fut même point Barras qui, le premier, proposa Bonaparte pour ce commandement si important, bien qu’il désirât vivement l’en voir investir ; ce fut Carnot. Barras n’ignorait pas l’estime de celui-ci pour les rares qualités militaires de Bonaparte ; il lui laissa le soin de les faire valoir. Lorsque le 18 fructidor eut englobé injustement Carnot parmi les victimes innocentes de cette journée, d’ailleurs nécessaire au salut de la République, Carnot, attribuant sa disgrâce imméritée à la rivalité de Barras, déclara nettement dans sa réponse au rapport de Bailleul, qui l’incriminait, la part qu’il avait prise à la nomination de Bonaparte. « II n’est point vrai, dit-il, dans cet écrit, que ce soit Barras qui ait proposé Bonaparte pour le commandement de l’armée d’Italie ; c’est moi-même. Mais sur cela on a laissé filer le temps pour savoir comment il réussirait ; et ce n’est que parmi ses intimes que Barras se vanta d’avoir été l’auteur de sa proposition au Directoire. Si Bonaparte eût échoué, c’est moi qui étais le coupable : j’avais proposé un jeune homme sans expérience, un intrigant ; j’avais évidemment trahi la patrie ; les autres ne se mêlant point de la guerre, c’était sur moi que devait tomber toute la responsabilité. Bonaparte est triomphant : alors c’est Barras qui l’a fait nommer, c’est à lui qu’on en a l’obligation ; il est son protecteur, son défenseur contre mes attaques ; moi, je suis jaloux de Bonaparte ; je le traverse dans tous ses desseins, je le persécute, je le dénigre, je lui refuse tout secours, je veux évidemment le perdre. Telles sont les ordures dont on remplit dans le temps les journaux vendus à Barras. » Voilà, certes, de curieuses révélations, et elles expliquent cette sorte de respectueuse estime que Napoléon professa toujours pour Carnot, en dépit de l’antipathie que lui inspirait d’ailleurs la sévérité de ses principes, à lui, dont le républicanisme avait fait si complètement naufrage dans la tempête du 18 brumaire. C’est ainsi que Napoléon, qui regrettait qu’une si haute individualité échappât à son action, lui disait un jour : « Monsieur Carnot, tout ce que vous voudrez, quand vous voudrez et comme vous voudrez. » L’honnête et inflexible républicain s’était retiré sous sa tente, et il y resta pendant toute l’épopée impériale. Mais l’admiration, on peut dire l’affection qu’il avait conçue pour le héros de vendémiaire, était encore si vivace en 1814, à l’heure des revers, qu’il n’hésita pas à offrir au vaincu de l’Europe coalisée son bras sexagénaire. Sorti du Directoire par une crise, dans laquelle il eut Barras pour adversaire, Carnot met dans ses récriminations contre Barras beaucoup d’amertume ; mais là n’est pas pour nous l’intérêt du passage que nous venons de rapporter ; il réside en ceci que Carnot fut pour beaucoup dans cette nomination, dont résulta la rapide et magnifique campagne d’Italie, et c’est, comme on le voit par le passage que nous venons de citer, un honneur dont lui-même, à juste titre, ne voulait pas qu’on le dépouillât. La nomination de Bonaparte à ce commandement est du 4 ventôse an IV (23 février 1796) mais, avant qu’elle fût annoncée officiellement, le général, amoureux de Joséphine, avait demandé sa main et l’accablait des plus vives instances pour qu’elle ne s’arrêtât à aucune des considérations qui paraissaient la faire hésiter. Quant à lui, il ne faisait aucun mystère ni de sa passion ni de son désir de se marier avec Mme veuve Beauhurnais ; il en parlait fréquemment à Barras. Un jour que celui-ci tenait entre ses mains le projet de campagne intitulé : Note sur l’armée d’Italie, le directeur dit au général : « Voilà le présage de nombreuses victoires et d’une belle conquête. – Pour moi, répondit Bonaparte, il ne m’en faut qu’une : celle du cœur de la citoyenne Beauharnais. – Vous l’avez faite, général, je le sais, » reprit Barras. Dès ce moment, il fut plus question que jamais du mariage de Bonaparte avec Joséphine, et de traduire en un acte officiel ce qui jusque-là n’avait été que dans les vœux de l’un et de l’autre. On a de ce temps une longue et singulière lettre de Joséphine, sans date, mais probablement de janvier 1796, adressée à une de ses amies, dont on ignore le nom, parce que cette lettre, ayant évidemment été envoyée à la destinataire sous enveloppe, celle-ci s’est perdue. L’autographe seul a échappé ; en voici la copie textuelle. Cette lettre accuse bien des faiblesses et des incertitudes de cœur et d’esprit dans cette douce et excellente femme, qui devait devenir impératrice des Français. L’accent en est triste et touchant, et l’on y sent, au fond, je ne sais quoi de douloureux : Sunt lacrymœ rerum. La préoccupation de l’âge semble surtout la tenir en suspens : « On veut que je me remarie, ma chère amie. Tous mes amis me le conseillent, ma tante me l’ordonne presque, et mes enfant m’en prient. Pourquoi n’êtes-vous pas là pour me donner vos avis dans cette importante circonstance, pour me persuader que je ne puis refuser cette union, qui doit faire cesser la gêne de ma position actuelle? Votre amitié, dont j’ai déjà eu tant à me louer, vous rendrait clairvoyante pour mes intérêts, et je me déciderais sans balancer dès que vous auriez parlé. Vous avez vu chez moi le général Buonaparte. Eh bien, c’est lui qui veut servir de père aux orphelins d’Alexandre de Beauharnais, d’époux à sa veuve ! L’aimez-vous ? allez-vous me demander. Mais… non. – Vous avez donc pour lui de l’éloignement ? – Non ; mais je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplaît, et que les dévots trouvent plus fâcheux que tout en fait de religion. L’amour étant une espèce de culte, il faudrait aussi, avec lui, se trouver toute différente de ce que je suis ; et voilà pourquoi je voudrais vos conseils, qui fixeraient les irrésolutions de mon caractère faible. Prendre un parti a toujours paru fatiguant à ma créole nonchalance, qui trouve infiniment plus commode de suivre la volonté des autres. J’admire le courage du général, l’étendue de ses connaissances en toutes choses, dont il parle également bien, la vivacité de son esprit, qui lui fait comprendre la pensée des autres presque avant qu’elle ait été exprimée ; mais je suis enrayée, je l’avoue, de l’empire qu’il semble vouloir exercer sur tout ce qui l’entoure. Son regard scrutateur a quelque chose de singulier qui ne s’explique pas, mais qui impose même à nos directeurs : jugez s’il doit intimider une femme ! Enfin, ce qui devrait me plaire, la force d’une passion dont il parle avec une énergie qui ne me permet pas de douter de sa sincérité, c’est précisément ce qui arrête le consentement que je suis souvent prête à donner. Ayant passé la première jeunesse, puis-je espérer de conserver longtemps cette tendresse violente, qui, chez le général, ressemble à un accès de délire ? Si, lorsque nous serons unis, il cessait de m’aimer, ne me reprochera-t-il pas ce qu’il aura fait pour moi ? ne regrettera-t-il pas un mariage plus brillant qu’il aurait pu contracter ? Que répondrai-je alors ? que ferai-je ? je pleurerai. – La belle ressource ! vous écriez-vous. – Mon Dieu, je sais que cela ne sert à rien ; mais, dans tous les temps, c’est la seule ressource que j’aie trouvée lorsque l’on blessait mon pauvre cœur, – si aisé à froisser. Ecrivez-moi promptement, et ne craignez pas de me gronder si vous trouvez que j’aie tort. Vous savez que, venant de vous, tout est bien reçu. Barras assure que, si j’épouse le général, il lui fera obtenir le commandement en chef de l’armée d’Italie. Hier Buonaparte, en me parlant de cette faveur qui fait déjà murmurer ses frères d’armes, quoiqu’elle ne soit pas encore accordée : Croient-ils, me disait-il, que j’aie besoin de protection pour parvenir ? Ils seront tous trop heureux, un jour, que je veuille bien leur accorder la mienne. Mon épée est à mon côté, et, avec elle, j’irai loin. Que dites-vous de cette certitude de réussir ? N’est-elle pas une preuve d’une confiance provenant d’un amour-propre excessif ? Un général de brigade protéger les chefs du gouvernement ! Je ne sais, mais quelquefois cette assurance ridicule me gagne au point de me faire croire possible tout ce que cet homme singulier me mettrait dans la tête de faire ; et, avec son imagination, qui peut calculer ce qu’il entreprendrait ? Nous vous regrettons tous ici, et nous ne nous consolons de votre absence prolongée qu’en parlant de vous à tout instant, et en cherchant à vous suivre pas à pas dans le beau pays que vous parcourez. Si j’étais sûre de vous trouver en Italie, je me marierais demain, à condition de suivre le général ; mais nous nous croiserions peut-être en route. Aussi je trouve plus prudent d’attendre votre réponse avant de me déterminer. Hâtez-la, et votre retour encore davantage. Madame Tallien me charge de vous dire qu’elle vous aime tendrement. Elle est toujours belle et bonne, n’employant son immense crédit qu’à obtenir des grâces pour les malheureux qui s’adressent à elle, et ajoutant à ce qu’elle accorde un air de satisfaction qui lui donne l’air d’être l’obligée. Son amitié pour moi est ingénieuse et tendre ; je vous assure que celle que j’éprouve pour elle ressemble à ce que j’ai pour vous : c’est vous donner l’idée de l’affection que je lui porte. Hortense devient de plus en plus aimable ; sa charmante taille se développe, et, si je voulais, j’aurais une belle occasion de faire de fâcheuses réflexions sur ce maudit temps qui n’embellit les uns qu’aux dépens des autres ! Heureusement, j’ai bien autre chose en tête vraiment, et je glisse sur les idées noires pour ne m’occuper que d’un avenir qui promet d’être heureux, puisque nous serons bientôt réunies pour ne plus nous quitter. Sans ce mariage qui me tracasse, je serais fort gaie, en dépit de tout ; mais tant qu’il sera à faire, je me tourmenterai. Je ine suis fait l’habitude de souffrir, et si j’étais destinée à de nouveaux, chagrins, je crois que je les supporterais, pourvu que mes enfants, ma tante et vous me restassiez. Nous sommes convenues de supprimer les fins de lettres : adieu donc, mon amie. » Ce n’est pas souvent que l’histoire est assez heureuse pour mettre la main sur des pièces aussi curieuses, aussi intéressantes ; cette lettre nous fait prendre Bonaparte sur le vif, et aucun historien n’a jamais exprimé d’une façon plus saisissante et plus originale l’influence que cet homme extraordinaire exerçait sur tous ceux qui vivaient autour de lui, sur ses supérieurs comme sur ses égaux et’ ses inférieurs. Pauvre femme, qui trouvait ridicule l’ambition qu’il manifestait de vouloir protéger ses camarades ; si elle avait pu soulever un simple coin du voile qui recouvrait l’avenir, si elle avait pressenti ce que le génie et la fortune réservaient au petit général Bonaparte !…

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Le mariage de Napoléon et Joséphine

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – L’INSURRECTION ROYALISTE DU 13 VENDEMIAIRE AN IV

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Le général Bonaparte brisant l’insurrection royaliste lors du 13 vendemiaire an III

La saignée entre dans les combinaisons de la médecine politique.

(Napoléon Bonaparte)

La Convention nationale, qui, depuis sa réunion (22 septembre 1792), avait gouverné la France dans les circonstances les plus difficiles et les plus critiques avec une indomptable énergie, et maintenu toujours haut et ferme le drapeau de la République, venait d’achever son œuvre et de décréter la constitution de l’an III, qui confiait le pouvoir exécutif à un directoire composé de cinq membres, et l’élaboration des lois deux conseils, le conseil des Cinq-Cents et le conseil des Anciens. Cette constitution venait d’être soumise à l’acceptation du peuple réuni en assemblées primaires, et le 2 vendémiaire an IV (23 septembre 1795), après le recensement général des votes, on avait proclamé dans Paris l’acceptation de la constitution et des lois additionnelles par la majorité des assemblées primaires de la République. Cependant le parti royaliste, qui voyait le régime républicain s’affirmer de plus en plus, s’agitait dans Paris ; il s’était fortifié des mécontents de toutes les couleurs. On déclamait surtout dans les sections contre celle des lois additionnelles qui, pour rendre plus facile le passage du gouvernement conventionnel au gouvernement constitutionnel de la République, établissait que les deux tiers de la législature nouvelle seraient composés des membres sortants de la Convention, et que les assemblées électorales des départements n’auraient en conséquence à nommer, pour la première fois, qu’un tiers seulement de la nouvelle législature. Des orateurs forcenés, cachant leurs projets sous un masque républicain, s’animaient à la lutte. La garde nationale était en partie acquise à ce plan, que la presse royaliste soutenait de ses violences accoutumées : il s’agissait en réalité d’attaquer la Convention et de la dissoudre avant qu’elle eût achevé d’établir un gouvernement républicain régulier. Dans ces sections brillait alors un homme qui, après le 9 thermidor, s’était empressé de publier un journal intitulé le Républicain français, titre à l’abri duquel, comme il s’en est vanté depuis, il travaillait à la ruine de la République ; nous voulons parler de M. Charles de Lacretelle. « Ce titre nous déplaisait un peu, disait-il plus tard avec une franchise presque cynique ; mais, depuis le 10 août, il ne paraissait de journaux qu’avec cet indispensable passeport. » Jouer carrément sa tête, à l’exemple de Camille Desmoulins, ou même comme les rédacteurs des Actes des Apotres, allons donc ! C’est bon pour les hommes honnêtes qui ont la niaiserie de croire que leurs opinions doivent refléter la couleur du drapeau qu’ils arborent. Les royalistes d’alors étaient beaucoup plus habiles : ils minaient en cajolant. Aussi toutes leurs espérances s’étaient-elles réveillées, et ils mettaient tout en œuvre pour discréditer le gouvernement. Un de leurs grands moyens contre-révolutionnaires était à ce moment de présenter comme un acte d’égoïsme, comme un acte d’usurpation la loi organique des deux tiers. Les fondateurs de la République qui ne voulaient pas abandonner celle-ci aux mains des royalistes étaient honnis, et, comme on se croyait maître du mouvement contre-révolutionnaire, on était devenu insolent. Les royalistes relevaient partout la tête. Ah ! nous avons le droit de pétition, se disaient-ils, usons-en, abusons-en contre cette loi qui nous gêne ; que nous importe qu’elle ait reçu la sanction régulière de la majorité du peuple français ? L’instigateur, le promoteur ardent de ce dernier moyen de frapper l’esprit public, M. Charles de Lacretelle, fut chargé de présenter une de ces pétitions à la barre de la Convention, comme c’était l’usage alors ; ce n’était pas une pétition, mais une sorte d’injonction impérieuse, une audacieuse menace. Une insurrection armée des sections de Paris, où les royalistes avaient pris le dessus par leurs sourdes et habiles menées, se cachait au fond de ces incroyables paroles, qu’une assemblée souveraine ne pouvait, ne devait pas souffrir ; la Convention n’avait plus qu’à pourvoir à sa défense. Il fallait d’abord dissoudre les sections rebelles à une loi organique qui avait reçu la sanction du peuple tout entier. Le 2 vendémiaire (24 septembre), les sections, menées, surmenées par des orateurs véhéments entre lesquels se faisaient surtout remarquer, par la violence de leur langage, Charles de Lacretelle et La Harpe, nommèrent des députés pour former une assemblée centrale de résistance aux décrets, et cela au mépris de l’acceptation de la constitution et des lois organiques par les assemblées primaires ; cette assemblée se réunit à l’Odéon. La Convention, menacée, rendit, le 3 vendémiaire (25 septembre), un décret portant que les citoyens de Paris étaient garants envers la nation de l’inviolabilité de la représentation nationale, et ordonnant que, en cas d’attentat sur elle, le nouveau Corps législatif et le Directoire exécutif se réuniraient à Châlons-sur-Marne, où ils rappelleraient pour leur défense et leur sauvegarde les armées de la République, décret inséré au Moniteur du 7 vendémiaire an IV (29 septembre 1795). En même temps, la Convention déclara illégale et inconstitutionnelle l’assemblée de l’Odéon, et ordonna à son comité de sûreté générale de la dissoudre par la force. Le 10 vendémiaire, la force armée se portà à l’Odéon et exécuta cet ordre ; il ne lui fut opposé, aucune résistance ; mais la réaction, qui avait préparé de longue main une insurrection, ne se tint pas pour battue. L’ordre qui avait fait fermer l’Odéon devint le sujet des discours indignés de MM. La Harpe et Lacretelle, surtout dans la section Lepelletier, qui tenait ses séances au couvent des Filles-Saint-Thomas, qu’elle avait transformé eu une sorte de forteresse. Dans la séance du 2 vendémiaire, Daunou lut un rapport sur l’état des choses, et signala l’attitude insurrectionnelle des sections en général ; il terminait ainsi : « Représentants du peuple, cette République, que les factieux menacent dans son berceau, votre premier devoir est de la défendre. Tous ses ennemis se liguent contre elle ; appelez à son secours tous ses amis. Le génie des dissensions civiles essaye de verser au milieu du peuple tous ses poisons… Représentants, ils se rassemblent, les ennemis de la liberté ; assemblons le bataillon Sacré. Les royalistes aiguisent leurs poignards ; que les républicains préparent leurs boucliers. Laissons aux malveillants l’affreuse initiative de la guerre civile ; mais s’ils osent ce qu’on dit qu’ils méditent ; si, continuant de résister à vos lois, ils ont l’audace d’appuyer de leurs armes des rassemblements séditieux, eh bien, donnez le signal de la résistance à la rébellion ! Qu’alors les sections fidèles viennent se ranger autour de vous ; que, du sein même des sections révoltées, la foule des bons citoyens accoure. Patriotes de 1789, hommes du 14 juillet, vainqueurs du 10 août, victimes du 31 mai, libérateurs du 9 thermidor, venez, placez-vous dans les rangs des vainqueurs de Fleurus, de ces soldats de la patrie, qui n’inspirent d’alarmes qu’aux soldats de l’Autriche et de l’Angleterre ; républicains innombrables, venez tous ; formez la légion toujours invincible ; et puisque les amis des rois l’exigent, donnez-leur encore le spectacle d’un triomphe. » C’est à la suite de ce chaleureux discours que la Convention prit les mesures vigoureuses qui seules pouvaient assurer son salut. La section Lepelletier, dont le chef-lieu, comme nous venons de le dire, était au couvent des Filles-Saint-Thomas, et où Lacretelle et La Harpe continuaient à pérorer contre la Convention, était la plus animée, et appelait les citoyens aux armes. Un décret de la Convention ordonna que le lieu de ses séances fût fermé, l’assemblée dissoute et la section désarmée. Le 12 vendémiaire (4 octobre), vers les huit heures du soir, le général Menou, commandant, en chef l’armée de l’intérieur, accompagné des représentants du peuple Delmas, La Porte, Letourneur de la Manche, et de la 17e division militaire, se rendit avec un corps nombreux de troupes, composé d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie, au lieu des séances de la section Lepelletier pour y faire exécuter le décret de la Convention. Cette petite armée était entassée dans la rue Vivienne, à l’extrémité de laquelle se trouvait le couvent des Filles-Saint-Thomas, sur l’emplacement même où s’élève aujourd’hui la Bourse. Les sectionnaires occupaient les fenêtres des maisons de cette rue. Plusieurs de leurs bataillons se formèrent dans la cour du couvent, et la force militaire que commandait le général Menou se trouva compromise. Le comité de la section s’était déclaré représentant du peuple souverain dans l’exercice de ses fonctions ; il refusa d’obéir aux ordres de la Convention, et, après une heure d’inutiles pourparlers, le général Menou et les commissaires de la Convention se retirèrent par une espèce de capitulation sans avoir désarmé ni dissous ce rassemblement, que la faiblesse de Menou enhardit. Demeurée en quelque sorte victorieuse, la section se constitua en permanence, envoya des députés aux autres sections qu’elle savait disposées à la résistance, établit un comité insurrectionnel, et arrêta ; dans la nuit du 12 au 13 vendémiaire, l’organisation d’un mouvement qui, dans ses prévisions, allait devenir fatal à la Convention, car c’était là son but principal. Le général Bonaparte, encore employé au comité topographique, était, ce soir-là, au théâtre Feydeau avec un de ses amis, M. Ozun, patriote, qui fut depuis élu membre du conseil des Cinq-Cents, et nommé préfet de l’Ain sous le Consulat. Au premier bruit qui se répandit dans la salle d’une lutte engagée entre les troupes de la Convention et les sectionnaires, il sortit du théâtre avec son ami, et fut témoin du singulier traité verbal que le général Menou venait de conclure avec un certain Charles Delalot, stipulant au nom des rebelles. Il se dirigea en toute hâte vers la Convention, par pure curiosité, pour juger de l’effet que produirait sur elle la nouvelle de cet armistice ridicule. Il la trouva en permanence, agitée, délibérant en tumulte, mais énergique et fière. Il sentit que c’était encore la représentation d’un grand peuple. Diverses mesures furent proposées, mais on alla au plus pressé, et on ordonna l’arrestation et la mise en jugement du général Menou. Bonaparte était loin de se douter que ce serait lui qui le remplacerait le lendemain, et assurerait le triomphe de la grande Assemblée nationale. Dans une crise aussi violente, les comités de Salut public et de sûreté générale voulurent concentrer davantage le pouvoir exécutif, et ils le déléguèrent à une commission de cinq membres, composée de Barras, Colombel, Daunou, Letourneur et Merlin de Douai. Toute la nuit, l’Assemblée resta en permanence, et, le 13 vendémiaire, date à jamais mémorable, à quatre heures et demie du matin, sur la proposition de Merlin de Douai, l’Assemblée déféra au général de brigade Barras, représentant du peuple et membre de la commission executive des Cinq, les fonctions de commandant eu chef de la force armée de Paris et de l’intérieur. Barras accepta; Delmas, La Porte et Goupilleau de Fontenay lui furent adjoints. A peine nommé, Barras comprit l’immense responsabilité qui pesait sur lui ; de son énergie allaient dépendre le salut de la Convention et le sort du gouvernement régulier de la République, qu’elle avait le devoir d’établir. Quoi qu’on puisse penser de Barras, ce n’était ni un royaliste ni un traître. Il sentait tout l’embarras de la situation, et se montrait inquiet. Carnot, qu’il consulta, lui dit : « Je te conseille de t’adjoindre un bon général qui agira pendant que tu donneras des ordres. – Lequel ? – II y en a trente là. -Nommes-en un. Brune, Verdier, Bonaparte. – Ah ! celui-ci, je le connais, il a pris Toulon. – Qui sait, répliqua Carnot, s’il n’est pas destiné à prendre le couvent des Filles-Saint-Thomas ? » La gaieté de Carnot devint communicative. Barras s’engoue tout à coup du général Bonaparte, et, sur cette indication vague, il l’envoie chercher. Bonaparte était resté toute la nuit au bureau topographique du comité de Salut public, auquel il était attaché. On n’eut pas de peine à le trouver. Arrivé dans la salle de la commission executive. Barras le prend par le bras, l’attire vers un coin de la salle et lui demande s’il veut accepter le commandement en second sous lui. Bonaparte, confondu de la proposition, paraît hésitant ; il demande à tenir conseil avec lui-même. Barras lui donne trois minutes. Bonaparte, debout et immobile, à deux pas de Barras, pèse à la hâte les chances de succès et de malheur ; sa fibre révolutionnaire s’émeut ; il voit la République sacrifiée si les sections l’emportent, tous les fruits de la Révolution perdus, le triomphe des étrangers, l’abaissement humiliant de la patrie ; il n’hésite plus. Il revient vivement à Barras, et lui dit avec sa résolution accoutumée : « Soit, j’accepte ; mais je vous préviens que si je tire l’épée, elle ne rentrera dans le fourreau que quand l’ordre sera rétabli, coûte que coûte. – C’est ainsi que je l’entends moi-même, lui dit Barras ; c’est donc chose décidée. » Il était cinq heures et demie du matin. « Oui, reprit Bonaparte, ne perdons pas de temps ; les minutes en ce moment sont des heures. L’activité seule peut nous rendre l’influence morale qu’un premier échec nous a fait perdre. » Barras, dès que Bonaparte lui eut parlé ainsi, poussa un long soupir d’allégement, et, sous prétexte qu’il avait en lui une confiance absolue, il se hâta de se mettre à l’écart en l’investissant des pouvoirs les plus illimités, et lui dit : « Maintenant vous voilà au fait autant que moi, et la bride sur le cou; chargez-vous de la partie militaire, je prends l’action civile sur mon compte ; mais, parbleu ! ne vous avisez pas de recourir à moi, j’aurai assez d’affaires de mon côté. » II présenta alors à la commission des Cinq un jeune homme à la figure pâle et maigre, à l’attitude modeste, presque embarrassée, mais « à l’œil étincelant d’expression, d’audace, d’intelligence et de génie, et qui devait s’appeler un jour l’empereur Napoléon. Le premier soin du jeune général fut d’aller voir Menou, qui, arrêté, n’avait pas été encore transféré à la prison militaire, et qui était retenu dans une des salles du comité de Salut public. En l’abordant, Bonaparte lui dit : « C’est moi, général ; c’est Bonaparte qui vient causer avec vous. Nous nous connaissons peu, cependant assez pour savoir réciproquement qui nous sommes. » Le général Menou lui demanda s’il était aussi prisonnier. « Quant à moi, ajouta-t-il sans attendre la réponse, je suis un nouvel exemple de la justice des républiques ; je suis puni pour n’avoir pas voulu verser le sang de mes concitoyens. » Bonaparte lui répondit froidement, mais sans sécheresse : « Vous avez eu tort, général, et grand tort dans cette circonstance ; il y a des moments où il y a plus que de la faiblesse à ne pas frapper ; les ménagements ne valent plus rien là où la révolte contre la loi est flagrante. » Le général Menou, piqué de cette admonition et plus frappé de la différence de l’âge que de l’espèce d’identité qu’il y avait entre lui et Bonaparte, lui répondit assez brusquement : « Je ne veux pas recommencer Santerre ou Henriot. Au reste, général, que le tribunal qui doit me juger et me condamner soit prêt, me voilà à vos ordres, vous pouvez me conduire. » L’esprit droit, ami de l’ordre, du général Bonaparte se révèle ici tout entier, et ses sentiments sont d’autant moins suspects que l’obéissance ne se pratiquait pas encore à son profit. Républicain encore sincère, il avait raison d’être sans ménagements pour ces rebelles qui, obéissant à d’aveugles passions, à des intérêts qui n’étaient pas même les leurs, ne représentaient en définitive que la nuance des émigrés, haletants d’impatience, de colère et de haine aux portes de la France, et n’attendait que l’occasion d’y rentrer pour y exercer d’implacables vengeances. Cependant, blessé d’avoir été pris pour ce qu’il n’était pas, il désabusa bien vite Menou, lui expliqua l’objet de sa visite, et en obtint des renseignements qui faisaient honneur à la franchise du pauvre Menou, mais dont l’insuffisance révélait aussi la profonde incapacité. Bonaparte, investi nominalement du commandement en second, mais en fait du commandement en chef, avec carte blanche, de l’armés de Paris, prit, le 13 vendémiaire, à six heures du matin, ses dispositions d’àttaque contre les sectionnaires. Il appela à le seconder les meilleurs officiers généraux de la République alors à Paris, Verdier, Mont-choisy, Brune, Berruyer, Vachot, Duvigier, et jusqu’à son ancien général en chef Carteaux, qui jouissait d’une certaine popularité dans la démocratie parisienne, et qui tous, sous ses ordres, firent leur devoir. Ses dispositions militaires furent savamment combinées pour le succès de la journée, et il n’oublia rien de ce qui pouvait l’assurer. Donnant déjà un exemple de cette prévoyance qui n’a jamais eu d’égale, il faisait distribuer huit cents fusils aux membres de la Convention, dont il comptait faire un corps de réserve, et il établit une ambulance sous les galeries du palais, du côté du jardin. L’artillerie de position était au camp des Sablons. Il n’y avait aux Feuillants que quelques pièces de 4, sans canonniers. Les magasins de vivres étaient disséminés dans Paris. La section du Théâtre-Français, dirigée par des royalistes, qui depuis s’en sont fait honneur tout haut, avait des avant-postes jus-qu’au Pont-Neuf, qu’elle avait barricadé. Cependant il arrivait de tous côtés des rapports faisant connaître que les sections se réunissaient en armes et formaient leurs colonnes ; le général Bonaparte disposa des troupes pour défendre la Convention, et distribua autour d’elle les moyens de défense. Il plaça des canons aux Feuillants pour battre la rue Saint-Honoré ; il mit des pièces de 8 à tous les débouchés, et, en cas de malheur, il plaça des pièces de réserve pour exécuter uu feu de flanc sur la colonne qui aurait forcé un passage ; il laissa dans le Carrousel trois obusiers pour foudroyer les maisons dont les rebelles s’étaient emparés et d’où l’on tirait sur la Convention. Le signal de l’attaque partit de la rive droite ; il était près de cinq heures. Le général Danican, qui commandait les sections du côté de la rue Saint-Honoré, envoya un parlementaire rue du Dauphin, où se tenaient Bonaparte et son état-major, avec ordre de déclarer une dernière fois à la Convention les volontés des sectionnaires. Bonaparte fit conduire le parlementaire à la Convention, et, comme le temps se passait, Danican crut que son parlementaire avait été retenu ; il ordonna alors la première décharge. C’est ce qu’attendait Bonaparte pour agir, car il ne voulait pas qu’il fût dit que le premier coup de fusil avait été tiré par ceux qui défendaient, l’ordre et la liberté. L’engagement le plus meurtrier eut lieu à Saint-Roch ; les sectionnaires y perdirent environ cent hommes, qui tombèrent sous la mitraille dont les cribla Bonaparte. Le reste s’enfuit alors en désordre. Quant à la colonne de la rive gauche, qui s’avançait pour déboucher sur le quai Voltaire, prise de front et de flanc par les batteries qu’avait établies Bonaparte, elle fut écrasée en un instant. Pendant deux heures encore le général de la Convention fit tirer le canon du côté du Pont-Neuf, mais à poudre seulement et pour effrayer les sections, qui ne songeaient plus à la résistance. Sa rapidité d’action et son énergie venaient de sauver cette constitution, qu’il devait renverser lui-même quatre années plus tard. « Parmi les morts, dit le premier rapport de Bonaparte, on reconnut partout des émigrés, des propriétaires et des nobles ; parmi ceux qui furent faits prisonniers, on trouva que la plupart étaient des chouans de Charrette. » La Convention, dans la plénitude de son triomphe, tint une séance en quelque sorte solennelle, comme pour célébrer sa victoire, le 18 vendémiaire an IV (10 octobre 1795). « N’oubliez pas, dit à la tribune le représentant Fréron, n’oubliez pas que le général d’artillerie Buonaparte, nommé dans la nuit du 12 vendémiaire (4 octobre), pour remplacer Menou, et qui n’a eu que la matinée du 13 pour faire les dispositions savantes dont vous avez vu les heureux effets, avait été retiré de son arme pour le faire entrer dans l’infanterie. Fondateurs de la République, tarderez-vous plus longtemps à réparer les torts qu’en votre nom on fait essuyer à un grand nombre de ses défenseurs ? » Dans cette même séance du 18 vendémiaire an IV, Barras, prenant la parole, dit : « J’appellerai l’attention de la Convention nationale sur le général Buona-Parte (son nom est ainsi orthographié dans le Moniteur et dans l’Almanach national). C’est à lui, c’est à ses dispositions savantes et promptes qu’on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait distribué des postes avec beaucoup d’habileté. Je demande que la Convention confirme la nomination de Buona-Parte à la place de général en second de l’armée de l’intérieur. » Cette proposition fut immédiatement décrétée sans discussion et comme acclamée. Les suites du 13 vendémaire, du reste, n’eurent rien de terrible. Il n’y avait eu qu’environ deux cents tués ou blessés du côté des sectionnaires, mais il n’y en avait eu guère moins du côté des troupes conventionnelles. C’est rue Saint-Honoré, aux portes de Saint-Roch, qu’on recueillit la plupart des uns et des autres après la canonnade et la vive fusillade ordonnées par Bonaparte, qui rompit par là toute résistance, abrégea la lutte, et en rendit les conséquences moins désastreuses. Pendant que les sectionnaires canonnés s’enfuyaient de toutes parts, les blessés qu’ils avaient laissés, surtout sur les marches de Saint-Roch et dans les rues adjacentes, étaient apportés dans la salle des séances de la Convention et dans les pièces contiguës, où ils étaient pansés par des femmes, au milieu des fusils, des gibernes et des cartouches que le général Bonaparte y avait fait apporter ; car il avait résolu de vaincre à tout prix, même s’il avait d’abord subi un échec. Après la victoire, bien qu’on eût institué des commissions militaires pour juger ceux qui avaient pris part à la révolte, on alla jusqu’à faciliter l’évasion des personnages les plus compromis ; ils furent seulement poursuivis par contumace ; et, ainsi que le dit, dans son Histoire du XVIIIe siècle, Charles de Lacretelle, un des plus fougueux parmi ceux qui avaient espéré taire triompher en ce jour la cause de la royauté ; « Au bout de vingt jours, plusieurs hommes d’un nom célèbre, et qui venaient d’être condamnés à mort, rentrèrent dans Paris et s’y montrèrent ouvertement ; » à plus forte raison épargna-t-on ceux qui, comme le général Menou, n’avaient favorisé la révolte des sections que par faiblesse ou incapacité. Celui-ci, mis en jugement le 30 vendémiaire (22 octobre), fut acquitté le 11 brumaire (2 novembre) par le conseil de guerre, que présidait le général Loyson, sur les démarches déjà influentes du général Bonaparte, lequel disait hautement que si le général Menou méritait la mort pour avoir parlementé avec la section Lepelletier, les représentants qui raccompagnaient la méritaient aussi. Les autres furent définitivement couverts, quelques mois après, par une amnistie générale, amnistie que sollicita Daunou au conseil des Cinq-Cents. Les historiens de la Révolution n’ont pas assez insisté sur la conspiration royaliste déjouée par le 13 vendémiaire, conspiration qui comptait des agents au sein de la Convention même. De ce nombre étaient certainement Rovère, Saladin, Aubry. Les deux premiers, traîtres avérés, compromis par une correspondance lue à la Convention par Louvet, furent arrêtés. Aubry fut oublié. A leur grande satisfaction, une disette qui survint dans l’intervalle où le général Bonaparte commanda en second l’armée de l’intérieur (du 5 au 26 octobre 1795), vint mettre le comble à leurs espérances, en paraissant devoir servir les arrière-pensées qu’ils nourrissaient encore. Des attroupements populaires, comme il arrive naturellement quand le pain manque, avaient lieu à la porte des boulangers. La contre-révolution tirait parti de tout contre les conventionnels : ils étaient cause de la disette ; c’était l’armée, c’étaient les gouvernants qui absorbaient tout. Un jour où les boulangers avaient manqué de farine pour une fabrication suffisante de pain, un attroupement considérable se porta au-devant du général Bonaparte, qui passait par hasard avec une partie de son état-major. Des hommes, des femmes surtout, criant à tue-tête, l’entourèrent, demandant du pain à grands cris. Les femmes se faisaient remarquer par leur exaspération. Le rassemblement ne tarda pas à devenir menaçant. On ne pouvait user du sabre contre ce genre d’adversaires ; heureusement, un incident, ou plutôt un mot de Bonaparte le tira d’affaire, lui et son état-major. Une femme, monstrueusement grosse et grasse, vociférait avec violence, criant plus haut que les autres, gesticulant comme une énergumène. Elle apostropha directement le groupe d’officiers qui accompagnait Bonaparte. « Tout ce tas à d’épauletiers, disait-elle, se moque indéfiniment de nous ; pourvu qu’ils mangent et qu’ils s’engraissent bien, il leur est fort égal que le pauvre peuple meure de faim. » Sur quoi Bonaparte l’interpellant : « La bonne, regardez-moi bien, lui dit-il ; lequel est le plus gras de nous deux ? » On sait à quel point le général était maigre alors lui-même disait plus tard : « Je ressemblais à un véritable parchemin. » Ce mot égaya la foule, et l’attroupement se dispersa sur-le-champ : on avait ri, on était désarmé. Un fait plus important dans la vie de Bonaparte devait marquer les premiers jours de son commandement en second de l’armée de l’intérieur.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE JEUNE STRATEGE DU COMITE TOPOGRAPHIQUE

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Napoléon Bonaparte général de la république française

Quand je fais un plan militaire, je suis dans une agitation tout à fait pénible. cela ne m’empêche pas de paraître fort serein devant les personnes qui m’entourent. Je suis comme un fille qui accouche, et quand ma résolution est prise, tout est oublié.

(Napoléon Bonaparte)

Alarmé des mauvaises nouvelles qui, chaque jour, arrivaient de l’armée d’Italie, et ayant connaissance du mémoire que Bonaparte, après l’affaire de Cairo, avait envoyé au comité, il convoqua les divers représentants qui avaient été délégués à Nice. Tous lui désignèrent Bonaparte comme l’homme qui connaissait le mieux les positions de cette armée, et le plus capable d’indiquer le parti à prendre. Sur leur avis, qui était aussi celui de Doulcet, et qu’il n’avait demandé que pour ne pas imiter Aubry, qui ne consultait personne, Bonaparte fut requis de se rendre au comité. Il y eut d’abord plusieurs conférences avec Sieyès, Letourneur, Jean Debry et Doulcet, qu’il étonna, comme toujours, par la précision de ses aperçus ; et, au commencement de septembre, Doulcet l’attacha au comité topographique, où se décidaient les plans de campagne et les mouvements des armées. C’est dans ces fonctions que Bonaparte, au nom du comité de Salut public, rédigea successivement pour les généraux Kellermann et Schérer qui ne les comprirent pas, des projets et des instructions qu’un an après l’auteur devait être appelé a réaliser lui-même, et avec le plus grand éclat, dans la haute Italie. Ce plan se trouve développé dans une série de pièces conservées aux archives militaires de la France ; elles sont écrites entièrement de la belle main de Junot, corrigées de la griffe de Bonaparte. Ces pièces, au nombre de six, sont renfermées dans une chemise sous le titre général : Instructions et projets pour l’armée d’Italie. En voici quelques fragments. La première est intitulée : Mémoire militaire sur l’armée d’Italie. Sa longueur ne saurait nous empêcher de la donner en entier, car ce n’est pas l’oeuvre seulement d’un militaire qui sait tracer habilement un plan de campagne, c’est l’œuvre aussi d’un profond politique. On y remarque surtout que Bonaparte préconise le principe, trop négligé de nos jours, que la guerre doit nourrir la guerre. Il ne faut pas oublier la date de ce Mémoire, qui a dû être écrit en août 1795.  « L’armée des Alpes et d’Italie occupe la crête supérieure des Alpes et quelques positions de l’Apennin. Elle couvrait (naguère quand il était à l’armée d’Italie, après l’affaire de Cairo) le département du Mont-Blanc, le comté de Nice, Oneille, Loano, Vado. Par le moyen des batteries de côtes que l’on avait établies dans ces divers postes, le cabotage entre Marseille, Nice et Gènes, s’opérait à la vue de l’escadre anglaise, sans qu’elle pût s’y opposer. L’ennemi s’est emparé de Vado. L’escadre anglaise mouille dans cette superbe rade. Les Austro-Sardes ont armé un grand nombre de corsaires. Toute communication avec Gènes se trouve interceptée. Le commerce, qui renaissait, à Marseille, est suspendu. L’année d’Italie, notre flotte, l’arsenal de Toulon, la ville de Marseille ne peuvent plus tirer leurs subsistances que de l’intérieur de la France. Cependant, l’armée ennemie étant considérablement augmentée, nous sommes obligés de lui opposer des forces égales. Nous allons donc avoir une armée nombreuse dans la partie de la France la moins abondante en blé, et qui, dans les meilleures années, en récolte à peine pour trois mois. II est donc indispensable, pour rétablir le cabotage et assurer les subsistances du Midi, de Toulon et de l’armée, de reprendre la position de Vado. Puisque la possession des mers est momentanément asservie, il appartient à nos armées de terre de suppléer à l’insuffisance de notre marine. Depuis le Saint-Bernard à Vado, les Alpes, que notre armée occupe, forment une circonference de 95 lieues. On ne pourrait donc faire circuler nos troupes de la gauche à la droite en moins de deux ou trois décades, tandis que l’ennemi tient le diamètre, et qu’il communique en trois ou quatre jours. Cette seule circonstance topographique rend toute défense désavantageuse, plus meurtrière pour notre armée, plus destructive pour nos charrois et plus onéreuse au trésor public que la campagne la plus active. Si la paix avec les cercles de l’Empire se conclut, l’empereur n’aura plus que le Brisgaw et ses Etats d’Italie à gauche ; il est à croire que l’Italie sera le théâtre des événements les plus importants. Nous éprouverions alors tous les inconvénients de notre position. Nous devons donc, même sous le point de vue de la conservation de Vado, porter ailleurs le théâtre de la guerre. Dans la position de l’Europe, le roi de Sardaigne doit désirer la paix. Il faut, par des opérations offensives : 1°) Porter la guerre  dans ses Etats, lui faire entrevoir la possibilité d’inquiéter même sa capitale, et le décider promptement à la paix. 2°) Obliger les Autrichiens  à quitter une partie des positions où ils maîtrisent le roi de Sardaigne, et se mettre dans une position où l’on puisse protéger le Piémont et entreprendre des opérations ultérieures. On obtiendra ce double avantage en s’emparant de la forteresse de Ceva, en y rassemblant la plus grande partie de l’armée à mesure que les neiges obstrueront les cols des Alpes, en mettant à contribution toutes les petites villes voisines, et en menaçant de là Turin et la Lombardie. Par les attaques que les Autrichiens ont entreprises sur la droite de l’armée, il ne nous reste aucun doute que leur intention ne soit de porter le théâtre de la guerre sur la rivière de Gênes, et de menacer le département des Alpes-Maritimes de ce côté-là ; nous serions alors obligés de maintenir une armée nombreuse en campagne, c’est-à-dire à force de numéraire ; ce qui la rendrait extrémement onéreuse à nos finances. Nous devons, au contraire, dans la direction de nos armées, être conduits par le principe que la guerre doit nourrir la guerre. II est donc indispensable de reprendre promptement Vado, de changer le théâtre de la guerre, de pénétrer en Piémont, de profiter du reste de la belle saison pour s’y procurer un point d’appui où l’on puisse réunir nos armées, menacer de partager le Piémont et, dès lors, décider promptement le roi de Sardaigne à la paix, en lui offrant les conditions pour la conclure. Les Alpes, depuis le mont Saint-Bernard, le mont Cenis, le mont Viso, vont toujours en s’abaissant jusqu’à Ponte-Divano, en sorte que le Col de Tende est le plus facile et le moins élevé. L’Apennin, qui commence à Ponte-Divano, et qui est moins élevé, s’abaisse plus sensiblement vers Vado, Altare, Carcare, et par delà, pour s’élever, de sorte que plus on s’enfonce dans l’Italie, plus on gagne les hauteurs. Les vallées des Alpes sont toutes dans le sens de la frontière, de sorte qu’on ne peut pénétrer en Piémont qu’en s’élevant considérablernent. L’Apennin a ses vallées plus régulièrement placées, de sorte qu’on les passe sans être obligé de s’élever, et en suivant les ouvertures qui s’y rencontrent. Dans la saison actuelle, il serait imprudent d’essayer d’entreprendre rien de considérable par les Alpes ; mais on a tout le temps de pénétrer par l’Apennin, c’est-à-dire par la droite de l’armée d’Italie. De Vado à Ceva, première place frontière de Sardaigne sur le Tanaro, il y a 8 lieues, sans jamais s’élever de plus de 2 à 300 toises au-dessus du niveau de la mer. Ce ne sont donc pas proprement des montagnes, mais des monticules couverts de terre végétale, d’arbres fruitiers et de vignes. Les neiges n’y encombrent jamais les passages ; les hauteurs en sont couvertes pendant l’hiver ; mais sans qu’ily en ait même une grande quantité. Dès le moment que les renforts de l’armée des Pyrénées seront arrivés, il sera facile de reprendre les opérations de Saint-Bernard et de San-Giovante. Dès le moment que l’on se sera emparé de Vado, les Autrichiens se porteront de préférence sur les points qui détendent la Lombardie. Les Piémontais défendront l’issue du Piémont. On détaillera, dans les instructions qui seront données, les moyens d’accélérer cette séparation. Pendant le siège de Ceva, les Piémontais pourraient prendre des positions très approchées de celles des Autrichiens, pour, de concert, inquiéter les mouvements du siège. Pour les en éloigner, l’armée des Alpes se réunira dans la vallée de la Sture, à la gauche de l’armée d’Italie, et investira Démont, en s’emparant de la hauteur de la Valoria. On fera toutes ces démonstrations, qui pourront persuader à l’ennemi que l’on veut véritablement faire le siège de Démont ; par ce moyen, il sera obligé de prendre des positions intermédiaires, afin de surveiller également les deux sièges. L’opération sur Démont est préférable à toute autre, parce que c’est celle où nous pourrons réunir le plus de troupes, puisque toute la gauche de l’armée d’Italie s y trouvera naturellement employée ; elle inquiétera d’ailleurs davantage l’ennemi, parce que le succès se lie à celui de Ceva et serait d’autant plus funeste au Piémont. Nos armées, en Italie, ont toutes péri par les maladies pestilentielles produites par la canicule ; le vrai moment d’y faire la guerre et de porter de grands coups, une fois introduits dans la plaine, c’est d’agir depuis le mois de février jusqu’en juillet. Si alors le roi de Sardaigne n’a pas conclu la paix, nous pourrons continuer nos succès en Piémont et assiéger Turin. Si, comme il est probable, la paix est faite, nous pourrons, avant qu’elle soit publiée d’intelligence avec le Piémont, de Ceva nous assurer d’Alexandrie, et marcher en Lombardie conquérir les indemnités que nous donnerions au roi de Sardaigne pour Nice et la Savoie. Le théâtre de la guerre serait alors dans un pays abondant, semé de grandes villes, offrant partout de grandes ressources pour nos charrois, pour remonter notre cavalerie et habiller nos troupes. Si la campagne de février est heureuse, nous nous trouverons, aux premiers jours du printemps, maîtres de Mantoue, prêts  à nous emparer des gorges de Trente et à porter la guerre, de concert avec l’armée qui aurait passé le Rhin, dans le Brisgaw, jusqqe dans le cœur des Etats héréditaires de la maison d’Autriche. La nature a borné la France aux Alpes, mais elle a aussi borné l’Empire au Tyrol. Pour remplir le but que nous venons de parcourir dans ce mémoire, nous proposons au comité : I°) De ne point trop activer la paix avec les cercles d’Allemagne, et de ne la condure que lorsque l’armée d’Italie sera considérablement renforcée ; II°) De faire tenir garnison à Toulon par les troupes embarquées sur l’escadre, et restituer à l’armée une partie de la garnison de cette place, qui sera remplacée lorsque la paix avec l’Espagne sera ratifiée ; III°) De faire passer de suite 15.000 hommes des Pyrénées à l’armée d’Italie ; IV°) D’en faire passer 15.000 autres au moment de la ratification de la paix avec l’Espagne ; V°) De faire passer 1.500 ou 2.000 hommes des armées d’Allemagne à l’armée d’Italie au moment de la paix avec les cercles ; De prendre l’arrêté suivant : VI°) Le comité de Salut public arrête : 1° L’armée d’Italie attaquera les ennemis, s’emparera de Vado, y rétablira la défense de la rade, investira Ceva, fera le siège de la forteresse et s’en emparera ; 2° Dès l’instant que les Autrichiens seront éloignés, on obligera le commandant du fort à recevoir deux bataillons et deux compagnies d’artillerie pour garnison, en forme d’auxiliaires ; 3° La droite de l’armée des Alpes se réunira avec la gauche de l’armée d’Italie dans la vallée de la Sture, investira Démont en s’emparant de la hauteur de la Valoria ; 4° Le commandant d’armes du port de Toulon enverra a Antibes quatre tartanes armées et quatre chaloupes canonnières ou felouques, à la disposition du général commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, pour servir à l’escorte des convois d’artillerie ; 5° Il sera embarqué 36 bouches à feu de siège, avec un approvisionnement pour siège, sur des bateaux à rames qui seront débarqués à Vado pour le siège de la forteresse de Ceva ; 6° L’on réunira le plus près possible du camp de Tournus 40 bouches à feu de siège pour le siège de Démont ; 7° La neuvième commission fera passer 400 milliers de poudre à Avignon, où ils seront aux ordres du général d’artillerie de l’armée d’Italie, et 200 milliers à Grenoble ; 8° elle prendra ses mesures pour qu’ils y soient rendus avant la fin du mois ; 9° L’agence des subsistances militaires se procurera a Gênes, où elle les laissera en dépot, des blés pour nourrir 60.000 hommes pendant trois mois ; La neuvième commission fera passer à l’armée d’Italie tout ce qui est nécessaire pour compléter l’équipage de pont demandé au commencement de la campagne par le général d’artillerie ; 10° La commission des transports militaires fera remplacer à l’armée d’Italie les mulets qui en ont été tirés pour servir au transport des subsistances à Paris. » Nous n’avons pas hésité a insérer en entier ce long mémoire, ou la précision et la clarté se joignent à une profondeur de vues vraiment extraordinaire. Ce n’est là qu’un simple projet, et cependant on croirait qu’il s’agit d’une campagne glorieusement exécutée. Nous ne croyons pas que l’histoire offre un second exemple d’une pareille netteté de vues et d’une intelligence si complète de la situation. Quand il recopiait tout cela de sa magnifique écriture, le brave Junot, assurément, devait prendre son général pour un Dieu. A ce mémoire, Bonaparte joignit cinq autres pièces rédigées par lui et qui furent en partie textuellement adoptées par le comité de Salut public : 1° une instruction militaire pour le général en chef de l’armée des Alpes et d’Italie ; 2° une instruction pour les représentants du peuple près l’armée d’Italie ; 3° une lettre du comité de Salut public au général en chef de l’armée d’Italie ; 4° un arrêté du comité de Salut public ; 5° enfin un autre arrêté du même Comité relatif au même objet. Tels furent les travaux de Bonaparte dès son entrée au bureau topographique. Pendant le temps qu’il occupait ce poste, qui ressemblait à une division de la section de la guerre, et qu’il y travaillait continuellement avec son zèle accoutumé, la Porte s’occupait d’un armement contre la Russie ; elle demanda à la République quelques officiers d’artillerie français, et Bonaparte pensa sérieusement à tourner de ce côté son génie. L’Orient lui souriait ; il lui semblait qu’il y avait là un vaste champ ouvert à son activité. Il eut à ce sujet plusieurs conférences avec Reinhard, archiviste des relations extérieures auprès du comité de Salut public, pour avoir communication des papiers relatifs à la Turquie. Il rédigea, une note par laquelle il s’offrait d’aller en Turquie, et divers projets d’arrêtés relatifs à cette mission, qui fut réalisée l’année suivante d’après son plan, mais par un autre que lui. Ces projets, écrits, comme les précédents, de la main de Junot, portaient en  divers en droits des corrections de celle de Bonaparte ; il avait écrit en entier, ou, pour mieux dire, griffonné, le brouillon de la note. L’expédition originale, signée de lui, remise au comité de Salut public, était ainsi conçue : NOTE DU GÉNÉRAL BUONAPARTE, fructidor an III (30 août 1795). « Dans un temps où l’impératrice de Russie a resserré les liens qui l’unissent à l’Autriche, il est de l’intérêt de la France de faire tout ce qui dépend d’elle pour rendre plus redoutables les moyens militaires de la Turquie. Cette puissance a des milices nombreuses et braves, mais ignorantes sur les principes de l’art de la guerre. La formation et le service de l’artillerie, qui influe si puissamment dans notre tactique moderne sur le gain des batailles, et presque exclusivement sur la défense des places fortes, est encore dans son enfance en Turquie. La Porte, qui l’a senti, a plusieurs fois demandé des officiers d’artillerie et du génie ; nous y en avons effectivement quelques-uns dans ce moment, mais ils ne sont ni assez nombreux ni assez instruits pour produire un résultat de quelque conséquence. Le général Buonaparte, qui a acquis quelque réputation en commandant l’artillerie de nos armées en différentes circonstances, et spécialement au siège de Toulon, s’offre pour passer en Turquie avec une mission du gouvernement. Il mènera avec lui six ou sept officiers, dont chacun aura une connaissance particulière des sciences relatives à l’art de la guerre. S’il peut, dans cette nouvelle carrière, rendre les armées turques plus redoutables et perfectionner la défense des places fortes de cet empire, il croira avoir rendu un service signalé à la patrie, et avoir, à son retour, bien mérité d’elle. BUONAPARTE. » Voici les pièces relatives à ce projet : « Le gouvernement de la République française, voulant donner au Grand Seigneur, son fidèle allié, une preuve de l’amitié qu’elle lui porte et de l’intérêt qu’elle prend à la prospérité de ses armes, a délibéré, sur la demande qu’il a faite, pour qu’il soit envoyé en Turquie des officiers d’artillerie français. Considérant que le général Buonaparte, commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, a des connaissances profondes sur l’art de la guerre et spécialement sur la partie de l’artillerie, dont il a donné des preuves en dirigeant le siége de Toulon et nos succès en Italie, et mettant sur une défense respectable les côtes de la Méditerranée (comme on le voit, il n’avait garde d’oublier ses services et il avait raison) ; Arrête : Le général Buonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux aides de camp, capitaines, pour y prendre du service dans l’armée du Grand Seigneur et contribuer, de ses talents et de ses connaissances acquises, à la restauration de l’artillerie de ce puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les ministres de la Porte ; il servira dans son grade et sera traité par le Grand Seigneur comme les généraux de ses armées. Il sera accompagné, pour l’aider dans sa mission, par les citoyens Andoche Junot et Henri Léorat, en qualité d’aides de camp, capitaines ; Songis et Rolland (Rolland de Villarceaux, ancien camarade de Napoléon au régiment de La Fère, qui, plus tard, fut son aide de camp à l’armée de l’intérieur, et devint préfet sous l’empire), comme chefs de bataillon ; Marmont (futur duc de Raguse) et Aguettant comme capitaines d’artillerie, Bluit de  Villeneuve, capitaine du génie ; Bourgeois et La Chasse, lieutenants d’artillerie de première classe ; Moisonet et Scheined, sergents-majors d’artillerie. » Bonaparte, qui voulait être en règle, selon un usage qui paraît lui avoir été habituel, avait pris le soin de rédiger tous les arrêtés nécessaires pour l’exécution définitive de son projet ; plusieurs sont de simple formalité ; n’importe, il veut être en règle sur tout, et il rédige jusqu’à un arrêté de passeport. Les projets suivants ont plus d’importance. « Le gouvernement, etc., Arrête : La commission des relations extérieures fera remettre au général Buonaparte, pour six mois d’appointements en argent, tant pour lui que pour deux aides de camp, capitaines, deux chefs de bataillon d’artillerie, quatre capitaines d’artillerie de première classe, deux lieutenants d’artillerie, pour leur servir de frais de route au voyage qu’ils doivent faire, conformément à l’arrêté du comité de Salut public de ce jour. Arrête : Que la neuvième commission fera faire une caisse de différents instruments de mathématiques et de dessin, dont la note lui sera remise par le général Buonaparte. Cette caisse sera remise à la disposition de la commission des atfaires extérieures, qui la fera passer à Constantinople, à l’adresse du général Buonaparte. Arrête : Que la commission d’instruction publique fera, faire une caisse de livres relatifs à l’artillerie et à l’art de la guerre, dont la note lui sera remise par le général Buonaparte ; ladite caisse sera envoyée à la commission des relations extérieures, qui la fera passer à l’adresse dudit général, à Constantiuople. » En marge de la note où Bonaparte adressait au comité de Salut public la demande de cette mission militaire à Constantinople, on lit, sous la date du 27 fructidor an III (13 septembre 1795) :  « Le général de brigade Buonaparte a servi avec distinction à l’arnée d’Italie, où il commandait l’artillerie. Mis en réquisition par le comité de Salut public, il a travaillé avec zèle et exactitude dans la division de la section chargée des plans de campagne et de la surveillance des opérations des armées, et je déclare avec plaisir que je dois à ses conseils la plus grande partie des mesures utiles que j’ai proposées au comité pour l’armée des Alpes et d’Italie. Je le recommande à nos collègues comme un citoyen qui peut être utilement employé pour la République, soit dans l’artillerie, soit dans toute autre arme, soit même dans la partie des relations extérieures. DOULCET. » Doulcet se taisait, comme on voit, sur la demande qui faisait l’objet de la note ; et, à la suite de ce qu’on vient de lire, on trouve, de la main d’un autre représentant du peuple, sous la même date du 27 fructidor an III, cette seconde apostille : « En adhérant aux sentiments qu’exprime, mon collègue Doulcet sur le général Buonaparte, que j’ai vu et entendu, je crois que, par les motifs mêmes qui fondent son opinion et la mienne, le comité de Salut public doit se refuser à éloigner, dans ce moment surtout, de la République un officier aussi distingué. Mon avis est qu’en l’avançant dans son arme, le comité commence par récompenser ses services, sauf ensuite, après en avoir conféré avec lui, à délibérer sur sa proposition, s’il y persiste. Jean DEBRY, rapporteur. » Plusieurs historiens ont présenté ce projet d’expatriation de la part de Bonaparte comme une sorte de coup de tête assez semblable a celui qui avait poussé Cromwell à passer en Amérique. Quelques-uns ajoutent même que ceux qui favorisaient cette entreprise avaient pour but de l’éloigner et de le faire ainsi sortir du service de la République. Tout cela nous paraît beaucoup trop profond, disons mieux, beaucoup trop problématique pour qu’on puisse y ajouter foi. Rien jusqu’ici, dans la vie du jeune général, n’avait pu le faire considérer comme un ennemi de la République, et rien encore ne pouvait faire pressentir le coup d’Etat du 18 brumaire ; lui-même ne pouvait éprouver que de très vagues pressentiments de sa grandeur future, et la bohémienne égyptienne ne lui avait pas encore dit ; en étudiant les lignes de sa main : « Macbeth, tu seras roi.  » Tout ce qu’on peut affirmer, c’est que quelque chose de mystérieux et d’indéfinissable l’entraînait vers l’Orient, et l’on sait que, sur la terre des Pharaons, ces aspirations ne l’avaient pas encore abandonné. Les pièces officielles que nous venons de citer démontrent que Bonaparte espérait passer en Turquie avec l’autorisation du gouvernement et pour servir encore la France d’une manière indirecte. Les apostilles citées plus haut prouvent que les représentants patriotes voulaient évidemment trouver pour le jeune général une position qui lui convînt, et ne pas le laisser porter à l’étranger une capacité qu’ils pressentaient qu’on aurait prochainement l’occasion d’employer plus directement au service de la France. Les choses en étaient là de la mission de Bonaparte à Constantinople, quand un grand événement vint changer le cours de sa fortune et décider de sa destinée.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> L’insurrection royaliste du 13 vendemiaire an III

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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février 3, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – GENERAL EN DISGRÂCE

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Le général Bonaparte et son aide-de-camp Junot à Paris en 1795

Je puis bien pardonner, mais oublier c’est autre chose.

(Napoléon Bonaparte)

Arrivé à Paris fin mai 1795, Bonaparte logea, suivant les uns, rue des Fossés-Montmartre (aujourd’hui rue d’Aboukir) ; suivant d’autres, rue du Mail, près de la place des Victoires. Dès qu’il eut appris sa destitution et sans perdre de temps, il se mit à la recherche de ses amis, et de tous ceux qui pouvaient le servir dans les réclamations qu’il avait à présenter au citoyen Aubry. Ce dernier ne consentit à le recevoir qu’une seule fois, et, l’arrêtant court dans ses questions, il lui reprocha d’être trop jeune pour commander eu chef l’artillerie d’une armée. « On vieillit vite sur le champ de bataille, et j’en arrive » répondit Bonaparte. Cette réponse déplut extrêmement, à Aubry, qui, n’ayant appartenu à l’armée qu’en temps de paix, n’avait entendu le canon qu’au polygone : à partir de ce jour, il devint invisible pour le solliciteur. On eut beau même s’entremettre ; Aubry fut sourd à la voix de ses propres amis, et entre autres de son collègue Marboz, que Bonaparte avait connu à Valence. Marboz fit en sa faveur les plus actives démarches ; tout fut inutile. Il y avait plus que de l’amour-propre blessé dans cette conduite d’Aubry, il y avait, comme nous l’avons déjà fait pressentir plus haut… mais on le verra dans la suite de ce récit. On n’a pas dit, mais cela est certain pour nous, que ce terrible jeune homme avait conçu, dès la première campagne dans les Alpes maritimes, un plan d’invasion en Italie, plan grandiose et identique, au fond, à celui qui fut exécuté plus tard ; que, dans sa liaison intime avec Ropespierre jeune, il lui en avait fait confidence à Nice, et l’avait gagné à ce grand projet ; qu’enfin, dans les papiers saisis chez Robespierre l’aîné après le 9 thermidor, on avait trouvé des traces de ce projet, qui devait porter si haut la gloire de la République française. Si ces traces ne paraissent point dans le fameux rapport de Courtois, où celui-ci eut grand soin de ne mettre que ce qui pouvait tourner contre Robespierre, c’est que d’abord cette grande idée d’une expédition en Italie était une trop belle conspiration en faveur de la République française pour qu’on pût la lui imputer à crime. Que Bonaparte en eût écrit à Maximilien Robespierre lui-même, avec des marques chaleureuses de dévouement à ses principes et à son caractère, compris autrement sans doute que l’histoire banale ne les présente, cela ne fait pas doute pour nous. Ces principes, assurément, n’étaient pas ceux des poules mouillées de la Convention ou du petit nombre de traîtres qui espéraient tirer de leur participation au 9 thermidor un compromis qui ferait leurs affaires ; et si Courtois, dans le fameux rapport qu’il présenta à la Convention nationale dans les séances du 5 janvier 1795 et jours suivants, ne lit aucune mention de tout cela, c’est que Courtois, pour bien des raisons, avait cru devoir supprimer les lettres de Bonaparte aux deux frères Robespierre. Aubry était trop du parti ultra-thermidorien pour ne pas connaître ces lettres et la valeur du général qui devait son avancement rapide au plus jeune des deux frères ; et il avait compris combien le général d’artillerie pourrait être dangereux à ses projets contre-révolutionnaires. De là la réforme sournoise du général Bonaparte par Aubry, dès que ce lui-ci fut maître du portefeuille de la guerre, et, pour couvrir ses refus de revenir sur ses actes, son mot savamment calculé au bon Marboz intercédant pour Bonaparte : avancement, prématuré, ambition sans frein ; et ses insultants refus de recevoir chez lui le général réformé, malgré les recommandations de son collègue. Marboz, en effet, qui n’est mort que sous l’Empire, conseiller de préfecture, et que Bonaparte, comme nous l’avons déjà dit, avait beaucoup connu à Valence, au café Bou, au cabinet littéraire de M. Aurel et à la Société des amis de la Constitution, a souvent raconté qu’il fit en ce temps auprès d’Aubry, avec lequel il était très lie et dont il avait partagé la captivité après le 31 mai, les plus grands efforts pour vaincre l’obstination avec laquelle il refusait de rendre justice au général. Il se rappelait très bien que, frappé et touché des justes griefs du général Bonaparte, il lui avait proposé de le conduire chez son collègue et ami Aubry, logé rue Saint-Florentin ; qu’arrivé avec son protégé dans l’antichambre du membre du comité de Salut public, dont dépendaient les militaires, il ne put pénétrer que seul dans l’appartement de celui-ci, qui fut inexorable, et qui accompagna le refus qu’il lui lit constamment de replacer Bonaparte, de ces paroles : avancement prématuré, ambition sans frein. Les démarches que firent dans le même temps auprès d’Aubry, en faveur de Bonaparte, divers personnages influents, tels que Fréron, Barras, La Révellière-Lepeaux, à qui le jeune général avait été présenté par Volney, restèrent également sans effet. Toute cette affaire du mauvais vouloir d’Aubry à l’égard de Bonaparte a été, ce nous semble, jusqu’ici très peu approfondie et très vaguement exposée ; les motifs particuliers et généraux en ont échappé aux historiens ou n’ont pas été présentés de manière à y porter un jour suffisant, même par ceux qui ont écrit avec le plus de détails, comme M. de Coston, par exemple, sur ces premières années de la vie de Bonaparte. Les motifs nous en paraissent avoir été personnels et politiques. Cet Aubry, qu’on ne mentionne presque jamais, à l’occasion de ces faits, que comme une sorte de ministre de la guerre incapable, un examen attentif de ses actes prouve que c’était dès lors un contre-révolutionnaire conspirateur, et que c’est surtout parce que le mérite si précoce de Bonaparte lui paraissait devoir être des plus utiles à la République, qu’il tenait à l’éloigner de l’armée. Puisque voilà notre héros mis en disponibilité, grâce aux intrigues de maître Aubry, saisissons cette courte accalmie pour nous faire son ombre et le suivre dans sa vie privée. Le jeune Bonaparte prenait patience en enrageant – On sait que c’était dans son tempérament de feu. – Toutefois il se résigna pour un instant à être philosophe, et à chercher des distractions pour dissiper un peu la mélancolie où l’avaient jeté les mépris calculés d’Aubry. Ainsi, il dînait quelquefois chez Bourrienne, et, le soir, il accompagnait Mme Bourrienne au spectacle, surtout aux concerts alors célèbres du chanteur Garat ; mais son théâtre de prédilection était les Français, où il allait surtout quand ou jouait des pièces de Corneille ou de Molière. M. de Coston nous donne de curieux détails sur sa manière de vivre pendant cette sorte d’intérim de sa gloire. Il mangeait fréquemment au Palais-Royal chez les Frères-Provençaux. C’est là qu’il connut Talma, qui y dinait quelquefois ; il y vit aussi l’orientaliste Langlès, attaché à la bibliothèque nationale, où Bonaparte allait passer presque tous les jours quelques heures. Il prenait quelquefois ses repas avec d’autres officiers. Triste, rêveur, méditatif, il était remarqué par son laconisme ; il payait à part son écot, et avait pour habitude déplier, dans la carte à payer, le montant de sa dépense, ayant soin de mettre à part le peu de monnaie qu’il destinait au garçon. Il portait cela lui-même au comptoir et le remettait au maître sans jamais dire une seule parole. Le plus souvent, il se retirait seul, et toujours avant ses commensaux. Jamais le prix de son dîner n’a dépassé 3 francs. Aussi, ajoute M. de Coston, à qui nous empruntons ces détails, quand le restaurateur apprit, peu de temps après, que le général en chef de l’armée d’Italie avait souvent mangé chez lui, et qu’on lui désigna Bonaparte, il ne pouvait revenir de son étonnement, et il disait ingénument que, parmi les nombreux officiers qui mangeaient chez lui, il n’aurait jamais cru que ce fût précisément celui qui ne parlait jamais et qui dépensait si peu qui put devenir en si peu de temps un grand général. On a vu que c’est dans l’établissement des frères-Provençaux que Bonaparte avait connu Talma, et formé avec lui cette liaison dont on a tant parlé, en y ajoutant des détails romanesques. La vérité est que Talma lui avait d’abord plu beaucoup par ses manières ouvertes et sa conversation, et qu’il oubliait dans son entretien le chagrin que sa situation lui causait. Ce chagrin était profond et se peignait malgré lui sur son visage, même en public. Des personnes dignes de foi, qui l’ont connu dans cette période, et quelques hommes de notre génération qui ont pu en entendre parler, assurent qu’il en avait quelquefois les yeux pleins de larmes. Une lettre dont nous avons tenu un fac-similé, écrite à son frère Joseph à Marseille, le 6 messidor an III (24 juin 1795), prouve que des larmes coulaient quelquefois de ses yeux malgré lui quand il était seul ; car on y remarque, en plus d’un endroit, la trace de celles qu’il n’a pu contenir et qu’il a, laissé tomber sur le papier en écrivant. Mme d’Abrantès nous apprend que, dans ces jours d’inactivité insupportables aux natures ardentes, si difficiles à distraire, foyers que la flamme a quittés et qui se dévorent sous la cendre, Bonaparte, avec son cher Junot, qui, par son écriture lisible, lui avait rendu de très importants services, se livrait à de longues promenades, auxquelles prenait rarement part Louis Bonaparte, d’une nature plus lente et un peu paresseuse. Le Jardin des plantes avait alors un grand attrait pour le général en disponibilité ; il lisait beaucoup le matin, et l’histoire naturelle de Buffon l’avait charmé. Le Bourguignon Junot, bon garçon, nature franche, facile à entraîner, et très fidèle ami, était attaché à Bonaparte comme la vigne a l’ormeau. Ils étaient inséparables, surtout dans ces jours de détresse et d’attente. Junot avait alors le cœur plein d’un amour dont il s’était déjà ouvert à son général et ami. Dans le séjour qu’il avait fait à Marseille près de la famille Bonaparte, il n’avait pu voir la jeune Paulette sans concevoir pour elle une passion qu’il aurait voulu eu vain dissimuler ; il en était devenu amoureux fou. Son âme toute jeune, toute brûlante, était pleine de cet amour. L’honneur lui ordonnait de parler, puisque sa raison n’avait pu l’empêcher de devenir amoureux. Il avait, en,quittant Marseille, avoué sa passion à Bonaparte, sans se douter que le général avait pénétré, son secret, et Junot voulait se marier avec Pauline. Le général n’avait ni accueilli ni rejeté sa demande ; il lui avait dit qu’on penserait à cela, qu’il ne s’agissait maintenant que d’aller à Paris, mais que, d’ailleurs, il le verrait avec plaisir devenir son beau-frère le jour où Junot pourrait offrir à sa sœur un établissement, non pas riche, disait Bonaparte, mais suffisant pour ne pas avoir la douleur de mettre au monde des enfants qui fussent malheureux. Ce jour pouvait venir, et le général consolait ainsi son fidèle écuyer, comme eût dit un baron du moyen âge. Dans une de ces promenades au Jardin des plantes, le cœur plus ému qu’à l’ordinaire, plein d’espérance, Junot, entraîné, enhardi par l’abandon familier et charmant avec lequel Bonaparte, un instant distrait de ses peines, lui avait parlé de la nature et aussi de l’espoir que, malgré ce misérable Aubry, qui arrêtait sa fortune, il saurait se faire une place dans le monde, et, partant, la faire partager à Junot, l’aide de camp laissa déborder son cœur ; il lui parla de Pauline et renouvela sa demande, plus pressant qu’il ne l’avait été jusque-là, car il avait à annoncer quelque chose de bon, et qui lui permettait d’espérer son consentement. La veille, en effet, il avait reçu de Dijon une lettre de son père, qu’il s’était empressé de montrer à Bonaparte. M. Junot disait à son fils, qui, en vue de son mariage, lui avait demandé ce qu’il pouvait faire pour lui, qu’à la vérité il n avait rien à lui donner pour le moment, mais que sa part serait un jour de 20.000 francs. Junot était heureux et fier comme si les 20.000 francs eussent été déjà dans sa poche. « Je serai donc riche, disait Junot à Bonaparte, puisque, outre mon état, j’ai 1.200 livres de rente. Mon général, je vous en conjure, écrivez à la citoyenne Bonaparte, et dites-lui que vous avez vu la lettre de mon père. Voulez-vous qu’il lui en écrive une autre à Marseille ? – II faut réfléchir à cela, » avait répondu Bonaparte. En sortant du Jardin des plantes, le général et son aide de camp avaient passé l’eau dans un batelet, à la place même où un jour le futur empereur devait faire construire le pont d’Austerlitz ; et, à travers les rues, ils avaient gagné le boulevard. Arrivés vis-à-vis des Bains chinois, ils se promenaient dans la contre-allée. En remontant et en descendant cette partie du boulevard, Junot le pressa de nouveau d’écrire à la citoyenne Bonaparte. Bonaparte écoutait son ami d un air distrait, car déjà ce n’était plus le même homme qu’au Jardin des plantes. Il avait l’air plus préoccupé, plus pensif. Il semblait qu’en rentrant dans tout ce bruit de la vie, dans ce tumulte de la société, il en eût de nouveau respiré les effluves ambitieuses. Cependant son ton était toujours affectueux ; il  donnait des avis. « Je ne puis écrire à ma mère pour lui faire cette demande, disait-il à Junot ; car enfin, tu auras 1.200 livres de rente, c’est bien ; mais tu ne les as pas. Ton père se porte parbleu bien, heureusement, et il te les fera attendre longtemps. Enfin tu n’as rien, si ce n’est ton grade de lieutenant. Quant, à Paulette, elle n’en a même pas autant ; ainsi donc, résumons : tu n’as rien, elle n’a rien, total : rien. Vous ne pouvez donc pas vous marier à présent; attendez, nous aurons, peut-être de meilleurs jours, mon ami… Oui, nous en aurons, quand je devrais aller les chercher dans une autre partie du monde. » Mme la duchesse d’Abrantès assure avoir reproduit cette conversation en entier, mot, pour mot, d’après son mari, qui avait gardé, dit-elle, le souvenir de tout, même de la partie du boulevard sur laquelle il était avec le général Bonaparte lorsque celui-ci lui dit ces paroles, si remarquables à propos de richesses, quand on songe à celles qu’il put donner lui-même plus tard à son aide de camp, qui, du du reste, comme on le sait, n’épousa pas sa sœur. Tels étaient son genre de vie et sa tristesse pendant ces quelques mois qu’il passa à Paris, dévoré d’une ardeur dont il ne savait que faire, ne sollicitant plus Aubry, mais récriminant partout contre lui ; tel était l’emploi de son temps, lorsqu’un incident heureux vint en quelque sorte le rendre à la vie. Dans la séance du 11 thermidor an III (29 juillet 1795) une pétition avait appelé l’attention sur les actes d’Aubry. Nous dirons tout à l’heure comment le Moniteur du 4 août raconte cet heureux incident. Mais avant d’en venir à cet événement capital, et pendant que notre héros est encore en disponibilité, rappelons un épisode qui a signalé ces quatre mois. On se rappelle l’excès de zèle de Saliceti, qui avait failli couper court à la carrière de Bonaparte lorsque celui-ci était commandant de l’artillerie à l’armée d’Italie ; mais le 9 thermidor bouleversa toutes les situations et fit de Saliceti un proscrit. Celui-ci avait trouvé un asile chez Mme Permon, mère de la future duchesse d’Abrantès, et à laquelle il avait rendu de signalés services pendant la Terreur. Or, le 27 mai 1795, le général Bonaparte dînait chez Mme Permon, sa compatriote. A la fin du repas, il lui dit d’une voix altérée : « Salicetti m’a fait bien du mal…, il a failli briser mon avenir à mon matin ; il a desséché mes idées de gloire à leur tige. Je le répète, il m’a fait bien du mal… cependant je ne lui en souhalte pas. » M. Permon fils voulut excuser Saliceti. « Tais-toi, Permon, dit Bonaparte tais-toi ; cet homme a été mon mauvais génie. Dumerbion m’aimait, il m’aurait employé activement. Ce rapport fait à mon retour de Gênes, et que la méchanceté a envenimé pour en faire un motif d’accusation !… Non, je puis bien pardonner ; mais oublier, c’est autre chose. D’ailleurs, je le répète, je ne lui veux pas de mal. » La conversation en resta là. Vingt jours après, Mme Permon partit en poste de Paris, emmenant Saliceti déguisé en domestique. Au premier relai, à trois lieues de la capitale, Mme Permon reçut du postillon qui venait de la conduire la lettre suivante, que Bonaparte avait dictée pour elle à Junot : « Je n’ai jamais voulu être pris pour dupe ; je le serais à vos yeux si je ne vous disais que je sais, depuis plus de vingt jours, que Saliceti est caché chez vous. Rappelez-vous mes paroles, madame Permon, le jour même du 1er prairial, j’en avais presque la certitude morale. Maintenant je le sais positivement. Saliceti, tu le vois, j’aurais pu te rendre le mal que tu m’as fait, et, en agissant ainsi, je me serais vengé ; taudis que, toi, tu m’as fait du mal sans que je t’eusse offensé. Quel est le plus beau rôle en ce moment, du mien ou du tien ? Oui, j’ai pu me venger, et je ne l’ai pas fait. Peut-être diras-tu que ta bienfaitrice te sert de sauvegarde. Il est vrai que cette considération est puissante ; mais seul, désarmé et proscrit, ta tête eût été sacrée pour moi. Va, cherche en paix un asile où tu puisses revenir à de meilleurs sentiments pour ta patrie. Ma bouche sera fermée sur ton nom et ne s’ouvrira jamais. Repens-toi, et surtout apprécie mes motifs. Je le mérite, car ils sont nobles et généreux. Madame Permon, mes vœux vous suivent, ainsi que votre enfant. Vous êtes deux êtres faibles, sans nulle défense. Que la Providence et les prières d’un ami soient avec vous. Soyez surtout prudente, et ne vous arrêtez jamais, dans les grandes villes. Adieu ; recevez mes amitiés. » Ainsi, comme on le voit, les sentiments généreux l’emportaient chez le jeune Bonaparte sur ces ardeurs de vengeance si implacables dans le cœur d’un Corse. Revenons maintenant à la pétition que nous avons mentionnée avant cette petite digression : « Le général Argouf, blessé devant Mayence, à l’affaire du 11 prairial, se plaint de ce que, jeune encore, on lui veut donner sa retraite, au lieu de l’envoyer combattre les Autrichiens. Il demande à la Convention à être rétabli dans son grade. LEGENDRE. Ce général est venu chez moi, où il a été envoyé par des militaires de l’armée. Je l’ai mené au comité de Salut public, à Aubry. Apparemment que le Comité n’a pas fait droit à sa demande. Cependant, qui mérite mieux d’obtenir des grades dans nos armées que ceux qui ont concouru a leurs victoires ? Les blessures que ce brave a reçues, et, dont on voit encore les marques sur son visage, prouvent son courage, car on n’en reçoit pas de pareilles quand ou tourne le dos. Je demande que la Convention renvoie sa pétition au comité de Salut public pour y faire droit. CAVAIGNAC. J’étais à l’armée quand ce général a reçu cette honorable blessure. Je l’ai toujours vu dans toutes les occasions, à la tête des colonnes, fondre le premier sur les cohortes de nos ennemis ; il a toujours été dans les meilleurs principes, et son républicanisme est aussi reconnu que son courage. C’est à tort que le comité de Salut public veut lui donner sa retraite, puisque ce brave militaire se veut assez rétabli pour retourner à son poste combattre de nouveau nos ennemis, et qu’il redemande son grade. J’appuie le renvoi de sa pétition au comité de Salut UN REPRÉSENTANT. Cet officier ne se trouve pas seul dans le même cas. Le Comité a réformé plusieurs généraux qui ont rendu à la République des services signalés, et il a mis sur sa liste nouvelle des hommes contre lesquels il existe de nombreux soupçons. » (Le traître Aubry nous parait bien malade, et, ma foi, nous ne nous sentons pas le courage de le plaindre. Il est vraiment fâcheux, que Bonaparte n’ait pas assisté à cette séance ; il en serait sorti pénétré de respect pour la majesté d’une représentation vraiment nationale ; En effet, l’injustice, la faveur ne sauraient prendre racine dans ces sols généreux. Nous voudrions voir ce compte rendu, avec la juste destitution qui en fut la suite, inscrit en lettres d’or sur les murs de tous les palais législatifs du monde. Ces exécutions sont excellemment du domaine de la démocratie ; ce qui prouve qu’à juste cause, on la dit bonne à quelque chose.) Dans la séance du 14 thermidor an III (1er août 1795), une  sérieuse discussion eut lieu, qui enleva la direction de l’armée à l’incapable et hypocrite Aubry. Dès la séance du 13, un incident avait soulevé la question. Doulcet de Pontécoulant, au nom du comité de Salut public dont il était membre, venait de parler des triomphes de l’armée des Pyrénées et de lire un rapport de son général en chef Moncey, daté du quartier général de Bilbao, 5 thermidor, lorsque ledit Aubry prit la parole pour essayer de se justifier des accusations dont il avait été l’objet dans la séance du 11, à la suite de la pétition présentée à la barre de la Convention par le brave général Argouf. Un membre, entre autres, l’avait formellement accusé d’avoir, non réorganisé, mais désorganisé l’armée, qu’il avait remplie d’aristocrates et d’ex-nobles, mis à la place des officiers qui avaient, fait la guerre de la liberté, et dont il avait destitué ou mis en non-activité un grand nombre comme terroristes. Parmi ceux ci se trouvait précisément, comme on l’a vu, notre général Bonaparte. La Convention délibérait eu ce moment sur la constitution de l’an III, et il n’était sorte de moyens que les contre-révolutionnaires de l’assemblée et les royalistes du dehors n’employassent pour l’empêcher d’aboutir dans son travail. Dans les sections de Paris, on conspirait ouvertement contre cette infâme constitution, et Aubry, qui favorisait en secret les sectionnaires, avait fait tous ses efforts pour tenir les militaires éloignés de la Capitale. Dans la séance du 13, il balbutia de misérables excuses ; mais ses intrigues et ses injustices calculées ne trompaient plus personne ; et, le lendemain 14 thermidor (1er août), il sortait du Comité. Il avait rempli ces fonctions importantes, où Carnot s’était acquis le titre glorieux d’organisateur de la victoire, du 4 avril au 31 juillet 1795, un peu moins de quatre mois. Aubry justifia plus tard, par ses actes ultérieurs, les soupçons qu’avaient manifestés sur lui, à la Convention, Legendre et Cavaignac. Etant parvenu à se faire élire membre du conseil des Cinq-Cents, institué en vertu de la constitution de l’an III, il conspira d’abord sourdement avec le parti clichien contre le Directoire, ouvertement enfin avec ceux des membres des conseils que le Directoire dut frapper au 18 fructidor, et ce fut certainement un des fructidorisés les plus dignes de l’être. Il mourut obscurément, les uns disent en 1799, aux Etats-Unis, les autres disent en 1802, en Angleterre. Napoléon ne lui a jamais pardonné, mais il le méprisait encore plus qu il ne le haïssait. Doulcet de Pontécoulant, qui succéda à Aubry dans ses fonctions, le 2 août 1795, était un tout autre homme : intelligent, spirituel, ouvert, ayant loyalement embrassé les principes de la Révolution, il répara de son mieux le mal qu’Aubry avait fait sciemment à l’armée républicaine dans l’intérêt d’une contre-révolution. Sans doute il serait difficile de déterminer historiquement, c’est-à-dire d’une manière absolue, ces velléités de contre-révolution, bien que, de divers indices, on puisse inférer qu’une partie des hommes dont le 18 fructidor délivra le gouvernement de la République avaient fait un pacte avec le parti royaliste, pour le rétablissement de la royauté dans la personne de Monsieur. Ce parti, peu scrupuleux sur les moyens de réussir, avait admis dans son sein jusqu’à des hommes qui avaient voté la mort de Louis XVI, à la seule condition qu’ils conspirassent avec eux contre le Directoire, et qu’ils travaillassent au rétablissement du futur Louis XVIII sur le trône de France. Mais, quels que fussent les plans de la contre-révolution, si bien secondés par Aubry, ils furent déjoués à temps, et le 13 vendémiaire sauva la Convention en lui permettant d’achever son ceuvre et d’instituer sur les bases de la constitution de l’an III le gouvernement régulier de la France. Peu après avoir remplacé Aubry au comité de Salut public, Doulcet de Pontécoulant commença l’œuvre de réparation. Il appartenait au petit parti de ces nobles que les préjugés de leur naissance n’avaient pas complètement aveuglés sur la grandeur des principes proclamés par la Révolution, et qui à leurs propres intérêts préféraient le triomphe d’idées grandes et généreuses. Représentant du peuple, malgré la divergence de ses opinions avec le parti qui, dans les premiers moments, crut nécessaire de gouverner par la force, le loyal Pontécoulant, frappé du véritable génie militaire qui se révélait dans le mémoire de Bonaparte qu’il trouva dans le portefeuille de la guerre, et qu’Aubry avait étouffé, Doulcet, disons-nous, proposa, dans l’armée de l’Ouest, une brigade d’infanterie au général Bonaparte, qui la refusa, dit-on, surtout à cause de la nature, de cette guerre. A ce propos, il est à remarquer qu’un des plus grands bonheurs de cet homme extraordinaire, dont la carrière militaire s’est pour ainsi dire frayée à travers nos guerres civiles, a été de ne jamais avoir l’occasion de tirer l’épée contre ses concitoyens. Lors des répressions pour lesquelles il s est trouvé plusieurs fois appelé dans le Midi et dans l’est de la France, il arrivait toujours au moment où l’effervescence des esprits était apaisée. Oui vraiment, cet homme avait son étoile. Une campagne dans la Vendée en révolte ne pouvait donc convenir à sa nature ; quant à la célèbre mitraillade de Saint-Roch, l’assimilation est impossible : là, c’étaient des malheureux égarés ; ici, des ennemis implacables de la Révolution en travail. L’offre si prompte de Pontécoulant et le refus non moins prompt de Bonaparte résultent d’une lettre que celui-ci adressa de Paris, le 30 thermidor an III (17 août 1795), à son ami Sucy, commissaire ordonnateur de l’armée d’Italie, alors à Nice, lettre dans laquelle on remarque le passage suivant : « J’ai été porté pour servir à l’armée de la Vendée comme général de la ligne : je n’accepte pas ; beaucoup de militaires dirigeront mieux que moi une brigade, et peu ont commandé avec plus de succès l’artillerie. Je me jette en arrière, satisfait de ce que l’injustice que l’on fait à mes services est assez sentie par ceux qui savent les apprécier. » Ensuite, il félicite Sucy de la place qu’il vient d’obtenir, et qu’il appelle avec raison une place délicate ; puis il termine sa lettre comme suit : « Rien de nouveau ici ; l’espérance seule n’est pas encore perdue pour l’homme de bien : c’est te dire l’état très-maladif de cet empire. Sois de constante gaieté, et jamais de découragement ; si l’on trouve des hommes méchants et ingrats, souviens-toi de la grande, quoique bouffonne maxime de Scapin : Sachons leur gré de tous les crimes que l’on ne commet pas. Signé: B. P. » L’adresse porte : Au citoyen Sucy, commissaire ordonnateur, à Nice, armée d’Italie. » Le timbre de la poste de Paris est marqué par un P., et le cachet est en cire rouge, ayant pour empreinte les lettres B. P. entrelacées. La citation de la « grande, quoique bouffonne maxime de Scapin » n’est pas très exacte, et Bonaparte a confondu Scapin avec Figaro, qui dit en effet quelque chose d’approchant dans la seconde scène du Barbier de Seville : « Je me crus trop heureux d’en être oublié, persuadé qu’un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal. » Scapin dit bien (acte II, scène VIII) : « Pour peu qu’un père de famille ait été absent de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fâcheux âccidents que son retour peut rencontrer : se figurer sa maison brûlée, son argent dérobé, sa femme morte, son fils estropié, sa fille subornée ; et ce qu’il trouve qui ne lui est point arrivé, l’imputer à bonne fortune. Pour moi, j’ai pratiqué toujours cette leçon dans ma petite philosophie ; et je ne suis jamais revenu au logis que je ne me sois tenu prêt à la colère de mes maîtres, aux réprimandes, aux injures, aux coups de pied au cul, aux bastonnades, aux étrivières ; et ce qui a manqué à m’arriver, j’en ai rendu grâces à mon bon destin. » Mais ni Scapin ni Figaro n’ont formulé au théâtre la maxime dont Bonaparte recommande à Sucy de se souvenir, et il y a loin de ce qu’ils disent à ce gré qu’il faut savoir aux hommes de tous les crimes que l’on ne commet pas. On conçoit aisément qu’avec sa vive imagination il ait fait cette confusion et grossi les choses de la sorte, nous ne lui en faisons pas un crime ; mais il nous a paru bon, en passant, de relever cette très innocente erreur littéraire, à propos de cette lettre, importante pour nous, en ce qu’elle contredit les faussetés débitées par Bourrienne dans ses Mémoires sur ce moment critique de la vie de Bonaparte, et qu’il est inutile de réfuter autrement ici. Comme on le voit par cette lettre, Bonaparte n’était qu’à demi content ; mais il se jetait en arrière, satisfait au moins de la marque d’estime qu’on venait de lui donner, et son refus ne fut point pris en mauvaise part. Doulcet et ses collègues du comité de Salut public avaient à cœur de réparer le mal que lui avait fait Aubry, et ils en cherchèrent tout d’abord les moyens. Les cadres étaient pleins, et l’on ne pouvait procéder à l’aventure à des éliminations ; mais Doulcet trouva bientôt pour le général, en attendant mieux, une occupation digne de lui.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – L’ARMEE D’ITALIE

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Le général de brigade Napoleone Buonaparte en 1794

L’ambition est le principal mobile des hommes ; on dépense son mérite tant qu’on espère s’élever.

(Napoléon Bonaparte)

La position de l’armée d’Italie était devenue en effet critique après le 9 thermidor, comme l’avaient mandé Saliceti et Albitte au comité de Salut public. Une sorte de torpeur s’était emparée d’elle. L’armée piémontaise avait repris courage ; elle se renforçait tous les jours par l’arrivée de nouveaux bataillons autrichiens. Les deux armées françaises qui investissaient le Piémont étaient dans un état déplorable. La première, l’armée des Alpes, campée par détachements sur les crêtes de la chaîne supérieure, et formant une ligne de 240 kilomètres de développement, du mont Blanc aux sources du Tanaro, périssait de misère et de maladie. « Les communications étaient difliciles, dit un historien militaire, les vivres rares et fort coûteux, les chevaux exténués. L’air vif, les eaux crues de ces régions élevées occasionnaient dans les hôpitaux une mortalité qui, tous les trois mois, aurait pu suffire à la consommation d’une grande bataille. Cette défensive était plus onéreuse pour les finances et plus désastreuse pour les hommes qu’une campagne offensive. » La seconde armée, commandée en chef par Dumerbion, décrivait un immense demi-cercle depuis le mont Viso jusqu’au-dessus d’Albengo, et ne souffrait pas moins par les mêmes causes. Les divers corps ainsi campés sur ces sommités, séparés par des vallées souvent profondes, ne pouvaient se secourir en cas d’attaque. On les croyait perdus, et l’ennemi chantait déjà victoire : le 9 thermidor avait ranimé toutes ses espérances. Les armées austro-sarde et anglaise combinées, dont la jonction devait se faire dans les plaines méridionales du Piémont, et qui avaient pour alliées la faim, la misère et les maladies de nos soldats, comptaient nous attaquer sur plusieurs points à la fois, et, par l’envahissement de la France, prêter main-forte aux contre-révolutionnaires, qui se remuaient partout en faveur du prétendant. Mais on calculait sans le génie de la République, et, il faut bien le dire, celui de Bonaparte. Le comité de Salut public désirait qu’on prît l’offensive. Mais il fallait consulter ses forces, ne point attaquer si l’on n’était point en mesure de vaincre ; et la victoire devenait difficile dans la situation où se trouvaient nos troupes. Agir de concert avec l’armée des Alpes eût seulement permis à l’armée d’Italie d’espérer la victoire ; il fallait s’entendre avec elle : Dumerbion chargea Bonaparte de ce soin. Celui-ci eut à ce sujet, avec les officiers de cette armée, des conférences à Colmars, près de Digne ; mais on ne tomba pas d’accord, parce que, pour marcher ensemble utilement, il eût fallu que les deux armées fussent placées sous le commandement d’un seul général en chef, et que cela dépendait du comité de Salut public. Un péril était cependant à conjurer. Le 12 septembre, on avait appris qu’une division autrichienne, sous les ordres du général Wallis, s’était rassemblée sur les bords de la Bormida et avait porté ses magasins à Dego. Une division anglaise devait débarquer à Vado, et les deux armées combinées occuper Savone et forcer la république de Gênes a se déclarer contre la France. Il était de la plus haute importance d’empêcher que les forces anglaises, réunies aux forces austro-sardes, n’obtinssent contre nous le concours de la république de Gênes. Ce fut Bonaparte qui appela l’attention du général Dumerbion sur ce péril, et qui l’engagea à entreprendre, malgré tout, une campagne pour le conjurer. Il en était arrivé à ce point de considération, que le vieux général, qui pourtant ne manquait ni de bravoure ni d’initiative, lui répondit : « Mon enfant, présente-moi un plan de campagne, tel que tu sais les faire, et je l’exécuterai de mon mieux. » On n’a jamais vu, on ne verra jamais un pareil exemple de la supériorité du génie. Il s’agissait surtout d’empêcher la jonction des armées ennemies, de les rompre et de leur imposer par quelque coup hardi. Le 19 septembre, Dumerbion, à la tête de 18.000 hommes et avec 20 pièces de montagne, se mit en mouvement, accompagné de son général d’artillerie. Ce mouvement, est-il besoin de le dire, était le premier du plan de Bonaparte ; il consistait à s’emparer des positions de Saint-Jacques, de Montenotte et Vado, et à appuyer ainsi la droite de l’armée aux portes de Gênes. L’exécution répondit à l’excellence du plan. Une première division autrichienne, sous les ordres du général Colloredo, occupait Carcare et une partie de la vallée de la Bormida ; le général Mercy-Argenteau, avec une forte division autrichienne, était à Mondovi ; une troisième division autrichienne, sous les ordres du général Wallis, était placée en réserve vers Dego et devait appuyer les deux premières. Dumerbion fit mine d’attaquer la division Argenteau pour agir plus fortement sur celle de Colloredo vers les sources de la Bormida. L’armée française était ainsi disposée : 1° A droite, le général Masséna, de Loano à Bardinello ; 2° Au centre, le général Macquart, tenant Limone et Tende ; 3° A gauche, les généraux Sérurier et Garnier, s’étendant jusqu’au col de Fenestrelle. « La troisième sans-culottide (19 septembre), dit le rapport du général en chef au comité de Salut public, lu à la Convention et inséré au Moniteur du 4 octobre 1794, le poste de Saint-Jacques, situé sur la partie de l’Apennin qui sépare les forteresses de Savone et de Finale des vallées de la Bormida occupées par l’ennemi, et fortifié par un double retranchement, a été enlevé à la baïonnette avec une telle bravoure, que la terreur nous a précédés dans les postes de Bormida, Mallere, Pallere et Altare. Le 4 (quatrième jour complémentaire ou quatrième sans-culottide, comme on disait alors, de l’an II, 20 septembre 1794), une de nos colonnes, dérobant sa marche à l’ennemi, arriva très précipitamment au château de Cossaria, força ce poste redoutable, et l’armée autrichienne allait être coupée et renfermée dans les gorges de la Bormida, lorsqu’une fuite précipitée est devenue son unique salut. Le général rend compte ensuite de l’affaire de la Roquette de Cairo. La cinquième sans-culottide (21 septembre), les républicains poursuivirent leur marche et rencontrèrent l’ennemi à la Roquette de Cairo ; la cavalerie et l’artillerie ennemies y avaient des positions avantageuses, et l’infanterie y, était protégée par des hauteurs d’un difficile accès. Il ne restait qu’une heure et demie de jour ; une attaque aussi prompte que bien combinée les a culbutées sur tous les points. » Dans cette journée du 21 septembre, les généraux Bonaparte et Masséna dirigeaient, sous le général Dumerbion, les soldats de la République. Le lendemain 22 septembre, au moment où l’on se disposait à livrer un nouveau combat à, l’ennemi en arrière de Dego, où il avait été rejeté, on apprit sa fuite à plus de 20 kilomètres de cette ville, pour se porter sur Alexandrie et rejoindre sa réserve. Le général Wallis, harcelé le même jour par le général Cervoni, qui commandait notre avant-garde, prit position à Acqui, où le général en chef Dumerbion ne jugea pas à propos de le suivre, pour ne pas attirer sur lui toutes les forces sardes et autrichiennes ; il se contenta de cette reconnaissance, se replia par Montenotte sur Savone, et, conservant un poste dans cette Vallée, il prit position sur les hauteurs de Vado, qu’il fit lier aux hauteurs du Tanaro par de forts ouvrages et par des postes de communication. C’est à cela qu’avaient servi les cartes et les plans que, dans sa prévoyance, le général Bonaparte avait ordonné au citoyen Chantron de lever, par l’ordre que nous avons cité plus haut (29 mai 1794). Le général Dumerbion disait encore vers la fin de son rapport daté de Cairo le 2 vendémiaire an III (23 septembre 1794) : « L’affaire de Cairo a coûté à la République quatre-vingts de nos frères d’armes et autant de blessés. La perte de l’ennemi est de plus de mille hommes, tant tués que blessés et prisonniers, et il nous a laissé dans ses magasins de quoi nourrir l’armée pendant un mois. Puis ces mots : C’est ainsi, citoyens représentants, que l’armée d’Italie a célébré la cinquième sans-culottide et le 1er vendémiaire de l’an III de la République française ! Vive la République ! DUMERBION. » Les représentants du peuple près l’armée d’Italie disaient aussi dans leur lettre à leurs collègues du comité de Salut public, en leur rendant compte des mêmes faits : « La cinquième sans-culottide a été célébrée par une portion de l’armée d’Italie d’une manière digne de la République et de la Convention nationale. » Cette victoire, en effet, éloignait les Autrichiens de la mer, empêchait le débarquement des troupes, anglaises, qui cherchaient à se joindre à leurs alliés, et permettait ainsi le rétablissement des relations commerciales entre Gênes et Marseille. Les batteries que l’on construisit sur toute la côte, sous la direction du général Bonaparte, protégèrent le cabotage et interceptèrent, comme nous venons de le dire, tout rapport entre les Autrichiens et les Anglais. L’armée française, maîtresse de toute la rivière du Ponant jusqu’à Savone, maintenait dans sa neutralité vacillante la république de Gênes, dont les chefs aristocratiques étaient assez mal disposés pour les Français ; elle donnait, par le prestige même de son voisinage, une plus grande influence au parti déjà très nombreux des amis de la République française. C’était beaucoup dans l’état des choses ; et un conseil de guerre, malgré l’avis de Bonaparte, qui voulait qu’on profitât de l’entrain des troupes pour enlever le camp retranché de Civa, et qu on se précipitât à l’improviste sur le Piémont, par la gauche, en appelant à soi l’armée des Alpes, jugea prudent de s’arrêter aux avantages obtenus, jusqu’à nouvel ordre. Le combat de Cairo fut ainsi, dans cette campagne, la dernière opération de l’armée d’Italie ; et si l’on n’exécuta pas le plan d’invasion du Piémont proposé par Bonaparte, la République n’en eut pas moins à se féliciter des avantages de toutes sorte que le succès de nos armes nous assura dans cette partie de l’Italie. Déjà le jeune officier rêvait la conquête de l’antique Péninsule. Plus tard, quand le géant sera arrivé au faîte de la gloire et de la puissance, et qu’aucun horizon, si vaste qu’il soit, ne sera plus capable de caresser son regard, il se plaira à reporter ses souvenirs sur ce temps-là, et à dire que c’est un matin, au soleil levant, du haut du Col de Tende qu’il jeta pour la première fois un œil avide sir ces belles plaines de l’Italie, dont la conquête était dès lors l’objet de ses méditations. Alors Bonaparte était rentré pleinement en grâce auprès de Saliceti et d’Albitte, qui étaient toujours représentants près de l’armée d’Italie, et qui s’efforçaient, par des marques non équivoques de déférence, de lui faire oublier les défiances qu’ils avaient conçues contre lui. Deux nouveaux représentants, Ritter et Turreau, leur avaient été adjoints par le comité de Salut public. Ils avaient assisté à cette dernière campagne, et l’un d’eux, si l’on en juge par les égards qu’il lui témoigna dès son arrivée, avait dû recevoir en faveur de Bonaparte des instructions secrètes de quelques membres du comité de Salut public, sinon du Comité tout entier. C’était Turreau, Louis Turreau de Linières, né à Orbec, alors âgé de trente-quatre ans. Selon l’usage des conventionnels mariés qui étaient envoyés en mission près des armées, Turreau était accompagné de sa femme. Mme Turreau, jeune et trèsjolie personne, fort instruite et fort aimable, partageait et parfois dirigeait la mission de son mari. Elle était fille d’un chirurgien de Versailles, et avait reçu une éducation soignée. Turreau et surtout Mme Turreau se prirent tout de suite d’une véritable admiration pour Bonaparte, et n’en firent point mystère. Ils ne juraient que par lui, et ils le traitaient avec la plus grande faveur. Bonaparte se montra très sensible à ces marques d’estime et d’amitié, et il en était heureux à d’autres égards. Il commençait à se plaire dans la société des femmes, et Mme Turreau avait fait sur lui une vive impression, dont il n’était pas dans ses principes d’abuser le moins du monde. Toutefois, il se montra plus galant auprès d’elle qu’il ne l’avait été auprès de la belle Mme Ricord et de Mlle Charlotte Robespierre, dont la figure ouverte, quoique sévère, et les traits réguliers et fins lui avaient plu beaucoup aussi. Il ne dédaignait pas d’ailleurs de faire sa cour sans bassesse aux représentants du peuple en mission et aux personnes de leur famille, quand il sentait quelque sympathie pour eux. Peut-être aussi y avait-il là un motif intéressé, mais après tout naturel et légitime : « C’était un avantage immense de leur plaire, a-t-il dit lui-même ; car, en ce temps de l’absence des lois, un représentant du peuple était une véritable puissance. » Malgré tout cela, cette sorte de raison d’Etat paraît avoir été étrangère à sa galanterie près de Mme Turreau. Il était tout simplement heureux et fier de lui plaire, parce qu’elle était belle, spirituelle et aimable. Ce sentiment de vanité juvénile qu’il éprouvait lui fit même faire une sottise qu’il se reprocha amèrement et dignement plus tard. Racontons cette circonstance. Nous avons dit que Mme Turreau suivait son mari partout dans sa mission. Un jour Bonaparte, qui s’était rendu en compagnie des représentants Ritter et Turreau, pour faire une reconnaissance, dans les environs du Col de Tende, donnait le bras à Mme Turreau et se promenait avec elle au milieu des positions de l’armée ; tout à coup il eut l’idée de la faire assister au spectacle d’une petite guerre. On sait que, dans cette tête, l’exécution suivait de près la conception. Il ordonna sur-le-champ une attaque d’avant-poste à la baïonnette. Les Français furent vainqueurs, mais cette escarmouche n’était pas absolument nécessaire en ce moment, et elle pouvait même avoir des conséquences fâcheuses. Plus tard, Napoléon s’est reproché cet acte, qu’il a qualifié lui-même d’abus d’autorité. Quant à nous, ces petites faiblesses ne nous déplaisent pas ; cela accidente le tableau, qui deviendrait d’une monotonie fatigante si la pâte de la palette n’était pétrie que de génie ; un petit grain de faiblesse humaine réjouit l’œil et rapproche un peu les distances… Hélas ! attendons quinze ans, et malheureusement ce souhait de quelques taches dans le soleil ne sera plus à former. Bientôt le représentant Turreau et sa femme quittèrent l’armée d’Italie ; Bonaparte s’en éloigna également, et l’on se perdit de vue. Toutefois, il revit un jour Mme Turreau, la belle représentante de Nice, d’ancienne et douce connaissance ; mais elle était bien changée, à peine reconnaissable. La fortune des deux amoureux avait suivi une marche inverse. Bonaparte était devenu Empereur des Français, et Mme Turreau, dont le mari était mort en 1799, était tombée dans la plus profonde misère. Le malheur l’avait vieillie avant l’âge. Elle vivait tristement à Versailles, des secours de quelques parents qui n’étaient rien moins que riches. Elle se sentait malheureuse de leur être à charge. On l’engageait sans cesse à s’adresser à cet ancien ami, maintenant couronné, qui pouvait la tirer aisément de sa triste situation, et elle l’avait fait, et c’était là un de ses plus grands chagrins. Elle avait en effet écrit directement à Berthier, qui était aussi de Versailles, et, de plus, son ami d’enfance, le priant de lui faire avoir une audience de l’Empereur ; mais sa lettre était restée sans réponse. Une fois même, elle s’était décidée à écrire, directement à Napoléon, à qui là missive n’était point parvenue. Mais si le grand maître des cérémonies manquait de mémoire, Napoléon en avait pour deux. Mme Turreau ne comprenait rien à ce silence, bien que ses malheurs et la perte de sa beauté lui eussent appris à quoi tient le cœur des hommes. Elle ne pouvait croire à tant de dédain et à tant d’oubli de la part d’un homme qui lui avait paru si bon et si généreux lorsqu’elle l’avait connu à Nice, et qui même, pour tout dire, lui avait semblé un peu amoureux d’elle, quelque respectueux qu’eut été cet amour. Elle ne se trompait pas ; Napoléon ne l’avait point oubliée, mais la demande de Mme Turreau avait paru à Berthier devoir être importune à l’Empereur, et il ne lui en avait point fait part. Ce fut Napoléon qui, lui-même, un jour de chasse à Versailles, se souvint d’elle. Il savait qu’elle était née dans cette ville ; elle lui avait souvent parlé, à Nice, des premières scènes de la Révolution dont elle avait été témoin, lorsqu’elle était toute jeune fille. Son souvenir lui revint vivement à l’esprit, et les plaisirs de la chasse ne furent plus pou lui qu’un accessoire. Il la nomma tout haut avec intérêt, parut désirer la voir, et demanda à Berthier, qui l’accompagnait, s’il savait ce qu’elle était devenue. Berthier, jusque-là si indifférent, s’empressa de s’inclmer sous le désir du maître, et Mme Turreau fut appelée. L’Empereur lui fit le plus gracreux accueil, et, comprenant à son costume plus que modeste et à la tristesse de son visage la fâcheuse position où elle était tombée, il lui dit entre autres choses : « Mais comment ne vous êtes-vous pas servie de nos connaissances communes de l’armée d’Italie pour arriver jusqu’à moi ? » Et, en disant ces paroles, il lançait un regard à Berthier. « Hélas! sire, répondit Mme Turreau, nous ne nous sommes plus connus dès qu’ils ont été grands et que je suis devenue malheureuse. » Elle comprit alors que Berthier avait négligé de parler d’elle à l’Empereur ; mais cette femme délicate n’ajouta rien de plus. Comme on le voit, le jeune Bonaparte avait su bien placer ses affections. Mme Turreau n’eut qu’à se féliciter de cet entretien, qu’elle ne devait guère qu’à un heureux hasard. Le lendemain, l’Empereur ordonna à Berthier de lui faire compter 100.000 francs sur sa cassette. « Je ne veux pas, lui avait-il dit en donnant cet ordre, que mes plus anciens amis soient malheureux sous mon règne. » Le prince de Wagram, dont le cœur ne sut jamais être à la hauteur de sa fortune, comprit-il ? cela est probable ; car Napoléon, savait accentuer ses mots. Il eut toujours pour son ancien camarade de l’armée d’Italie la plus vive affection, affection que n’affaiblirent même pas les honteuses défections de celui-ci. « Pour toute vengeance, disait-il en 1815, je voudrais contempler un instant cet imbécile de Berthier dans son costume de capitaine des gardes de S. M. Louis XVIII. » Le mot souligné, appliqué à un prince, est sanglant, mais, il était mérité. « Pour toute vengeance… » Napoléon est tout entier dans ces trois mots ; il ne savait pas haïr ceux qui avaient été jadis ses amis ; et, dans les circonstances où il avait le plus à se plaindre de leur ingratitude ou même de leurs trahisons, les bons rapports qu’avait eus avec eux le général Bonaparte revenaient immédiatement à la mémoire du maître irrité. On a vu ce qu’en trois jours, du 19 au 22 septembre, avait, accompli la bravoure française. Après cette campagne si courte, terminée par l’heureux combat de Cairo, l’armée se tint sur la défensive, et Bonaparte ne prit plus, comme commandant en chef de l’artillerie , que des mesures d’ordre pour le maintien des positions acquises et l’armement des côtes de la Méditerranée. Il s’acquitta de tous ces devoirs avec une activité et un zèle extraordinaires, dont témoignent les ordres et les nombreuses lettres da service qu’il adressa, du mois d’octobre 1794 au mois de mai 1795, aux officiers qui relevaient de lui. Toute cette activité était dépensée en vue d’un grand objet qu’il se proposait, quand tout à coup l’entrée au comité de Salut public d’un ennemi de la Révolution vint l’arrêter douloureusement dans sa carrière. Nous abordons ici une des phases les plus importantes de la vie de Bonaparte ; c’est la triste histoire de ses démêlés avec ce fameux Aubry, fameux seulement par son injustice calculée et obstinée, qui faillit briser pour toujours cette fortune destinée à un si grand éclat. Cette histoire, très curieuse à plus d’un titre, ne nous semble avoir été approfondie et éclaircie par aucun historien, sans en excepter M. de Coston, qui n’en dit que ce que cent autres en avaient dit avant lui. Tous, en effet, parlent de la malveillance d’Aubry pour Bonaparte, sans s’inquiéter des causes. Nous avons été assez heureux pour les découvrir, à force de les rechercher ; et nous allons les exposer avec détail, car rien ne paraît plus singulier, quand on n’en a pas pénétré le secret, que ce changement subit qui s’opéra au sein du comité de Salut public à l’égard de l’armée, et dans la direction de la guerre, pendant les quatre mois moins deux jours qu’Aubry en fut chargé. Il y a là un mystère qui n’a pas assez préoccupé les historiens de la Révolution. La trahison était entrée au comité avec cet Aubry, et nous le prouverons. Pour cela, il nous faut recourir aux conjectures, aux hypothèses, aux inductions ; on sait que c’est armé de ce flambeau, ou, si l’on veut, de cette lanterne sourde, qu’il est souvent nécessaire de se diriger dans les broussailles et les sentiers rocailleux qui couvrent encore certains parages inexplorés du domaine de l’histojre. C’était la méthode de Condillac ; ce sera aussi la notre. Commençons tout d’abord par rappeler un point que nous avons suffisamment établi et qui n’est plus douteux aujourd’hui qu’aux yeux de ceux qui ont intérêt à le nier : Bonaparte était sincèrement républicain ; non pas républicain par calcul, mais républicain par conviction. L’enfant rêveur de la grotte du Casone était républicain, l’écolier de Brienne était républicain, le convive de Beaucaire était républicain, le lieutenant, de Carteaux et de Dumerbion, l’ami de Robespierre jeune était républicain. Le coup de tonnerre du 14 juillet avait retenti jusque dans les profondeurs de son âme ; les grands actes de la Convention parlaient fortement au cœur du Corse et de l’ami de Paoli. En ce temps-là, la Révolution comptait des ennemis jusque dans les corps chargés de la défendre ; car on sait qu’à toutes les époques de bouleversements sociaux, il se trouve des hypocrites qui s’attellent au char du progrès avec l’espoir de l’enrayer. Aubry était un de ces hommes ; et tout ce qui lui semblait de nature à pousser à la roue devait lui porter ombrage.Mais avant d’entamer ce chapitre, il convient de dire quelques mots du court intervalle qui sépara la mise à la réforme du général Bonaparte, événement qui a si fort marqué au début de sa vie. du moment où nous l’avons laissé après, la vive campagne de trois jours qui se termina par le combat de Cairo. Nous avons dit qu’après la cessation des hostilités, il s’était voué tout entier aux affaires de son arme et aux soins de l’autre objet dont, il n’avait pas cessé d’être chargé : la défense du littoral, des golfes et des stations maritimes de cette longue étendue de côtes qui va de l’embouchure du Rhône à la rivière de Gènes, et dont nous possédions une partie. Il s’y voua en homme qui a le sentiment que les choses n’en resteront pas là ; qu’après un moment d’arrêt, il faudra poursuivre l’œuvre commencée, et, pour cela, se trouver armé sur toute la ligne pour la défense, afin de pouvoir agir plus librement et plus fortement dans l’attaque. Quelques-uns de ces ordres méritent d’être rapportés. Le 18 vendémiaire an III (9 octobre 1794), il écrivait au citoyen Manceaux, si souvent cité plus haut : « Le général d’artillerie de l’armée d’Italie au citoyen Manceaux, directeur d’artillerie à Port-la-Montagne : Nous venons d’occuper le fort de Vado, près de Savone, qui maîtrise la rade de Vado ; nous sommes obligés d’y placer huit pièces de 36. Je te prie d’en faire la demande à la marine. Si elle n’a pas d’affûts, envoie-moi toujours les pièces et 400 boulets de 30. J’en attends 6.000 au premier jour. BUONAFARTE. » Pendant les trois derniers mois de cette année 1794, il écrit de Nice lettres sur lettres au même Manceaux à Toulon, au capitaine Perrier à Marseille, à d’autres officiers, et donne même des ordres en sa qualité de général de brigade d’artillerie. Le 4 janvier 1795, il se rend à Toulon pour y surveiller les détails d’une expédition maritime qu’on méditait. Le 7 du même mois, il était à Marseille, et les pouvoirs que lui avaient conférés les délégués de la Convention étaient bien grands, puisque nous le voyons écrire de Marseille, sous cette date du 7 janvier 1795 (18 nivôse an III), ce qui suit : « Le général commandant l’artillerie de l’armée au citoyen Manceaux, chef de brigade, etc. J’ai donné ordre à une compagnie de grenadiers de Paris, qui est arrivée à Avignon, de se rendre à Toulon, où elle prendra tes ordres ; j’ai ordonné à Faisand de te faire passer sur-le-chainp les cinq milliers de poudre qui te reviennent. » Le 22 mars, il était de nouveau à Toulon, où il donnait l’ordre suivant au citoyen Manceaux :« 2 germinal an III. Il y a, dans la demi-lune de la porte d’Italie, des écouvillons et des lanternes sur les affûts. Je te prie de donner des ordres pour qu’on les retire ; tu sens l’inutilité de tenir le rempart de Toulon et les forts environnants armés. BUONAPARTE. » Le même jour, il écrivait au même : « Je donne ordre que l’on te remette dix milliers de poudre, de celle destinée à l’expédition. » Dans nos collèges, on a toujours admiré l’activité et la facilité de César dictant à ses secrétaires quatre lettres sur des sujets différents. Cette admiration devait singulièrement donner à rire à l’officier Bonaparte : son génie n’eût demandé que dix légions et beaucoup moins de dix ans pour ne faire qu’une bouchée de la Gaule. Cet acte fut le dernier qu’il exerça comme général commandant l’artillerie de l’armée d’Italie. Le 1er floréal an III (20 avril 1795), en vertu d’un congé que lui avait envoyé de Marseille le représentant du peuple Beffroi, il quitta Toulon, en compagnie de l’inséparable Junot, revit un moment sa famille à Marseille, et, le 22 avril, en partit avec ses aides de camp, Junot et Louis Bonaparte, ïl voulait profiter de l’inaction obligée de l’armée d’Italie pour venir à Paris conférer avec les membres du comité de Salut public de la grande expédition en Italie, dont il avait l’âme remplie. Il ignorait les changements survenus dans le comité, où il comptait surtout trouver encore Carnot pour comprendre et y appuyer son projet ; il n’y trouva qu’Aubry et sa mise en non-activité. Le 15 germinal an III (4 avril 1795), Aubry, ancien et médiocre officier d’artillerie, sorti de l’armée en 1790, député du Gard à la Convention nationale, l’un des signataires de la protestation du 6 juin 1793 contre les 31 qui furent mis en état de détention et réintégrés au sein de la Convention le 8 décembre 1794, Aubry, disons-nous, avait remplacé Carnot dans la direction des opérations militaires ; l’un de ses premiers actes dans ces fonctions, qui correspondaient à celles d’un véritable ministre de la guerre, fut la mise à la réforme, du général Bonaparte et de Masséna, en même temps que d’un grand nombre d’autres officicrs des armées de la République, connus par leur civisme et leur bravoure. Mais cet acte, avait exigé quelque travail, et l’arrêté officiel n’avait pu être signifié du jour au lendemain. Il avait fallu à Aubry le temps de se reconnaître. On ne commet pas de pareilles énormités, même avec l’audace d’un conspirateur, sans y réfléchir quelque peu. Nous avons prononcé le mot énormité ; en effet, le travail d’Aubry, qui éliminait le général Bonaparte de l’artillerie, y introduisait Aubry lui-même, et à quel-titre ? comme général de division d’artillerie, inspecteur général de cette arme, chargé de la deuxième tournée, comprenant les départements de la Seine-Inférieure, de l’Eure, du Calvados et de la Manche ; lui, Aubry, simple capitaine de cette arme, dont il avait cessé de faire partie depuis 1790 ! c’est cet homme qui se faisait tout d’un coup, et de son chef, général de division et inspecteur général d’artillerie. Comme on le voit, le mot énormité n’a rien d’excessif, appliqué à une pareille mesure. Bonaparte, ignorant l’acte inouï qui le condamnait à l’inaction, au moment où il sentait bouillonner le génie militaire qu’il portait en lui, mit quelques jours à se rendre à Paris. Chemin faisant, il revit Valence ; il passa trois jours, du 29 avril au 2 mai, dans cette chère garnison où il s’était fait des amis qu’il n’avait pas oubliés et qui ne l’avaient pas oublié non plus. Il vit Mlle Bou ; mais, pour la première fois, il ne logea pas chez elle ; il avait promis à Sucy, qui, depuis, fut commissaire ordonnateur en chef à l’armée d’Italie, de descendre chez lui lorsqu’il passerait de nouveau à Valence, et il reçut l’hospitalité chez Mme de Sucy, mère de son ami. Il y visita la famille Aurel fils, dont il avait fréquenté si assidûment le cabinet littéraire. Il en partit le 14 mai et arriva quelques jours après à Paris, où il devait éprouver ; pendant près de quatre mois, les déboires les plus inattendus.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Général en disgrâce

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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février 2, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – 9 THERMIDOR AN II ET LA CHUTE DE ROBESPIERRE

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Napoléon Bonaparte mis aux arrêts après le 9 thermidor an II

Ma conscience est le tribunal où j’évoque ma conduite.

(Napoléon Bonaparte)

La mission de Bonaparte à Gènes était, du reste, parfaitement définie par la lettre de créance que le représentant Ricord, en l’absence de son collègue Augustin Robespierre, en mission à Paris, lui avait expédiée de Loano le 13 juillet, et par les instructions secrètes qui l’accompagnaient. Comme cette mission joue un rôle important dans la vie de notre héros, nous allons mettre ici sous les yeux du lecteur le texte même des pièces. La lettre ou l’ordre de Ricord était ainsi conçu : « Le général Bonaparte se rendra à Gênes pour, conjointement avec le chargé d’affaires de la République française, conférer avec le gouvernement de Gênes sur des objets portés dans