septembre 16, 2007

LE SEJOUR DE NAPOLEON A AJACCIO A SON RETOUR D’EGYPTE

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Maison de la Sposata

Les insulaires ont toujours quelque chose d’original, par leur isolement, qui les préserve des irruptions et du mélange perpétuel qu’éprouve le continent ; les habitants des montagnes ont une énergie de caractère et une trempe d’âme qui leur est toute particulière…

Tout en Corse y était meilleur, il n’était pas jusqu’à l’odeur du sol même.

(Napoléon Bonaparte)

Six mois après son arrivée à Toulon, à peine âgé de 24 ans, le capitaine d’artillerie Bonaparte avait été nommé, à la suite de son action décisive au siège de Toulon, général de brigade (22 décembre 1793) et alors avait commencé à se dessiner sa fabuleuse destinée : général en chef de l’armée d’Italie (2 mars 1796), commandant en chef de l’armée d’Egype (mai 1798). Sur des nouvelles alarmantes venues de Paris, il se décida à quitter l’Egypte, le 24 août 1799, avec des officiers et savants de sa suite qui avaient pris place sur les frégates la Muiron et la Carrère, pou rentrer en France. L’entreprise était périlleuse ; les mers étaient sillonées par des croisières anglaises.

Sur le Muiron, dit Marmont, se trouvaient : « Bonaparte, Berthier, Andreossi, Monge, Berthollet, Bourrienne, les aides de camp du général en chef et Gantheaume, commandant de la division » ; sur la Carrère : « Lannes, Murat, Marmont, Denou, Parceval, Grandmaison, nos officiers, et Dumanoir, chef de division, commandant de la frégate. On avait embarqué sur chaque frégate cent hommes de guides du général en chef qui en faisait la garnison ; nous avions en outre deux avisos bons marcheurs ».

Le 29 septembre, la flotille longeait le Sud de la Sardaigne ; elle put éviter une voile de guerre qui avait paru à l’horizon ; elle doublait dans la nuit le cap Bon ; l’amiral Gantheaume fit mettre le cap sur Ajaccio ; « le général en chef avait résolu d’y prendre langue. Le début de la guerre en Italie avait été accompagné de tant de désordres, qu’on pouvait redouter de trouver l’ennemi sur les côtes de Gênes et même sur celles de Provence. La Corse pouvait être occupée ; il était bon de savoir, au moment de l’atterage, sur quel point on pouvait se jeter avec sureté ».

Marmont raconte qu’on envoya un aviso à Ajaccio et il rendit compte qu’il « n’y avait aucun ennemi en Corse, que les côtes de France et de Gênes étaient libres ».

Un chroniqueur contemporain, Rossi, donne des détails précis sur l’arrivée à Ajacio du général en chef Bonaparte ; dans la journée du 30, la population avait assisté avec inquiètude aux évolutions singulières d’une flotille qui paraissait moins désireuse de gagner le port que de menacer la ville ; la mer était démontée ; un vent violent de Nord-Ouest soufflait en tempête ; le commandant de la grande felouque armée en course, Roch Donzella reçut l’ordre de reconnaître ces navires ; il s’empressa d’aller à leur rencontre.

« Parvenu à portée de la voix, dit Rossi, on lui fit savoir qu’on demandait un pilote pour être guidé dans le golfe. Comme la grande felouque battait pavillon français, on ne douta plus que la Corse n’appartînt encore à la France. Entre temps, le commandement de la felouque s’étant offert de les piloter, et ayant dit aux navires de le suivre, il demanda qui se trouvait à bord. Le général Berthier fut le premier à se faire connaître ».

« A-t-on des nouvelles du général Bonaparte ? Quesitionna l’équipage. La réponse fut donnée par le général Bonaparte qui se nomma et se montra en personne. Aussitôt l’équipage l’acclamant de ses Evviva ! arbora au mieux qu’il put tous les drapeaux qui se trouvaient à bord, tandis que Donzella se hâtant d’aborder la corvette du général faisait tirer des salves d’artillerie et criant sans cesse : Vive le général ! »

« Comme l’événement se passait à proximité de la ville et de la citadelle, chacun put entendre ce qu’on disait ; la population se porta en foule vers le môle, sans exception de sexe, d’âge et de condition, et dans un élan d’enthousiasme, pour satisfaire la vive allégresse de le revoir, les uns à cause du bruit qui avait couru sur sa mort en Egypte, d’autres à cause des factions qui agitaient la ville ».

« A la vue de sa ville natale, note Lavalette, son coeur s’émut profondément ». De nombreuses barques, où se trouvaient ses anciens amis et parents ne tardèrent pas à entourer le navire où flottait au grand mât le pavillon amiral ».

« Cependant le Directeur de la santé, J.B. Barberi, se rendit à bord dans sa chaloupe, et, l’ayant embrassé avec des larmes dans les yeux, il lui montra le môle et la place envahis par toute la population « qui demandait qu’il débarquât à terre sans quarantaine. » Le général, qui voyait et entendait les transports d’allégresse de la foule, répondit au digne Barbieri avec une grande émotion : Je n’attendais pas moins de mes concitoyens ! ».

La quarantaine fut rompue. « Il y avait au reste peu d’inconvénients, fait observer Lavalette, puisque après quarante-quatre jours de traversée, nous n’avions pas un seul malade à bord ». Et il ajoute : « Parmi le peuple qui s’agitait dans les barques autour de la chambre de poupe, une vieille femme, vêtue de noir, tenait dans ses bras élevés vers le général, en criant : « Caro tiglio ! » sans pouvoir attirer les regards du général ; enfin, il la distingua et se mit à crier : Madre ! c’était sa nourrice… »

Malgré les pressantes sollicitations dont il était l’objet, le général Bonaparte resta à bord de la Muiron ; il demanda des renseignements sur ce qui s’était passé en France pendant son absence, se fit apporter le Moniteur et les feuilles publiques, et passa la soirée dans sa cabine à les lire avec avidité.

Le lendemain il débarqua à terre, se rendit dans sa maison au milieu de l’enthousiasme délirant de la population.

Les passions locales s’étaient tues pour un instant.

La ville, en effet, était divisée en deux factions ennemies. Après l’évacuation de la Corse par les anglais (octobre 1796), les républicains, ainsi qu’on désignait les nouveaux administrateurs, avaient commis toutes sortes d’exactions sous prétexte de faire rentrer le pays dans l’obéissance aux lois ; la prestation de serment à la Constitution de l’An III avait donné lieu (mai-juin 1797) à une vive effervescence ; les prêtres avaient été emprisonnés à Ajaccio, puis relachés à l’arrivée de Letizia Bonaparte (juin 1797). Le décret d’expulsion contre les émigrés, parvenu en Corse sur ces entrefaites, y avait semé l’émoi. Les nombreux corses réfugiés en Toscane, dans les lettres qu’ils adressaient dans l’île, représentaient le général Bonaparte comme le suppôt des terroristes, l’ennemi de la religion et de l’ordre. Les populations corses entendaient conserver leurs traditions religieuses, le libre usage de leurs églises et de leurs cloches, et elles s’indignaient que le pays pût être entraîné vers l’anarchie. Un sourd mouvement de réprobation s’était produit contre le général Bonaparte, avait englobé sa famille et même la Signora Letizia, qui s’était efforcée de maintenir l’ordre parmi ses concitoyens. L’attitude intransigeante des administrateurs du Golo et du Liamone qui étaient leurs créatures n’avaient fait qu’accroître l’exapération des esprits. Usant des mêmes procédés que les Paolistes avaient employés, en 1793, à l’égard des partisans de Saliceti et Bonaparte, ils avaient dressé avec une rigueur impitoyable la liste de proscription des prêtres non assermentés et des émigrés ; les insurrections avaient éclaté en divers points de l’île pour la défense de la religion ; la plus importante était celle de la Crocetta ; elle avait été étouffée, et le chef des insurgés, le vieux général Giafferi, arrêté et fusillé (1798).

Mais les réfugiés Corses dans le Grand-Duché de Toscane, dont le nombre s’était accru à la suite de récentes proscriptions, entretenaient, par leurs écrits, l’agitation dans l’île qu’ils inondaient de fausses nouvelles.

Le 21 pluviôse, an VII (9 février 1799), les membres de l’administration centrale du Liamone qui avait nommé Miot, sur les indications de Joseph Bonaparte, avaient été arrêtés à Ajaccio, en exécution d’un décret du Directoire du 13 nivôse an VII (2 janvier 1799) et envoyés à Brignoles pour y être jugés.

Leur mise en accusation avait été obtenue par une faction active et puissance, ayant pour chef Citadella, membre du Conseil des Anciens, qui s’était formée à Ajaccio contre ceux qu’on appelait les anarchistes. On ne leur pardonnait pas d’avoir dressé la liste des émigrés ; on les abhorrait d’avoir envoyé des troupes armées pour s’emparer des cloches, des ciboires et de tous les objets du culte ; en disqualifiant les administrateurs du Liamone on entendait discréditer Bonaparte.

Le 18 germinal, an VII (7 avril 1799), les administrateurs du Liamone avaient été reconnus innocents des imputations portées contre eux, grâce à l’intervention de Bonaparte, et, en particulier de Lucien (avril 1799). Aussitôt après leur acquittement, Letizia Bonaparte qui se voyait toujours en butte aux animosités d’une partie de la population, avait quitté Ajaccio (12 mai 1799).

On peut aussi se rendre compte dans quelle atmosphère de passions violentes, un instant apaisées, avait eu lieu le débarquement du général Bonaparte.

« Rentré dans sa maison, il prenait plaisir à observer cette foule avec la plus minutieuse attention ; il remarqua l’absence de certaines personnes des plus distinguées de la ville. Il en demanda la raison, car plus d’une avait toujours donné des preuves indubitables d’attachement ; ayant appris qu’elles se trouvaient en prison par mesure de sureté (prétexte perpétuel à l’arbitraire) : « Vite, fit-il, du ton le plus impérieux, vite ! qu’on les mette tous immédiatement en liberté ; je veux voir mes concitoyens ; je veux qu’ils soient unis avec moi et unis entre eux… Cette journée est pour moi la plus heureuse et j’en perdrais toute la joie si je ne voyais pas ma vile natale en union et en concorde. » Cet ordre fut formulé avec tant de fermeté qu’il fut mis à exécution à l’instant même ; il excita la surprise de quelques-uns, mais la foule exprima sa reconnaissance au pacificateur de la ville ». Il alla plus loin ; il n’ignora pas les les intrigues ourdies contre l’Ancienne Administration et les exactions qu’on pourrait commettre après son départ ; avisant le Président de l’Administration, il lui ordonna de se démettre de ses fonctions ; le Président demanda le temps de réfléchir. « Je vous donne le temps de l’écrire, reprit le général, et, si vous hésitez un seul instant, je vous ferai sauter par la fenêtre. » A peine ces paroles furent-elles prononcées que le Président dut se démettre, car il voyait là des gens tout prêts à lui faire exécuter le saut périlleux. Ce second fait, et la manière expéditive qu’il avait employé, fut jugé favorablement en ville : « On voit bien, disaient quelques personnes qu’il est investi de pleins pouvoirs ».

Le chroniqueur Rossi ajoute que les personnes éclairées de la ville ne croyaient nullement que le Directoire avait délégué des pouvoirs au général Bonaparte jusqu’en Egypte, mais elles s’accordaient à trouver que les actes d’autorités qu’il avait accomplis avaient eu pour résultats de supprimer les éléments de discorde à Ajaccio, et de faciliter l’union de tous les bons citoyens.

Déjà le général Bonaparte parle et agit en maître. Rossi note qu’il aurait confié à un ami qu’à « son retour en France il y aurait un nouvel ordre des choses » ; il est à présumer que si l’idée germait dans son esprit de la nécessité impérieuse de rétablir l’ordre en France, d’amener la pacification religieuse, de faire l’union de tous les Français, le spectacle des dissentions créées à Ajaccio par une situation politique trouble, instable, lui a permis de vérifier que sa conception correspondait à la réalité des faits, et que le salut du pays était dans une politique d’ordre et de concorde.

Le général Bonaparte passa sept jours à Ajaccio. Sa maison ne désemplissait pas de monde ; des parents et des amis descendaient pour le voir des villages de montagne, de Bocognano, de Tavera et d’ucciani ; ils étaient heureux et fiers d’embrasser le glorieux général en chef de l’armée d’Italie et de l’expédition d’Egypte qui, six ans auparavant, n’était qu’un simple capitaine d’artillerie, et avait été contraint, par fidélité à la France, de quitter son pays natal et d’aller chercher un asile, pour lui et les siens en Provence.

Marmont, observateur sagace, mais enclin au dénigrement, souligne que les paysans corses se montraient empressés auprès du général Bonaparte. « Dans tous les pays, un homme illustre et puissant trouve facilement de nombreux parents ; mais en Corse et dans les pays d’une civilisation arriérée, la famille devant la puissance a son étendue, on reconnaît les parents à un degré fort éloigné. Aussi une multitude de cousins, paysans en veste, vint-elle remplir la maison du général Bonaparte ».

Marmont ignorait, sans doute, que les moeurs égalitaires de la Corse font que les paysans les plus humbles entretiennent des rapports d’égal à égal avec les chefs les plus puissants de l’île ; il ignorait que ces cousins, ces paysans en veste, avaient aidé, soutenu, le capitaine d’artillerie Bonaparte, partagé ses périls, aux heures critiques ; mais lui savait que sous ces vestes brunes grossièrement tissées en poils de chèvre, battaient des coeurs ardents, qu’il pouvait compter sur le dévouement absolu, jusqu’à la mort, de ces braves gens, qu’ils lui en avaient donné des preuves en 1793 ; aussi les accueillait-il avec la plus grande affabilité ; il faisait même des donations par acte notarié, à sa nourrice, Camilla Ilari, au berger Bagaglino, qui avait protégé la fuite de la famille en 1793, faisait des présents à Marmotta et à plusieurs de ses dévoués partisans ; au cours de ses promenades, des femmes du peuple l’abordaient familièrement, l’entretenaient de leurs petites affaires.

Bourrienne nous semble avoir gardé une impression exacte du séjour du général Bonaparte à Ajaccio : « Sans cesse, dit-il, il était accablé de visites, de félicitations, de demandes ; la ville était tout en mouvement ; tout le monde voulait être son cousin ; et, au nombre prodigieux de filleuls qui venaient complimenter leur parrain, on eût dit que Bonaparte avait tenu le quart des enfants d’Ajaccio sur les fonts baptismaux ».

Pendant son séjour à Ajaccio, le général organisa des chasses dans les environs d’Ajaccio, entre autres à sa propriété de Milelli, auxquelles prirent part Lannes, Murat, Berthier, Bourienne, Andreossi, les savants Monge, Berthollet, Denon, Parceval Grand-Maison, et les officiers de la Carrère et de la Muiron ; il se plut à visiter ses propriétés familiales ; « Bonaparte se promena plusieurs fois avec nous, dit Bourrienne, et, à l’apogée de sa puissance, il ne compta pas ses couronnes avec plus de plaisir qu’il n’en mettait alors à nous montrer les petits domaines de son père ».

Le 7 octobre, le coup de vent du Nord-Ouest s’étant calmé, l’amiral Gantheaume mit à la voile, et, pendant que les navires levaient l’ancre, la population accourut sur le môle, et se mit à crier, dit Rossi : « Vive le général ! Vive notre héros ! Vive notre bon père ! et celui-ci se montra très touché de cette manifestation de sympathie ».

(Extrait du Souvenir de Napoléon à Ajaccio de Jean-Baptiste Marcaggi)

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septembre 14, 2007

LES BONAPARTE PROSCRITS DE LA CORSE

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La famille Bonaparte débarquant à Toulon le 13 juin 1793

Un homme n’est qu’un homme. Ses moyens ne sont rien si les circonstances et l’opinion ne le favorisent pas.

(Napoléon Bonaparte)

Les ennemis de Paoli ne manquèrent pas d’imputer à ses menées secrètes l’échec de l’expédition de Sardaigne ; Aréna l’accusait ouvertement, à Nice, d’être hostile à la République, de vouloir donner la Corse à l’Angleterre ; les Marseillais de la phalange propagèrent dans les clubs de Provence des calomnies contre Paoli et les Corses qu’ils rendaient responsables de la honteuse retraite des troupes.

Saliceti, le seul représentant de la Corse qui avait voté la mort du Roi, qui s’était créé une situation en vue dans le groupe des Montagnards, manoeuvrait habilement, depuis quelques mois, pour dépouiller Paoli de son pouvoir ; le 17 janvier 1793, il avait fait rattacher la 23e division de l’armée du Var, et plaçait ainsi Paoli sous les ordres du général Biron, commandant en chef de l’armée d’Italie ; le 30 janvier, la Convention ayant déclaré la guerre à l’Angleterre, il faisait porter des soupçons du Comité public sur Paoli, qui avait été pendant vingt ans pensionné par cette nation, et obtenait l’envoi de trois commissaires extraordinaires en Corse « pour mettre ses ports en état de sûreté ».

Clavière, ministre des contributions, à la tribune de la Convention, et Volney, dans le Moniteur des 20 et 21 mars, donnaient une publicité retentissante aux suspicions jetées par Aréna et Saliceti contre Paoli.

Le Directoire du département, dans de nombreux appels, s’efforçait de réfuter les calomnies répandues contre Paoli. « Venez, disait-il dans une adresse, venez, citoyens commissaires, et vous verrez le patriotisme et l’ardeur du peuple, vous le verrez Français, non pas parce qu’on offre des emplois, mais parce que les Français sont libres et que les Corses veulent l’être avec eux ».

Les commissaires de la Convention, Delcher, Lacombe Saint-Michel, Saliceti, arrivés à Toulon le 2 mars, furent retenus par le mauvais temps au Golfe Juan jusqu’au 31 mars ; ils débaquèrent à Saint-Florent le 5 avril, et, le 6 avril, ils étaient rendus à Bastia ; ils furent l’objet d’ovations enthousiastes, et accompagnés jusqu’à leur demeure aux cris de : « Vive la République ! ».

Ils étaient fêtés, entourés, circonvenus, par les ennemis avérés de Paoli, les Bonaparte, les Pompéi, les Giubega, les Galeazzini, les Massoni et le haineux Aréna.

La confusion était extrême, l’anxiété grande dans l’île. Les ennemis de Paoli, aveuglés par l’esprit de parti, affirmaient que le vieux patriote voulait livrer la Corse à l’Angleterre ; ses fidèles et dévoués partisans, au contraire, se plaignaient que les commissaires de la Convention fussent venus en Corse provoquer des troubles et désordres.

Or, ceux-ci s’appliquaient à faire la conciliation. Le 10 avril, ils adressaient une circulaire aux Corses pour les engager à faire cause commune avec le peuple français, attaqué dans sa liberté par « tous les despotes couronnés de l’Europe ».

Saliceti espérait qu’on pourrait s’entendre avec Paoli, qui était victime, à cause de son grand âge, des intrigues de son entourage, entre autres du procureur général syndic Pozzo-di-Borgo ; celui-ci n’avait délégué personne pour recevoir les commissaires de la Convention, et il paraissait méconnaître leur autorité. Il eut une entrevue avec Paoli à Corté, le 14 avril ; il le conjura de se rendre à Bastia pour travailler, d’un commun accord, à la défense de la Corse et à l’apaisement du pays. Paoli, gagné par la chaude affection que lui témoignait le rusé Saliceti, promit de se rendre à son invitation dès que sa santé le lui permettrait.

Sur ces entrefaites, le 17 avril, les Commissaires de la Convention recevaient par un courrier extraordinaire une nouvelle qui les jetait dans la consternation. Par décret du 2 avril, Paoli, et Pozzo-di-Borgo étaient décrétés d’accusation et traduits à la barre de la Convention ; ils devaient s’assurer de leurs personnes par tous les moyens possibles.

Dès qu’on eut connaissance du décret de la Convention, la surprise, la colère et l’indignation furent extrêmes en Corse ; les sociétés populaires, les municipalités adressèrent des appels à la Convention pour protester contre cet « acte foudroyant » qui atteignait un homme qui avait jusque là « joui de l’estime de la Patrie et de celle de l’Europe entière ».

A Ajaccio, où le décret de la Convention était connu officieusement le 21 avril, le capitaine Bonaparte partageait l’émotion générale, et il rédigeait une adresse à la Convention pour la prier de rapporter, en ce qui concernait Paoli, le décret du 2 avril ; certes, il avait applaudi aux attaques contre Paoli, parce qu’elles étaient destinées à ruiner le crédit de ses ennemis personnels, les Pozzo-di-Borgo, les Peraldi, les Colonna-Césari, tous les familiers, du grand homme, mais ordonner au Père de la Patrie, à un vieillard septuagénaire, accablé d’infirmités, de comparaître à la barre de la Convention, comme un « scélérat conspirateur », ou un « coupable ambitieux » c’était une criminelle folie.

Il adressait d’autre part, une pétition à la municipalité pour l’engager à rallier tous les citoyens d’Ajaccio dans une même pensée d’union envers la France ; mais la municipalité refusa d’organiser la manifestation patriotique qu’il sollicitait.

On se méfiait des Bonaparte, notés comme des adhérents de Saliceti, et des ennemis irréductibles de Peraldi et Pozzo-di-Borgo, les représentants de Paoli à Ajaccio. Depuis quelques jours, d’étranges soupçons pesaient sur le capitaine Bonaparte qui se livrait à des études mystérieuses sur le Golfe d’Ajaccio. On l’accusait de tramer une conspiration pour s’emparer de la Citadelle et en chasser les gardes civiques dévoués à Paoli, qu’on venait d’y établir. Ayant voulu se rendre aux îles Sanguinaires pour inspecter la tour de la Parata, on le prévint secrètement, chemin faisant, que des sicaires étaient postés le long de la route pour l’assassiner. Il dut retourner sur ses pas. Les soupçons des Peraldi et des Pozzo ameutaient contre lui la population ; son séjour à Ajaccio n’étant plus tenable, il prit le parti de se rendre à Bastia.

Le 3 mai, il se mit en route, accompagné de Santo Bonelli, dit Santo Ricci, un des dévous partisans de Bocognano. Arrivé à Corté, son parent Arrighi le prévint que le Directoire du département avait intercepté une lettre de Lucien Bonaparte dans laquelle il avouait avoir provoqué le décret du 2 avril contre Paoli et Pozzo et qu’on ne manquerait pas de l’arrêter, si sa présence en ville était connue ; il rebroussa chemin ; arrivé à Bocognano, le 4 mai, il passa la nuit chez un de ses parents Tusoli, au hameau de Poggiolo ; le 5 mai, les Morelli, informés de la présence du capitaine Bonaparte à Corsacci, où il avait donné rendez-vous à Santo-Ricci, le mirent en état d’arrestation ; Santo Ricci et Vizzavona, soutenus par de nombreux parents en armes, le délivrèrent des mains des paolistes ; Santo Ricci et Bonaparte firent halte à Tavera, chez Mancini ; le soir, ils reçurent l’hospitalité chez Poggioli, maire d’Ucciani ; le lendemain soir, 6 mai, à la nuit tombante,, Bonaparte se faufilait, furtivement, dans la maison de son parent Jean-Jérôme Levie qui habitait le faubourg, le Borgo ; l’arrivée de Bonaparte avait transpiré en ville ; le 8 mai il y eut une alerte ; des gendarmes vinrent enquêter si Bonaparte n’était pas caché dans la maison Lévie ; dans la nuit du 9 mai, il s’embarqua sur la gondole du patron Ucciani, et, le lendemain, il débarquait à Macinaggio. De là, il allait rejoindre à Bastia les commissaires de la Convention.

Le conflit entre Paoli et les commissaires de la Convention paraissait inévitable. Des troubles, des désordres, se produisaient en Balagne et à Cervione ; le Directoire du département laissait brûler et saccager les demeures et propriétés des adversaires de Paoli.

Les commissaires de la Convention répondirent à ces tentatives d’émeute par la suspension du Conseil Général et du Directoire du département, la révocation de Léonetti, colonel de gendarmerie, la dissolution des quatre bataillons de volontaires nationaux.

Cependant Paoli, effrayé de la tournure grave que prenaient les événements, voulut tenter un dernier appel à la conciliation ; il demandait aux commissaires de la Convention, le 15 mai, le renvoi de Saliceti qui était en Corse « pour se faire un parti », qui « avait la maladie insensée de vouloir être le gouverneur de la Corse. » ; il les prévenait que Saliceti les tenait dans « l’ignorance des faits », qu’il les faisait entourer « du petit nombre de personnes intéressées à le tromper », les « Bonaparte, les Pompéi, et autres de cette trempe dont la vile intrigue était suffisamment connue ». Il terminait en leur donnant l’assurance que tout rentrerait dans l’ordre après le départ de Saliceti.

Les commissaires de la Convention ayant dédaigné de répondre, le Conseil Général adopta la convocation d’une Assemblée des Communes à Corté, le 26 mai 1793, afin « d’aviser aux moyens les plus propres pour préserver la Corse de l’anarchie et des désordres dont elle était menacée ».

Les réunions de la Consulte eurent lieu du 26 au 29 mai et les délégués Corses arrêtaient que Saliceti, Delcher et Lacombe Saint-Michel cessaient d’être reconnus comme commissaires de la Convention ; que le Conseil Général et le Procureur Général Syndic étaient maintenus dans leurs fonctions ; que Paoli était invité à veiller au maintien de la sûreté et la tranquillité publiques ; que les députés de la Convention étaient déchus de leurs pouvoirs, et enfin que « le peuple corse prenait sous la sauvegarde de sa bravoure et de sa loyauté la conservation et la défense de son territoire contre toute invasion ennemie et étrangère ». La rupture avec la France était ainsi consommée. A la séance de clôture, l’Assemblée votait, à l’unanimité une motion « infligeant aux individus composant les deux familles Bonaparte et Arena une flétrissure éternelle qui rendit leur nom et leur mémoire détestables aux patriotes du département ».

A Ajaccio, la famille Bonaparte vivait dans les transes. Le 25 mai, Costa, de Bastelica, l’informait qu’un détachement de paolistes se dirigeait vers Ajaccio, et qu’il avait ordre de s’emparer des Bonaparte. Letizia, Fesch, et les enfants, à l’exception de Jérôme et Caroline, escortés par des hommes en armes, quittèrent Ajaccio pendant la nuit et se réfugièrent aux Milelli.

A Bastia, le capitaine Bonaparte avait proposé aux commissaires de la Convention une expédition pour délivrer Ajaccio qui était au pouvoir des insurgés. L’escadrille destinée à opérer à Ajaccio appereilla à Bastia dans la nuit du 23 mai ; une forte tempête l’ayant secouée en mer, elle ne peut rentrer dans la golfe d’Ajaccio que le 29 mai ; Bonaparte inquiet sur le sort de sa famille, avait pris les devants sur un chabeck et était allé relâcher à Provenzale ; il débarqua à terre, se mit en communication avec des bergers qui lui annoncèrent que sa famille était en fuite, que sa maison et ses propriétés avaient été saccagées ; il leur demanda de battre la campagne dans tous les sens et de dire à sa mère d’aller le rejoindre à la tour du Capitello.

L’escadrille alla mouiller à la tour de Capitello, les commissaires de la Convention, Saliceti et Lacombe Saint-Michel, qui se trouvaient à bord de la Belette, firent des signes de ralliement aux troupes françaises et aux amis de la France. Personne ne bougea. Dans ces conditions, une attaque devenait inutile.

Le 3 juin, ils donnèrent l’ordre du départ. La famille Bonaparte, l’abbé Coti et quelques autres partisans de la France avaient pris passage sur les frégates françaises.

Les Bonaparte reçurent à Calvi, où ils arrivaient dans la soirée, l’hospitalité la plus affectueuse dans la famille Giubega. Le 10 juin, ils partaient pour la France. Ils se trouvaient dans le dénuement le plus complet.

Le capitaine Bonaparte arriva à Toulon, avec sa famille, le 13 juin 1793.

Il ne devait plus revoir la Corse qu’une seule fois, à son retour d’Egypte.

(Extrait du Souvenir de Napoléon à Ajaccio de Jean-Baptiste Marcaggi)