janvier 27, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – SECONDS SEJOURS A AUXONNE ET VALENCE

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Canonnier du régiment de La Fère en 1790

Les premières qualités du soldat sont la constance et la discipline, la valeur n’est que la seconde.

(Napoléon Bonaparte)

C’est pendant ce second séjour de quelques mois à Auxonne (de février à juin 1791) qu’il fit imprimer à Dole, chez M. Joly, sa Lettre à Buttafuoco, qui ne fut tirée qu’à cent exemplaires. Napoléon, toujours accompagné de son frère Louis, allait en corriger lui-même les épreuves chez l’imprimeur à Dole. Ils partaient d’Auxonne à pied, dès quatre heures du matin, prenaient chez M. Joly un déjeuner frugal, et se remettaient en route pour revenir à Auxonne, où ils étaient souvent de retour avant midi, ayant ainsi parcouru huit lieues de poste dans la matinée. A Auxonne, Napoléon était à la fois, et le mentor et le précepteur de son jeune frère. Au rapport de M. de Coston, on n’a jamais connu à Bonaparte d’aventures galantes à Auxonne, quoique plusieurs dames peu scrupuleuses se soient vantées plus tard d’avoir eu des relations intimes avec lui. Dans les courses qu’il aimait à faire aux environs d’Auxonne, à Dole, à Nuits, à Citeaux, partout le jeune officier d’artillerie, d’une bonne logique et d’une langue alerte, prétait main forte à la cause de la Révolution, sans précisément déplaire aux aristocrates, dont cependant il combattait vaillamment les doctrines surannées. C’est ainsi qu’étant allé, au printemps de 1791, faire à Nuits une visite à M. de. Gassendi, capitaine commandant au régiment de La Fère, qui ‘avait épousé, le 4 mai 1790, la fille d’un riche médecin de Nuits, il ne tarda pas à s’apercevoir du dissentiment des opinions politiques entre le beau-père et le gendre. Le gentilhomme Gassendi, tout descendant qu’il était du philosophe de ce nom, était aristocrate, et le médecin très chaud patriote. Celui-ci trouva dans le jeune lieutenant un auxiliaire puissant, ne déguisant rien, allant au fond des choses, rétorquant sans embarras tous les arguments de son adversaire, et il en fut si ravi que, le lendemain, au point du jour, il faisait à Bonaparte une visite de reconnaissance et de sympathie. Le tocsin de la Révolution venait de sonner. Bonaparte, alors détaché en garnison à Nuits, a tracé de l’état des opinions à ce moment un tableau d’une vérité saisissante ; et, à ce propos, M. de Coston raconte une anecdote très caractéristique. Il y avait, dans cette même ville de Nuits, si célèbre par ses vins, beaucoup d’aristocrates. Le maire, loin d’être patriote, s’était fait en quelque façon l’espion du parti ; il dénonçait aux ennemis de la Révolution tous ceux qui en professaient les principes, et il s’étonnait qu’on ne les pendît point en compagnie, des membres les plus illustres de l’Assemblée constituante, qui n’étaient pour lui que des coquins et des brigands. Il faisait sa lecture habituelle et ses délices des Actes des Apôtres, l’insolent journal qui leur prodiguait les insultes les plus irritantes. Mais monsieur le maire de Nuits tenait surtout à ce qu’on destituât, puisqu’on était assez faible pour ne pouvoir les pendre, ceux, qui n’étaient pas, comme lui, ennemis des philosophes et des novateurs. Or un dimanche, Bonaparte fut inviter à souper chez Mme Marey, auprès de laquelle un de ses camarades, M. Rolland de Villeneuve, semblait fort bien établi. C’était là le repaire de l’aristocratie du canton, bien que la dame ne fût que la femme d’un marchand de vins ; mais elle avait une grande fortune et les meilleures manières du monde ; c’était la Célimène de l’endroit. Là se trouvait toute la gentilhommerie contre-révolutionnaire des environs. Le jeune officier avait donné dans un vrai guêpier. Il lui fallut rompre force lances. La partie n’était pas égale. Au plus fort de la mêlée, on annonce M. le maire. Napoléon crut que c’était un secours envoyé du ciel dans ce moment de crise. « Mais il était le pire de tous, ce maudit homme, dans son bel accoutrement du dimanche, bien boursouflé sous un grand habit cramoisi. Toute la compagnie jugea le jeune républicain perdu. Heureusement, la maîtresse de la maison, peut-être par une secrète sympathie d’opinions, car elle tenait à la famille Monge, vint au secours de Napoléon dans cette circonstance ; elle détourna constamment, avec esprit, les coups qui eussent pu porter ; elle fut sans cesse pour Bonaparte le bouclier gracieux sur lequel les armes ennemies venaient s’émousser et perdre leur force ; Mme Marey préserva de toute blessure son convive, qui a toujours conservé d’elle un agréable souvenir pour le service qu’il en avait reçu dans cette chaude affaire. » Pour un observateur superficiel, la France, en ce moment, semblait partagée en deux camps d’égale puissance. Selon les lieux où l’on était, on pouvait se faire aisément illusion sur la force respective des partis et des opinions. Partout on rencontrait des champions des deux causes qui divisaient la France ; on discutait avec feu. Dans les salons, dans la rue, sur les chemins, dans les auberges, toutes les questions à l’ordre du jour étaient agitées ; on s’enflammait de part et d’autre ; on semblait prêts à en venir aux mains. Un patriote, c’était alors le mot consacré, pouvait croire son parti le moins fort quand il se trouvait dans les salons ou dans les réunions d’officiers, tant il se voyait en minorité ; mais, aussitôt qu’il était dans la rue ou parmi les soldats, il se retrouvait au milieu de la nation tout entière. Par instinct, par nature, Bonaparte appartenait à ce parti. Peu à peu les résistances de la cour, l’insolence des journalistes qui la soutenaient, les menaces de l’émigration produisirent un effet contraire à ce qu’on s’en était promis. Les opinions, les sentiments du jour ne laissèrent pas que de gagner jusqu’aux officiers mêmes, surtout après le fameux serment à la Nation, à la Loi et au Roi. C’est à ce sujet que Napoléon a dit : « Jusque-là, si j’eusse reçu l’ordre de tourner mas canons contre le peuple, je ne doute pas que l’habitude, le préjugé, l’éducation, le nom du roi, ne m’eussent porté, à obéir ; mais, une fois le serment national-prêté, c’était fini : je n’eusse plus connu que la nation. Mes penchants naturels se trouvaient dès lors en harmonie avec mes devoirs, et concordaient à merveille avec, toute la métaphysique de l’Assemblée. Toutefois, les officiers patriotes, il faut en convenir, ne composaient que le petit nombre ; mais avec le levier des soldats, ils conduisaient le régiment et faisaient la loi. Les camarades du parti opposé, les chefs même recouraient à eux dans les moments de crise. « Telles étaient la véritable situation de la France et les très vives et très sincères opinions de Napoléon Bonaparte, lorsqu’il reçut son brevet de lieutenant en premier au régiment de Grenoble, qui tenait alors garnison à Valence. Il partit en conséquence d’Auxonne avec son frère Louis, de l’éducation duquel, comme nous l’avons vu, il s’était chargé. On a dit qu’à Auxonne Bonaparte avait laissé quelques dettes : un billet de 100 livres entre les mains d’un marchand de drap pour fournitures d’étoffes ; un autre de 15 livres à un fournisseur pour le prix d’une épée de rencontre à poignée de cuivre doré, et une reconnaissance d’une petite fourniture de bois : voilà des dettes honorables. L’entretien de son frère Louis sur sa solde l’obligeait d’ailleurs à la plus sévère économie. Plus tard, sous l’Empire, le marchand de drap, M. Louvrier, se vantait, avec une prétention d’assez auvais goût, d’avoir fourni à Napoléon son premier habit d’uniforme et ses premières épaulettes de lieutenant. Sous la Restauration, le drapier donna bassement une autre direction aux fils de sa trame : quand il racontait l’anecdote, il ajoutait, mensongèrement sans doute, que le drap du lieutenant n’avait été payé que par le premier Consul. C’était pour la seconde fois que Bonaparte tenait garnison à Valence. Comme un chef de famille qui suivrait l’éducation d’un flls, il avait auprès de lui son frère Louis, qu’il avait toujours dirigé à Auxonne. Un matin, que M. Parmentier, chirurgien-major du 4e régiment d’artillerie, se trouvait dans la chambre de Napoléon, le jeune Louis entra les yeux rouges et un peu gros, comme quelqu’un qui a dormi plus longtemps que de coutume. Bonaparte fit observer avec quelque sévérité à son jeune frère qu’il s’était oublié dans son lit. Louis s’excusa timidement en disant qu’il venait de faire un songe, agréable, qu’il avait rêvé qu’il était roi. «-Toi, roi ! répliqua Bonaparte avec une légère pointe d’ironie ; quand tu seras roi, je serai empereur. » M. Parmentier, qui avait assisté à ce petit dialogue, aimait plus tard à répéter cette anecdote. Fidèle à ses anciennes affections, Bonaparte voulut habiter la première chambre qu’il avait occupée chez Mlle Bou ; elle n’était pas libre, et il s’installa avec Louis dans une autre pièce plus grande, au premier étage et prenant jour sur la rue de l’Equerre. Il ne trouva plus dans sa nouvelle garnison tous ceux qu’il y avait connus, l’abbé de Saint-Ruf’ était mort quelque temps auparavant, le 4 avril 1791 ; mais il y revit, ses autres amis, ainsi que Mme du Colombier, auprès de laquelle il reprit presque toutes ses anciennes habitudes. Seulement, son nouveau grade le contraignait, par bienséance, à manger avec les lieutenants du régiment, qui prenaient leur pension chez un sieur Geny, traiteur, qui tenait alors l’hôtel des Trois Pigeons, rue Pérollerie. Quant à son frère, il mangeait avec Mlle Bou dans un salon-cuisine de l’arrière-fond du café. Il s’abonna de nouveau au cabinet littéraire de M. Aurel, où on le voyait fort assidu. Cependant, la Révolution marchait, et le patriotisme de Bonaparte devenait de jour on jour plus ardent. Il entra dans la Société des Amis da la constitution dont il fut successivement secrétaire et président, cumulant ces fonctions avec celles de bibliothécaire. La Société des Amis de la constitution de Valence, d’abord composée de vingt-cinq membres, tint sa première séance chez Mlle Bou et dans sou café : d’autres séances eurent lieu dans le cabinet littéraire de M. Aurel ; plus tard, le 3 juillet 1791, après la fuite du roi, cette, société, dans laquelle Bonaparte fit recevoir deux officiers supérieurs de son régiment, MM. de Mauroy et de Campagnol, se réunit dans l’église de Saint-Ruf avec vingt-deux sociétés patriotique des départements de la Drôme, de l’Isère et de l’Ardèche ; et, dans cette espèce de fédération, Bonaparte prononça, un chaleureux discours. Dans une lettre du 27 juillet 1791, écrite à M. Naudin, commissaire des guerres, qu’il avait connu et avec lequel il s’était lié à Auxonne, il parle de sa sollicitude pour là mère patrie, et il s’exprime avec une grande vivacité sur cette réunion du 3 juillet, où fut prêté le serment civique. « Ce pays-ci est plein de zèle et de feu, dit-il. Dans une assemblée composée de vingt-deux sociétés des trois départements, on fit, il y a quinze jours, la pétition que le roi fût jugé. Mes respects à Mme Renaud, à Marescot et à Mme de Goi. J’ai porté un toast aux patriotes d’Auxonne, lors du banquet du 14. Ce régiment-ci est très sûr en soldats, sergents et la moitié des officiers. » Le post-scriptum surtout est remarquable : PS. Le sang méridional coule dans mes veines avec la rapidité du Rhône ; pardonnez donc si vous avez-de la peine à lire mon griffonnage, » Griffonnage, en effet, dit M. de Coston, griffonnage qui témoigne à lui seul de la chaleur de ce sang méridional qui coulait dans les veines, de Bonaparte « avec la rapidité du Rhône ». « Tout le monde, à Valence, parlait des ardeurs révolutionnaires du jeune lieutenant. M. de Campagnol, son colonel, ne les partageait point, non plus que ses autres chefs et quelques-uns de ses camarades. On commençait, à se diviser plus sérieusement que par le passé. La fuite du roi était l’objet de toutes les conversations, et, comme on l’imagine bien, était diversement jugée. Il fallait avoir été élevé dans la foi monarchique la plus aveugle ou la plus servile pour ne pas voir un acte coupable au plus haut degré dans cette désertion, dans ce passage à l’ennemi du chef militaire et civil d’un grand empire, pour aller se mettre à la tête ou se laisser remorquer à la queue des émigrés et des armées liguées contre la France. Bonaparte pensait comme ceux qui jugeaient que cette fuite à l’étranger n’était ni d’un roi, ni d’un honnête homme, ni d’un homme courageux ; il mit même tant de vivacité dans ce blâme au moment du retour de Louis XVI, que M. de Campagnol, très bon royaliste, s’en souvint quand Louis XVI eut été refait roi par l’assemblée. Bonaparte reçut une forte admonestation sur sa chaude participation aux séances des Amis de la constitution, et lorsque, au commencement d’août il sollicita un congé, ce congé lui fut positivement refusé ; mais, avec sa puissance de volonté ordinaire, il tourna la difficulté en s’adressant directement au baron du Teil, l’ancien commandant de l’école d’Auxonne, qui avait toujours eu beaucoup de bonté pour lui, et qui était alors maréchal de camp, inspecteur général de l’artillerie du VIe arrondissement, comprenant l’école et la place de Valence. Celui-ci lui fit accorder par le ministre de la guerre un congé, au grand déplaisir des chefs immédiats du lieutenant, que M. du Teil n’en avait nullement prévenus. Paris l’attirait en ce moment : il en respirait de loin l’esprit, et sentait qu’il y avait quelque chose avoir et à juger, et aussi quelque chose à faire pour la cause de son pays natal. En effet, avec cet esprit pratique qu’il mêla toujours à son enthousiasme, il avait rédigé pour le ministre de la guerre un mémoire qu’il voulait lui présenter et lui expliquer de vive voix. Dans ce mémoire, il proposait d’armer les gardes nationales corses avec les fusils d’artillerie qu’on venait de retirer à cette partie de l’armée comme inutiles ou embarrassants. Mais il avait besoin, pour ce voyage, de plus d’argent qu’il n’en possédait, car il ne couvait faire d’économies sur sa solde, qui suffisait à peine à ses besoins et à ceux de son frère Louis, et il est probable qu’il devait encore les fameuses 100 livres à ce M. Louvrier, qui se voyait menacé de n’être payé qu’à l’avènement du consulat – le pauvre homme ! Dans cette situation embarrassante, Bonaparte écrivit à son grand-oncle l’archidiacren Lucien les deux lettres que dans le recueil d’Adolphe Blanqui, on voit datées par erreur de 1792, puisque l’archidiacre mourut comme nous le verrons à Ajaccio, dans la nuit du 15 au 16 octobre 1791, en présence de son petit-neveu Napoléon, qui, n’ayant pu se rendre à Paris faute d’argent, était allé jouir de son congé en Corse, près de sa famille. On lit dans la première : « J’attends avec impatience les 6 écus que me doit maman (sans doute la part modeste de la mère dans l’entretien de Louis) ; j’en ai le plus grand besoin. » Et dans la seconde : « Envoyez-moi 300 francs ; cette somme me suffira pour aller à Paris. Là, du moins, on peut se produire, surmonter les obstacles ; tout me dit que j’y réussirai : voulez-vous m’en empêcher faute de cent écus ? » II ne reçut pas l’argent demandé et resta quelques jours encore à Valence, où, aspirant à toutes les gloires, il avait écrit un discours sur cette question : Quelles vérités et quels sentiments importe-t-il le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur ? mise au concours par l’Académie de Lyon pour un prix, de 1.200 frans, fondé par l’abbé Raynal de ses propres deniers. Le concours fut jugé le 25 août par l’Académie, et aucun des concurrents n’obtint le prix, qui, plus tard, devait être adjugé à Daunou. On connaît aujourd’hui le travail que le jeune officier présenta au concours. Ce travail incohérent, déclamatoire souvent, mais plein de feu, est écrit tout entier dans les idées philosophiques du temps. C’est une sorte de nébuleuse ardente, en travail de formation, et dont se dégagent de temps en temps des étincelles lumineuses, comme des rayons de soleil qui jaillissent du milieu d’épaisses ténèbres. Voici d’ailleurs en quels termes les juges du concours apprécièrent le mémoire du jeune. Bonaparte : « Le numéro 15 est un songe très prononcé, c’est peut-être l’ouvrage d’un homme sensible ; mais il est trop mal ordonné, trop disparate, trop décousu pour fixer l’attention. » Au luxe de déclamations qui signalaient cet écrit, on aurait difficilement deviné la future haine de l’Empereur pour les idéologues, mot qui, dans sa bouche impériale, sera le nec plus ultra du dédain et du mépris. Bonaparte et son frère Louis arrivèrent à Ajaccio dans la première quinzaine d’octobre, et Napoléon trouva son grand-oncle Lucien, qu’il aimait beaucoup, malgré tout, au lit de la mort. Il était avec tous les siens près du mourant dans la nuit du 15 au 16 octobre, et il le vit expirer avec douleur. L’archidiacre était plus philosophe que semblait l’indiquer son habit. Au moment suprême, il s’occupait surtout des intérêts et de l’avenir de sa famille, et paraissait peu s’inquiéter de son salut dans l’autre monde. L’abbé Fesch, alors grand vicaire de l’évêque constitutionnel d’Ajaccio, accourut au lit du mourant pour lui débiter les homélies d’usage. L’agonisant l’interrompit : Fesch n’en tint aucun compte. Le vieillard s’impatienta : « Eh laissez donc, je n’ai plus que quelques moments à vivre ; je veux, les consacrer aux miens. » II les fit en effet approcher, leur donna des avis, des conseils ; et, s’adressant à Joseph, quelques instants avant de mourir : « Tu es l’aîné de la famille, lui dit-il ; mais voilà celui qui en est le chef. Aie soin de t’en souvenir. » Et il désignait Napoléon. Napoléon avait alors vingt-deux ans, et Joseph près de vingt-quatre. Napoléon a raconté lui-même, à Sainte-Hélène, qu’à genoux en ce moment près du lit où l’archidiacre venait de rendre le dernier soupir, il pleura comme un enfant, lui qui pleurait si peu. Dans les cinq mois que Bonaparte avait passés à Valence lors de sa seconde garnison, il avait beaucoup pensé, beaucoup agi, beaucoup souffert aussi ; car il y avait vécu dans la gêne, tout occupé, comme eut pu le faire un père, de l’éducation de Louis. Lui-même a rappelé ces temps où il vivait durement avec ce jeune frère, à l’avenir duquel il s’était dévoué ; il les a rappelés dans une circonstance où, pourquoi ne le dirions-nous pas, il nous semble avoir jugé trop sévèrement ce Louis qu’il aimait tant. L’Empereur, parlant au duc de Vicence, de son frère qui venait d’abdiquer le trône de Hollande, s’exprimait ainsi : « Abdiquer sans me prévenir ! se sauver en Westphalie comme s’il fuyait un tyran !… Mon frère me nuire au lieu de m’aider !… Ce Louis que j’ai fait élever sur ma solde de lieutenant, Dieu sait au prix de quelles privations !… Je trouvais de l’argent pour payer la pension de mon jeune frère. Savez-vous comment j’y parvenais ? C’était en ne mettant jamais les pieds ni au café m dans le monde ; c’était en mangeant du pain sec, en brossant mes habits moi-même, afin qu’ils durassent plus longtemps. Pour ne pas faire tache parmi mes camarades, je vivais comme un ours, toujours seul dans ma petite chambre, avec mes livres, alors mes seuls amis. Et ces livres ! par quelles dures économies, faites sur le nécessaire, achetais-je cette jouissance. Quand, à force d’abstinence, j’avais amassé deux écus de six livres, je m’acheminais avec une joie d’enfant vers la boutique d’un libraire, qui demeurait près de l’évêché. Souvent j’allais visiter ses rayons avec le péché d’envie ; je convoitais longtemps avant que ma bourse me permît d’acheter ! Telles ont été les joies et les débauches de ma jeunesse. » Ici, cette interruption arrachée au duc de Vicence. : « Sire, jamais le trône ne vous vit plus grand que ne l’était le lieutenant d’artillerie dans sa petite chambre de Valence. – « Eh! non, j’avais du cœur, voilà fout, répondit l’Empereur avec simplicité. Tout petit garçon, j’ai été initié à la gène et aux privations d’une nombreuse famille. Mon père et ma mère ont connu de mauvais jours !… Huit enfants!… Le ciel est juste… Ma mère est une digne femme. » On sera peut-être surpris de nous voir insister si souvent, et avec une complaisance qui peut paraître minutieuse, sur les moindres circonstances des premières années de Bonaparte ; c’est qu’elles nous semblent, à nous dignes du plus grand intérêt : une fois ces humbles commencements mis hors de toute contestation, le contraste fera mieux comprendre la fortune extraordinaire de notre héros. Encore une fois, voilà pourquoi nous nous complaisons tant à insister sur toutes ces misères extraordinairement honorables, et qui n’ont armorié les commencements d’aucun héros de l’Histoire. Nous nous supposons à l’embouchure du Missouri ou des Amazones : quelles proportions ne prendra pas notre étonnement, si, transporté tout à coup vers la source, nous sommes en présence d’un mince filet d’eau que le moindre rayon de soleil menace de tarir et de dessécher !

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Patriote corse et Révolutionnaire français

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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janvier 20, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE PREMIER SEJOUR DE NAPOLEON A VALENCE

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Napoléon Bonaparte offrant des cerises à mademoiselle du Colombier

Une belle femme plaît aux yeux, une bonne femme plaît au coeur : l’une est un bijou, l’autre est un trésor.

(Napoléon Bonaparte)

Il arriva à Valence et fut logé par billet dans la maison de Mlle Bou, qui forme l’angle de la. Grande rue et de la rue du Croissant, et porte le n°4. L’Ecole d’artillerie de Valence était alors commandée par M. Bouchard, maréchal ,de camp, et le régiment de La Fère par le chevalier de Lance, colonel d’artillerie, avec rang de brigadier des armées du roi. Le lieutenant Bonaparte fut placé dans une des compagnies de la brigade de bombardiers. Il eut pour premier capitaine M. le chevalier Masson d’Autume, que, en 1802, premier consul, il nomma à la place de conservateur de la bibliothèque de’ l’Ecole d’application d’artillerie et du génie. Le frère aîné du meilleur ami de l’élève Napoléon, M. des Mazis, lieutenant en premier au régiment de la Fère, fut son mentor dès son arrivée. Bonaparte était venu à Valence, muni des meilleures lettres de recommandation ; il en avait une, entre autres, de M. deMarbeuf, évêque d’Autun, pour un spirituel ecclésiastique, l’abbé de Saint-Ruf, très-répandu dans les salons de Valence. L’abbé de Saint-Ruf était un véritable abbé, non dans la légère acception de ce mot, mais dans la plus sérieuse : il était crosse et mitre et abbé d’une abbaye, avec le titre de prélat ; d’ailleurs homme du monde et très ettré. Il présenta le lieutenant Bonaparte dans plusieurs maisons de Valence, notamment chez Mme Grégoire du Colombier. Cette dame habitait presque toute l’année une maison de campagne appelée Basseaux, à près de trois lieues sud-est de Valence. Le prélat s’y Rendait en voiture et emmenait quelquefois son jeune protégé, qui, plus tard, y fit seul et à pied de fréquentes visites. Mme du Colombier était alors âgée de cinquante ans. C’était une femme de mérite, qui s’engoua du jeune officier d’artillerie eur vraie méridionale ; elle aimait à le faire causer sur toutes choses, et elle parlait de lui à tout le monde avec un enthousiasme qui touchait à l’admiration. Elle vint exprès habiter sa maison de Valence, pour l’y produire, et bientôt les invitations affluèrent de tous côtés. Lancé de la sorte dans les salons de la ville, le jeune officier voulut, sans être un petit-maître, y figurer comme danseur ; et l’on, raconte qu’il prit des leçons d’un M. Dautel, le maître à danser le plus renommé de Valence ; mais il eut beau faire, il fut toujours très mauvais danseur, et il aurait pu répoudre plus tard à M. Dautel ce qu’il répondit à son maître, d’écriture de Brienne : « Le bel élève, ma foi, que vous avez fait là! » Napoléon allait quelquefois visiter M. de Grave, évêque de Valence, homme pieux et tolérant ; qui aimait à le faire parler de son grand-oncle, l’archidiacre Lucien. Bonaparte dit un jour au prélat qu’un de ses ancêtres Bonaventure Buonaparte avait été canonisé à Bologne. L’évêque répliqua : « Mon enfant, voilà un bel exemple à suivre ; songez-y, un trône dans le ciel! – Ah! monseigneur, répondit Bonaparte, si, en attendant, je pouvais passer capitaine ! » Ceci, dit M. de Coston, me rappelle un vœu analogue émis à l’empereur par un vieux soldat de sa garde ; Ah ! c’est toi, mon ami, lui dit Napoléon, comme il se présentait à lui, en le reconnaissant pour un de ses braves ; que me veux-tu? – Sire, il m’est arrivé un grand malheur… -Une injustice, un passe-droit, n’est-ce pas ? -Non, sire ; j’ai une bonne femme de mère qui vivait heureuse et contente du produit de la paye que lui faisaient ses cinq enfants, tous soldats comme moi. Elle habitait une chaumière que le feu vient de dévorer ; et, comme il ne lui reste plus que soixante-dix-sept ans et des yeux pour pleurer, ce n’est pas assez. -Tu viens me demander une pension pour elle ? C’est juste ; la mère d’un de mes braves doit compter sur moi. J’en parlerai au ministre de l’intérieur. Es-tu content ? -Non, sire: -Diable ! tu es bien difficile. Alors que veux-tu ? un bon de moi sur le Trésor ? -Non, sire. Ce n’est pas que je trouve votre signature mauvaise ; mais le temps que les commis mettront à enregistrer, timbrer et parafer votre bon, il n’y aura plus de vieille mère pour moi. Tenez, mon empereur, je n’y vais pas par quatre chemins ; je viens vous emprunter de l’argent de la main à la main ; et ; pour que vous ne pensiez pas que je veux vous tromper, voici mon livret ; vous toucherez mon prêt, la solde de ma croix ; le quartier-maître vous comptera tout cela. – Garde ton livret, mon brave : entre deux vieilles connaissances comme nous, la parole suffit. Voici un rouleau en attendant (c’était un rouleau de 1.000 francs) ; tu me rendras cela quand tu seras colonel. – Merci, mon empereur ; mais, dans votre intérêt, vous devriez bien me nommer caporal, pour avancer un peu l’époque du remboursement. » Plus heureux que l’évêque, qui ne pouvait faire passer Bonaparte capitaine, Napoléon dans son intérêt, accorda au vieux soldat les galons de sergent. Napoléon, durant ce premier séjour à Valence (de la fin d’octobre 1785 au 12 août 1786), s’abonna, ainsi que ses camarades, au cabinet littéraire de M. Aurel,alors libraire, qui avait un salon particulier pour les officiers d’artillerie, au rez-de-chaussée d’une maison située à l’angle de la place des Clercs et de la Grande rue, à côté de la maison de Mlle Bou. Bonaparte, d’abord logé militairement chez Mlle Marie-Claudine Bou, alors âgée de cinquante ans, laquelle mourut à Valence le 4 septembre 1800, loua d’elle peu après une chambre au premier étage sur le devant, à côté d’une salle où était un billard, exploité, ainsi que le café au-dessous, par Mlle Bou, qui n’avait pas d’enseigne, et ne recevait dans son établissement qu’un certain nombre d’habitués. M. de Coston nous donne la liste des personnes qui, en 1785 et 1786, fréquentaient, ainsi que Bonaparte, ce café-cercle. Voici cette  MM. Aurel, libraire, qui, en 1790, fut aussi imprimeur, et chez lequel Bonaparte publia, en 1793, Le Souper de Beaucaire ; Bérenger, procureur du roi à l’élection de Valence, et, en 1789, député aux états généraux ; Blachette frères, dont l’aîné a été payeur général de l’armée des Alpes ; Boveron, juge-mage, mort au commencement de la Révolution de 1789, Charlon, qui a été membre de la cour d’appel de Grenoble ; Charlon, horloger alors, qui devint procureur impérial et mourut procureur du roi à Valence sous la Restauration ; Colombier, procureur ; Marboz, curé de Bourg-lès-Valence, qui fut successivement évêque constitutionnel, conventionnel et conseiller de préfecture à Valence ; Mésangère , avocat et notaire ; Mésangère-Cleyrac , procureur, qui devint notaire à la mort de son frère, et dont un des fils fut très lie avec Louis Bonaparte ; Sucy, alors commissaire des guerres, puis ordonnateur en chef en Italie et en Egypte, et Vinet, imprimeur. Telle est la précision des détails que donne M. de Coston sur les premiers pas de Bonaparte dans le monde, qu’il nous apprend même où, chez qui et avec qui le futur empereur prenait ses repas. Dans ce premier séjour à Valence, Napoléon mangeait avec les lieutenants chez un sieur Gény, qui tenait l’hôtel des Trois Pigeons, rue Pérollerie. Les capitaines mangeaient chez le nommé Faure, à l’hôtel de France, rue Saint-Félix. Le 4 décembre 1785, Napoléon fêta très gaiement, dans cet hôtel des Trois-Pigeons, la Sainte-Barbe, patronne de l’artillerie. Les convives étaient nombreux : outre les lieutenants du régiment de La Fère, il y avait plusieurs officiers en semestre à Valence, au nombre des.quels se trouvait M. de Bachasson, alors sons-lieutenant au régiment de Rouergue infanterie), cousin germain de M. de Montalivet, à qui Napoléon, dont il a été un des ministres favoris, a souvent parlé de ce repas tiès-bruyant et très-cassant. Le soir du même jour, il assista à un bal brillant- donné, dans les salles de l’hôtel de ville, par les officiers de son régiment, à la société de Valence. On remarqua que Bonaparte y dansa beaucoup, bien qu’il ne fût guère beau danseur. Il a laissé de ce temps là des souvenirs très précis et très profonds chez tous ceux qui le connurent alors à Valence, et ces souvenirs de toute une ville sont d’autant plus frappants, qu’à la date de cette fête Napoléon n’avait que seize ans trois mois et quatre jours ; mais le caractère de sa physionomie et de ses allumes avait quelque chose de si remarquable, qu’il s’imprimait dans la mémoire des plus indifférents. Le 1er janvier 1786, il n’était encore, et c’était beaucoup à son âge, que le vingtième, c’est-à-dire le dernier lieutenant en second du régiment de La Fère, d’après l’Etat militaire général pour 1786, et il avait fait, depuis son arrivée à Valence, le service voulu de canonnier et de bas officier ; mais, dans le courant de janvier, il fut reçu officier, commença à en remplir les fonctions, assista comme tel aux manœuvres du canon, de chèvre, de force, et aux exercices d’infanterie, enfin monta à son tour, comme lieutenant, la garde au poste de la place des Clercs. Il figure, sous la date du 1er avril 1786, dans l’Etat militaire général, comme le seizième lieutenant en second du régiment de La Fère. Ici se place un petit incident de sa vie privée, qui en rappelle un autre raconté par Jean-Jacques Rousseau ; et cependant le laborieux écolier de Brienne n’avait pas encore eu le loisir de lire les Confessions. On était au printemps de 1786 ; Napoléon, très bien accueilli dans la meilleure société de Valence, particulièrement, comme nous l’avons dit, par Mme du Colombier, allait plus souvent que de coutume à Basseaux. Il avait distingué Mlle Caroline du Colombier, jeune personne charmante, qui, de son côté, ne le voyait pas sans intérêt. Ils se ménageaient, a dit Napoléon à Sainte-Hélène, de petits rendez-vous ou tout leur bonheur se réduisaità manger des cerises. Le mélancolique prisonnier dédaigne de nous apprendre si, à l’instar du citoyen de Genève, il grimpa sur le cerisier et n’eut pas aussi l’occasion de faire ce vœu d’une ardeur toute juvénile : Que mes lèvres ne sont-elles cerises ! Mais il est probable que non ; le futur vainqueur d’Austerlitz devait avoir en tête des conquêtes d’une tout autre nature. On montrait dans la haie du domaine de Basseaux, théâtre de ces innocentes amours, le tronc du cerisier dont Napoléon aimait à cueillir et à manger les fruits avec Mlle Caroline du Colombier. De ces premiers temps, M. de Coston raconte une anecdote assez caractéristique dans un autre sens. Présenté par Mme du Colombier à tous ses voisins de campagne les plus distingués : chez les dames Dupont, Anglaises qui avaient aussi une maison à Valence ; chez M. Roux de Montagnière, alors garde du corps ; chez un oncle de M. de Coston, M. des Aymard, qui avait rencontré quelquefois Napoléon à Basseaux ; chez M. de Bressac, l’un des présidents du parlement de Grenoble, propriétaire d’un beau château à la Vache, le jeune lieutenant en second du régiment de La Fère, bien reçu partout, se plaisait à visiter ces honorables personnes ; et le vicomte d’Urtubie, lieutenant-colonel du régiment, qui avait conçu de l’amitié, pour lui, loin de lui défendre ces visites, ne cessait de lui être favorable, et de lui faciliter les moyens d’allier les devoirs du service avec ces honorables relations dans le monde. Au mois de juin 1786, il lui permit d’aller, avec M. des Mazis, son ami, faire une excursion à Roche-Colombe, montagne d’une assez grande élévation, et qui se trouvait à dix lieues sud-est de Valence. Cette course avait été suggérée à Napoléon par l’oncle de M. de Coston, M. des Aymard, qui, venant d’y faire une partie de chasse, s’était enthousiasmé de son petit voyage et parlait avec chaleur, en présence du jeune Bonaparte, de cette montagne dont il vanta les richesses minéralogiques et surtout, la beauté des sites, la magnifique perspective. Le jeune officier, dit M. de Coston, pria mon oncle de vouloir bien lui procurer un guide, et lui dit à plusieurs reprises : « Je ferai cette course avec plaisir ; j’aime à m’élever au-dessus de l’horizon. » Ces paroles, qui sont devenues prophétiques, ajoute M. de Coston, m’ont souvent été répétées par mon oncle, et à des époques bien antérieures à celle où l’ancien lieutenant d’artillerie vit ses vœux exaucés. Mon oncle lui désigna un nommé Frémond, et, au jour convenu, les deux officiers (Bonaparte et des Mazis) et leur guide partirent pour Roche-Colombe de chez M. des Aymard, qui les recommanda à un de ses parents, M. le baron de Bruyères Saint-Michel, maréchal des camps et armées du roi, qui habitait la ville de Crest, où il commandait, et qui se trouvait alors à sa campagne de Saou, village par où il fallait passer avant de commencer à gravir la montagne. » Les mœurs du jeune militaire étaient très sévères, et ses habitudes de la plus grande frugalité. Un officier âgé de moins de dix-sept ans, c’était presque un écolier. Ses vertus (le mot n’est pas trop fort), ses goûts élevés si précoces, avaient quelque chose d’étrange et comme de fatidique. La singularité en avait frappé tous les membres de la famille de M. de Coston ; les particularités s’en étaient comme gravées clans leur mémoire. Un petit fait, qui témoignait de ces goûts simples et presque encore d’écolier dans le jeune officier d’artillerie destiné à une si haute fortune, fut remarqué à la rentrée des semestriers. Le régiment commença ses écoles ; les cours de mathématiques et de fortification furent repris, et, chaque matin, Napoléon revenant du polygone ou de la caserne, ou enfin du couvent des cordeliers, dans lequel les moines louaient un local pour les instructions théoriques des officiers, Napoléon passait chez le père Couriol, très bon pâtissier, à l’angle des rues Vernoux et Briffaud, prenait deux petits pâtés brûlants parmi ceux qu’on trouvait toujours dans un tiroir en tôle établi au dessous de l’âtre du four, et buvait par dessus un verre d’eau ; pour le prix de deux sous qu’il donnait sans jamais dire un seul mot. Il s’était lié à Valence avec M. Aurel, le libraire-imprimeur, chef et fondateur de la maison que JM. de Coston ne mentionne jamais qu’avec considération. Un ami libraire devait être un trésor précieux pour cet esprit insatiable, dévorant tous les livres qui lui tombaient sous la main, et qui, quand il entrait dans la boutique de son ami, devait s’écrier, comme l’ogre dans la chambre du Petit-Poucet : « Cela sent ici la chair fraîche. » C’est là, sans doute, qu’il a fait connaissance avec Bernardin de Saint-Pierre, auquel il dira plus tard : « Monsieur Bernardin, faites-nous des Chaumière indienne. » Donc, il se plaisait à faire, avec M. Aurel, des courses dans les environs de Valence. A la fin de juin, il visita en sa compagnie la Chartreuse de Bouvantes, dont celui-ci connaissait le prieur, et tout ce pays resta dans la mémoire de Bonaparte. Les deux voyageurs avaient passé, dans cette excursion, par Romans et Saint-Jean-en-Royans, bourg à dix lieues est-nord-est de Valence, où M. Aurel visita, avec son jeune compagnon, un propriétaire du lieu, qui était de ses amis, M. Grand de Châteauneuf. Ils y reçurent une hospitalité antique. Bonaparte, qui ne laissait rien échapper, avait retenu ce nom ; car, à son retour de l’île d’Elbe, comme il ne connaissait pas encore assez les dispositions de Grenoble à son égard, et qu’il craignait de ne pas y être reçu aussi facilement et aussi triomphalement qu’il le fut, il envoya un de ses officiers d’ordonnance pour faire préparer son logement chez M. Grand de Châteauneuf ; il avait calculé qu’en cas d’échec il pouvait venir s’appuyer sur un point central très rapproché des ponts volants de la Sone, de Rochebrune et d’Eymeu, qui auraient rapidement transporté sa petite troupe sur la rive droite de l’Isère, ce qui lui aurait facilité l’entrée de la ville de Romans, dont il connaissait les bonnes dispositions. Ce jeune homme, d’une intelligence si précoce, est tout particulièrement curieux à étudier pendant ce premier sèjour à Valence. Lieutenant en second d’artillerie avant d’avoir, atteint dix-sept ans, on le voit dans cette garnison s’occuper sérieusement de la réalisation d’un projet qu’il avait conçu à Brienne, quand il venait d’accomplir à peine sa quatorzième année, celui d’écrire l’Histoire politique, civile et militaire de la Corse, depuis les temps les plus reculés jusqu’à son annexion à la France. Cette résolution est attestée par la lettre qu’il  écrivit de Brienne à son père, le 13 septembre 1783, où il le priait de lui envoyer l’Histoire de la Corse, par Boswel. Il se mit résolument à l’œuvre, et écrivit avec enthousiasme les premiers chapitres, qu’il lut à ses camarades et à Mme du Colombier, laquelle lui conseilla de les soumettre à l’abbé Raynal. « Je ne le connais pas, lui dit Bonaparte. – Eh bien, répondit Mme du Colombier, je lui ferai recommander votre histoire par un de mes amis, et, s’il l’approuve, vous continuerez. » Cet ami, dont parlait Mme du Colombier, était l’abbé de Saint-Ruf, chez qui l’abbé Raynal descendait chaque fois qu’il allait à Marseille, et vice versa.  La curiosité du jeune Bonaparte, d’ailleurs, s’étendait à tout, et l’on voit que déjà il rêvait toutes les gloires. A cette époque, Napoléon était très enthousiaste de Rousseau, dont tous les ouvrages lui étaient familiers ; mais ce sont surtout les livres sur la Corse qu’il cherchait à acquérir et, à rassembler de tous côtés, pour son travail d’historien, qu’il fut, du reste, bientôt obligé de suspendre, car, une révolte ayant éclaté à Lyon au commencement du mois d’août, à propos du droit de banvin exigé par M. de Montazet, en sa qualité d’archevêque, le 2e bataillon du régiment d’artillerie de La Fère, appelé à Lyon, partit de Valence le 12 août, et Bonaparte avec lui, pour aller, comme on dit toujours en pareil cas, prêter main forte à la loi et faire régner l’ordre. Or ce droit de baivin était un reste odieux des droits féodaux, dont Mgr de Montazet, pour le bien de l’Eglise, ne voulait à aucun prix se départir ; c’était pour plus de précision, une modification du droit par lequel les anciens seigneurs, afin de débiter plus tacilement le vin de leurs recopies, interdisaient à leurs vassaux ou censitaires, pendant la durée du mois d’août, la faculté de vendre leur propre vin. C’était pour coopérer au maintien de ce beau droit de baivin que Bonaparte était oblige de quitter ainsi Valence ; mais la fortune voulut lui épargner le malheur de débuter dans la carrière militaire pour la conservation d’un droit féodal. D’autres que lui avaient donné cette satisfaction à l’archevêque, en réprimant la révolte le jour même du départ du 2» bataillon du régiment d’artillerie de La’Fère. Les soldats arrivés les premiers à Lyon avaient suffi pour disperser les ouvriers en soie, les ouvriers chapeliers et autres révoltés, dont trois furent arrêtés, jugés et pendus dans la journée du 12 août. Les lieutenants en second, Bonaparte et le chevalier des Mazis , qui faisaient partie du détachement envoyé à Lyon, eurent le bonheur de n’y arriver que le 15. Ils entrèrent dans la ville en même temps qu’un escadron et une compagnie du bataillon des chasseurs du Gévaudan, et un bataillon de Royal-marine. L’artillerie occupa Vaise, les chasseurs prirent poste à la Guillptière,et le bataillon de Royal-marine s’établit à la Croix-Rousse ; mais aucun d’eux n’eut à sévir contre les Lyonnais. Ici, puisque le nom du jeune des Mazis se trouve encore dans notre récit, arrêtons-nous un instant. Fidèle à son système de reconnaissance , Napoléon devait donner plus tard à cet aimable compagnon une preuve de ses souvenirs de jeunesse. Le noble royaliste avait émigré en 1792. Avant de partir, il avait écrit à son ancien camarade, qui paraissait vouloir suivre une tout autre route et s’était lancé dans la carrière révolutionnaire. Dans sa réponse, Bonaparte blâmait vivement la résolution de son ami et cherchait à l’en détourner ; en même temps, il lui faisait tenir 25 louis, qu’il lui devait. Alexandre des Mazis, rentré plus tard en France, fut nommé par Napoléon administrateur général du mobilier de l’Empire. En lui donnant cette place, Napoléon, qui avait su apprécier ses principes de loyauté, lui dit qu’il croyait par là gagner un million. Bonaparte avait, cette première fois, séjourné à Valence neuf mois et douze jours, de la fin. d’octobre 1785 au 12 août 1786. A. Lyon, la révolte apaisée, comme nous venons de le dire, sans que le concours des officiers du régiment de La Fère eût été nécessaire, ceux-ci furent logés militairement chez les principaux négociants de la ville. Les lieutenants se faisaient tous les jours, à la parade, des confidences mutuelles sur leur manière d’être dans les logements qui leur avaient été assignés. Napoléon,   forcé comme les autres de se rendre à ces réunions quotidiennes, était le seul à ne pas s’épancher à cet égard avec ses camarades. L’un d’eux lui dit : « Et toi, Bonaparte, comment es-tu dans ton logement ? (Tous les lieutenants du régiment de La  Fère se tutoyaient ; ils avaient à peu près le même âge et la même éducation.) – Moi, répondit Bonaparte, je suis dans un enfer ; je ne puis entrer ni sortir sans être accablé de prévenances ; je ne puis être seul dans mon logement. Enfin, il m’est impossible de penser dans cette maudite maison. – Je voudrais bien être à ta place, dit celui qui l’interrogeait, je ne ne plaindrais pas de ces prévenances. » Le ministre de la guerre, qui voulait que les officiers et les soldats ne s’acoquinassent point dans une garnison, comme cela arrive trop souvent, saisit cette occasion pour ordonner au régiment de Bonaparte de se rendre de Lyon à Douai. Bonaparte ne séjourna pas dans cette ville car il obtint peu avant le départ de son régiment pour Douai un congé pour son se rendre dans son île natale.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Premier et deuxième séjours en Corse

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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septembre 11, 2007

LE LIEUTENANT BONAPARTE A AUXONNE ET A VALENCE

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Chambre de Napoléon Bonaparte à Auxonne

Je crois l’amour nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes. Enfin, je crois que l’amour fait plus de mal que de bien.

(Napoléon Bonaparte)

En arrivant à Auxonne, le premier soin de Bonaparte fut de publier sa Lettre à Buttafoco. Il traita avec M. Joly, imprimeur à Dôle ; le tirage de sa brochure qui avait été fixé à cent exemplaires était terminée le 15 mars. Le lendemain, il l’expédiait au Club patriotique d’Ajaccio et il en adressait quelques exemplaires à Paoli. Le 2 avril, Paoli accusait réception de son envoi au lieutenant Bonaparte. Il se méfiait du zèle intempestif de son fougueux apologiste et lui conseillait la mesure, la modération : « Ne vous donnez pas la peine, lui écrivait-il, de démentir les impostures de Buttafoco ; cet homme ne peut avoir de crédit auprès d’un peuple qui a toujours estimé l’honneur et qui maintenant a recouvré sa liberté ». Il écrivait au surplus, à Joseph, que la brochure de son frère « aurait fait plus grande impression si elle avait dit moins et elle avait montré moins de partialité ».

Le lieutenant avait amené avec lui à Auxonne son frère Louis dont il dirigeait l’éducation en vue de le faire entrer dans l’artillerie. Il avait repris ses études de garçon studieux ; il lisait de nombreux ouvrages d’histoire, en tirait d’abondantes notes ; il était recherché dans les salons libéraux d’Auxonne pour la crânerie et la véhémence de ses idées révolutionnaires.

Le 1er juin 1791, il était nommé lieutenant en premier au 4e régiment de Valence. Sa solde était augmentée d’environ deux cents livres. Le 14 juin, il partait pour sa nouvelle garnison.

A valence, Bonaparte fut heureux de retrouver son logement chez Mlle Bou, et il pris pension, comme autrefois, à l’hôtel des Trois pigeons où se réunissaient messieurs les officiers.

A peine arrivé, il se fit admettre, avec d’autres camarades, à la société des Amis de la Constitution. Le soir même, il prononça un discours vibrant qui lui valut d’unanimes applaudissements. On le nomma secrétaire.

Les événements le tenaient surexcité. On parlait, en termes vagues, d’un vaste complot organisé à l’étranger par les émigrés pour étouffer, de concert avec les grandes puissances européennes, la Révolution. Des désertions en masse se produisaient dans l’armée.

Le lieutenant Bonaparte se montrait assidu à la Société des Amis de la Constitution, se mêlait aux agitations de la rue, sans cesser d’être avide de savoir. Il prolongeait souvent la veillée, une fois rentrée dans sa chambre, à lire avec voracité ou à écrire pour atténuer son violent désir d’action.

A la suite de l’évasion du roi, le 3 juillet 1791, après avoir signé, par écrit, le 6 juillet, le Serment civique, il le réitéra, le 14 juillet, au Champs de Mars de Valence, tandis que beaucoup d’officiers préféraient émigrer plutôt que de violer la foi en leur roi.

L’inaction l’énervait ; son esprit était enfiévré par des bouillonnements de pensées. Depuis des mois, il avait concentré ses méditations sur le sujet de concours proposé, en 1790, par l’Académie de Lyon, sur les vérités et les sentiments à inculquer aux hommes pour les rendre heureux. Précisément, les limites fixées par ce concours allaient expirer fin août ; il se mit à relire le discours de Rousseau sur l’inégalité, afin de rafraîchir les idées sur sa conception du bonheur ; mais il n’était plus le petit jeune homme candide, enthousiaste, du premier séjour à Valence ; il avait démonté le mécanisme, comparé les civilisations des peuples anciens et modernes ; il avait promené son regard sur la vie, pénétré au fond de l’âme des hommes, scruté les passions qui les font agir ; son esprit avait mûri, il s’était enrichi de faits, d’observations directes ; il relisait donc Rousseau, mais il le relisait avec un esprit indépendant ; en reproduisant sur son cahier de notes les idées de Rousseau qui l’avaient frappé, il griffonnait en marge : Je ne crois pas cela, je ne crois rien de tout ceci, et, à la fin , exaspéré par les sophismes du philosophe genevois, il écrivait d’un trait une dissertation intitulée : Mes réflexions sur l’état de la nature ».

Puis, tout plein de son sujet, il commençait la rédaction de son mémoire, remplissait, d’abondance, plus de soixante feuillets in-folio. Il y mettait sa sensibilité frémissante, ses rêveries tumultueuses, ses idées sur l »homme et la Société, montrait son âme à nu, débordante de passion. Sa pensée commençait à s’affranchir de l’influence de ses maîtres ; sa forme restait encore hésitante, n’était qu’une pâle imitation de Rousseau et de l’abbé Raynal qui l’avaient saturé de leur jargon littéraire ; cependant sous les oripeaux, la phraséologie creuse de l’abbé Raynal, la mémoire de Bonaparte laissait entrevoir un esprit logique, vigoureux, ayant des idées nettes sur les grands problèmes de l’humanité, un fervent admirateur de Paoli, convaincu, comme les Corses d’autrefois, que la liberté et le patriotisme devaient être le fondement des sociétés.

Dans le feu du travail, il avait eu connaissance du décret du 12 août qui ordonnait la levée, en Corse, de quatre bataillons de gardes nationales. Son mémoire achevé, expédié, il éprouva le désir de se trouver au milieu de ses compatriotes où il pourrait obtenir, à l’exemple de quelques-uns de ses camarades, un grade élevé dans les nouveaux bataillons.

Grâce au bienveillant appui de M. le baron du Teil, maréchal de camp et inspecteur d’artillerie, il put obtenir une permission de trois mois avec solde. Dans les premiers jours de septembre, il se mit en route pour la Corse avec son frère Louis.

(Extrait du Souvenir de Napoléon à Ajaccio de Jean-Baptiste Marcaggi)

septembre 9, 2007

BONAPARTE, LIEUTENANT D’ARTILLERIE

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Statue du Lieutenant Bonaparte à Auxonne

Quand j’avais l’honneur d’être lieutenant en second, je déjeunais avec du pain sec, mais je vérouillais ma porte sur ma pauvreté.

(Napoléon Bonaparte)

Séjours à Valence, en Corse, à Auxonne

Bonaparte était rendu à Valence dans les premier jours de novembre 1785. Il avait un billet de logement pour Mlle Bou qui demeurait à l’angle de la Grand’Rue et de la rue du Croissant. Il prit pension à l’Hôtel des Trois Pigeons où se réunissaient MM. les lieutenants.

Durant les premiers mois de son séjour à Valence, Bonaparte fut absorbé par l’apprentissage de son métier d’artilleur. Sur la recommandation de Monseigneur de Marbeuf, il avait été reçu chez Monseigneur de Tardivon, abbé de Saint-Ruff, où se réunissait la haute société valentinoise ; il fut ainsi admis dans l’intimité de Mlle du Colombier, de Mlle de Laurencin et de Mlle de Saint-Germain.

Mais le jeune Bonaparte était tourmenté par un besoin d’activité. M. Aurel, libraire, tenait un cabinet de lecture au rez-de-chaussée de son logement. Il se mit à lire fièvreusement ; Joseph lui avait envoyé des ouvrages sur la Corse ; il prit connaissance de de Boswell et de nombreux mémoires écrits par les Français au moment de la conquête de l’île. Sa sympathie allait d’un élan vers les écrivains qui parlaient de la Corse avec admiration : l’abbée Raynal et Jean-Jacques Rousseau.

Rousseau l’enivrait de sa corrosive éloquence, Rousseau marquait sur son esprit l’empreinte de son âme inquiète. D’ailleurs, n’y avait-il pas d’affinités entre eux ? Les majestueuses montagnes suisses de Rousseau n’avaient-elles pas une étroite parenté avec ses montagnes corses ? Comme Rousseau, n’avait-il pas palpité, son âme ne s’était-elle pas éclose à la lecture de Plutarque ? N’avait-il pas, aussi, comme lui, « cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude », que Rousseau indique dans ses Confessions ?

Ainsi le lieutenant Bonaparte passait les loisirs que lui laissait son service militaire dans la méditation et le rêve. Ses méditations et ses rêves, étaient circonscrits, par inclination d’âme, à la patrie, aux institutions des peuples et des gouvernements.

Le 1er septembre 1786, il partait en congés de semestre pour Ajaccio.

Il arriva dans sa ville natale le 15 septembre, « après une absence de sa patrie de sept ans, neuf mois, et âgé de dix-sept ans un mois », ainsi qu’il l’a consigné lui-même dans une note intime de jeunesse.

Sa grande joie était de faire des excursions dans les environs d’Ajaccio. Son passé d’enfant revivait à son esprit. A l’exemple de Rousseau, il goûtait le charme, le « sentiment » de la nature. Ses habitudes étaient restées celle d’un « jeune homme appliqué et studieux » ; il avait apporté à Ajaccio une caisse de livres qui était de bien plus grandes dimensions que celles contenant ses effets.

Les intérêts de la famille faisait l’objet de sa constante sollicitude. Sa mère était créancière de 3.050 livres envers l’Etat pour la pépinière de mûriers et, en mai 1786, l’Administration avait résilié son contrat avec la veuve Bonaparte et cessé toute avance. Il adressa une requête à l’intendant M. de la Guillaumye, qui fit preuve de mauvais vouloir. La solution de l’affaire de la pépinière réclamait sa présence en Corse. Le 21 avril 1787 il demandait et obtenait un congé de cinq mois et demi, pour raison de santé, avec appointements, puis, en septembre, une prolongation de six mois sans appointements, à compter du 1er septembre 1787. Le 12 septembre il s’embarquait pour Paris avec l’idée arrêtée d’exposer l’affaire de la pépinière à M. le Contrôleur général lui-même et tâcher d’en obtenir la liquidation, une bonne fois pour toutes.

Mais au contrôle il n’existait aucune pièce relative à la pépinière d’Ajaccio. Le 1er janvier 1788 il était retour à Ajaccio ; il se rendit à Bastia, demanda une audience à M de barrin, commandant en chef de la Corse, puis à M. de la Guillaumye, mais il ne put obtenir que de vagues promesses tant pour l’affaire de la pépinière que pour celle du dessèchement des Salines.

Le 1er juin 1788, à l’expiration de son congé, il se mettait en route pour Auxonne, la nouvelle garnison de son régiment.

Pendant son séjour à Auxonne, d’une durée de plus d’un an, le lieutenant Bonaparte fait preuve d’une très grande activité cérébrale ; il suit avec une assiduité exemplaire les cours de l’école d’artillerie d’Auxonne, placé sous la direction de M. le baron du Teil, maréchal de camp, attire sur lui l’attention de ses professeurs, et, à la clôture du Cours de pratique, en septembre 1788, il se remet avec ardeur à ses études favorites. Il lit, la plume à la main, de nombreux livres d’histoire, ancienne, anglaise, histoire de France, histoire des arabes, histoire de Prusse, etc… , se préoccupe d’en dégager des faits précis, significatifs, s’exprimant par des chiffres ; il écrit deux nouvelles historiques, le Comte d’Essex, tirée de l’histoire d’Angleterre, le Masque Prophète, tirée de l’histoire des Arabes, et trace, sous forme de lettres, une esquisse de l’histoire de la Corse.

Le 5 mai 1789, les Etats-Généraux se réunissaient à Versailles. Une grande agitation se produisait dans le pays. Le moment propice lui semblait venu de faire paraître ses Lettres sur la Corse, d’éclairer M. Necker, le ministre philosophe, sur l’état lamentable de l’île, de « noircir du pinceau de l’infamie » la « cohorte d’employés français » qui administrait l’île.

Mais les événements se précipitaient ; le 17 juin, le tiers état s’était séparé des deux autres ordres et s’était constitué en Assemblé nationale ; le 20 juin avait lieu la séance du Jeu de Paume ; le 14 juillet la prise de la Bastille ; le 16, le départ de Paris des princes et seigneurs de la Cour ; le 17, l’acceptation par le roi de la cocarde tricolore.

Les contre-coups de la Révolution se répercutaient, en juillet, à Auxonne. Le lieutenant Bonaparte se demandait si la Corse n’allait pas bénéficier de ce mouvement révolutionnaire, récouvrer même son indépendance !

Le 8 août, il demandait à jouir de son semestre d’hiver, ainsi qu’il y avait droit d’après les règlements ; le 21 août, le Ministre de la guerre lui accordait le congé sollicité ; le lieutenant Bonaparte arrivait à Ajaccio dans les derniers jours de septembre 1789.

(Extrait du Souvenir de Napoléon à Ajaccio de Jean-Baptiste Marcaggi)

août 11, 2007

LES CAHIERS D’ALEXANDRE DES MAZIS – ECOLE MILITAIRE (1)

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Alexandre des Mazis (1768-1841), fut sans nul doute le plus intime des amis de jeunesse de Napoléon Bonaparte. Leur amitié née à l’Ecole Militaire de Paris fin 1784 se prolongea ensuite en garnison à Valence et Auxonne, au sein du régiment de la Fère, qu’ils intègrèrent ensemble en 1785. Et si la Révolution les sépara un temps, l’affection mutuelle que se portaient les deux compères ne s’était pas pour autant distendue. Ainsi, en 1802, de retour d’émigration, Alexandre des Mazis fut reçu par le Premier Consul au Palais des Tuileries. En charge du garde meuble impérial sous l’Empire, il semble qu »il continua de fréquenter assidument le Maître de l’Europe dans le cadre domestique, en plus de ses fonctions publiques peu exposées elles-aussi. Les courts mémoires de ce vieil homme droit, honnête, et moral, écrits sans doute trop tardivement (à l’été 1835), et qui étaient a priori destinés à ses petits-enfants, sont toutefois assez décevants. Outre un certain nombre d’erreurs (relevées assez durement par Robert Laulan), ils nous laissent un sentiment de frustration. Dans ses Cahiers, des Mazis ne fait état que des ses rapports de jeunesse avec Bonaparte, mais ne dévoile rien de son intimité avec lui et l’impératrice Joséphine à La Malmaison. Cependant, Alexandre des Mazis demeure le principal témoin et acteur de la vie de Bonaparte entre 1784 et 1791. Son témoignage ne peut donc être être totalement négligé. Ce court récit sur une véritable amitié de plus de trente ans nous livre malgré tout quelques anecdotes et faits intéressants sur le quotidien des deux jeunes hommes à Paris, en Bourgogne et dans la Drôme. Il nous confirme aussi que Napoléon avait un sens aigu de l’amitié.

Alexandre Des Mazis (1768 -1841)

Au 1er septembre 1783, je suis rentré à l’école militaire de Paris en sortant de Rebais où j’étais resté quatre ans environ, placé dans la classe de mathématiques pour suivre les instructions nécessaires pour entrer dans l’artillerie ; je me trouve placé dans la salle d’étude auprès de Le Lieur de Ville-sur-Arce, entré la même année à l’école, venant de Brienne et se destinant aussi à l’artillerie. Nous nous liâmes bientôt et notre amitié a duré jusqu’à la fin des jours de cet ami que je regrette encore et qui, comme moi, avait été lié étroitement à Buonaparte qu’il avait laissé à l’école de Brienne parce qu’il était trop jeune pour venir à l’école de Paris. Je vous dirai quelle a été la destinée de ce bon camarade. Ses aventures font aussi partie des réminiscences de notre jeune âge et vous feront connaître un honnête homme, jouet de la fortune, que Buonaparte estimait, qu’il voulait rendre heureux, mais qui détruisait par sa mauvaise étoile le bien qu’on lui faisait. Ville-sur-Arce me parlait souvent de son camarade et du regret de ne pas se trouver ensemble à Paris, il m’en faisait beaucoup d’éloges, tant sous le rapport du caractère que sous celui de l’instruction, il me donnait envie de me lier aussi avec lui. A la fin de 1784, vers le mois de septembre, Ville-sur-Arce fut reçu élève d’artillerie, il quitta l’école et fut reçu à celle de Metz. Nous eûmes le regret de nous quitter et il ne vit pas Buonaparte qu n’arriva qu’un mois après son départ. Il avait été choisi par Monsieur Reynaud des Monts, inspecteur des écoles militaires, pour faire partie de élèves de Brienne qui devaient en sortir pour aller à Paris. Ville-sur-Arce en partant me dit qu’il désirait que j’accueillisse son ami, que je pourrais lui être utile, soit auprès de ses camarades, soit auprès des chefs, que l’originalité de son caractère, ses manières un peu étrangères pourraient lui attirer des ennuis que je pourrais lui éviter. Je lui promis de rechercher l’amitié de Buonaparte et nous nous dîmes adieu en conservant l’espoir que nous nous retrouverions ensemble dans l’artillerie et que notre première liaison se cimenterait encore dans le monde où nous allions entrer. Cet espoir n’a pas été trompé : après avoir parcouru les diverses vicissitudes des événements politiques, nous nous sommes toujours retrouvés amis et dans la même union de pensées, quoiqu’ayant, l’un et l’autre, été le jouet des tempêtes des révolutions et longtemps séparés par d’immenses distances. Lorsque Buonaparte arriva, je fus à lui en lui parlant de Ville-surArce. Il m’accueillit assez froidement, mais sans refuser mes avances ; nous fumes placés dans la même division et le hasard fit qu’on le plaçât à côté de moi dans la classe de mathématiques, se destinant à entrer dans la marine.

Nous passâmes plusieurs mois sans rapprochement particulier, mais une circonstance que son caractère inflexible fit naître, me mit en rapport avec Buonaparte ; on lui avait donné un instructeur dans le maniement des armes un élève nommé Champeaux assez sévère dans son commandement. Un jour le jeune élève, qui souvent avait ses idées ailleurs qu’à l’exercice, n’obéit pas aux leçons qu’on lui donnait, ou les exécutait mal.

Son instructeur lui donna un coup de baguette de fusil sur les doigts. Buonaparte, enflammé de colère, lui jetta son fusil à la tête en promettant que jamais il ne recevrait de leçon de lui. Les chefs, voyant qu’il fallait agir avec douceur avec cet indocile élève, me chargèrent de son éducation militaire. Je m’acquittai fort mal de cette commission. Si mon élève put gagner quelque chose du côté des formes, il perdit beaucoup du côté de l’instruction. Car, pendant les heures qu’on faisait marcher au pas ordinnaire et faire la charge en douze temps, nous laissions de côté nos fusils pour causer de tout autre chose ; j’appris alors à connaître ce que valait mon nouveau camarade, soit par l’originalité de son caractère, soit par son instruction. Nous désirâmes réciproquement de nous lier ensemble, ce que j’avais d’opposé à lui pouvait aussi lui convenir, il trouvait quelqu’un qui le concevait, l’appréciait, et à qui il pouvait sans contrainte, manifester ses pensées.

Au bout de quelques mois il fut admis au Bataillon sans, cependant être très instruit des manoeuvres, mais les distractions continuelles qu’il avait en faisant l’exercice du bataillon lui attiraient souvent de fortes réprimandes de ses chefs, surtout de M. de Lanoy qui voulait que les élèves fissent l’exercice comme de vieux soldats ; il arrivait quelquefois que lorsqu’on faisait le comandement de reposer sur les armes, on voyait au second rang un fusil resté en l’air, on était sûr que c’était celui de M. Buonaparte, j’avais soin de le pousser du coude, étant son voisin de droite, mais son arme n’en arrivait pas moins trop tard à « libre » et le bruit qu’elle faisait troublait l’unité exigée si strictement par M. de Lanoy qui s’emportait en criant : « Monsieur Buonaparte, réveillez-vous donc, vous faites toujours manquer les temps d’exercices. »

Buonaparte était arrivé à l’école militaire avec plusieurs élèves de Brienne, il y en avait un qui avait attiré son amitié. C’était Laugier, il avait beaucoup d’esprit naturel et plaisait sous tous les rapports, mais il était dissipé et avait un caractère tout à fai opposé à celui de Buonaparte, il aimait le plaisir, les jeux et se liait avec les élèves les plus gais. Voyant que Buonaparte vivait retiré, peu communicatif, il s’éloigna de lui, il s’associa à ceux qui le raillaient, soit sur sa réserve, soit sur sa taciturnité. Buonaparte s’aperçut de ce changement, il s’en plaignit, lui fit des reproches de sa dissipation, Laugier n’écouta pas les conseils d’un ami, il excitait même les camarades à lui faire des niches, mais il en fut puni, car un jour qu’il se promenait seul dans la salle de récréation, Laugier vint doucement par-derrière lui, au moment où il traversait d’une salle à dans l’autre et, le poussant fortement, s’enfuit dans la foule des élèves pour se soustraire à sa colère, mais il l’eut bientôt distingué et atteint, malgré les efforts de ceux qui l’entouraient et qui riaient de cette malice. Buonaparte le prit au collet et le poussa à terre avec tant de force que Laugier fut tomber violemment contre la grille en fer d’un poêle, il s’y fit une blessure assez profonde au front. Le capitaine commandant de service, en entendant ce bruit, vint à Buonaparte pour le punir, mais avec le plus grand sang froid, il répondit au chef : « J’ai été insulté, je me suis vengé. Tout est dit. » Et il continua sa promenade sans émotion. Depuis ce moment, Laugier fut plus réservé. Buonaparte regrettait d’avoir perdu cet ami qui avait de si heureuses dispositions, hors de l’école militaire, il en parlait encore avec un sentiment sincère d’affection. Laugier a émigré, il s’est distingué dans son régiment, il est mort en 1796, tué en duel à l’armée de Condé par des Roches, officier d’artillerie qui, au régiment de la Fère à Auxonne, avait manqué de se battre avec Buonaparte. Un ouvrage sur Buonaparte a été fait par lui ou par quelqu’un qui a pris son nom.

Buonaparte était dans la classe de mathématiques… MM. Dagelet et Monge, deux hommes distingués étaient nos professeurs, M. Dagelet avait fait le tour du monde de M. de Bougainville, il avait de l’esprit, de l’instruction et aimait beeaucoup à raconter ses voyages, il nous intéressait infiniment lorsqu’il nous parlait. Souvent toute une étude se passait à l’écouter, il racontait très bien et ses récits excitaient l’enthousiasme parmi ses jeunes auditeurs pour les voyages d’outre-mer, beaucoup se destinaient pour la marine, Dabaud, Peccaduc, Phelippeaux, Le Lieur et Buonaparte étaient du nombre. Dans le courant de 1784, il fut question du voyage de M. de la Perouse. MM. Dagelet et Monge sollicitèrent et obtinrent la faveur d’en faire partie, comme astronomes, les aspirants à la marine étaient trop enflammés du désir d’aller parcourir les mers, comme leur professeur, pour ne pas désirer ardemment de le suivre dans cette expédition. Buonaparte aurait bien voulu avoir occasion de déployer son énergie dans une si belle entreprise, mais Darbaud eut seul la préférence, on ne put pas admettre un plus grand nombre d’élèves, il partit avec MM. Dagelet et Monge en 1784. M. Monge ne pouvant supporter la mer, fut obligé de relacher à Madère et de revenir en France. MM Dagelet et Darbaud suivirent le sort funeste de M de la Perouse. Si Buonaparte eut réussi dans ses désirs, comme lui il aurait péri dans une isle éloignée, il lui était réservé de mourir au-delà des mers, mais après avoir tenté bien d’autres voyages.

Cette année, on prévint qu’il n’y aurait pas d’examen de marine, les élèves qui se destinaient à cette partie, pour ne pas perdre une année, dirigèrent leurs études pour entrer dans l’artillerie. Buonaparte fut du nombre ainsi que Peccaduc et Phelippeaux ; me destinant aussi au corps d’artillerie, comme avaient fait mes pères, nous eûmes de plus ce motif de rapprochement. On avait dans cette classe de mathématiques beaucoup de zèle pour cette science, nos professeurs se plaisaient à nous instruire et tous nous efforcions de leur complaire. M. Dagelet venait souvent s’approcher de Buonaparte pour causer avec lui. Il se plaisait à apprécier l’opiniâtreté qu’il mettait à soutenir ses opinions, déjà très avancées. Ces conversations roulaient quelquefois sur les littérateurs, sur la Corse et sur la politique. Les connaissances de Buonaparte n’étaient pas très avancées, il avait plus de facilité à concevoir les propositions qu’à les exprimer. On nous proposait des problèmes à résoudre qui n’étaient pas dans nos cours. Buonaparte venait toujours à bout de les résoudre. Il ne quittait le travail qu’après avoir vaincu les difficultés.

Buonaparte ne réussissait pas aussi bien dans ses autres classes, le maître d’allemand, ne pouvant rien lui faire apprendre, avait fini, après bien des menaces, à lui laisser faire tout autre chose que de l’allemand. Il avait pour cette langue une répugnance invincible et il ne comprenait pas qu’on pût s’en mettre un mot dans la tête. Il profita de cette liberté pour lire pendant toute la classe des livres d’histoire et de politique qu’on lui prêtait de la bibliothèque qui était à disposition des élèves. Il lisait surtout Montesquieu et des histoire de la Corse. Le maître d’écriture avait fait comme celui de l’allemand, il l’avait renvoyé de sa classe, non parce qu’il n’écrivait pas bien, mais parce qu’il voyait qu’il ne pourrait jamais s’assujettir aux plus simples principes de l’écriture. M. Daniel était pourtant un académicien dans cette partie et n’estimait les élèves qu’autant qu’ils écrivaient parfaitement. Buonaparte s’appliquait aux cours d’histoire et de géographie, faits par M. de l’Aiguille, ancien jésuite. Il professait d’une manière admirable, il avait un art admirable pour se faire écouter, il ne lisait jamais ses cahiers, il parlait d’abondance en un très bon style, s’animant lorsque le sujet le demandait. Il conversait avec ses élèves et disputait avec ceux qui n’en avaient pas une conforme à la sienne, je parlerai plus tard d’une discussion au sujet de la Corse avec Buonaparte, et M. de l’Aiguille. Il a été placé par l’Empereur. Je l’ai revu sous l’Empire, il se rappelait encore de la chaleur de son élève dans cette recherche, s’il avait été avantageux pour la Corse d’avoir été soumise à la France. Le professeur en soutenant sa patrie attaquait l’écolier dans ce qu’il avait de plus sensible.

Ses compositions en littérature avaient de l’originalité, mais ne lui attiraient pas d’éloges de M. Domairon, son professeur qui pouvait à peine lire tant elles étaient mal écrites. Lui-même ne pouvait parfois en venir à bout. M. Domairon est l’auteur de plusieurs ouvrages de littératures estimés, il était placé à l’Université. Quant aux étude de dessin de fortification, de dessin d’agrément et de danse, il ne s’en occupait nullement, les trouvant trop futiles et ayant peu de dispositions.

L’exercice qui lui plaisait le plus était celui des armes. Nous avions un excellent maître, Monsieur… Toutes les heures consacrées à la salle d’armes étaient employée à faire assaut. Napoléon s’y mettait en nage, il était dangereux de férailler avec lui, il se mettait en colère lorsqu’il était touché et fondait sur son adversaire sans règle ni mesure ; c’était avec moi qu’il faisait assaut le plus souvent et, lorsque je lui portais une botte, j’avais soin de me retirer en arrière pour lui donner le temps de se calmer.

« Par Saint Pierre, s’écriait-il, je vais me venger », et il allait d’estoc et de taille sans songer à se garantir des coups qu’il se mettait hors d’état de parer et qu’alors il était facile de lui porter. Le maître d’armes venait s’interposer pour faire cesser le combat qu’il poussait à outrance. Il a cassé un grand nombre de fleurets. Je porte encore la marque d’une de ces bottes qui m’a mis plusieurs jours hors de combat avec lui.

Ses récréations se passaient souvent à se promener à grands pas dans les salles de récréation, les bras croisés, à peu près comme il a été représenté depuis dans ses portraits, ayant la tête baissée, défaut pour lequel on le reprenait souvent à l’exercice, il ne faisait aucune attention aux jeux de ses camarades, auxquels il ne prenait aucune part. Il paraisait très occupé de ses reflexions et avait l’air de se réveiller lorsque parfois on le heurtait en courant. Ces méditations lui donnaient un air distrait. On le voyait ainsi s’animer, marcher à plus grands pas et rire ou gesticuler. Cette manière d’agir l’avait fait passer pour singulier, nous nous promenions parfois ensemble et sa conversation était toujours intéressante, elle roulait sur des choses sérieuses, il gémissait sur la frivolité des élèves, les désordres qui régnaient entre eux et le peu de soin qu’on apportait à nous surveiller et nous préserver de la la corruption. Il ne jouait jamais avec ses camarades. Cette réserve a été mal interprétée par les chefs de l’Ecole, qui attribuaient l’isolement qu’il recherchait à de l’éloignement pour la France qui avait subjugué sa patrie. C’était la Corse qui le plus souvent occupait ses pensées et faisait le sujet de nos conversations. Il espérait qu’un jour la Corse deviendrait un état libre et indépendant. Dans son imagination il s’en voyait législateur. Cette idée qui se formulait dans la tête de Buonaparte a été à l’origine de toutes les grandes qualités qui se sont plus tard développées chez lui. Le commencement de la Révolution française lui a fait entrevoir que son rêve pourrait se réaliser.

A la mort de son père en 1785, son confesseur fut chargé de le conduire à l’infirmerie comme c’était l’usage dans ses premiers moments de douleur ; il refusa d’y aller, disant qu’il avait assez de force d’âme pour supporter cette peine sans qu’on prit soin de le consoler. Il n’était pas complètement irreligieux et encore moins athée et cependant il n’était ni catholique ni protestant, les seules circonstances qui tirassent Buonaparte de sa rêverie habituelle était l’attaque ou la défense des redoutes que nous nous amusions à faire avec la neige. Alors, il se mettait à la tête d’un de ces partis et le commandait avec une intelligence remarquable. Un jour de fête publique, un ballon devait être lancé au Champ de Mars, les élèves de l’école étaient sous les armes depuis fort longtemps et le ballon ne partait pas. Buonaparte s’impatienta et, sans me communiquer son projet, il me donna son fusil à tenir, il sort des rangs sans être aperçu et va couper les cordes qui retiennent le ballon. Il fut crevé et Buonaparte puni sévèrement.

juillet 31, 2007

NAPOLEON BONAPARTE – SUR LE SUICIDE

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Napoléon Bonaparte à Valence

Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd’hui ? Du côté de la mort. Dans l’aurore de mes jours je puis espérer encore vivre longtemps. Je suis absent depuis six à sept ans de ma patrie. Quels plaisirs ne goûterai-je pas à revoir dans quatre mois et mes compatriotes et mes parents ! Des tendres sensations que me fait éprouver le souvenir des plaisirs de mon enfance, ne puis-je pas conclure que mon bonheur sera complet ? Quelle fureur me porte donc à vouloir ma destruction ? Sans doute, que faire dans ce monde ? Puisque je dois mourir, ne vaut-il pas autant se tuer ? Si j »avais déjà passé soixante ans, je respecterais le préjugé de mes contemporains et j’attendrais patiemment que la nature eut achevé son cours ; mais puisque je commence à éprouver des malheurs, que rien n’est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je des jours que rien ne prospère ? Que les hommes sont éloignés de la nature ! Qu’ils sont lâches, vils, rampants ! Quel spectacle verrai-je dans mon pays ? Mes compatriotes chargés de chaînes et qui baisent en tremblant la main qui les opprime ! Ce ne sont plus ces braves Corses qu’un héros animait de ses vertus, ennemi des tyrans, du luxe des vils courtisans. Fier, plein d’un noble sentiment de son importance particulière, un Corse vivait heureux s’il avait employé le jour aux affaires publiques. La nuit s’écoulait dans les tendres bras d’une épouse chérie ? La raison et son enthousiasme effaçaient toutes les peines du jour. La trendresse, la nature rendaient ses nuits comparables à celle des Dieux. Mais, avec la liberté, ils se sont évanouis comme des songes, ces jours heureux ! Français, non contents de nous avoir ravis tout ce que nous cherissions, vous avez encore corrompu nos moeurs. Le tableau actuel de ma patrie et l’impuissance de le changer est donc une nouvelle raison de fuir une terre où je suis obligé par devoir de louer des hommes que je dos haïr par vertu. Quand j’arriverai dans ma patrie, quelle figure faire, quel langage tenir ! Quand la patrie n’est plus, un bon patriote doit mourir. Si je n’avais qu’un homme à détruire pour délivrer mes compatriotes, pe partirais au moment même et j’enfoncerais dans le sein des tyrans le glaive vengeur de la patrie et des lois violées. La vie m’est à charge parce que je ne goûte aucun plaisir et que tout est peine pour moi. Elle m’est à charge parce que les hommes avec qui je vis et vivrai probablement toujours ont des moeurs aussi éloignées des miennes que la clarté de la lune diffère de celle du soleil. Je ne peux donc pas suivre la seule manière de vivre qui pourrait me faire supporter la vie, d’où s’ensuit un dégoût pour tout.

(Valence le 3 mai 1786)