mars 3, 2008

LOUIS XVIII (1755-1824) – ROI DE FRANCE (1814-1824)

Posted in Napoléon, Opposants, adversaires, et ennemis tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , à 9:34 par napoleonbonaparte

Louis XVIII (Louis Stanislas Xavier de Bourbon), Roi de France (1814 - 1824)

S’ils sont sages, les Bourbons ne changeront que les draps de mon lit ; ils se serviront des hommes que j’ai formé. Ceux qui les entourent ne sont que des passions et des haines habillées.

(Napoléon Bonaparte)

LOUIS XVIII (Louis-Stanislas-Xavier), né à Versailles le 16 novembre 1755, mort le 26 septembre 1824. Il était petit-fils de Louis XV et frère puîné de Louis XVI, comme, le comte d’Artois (Charles X). Il porta d’abord le titre de comte de Provence, et fut marié en 1771 à Marie-Joséphine-Louise de Savoie. A l’avènement de Louis XVI, il prit, suivant les usages de la monarchie, le titre de Monsieur, dévolu au frère aîné du roi. D’un esprit médiocre et étroit, comme ses frères, il avait cependant l’intelligence moins épaisse et profita mieux qu’eux de l’instruction, d’ailleurs assez bornée, qui leur fut donnée sous la direction de La Vauguyon. Ce fut le lettré de la famille ; toute sa vie il afficha des prétentions littéraires plus ou moins justifiées. Il avait du moins le goût des lettres et il aimait à s’entourer de ceux qui les cultivent. Mais il était aussi fort pédant. A son arrivée en France, Marie-Antoinette fut frappée de ce caractère, et sa correspondance en contient plusieurs témoignages. Le portrait qu’elle donne du comte de Provence est celui d’une sorte de régent de collège, se tenant dans sa cravate et reprenant tout le monde avec un ton de dédaigneuse supériorité. « Je n’ose parler devant lui, dit-elle, depuis que je l’ai entendu, à un cercle, reprendre, pour une petite faute de langue, la pauvre Clotilde (sa soeur), qui ne savait où se cacher. » II y avait entre lui et la dauphine une antipathie qui ne fit que s’accroître avec le temps. Devenu le second personnage du royaume à l’avènement de Louis XVI, il manifesta des prétentions à se mêler des affaires de l’Etat, qui le mirent plus d’une fois en désaccord avec la reine. Il réunissait chez lui une société choisie de littérateurs et de publicistes, et se faisait le centre d’un petit groupe de frondeurs et d’opposants, parmi lesquels on peut citer Ducis, qui était secrétaire de ses commandements, Target, Arnault, Bulhières, Doyen, le marquis de Bièvre, l’abbé de Lattaignant, Laporte du Theil, etc.. Lors de la première Assemblée des notables (1787), il eut la présidence de l’un des sept bureaux et contribua à la chute de Calonne. Dans la deuxième, qui eut lieu l’année suivante, il se prononça avec son bureau pour la double représentation du tiers aux états généraux et refusa de signer la protestation des princes contre la convocation de ces états qui allaient être la Constituante. Cette conduite le rendit fort populaire. On ne peut pas dire cependant qu’il eût le moindre attachement sérieux pour les principes de la Révolution ; seulement, avec le bon sens pratique qui est quelquefois le partage des intelligences moyennes, il sentait bien que l’ère de la monarchie absolue était close. En outre, comme tous les cadets de maison princiers et les collatéraux, il songeait aux éventualités de l’avenir et n’était pas fâché de se ménager un point d’appui sur une ombre de popularité. Après la grande journée du 14 juillet, il ne suivit point les princes dans l’émigration et resta auprès de la famille royale, prodiguant facilement des conseils qui n’étaient pas toujours bien accueillis. Cependant, après les journées d’octobre, Louis XVI le nomma secrètement lieutenant général du royaume, pour le cas où lui-même se trouverait empêché. Jusqu’à quel point le comte de Provence trempa-t-il dans la conspiration de Favras et quel était le but réel de ce complot ? C’est un problème qu’il serait tissez difficile de résoudre en l’absence de documents positifs. Il est certain que Favras était un de ses hommes, et il est fort probable qu’il agissait pour lui. Le plan était, dit-on, de surprendre l’Hôtel de ville, de tuer La Fayette et Bailly, de dompter la Révolution et de faire donner la régence à Monsieur. L’arrestation de Favras, les bruits qui coururent, l’éclat de cette affaire effrayèrent fort le comte de Provence, qui fit la démarche singulière d’aller se justifier devant le conseil de la Commune de Paris ; renier Favras, et faire une parade hypocrite de ses sentiments populaires et de son amour de la liberté. Flattés de cette manœuvre habile du premier prince du sang, les magistrats municipaux, qui d’ailleurs n’avaient pas qualité pour recevoir un tel acte, accueillirent cette justification avec des acclamations enthousiastes. Monsieur se trouvait ainsi amnistié par la grande autorité populaire, la municipalité de Paris. Devant l’histoire, il n’a jamais été bien justifié. Favras marcha au supplice sans trahir son secret. Ses papiers, recueillis par le lieutenant civil, furent, suivant La Fayette, remis plus tard par la fille de ce magistrat à Louis XVIII, qui s’empressa de les brûler. Lors du départ de Mesdames pour l’émigration (février 1791), le comte de Provence, interrogé par une députation populaire sur les projets de départ qu’on lui supposait, jura habilement qu’il ne se séparerait jamais du roi ; réponse pharisaïque, comme le prouva l’événement. Dans la nuit du 20 au 21 juin de la même année, il quitta le palais du Luxembourg, sa résidence en même temps que la famille royale sortait secrètement des Tuileries. Plus heureux que les membres de sa famille qui furent arrêtés à Varennes, Monsieur, qui avait suivi une autre route, atteignit Bruxelles au moyen d’un vieux passeport anglais, qu’il avait gratté et falsifié de sa propre main. Il a donné lui-même le récit de sa fuite dans un écrit qui eut plusieurs éditions en 1823 : Relation d’un voyage de Bruxelles à Coblentz. Dans l’émigration, il joua le même rôle que le comte d’Artois et ne fut occupé, pendant plus de vingt-deux ans, que d’intrigues et de complots contre la France. Etabli d’abord dans un château près de Coblentz, il reçut de Louis XVI de pleins pouvoirs pour agir comme lieutenant général du royaume, fut un des instigateurs de la déclaration de Pilnitz, refusa d’obéir aux décrets sur les émigrés et de rentrer en France, et fut déclaré par l’Assemblée nationale déchu de ses droits à la régence. Au commencement de la guerre, qu’il avait contribué à allumer par ses sollicitations auprès des princes étrangers, il prit avec le comte d’Artois quelque part aux opérations de l’armée de Condé, eu même temps qu’il expédiait dans diverses parties de la France des agents royalistes pour fomenter la guerre civile. Apres la révolution du 10 août, les princes entrèrent en France derrière les armées étrangères ; mais, bien qu’ils commandassent un corps d’émigrés et de mercenaires, ils ne jouèrent qu’un rôle insignifiant pendant cette campagne et durent, après Valmy, battre en retraite avec les Prussiens, fort indignés qu’on n’eût pas écrasé du premier coup la France et la Révolution. Bientôt ils furent obligés de licencier leur petite armée. Retiré en Westphalie, il prit le titre de régent après le supplice de Louis XVI, et proclama devant quelques émigrés le dauphin roi de France, sous le nom de Louis XVII. Il prit d’ailleurs au sérieux sa qualité de régent in partibus, expédia des lettres patentes, des croix de Saint-Louis, nomma le comte d’Artois lieutenant général du royaume, eut un conseil, un ministère, une maison, des gardes, etc. Enfin, après la mort du jeune prince, il s’affubla de la qualité de roi de France et de Navarre, par la grâce de Dieu. A dater de ce moment, il régna sur nous avec le plus grand sang-froid, sans que la France s’en doutât ; il eut de plus en plus des capitaines des gardes, des premiers gentilshommes de la chambre, une maison civile et militaire, etc. Ces manies étaient assurément fort innocentes, mais elles n’indiquaient pas une grande force de tête ni une intelligence bien nette des hommes, des choses et du temps. On sait aussi que, fidèle à son système, il prétendait en 1814 dater son règne du jour de la mort de Louis XVII. Il est bon de rappeler que, comme tous les émigrés de marque, il était soudoyé par les puissances étrangères et qu’il vécut des subsides de l’Angleterre, de la Russie et autres. Il était à Vérone lors de la campagne de Bonaparte en Italie et dut s’éloigner sur l’invitation du sénat de Venise. Il se retira à Blankenbourg, dans le duché de Brunswick, puis à Mittau (Courlande), enfin à Varsovie, successivement délogé de tous ses asiles par lus victoires de la grande République. Avec l’or de l’étranger, il entretenait en France des agences royalistes, des officines de complots, forma divers projets pour venir se mettre à la tète de ses partisans, soit dans Toulon révolté, soit en Vendée, mais en définitive se borna toujours à combattre de loin et par correspondance. En 1803, le premier consul lui fit proposer de renoncer pour lui et sa famille à la couronne de France, en échange d’une riche compensation pécuniaire et d’indemnités territoriales en Italie. A cette ouverture singulière, le prince répondit avec assez de dignité qu’il ne transigerait jamais sur ses droits, et que le premier consul les établirait lui-même par sa démarche, s’ils pouvaient être litigieux. D’ailleurs, il témoignait quelque intérêt à Bonaparte, lui savait gré de plusieurs actes d’administration, car il était disposé à tenir compte du bien qu’on ferait à son peuple, etc. Bonaparte se le tint pour dit. Lors de la proclamation de l’Empire, le prétendant, fidèle à son rôle, protesta solennellement contre cette usurpation de ses droits ; il renvoya même sa décoration de la Toison d’or au roi d’Espagne, qui, bon gré mal gré, avait reconnu Napoléon, et renonça en outre à la pension qu’il recevait de cette puissance. Ses espérances de restauration ne paraissaient pas alors près de se réaliser. La Vendée était pacifiée ; ses négociations avec Pichegru avaient été définitivement éventées par l’arrestation de celui-ci ; ses tentatives de corruption sur les hommes publics n’avaient, en fin de compte, produit aucun résultat ; toutes les conspirations nouées sous le Directoire avaient échoué ; enfin l’avènement de Bonaparte, son affermissement comme empereur ne paraissaient guère de nature à avancer les affaires de la maison de Bourbon. En 1807, après la paix de Tilsit, Louis transporta sa royauté nomade en Angleterre, le continent européen étant presque entièrement asservi à l’influence de Napoléon. Il éleva d’abord quelque prétention d’être reconnu par les Anglais comme roi de France ; mais les nécessités de la politique ne le permirent pas ; officiellement, il ne fut que le comte de Lille, nom sous lequel il avait d’abord voyagé après avoir quitté la France. Il continua d’ailleurs d’être roi dans ses appartements et pour sa domesticité. Jusqu’en 1814, il résida d’abord à Gosfield, jusqu’à la mort de la princesse sa femme, puis au château de Hartwell, à 16 lieues de Londres, entretenu par la Russie et l’Angleterre d’une pension de 600.000 francs, et attendant mélancoliquement que les fautes de Napoléon lui ouvrissent les portes de la France. La campagne de Russie était de nature à ranimer ses espérances. Il en prit habilement occasion pour recommander à la bienveillance de l’empereur Alexandre les Français faits prisonniers à la suite de nos désastres, et qu’il appelait paternellement ses-sujets. Les malheurs de 1813 et de 1814 lui permirent de renouer ses trames en France ; ses agents s’abouchèrent avec les hauts fonctionnaires, en leur promettant, par un engagement écrit, la conservation de leurs places et traitements, moyen assuré de mettre leur conscience en paix. En janvier 1814, le duc d’Angoulême, le duc de Berry et le comte d’Artois partirent secrètement pour agir dans différentes parties de la France au moment de l’entrée des armées étrangères. On sait comment s’accomplit la Restauration. Les royalistes purs n’y jouèrent qu’un rôle effacé. Deux cent mille baïonnettes étrangères, la défection des grands dignitaires de l’Empire, l’épuisement de la nation, son immense besoin de paix et de repos, les basses sollicitations des royalistes auprès des souverains coalisés, qui d’abord n’avaient accueilli que froidement l’idée du retour des Bourbons, enfin le patronage de l’empereur de Russie, gagné par Vitrolles et plus encore par Talleyrand, firent beaucoup plus pour cette révolution que les souvenirs effacés d’une famille inconnue de la génération nouvelle, et qui depuis tant d’années était en guerre ouverte contre le pays, en confondant ses intrigues avec les hostilités de l’ennemi. Après l’entrée des alliés à Paris, le Sénat proclama la déchéance de Napoléon (3 avril), et quelques jours après appela Louis XVIII au trône, en lui offrant une espèce de constitution ou il avait eu soin de mettre au premier rang la conservation de son existence politique et des traitements et dotations de ses membres. Monsieur, comte d’Artois, comme lieutenant général, se hâta de témoigner la reconnaissance de sa maison aux puissances coalisées en signant, le 23, ce traité que Marmont lui-même a qualifié de monstrueux, et par lequel il cédait d’un trait de plume, sans aucune compensation, cinquante-quatre places garnies de dix mille pieces de canon que nous possédions encore en Italie, en Belgique, en Allemagne, etc. Cette largesse d’enfant de famille était un acompte sur les dettes de l’émigration. D’ailleurs, Paris vaut bien une messe. Le lendemain, Louis débarquait à Calais, et le 2 mai il promulguait, à Saint-Ouen, une Déclaration dans laquelle il promettait un régime constitutionnel. Il voulait bien faire quelque concession à l’esprit du temps, mais non pas accepter la constitution que le Sénat avait bâclée ; pour le principe de légitimité et de droit, il refusait à ses sujets le droit de lui imposer des garanties, qu’il ne consentait à leur accorder qu’à titre de don gracieux. C’est sous l’empire de cette idée, de cette fiction monarchique, que le 4 juin, de sa pleine puissance et autorité royale, il octroya la charte, qu’il data de la dix-neuvième année de son règne. Le lendemain de son entrée aux Tuileries, il se trouva en présence de difficultés qui le débordaient : cette espèce de constitution à faire pour une nation qu’il ne connaissait pas plus qu’il n’en était connu ; des faits accomplis qu’il, fallait bien accepter, quoiqu’ils fussent en contradiction avec le principe en vertu duquel il reprenait possession du trône ; des prétentions contradictoires à satisfaire ; deux Frances à unir et qui s’excluaient mutuellement sans pouvoir s’absorber : celle de la Révolution, vivante encore sous son vernis d’impérialisme, celle de l’émigration, qui avait à venger vingt-cinq années d’humiliation ; des embarras matériels de toute nature ; une armée décimée et d’ailleurs sourdement hostile ; d’invasion sur les bras, appui devenu fardeau et dont les troupes dévoraient le pays ; et dans son palais même, autour de lui, deux cours, deux, noblesses, qui se mesuraient des yeux et se disputaient déjà l’influence et les hautes charges : l’une au nom de sa prétendue fidélité pendant les jours d’épreuve, l’autre au nom de la prétendue sincérité de son adhésion. Une telle situation eût exigé le génie d’un grand politique. Or Louis XVIII, dont les flatteries de cour avaient fait un profond homme d’Etat, était bien loin d’être un aigle. Cet épicurien, déjà presque impotent, était même un homme fort médiocre, ses amis et ses serviteurs ont pris soin de nous, édifier à cet égard. (V. notamment Chateaubriand, Congrès de Vérone, Mémoires, etc., et Marmont, Mémoires). Il avait beaucoup de mémoire, une provision insuffisante de littérature, ce qu’il en faut pour les citations, de la malice plutôt que de l’esprit, des mots piquants et prémédités, comme il en vient aux gens disgraciés de la nature, et la manie des phrases à effet. Ajoutez peu d’énergie, peu d’application au travail, un dédain d’ancien régime pour les affaires. S’il aimait à figurer en roi (il jouait ce rôle imposant depuis tant d’années), il comprenait la royauté comme un « principe » et comme une chose d’apparat, non comme une action ; cela lui paraissait plus noble et plus « roi de France. » En outre, tout mouvement lui était pénible. Tout entier à ses citations latines, aux solennités majestueuses de sa table et à la recomposition de sa maison, il ne prenait part aux affaires que pour signer ce que ses ministres lui présentaient, et amusait ses loisirs par la composition de petits vers et d’articles pour les journaux (que polissait et signait M. de Jouy), et dans lesquels Sa Majesté livrait au ridicule les légions de royalistes non pourvus qui l’ennuyaient de leurs pétitions. Chateaubriand raconte qu’au moment où cent mille Français envahissaient l’Espagne, étant venu avec les autres ministres apporter au roi une dépêche importante, ils le trouvèrent noyé dans ses petites paperasses ; il se mit à leur déclamer la cantate de Circé, puis les couplets grivois du Sabot perdu. Ils n’en purent tirer autre chose, malgré la gravité des circonstances, et, remettant respectueusement leur dépêche, ils se retirèrent en laissant, comme le dit Chateaubriand, à « la frontière du Rhin sous la protection de Babet. » Remarquez que les autres membres de cette famille étaient encore au-dessous de son chef, par l’intelligence comme par le caractère, et que le roi avait pour le guider des hommes d’Etat de la force de MM. de Blacas, le favori du maître, type de l’émigré fidèle, et le plus inepte des ministres qui aient jamais contresigné une ordonnance ; Beugnot, homme d’esprit sans convictions, plus propre à chercher des mots qu’à trouver des idées ; Vitrolles, l’homme du comte d’Artois, la mouche du coche royal ; le général Dupont, entamé, sinon flétri par l’affaire de Baylen, et parfaitement choisi pour dépopulariser un gouvernement ; de Montesquieu, charmant impertinent de salon, petit-collet de l’ancien régime, tranchant du métaphysicien politique ; Malouet, dont on ne dit rien ; Talleyrand, dont on aurait trop à dire, impudent Mascarille caché dans la peau d’un homme d’Etat, résumant en lui la corruption de tous les régimes, et qui se parait de son immoralité avec la grâce dédaigneuse d’une courtisane ; Dambray, parlementaire de l’autre siècle, et qui ignorait absolument les choses nouvelles qui s’étaient passées depuis 1789, etc., etc. D’un autre côté, le pouvoir était assailli par les prétentions de ces émigrés qui n’avaient rien oublié ni rien appris, de nobles qui rêvaient follement le rétablissement de leurs privilèges, et de membres du clergé réclamant avec âpreté leurs prérogatives et leurs biens, et prescrivant l’observation des dimanches et fêtes. Le premier acte du gouvernement fut de signer le traité de Paris (30 mai), qui réduisait la France aux limites de 1792. Louis XVIII rétablit l’étiquette et le train de l’ancienne cour, toutes les fonctions gothiques de l’ancien régime, jusqu’à des chevau-légers, des mousquetaires, etc. ; établit la censure pour les écrits de moins de vingt feuilles et rendit aux émigrés les biens nationaux qui n’avaient pas été vendus. Ces mesures de réaction, d’autres encore, les humiliations infligées à l’armée, les menaces contre les acquéreurs de biens nationaux et tous les hommes qui avaient trempé dans la Révolution, l’origine même de ce gouvernement, qui devait son triomphe aux malheurs de la patrie et aux armes de l’étranger, tout concourait à rendre les Bourbons de plus en plus impopulaires. Napoléon, qui épiait les mouvements de l’opinion, crut le moment favorable, quitta secrètement l’île d’Elbe et vint débarquer avec une poignée d’hommes sur la côte de Provence le 1er mars 1815. Pendant qu’il poursuivait sa marche victorieuse sur Paris, les ministres et les serviteurs de la monarchie, comme les moines de Byzance, usaient les dernières minutes qui leur restaient en disputes stériles, sans s’arrêter, à aucun plan sérieux. On finit par proposer, comme résolution suprême, de fortifier les Tuileries et de s’y défendre contre l’usurpateur. Louis XVIII n’accueillit pas très chaleureusement cette idée de mourir sur sa chaise curule, et il ferma la discussion en filant lestement vers la frontière, muni des diamants de la couronne et d’une douzaine de millions (20 mars), pendant que ses fonctionnaires et ses corps constitués retournaient jouer devant Napoléon la mascarade accoutumée et lui porter l’assurance d’une fidélité devenue disponible. Pendant la période des Cent-Jours, il séjourna à Gand, attendant l’issue des événements. Après Waterloo, il rentra encore une fois derrière les étrangers. Cette deuxième restauration fut marquée par des réactions et par des vengeances contre ceux qui avaient fait défection pendant les Cent-Jours. Et d’abord les alliés exigèrent et obtinrent de nouveaux amoindrissements de la France (la Savoie, Marienbourg, Philippeville, Charlemont, Sarrebruck et Landau), ainsi qu’une contribution de guerre de 700 millions, le licenciement de l’armée de la Loire et l’obligation pour la France d’entretenir pendant cinq ans cent cinquante mille hommes des troupes coalisées, campés sur son territoire. Les proscriptions furent organisées avec l’aide de Fouché, qui avait été nommé l’un des ministres, Ney, Labédoyère, Mouton-Duvernet, les frères Faucher, etc., furent condamnés à mort. La Terreur blanche désola le Midi : Brune, Ramel, Lagarde et autres généraux ou patriotes furent massacrés par les verdets, sans que jamais leurs assassins, les Trestaillou, les Truphémy,et autres misérables, aient été punis. Bientôt se réunit la fameuse chambre introuvable (octobre 1815), composée des ultras les plus exaltés, et qui vota coup sur coup la suspension de la liberté individuelle, l’établissement des cours prévôtales et autres mesures odieuses, telles que la fameuse loi d’amnistie, qui n’était en réalité qu’une loi de proscription, et qui servit notamment à prononcer le bannissement des conventionnels qui avaient voté la mort du roi. En ce qui concerne Louis XVIII, il faut lui rendre cette justice, qu’il était plus modéré, d’un royalisme moins exagéré que ses partisans. Aussi la frénésie de ceux-ci faisait-elle dire assez plaisamment qu’ils étaient plus royalistes que le roi. Fatigué des violences de la faction, et de concert avec le ministre Decazes, le monarque prononça la dissolution de la chambre (5 septembre 1816). Les élections donnèrent une assemblée moins réactionnaire, qui, se renouvelant annuellement par cinquième, en vertu d’une nouvelle loi électorale, compta bientôt, dans son sein La Fayette, Benjamin Constant, Manuel et une vingtaine d’autres membres de la gauche. Mais cependant la faction des ultras, qui avait le comte d’Artois pour chef, luttait encore, même contre le roi, et menaçait à chaque instant de l’emporter. Le, ministère Decazes, semi-modéré, était l’obstacle. L’assassinat du duc de Berry (1820) fut le prétexte pour le renverser et pour rentrer dans la réaction (modification de la loi électorale, nouvelle suspension de la liberté individuelle, etc.). Fatigué de tant de luttes, et d’ailleurs continuellement souffrant, le roi devint de plus en plus étranger au gouvernement. Bientôt, au ministère du duc de Richelieu succéda le cabinet Villèle, appuyé sur la droite. Pendant le cours de ces événements, un grand nombre de complots et de tentatives insurrectionnelles avaient été étouffés dans le sang, mais en témoignant de l’impopularité de la, Restauration. Signalons l’affaire des frères Lallemand et de Lefèvre-Desnouettes (1814) ; la conspiration de Didier, à Grenoble (1810) ; celle dite des patriotes, à Paris, dans la même année ;  le complot de Lyon (1817) ; celui de 1820, à Paris ; les affaires de Colmar et de Belfort des sergents de La Rochelle, de Saumur, etc., etc. La plupart de ces conspirations étaient l’œuvre du carbonarisme et n’eurent d’ailleurs d’autre résultat que de coûter beaucoup de sang au parti patriote et libéral. Cependant, elles remuaient profondément l’opinion, qui se prononçait de plus en plus ouvertement contre le gouvernement des Bourbons. La guerre d’Espagne, en faveur de l’absolutisme, fut le dernier événement important du règne, guerre impopulaire autant que inique, mais dont le succès imposa pour un moment silence à l’opposition. L’expulsion de Manuel de la Chambre, de nouvelles élections défavorables à la gauche, une indemnité de milliard accordée aux émigrés, enfin lu prise de possession du pays par la Congrégation, c’est-à-dire par les jésuites, marquèrent les derniers moments de Louis XVIII. Ce monarque était devenu d’une obésité extraordinaire, à ce point qu’il ne pouvait plus marcher ; il avait d’ailleurs des plaies très douloureuses aux jambes, et, au moment de sa mort, la chair de ses pieds tombait en lambeaux. Une femme spirituelle, la comtesse Zoé du Cayla, le consolait au milieu de ses souffrances et de, son inactivité. Elle était favorite en titre, autant du moins qu’il était possible de l’être. M. Guizot apprécie ainsi Louis XVIII, en le comparant à son frère : « Louis XVIII était un modéré de l’ancien régime et un libre penseur du xvnie siècle ; Charles X était un émigré fidèle et un dévot soumis. La sagesse de Louis XVIII était à la fois pleine d’égoïsme et de scepticisme, mais sérieuse et vraie. Quand Charles X se conduisait en roi sage, c’était par probité, par bienveillance imprévoyante, par entraînement du moment, par désir de plaire, non par conviction et par goût. A travers tous les cabinets de son règne, l’abbé de Montesquieu, M. de Talleyrand, le duc de Richelieu, M. Decazes, M. de Villèle, le gouvernement de Louis XVIII fut un gouvernement conséquent et toujours semblable à lui-même. » Lamartine a porté sur ce prince le jugement suivant : « Louis XVIII, dans les antécédents de son règne, dans son nom de Bourbon dans son malheur de succéder à Napoléon, qui avait à la fois tant agrandi et tant rapetissé la France ; dans l’invasion qui lui faisait brèche pour rentrer dans son pays, dans l’occupation étrangère qui foulait le sol de la France sous son règne, dans son parti naturel, dans une partie de sa famille surtout, avait des occasions et presque des nécessités de fautes qu’il serait injuste de lui imputer à lui-même… Comme souverain, il eut beaucoup de ressemblance avec Henri IV, qu’il se complaisait tant à citer parmi les ancêtres de sa conronne. La nature, le temps et les circonstances lui déniaient la gloire des armes. Mais il n’eut ni l’héroïsme, ni l’éclat, ni la poésie de Henri IV ; il n’eut aussi ni la légèreté de cœur, ni les apostasies de foi, ni les ingratitudes de parti de son aïeul. Conquérir les esprits rebelles et pacifier les opinions divisées d’un peuple, après la Révolution française, après les conquêtes de l’Empire et les revers de l’invasion, était peut-être aussi difficile pour Louis XVIII que de conquérir et de subjuguer le sol après la Ligue pour le roi de Navarre. Vaincre avec un parti et régner pour un autre fut la destinée de tous les deux. Mais Louis XVIII ne trompa pas le sien et ne l’asservit pas, comme Henri IV, au parti contraire. Il s’appliqua seulement à le modérer pour le nationaliser avec lui. L’un de ces princes fut soldat, l’autre législateur de son royaume ; les guerriers sont des conquérants de territoires, les législateurs sont des conquérants de siècles : Henri IV ne fendait qu’une dynastie, Louis XVIII fondait des libertés. C’est là son titre, la France le lui maintiendra ; et si elle ne le place pas au rang de ses plus grands hommes, elle le placera au rang des plus habiles et des plus sages de ses rois. » Ce prince, comme nous l’avons dit, était lettré ; il se plaisait à faire des citations d’Horace, son auteur favori, et d’autres classiques latins. On lui attribuait aussi beaucoup de mots, entre autres celui-ci : « L’exactitude est la politesse des rois. » Terminons cet article par l’anecdote suivante, que Volney se plaisait à raconter à ses amis. Ayant demandé un jour une audience à Louis XVIII, le roi lui fit dire qu’il était occupé, qu’il le priait d’attendre un peu. « On me fit faire antichambre une heure de temps, disait Volney. Enfin on m’introduisit. Savez-vous quelle était l’occupation du monarque ? Je le trouvai en manches de chemise, en faction derrière la porte de sa chambre à coucher, armé d’un manche à balai. Il me dit que depuis une heure il attendait là pour éreinter le chat de Mme de ….. (j’ai oublié le nom….. de Mme de Maupas, je crois), qui se permettait de venir chaque nuit manger son encas de nuit. »

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Louis XVIII sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

Publicités

février 24, 2008

MARECHAL NEY (1769-1815)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 10:42 par napoleonbonaparte

Maréchal Michel Ney (1769-1815), duc d’Elchingen, Prince de la Moskowa

Il est aussi faible qu’il est brave et son excessive ambition donne prise sur lui. Ney est le plus brave des hommes, mais là se bornent toutes ses facultés.

Il y avait en lui une disposition ingrate et factieuse et, si je devais mourir de la main d’un maréchal, il y a à parier que ce serait de la sienne.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal NEY (Michel), duc d’Elchingen, prince de la Moskowa, né à Sarrelouis le 10 janvier 1769, fusillé à Paris le 7 décembre 1815. Son père, ancien soldat devenu tonnelier, l’envoya pendant quelque temps au collège des Augustins, puis le fit entrer, àl’âge de treize ans, comme petit clerc chez un notaire. Michel Ney fut ensuite employé aux écritures du parquet, puis dans les bureaux de la compagnie des mines d’Apenweiler. Cette existence monotone et sédentaire était profondément antipathique au caractère ardent du jeune homme. Fatigué de son inaction, il se rendit à Metz et s’enrôla, le 6 décembre 1788, dans un régiment de hussards. Ney avait trouvé sa voie. Il se fit aussitôt remarquer par sa rare aptitude au métier des armes et franchit assez rapidement les grades subalternes. Mais enfant du peuple, il était par cela même condamné à végéter, lorsque la Révolution, qui vint replacer l’ordre social sur sa véritable base, lui fournit l’occasion de révéler ses grandes qualités comme homme de guerre et d’arriver par de rapides étapes au grade le plus élevé de l’armée. Brigadier-fourrier en 1791, maréchal des logis en 1792, Michel Ney prit part à la campagne de 1792 dans l’armée du Nord et fut nommé lieutenant le 5 novembre de la même année. Successivement aide de camp du général Lamarche et du général Colaud (1793), il assista aux combats de Nerwinde, de Louvain , de Valenciennes, de Grandpré, devint capitaine en 1794, et fut chargé par Kléber, frappe de son énergie et de sa froide intrépidité, de harceler les Autrichiens, à la tête d’un petit corps de 500 hommes. L’habileté et l’ardeur dont il fit preuve dans cette guerre de partisans lui valurent le surnom d’Infatigable et le grade de chef d’escadron (septembre 1794). Nommé chef de brigade le mois suivant pour sa conduite à la bataille d’Aldenhoven, il concourut, en novembre, au siège et à la prise de Maëstricht, puis il alla prendre part au siège de Mayence, où il fut grièvement blessé. En 1795, Ney rejoignit l’armée de Sambre-et-Meuse, donna de nouvelles preuves de sa valeur à la prise d’Altenkirchen, aux combats de Lahn, d’Obermel, de Friedberg, de Dierdorff, de Mont-Thabor, enleva la citadelle de Wurtzbourg (15 juillet 1796), où il fit 2.000 prisonniers, et, après avoir forcé, à la suite de plusieurs combats, le passage de la Rednitz, battit l’ennemi sous les murs de Forzheim, dont il s’empara (8 août 1796). Ce jour même, Ney fut promu général de brigade. Pendant cette campagne, il s’était montré aussi humain après la victoire que redoutable pendant le combat. Il avait sauvé la vie à un grand nombre d’émigrés, faits prisonniers en combattant les soldats de la France. Mis en 1797 à la tête d’un corps de hussards, Ney contribua par des charges brillantes à la défaite des Autrichiens à Neuwied (17 avril) et à Dierdoff. Le 22 avril, il poursuivait l’ennemi à Giëssen lorsque, ayant eu son cheval tué sous lui, il fut entouré par un gros de cavaliers, se défendit avec le tronçon de son sabre et fut fait prisonnier. Mais presque aussitôt, à la suite d’un échange, il revint prendre son commandement sous les ordres de Hoche. La signature des préliminaires de paix de Léoben, suivie du traité de Campo-Formio (14 mars 1798), mit alors fin à la guerre, qui ne tarda pas à recommencer. Envoyé à l’armée que commandait Bernadotte, Ney se signala dès le début de la campagne par un trait d’une rare audace. Ayant reçu l’ordre de s’emparer de Manheim, il s’introduisit furtivement dans la place avec 150 hommes déterminés et s’en rendit maître. Cette action d’éclat lui valut le grade de général de division (28 mars 1799). Il passa alors à l’armée du Danube sous les ordres de Masséna, et se distingua à Fraenfelde, à Altikow et a Wintherthur, où il lutta ayec 3.000 hommes contre 16.000 Autrichiens et reçut deux blessures. A peine guéri, il passa à l’armée du Rhin pour y commander l’avant-garde, s’empara de Heilbroon, de Laufen, battit l’ennemi à Wisloch, à Hochheim, s’avança jusqu’à Ludwigsburg, puis se replia devant des forces d’une supériorité écrasante et reçut deux nouvelles blessures devant Manheim. Investi du commandement provisoire de l’armée du Rhin, Ney fit une attaque sur toute la ligne pour empêcher l’archiduc Charles d’opérer sa jonction avec Souvarov, ce qui permit à Masséna de battre complètement les Austro-Russes à Zurich. Il se porta ensuite sur le Neckar, et, après divers succès, il remit le commandement en chef au général Lecourbe. Sous les ordres de ce général, il fit le plus grand mal à l’ennemi en se livrant à une incessante guerre d’avant-poste. Ce fut sur ces entrefaites que Bonaparte, revenant d’Egypte, mit à exécution ses projets ambitieux, enraya la marche pacifique de la Révolution et fit le coup d’Etat du 18 brumaire qui, en établissant un despotisme sans frein, devait influer d’une façon si désastreuse sur les destinées de la France. Ney, qui devait tout à la Révolution, était à cette époque républicain, comme la plupart des généraux. L’attentat du 18 brumaire lui causa un vif déplaisir. Il fit part, dit-on, de son mécontentement et de ses craintes à Bernadotte et à Lefebvre, qui le calmèrent. Du reste Ney, d’une étonnante audace, d’un rare sang-froid sur le champ de bataille, était incertain, irrésolu lorsqu’il se trouvait en face d’une politique complexe, et très prompt à se laisser entraîner, comme il le prouva plus tard. Bien que mécontent, il fit acte d’adhésion au nouveau régime et continua à servir dans les armées du Rhin et du Danube, réunies sous les ordres supérieurs de Moreau. Comme toujours, il se montra un héroïque soldat à Engen, à Moskirch, à Hochstaedt (18 juin 1800), à Ingolstadt, à Wasserburg et à Hohenlinden (3 décembre) ; il contribua puissamment au succès de cette mémorable bataille qui, avec la bataille de Marengo, força l’ennemi à signer la paix de Lunéville (9 février 1801). A Hohenlinden, Ney s’était emparé, par un mouvement rapide et par une attaque impétueuse, de dix pièces de canon et de 10.000 prisonniers. Après la signature de la paix, Ney se rendit à Paris, où le premier consul s’efforça de l’attacher à sa fortune et lui fit épouser une amie intime d’Hortense de Beauharnais, Mlle Louise Auguié de Lascans. A l’occasion de ce mariage, qui fut célébré au château de Grignon (juillet 1802), Bonaparte fit don au général d’un magnifique sabre égyptien, qui en 1815 devait trahir la présence de Ney dans le lieu où il s’était caché et amener son arrestation. Trois mois plus tard, Ney était envoyé comme ministre plénipotentiaire en Suisse pour proposer au sénat de Berne de mettre la république helvétique sous la protection de la France. Après avoir forcé le général Brackman à licencier ses troupes, il eut des conférences avec les députés des cantons et les détermina à se rendre à Paris pour y signer l’acte de médiation (19 février 1803). Rappelé au mois d’octobre suivant, après la rupture des relations diplomatiques avec l’Angleterre, il reçut, le 28 décembre, le commandement en chef du 6e corps de l’armée que Bonaparte rassemblait sur la côte de la Manche pour opérer une descente en Angleterre. Après la proclamation de l’Empire, Ney se vit combler d’honneurs. Nommé maréchal de France (19 mai 1804), il reçut peu après le grand cordon de la Légion d’honneur et le titre de chef de la 7e cohorte. La guerre avec l’Autriche, coalisée avec l’Angleterre et la Russie, ayant éclaté en 1805, le maréchal Ney franchit le Rhin, à la tête du ea corps, occupa, après une marche rapide, les défilés du Danube, battit l’archiduc Ferdinand à Guntzbourg (9 octobre), et, chargé d’enlever les formidables positions d’Elchingen, défendues par 15.000 hommes et quarante pièces de canon, culbuta l’ennemi, le précipita du plateau et le rejeta dans la place d’Ulm, qui dut capituler le 20 octobre. Pendant que, après la prise de cette place, Napoléon marchait sur Vienne, Ney pénétrait dans le Tyrol avec 30.000 hommes, en chassait l’archiduc Jean, prenait Charnitz, Inspruck (7 novembre), Hall, où il s’emparait des arsenaux et des magasins de l’ennemi, et entrait dans la Carinthie au moment où la victoire d’Austerlitz forçait l’Autriche à signer là paix de Presbourg (26 décembre). La campagne de 1806 et de 1807 contre la Prusse et la Russie devaient mettre le comble à la réputation militaire du maréchal Ney. Toujours à la tête du 6e corps, il achève la défaite des Prussiens à Iéna (14 octobre 1806), s’empare, le 15, d’Erfurt, où il prend cent vingt pièces de canon et fait 14.000 prisonniers, puis fait le siège de Magdebourg, le boulevard de la Prusse, qui, en moins de vingt-quatre heures, capitule, lui livrant huit cents canons et 23.000 prisonniers (8 novembre). Après avoir chassé de Thorn les Prussiens mis en pleine déroute, il franchit la Vistule,bat l’ennemi àMlawa, puis près de Lauterbach, rejette Benningsen derrière la Prégel, dégage Bernadotte, attaqué par toute l’armée russe à Morhungen (25 janvier 1807), détruit tout un corps prussien à Deppen (5 février), et coupe la retraite des Russes à la sanglante bataille d’Eylau (8 février). Au combat de Guttstadt, Ney soutint, avec 14.000 combattants, les efforts de 70.000 Russes et de cent pièces de canon (1er mars). Après avoir battu l’ennemi à Spanden (6 juin), il dut, devant la supériorité du nombre, opérer sa retraite sur Allenbourg, ce qu’il fit avec un sang-froid et une habileté qu’on ne saurait trop louer. Quelques jours après, le 14, à Friedland, il jetait dans l’Alle l’aile gauche de l’ennemi, emportait la ville, défendue par la garde impériale russe, et décidait la victoire. Il venait de s’emparer d’Intersbourg, lorsque la paix de Tilsit vint mettre fin à la guerre. Son sang-froid, son audace devant le danger, les grands talents militaires dont il venait de donner tant de preuves lui firent décerner alors par l’armée le surnom de Brave des braves. Ses soldats, qui avaient en lui une confiance inaltérable, l’appelaient aussi, à causee de la couleur de ses Cheveux, le Lion rouge et Pierre le Rouge. Cette même année, Napoléon, dans son désir de reconstituer les institutions monarchiques, organisa une nouvelle noblesse, et Ney reçut le titre de duc d’Elchingen (19 mars 1808). Ney commençait à peine à se reposer des longues fatigues de ses dernières campagnes, lorsqu’il fut envoyé avec son 6e corps en Espagne. Après avoir pris Logrono (25 octobre 1808), Soria et empêché Wellington de faire sa jonction avec le général de La Romana, il entreprit de soumettre la Galice et les Asturies (1809), se vit harceler par les guérillas, battit La Romana à Penaflor, entra à Oviedo, le 19 mai, et fit éprouver à Wilson un grave échec à Banos (12 août). Envoyé en 1810 au Portugal, sous les ordres de Masséna, le duc d’Elchingen assiège et prend Ciudad-Rodrigo (10 juillet), livre le combat de Guarda (24 juillet), obtient la reddition d’Almeida, puis arrive avec le reste de l’armée sous les murs de Lisbonne, devant l’inexpugnable position de Villa-Franca. Après six mois d’une occupation inutile, l’armée, en proie à la disette, dut battre en retraite. Ney, dont le 6e corps se trouvait réduit à 6.000 hommes, fut chargé de soutenir à l’arrière-garde les efforts de l’armée anglo-portugaise, forte de 40.000 hommes. En cette circonstance, Ney fit preuve d’une connaissance profonde de l’art des retraites et excita par sa conduite l’admiration de l’ennemi qu’il tint constamment en échec et qui ne put l’entamer. A la suite du désordre arrivé au pont de Potz de Aronce, un vif dissentiment éclata entre Ney et Masséna au sujet de la marche que devait suivre l’armée. Le duc d’Elchingen refusa d’obéir à son chef et se vit soutenu par son corps. Il poussa si loin son esprit de rébellion, qui en plusieurs circonstances fut funeste à nos armes, que Masséna dut lui retirer son commandement, et, après une tentative de résistance, il dut céder et revenir en France. Lors de la déclaration de guerre à la Russie (22 juin 1812), Ney fut mis à la tête du 3e corps. Il battit l’ennemi à Lyadi (13 août), prit une part brillante à la prise de Smolensk où il fut atteint d’une balle au cou, et culbuta à Valentia trois corps d’armée russes. Lorsque Napoléon réunit un conseil de guerre pour décider s’il fallait passer l’hiver sur le Dnieper ou marcher immédiatement sur Moscou, Ney se prononça avec beaucoup de sagacité pour le premier avis, qui fut repoussé. Le 7 septembre, le duc d’Elchingen commanda le centre de l’armée à la bataille de la Moskowa et s’y conduisit avec tant d’éclat, que Napoléon le nomma prince de la Moskowa. Mais ce fut surtout pendant la désastreuse retraite qui suivit l’incendie de Moscou que Ney se surpassa lui-même. Chargé du commandement de l’arrière-garde (2 novembre), il maintint en échec les Cosaques, fut séparé du gros de l’armée à Krasnôe (18 novembre) où, n’ayant que 7.000 hommes, il fut attaqué par des forces énormes et gagna le Dnieper en laissant derrière lui des milliers d’hommes et de chevaux ensevelis sous la neige, mais en relevant sans cesse par ses paroles et par son exemple le courage abattu de ses soldats. Arrivé sur la rive droite du Dnieper, Ney trouva le pont de Doubrowna détruit. Comme ce fleuve n’était pas entièrement gelé, il lui fallut pour le franchir abandonner son artillerie et ses bagages. Harcelé de nouveau par les Cosaques de Platoff, il n’avait plus que 3.000 hommes lorsqu’il arriva à Orcha, où se trouvaient les débris de la grande armée. Peu après, au passage de la Bérézina, il rendit d’incomparables services en sauvant des milliers d’hommes. Au milieu des scènes de douleur et de mort qui se renouvelaient à chaque pas, il conservait une force d’âme, un sang-froid, une énergie inaltérables et, redevenu soldat, à pied, le fusil à la main, il faisait le coup de feu comme le dernier de ses soldats. Pendant que Napoléon, puis Murat abandonnent l’armée, Ney continue ses héroïques efforts pour empêcher son total anéantissement. Il traverse Kowno et le Niémen, dit le comte de Ségur, toujours combattant, reculant et ne fuyant pas, marchant toujours après les autres, et, pour la centième fois depuis quarante jours et quarante nuits, exposant sa vie et sa liberté pour ramener quelques Français de plus ; il sort enfin le dernier de cette fatale Russie, montrant au monde l’impuissance de la fortune contre les grands courages et que, pour les héros, tout tourne en gloire, même les plus grands désastres. » L’Empire venait de recevoir un coup qui allait rapidement précipiter sa chute. Condamné par sa monstrueuse politique, uniquement basée sur une ambition personnelle vertigineuse, à entraîner la France dans une interminable série de guerres, Napoléon réorganisa, non sans peine, son armée en partie détruite, et rentra en campagne. Le prince de la Moskowa, à la tête du 3e corps, franchit la Saale (avril 1813), culbuta l’ennemi au défilé de Poserna (1er mai), décida la victoire de Lutzen en soutenant seul pendant six heures le choc de toute l’armée coalisée, assista à la bataille de Bautzen (21 mai), tourna la position de l’ennemi par sa marche au delà de la Sprée, enleva à la baïonnette le village de Préilitz et marcha sur Wurschen, pendant que les coalisés, qui avaient perdu 18.000 hommes, battaient en retraite. Chargé du commandement des 3e, 5e et 7e corps, il s’avança en Silésie et entra à Breslau le 3 juin. Un armistice qui venait d’être signé lui permit de soigner la blessure qu’il avait reçue à Lutzen. Mais bientôt la guerre recommença ; Napoléon, forcé de lutter contre les armées de la coalition qui s’étaient considérablement accrues, appela Ney de Silésie, où l’armée, privée de son chef, fut battue. Le prince de la Moskowa contribua au succès de la bataille de Dresde ; mais il fut battu à Dennewitz, le 5 septembre, par Bernadotte, qui lui fit 10.000 prisonniers et lui enleva vingt-cinq pièces de canon. Napoléon lui ayant reproché cet échec, Ney, depuis longtemps mécontent de la politique impériale, ne put se contenir et déclara au despote que son ambition insatiable était la seule cause de nos malheurs. La défaite de Leipzig fut suivie peu après de l’invasion de la France. Dans cette situation terrible, Ney montra autant d’activité que d’intrépidité ; mais tous ses efforts restèrent stériles. « Sans commandement fixe, dit Rabbe, sans but arrêté, pendant cette fatale campagne où rien n’était prévu parce qu’il n’était pas possible de rien prévoir, le prince de la Moskowa courait à l’ennemi, s’efforçait de lui faire face partout, remportant presque partout des avantages dont il regrettait de ne pouvoir tirer parti. A Brienne (29 janvier 1814), à Mézières, à Champaubert, à Montmirail, à Craonne (9 mars), à Château-Thierry, il fut constamment au feu, animant les soldats et leur faisant retrouver, malgré leur petit nombre, cette confiance héroïque qui les avait inspirés aux jours de bonheur. A peine avait-il 53.000 hommes, disséminés sur un grand espace, à opposer à une masse de 300.000 ennemis rangés de front. Tant d’efforts devinrent inutiles et, tandis que Napoléon, après avoir traversé Nogent et Sens, arrive à Fontainebleau, les alliés entrent à Parts (31 mars), et le Sénat prononce sa déchéance (2 avril 1814). » Le prince de la Moskowa, le duc de Vicence et le duc de Tarente furent alors choisis par Bonaparte pour négocier la paix au nom de la régente Marie-Louise. Ils se rendirent à Essonne, où ils virent Marmont qui négociait de son côté, revinrent avec lui à Paris et obtinrent une entrevue de l’empereur Alexandre, qui exigea une abdication absolue. Ney retourna aussitôt à Fontainebleau, Avez-vous réussi, lui demanda Napoléon. – En partie, sire, répondit le maréchal, votre liberté et votre vie sont garanties ; mais la régence n’est pas admise ; il était déjà trop tard ; demain le Sénat reconnaîtra les Bourbons. – Où me retirerai-je ? – Où voudra Votre Majesté ; à l’île d’Elbe, par exemple, avec 6 millions de revenu. » En présence de cet effondrement si mérité de son étonnante fortune, l’Empereur plia la tête, se soumit et signa le 11 avril son abdication. C’est alors qu’on put voir à quel degré d’abaissement le despotisme impérial avait amené les hommes alors à la tête de la France. Ces hommes ; qui, en s’applatissant devant le despote, avaient perdu, toute dignité, toute indépendance personnelle, se précipitèrent avec la plus lâche servilité aux pieds de cette famille des Bourbons, apportée sur notre sol dans les fourgons de l’étranger. Dans tout ce monde officiel, on chercherait vainement une âme indépendante et fière, ayant quelque souci de la liberté de la France et songeant à essayer de la prémunir contre les effets du despotisme dont elle était la sanglante victime. Ney n’échappa point à cette honteuse contagion. Lorsque, le 11 avril, le comte d’Artois entra à Paris, Michel Ney, au lieu d’entrer dignement dans la retraite, accourut au devant du prince émigré et, se faisant l’interprète des anciens généraux de la Révolution, il lui adressa ces paroles : « Monseigneur, nous avons servi avec zèle un gouvernement qui nous commandait au nom de la France. Votre Altesse Royale et Sa Majesté verront avec quelle fidélité et quel dévouement nous saurons servir notre roi légitime. » Louis XVIII, qui tenait à l’attacher à sa cause, publia, le 20 mai, une ordonnance ainsi conçue : « Notre cousin le maréchal Ney est nommé commandant en chef du corps royal des cuirassiers, des dragons, des chasseurs et des chevau-légers lanciers de France » puis il le nomma chevalier de l’ordre de Saint-Louis (1er juin), gouverneur de la 6e division militaire (2 juin) et pair de France (4 juin). Le prince de la Moskowa se rendit aux réceptions de la cour avec sa femme, dont la mère avait été femme de chambre de Marie-Antoinette ; mais la maréchale s’y vit en butte aux mépris et aux sarcasmes de l’ancienne noblesse et, cruellement atteinte, même dans son mari, en qui on affectait de ne voir ue le fils d’un ancien tonnelier, il lui arriva fréquemment de verser des larmes en sortant des Tuileries. Profondément blessé de ces humiliations, Ney quitta Paris et se retira dans sa terre des Coudreaux, près de Châteaudun. C’est là qu’il vivait, éloigné du monde, lorsqu’il reçut, le 6 mars 1815, du maréchal Soult, ministre de la guerre, l’ordre d’aller prendre le commandement de la 6e division militaire à Besançon. Ney partit aussitôt pour Paris, afin de prendre les instructions du ministre. Eu arrivant dans la capitale, il apprit, de sou notaire M. Bâtarde, le débarquement de Napoléon à Cannes. « Voilà un bien grand malheur, s’écria-t-il, que va-t-on faire ? Qui pourra-t-on envoyer contre cet homme ? » En voyant Napoléon tenter de nouvelles aventures et venir troubler la paix du monde, il éprouva une indignation sincère. S’il’avait perdu toute sympathie pour les Bourbons, il n’en avait plus aucune pour l’homme qui avait fait couler tant de sang français, et qui, pour satisfaire sa folle ambition, allait en faire couler encore. Le maréchal Soult, auprès de qui il se rendit aussitôt, lui annonça qu’il était chargé d’arrêter Napoléon et qu’on lui ferait savoir à Besançon la conduite à tenir. Ney voulut alors voir Louis XVIII. Ayant obtenu une audience, il montra une vive colère contre l’Empereur, parut fier d’être choisi pour arrêter le prisonnier en rupture de ban, et se laissa aller jusqu’à promettre au roi de lui ramener Napoléon dans une « cage de fer. » Le Journal de Paris publiait, le 11 mars, l’entrefilet suivant : « Sa Majesté a assuré le maréchal Ney qu’elle comptait sur sa fidélité. M. le maréchal a baisé la main du roi avec un enthousiasme respectueux et lui a dit que le plus beau jour de sa vie serait celui où il pourrait lui donner des preuves de son dévouement. » En arrivant à Besançon le 10, Ney apprit que le comte d’Artois, frère du roi, s’était rendu à Lyon et y avait pris le commandement des troupes. Il lui écrivit aussitôt que le peu de troupes qu’il avait à Besançon ne lui paraissant pas nécessiter sa présence dans cette ville, il suppliait Son Altesse Royale de l’employer près d’elle et à l’avant-garde, s’il était possible ; désirant dans cette circonstance, comme dans toutes celles qui pourraient intéresser le service du roi, lui donner des preuves de son zèle et de sa fidélité. » Le lendemain, M. de Maillé, premier gentilhomme du comte d’Artois, vint lui apprendre le départ du prince de Lyon et l’arrivée de Napoléon à Grenoble. Ney décicida alors de transporter son quartier général, à Lons-le-Saunier « bien résolu, écrivait-il au ministre de la guerre, à attaquer l’ennemi à la première occasion favorable. » En arrivant à Lons-le-Saunier (12mars), il apprit l’entrée de Napoléon à Lyon, concentra aussitôt ses forces et donna ses instructions à ses gênéraux. Un officier d’ordonnance lui ayant dit que les soldats frémissants étaient sur le point de se mutiner et criaient : Vive l’empereur ! II faudra bien qu’ils se battent, lui répondit-il ; je prendrai moi-même un fusil de la main d’un grenadier, j’engagerai l’action et je passerai mon sabre au travers du corps du premier qui refusera de me suivre. » Le 13, Ney apprit que, en haine des Bourbons, Napoléon était partout acclamé, que partout les troupes se joignaient à lui, que, Bourg, Maçon, Dijon venaient de proclamer le rétablissement de l’Empire et que l’artillerie qu’il attendait venait de grossir les troupes de Bonaparte. En présence de ce mouvement irrésistible, le maréchal tomba dans une profonde perplexité. Sur ces entrefaites, dans la nuit du 13 au 14, des émissaires de Bonaparte vinrent le trouver. Ils lui déclarèrent que le retour de Napoléon s’opérait de concert avec l’Angleterre et l’Autriche, lui annoncèrent que ses soldats allaient l’abandonner et lui montrèrent, en lui racontant la marche triomphale de son ancien maître, l’impossibilité de lutter contre le courant de l’opinion. Ces déclarations produisirent sur son esprit l’impression la plus vive. Incertain, irrésolu, le prince de la Moskowa consulta les généraux Lecourbe et Bourmont, qui servaient sous ses ordres. Ceux-ci, après avoir constaté qu’on ne pouvait résister au courant, se rangèrent à l’avis qu’il fallait abandonner la cause royale. Oubliant alors toutes ses promesses, toutes ses bruyantes protestations de dévouement, Ney, par une volte-face soudaine, se décida à se prononcer pour le parti triomphant. Aussitôt il donna l’ordre de réunir les troupes sur la place de Lons-le-Saunier, le 14 au matin. A l’heure fi’xée, au milieu d’une foule énorme, anxieuse de ce qui allait arriver, au milieu d’un silence profond, le maréchal, suivi de son état-major, arriva sur la place, tira son épée et, d’une voix forte, il lut la proclamation suivante, qui lui avait été remise par les envoyés de Bonaparte : « Officiers, sous-officiers et soldats, La cause des Bourbons est à jamais perdue. La dynastie que la nation française a adoptée va remonter sur le trône. C’est à l’empereur Napoléon, notre souverain, qu’il appartient seul de régner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons prenne le parti de s’expatrier encore ou qu’elle consente à vivre au milieu de nous, que nous importe ? La cause sacrée de notre liberté et de notre indépendance ne souffrira plus de leur funeste influence. Ils ont voulu avilir notre gloire militaire, mais ils se sont trompés ; cette gloire est le fruit de trop nobles travaux pour que nous puissions jamais en perdre le souvenir. Soldats ! les temps ne sont plus où l’on gouvernait les peuples en étouffant leurs droits ; la liberté triomphe enfin, et Napoléon, notre auguste empereur, va l’affermir à jamais. Que désormais cette cause si belle soit la nôtre et celle de tous les Français ; que tous les braves que j’ai l’honneur de commander se pénètrent de cette grande vérité. Soldats ! je vous ai souvent menés à la victoire ; maintenant, je vais vous conduire à cette phalange immortelle que l’empereur Napoléon conduit à Paris, et qui y sera sous peu de jours ; et là, notre espérance et notre bonheur seront à jamais réalisés. Vive l’empereur Lons-le-Saunier, le 13 mars-1815. Le maréchal d’Empire, PRINCE DE LA MOSKOWA. » Dès les premiers mots de cette proclamation, le peuple et l’armée, qui haïssaient profondément les Bourbons, firent entendre des acclamations frénétiques. «Une joie furieuse, dit M. Thiers, éclata comme le tonnerre dans les rangs des soldats : Mettant leurs shakos au bout de leurs fusils, ils poussèrent les cris de : « Vive l’empereur ! vive le maréchal Ney ! » avec une violence inouïe ; puis ils rompirent les rangs, se précipitèrent sur le maréchal, et baisant, les uns ses mains, les autres les basques de son habit, ils le remercièrent à leur façon d’avoir cédé au vœu de leur cœur. Ceux qui ne pouvaient l’approcher entouraient ses aides de camp un peu embarrassés d’hommages qu’ils ne méritaient pas, car ils étaient étrangers au brusque revirement qui venait de s’accomplir, et leur serrant la main : « Vous êtes de braves gens, disaient-ils, nous comptions sur vous et sur le maréchal, et nous étions bien certains que vous ne resteriez pas longtemps avec les émigrés. » Les habitants, non moins expressifs dans leurs témoignages, s’étaient joints aux soldats, et Ney rentra chez lui escorté d’une multitude bruyante et remplie d’allégresse. Pourtant, en revenant à sa résidence, il trouva la gêne et même l’improbation sur le visage de la plupart de ses aides de camp. L’un d’eux, ancien émigré, brisa son épée en lui disant : « Monsieur le maréchal, il fallait nous avertir, et ne pas nous rendre témoins d’un pareil spectacle. – Et que vouliez-vous que je fisse ? lui répondit le maréchal. Est-ce que je puis arrêter la mer avec mes mains ? » D’autres, en convenant qu’il était impossible de faire battre les soldats contre Napoléon, lui exprimèrent le regret de ce qu’il prenait sur lui de jouer, à si peu d’intervalle de temps, deux rôles si contraires. – « Vous êtes des enfants, répliqua le maréchal ; il faut vouloir une chose ou une autre. Puis-je aller me cacher comme un poltron, en fuyant la responsabilité des événements ? Le maréchal Ney ne peut pas se réfugier dans l’ombre. D’ailleurs, il n’y a qu’un moyen de diminuer le mal, c’est de se prononcer tout de suite pour prévenir la guerre civile, pour nous emparer de l’homme qui revient et l’empêcher de commettre des folies ; car, ajouta-t-il, je n’entends pas me donner à un homme, mais à la France ; et si cet homme voulait nous ramener sur la Vistule, je ne le suivrais point ! » Après avoir ainsi rudoyé ses improbateurs, Ney reçut à dîner, outre les généraux, tous, les chefs des régiments, un seul excepté qui refusa de s’y rendre. Sauf un peu de gène, provenant de la violation du devoir militaire qu’on se reprochait intérieurement, ce ne fut qu’une longue récapitulation des fautes des Bourbons, qui, sans le vouloir ou le voulant (chacun en jugeait à sa manière), s’étaient livrés à l’émigration, à l’étranger et avaient affiché des sentiments qui n’étaient pas ceux de la France. Ce ne fut aussi qu’une protestation unanime contre les anciennes fautes de l’Empereur, contre sa folie belliqueuse, contre son despotisme, contre son refus d’écouter les représentations de ses généraux en 1812 et en 1813 ; ce ne fut enfin qu’une résolution énergique de lui dire la vérité et d’exiger de sa part des garanties de liberté et de bonne politique. « Je vais le voir, disait Ney, je vais lui parler, et je lui déclarerai : que nous ne nous laisserons plus conduire a Moscou. Ce n’est pas à lui que je me donne, c’est à la France, et si nous nous rattachons à lui comme au représentant de notre gloire, ce n’est pas à une restauration du pouvoir impérial que nous entendons nous prêter. » Les généraux Lecourbe et de Bourmont assistèrent à ce dîner, prenant peu de part à ce qui s’y disait, mais admettant comme inévitable et comme trop motivée par les fautes des Bourbons la révolution qui venait de s’accomplir. Le maréchal quitta ses convives… Il adressa à sa femme une lettre dans laquelle il racontait ce qu’il avait fait et qu’il terminait par ces mots caractéristiques : « Mon amie, tu ne pleureras plus on sortant des Tuileries. » Dans la nuit du 14, Ney quitta Lons-le-Saunier, après avoir reçu de Napoléon l’ordre de se diriger sur Autun et Auxerre. Ce fut dans cette dernière ville qu’il rencontra Napoléon. Il y arriva très décidé à faire ses conditions, et se présenta devant lui tenant à la main une sorte de manifeste expliquant sa conduite et faisant des réserves. En le voyant, Napoléon lui ouvrit ses bras, en lui disant : « Embrassons-nous, mon cher maréchal » et comme Ney voulait commencer sa lecture, « vous n’avez pas besoin d’excuses, lui dit-il ; Votre excuse, comme la mienne, est dans les événements qui ont été plus forts que les hommes. Mais ne parlons plus du passé et ne nous en souvenons que pour nous mieux conduire. » Le maréchal interloqué dut remettre son manifeste dans sa poche. Mais le lendemain de son retour à Paris, il écrivit à Napoléon : « Je ne suis pas venu vous joindre par considération ni par attachement pour votre personne ; vous avez été le tyran de ma patrie ; vous avez porté le deuil dans toutes les familles et le désespoir dans plusieurs ; vous avez troublera paix du monde entier ; jurez-moi, puisque le sort vous ramène, que vous ne vous occuperez plus à l’avenir qu’à réparer les maux que vous avez causés a la France ; jurez-moi que vous ferez le bonheur du peuple ! Je vous somme de ne plus prendre les armes que pour maintenir nos limites ; de ne plus les dépasser pour aller tenter au loin d’inutiles conquêtes : à ces conditions je me rends pour préserver mon pays des déchirements dont il est menacé. » Un pareil langage était peu fait pour plaire au despote qui n’avait su profiter en rien de la terrible leçon du passé. Pour se débarrasser de ce frondeur mécontent de son maître et mécontent de lui-même, il le chargea d’aller inspecter les troupes sur toute la ligne des frontières du nord-est. Lorsque, le 1er juin, il réunit solennellement le corps électoral au champ de Mai, apercevant Ney qui n’avait pas paru aux Tuileries depuis un mois, il l’apostropha en ces termes : « Je croyais que vous aviez émigré. – J’aurais dû le faire plus tôt, répliqua le maréchal ; maintenant il est trop tard. » Néanmoins, malgré sa défiance, Napoléon nomma le lendemain le prince de la Moscowa membre de la Chambre des pairs et, le 15 du même mois, il l’appela au commandement du 1er et du 2e corps de l’armée. Quelques jours après, Ney se trouvait en face de l’ennemi et combattait héroïquement aux Quatre-Bras et à la terrible bataille de Waterloo, où il chercha vainement la mort à travers la mitraille. Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, dit Victor Hugo, s’offrait à tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l’écume aux lèvres, l’uniforme déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre d’un horse-guard. sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait : «Venez voir comment meurt un maréchal de France sur un champ de bataille ! » Mais en vain ; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné ; il jetait à Drouet d’Erlon cette question : « Est-ce que tu ne te fais pas tuer, toi ? Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une poignée d’hommes : « II n’y a donc rien pour moi ! Oh ! je voudrais que tous ces boulets anglais m’entrassent dans le ventre ! » Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné ! De retour à Paris après la défaite, Ney, considérant le désastre comme irrémédiable, montra encore une fois combien en lui le caractère était loin d’être à la hauteur de la bravoure. Au lieu d’essayer de relever les courages abattus, d’en appeler au patriotisme de la nation, il se rendit au Sénat et y prononça ces mots qui lui attirèrent les reproches les plus mérités : « II ne nous reste plus, messieurs, qu’à entamer des négociations… II faut rappeler les Bourbons, et moi je vais prendre le chemin des Etats-Unis. » Vainement, pour atténuer l’effet que produisit ce langage, il adressa au chef du gouvernement provisoire une lettre qui fut publiée le 30 juin. On ne lui donna aucun commandement dans l’armée qui s’organisait sous les murs de Paris. Le 3 juillet suivant, le gouvernement signait une capitulation dont l’article 12 était ainsi conçu : « Seront respectées les personnes et les propriétés particulières ; les habitants et en général tous les individus qui se trouvent dans la capitale continueront à jouir de leurs droits et libertés, sans pouvoir être inquiétés ni recherchés en rien relativement aux fonctions qu’ils occupent ou auront occupées, à leur conduite et à leurs opinions politiques. » Bien que cet acte le mît légalement à l’abri de toute poursuite, Ney jugea prudent de quitter Paris le jour même où les alliés y entrèrent ; et résolut de passer en Suisse. Il arriva à Lyon avec une feuille de route portant le nom de Reiset, major de hussards (9 juillet). Là, ayant appris que les routes de la Suisse étaient gardées par les Autrichiens, il se rendit à Montbrison, puis il alla s’installer dans un petit village d’eaux thermales, nommé Saint-Alban. Ce fut dans ce lieu qu’il apprit, par une lettre de sa femme, qu’une partie de la France était ensanglantée par les abominables excès des royalistes, que Louis XVIII venait de faire dresser des listes de proscription et que, en vertu de l’ordonnance royale du 14 juillet, il allait être traduit devant un conseil de guerre avec dix-neuf généraux et officiers supérieurs, « pour avoir trahi le roi et s’être emparés du pouvoir par violence. » Ne se croyant pas en sûreté à Saint-Alban, Ney alla se réfugier chez un des parents de sa femme, au château de Bessonis, dans le Lot. Confiné dans une chambre haute, d’où il ne descendait même pas pour prendre ses repas, dit Vaulabelle, il dût se croire à l’abri de toute recherche. Une inconcevable imprudence le livra. L’Empereur, lors du mariage du maréchal, en juillet 1802, lui avait fait présent d’un sabre turc de la plus grande richesse. Ce sabre, curieusement examiné sans doute par ses hôtes, était resté déposé sur un des sièges du salon. Un habitant d’Aurillac, en visite au château, vit l’arme et l’admira ; de retour à sa ville, il raconta ce qu’il avait vu ; à la description de l’arme, une des personnes présentes dit : « Je crois connaître le sabre dont vous parlez; il n’existe en Europe que deux personnes qui peuvent le posséder : le’maréchal Ney ou Murat. » La conversation rapportée au préfet du département, M. Locard, excita le zèle de ce fonctionnaire. Bien que Bessonis, situé dans un autre département que le sien, ne fut pas sous sa juridiction administrative, il y dirigea immédiatement un capitaine et un lieutenant de gendarmerie avec quatorze gendarmes. Le maréchal avait lu la veille, dans une feuille royaliste, qu’au moment de quitter le roi, quatre mois auparavant, pour marcher contre Napoléon, il avait sollicité et obtenu un don de 500.000 francs, largesse, ajoutait le journal, qui augmentait l’odieux de la défection. Cette calomnie rendait le maréchal presque fou de douleur. Il était dans cette situation d’esprit lorsque, le 5 août au matin, on lui annonça la présence des gendarmes aux portes du château. Il pouvait fuir ; on le lui proposa : il s’y refusa avec obstination. Bien plus, ouvrant la fenêtre de sa chambre et apercevant les gendarmes dans la cour, il cria a celui d’entre eux qui semblait le chef: « Que voulez-vous ? – Nous cherchons le maréchal Ney, répondit le gendarme sans même regarder qui l’interpellait. – Que lui voulez-vous ? L’arrêter- Eh Bien ! montez, je vais vous le faire voir. » Les gendarmes montèrent ; le maréchal ouvrit sa porte: «Je suis Michel Ney » leur dit-il. La nombreuse escorte du prince de la Moskowa le conduisit à Aurillac, pendant que, de l’autre côté des montagnes qui séparent le Cantal du Languedoc, le Rhône roulait dans ses eaux et emportait vers la mer les restes d’un de ses frères d’armes, du maréchal Brune, assassiné trois jours auparavant à Avignon ; le corps à ce moment était encore le jouet du fleuve. Ney resta dix jours sous la garde du préfet Locard ; le 10 août, sur des ordres venus de Paris, le maréchal prit la route de la capitale, conduit par deux, officiers de gendarmerie, auxquels le préfet du Cantal recommanda les précautions, de surveillance les plus sévères. L’un de ces officiers, qui avait servi sous le maréchal, répugnant à ces mesures de rigueur, dit à Ney qu’il aurait dans son camarade et lui, non des gardiens, mais de simples compagnons de route, s’il promettait de ne point chercher à s’échapper. Le maréchal donna sa parole : engagement regrettable, car une partie de l’armée de la Loire ses trouvait sur son chemin, entre autres le corps des dragons d’Exelmans, cantonné à Riom, ville que Ney devait traverser. La nouvelle de son arrestation s’était promptement répandue parmi toutes ces troupes. Exelmans attendit le prisonnier au passage et lui fit proposer de l’enlever. « Non, répondit Ney, ma parole est engagée. » A quelques lieues de Paris, il rencontra la maréchale, qui l’attendait à une des maisons de poste de la route ; on les laissa seuls. Quand le maréchal fit ensuite appeler un des officiers de gendarmerie et lui dit qu’il était prêt, des larmes coulaient lentement de ses yeux; l’officier ne put réprimer un mouvement de surprise : « Vous êtes étonné de me voir pleurer, lui dit le maréchal ; mais ce n’est pas sur moi que je pleure, c’est sur ma femme, sur mes quatre fils… » Le maréchal entra dans Paris et fut déposé à la prison da la préfecture de police, à la même heure, au même moment où Labédoyère sortait de la prison de l’Abbaye et tombait à la plaine de Grenelle. » Transféré, le 19 août, à la Conciergerie, il y fut soumis, au secret le plus rigoureux. Le lendemain, M. Decazes, préfet de police, vint lui faire subir un interrogatoire. Bien qu’il ne lui reconnût pas qualité pour l’interroger, Ney consentit néanmoins à répondre à ses questions et s’attacha surtout à écarter l’idée d’une préméditation lorsqu’il s’était rangé du côté de Napoléon. Ou dut alors ramener toute l’accusation à un seul chef, la proclamation du 13 mars, et une ordonnance institua un conseil de guerre pour prononcer sur le sort du prince de la Moskowa. Le vieux maréchal Moncey, appelé à faire partie des juges, refusa cette odieuse mission. A l’ordre qui lut fut donné d’accepter il répondit par une lettre, adressée à Louis XVIII, et dont le mâle et lier langage, qui fit scandale au milieu d’une cour fanatisée et servile, lui valut une condamnation à trois mois d’emprisonnement. Les autres juges, tous compagnons d’armes de Ney, consentirent à siéger. Le maréchal déclina la compétence de ce tribunal, présidé par Jourdan (9 novembre), déclarant toutefois qu’il était prêt à répondre aux questions qu’il plairait au général comte Grandier, rapporteur, de lui adresser. Conformément aux conclusions de Berryer père, avocat de Ney, le conseil de guerre, se fondant sur la qualité de pair de France que possédait l’accusé, se déclara incompétent (10 novembre). Cet arrêt causa un vif déplaisir à Louis XVIII et à la cour ; mais on se garda bien d’abandonner les poursuites. Dès le lendemain, une ordonnance royale déférait à la cour des pairs le jugement du maréchal Ney. Le 12, le duc de Richelieu, président du conseil des ministres, se rendait à la Chambre des pairs et y prononçait ces paroles : « Ce n’est pas seulement au nom du roi, c’est au nom de la France, depuis longtemps indignée et stupéfaite, c’est même au nom de l’Europe que nous venons vous conjurer et vous requérir à la fois de juger le maréchal Ney… Nous accusons devant vous le maréchal Ney de haute trahison et d’attentat contre la sûreté de l’Etat. » II était difficile de montrer plus clairement que c’était un acte de vengeance que le gouvernement réclamait avec instance de la Chambre. M. Séguier, chargé de l’instruction nouvelle, déploya une telle activité qu’on fixa le 2l novembre pour l’ouverture du procès. Ney venait de faire une déclaration qui montre encore une fois l’incroyable faiblesse de son caractère : « Je mets aux pieds du roi, y disait-il, l’hommage de ma respectueuse et vive reconnaissance pour la bonté que Sa Majesté a eue d’accueillir mon déclinatoire, de me renvoyer devant mes juges naturels et d’ordonner que les formes constitutionnelles soient suivies dans mon procès. Ce nouvel acte de sa justice paternelle me fait regretter davantage que ma conduite, au 14 mars dernier, ait pu faire soupçonner que j’avais intention de la trahir… Je n’ai eu d’autre pensée que d’éviter à mon malheureux pays la guerre civile et tous les maux qui en découlent. » Ce fut après avoir fait cette déclaration, si complètement dépourvue de dignité, que le prince de la Moskowa se présenta devant ses juges, assisté de deux avocats, Berryer père et Dupin aîné. Ceux-ci présentèrent divers moyens préjudiciels, dont l’un fut admis. Il était fondé sur ce que, l’accusé n’ayant reçu communication des pièces que depuis deux jours, les défenseurs n’avaient pas eu le temps de les étudier. La Chambre consentit à s’ajourner, d’abord jusqu’au 23 novembre, puis jusqu’au 4 décembre. Ce jour-là, les débats commencèrent. Ney fit les mêmes déclarations que dans ses précédents interrogatoires ; quelques témoins, notamment Bourmont et le marquis de Vaulchier, montrèrent contre l’accusé la plus grande animosité. L’accusation fut soutenue par le procureur général Bellart avec une âpreté et une violence excessives. Quant au défenseur Berryer, il se montra tout à fait au-dessous de sa tâche. Lorsqu’il voulut montrer que Ney était absolument protégé par l’article 12 de la capitulation de Paris, le chancelier s’opposa formellement à ce qu’il invoquât cet argument capital de la défense, en déclarant qu’il était l’organe de la majorité de la cour. Forcé d’abandonner ce moyen, il invoqua le traité du 20 novembre, en vertu duquel Sarrelouis, ville natale du maréchal, ayant cessé de faire partie de la France, Ney se trouvait par celà même étranger et soustrait aux lois françaises. Cet argument si peu digne produisit une fâcheuse impression. Ce fut alors que Ney, se levant, prononça les paroles suivantes : « Oui, messieurs, je suis Français, je saurai mourir Français. Jusqu’ici, ma défense avait paru libre ; je m’aperçois qu’on l’entrave à l’instant. Je remercie mes généreux défenseurs de ce qu’ils ont fait et de ce qu’ils sont prèts à faire ; mais je les prie de cesser plutôt de me défendre tout à fait que de me défendre imparfaitement… Je suis accusé contre la foi des traités, on ne veut pas que je les invoque ! Je fais comme Moreau, j’en appelle à l’Europe et à la postérité. » Ces paroles furent suivies de la clôture des débats. Après six heures de délibération, le décembre, la Chambre des pairs condamna Michel Ney à la peine de mort et à la dégradation de la Légion d’honneur. Sur 161 membres présents, 128 votèrent la mort, 17 la déportation, 5 membres s’abstinrent, et 11 voix furent déduites pour avis semblables entre parents. Parmi les pairs qui avaient prononcé la peine capitale, nous citerons : Chateaubriand, Sérurier, le duc de Valmy, le duc de Bellune, Lauriston, le général Monnier, le comte Dupont, le comte de Beauharnais, le comte de Tascher, de Sèze, Séguier, Lamoignon, d’Aguesseau. Les cinq qui s’étaient abstenus étaient : le duc de Choiseul, le marquis d’Aligre et les comtes de Brigode, de Sainte-Suzanne et de Nicolaï. Berthollet, Fontanes, Lanjuinais, Lemercier, Gouvion-Saint-Cyr, les ducs de Broglie et de Montmorency firent partie des membres qui votèrent la déportation. Lorsque le secrétaire archiviste de la Chambre, Cauchy, se présenta à la prison du Luxembourg pour lire au maréchal l’arrêt qui le condamnait, celui-ci dormait. On l’éveilla. A l’attitude de Cauchy, Ney comprit aussitôt qu’il était condamné. Se voyant en face de la mort, il l’envisagea avec ce sang-froid et cette intrépidité qui l’avaient rendu si grand dans les batailles. Imperturbable, presque souriant, il écouta la lecture du jugement, qu’il interrompit quand on commença la longue nomenclature de ses titres. « Passez, dit-il; dites Michel Ney, et bientôt un peu de poussière. » Ayant appris qu’il serait exécuté le lendemain matin à neuf heures, et qu’il pourrait voir sa femme avant de mourir, il demanda qu’on la fît venir à cinq heures et demie et qu’on ne lui dît rien de sa conndamnation ; puis il se jeta sur son lit, où il s’endormit profondément. Le lendemain 7 décembre, à cinq heures et demie du matin, dit Vaulabelle, il fut éveillé par l’arrivée de la maréchale, qu’accompagnaient ses quatre fils et sa belle-sœur, Mme Gamot. La maréchale, en entrant dans la chambre de son mari, tomba sans connaissance ; on la releva, et à un long évanouissement succédèrent les pleurs et les sanglots. Mme Gamot, à genoux devant son beau-frère, n’était pas dans un moins déplorable état. Les quatre fils du maréchal, dont l’aîné était à peine âgé de douze ans, sombres, silencieux, regardaient leur père. Il les prit sur ses genoux, leur parla longtemps à voix basse, puis, voulant mettre un terme à cette scène déchirante, il dit à demi-voix à Mme Gamot, mais de manière à être entendu de la maréchale, que celle-ci aurait peut-être le temps d’arriver jusqu’au roi ». La maréchale saisit avidement cette ouverture, qui n’avait pour but que de l’éloigner, et, se jetant dans les bras du condamné, quelle étreignit longtemps, elle se hâta de courir aux Tuileries. Resté seul avec ses gardes, Ney écrivit quelques dispositions. Les hommes chargés de sa surveillance, bien que couverts de l’uniforme de gendarmes et de soldats de la nouvelle garde, appartenaient aux anciennes bandes de l’Ouest ou du Midi, ou aux différents corps de la maison du roi. L’un d’eux, dont les formes et le langage contrastaient avec l’habit dont il était vêtu, s’approcha de Ney : « Monsieur le maréchal, lui dit-il, à votre place, je penserais maintenant à Dieu ; j’enverrais chercher le curé de Saint-Sulpice. » Ney regarda le garde et sourit : « Eh bien ! lui répondit-il, envoyez-le chercher. » A huit heures, on vint l’avertir ; il répondit qu’il était prêt. Il portait le deuil de son père ; il avait pour vêtements une redingote de gros drap bleu, une culotte et des bas de soie noire, pour coiffure un chapeau rond. Il descendit entre une double haie de soldats qui se prolongeait jusqu’à l’entrée du jardin, où l’attendaient le curé de Saint-Sulpice et une voiture de place. Au moment de monter, il dit au prêtre, en’lui cédant le pas : « Montez le premier, monsieur le curé, j’arriverai encore avant tous là-haut ! » Le fiacre se mit en marche, traversa le jardin du Luxembourg, entra dans la grande avenue de l’Observatoire et s’arrêta à moitié chemin environ entre cet édifice et la grille du jardin. Un officier de gendarmerie, ouvrant alors la portière, annonça au maréchal qu’il était près du lieu d’exécution. Ney mit pied à terre, non sans manifester quelque étonnement ; il croyait devoir être conduit à la plaine de Grenelle. Mais le gouvernement, redoutant des rassemblements trop nombreux et quelque échauffourée populaire, avait pris le parti de l’exécuter pour ainsi dire en fraude. Une foule considérable était effectivement réunie, depuis le matin, à la plaine de Grenelle ; l’avenue de l’Observatoire, au contraire, même à cette heure de la matinée, ne laissait voir que quelques passants. Après avoir fait ses adieux au prêtre et lui avoir remis, pour la maréchale, la boîte en or dont il faisait habituellement usage et, pour les pauvres de sa paroisse, quelques pièces d’or qu’il avait sur lui, le maréchal alla se placer lui-même devant le peloton d’exécution. Ce peloton, composé d’hommes revêtus de l’uniforme de vétérans, était commandé par un officier qui fit offrir au prince de la Moskowa de lut bander les yeux. « Ignorez-vous, répondit le maréchal, que, depuis vingt-cinq ans, j’ai l’habitude de regarder en face les boulets et les balles ? » Puis il ajouta : « Je proteste, devant Dieu et la patrie, contre le jugement qui me condamne ! J’en appelle aux hommes, à la postérité, à Dieu ! Vive la France ! » L’officier écoutait, immobile. Le général commandant la place de Paris, qui, depuis le matin cinq heures, se trouvait chargée de la garde du condamné et des détails de l’exécution, le comte de Rochechouart, s’adressant au chef de peloton, lui dit à haute voix : « Faites votre devoir ! » Le maréchal ôta aussitôt son chapeau de la main gauche et, posant la main droite sur la poitrine, il s’écria d’une voix forte : Soldats, droit au cœur ! Il tomba immédiatement, frappé de six balles à la poitrine, de trois à la tête et au cou et d’une balle dans le bras. Conformément aux règlements militaires, le corps resta exposé durant un quart d’heure sur le lieu d’exécution. Transporté ensuite à l’hospice de la Maternité , il y demeura jusqu’au lendemain, gardé par des sœurs de la Charité que l’on relevait d’heure en heure et qui, agenouillées près de lui, récitaient les prières des morts. Cependant, la maréchale était accourue aux Tuileries. Elle s’était adressée, pour parvenir jusqu’à Louis XVIII, au duc de Duras, premier gentilhomme de service ; elle dut attendre assez longtemps. « Le roi, disait M. de Duras, ne recevait encore personne. » La nouvelle de l’exécution ne tarda pas à arriver au château ; le premier gentilhomme annonça alors à la veuve « que l’audience ne pouvait lui être accordée, parce qu’elle était maintenant sans objet. » Après la Révolution de 1830, Louis-Philippe accorda une pension de 25.000 francs à la maréchale Ney, qui est morte à Paris eu 1854, et fit mettre au musée de Versailles la statue du prince de la Moskowa. Le 18 mars 1848, le gouvernement provisoire décréta qu’un monument serait élevé au maréchal dans le lieu même où il avait été exécuté. Ce monument, ou plutôt cette statue exécutée par Rude, fut érigée le 7 décembre 1853.

( Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Ney (1769-1815), duc d’Elchingen, Prince de la MoskowaMaréchal Ney sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

septembre 20, 2007

LES MARECHAUX DE NAPOLEON – MARECHAL NEY (1769-1815), DUC D’ELCHINGEN, PRINCE DE LA MOSKOWA

Posted in Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 3:55 par napoleonbonaparte

Maréchal Michel Ney (1769-1815), duc d’Elchingen, prince de la Moskowa

Ney n’a eu que ce qu’il méritait ! Je le regrette comme un homme précieux sur le champ de bataille, mais il était trop immoral et trop bête pour réussir.

(Napoléon Bonaparte)

Ney (Michel, duc d’Elchingen, prince de la Moskowa), maréchal de France, pair de France en 1814 et pendant les Cent-Jours, né à Sarrelouis (Moselle) le 10 janvier 1769, mort à Paris le 7 décembre 1815 ; fils de « Pierre Ney, maître tonnellier à Sarrelouis, et de Marguerite Graffin » ; engagé volontaire aux hussards de Metz, le 6 décembre 1788, il parvint à la plus haute renommée, aux plus hauts grades et à la plus haute faveur par sa bravoure, et mérita de la part des soldats les surnoms : « infatigable » et « brave des braves ». Il parvint rapidement au grade d’aide de camp des généraux Lamarche et Collaud, assista dans le Nord aux combats de Neerwinden, de Louvain, de Valenciennes, etc. Sous les ordres de Kléber, il fut placé à la tête d’un petit corps de 500 hommes avec lesquels il causa les plus grands dommages à l’ennemi ; il prit part aux batailles d’Aldenhoven et de Maastricht, de Mayence, dans l’armée Sambre-et-Meuse, aux combats de Lahn, d’Obermel, de Friedberg, de Dierdoff ; il s’empara de la citadelle de Wurtzbourg, le 15 juillet 1796 et fut nommé général de brigade. En 1797, à la tête des hussards, il culbuta les autrichiens à Neuwied et à Dierdorff et, fait prisonnier le 22 avril à Giessen, il fut échangé presque aussitôt et continua à servir sous Hoche. Le 28 mars 1799, à l’armée de Bernadotte, il s’empare de Manheim, fut nommé général de division et passa à l’armée du Danube sous Masséna ; il se distingua à Fraenfelde, à Altikow, à Wintherthur surtout, où il reçut deux blessures. De là, il passa au commandement de l’armée du Rhin et se couvrit de gloire à Hilbroon, à Laufen, à Wisloch, à Hochheim, à Ludwigsburg. C’est peu après, qu’ayant le commandement provisoire de l’armée du Rhin, il empécha la jonction de Souvarov avec l’archiduc Charles, qui eut pour résultat la défaite des Austro-Russes à Zurich, par Masséna ; blessé de nouveau, il remit son commandement au général Lecourbe. Après le 18 brumaire, étant sincèrement républicain, il était à la veille de quitter l’armée, mais, se rendant aux conseils de Bernadotte et Lefebvre, il se résigna à servir la patrie, en adhérant au nouveau régime, dans les armées du Rhin et du Danube, commandées par Moreau. On le retouve à Engen, Moskirch, Hochstaedt, Ingolstadt, Wasserburg, et Hohenlinden. Le 3 décembre 1800 ; cette dernière victoire, appuyée par celle de Marengo, eut pour résultat la paix de Lunéville, signée le 9 février 1801. C’est alors que Bonaparte le maria à une femme de sa cour et le nomma (1802) ministre plénipotentiaire en Suisse. Il y obtint la médiation du 19 février 1803. Le 28 décembre, on lui promit le commandement du 6e corps, chargé d’opérer une descente en Angleterre qui ne fut pas entrerprise ; le 19 mai 1804, l’Empereur le créa maréchal de France, lui donnant encore, peu après, le grand cordon de la Légion d’honneur avec le titre de chef de la 7e cohorte.

En 1805, ayant toujours le 6e corps sous ses ordres, il s’empara des défilés du Danube, mit en déroute l’armée de l’archiduc Ferdinand à Guntzbourg, le 9 octobre ; s’empara d’Elchingen et de ses admirables positions, défendues par 15.000 hommes et 35 pièces de canon ; l’ennemi se réfugia aussitôt dans la place forte d’Ulm, où il fut forcer de capituler le 26 octobre. En même temps, Napoléon approchait de Vienne ; Ney, à la tête de 30.000 hommes, entra dans le Tyrol, en chassa l’archiduc Jean, s’empara de Charnitz, Inspruck, Hall, et allait entrer dans la Carinthie, au moment où l’Autriche, après Austerlitz, signait la paix de Presbourg, le 26 décembre 1805. Dans la campagne suivante, avec le corps d’armée, il compléta la défaite des Prussiens le 14 octobre à Iéna ; le 15, il s’empara d’Erfurt, de 100 pièces de canons et de 14.000 prisonniers ; puis il prit Magdebourg, la place la plus importante du royaume, avec 800 canons et 23.000 prisonniers, le 8 novembre 1806. Ney chassa les Prussiens de Thorn, franchit la Vistule, s’empara de Mlawa et s’avança jusque près de Lauterbach, culbutant Bendingsen au delà de Pregel, et dégageant Bernadotte, aux prises avec toute l’armée russe à Morhungen, le 25 janvier 1807 ; à Deppen, il mit les Prussiens en déroute le 5 février, et trois jours après, il coupa la retraite de l’armée russe à la bataille d’Eylau. Le 1er mars, à Guttstadt, avec 14.000 hommes il résista à 70.000 Russes protégés par 100 pièces de canon. Le 6 juin, il battit l’ennemi à Sparden, mais accablé par des forces trop considérables, il se retira habilement sur Allenbourg ; le 14 du même mois, il assurait la victoire de Friedland et quelques jours après s’emparait d’Intersbourg, au moment de la signature de la paix de Tilsitt. Nous voyons ensuite le maréchal Ney, commandant toujours le 6e corps, prendre une part considérable à la guerre d’Espagne, en 1808. En 1810, même conduite et même succès au Portugal contre les anglo-portugais, sous le commandement de Masséna. Le 22 juin 1812 le duc d’Elchingen prenait le commandement du 3e corps, pour faire la campagne de Russie, et marchait de succès en succès jusqu’à la bataille du 7 septembre, où Napoléon le créait prince de la Moskowa, sur le champ de bataille. Pendant la retraite de la grande armée, il fut chargé du commandement de l’arrière-garde où il se montra plus vaillant, plus ferme et plus grand que jamais, marcha le fusil à la main, échangeant continuellement des coups de feu avec l’ennemi ; Napoléon et Murat étaient rentrés en France depuis longtemps, lorsqu’il parvint avec sa poignée de braves à quitter le sol de la Russie. En avril 1813, le prince de la Moskowa, à la tête de son 3e corps, assurait la victoire de Lutzen, et celle de Bautzen le 21 mai ; pénétrait en Silésié à la tête des 3e et 7e corps, et s’emparait de Breslau le 3 juin. Après Leipzig, la France fut envahie, Brienne, Mézières, Champaubert, Montmirail, Craonne et Château-Thierry illustrèrent le nom de Ney. Cependant le 31 mars 1814, les alliés entraient à Paris ; à la suite de la déchéance de Napoléon prononcée par le Sénat, il fut un des délégués de Bonaparte chargés de négocier la paix au nom de Marie-Louise ; cette négociation se termina par l’abdication de l’Empereur. Le 11 avril suivant, le comte d’Artois faisait son entrée dans Paris. Michel Ney, qui ne voyait que la France, qu’il croyait encore servir, eut le tort de se rallier au nouvel ordre des choses et d’accepter un commandement dans l’armée devenue royale. Mais le 1er mars 1815, Napoléon, sortant de l’île d’Elbe, débarquait dans le Golfe Juan près de Fréjus. Ney fut envoyé à sa rencontre, avec ordre d’arrêter sa marche sur Paris ; au lieu de cela, devant l’élan de l’armée et des populations, il se joignit lui-même au cortège impérial s’avançant triomphalement vers la capitale ; à Auxerre, il remit cependant à l’Empereur un mémoire dans lequel il le sommait de « gouverner par les lois« , et lui déclarait qu’il ne se réunissait à lui que dans l’intérêt de la patrie, et que « s’il ne lui promettait solennellement de faire le bonheur des Français, il n’était plus un de ses généraux, mais son prisonnier ! » Le 11 juin 1815, il se rendit à l’armée redevenue impériale, où il reçut le commandement de l’aile gauche et prit part avec sa force et son intrépidité habituelles aux batailles de Ligny et Waterloo, suivies de la seconde abdication de Napoléon. Le 5 août 1815, en violation flagrante des articles 11 et 12 de la convention sur la capitulation de Paris, il fut arrêté dans le Lot, et, ce qui est plus odieux encore, jugé, et condamné et fusillé d’après un jugement de la Chambre des pairs. Le braves des braves était âgé de 46 ans.

( Extrait du dictionnaire sur la Révolution et l’Empire du Dr Robinet)

Liens : Maréchal Ney (1769-1815)Maréchal Ney sur Wikipedia

septembre 18, 2007

LES GENERAUX DE NAPOLEON – GENERAL DE LA BEDOYERE (1786-1815)

Posted in Généraux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , à 4:56 par napoleonbonaparte

Le Général Charles de La Bédoyère (1786-1815)

La Bédoyère était éminemment français ; il fut guidé par les sentiments les plus nobles et les plus chevaleresques dans la démarche qu’il fit à Grenoble ; dévouement alors admirable, car tout était douteux.

(Napoléon Bonaparte)

La Bédoyère (Charles-Angélique-François Huchet, Comte de), Officier général et législateur, né à Paris, le 17 avril 1786, de « Charles-Marie-Philippe Huchet de La Bédoyère, et de Félicité-Julie Desbarres », mort à Paris le 19 août 1815 ; entra au service en 1806, fit les campagnes de 1806 et 1807 dans le corps des gendarmes d’ordonnance, devint l’aide de camp de Lannes, se distingua à Ratisbonne et fut blessé à Essling, prit part à la campagne de 1812 et fut nommé colonel au 112° de ligne, se battit à Lutzen, à Bautzen et assista à la prise de Colberg (1813), y fut encore blessé et revint en France. Après l’abdication de Fontainebleau, sa famille qui cherchait à le convertir au royalisme, obtint pour lui la décoration de Saint-Louis, mais le retour de l’île d’Elbe le rejeta dans le parti impérialiste. Lorsque l’Empereur arriva à Vizille, un régiment entier se joignit à lui ; ce fut celui de La Bédoyère, et ce dernier abordant Napoléon, ne craignit pas de lui adresser les paroles suivantes : « Sire, lui dit-il, plus d’ambition, plus de despotisme, nous voulons être libres et heureux. Il faut que Votre Majesté abjure le système des conquêtes et d’extrême puissance qui a fait le malheur de la France et le vôtre. » La Bédoyère se faisait illusion sur les sentiments de l’Empereur, et s’en aperçut de suite en voyant les premiers décrets de ce dernier, mais il n’en fut pas moins nommé général de brigade, devint son aide de camp et passa général de division, et tout cela en quelques jours, puis il fut nommé pair de France, le 2 juin 1815 ; il assista à la bataille de Waterloo et resta un des derniers sur le champ de bataille ; puis il revint après ce désastre, occuper son siège à la Chambre haute, appuya la proposition de faire accéder au trône de Napoléon Ier, son fils Napoléon II : « Faudra-t-il, dit-il, au milieu des interruptions et des rappels à l’ordre, que le sang des français ait encore coulé pour passer sous le joug odieux de l’étranger, pour courber la tête sous un gouvernement avili ; pour voir nos braves guerriers abreuvés d’humiliations et d’amertumes et privés de l’existence due à leurs services, à leurs blessures, à la gloire de la nation ? J’ai entendu des voix autour du trône du souverain heureux ; elles s’en éloignent aujourd’hui qu’il est dans le malheur. L’adication de Napoléon est indivisible. Si l’on ne veut pas le reconnaître, i doit tenir l’épée, environné de Français qui ont versé leur sang pour lui et qui sont encore tout couverts de blessures. Il sera abandonné par de vils généraux qui l’ont déjà trahi. » Puis il proposa que tout Français qui quitterait son drapeau fût noté d’infamie, et eût « sa maison rasée et sa famille proscrite » ; enfin il mit le comble à l’exaspération de plusieurs de ses collègues par les mots suivants : « Alors, plus de traîtres, plus de ces manoeuvres qui ont occasionné les dernières catastrophes et dont peut-être quelques auteurs siègent ici. » Après la réddition de Paris, La Bédoyère se retira derrière la Loire, puis se fixa à Riom. dans cette ville il lui fut signifié qu’il n’était pas compris dans la loi d’amnistie et qu’il serait traduit devant un conseil de guerre ; il tenta alors de passer en Suisse ; mais, dénoncé par un officier de gendarmerie, qui se trouvait dans la même voiture que lui, il fut aussitôt surveillé de près et arrêté dans une maison du faubourg Poissonnière, le 2 août 1815, puis conduit à la prison militaire de l’Abbaye. La famille et quelques amis essayèrent de le délivrer, mais ce fut peine perdue ; il prit comme défenseur Benjamin Constant, fut traduit devant le 2ème conseil de guerre permanent de la 1ère division militaire, et comparut le 9 août devant ce conseil. Il était prévenu « de trahison, de rebellion et d’embauchage ». La Bédoyère resta calme et répondit avec simplicité. « J’ai pu, dit-il me tromper sur les véritables intérêts de la France, j’ai pu être égaré par des illusions, par des souvenirs, par de fausses idées d’honneur ; il est possible que la patrie ait donné à mon coeur un langage chimérique. Mais la grandeur des sacrifices que j’a faits, en m’exposant à rompre les liens les plus chers, prouve qu’il n’entrait dans ma conduite aucun motif d’intérêt personnel. Je n’ai ni l’intention ni la possibilité de nier des faits publics et notoires ; mais je proteste que je n’ai trempé dans aucun complot qui ait précédé le retour de Buonaparte ; je suis même convaincu qu’il n’a point existé de conspiration pour ramener Buonaparte de l’île d’Elbe… ». Le 15, il fut condamné à mort, et le 19 son pourvoi fut rejeté ; toutes les démarches de sa famille auprès de Louis XVIII furent vaines et La Bédoyère fut fusillé dans la plaine de Grenelle. Désignant son coeur il cria au peloton : « C’est là qu’il faut frapper ! ».

(Extrait du dictionnaire sur la Révolution et l’Empire du Dr Robinet)

Lien : Général La Bédoyère sur Wikipedia