février 25, 2008

MARECHAL PERIGNON (1754-1818)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , à 9:41 par napoleonbonaparte

Maréchal Dominique-Catherine Pérignon (1754-1818), alors Lieutenant-colonel dans la légion des Pyrénées en 1792

 

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal PERIGNON (Dominique-Catherine, comte, puis marquis DE), maréchal et pair de France, né à Grenade, près de Toulouse, en 1754, mort en 1818. Il était, avant la Révolution, sous-lieutenant et aide de camp du comte de Preissac. Nommé député à l’Assemblée législative (1791), il donna sa démission l’année suivante, pour passer à l’armée des Pyrénées-Orientales, où, devenu bientôt général de division (23 décembre 1793), il sauva Perpignan, fut vainqueur à La Jonquière, prit Bellegarde et, après la bataille de la Montagne-Noire, il succéda à Dugommier dans le commandement en chef (18 novembre 1794). Peu après, il battait complètement les Espagnols à Escola. La prise de Rosés (1795), obtenue à la suite de travaux gigantesques, est son plus beau titre militaire. Il y montra une fermeté d’âme, une audace, un sang-froid, un courage qui firent l’admiration de l’armée. Après la paix de Bale, il reçut le commandement des armées des côtes de Brest et des côtes de Cherbourg, devint peu après membre du conseil des Cinq-Cents, refusa le portefeuille de la guerre, mais accepta du Directoire l’ambassade d’Espagne, pour cimenter la paix à laquelle il venait de contribuer, et négocia habilement le traité de Saint-Ildefonse entre l’Espagne et la France. De retour en 1798, il prit part à la malheureuse bataille de Novi, y fut blessé et fait prisonnier par les Russes. Napoléon le comprit dans la première promotion de maréchaux (1804), lui confia le gouvernement de Parme et de Plaisance (1806), le commandement en chef des troupes françaises à Naples (1808-1814) et le nomma comte. Rallié aux Bourbons en 1814 et nommé alors pair de France, il leur resta fidèle pendant les Cent-Jours et fut mis à la tête de la 1re division militaire en 1816. Louis XVIII lui conféra, l’année suivante, le titre de marquis. Son fils, François-Henri, marquis de Pérignon, né à Montech (Tarn-et-Garonne) en mort en 1841, fut aide de camp de Murat, qu’il accompagna dans la campagne de Russie, devint pair de France après la mort de son père et donna sa démission après la Révolution de Juillet.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Pérignon (1754-1818)Maréchal Pérignon sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

Publicités

février 24, 2008

MARECHAL NEY (1769-1815)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 10:42 par napoleonbonaparte

Maréchal Michel Ney (1769-1815), duc d’Elchingen, Prince de la Moskowa

Il est aussi faible qu’il est brave et son excessive ambition donne prise sur lui. Ney est le plus brave des hommes, mais là se bornent toutes ses facultés.

Il y avait en lui une disposition ingrate et factieuse et, si je devais mourir de la main d’un maréchal, il y a à parier que ce serait de la sienne.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal NEY (Michel), duc d’Elchingen, prince de la Moskowa, né à Sarrelouis le 10 janvier 1769, fusillé à Paris le 7 décembre 1815. Son père, ancien soldat devenu tonnelier, l’envoya pendant quelque temps au collège des Augustins, puis le fit entrer, àl’âge de treize ans, comme petit clerc chez un notaire. Michel Ney fut ensuite employé aux écritures du parquet, puis dans les bureaux de la compagnie des mines d’Apenweiler. Cette existence monotone et sédentaire était profondément antipathique au caractère ardent du jeune homme. Fatigué de son inaction, il se rendit à Metz et s’enrôla, le 6 décembre 1788, dans un régiment de hussards. Ney avait trouvé sa voie. Il se fit aussitôt remarquer par sa rare aptitude au métier des armes et franchit assez rapidement les grades subalternes. Mais enfant du peuple, il était par cela même condamné à végéter, lorsque la Révolution, qui vint replacer l’ordre social sur sa véritable base, lui fournit l’occasion de révéler ses grandes qualités comme homme de guerre et d’arriver par de rapides étapes au grade le plus élevé de l’armée. Brigadier-fourrier en 1791, maréchal des logis en 1792, Michel Ney prit part à la campagne de 1792 dans l’armée du Nord et fut nommé lieutenant le 5 novembre de la même année. Successivement aide de camp du général Lamarche et du général Colaud (1793), il assista aux combats de Nerwinde, de Louvain , de Valenciennes, de Grandpré, devint capitaine en 1794, et fut chargé par Kléber, frappe de son énergie et de sa froide intrépidité, de harceler les Autrichiens, à la tête d’un petit corps de 500 hommes. L’habileté et l’ardeur dont il fit preuve dans cette guerre de partisans lui valurent le surnom d’Infatigable et le grade de chef d’escadron (septembre 1794). Nommé chef de brigade le mois suivant pour sa conduite à la bataille d’Aldenhoven, il concourut, en novembre, au siège et à la prise de Maëstricht, puis il alla prendre part au siège de Mayence, où il fut grièvement blessé. En 1795, Ney rejoignit l’armée de Sambre-et-Meuse, donna de nouvelles preuves de sa valeur à la prise d’Altenkirchen, aux combats de Lahn, d’Obermel, de Friedberg, de Dierdorff, de Mont-Thabor, enleva la citadelle de Wurtzbourg (15 juillet 1796), où il fit 2.000 prisonniers, et, après avoir forcé, à la suite de plusieurs combats, le passage de la Rednitz, battit l’ennemi sous les murs de Forzheim, dont il s’empara (8 août 1796). Ce jour même, Ney fut promu général de brigade. Pendant cette campagne, il s’était montré aussi humain après la victoire que redoutable pendant le combat. Il avait sauvé la vie à un grand nombre d’émigrés, faits prisonniers en combattant les soldats de la France. Mis en 1797 à la tête d’un corps de hussards, Ney contribua par des charges brillantes à la défaite des Autrichiens à Neuwied (17 avril) et à Dierdoff. Le 22 avril, il poursuivait l’ennemi à Giëssen lorsque, ayant eu son cheval tué sous lui, il fut entouré par un gros de cavaliers, se défendit avec le tronçon de son sabre et fut fait prisonnier. Mais presque aussitôt, à la suite d’un échange, il revint prendre son commandement sous les ordres de Hoche. La signature des préliminaires de paix de Léoben, suivie du traité de Campo-Formio (14 mars 1798), mit alors fin à la guerre, qui ne tarda pas à recommencer. Envoyé à l’armée que commandait Bernadotte, Ney se signala dès le début de la campagne par un trait d’une rare audace. Ayant reçu l’ordre de s’emparer de Manheim, il s’introduisit furtivement dans la place avec 150 hommes déterminés et s’en rendit maître. Cette action d’éclat lui valut le grade de général de division (28 mars 1799). Il passa alors à l’armée du Danube sous les ordres de Masséna, et se distingua à Fraenfelde, à Altikow et a Wintherthur, où il lutta ayec 3.000 hommes contre 16.000 Autrichiens et reçut deux blessures. A peine guéri, il passa à l’armée du Rhin pour y commander l’avant-garde, s’empara de Heilbroon, de Laufen, battit l’ennemi à Wisloch, à Hochheim, s’avança jusqu’à Ludwigsburg, puis se replia devant des forces d’une supériorité écrasante et reçut deux nouvelles blessures devant Manheim. Investi du commandement provisoire de l’armée du Rhin, Ney fit une attaque sur toute la ligne pour empêcher l’archiduc Charles d’opérer sa jonction avec Souvarov, ce qui permit à Masséna de battre complètement les Austro-Russes à Zurich. Il se porta ensuite sur le Neckar, et, après divers succès, il remit le commandement en chef au général Lecourbe. Sous les ordres de ce général, il fit le plus grand mal à l’ennemi en se livrant à une incessante guerre d’avant-poste. Ce fut sur ces entrefaites que Bonaparte, revenant d’Egypte, mit à exécution ses projets ambitieux, enraya la marche pacifique de la Révolution et fit le coup d’Etat du 18 brumaire qui, en établissant un despotisme sans frein, devait influer d’une façon si désastreuse sur les destinées de la France. Ney, qui devait tout à la Révolution, était à cette époque républicain, comme la plupart des généraux. L’attentat du 18 brumaire lui causa un vif déplaisir. Il fit part, dit-on, de son mécontentement et de ses craintes à Bernadotte et à Lefebvre, qui le calmèrent. Du reste Ney, d’une étonnante audace, d’un rare sang-froid sur le champ de bataille, était incertain, irrésolu lorsqu’il se trouvait en face d’une politique complexe, et très prompt à se laisser entraîner, comme il le prouva plus tard. Bien que mécontent, il fit acte d’adhésion au nouveau régime et continua à servir dans les armées du Rhin et du Danube, réunies sous les ordres supérieurs de Moreau. Comme toujours, il se montra un héroïque soldat à Engen, à Moskirch, à Hochstaedt (18 juin 1800), à Ingolstadt, à Wasserburg et à Hohenlinden (3 décembre) ; il contribua puissamment au succès de cette mémorable bataille qui, avec la bataille de Marengo, força l’ennemi à signer la paix de Lunéville (9 février 1801). A Hohenlinden, Ney s’était emparé, par un mouvement rapide et par une attaque impétueuse, de dix pièces de canon et de 10.000 prisonniers. Après la signature de la paix, Ney se rendit à Paris, où le premier consul s’efforça de l’attacher à sa fortune et lui fit épouser une amie intime d’Hortense de Beauharnais, Mlle Louise Auguié de Lascans. A l’occasion de ce mariage, qui fut célébré au château de Grignon (juillet 1802), Bonaparte fit don au général d’un magnifique sabre égyptien, qui en 1815 devait trahir la présence de Ney dans le lieu où il s’était caché et amener son arrestation. Trois mois plus tard, Ney était envoyé comme ministre plénipotentiaire en Suisse pour proposer au sénat de Berne de mettre la république helvétique sous la protection de la France. Après avoir forcé le général Brackman à licencier ses troupes, il eut des conférences avec les députés des cantons et les détermina à se rendre à Paris pour y signer l’acte de médiation (19 février 1803). Rappelé au mois d’octobre suivant, après la rupture des relations diplomatiques avec l’Angleterre, il reçut, le 28 décembre, le commandement en chef du 6e corps de l’armée que Bonaparte rassemblait sur la côte de la Manche pour opérer une descente en Angleterre. Après la proclamation de l’Empire, Ney se vit combler d’honneurs. Nommé maréchal de France (19 mai 1804), il reçut peu après le grand cordon de la Légion d’honneur et le titre de chef de la 7e cohorte. La guerre avec l’Autriche, coalisée avec l’Angleterre et la Russie, ayant éclaté en 1805, le maréchal Ney franchit le Rhin, à la tête du ea corps, occupa, après une marche rapide, les défilés du Danube, battit l’archiduc Ferdinand à Guntzbourg (9 octobre), et, chargé d’enlever les formidables positions d’Elchingen, défendues par 15.000 hommes et quarante pièces de canon, culbuta l’ennemi, le précipita du plateau et le rejeta dans la place d’Ulm, qui dut capituler le 20 octobre. Pendant que, après la prise de cette place, Napoléon marchait sur Vienne, Ney pénétrait dans le Tyrol avec 30.000 hommes, en chassait l’archiduc Jean, prenait Charnitz, Inspruck (7 novembre), Hall, où il s’emparait des arsenaux et des magasins de l’ennemi, et entrait dans la Carinthie au moment où la victoire d’Austerlitz forçait l’Autriche à signer là paix de Presbourg (26 décembre). La campagne de 1806 et de 1807 contre la Prusse et la Russie devaient mettre le comble à la réputation militaire du maréchal Ney. Toujours à la tête du 6e corps, il achève la défaite des Prussiens à Iéna (14 octobre 1806), s’empare, le 15, d’Erfurt, où il prend cent vingt pièces de canon et fait 14.000 prisonniers, puis fait le siège de Magdebourg, le boulevard de la Prusse, qui, en moins de vingt-quatre heures, capitule, lui livrant huit cents canons et 23.000 prisonniers (8 novembre). Après avoir chassé de Thorn les Prussiens mis en pleine déroute, il franchit la Vistule,bat l’ennemi àMlawa, puis près de Lauterbach, rejette Benningsen derrière la Prégel, dégage Bernadotte, attaqué par toute l’armée russe à Morhungen (25 janvier 1807), détruit tout un corps prussien à Deppen (5 février), et coupe la retraite des Russes à la sanglante bataille d’Eylau (8 février). Au combat de Guttstadt, Ney soutint, avec 14.000 combattants, les efforts de 70.000 Russes et de cent pièces de canon (1er mars). Après avoir battu l’ennemi à Spanden (6 juin), il dut, devant la supériorité du nombre, opérer sa retraite sur Allenbourg, ce qu’il fit avec un sang-froid et une habileté qu’on ne saurait trop louer. Quelques jours après, le 14, à Friedland, il jetait dans l’Alle l’aile gauche de l’ennemi, emportait la ville, défendue par la garde impériale russe, et décidait la victoire. Il venait de s’emparer d’Intersbourg, lorsque la paix de Tilsit vint mettre fin à la guerre. Son sang-froid, son audace devant le danger, les grands talents militaires dont il venait de donner tant de preuves lui firent décerner alors par l’armée le surnom de Brave des braves. Ses soldats, qui avaient en lui une confiance inaltérable, l’appelaient aussi, à causee de la couleur de ses Cheveux, le Lion rouge et Pierre le Rouge. Cette même année, Napoléon, dans son désir de reconstituer les institutions monarchiques, organisa une nouvelle noblesse, et Ney reçut le titre de duc d’Elchingen (19 mars 1808). Ney commençait à peine à se reposer des longues fatigues de ses dernières campagnes, lorsqu’il fut envoyé avec son 6e corps en Espagne. Après avoir pris Logrono (25 octobre 1808), Soria et empêché Wellington de faire sa jonction avec le général de La Romana, il entreprit de soumettre la Galice et les Asturies (1809), se vit harceler par les guérillas, battit La Romana à Penaflor, entra à Oviedo, le 19 mai, et fit éprouver à Wilson un grave échec à Banos (12 août). Envoyé en 1810 au Portugal, sous les ordres de Masséna, le duc d’Elchingen assiège et prend Ciudad-Rodrigo (10 juillet), livre le combat de Guarda (24 juillet), obtient la reddition d’Almeida, puis arrive avec le reste de l’armée sous les murs de Lisbonne, devant l’inexpugnable position de Villa-Franca. Après six mois d’une occupation inutile, l’armée, en proie à la disette, dut battre en retraite. Ney, dont le 6e corps se trouvait réduit à 6.000 hommes, fut chargé de soutenir à l’arrière-garde les efforts de l’armée anglo-portugaise, forte de 40.000 hommes. En cette circonstance, Ney fit preuve d’une connaissance profonde de l’art des retraites et excita par sa conduite l’admiration de l’ennemi qu’il tint constamment en échec et qui ne put l’entamer. A la suite du désordre arrivé au pont de Potz de Aronce, un vif dissentiment éclata entre Ney et Masséna au sujet de la marche que devait suivre l’armée. Le duc d’Elchingen refusa d’obéir à son chef et se vit soutenu par son corps. Il poussa si loin son esprit de rébellion, qui en plusieurs circonstances fut funeste à nos armes, que Masséna dut lui retirer son commandement, et, après une tentative de résistance, il dut céder et revenir en France. Lors de la déclaration de guerre à la Russie (22 juin 1812), Ney fut mis à la tête du 3e corps. Il battit l’ennemi à Lyadi (13 août), prit une part brillante à la prise de Smolensk où il fut atteint d’une balle au cou, et culbuta à Valentia trois corps d’armée russes. Lorsque Napoléon réunit un conseil de guerre pour décider s’il fallait passer l’hiver sur le Dnieper ou marcher immédiatement sur Moscou, Ney se prononça avec beaucoup de sagacité pour le premier avis, qui fut repoussé. Le 7 septembre, le duc d’Elchingen commanda le centre de l’armée à la bataille de la Moskowa et s’y conduisit avec tant d’éclat, que Napoléon le nomma prince de la Moskowa. Mais ce fut surtout pendant la désastreuse retraite qui suivit l’incendie de Moscou que Ney se surpassa lui-même. Chargé du commandement de l’arrière-garde (2 novembre), il maintint en échec les Cosaques, fut séparé du gros de l’armée à Krasnôe (18 novembre) où, n’ayant que 7.000 hommes, il fut attaqué par des forces énormes et gagna le Dnieper en laissant derrière lui des milliers d’hommes et de chevaux ensevelis sous la neige, mais en relevant sans cesse par ses paroles et par son exemple le courage abattu de ses soldats. Arrivé sur la rive droite du Dnieper, Ney trouva le pont de Doubrowna détruit. Comme ce fleuve n’était pas entièrement gelé, il lui fallut pour le franchir abandonner son artillerie et ses bagages. Harcelé de nouveau par les Cosaques de Platoff, il n’avait plus que 3.000 hommes lorsqu’il arriva à Orcha, où se trouvaient les débris de la grande armée. Peu après, au passage de la Bérézina, il rendit d’incomparables services en sauvant des milliers d’hommes. Au milieu des scènes de douleur et de mort qui se renouvelaient à chaque pas, il conservait une force d’âme, un sang-froid, une énergie inaltérables et, redevenu soldat, à pied, le fusil à la main, il faisait le coup de feu comme le dernier de ses soldats. Pendant que Napoléon, puis Murat abandonnent l’armée, Ney continue ses héroïques efforts pour empêcher son total anéantissement. Il traverse Kowno et le Niémen, dit le comte de Ségur, toujours combattant, reculant et ne fuyant pas, marchant toujours après les autres, et, pour la centième fois depuis quarante jours et quarante nuits, exposant sa vie et sa liberté pour ramener quelques Français de plus ; il sort enfin le dernier de cette fatale Russie, montrant au monde l’impuissance de la fortune contre les grands courages et que, pour les héros, tout tourne en gloire, même les plus grands désastres. » L’Empire venait de recevoir un coup qui allait rapidement précipiter sa chute. Condamné par sa monstrueuse politique, uniquement basée sur une ambition personnelle vertigineuse, à entraîner la France dans une interminable série de guerres, Napoléon réorganisa, non sans peine, son armée en partie détruite, et rentra en campagne. Le prince de la Moskowa, à la tête du 3e corps, franchit la Saale (avril 1813), culbuta l’ennemi au défilé de Poserna (1er mai), décida la victoire de Lutzen en soutenant seul pendant six heures le choc de toute l’armée coalisée, assista à la bataille de Bautzen (21 mai), tourna la position de l’ennemi par sa marche au delà de la Sprée, enleva à la baïonnette le village de Préilitz et marcha sur Wurschen, pendant que les coalisés, qui avaient perdu 18.000 hommes, battaient en retraite. Chargé du commandement des 3e, 5e et 7e corps, il s’avança en Silésie et entra à Breslau le 3 juin. Un armistice qui venait d’être signé lui permit de soigner la blessure qu’il avait reçue à Lutzen. Mais bientôt la guerre recommença ; Napoléon, forcé de lutter contre les armées de la coalition qui s’étaient considérablement accrues, appela Ney de Silésie, où l’armée, privée de son chef, fut battue. Le prince de la Moskowa contribua au succès de la bataille de Dresde ; mais il fut battu à Dennewitz, le 5 septembre, par Bernadotte, qui lui fit 10.000 prisonniers et lui enleva vingt-cinq pièces de canon. Napoléon lui ayant reproché cet échec, Ney, depuis longtemps mécontent de la politique impériale, ne put se contenir et déclara au despote que son ambition insatiable était la seule cause de nos malheurs. La défaite de Leipzig fut suivie peu après de l’invasion de la France. Dans cette situation terrible, Ney montra autant d’activité que d’intrépidité ; mais tous ses efforts restèrent stériles. « Sans commandement fixe, dit Rabbe, sans but arrêté, pendant cette fatale campagne où rien n’était prévu parce qu’il n’était pas possible de rien prévoir, le prince de la Moskowa courait à l’ennemi, s’efforçait de lui faire face partout, remportant presque partout des avantages dont il regrettait de ne pouvoir tirer parti. A Brienne (29 janvier 1814), à Mézières, à Champaubert, à Montmirail, à Craonne (9 mars), à Château-Thierry, il fut constamment au feu, animant les soldats et leur faisant retrouver, malgré leur petit nombre, cette confiance héroïque qui les avait inspirés aux jours de bonheur. A peine avait-il 53.000 hommes, disséminés sur un grand espace, à opposer à une masse de 300.000 ennemis rangés de front. Tant d’efforts devinrent inutiles et, tandis que Napoléon, après avoir traversé Nogent et Sens, arrive à Fontainebleau, les alliés entrent à Parts (31 mars), et le Sénat prononce sa déchéance (2 avril 1814). » Le prince de la Moskowa, le duc de Vicence et le duc de Tarente furent alors choisis par Bonaparte pour négocier la paix au nom de la régente Marie-Louise. Ils se rendirent à Essonne, où ils virent Marmont qui négociait de son côté, revinrent avec lui à Paris et obtinrent une entrevue de l’empereur Alexandre, qui exigea une abdication absolue. Ney retourna aussitôt à Fontainebleau, Avez-vous réussi, lui demanda Napoléon. – En partie, sire, répondit le maréchal, votre liberté et votre vie sont garanties ; mais la régence n’est pas admise ; il était déjà trop tard ; demain le Sénat reconnaîtra les Bourbons. – Où me retirerai-je ? – Où voudra Votre Majesté ; à l’île d’Elbe, par exemple, avec 6 millions de revenu. » En présence de cet effondrement si mérité de son étonnante fortune, l’Empereur plia la tête, se soumit et signa le 11 avril son abdication. C’est alors qu’on put voir à quel degré d’abaissement le despotisme impérial avait amené les hommes alors à la tête de la France. Ces hommes ; qui, en s’applatissant devant le despote, avaient perdu, toute dignité, toute indépendance personnelle, se précipitèrent avec la plus lâche servilité aux pieds de cette famille des Bourbons, apportée sur notre sol dans les fourgons de l’étranger. Dans tout ce monde officiel, on chercherait vainement une âme indépendante et fière, ayant quelque souci de la liberté de la France et songeant à essayer de la prémunir contre les effets du despotisme dont elle était la sanglante victime. Ney n’échappa point à cette honteuse contagion. Lorsque, le 11 avril, le comte d’Artois entra à Paris, Michel Ney, au lieu d’entrer dignement dans la retraite, accourut au devant du prince émigré et, se faisant l’interprète des anciens généraux de la Révolution, il lui adressa ces paroles : « Monseigneur, nous avons servi avec zèle un gouvernement qui nous commandait au nom de la France. Votre Altesse Royale et Sa Majesté verront avec quelle fidélité et quel dévouement nous saurons servir notre roi légitime. » Louis XVIII, qui tenait à l’attacher à sa cause, publia, le 20 mai, une ordonnance ainsi conçue : « Notre cousin le maréchal Ney est nommé commandant en chef du corps royal des cuirassiers, des dragons, des chasseurs et des chevau-légers lanciers de France » puis il le nomma chevalier de l’ordre de Saint-Louis (1er juin), gouverneur de la 6e division militaire (2 juin) et pair de France (4 juin). Le prince de la Moskowa se rendit aux réceptions de la cour avec sa femme, dont la mère avait été femme de chambre de Marie-Antoinette ; mais la maréchale s’y vit en butte aux mépris et aux sarcasmes de l’ancienne noblesse et, cruellement atteinte, même dans son mari, en qui on affectait de ne voir ue le fils d’un ancien tonnelier, il lui arriva fréquemment de verser des larmes en sortant des Tuileries. Profondément blessé de ces humiliations, Ney quitta Paris et se retira dans sa terre des Coudreaux, près de Châteaudun. C’est là qu’il vivait, éloigné du monde, lorsqu’il reçut, le 6 mars 1815, du maréchal Soult, ministre de la guerre, l’ordre d’aller prendre le commandement de la 6e division militaire à Besançon. Ney partit aussitôt pour Paris, afin de prendre les instructions du ministre. Eu arrivant dans la capitale, il apprit, de sou notaire M. Bâtarde, le débarquement de Napoléon à Cannes. « Voilà un bien grand malheur, s’écria-t-il, que va-t-on faire ? Qui pourra-t-on envoyer contre cet homme ? » En voyant Napoléon tenter de nouvelles aventures et venir troubler la paix du monde, il éprouva une indignation sincère. S’il’avait perdu toute sympathie pour les Bourbons, il n’en avait plus aucune pour l’homme qui avait fait couler tant de sang français, et qui, pour satisfaire sa folle ambition, allait en faire couler encore. Le maréchal Soult, auprès de qui il se rendit aussitôt, lui annonça qu’il était chargé d’arrêter Napoléon et qu’on lui ferait savoir à Besançon la conduite à tenir. Ney voulut alors voir Louis XVIII. Ayant obtenu une audience, il montra une vive colère contre l’Empereur, parut fier d’être choisi pour arrêter le prisonnier en rupture de ban, et se laissa aller jusqu’à promettre au roi de lui ramener Napoléon dans une « cage de fer. » Le Journal de Paris publiait, le 11 mars, l’entrefilet suivant : « Sa Majesté a assuré le maréchal Ney qu’elle comptait sur sa fidélité. M. le maréchal a baisé la main du roi avec un enthousiasme respectueux et lui a dit que le plus beau jour de sa vie serait celui où il pourrait lui donner des preuves de son dévouement. » En arrivant à Besançon le 10, Ney apprit que le comte d’Artois, frère du roi, s’était rendu à Lyon et y avait pris le commandement des troupes. Il lui écrivit aussitôt que le peu de troupes qu’il avait à Besançon ne lui paraissant pas nécessiter sa présence dans cette ville, il suppliait Son Altesse Royale de l’employer près d’elle et à l’avant-garde, s’il était possible ; désirant dans cette circonstance, comme dans toutes celles qui pourraient intéresser le service du roi, lui donner des preuves de son zèle et de sa fidélité. » Le lendemain, M. de Maillé, premier gentilhomme du comte d’Artois, vint lui apprendre le départ du prince de Lyon et l’arrivée de Napoléon à Grenoble. Ney décicida alors de transporter son quartier général, à Lons-le-Saunier « bien résolu, écrivait-il au ministre de la guerre, à attaquer l’ennemi à la première occasion favorable. » En arrivant à Lons-le-Saunier (12mars), il apprit l’entrée de Napoléon à Lyon, concentra aussitôt ses forces et donna ses instructions à ses gênéraux. Un officier d’ordonnance lui ayant dit que les soldats frémissants étaient sur le point de se mutiner et criaient : Vive l’empereur ! II faudra bien qu’ils se battent, lui répondit-il ; je prendrai moi-même un fusil de la main d’un grenadier, j’engagerai l’action et je passerai mon sabre au travers du corps du premier qui refusera de me suivre. » Le 13, Ney apprit que, en haine des Bourbons, Napoléon était partout acclamé, que partout les troupes se joignaient à lui, que, Bourg, Maçon, Dijon venaient de proclamer le rétablissement de l’Empire et que l’artillerie qu’il attendait venait de grossir les troupes de Bonaparte. En présence de ce mouvement irrésistible, le maréchal tomba dans une profonde perplexité. Sur ces entrefaites, dans la nuit du 13 au 14, des émissaires de Bonaparte vinrent le trouver. Ils lui déclarèrent que le retour de Napoléon s’opérait de concert avec l’Angleterre et l’Autriche, lui annoncèrent que ses soldats allaient l’abandonner et lui montrèrent, en lui racontant la marche triomphale de son ancien maître, l’impossibilité de lutter contre le courant de l’opinion. Ces déclarations produisirent sur son esprit l’impression la plus vive. Incertain, irrésolu, le prince de la Moskowa consulta les généraux Lecourbe et Bourmont, qui servaient sous ses ordres. Ceux-ci, après avoir constaté qu’on ne pouvait résister au courant, se rangèrent à l’avis qu’il fallait abandonner la cause royale. Oubliant alors toutes ses promesses, toutes ses bruyantes protestations de dévouement, Ney, par une volte-face soudaine, se décida à se prononcer pour le parti triomphant. Aussitôt il donna l’ordre de réunir les troupes sur la place de Lons-le-Saunier, le 14 au matin. A l’heure fi’xée, au milieu d’une foule énorme, anxieuse de ce qui allait arriver, au milieu d’un silence profond, le maréchal, suivi de son état-major, arriva sur la place, tira son épée et, d’une voix forte, il lut la proclamation suivante, qui lui avait été remise par les envoyés de Bonaparte : « Officiers, sous-officiers et soldats, La cause des Bourbons est à jamais perdue. La dynastie que la nation française a adoptée va remonter sur le trône. C’est à l’empereur Napoléon, notre souverain, qu’il appartient seul de régner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons prenne le parti de s’expatrier encore ou qu’elle consente à vivre au milieu de nous, que nous importe ? La cause sacrée de notre liberté et de notre indépendance ne souffrira plus de leur funeste influence. Ils ont voulu avilir notre gloire militaire, mais ils se sont trompés ; cette gloire est le fruit de trop nobles travaux pour que nous puissions jamais en perdre le souvenir. Soldats ! les temps ne sont plus où l’on gouvernait les peuples en étouffant leurs droits ; la liberté triomphe enfin, et Napoléon, notre auguste empereur, va l’affermir à jamais. Que désormais cette cause si belle soit la nôtre et celle de tous les Français ; que tous les braves que j’ai l’honneur de commander se pénètrent de cette grande vérité. Soldats ! je vous ai souvent menés à la victoire ; maintenant, je vais vous conduire à cette phalange immortelle que l’empereur Napoléon conduit à Paris, et qui y sera sous peu de jours ; et là, notre espérance et notre bonheur seront à jamais réalisés. Vive l’empereur Lons-le-Saunier, le 13 mars-1815. Le maréchal d’Empire, PRINCE DE LA MOSKOWA. » Dès les premiers mots de cette proclamation, le peuple et l’armée, qui haïssaient profondément les Bourbons, firent entendre des acclamations frénétiques. «Une joie furieuse, dit M. Thiers, éclata comme le tonnerre dans les rangs des soldats : Mettant leurs shakos au bout de leurs fusils, ils poussèrent les cris de : « Vive l’empereur ! vive le maréchal Ney ! » avec une violence inouïe ; puis ils rompirent les rangs, se précipitèrent sur le maréchal, et baisant, les uns ses mains, les autres les basques de son habit, ils le remercièrent à leur façon d’avoir cédé au vœu de leur cœur. Ceux qui ne pouvaient l’approcher entouraient ses aides de camp un peu embarrassés d’hommages qu’ils ne méritaient pas, car ils étaient étrangers au brusque revirement qui venait de s’accomplir, et leur serrant la main : « Vous êtes de braves gens, disaient-ils, nous comptions sur vous et sur le maréchal, et nous étions bien certains que vous ne resteriez pas longtemps avec les émigrés. » Les habitants, non moins expressifs dans leurs témoignages, s’étaient joints aux soldats, et Ney rentra chez lui escorté d’une multitude bruyante et remplie d’allégresse. Pourtant, en revenant à sa résidence, il trouva la gêne et même l’improbation sur le visage de la plupart de ses aides de camp. L’un d’eux, ancien émigré, brisa son épée en lui disant : « Monsieur le maréchal, il fallait nous avertir, et ne pas nous rendre témoins d’un pareil spectacle. – Et que vouliez-vous que je fisse ? lui répondit le maréchal. Est-ce que je puis arrêter la mer avec mes mains ? » D’autres, en convenant qu’il était impossible de faire battre les soldats contre Napoléon, lui exprimèrent le regret de ce qu’il prenait sur lui de jouer, à si peu d’intervalle de temps, deux rôles si contraires. – « Vous êtes des enfants, répliqua le maréchal ; il faut vouloir une chose ou une autre. Puis-je aller me cacher comme un poltron, en fuyant la responsabilité des événements ? Le maréchal Ney ne peut pas se réfugier dans l’ombre. D’ailleurs, il n’y a qu’un moyen de diminuer le mal, c’est de se prononcer tout de suite pour prévenir la guerre civile, pour nous emparer de l’homme qui revient et l’empêcher de commettre des folies ; car, ajouta-t-il, je n’entends pas me donner à un homme, mais à la France ; et si cet homme voulait nous ramener sur la Vistule, je ne le suivrais point ! » Après avoir ainsi rudoyé ses improbateurs, Ney reçut à dîner, outre les généraux, tous, les chefs des régiments, un seul excepté qui refusa de s’y rendre. Sauf un peu de gène, provenant de la violation du devoir militaire qu’on se reprochait intérieurement, ce ne fut qu’une longue récapitulation des fautes des Bourbons, qui, sans le vouloir ou le voulant (chacun en jugeait à sa manière), s’étaient livrés à l’émigration, à l’étranger et avaient affiché des sentiments qui n’étaient pas ceux de la France. Ce ne fut aussi qu’une protestation unanime contre les anciennes fautes de l’Empereur, contre sa folie belliqueuse, contre son despotisme, contre son refus d’écouter les représentations de ses généraux en 1812 et en 1813 ; ce ne fut enfin qu’une résolution énergique de lui dire la vérité et d’exiger de sa part des garanties de liberté et de bonne politique. « Je vais le voir, disait Ney, je vais lui parler, et je lui déclarerai : que nous ne nous laisserons plus conduire a Moscou. Ce n’est pas à lui que je me donne, c’est à la France, et si nous nous rattachons à lui comme au représentant de notre gloire, ce n’est pas à une restauration du pouvoir impérial que nous entendons nous prêter. » Les généraux Lecourbe et de Bourmont assistèrent à ce dîner, prenant peu de part à ce qui s’y disait, mais admettant comme inévitable et comme trop motivée par les fautes des Bourbons la révolution qui venait de s’accomplir. Le maréchal quitta ses convives… Il adressa à sa femme une lettre dans laquelle il racontait ce qu’il avait fait et qu’il terminait par ces mots caractéristiques : « Mon amie, tu ne pleureras plus on sortant des Tuileries. » Dans la nuit du 14, Ney quitta Lons-le-Saunier, après avoir reçu de Napoléon l’ordre de se diriger sur Autun et Auxerre. Ce fut dans cette dernière ville qu’il rencontra Napoléon. Il y arriva très décidé à faire ses conditions, et se présenta devant lui tenant à la main une sorte de manifeste expliquant sa conduite et faisant des réserves. En le voyant, Napoléon lui ouvrit ses bras, en lui disant : « Embrassons-nous, mon cher maréchal » et comme Ney voulait commencer sa lecture, « vous n’avez pas besoin d’excuses, lui dit-il ; Votre excuse, comme la mienne, est dans les événements qui ont été plus forts que les hommes. Mais ne parlons plus du passé et ne nous en souvenons que pour nous mieux conduire. » Le maréchal interloqué dut remettre son manifeste dans sa poche. Mais le lendemain de son retour à Paris, il écrivit à Napoléon : « Je ne suis pas venu vous joindre par considération ni par attachement pour votre personne ; vous avez été le tyran de ma patrie ; vous avez porté le deuil dans toutes les familles et le désespoir dans plusieurs ; vous avez troublera paix du monde entier ; jurez-moi, puisque le sort vous ramène, que vous ne vous occuperez plus à l’avenir qu’à réparer les maux que vous avez causés a la France ; jurez-moi que vous ferez le bonheur du peuple ! Je vous somme de ne plus prendre les armes que pour maintenir nos limites ; de ne plus les dépasser pour aller tenter au loin d’inutiles conquêtes : à ces conditions je me rends pour préserver mon pays des déchirements dont il est menacé. » Un pareil langage était peu fait pour plaire au despote qui n’avait su profiter en rien de la terrible leçon du passé. Pour se débarrasser de ce frondeur mécontent de son maître et mécontent de lui-même, il le chargea d’aller inspecter les troupes sur toute la ligne des frontières du nord-est. Lorsque, le 1er juin, il réunit solennellement le corps électoral au champ de Mai, apercevant Ney qui n’avait pas paru aux Tuileries depuis un mois, il l’apostropha en ces termes : « Je croyais que vous aviez émigré. – J’aurais dû le faire plus tôt, répliqua le maréchal ; maintenant il est trop tard. » Néanmoins, malgré sa défiance, Napoléon nomma le lendemain le prince de la Moscowa membre de la Chambre des pairs et, le 15 du même mois, il l’appela au commandement du 1er et du 2e corps de l’armée. Quelques jours après, Ney se trouvait en face de l’ennemi et combattait héroïquement aux Quatre-Bras et à la terrible bataille de Waterloo, où il chercha vainement la mort à travers la mitraille. Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, dit Victor Hugo, s’offrait à tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l’écume aux lèvres, l’uniforme déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre d’un horse-guard. sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait : «Venez voir comment meurt un maréchal de France sur un champ de bataille ! » Mais en vain ; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné ; il jetait à Drouet d’Erlon cette question : « Est-ce que tu ne te fais pas tuer, toi ? Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une poignée d’hommes : « II n’y a donc rien pour moi ! Oh ! je voudrais que tous ces boulets anglais m’entrassent dans le ventre ! » Tu étais réservé à des balles françaises, infortuné ! De retour à Paris après la défaite, Ney, considérant le désastre comme irrémédiable, montra encore une fois combien en lui le caractère était loin d’être à la hauteur de la bravoure. Au lieu d’essayer de relever les courages abattus, d’en appeler au patriotisme de la nation, il se rendit au Sénat et y prononça ces mots qui lui attirèrent les reproches les plus mérités : « II ne nous reste plus, messieurs, qu’à entamer des négociations… II faut rappeler les Bourbons, et moi je vais prendre le chemin des Etats-Unis. » Vainement, pour atténuer l’effet que produisit ce langage, il adressa au chef du gouvernement provisoire une lettre qui fut publiée le 30 juin. On ne lui donna aucun commandement dans l’armée qui s’organisait sous les murs de Paris. Le 3 juillet suivant, le gouvernement signait une capitulation dont l’article 12 était ainsi conçu : « Seront respectées les personnes et les propriétés particulières ; les habitants et en général tous les individus qui se trouvent dans la capitale continueront à jouir de leurs droits et libertés, sans pouvoir être inquiétés ni recherchés en rien relativement aux fonctions qu’ils occupent ou auront occupées, à leur conduite et à leurs opinions politiques. » Bien que cet acte le mît légalement à l’abri de toute poursuite, Ney jugea prudent de quitter Paris le jour même où les alliés y entrèrent ; et résolut de passer en Suisse. Il arriva à Lyon avec une feuille de route portant le nom de Reiset, major de hussards (9 juillet). Là, ayant appris que les routes de la Suisse étaient gardées par les Autrichiens, il se rendit à Montbrison, puis il alla s’installer dans un petit village d’eaux thermales, nommé Saint-Alban. Ce fut dans ce lieu qu’il apprit, par une lettre de sa femme, qu’une partie de la France était ensanglantée par les abominables excès des royalistes, que Louis XVIII venait de faire dresser des listes de proscription et que, en vertu de l’ordonnance royale du 14 juillet, il allait être traduit devant un conseil de guerre avec dix-neuf généraux et officiers supérieurs, « pour avoir trahi le roi et s’être emparés du pouvoir par violence. » Ne se croyant pas en sûreté à Saint-Alban, Ney alla se réfugier chez un des parents de sa femme, au château de Bessonis, dans le Lot. Confiné dans une chambre haute, d’où il ne descendait même pas pour prendre ses repas, dit Vaulabelle, il dût se croire à l’abri de toute recherche. Une inconcevable imprudence le livra. L’Empereur, lors du mariage du maréchal, en juillet 1802, lui avait fait présent d’un sabre turc de la plus grande richesse. Ce sabre, curieusement examiné sans doute par ses hôtes, était resté déposé sur un des sièges du salon. Un habitant d’Aurillac, en visite au château, vit l’arme et l’admira ; de retour à sa ville, il raconta ce qu’il avait vu ; à la description de l’arme, une des personnes présentes dit : « Je crois connaître le sabre dont vous parlez; il n’existe en Europe que deux personnes qui peuvent le posséder : le’maréchal Ney ou Murat. » La conversation rapportée au préfet du département, M. Locard, excita le zèle de ce fonctionnaire. Bien que Bessonis, situé dans un autre département que le sien, ne fut pas sous sa juridiction administrative, il y dirigea immédiatement un capitaine et un lieutenant de gendarmerie avec quatorze gendarmes. Le maréchal avait lu la veille, dans une feuille royaliste, qu’au moment de quitter le roi, quatre mois auparavant, pour marcher contre Napoléon, il avait sollicité et obtenu un don de 500.000 francs, largesse, ajoutait le journal, qui augmentait l’odieux de la défection. Cette calomnie rendait le maréchal presque fou de douleur. Il était dans cette situation d’esprit lorsque, le 5 août au matin, on lui annonça la présence des gendarmes aux portes du château. Il pouvait fuir ; on le lui proposa : il s’y refusa avec obstination. Bien plus, ouvrant la fenêtre de sa chambre et apercevant les gendarmes dans la cour, il cria a celui d’entre eux qui semblait le chef: « Que voulez-vous ? – Nous cherchons le maréchal Ney, répondit le gendarme sans même regarder qui l’interpellait. – Que lui voulez-vous ? L’arrêter- Eh Bien ! montez, je vais vous le faire voir. » Les gendarmes montèrent ; le maréchal ouvrit sa porte: «Je suis Michel Ney » leur dit-il. La nombreuse escorte du prince de la Moskowa le conduisit à Aurillac, pendant que, de l’autre côté des montagnes qui séparent le Cantal du Languedoc, le Rhône roulait dans ses eaux et emportait vers la mer les restes d’un de ses frères d’armes, du maréchal Brune, assassiné trois jours auparavant à Avignon ; le corps à ce moment était encore le jouet du fleuve. Ney resta dix jours sous la garde du préfet Locard ; le 10 août, sur des ordres venus de Paris, le maréchal prit la route de la capitale, conduit par deux, officiers de gendarmerie, auxquels le préfet du Cantal recommanda les précautions, de surveillance les plus sévères. L’un de ces officiers, qui avait servi sous le maréchal, répugnant à ces mesures de rigueur, dit à Ney qu’il aurait dans son camarade et lui, non des gardiens, mais de simples compagnons de route, s’il promettait de ne point chercher à s’échapper. Le maréchal donna sa parole : engagement regrettable, car une partie de l’armée de la Loire ses trouvait sur son chemin, entre autres le corps des dragons d’Exelmans, cantonné à Riom, ville que Ney devait traverser. La nouvelle de son arrestation s’était promptement répandue parmi toutes ces troupes. Exelmans attendit le prisonnier au passage et lui fit proposer de l’enlever. « Non, répondit Ney, ma parole est engagée. » A quelques lieues de Paris, il rencontra la maréchale, qui l’attendait à une des maisons de poste de la route ; on les laissa seuls. Quand le maréchal fit ensuite appeler un des officiers de gendarmerie et lui dit qu’il était prêt, des larmes coulaient lentement de ses yeux; l’officier ne put réprimer un mouvement de surprise : « Vous êtes étonné de me voir pleurer, lui dit le maréchal ; mais ce n’est pas sur moi que je pleure, c’est sur ma femme, sur mes quatre fils… » Le maréchal entra dans Paris et fut déposé à la prison da la préfecture de police, à la même heure, au même moment où Labédoyère sortait de la prison de l’Abbaye et tombait à la plaine de Grenelle. » Transféré, le 19 août, à la Conciergerie, il y fut soumis, au secret le plus rigoureux. Le lendemain, M. Decazes, préfet de police, vint lui faire subir un interrogatoire. Bien qu’il ne lui reconnût pas qualité pour l’interroger, Ney consentit néanmoins à répondre à ses questions et s’attacha surtout à écarter l’idée d’une préméditation lorsqu’il s’était rangé du côté de Napoléon. Ou dut alors ramener toute l’accusation à un seul chef, la proclamation du 13 mars, et une ordonnance institua un conseil de guerre pour prononcer sur le sort du prince de la Moskowa. Le vieux maréchal Moncey, appelé à faire partie des juges, refusa cette odieuse mission. A l’ordre qui lut fut donné d’accepter il répondit par une lettre, adressée à Louis XVIII, et dont le mâle et lier langage, qui fit scandale au milieu d’une cour fanatisée et servile, lui valut une condamnation à trois mois d’emprisonnement. Les autres juges, tous compagnons d’armes de Ney, consentirent à siéger. Le maréchal déclina la compétence de ce tribunal, présidé par Jourdan (9 novembre), déclarant toutefois qu’il était prêt à répondre aux questions qu’il plairait au général comte Grandier, rapporteur, de lui adresser. Conformément aux conclusions de Berryer père, avocat de Ney, le conseil de guerre, se fondant sur la qualité de pair de France que possédait l’accusé, se déclara incompétent (10 novembre). Cet arrêt causa un vif déplaisir à Louis XVIII et à la cour ; mais on se garda bien d’abandonner les poursuites. Dès le lendemain, une ordonnance royale déférait à la cour des pairs le jugement du maréchal Ney. Le 12, le duc de Richelieu, président du conseil des ministres, se rendait à la Chambre des pairs et y prononçait ces paroles : « Ce n’est pas seulement au nom du roi, c’est au nom de la France, depuis longtemps indignée et stupéfaite, c’est même au nom de l’Europe que nous venons vous conjurer et vous requérir à la fois de juger le maréchal Ney… Nous accusons devant vous le maréchal Ney de haute trahison et d’attentat contre la sûreté de l’Etat. » II était difficile de montrer plus clairement que c’était un acte de vengeance que le gouvernement réclamait avec instance de la Chambre. M. Séguier, chargé de l’instruction nouvelle, déploya une telle activité qu’on fixa le 2l novembre pour l’ouverture du procès. Ney venait de faire une déclaration qui montre encore une fois l’incroyable faiblesse de son caractère : « Je mets aux pieds du roi, y disait-il, l’hommage de ma respectueuse et vive reconnaissance pour la bonté que Sa Majesté a eue d’accueillir mon déclinatoire, de me renvoyer devant mes juges naturels et d’ordonner que les formes constitutionnelles soient suivies dans mon procès. Ce nouvel acte de sa justice paternelle me fait regretter davantage que ma conduite, au 14 mars dernier, ait pu faire soupçonner que j’avais intention de la trahir… Je n’ai eu d’autre pensée que d’éviter à mon malheureux pays la guerre civile et tous les maux qui en découlent. » Ce fut après avoir fait cette déclaration, si complètement dépourvue de dignité, que le prince de la Moskowa se présenta devant ses juges, assisté de deux avocats, Berryer père et Dupin aîné. Ceux-ci présentèrent divers moyens préjudiciels, dont l’un fut admis. Il était fondé sur ce que, l’accusé n’ayant reçu communication des pièces que depuis deux jours, les défenseurs n’avaient pas eu le temps de les étudier. La Chambre consentit à s’ajourner, d’abord jusqu’au 23 novembre, puis jusqu’au 4 décembre. Ce jour-là, les débats commencèrent. Ney fit les mêmes déclarations que dans ses précédents interrogatoires ; quelques témoins, notamment Bourmont et le marquis de Vaulchier, montrèrent contre l’accusé la plus grande animosité. L’accusation fut soutenue par le procureur général Bellart avec une âpreté et une violence excessives. Quant au défenseur Berryer, il se montra tout à fait au-dessous de sa tâche. Lorsqu’il voulut montrer que Ney était absolument protégé par l’article 12 de la capitulation de Paris, le chancelier s’opposa formellement à ce qu’il invoquât cet argument capital de la défense, en déclarant qu’il était l’organe de la majorité de la cour. Forcé d’abandonner ce moyen, il invoqua le traité du 20 novembre, en vertu duquel Sarrelouis, ville natale du maréchal, ayant cessé de faire partie de la France, Ney se trouvait par celà même étranger et soustrait aux lois françaises. Cet argument si peu digne produisit une fâcheuse impression. Ce fut alors que Ney, se levant, prononça les paroles suivantes : « Oui, messieurs, je suis Français, je saurai mourir Français. Jusqu’ici, ma défense avait paru libre ; je m’aperçois qu’on l’entrave à l’instant. Je remercie mes généreux défenseurs de ce qu’ils ont fait et de ce qu’ils sont prèts à faire ; mais je les prie de cesser plutôt de me défendre tout à fait que de me défendre imparfaitement… Je suis accusé contre la foi des traités, on ne veut pas que je les invoque ! Je fais comme Moreau, j’en appelle à l’Europe et à la postérité. » Ces paroles furent suivies de la clôture des débats. Après six heures de délibération, le décembre, la Chambre des pairs condamna Michel Ney à la peine de mort et à la dégradation de la Légion d’honneur. Sur 161 membres présents, 128 votèrent la mort, 17 la déportation, 5 membres s’abstinrent, et 11 voix furent déduites pour avis semblables entre parents. Parmi les pairs qui avaient prononcé la peine capitale, nous citerons : Chateaubriand, Sérurier, le duc de Valmy, le duc de Bellune, Lauriston, le général Monnier, le comte Dupont, le comte de Beauharnais, le comte de Tascher, de Sèze, Séguier, Lamoignon, d’Aguesseau. Les cinq qui s’étaient abstenus étaient : le duc de Choiseul, le marquis d’Aligre et les comtes de Brigode, de Sainte-Suzanne et de Nicolaï. Berthollet, Fontanes, Lanjuinais, Lemercier, Gouvion-Saint-Cyr, les ducs de Broglie et de Montmorency firent partie des membres qui votèrent la déportation. Lorsque le secrétaire archiviste de la Chambre, Cauchy, se présenta à la prison du Luxembourg pour lire au maréchal l’arrêt qui le condamnait, celui-ci dormait. On l’éveilla. A l’attitude de Cauchy, Ney comprit aussitôt qu’il était condamné. Se voyant en face de la mort, il l’envisagea avec ce sang-froid et cette intrépidité qui l’avaient rendu si grand dans les batailles. Imperturbable, presque souriant, il écouta la lecture du jugement, qu’il interrompit quand on commença la longue nomenclature de ses titres. « Passez, dit-il; dites Michel Ney, et bientôt un peu de poussière. » Ayant appris qu’il serait exécuté le lendemain matin à neuf heures, et qu’il pourrait voir sa femme avant de mourir, il demanda qu’on la fît venir à cinq heures et demie et qu’on ne lui dît rien de sa conndamnation ; puis il se jeta sur son lit, où il s’endormit profondément. Le lendemain 7 décembre, à cinq heures et demie du matin, dit Vaulabelle, il fut éveillé par l’arrivée de la maréchale, qu’accompagnaient ses quatre fils et sa belle-sœur, Mme Gamot. La maréchale, en entrant dans la chambre de son mari, tomba sans connaissance ; on la releva, et à un long évanouissement succédèrent les pleurs et les sanglots. Mme Gamot, à genoux devant son beau-frère, n’était pas dans un moins déplorable état. Les quatre fils du maréchal, dont l’aîné était à peine âgé de douze ans, sombres, silencieux, regardaient leur père. Il les prit sur ses genoux, leur parla longtemps à voix basse, puis, voulant mettre un terme à cette scène déchirante, il dit à demi-voix à Mme Gamot, mais de manière à être entendu de la maréchale, que celle-ci aurait peut-être le temps d’arriver jusqu’au roi ». La maréchale saisit avidement cette ouverture, qui n’avait pour but que de l’éloigner, et, se jetant dans les bras du condamné, quelle étreignit longtemps, elle se hâta de courir aux Tuileries. Resté seul avec ses gardes, Ney écrivit quelques dispositions. Les hommes chargés de sa surveillance, bien que couverts de l’uniforme de gendarmes et de soldats de la nouvelle garde, appartenaient aux anciennes bandes de l’Ouest ou du Midi, ou aux différents corps de la maison du roi. L’un d’eux, dont les formes et le langage contrastaient avec l’habit dont il était vêtu, s’approcha de Ney : « Monsieur le maréchal, lui dit-il, à votre place, je penserais maintenant à Dieu ; j’enverrais chercher le curé de Saint-Sulpice. » Ney regarda le garde et sourit : « Eh bien ! lui répondit-il, envoyez-le chercher. » A huit heures, on vint l’avertir ; il répondit qu’il était prêt. Il portait le deuil de son père ; il avait pour vêtements une redingote de gros drap bleu, une culotte et des bas de soie noire, pour coiffure un chapeau rond. Il descendit entre une double haie de soldats qui se prolongeait jusqu’à l’entrée du jardin, où l’attendaient le curé de Saint-Sulpice et une voiture de place. Au moment de monter, il dit au prêtre, en’lui cédant le pas : « Montez le premier, monsieur le curé, j’arriverai encore avant tous là-haut ! » Le fiacre se mit en marche, traversa le jardin du Luxembourg, entra dans la grande avenue de l’Observatoire et s’arrêta à moitié chemin environ entre cet édifice et la grille du jardin. Un officier de gendarmerie, ouvrant alors la portière, annonça au maréchal qu’il était près du lieu d’exécution. Ney mit pied à terre, non sans manifester quelque étonnement ; il croyait devoir être conduit à la plaine de Grenelle. Mais le gouvernement, redoutant des rassemblements trop nombreux et quelque échauffourée populaire, avait pris le parti de l’exécuter pour ainsi dire en fraude. Une foule considérable était effectivement réunie, depuis le matin, à la plaine de Grenelle ; l’avenue de l’Observatoire, au contraire, même à cette heure de la matinée, ne laissait voir que quelques passants. Après avoir fait ses adieux au prêtre et lui avoir remis, pour la maréchale, la boîte en or dont il faisait habituellement usage et, pour les pauvres de sa paroisse, quelques pièces d’or qu’il avait sur lui, le maréchal alla se placer lui-même devant le peloton d’exécution. Ce peloton, composé d’hommes revêtus de l’uniforme de vétérans, était commandé par un officier qui fit offrir au prince de la Moskowa de lut bander les yeux. « Ignorez-vous, répondit le maréchal, que, depuis vingt-cinq ans, j’ai l’habitude de regarder en face les boulets et les balles ? » Puis il ajouta : « Je proteste, devant Dieu et la patrie, contre le jugement qui me condamne ! J’en appelle aux hommes, à la postérité, à Dieu ! Vive la France ! » L’officier écoutait, immobile. Le général commandant la place de Paris, qui, depuis le matin cinq heures, se trouvait chargée de la garde du condamné et des détails de l’exécution, le comte de Rochechouart, s’adressant au chef de peloton, lui dit à haute voix : « Faites votre devoir ! » Le maréchal ôta aussitôt son chapeau de la main gauche et, posant la main droite sur la poitrine, il s’écria d’une voix forte : Soldats, droit au cœur ! Il tomba immédiatement, frappé de six balles à la poitrine, de trois à la tête et au cou et d’une balle dans le bras. Conformément aux règlements militaires, le corps resta exposé durant un quart d’heure sur le lieu d’exécution. Transporté ensuite à l’hospice de la Maternité , il y demeura jusqu’au lendemain, gardé par des sœurs de la Charité que l’on relevait d’heure en heure et qui, agenouillées près de lui, récitaient les prières des morts. Cependant, la maréchale était accourue aux Tuileries. Elle s’était adressée, pour parvenir jusqu’à Louis XVIII, au duc de Duras, premier gentilhomme de service ; elle dut attendre assez longtemps. « Le roi, disait M. de Duras, ne recevait encore personne. » La nouvelle de l’exécution ne tarda pas à arriver au château ; le premier gentilhomme annonça alors à la veuve « que l’audience ne pouvait lui être accordée, parce qu’elle était maintenant sans objet. » Après la Révolution de 1830, Louis-Philippe accorda une pension de 25.000 francs à la maréchale Ney, qui est morte à Paris eu 1854, et fit mettre au musée de Versailles la statue du prince de la Moskowa. Le 18 mars 1848, le gouvernement provisoire décréta qu’un monument serait élevé au maréchal dans le lieu même où il avait été exécuté. Ce monument, ou plutôt cette statue exécutée par Rude, fut érigée le 7 décembre 1853.

( Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Ney (1769-1815), duc d’Elchingen, Prince de la MoskowaMaréchal Ney sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

février 23, 2008

MARECHAL MURAT (1767-1815)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 6:15 par napoleonbonaparte

Joachim Murat (1767-1815), roi de Naples

Le voilà le Bernadotte du Midi.

Murat et Ney étaient les hommes les plus braves que j’aie jamais vus. Cependant Murat avait un caractère plus noble que Ney. Murat était généreux et franc ; Ney tenait de la canaille. Mais, chose étrange, quoique Murat m’aimât, il m’a fait plus de mal que qui que ce soit au monde…

Sa mort a été un assassinat car il était bien roi, ayant été reconnu par toutes les puissances

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal MURAT (Joachim), maréchal de France, roi de Naples, né à La Bastide-Fortunière (Lot) le 25 mars 1767, fusillé au Pizzo le 13 octobre 1815. Destiné à l’état ecclésiastique par son père, qui était aubergiste, il fit ses humanités à Cahors et étudia le droit canon à Toulouse ; mais il renonça bientôt à suivre la carrière du sacerdoce et s’engagea dans un régiment de cavalerie. Un acte d’insubordination le fit renvoyer. Toutefois, il entra quelque temps après dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, passa, après la suppression de cette garde, dans le 21e régiment de chasseurs à cheval et devint sous-lieutenant (1791). Exalté révolutionnaire , Murat demanda à changer son nom en celui de Marat, après l’assassinat de l’ami du peuple, ce qui lui valut d’être mis en disponibilité après le 9 thermidor, comme terroriste, pendant qu’il servait à l’ armée des Pyrénées occidentales. Murat était alors chef de brigade. Il revint à Paris et, le 13 vendémiaire an IV, il fut du nombre des républicains qui se levèrent spontanément pour la défense de la Convention. On le réintégra dans son grade. Bonaparte, qui avait pu l’apprécier dans cette journée, le prit pour aide de camp dans la campagne d’Italie (1796), pendant laquelle il récompensa sa brillante valeur à Dego, Ceva, Mondovi en le nommant général de brigade, et l’envoya porter au Directoire les drapeaux pris sur l’ennemi. De retour en Italie, Murat donna de nouvelles preuves de sa bouillante intrépidité à Mantoue, Rovereto, Saint-Georges, ou il fut blessé, et contribua à forcer l’Autriche à demander la paix par l’audacieuse manœuvre qu’il fit exécuter à sa cavalerie le 13 mars 1797. Appelé l’année suivante à faire partie de l’expédition d’Egypte, Murat fit des prodiges à la prise d’Alexandrie. A la bataille des Pyramides (23 juillet 1798), il gagna le grade de général de division ; au siège de Saint-Jean d’Acre, il monta le premier à l’assaut. A Aboukir, il se mesura corps à corps avec Mustapha-Pacha, qu’il fit lui-même prisonnier, et il eut la plus grande part au succès de cette bataille. De retour à Paris avec Bonaparte, qui l’avait fait le confident de ses ambitieux projets, Murat, oubliant ses opinions républicaines, devint l’instrument docile du despote. C’est lui qui, au 18 brumaire, à la tête de grenadiers, violant la représentation nationale, dispersa le conseil des Cinq-Cents et prononça sa dissolution. Pour prix de ce service, le premier consul lui donna le cominandement de la garde consulaire et la main de sa sœur Caroline (20 janvier 1800). Peu après, Murat suivit Bonaparte en Italie. Mis à la tête de toute la cavalerie de l’armée, il entra dans Milan le 2 juin, contribua puissamment à la victoire de Marengo, puis fut chargé en 1801 de l’expulsion des Napolitains des Etats de l’Eglise, du gouvernement de la république Cisalpine et de la prise de possession de l’île d’Elbe. De retour à Paris, il fut nommé député du Lot au Corps législatif, et Bonaparte l’accabla d’honneurs, le créant successivement gouverneur de Paris (1803), maréchal de l’Empire (1804), prince, grand amiral (1805), et lui conférant, après la bataille d’Austerlitz, dont il avait décidé le succès, le titre de grand-duc de Clèves et de Berg, avec la souveraineté de ces Etats (20 fév. 1806). Murat administra sa principauté avec un grand esprit de modération, s’attacha à ne pas pressurer ses sujets, à ne point les indisposer contre lui par des réformes administratives trop brusques, et s’attira à ce sujet de vifs reproches de Napoléon, qu’irritait la moindre apparence de liberté dans le gouvernetnent des peuples. Bien qu’habitué à subir l’ascendant de son irritable beau-frère, Murat, dit-on, refusa de mettre à exécution ses instructions tyranniques, et lui offrit un jour de se démettre de son pouvoir souverain. Tout en jouant le rôle d un petit monarque, Murat n’en était pas moins resté le lieutenant de Bonaparte. Lors de la coalition de 1806, il reprit le commandement de la cavalerie de la grande armée, et montra dans toutes les rencontres une incomparable impétuosité. Après avoir chargé les Prussiens à léna, il fit capituler Erfurt, puis Lubeck où commandait Blücher, marcha contre les Russes ; entra à Varsovie le 28 novembre. En 1807, il figura avec le même éclat aux batailles d’Eylau et de Friedland et assista, le 21 iuin, à l’entrevue qu’eurent sur le Niémen le czar Alexandre et Napoléon. Murat allait, la paix conclue, retourner dans son grand-duché, lorsqu’il fut mis à la tête de l’expédition d’Espagne en 1808. Après une course rapide, les portes de Madrid lui furent ouvertes (25 mars). Peu après, il comprima dans le sang une insurrection formidable. Charles IV l’investit de l’autorité royale et il se croyait déjà en possession de ce trône, lorsque Napoléon le donna à son frère Joseph (6 juin). Murat, de retour à Paris, manifesta son mécontentement, et pour le calmer son beau-frère lui donna le trône de Naples (15 juillet 1808). Le nouveau monarque, proclamé le 1er août sous le nom de Joachim Napoléon, commença, en arrivant dans son royaume, par enlever aux Anglais l’île de Capri, opéra de louables réformes dans l’administration, fit cesser les arrestations arbitraires, réorganisa l’armée et la marine, encouragea les sciences et les lettres et acquit une assez grande popularité. Son goût puéril pour la représentation, sa tenue de roi d’opéra-comique empanaché, loin de sembler ridicules, parurent au contraire plaire au peuple napolitain, avide de spectacles. Poussé par sa femme, qui avait pris sur son faible esprit un grand empire, Joachim voulut prendre son rôle de roi au sérieux et secouer la fatigante tutelle de Napoléon. N’ayant point été secondé par les troupes françaises lorsqu’il tenta, en 1809, d’enlever aux Anglais la Sicile, il en éprouva un vif mécontentement, dont il fit part à Napoléon, qui accueillit ses plaintes avec sa hauteur habituelle ; son irritation s’en accrut. Joachim demanda alors, mais sans succès, le rappel des troupes françaises, et décréta que tous les étrangers, y compris les Français, qui occupaient des emplois dans son royaume devaient, pour les conserver, se faire naturaliser Napolitains. Mais Napoléon annula ces dispositions par un autre décret, signé aux Tuileries en 1811, et dans lequel il déclarait que, « le royaume de Naples faisant partie du grand empire, les citoyens français sont de droit citoyens des Deux-Siciles. » Cette mesure causa à Murat un tel dépit, qu’il en tomba malade et, pour s’en venger, il differa de célébrer la naissance du roi de Rome et affecta de ne plus porter le ruban de la Légion d’honneur (1811). La guerre de Russie apaisa momentanément cette querelle de famille. Le roi de Naples dut, sur l’ordre de son beau frère, prendre encore une fois le commandement de la cavalerie de la grande armée. Il donna de nouvelles preuves de sa brillante valeur dans les champs d’Ostrowno, de Smolensk, et surtout de la Moskowa, où il enleva la grande redoute russe et décida la victoire (7 septembre 1812). Toutefois, il fut battu par Koutousov à Winkowa. Napoléon lui ayant confié le commandement des débris de l’armée pendant la retraite (5 décembre), Murat, découragé, le remit, à Wilna, entre les mains du prince Eugène et disparut furtivement (16 janvier 1813), abandonnant l’armée pour retourner à Naples, et, dès cette époque, pour conserver son trône, il entama de secrètes négociations avec l’Autriche et l’Angleterre. Toutefois, en 1813, il rejoignit Napoléon, prit part aux batailles de Dresde, de Vachau et de Leipzig, puis disparut encore, sous le prétexte de lever des troupes en Italie. Les désastres de la campagne fixèrent ses incertitudes. D’après les conseils de sa femme et de Fouché, il abandonna l’homme dont il voyait crouler la fortune. Par des traités des 6 et 11 janvier 1814 avec l’Angleterre et l’Autriche, il s’engage à fournir 30.000 hommes de troupes aux alliés, qui, en échange, lui garantissent sa couronne et lui promettent un accroissement de territoire. A la tète de son armée, il s’empara de Bologne, d’où il publia, le 30 juin 1814, une proclamation dans laquelle il disait, en s’adressant aux soldats : « L’empereur ne veut que la guerre. Je trahirais les intérêts de mon ancienne patrie, ceux de mes Etats et les vôtres si je ne séparais sur-le-champ mes armes des siennes pour les joindre à celles des puissances alliées, dont les intentions magnanimes sont de rétablir la dignité des trônes et l’indépedance des nations. » Cette défection fut un coup cruel pour Bonaparte, qui, d’après le Mémorial de Sainte-Hélène, l’a jugée en ces termes : « II est impossible de concevoir plus de turpitudes que n’en contenait la proclamation de Murat en se séparant du vice-roi. Il y est dit que le temps est venu de choisir entre deux bannières : celle du crime et celle de la vertu. C’était ma bannière qu’il appelait celle du crime. Et c’est Murat, mon ouvrage, le mari de ma sœur, celui qui me doit tout, qui n’eût rien été sans moi, qui n’est connu que par moi, qui écrivit cela ! Il est difficile de se séparer du malheur avec plus de brutalité, et de courir avec plus d’impudeur au-devant d’une nouvelle fortune. » Au mois de février 1814, Murat marcha contre le vice-roi d’Italie, qu’il força à se replier sur l’Adige, mais l’attaqua mollement. Peu après, le 2 avril, Napoléon était renversé et remplacé par Louis XVIII. Le roi de Naples trouva dans ce dernier, un adversaire déclaré. Il fut mis en discussion dans le congrès de Vienne et sentit la couronne glisser de sa tête. Il songea alors à son beau-frère, relégué à l’île d’Elbe, lui envoya des émissaires et l’assura d’une coopération efficace s’il voulait tenter de reconquérir son trône. Ayant appris, le 5 mars 1815, le débarquement de Napoléon en France, puis le succès, de son entreprise, il déclara qu’il regardait la cause de son beau-frère comme la sienne et que bientôt il le lui prouverait. En effet, il quitta Naples le 16 mars à la tête de son armée, après avoir diminué les impôts et promis une constitution représentative, et il s’avança en Italie en appelant les populations aux armes et à la liberté. Les Autrichiens se replièrent devant lui jusqu’au Pô ; mais là il fut repoussé et forcé de rétrograder à son tour. Bientôt une grande parde de son armée l’abandonna. Poursuivi par les troupes austro-anglaises, il essuya, le 2 mai, une complète défaite à Tolentino, après une bataille de deux jours. Rentré à Naples le 18, avec quelques hommes seulement, il promulgua la constitution annoncée ; mais il était trop tard. Dès le lendemain il dut quitter sa capitale, qui. fut occupée par les Autrichiens au nom de Ferdinand IV. Murat gagna Gaëte, débarqua à Cannes avec sa famille le 25 mai et envoya un courrier à Napoléon pour lui annoncer son arrivée et se mettre à ses ordres. Mais celui-ci ne répondit point à son beau-frère et même lui fit interdire l’accès de Paris par Fouché. Il devait regretter plus tard cette détermination, lorsqu’il disait à Sainte-Hélène, en parlant de Waterloo : « Murat nous eût valu peut-être la victoire ; car que nous fallait-il dans certains moments de la journée ? enfoncer trois ou quatre carrés anglais. Or, Murat était admirable pour une pareille besogne. Il était précisément l’homme de la chose ; jamais, à la tête d’une cavalerie, on ne vit quelqu’un de plus déterminé, de plus brave, de plus brillant. » Murat se disposait à aller habiter près de Lyon, lorsque arriva la nouvelle de la défaite de Waterloo. La sanglante réaction royaliste qui éclata alors dans le Midi le força à chercher une retraite obscure dans le Var. Là, il reçut de nombreuses visites d’officiers français et d’intrigants, qui, flattant son esprit aventureux, le poussaient à retourner à Naples, en lui montrant le peuple prêt à, se soulever en sa faveur ! Murat se laissait aller à cette illusion. « Je n’ai pas besoin, disait-il à un de ses officiers qui s’efforçait de le détourner de ce rêve d’une seconde restauration désormais impossible, je n’ai pas besoin d’un bataillon de vieux soldats pour rallier les populations à mon drapeau ; mon nom seul suffit : je partirai seul, si mes amis ne veulent pas me suivre. » Toutefois, il finit par céder aux conseils d’amis plus clairvoyants, sollicita de l’empereur d’Autriche, par l’entremise du duc d’Otrante, l’autorisation de se rendre dans ses Etats avec sa famille et reçut une réponse favorable. Sur ces entrefaites, il fut averti par les autorités de Marseille qu’une troupe de bandits royalistes devait l’enlever ou le tuer dans la nuit du 17 au 18 juillet. Murat alla se réfugier à Toulon, où il passa quelques jours, puis se cacha près de cette ville. Il allait chercher une retraite auprès d’un de ses amis, dans les environs de Roanne, en attendant la conclusion de ses derniers arrangements avec le cabinet de Vienne, lorsqu’il apprit qu’un bâtiment de commerce allait faire voile pour le Havre. Le capitaine de ce navire consentit à le recevoir à son bord le matin, à la sortie du port. Mais Murat, empêché par la violence des flots, ne put parvenir jusqu’à ce bâtiment, qui s’éloigna. En ce moment, sa tête venait d’être mise à prix. Il dut chercher un asile dans la montagne, chez une pauvre bûcheronne. Au bout de huit jours, ses amis parvinrent à lui procurer une barque pour se rendre en Corse. Pendant la traversée, une tempête s’éleva, et l’ancien roi de Naples allait être englouti lorsqu’il fut recueilli par le paquebot de Toulon à Bastia. Arrivé dans cette ville, il ne s’y trouva point en sûreté et se rendit à Vescovato, où il put, après tant d’agitations, goûter quelques moments de repos chez le général Franceschetti. Les intrigues qui l’avaient assiégé en Provence le poursuivirent en Corse, dit Germain Sarrut, à qui nous emprunterons le dernier et dramatique épisode de la vie de Murat ; des émissaires de France et d’Italie renouvelèrent leurs suggestions perfides ; à les en croire, Naples et les principales villes du royaume attendaient et pressaient de leurs vœux le retour de Joachim. Malheureusement pour lui, les plus sages, les plus prudents de ses amis n’étaient pas à Vescovato. Leur voix ne put combattre ni balancer l’influence des mauvais conseils ; il se décida aussitôt à tenter une entreprise dont trop de gens lui garantissaient le facile succès. Il lui fut aisé de trouver, de recruter en Corse un certain nombre de soldats, et il nolisa six barques, sur lesquelles il fit transporter secrètement des armes et des munitions ; pour se procurer les fonds nécessaires à ce coup de main, il mit ses diamants en gage. Tous les préparatifs étaient terminés, lorsque le comte Macirone vint le trouver ; il lui apportait de Paris les passeports en vertu desquels il était autorisé à se rendre et à vivre dans les Etats autrichiens. Après avoir lu les conditions qui lui étaient faites, Murat s’écria : « II est troptard ! le sort en est jeté ; dans un mois, je serai à Naples. » Et il mit à la voile dans la nuit du 28 septembre 1815. II avait confié le commandement de sa petite escadrille à un ancien capitaine de frégate, qui devait à la faveur de Murat ce grade dans la marine napolitaine ; il se nommait Barbara, et bien que quelques avis fussent parvenus à Joachim sur le compte de cet homme, dont on l’engageait à se défier, il croyait à son dévouement et à son courage. Contrariés par les vents, les bâtiments dont se composait l’escadrille furent dispersés, le 5 octobre, par une tempête, et quand, dans la matinée du 6, on fut en vue des côtes des Calabres, les signaux ne purent rallier qu’une seule barque qui contenait 40 soldats. Un officier qui avait été envoyé pour répondre aux questions de la douane avait été retenu prisonnier : les douaniers menaçaient de faire feu si les barques ne s’éloignaient pas. Murat sembla reconnaître la nécessité d’une prompte retraite. Mais Barbara, qui avait reçu le prix de sa trahison, insista pour qu’on abordât au Pizzo, et Murat lui donna enfin l’ordre qu’il désirait. Quand la barque fut arrivée devant le port, les principaux officiers de Murat, qui n’avaient pas été consultés sur son nouveau projet, le supplièrent d’y renoncer ; ils voyaient bien que le roi courait à la mort. Il fut inflexible et donna le signal du débarquement. Avant de quitter sa barque, il prescrivit à Barbara de se tenir prêt a le recevoir avec sa suite dans le cas où ils seraient forcés de se rembarquer, 30 hommes environ, officiers, soldats et domestiques, l’accompagnèrent. Quelques cris de « vive Joachim ! » l’accueillirent lorsqu’il fut descendu sur le rivage ; 10 ou 12 canonniers gardes-côtes le suivirent ; mais à peine sa petite troupe avait-elle pris la route de Monteleone que des paysans, réunis, et commandés par un officier de gendarmerie nommé Cappellani, firent feu sur elle. Des rassemblements se formaient sur d’autres points. La résistance était impossible, et il fallut retourner sur ses pas. Mais lorsque Murat et ses compagnons furent revenus au rivage pour se rembarquer à la hâte, le bâtiment qui devait le recevoir et le capitaine Barbara qui devait les attendre avaient disparu, il ne restait au prince et à sa troupe aucun moyen de retraite. La populace du Pizzo s’était réunie aux paysans et aux gendarmes. Une décharge de fusils tua un des compagnons de Murat et en blessa sept autres. Fait prisonnier avec le reste de sa troupe, il fut conduit au fort ; il eut à subir les lâches insultes de Cappellani, qui le fouilla, lui enleva ses papiers et vingt-deux diamants. Le commandant supérieur de la province, le général Nunziante, arriva de Monteleone dans la nuit du s au 9, et son premier soin fut de faire transférer l’illustre prisonnier dans une chambre particulière. Le quatrième jour de sa détention, il fut prévenu par le général Nunziante que le gouvernement avait transmis, par le télégraphe, l’ordre de le retenir prisonnier, malgré ses réclamations pour être transporté sur un bâtiment portant le pavillon de la Grande-Bretagne. Dans la nuit du 13, ce général reçut l’ordre de former une commission militaire pour juger l’ex-roi de Naples : la veille, on avait éloigné de lui les généraux Franceschetti et Natale, qui étaient enfermés dans la même chambre. La commission militaire se composait d’officiers qui, pour la plupart, avaient reçu de Murat leurs grades et leurs décorations. Il était condamné d’avance ; son arrêt, prononcé dans la matinée du 13, lui fut annoncé à trois heures. Il était résigné à son sort ; il ne sollicita pas la faveur d’un recours auprès du monarque qui régnait à Naples ; il ne se plaignit pas ; à peine put-il obtenir la permission d’écrire à sa femme. Murat descendit alors dans une des cours intérieures du fort, où se trouvaient réunis 20 gendarmes ; en passant devant le front de ce détachement, il lui adressa un salut militaire. L’officier chargé de faire exécuter la sentence voulut lui mettre un bandeau sur les yeux ; il le refusa ainsi que la chaise qu’on lui offrit : « J’ai trop souvent bravé la mort pour la craindre » dit-il, d’un ton ferme, mais sans jactance. Puis il prononça, en faveur de ses compagnons, quelques paroles qui furent interrompues par le signal de mort ; il tomba, et quand on le releva pour l’aller ensevelir dans une fosse préparée au cimetière du Pizzo, il pressait encore sur son cœur le portrait de sa femme. « Sorti des montagnes des Pyrénées comme un soldat qui cherche aventure, dit Lamartine, signalé à l’armée par sa bravoure, offert au premier consul par le hasard, devenu cher et utile par le zèle et par l’amitié, élevé à la main de la sœur de Bonaparte par sa beauté et par son amour, porté aux grands commandements par la faveur, au trône par l’intérêt de famille, à l’infidélité par l’ambition de sa femme et par la faiblesse du père pour ses enfants, précipité par le contre-coup de la chute de l’Empire, disgracié à la fois par Napoléon et par ses ennemis, incapable de l’obscurité et de la médiocrité après tant d’éclat et tant de fortune, se jetant de désespoir dans l’impossible et ne trouvant que la mort, mais tombant, jeune encore, avec toute sa renommée, emportant, sinon l’estime entière, au moins tout l’intérêt et toute la compassion des contemporains, laissant à la postérité un de ces noms qui éblouissent les âges, où l’on trouvera des ombres sans doute, mais pas de crimes : tel fut Murat ! Deux patries le revendiqueront : la France qu’il servit, l’Italie qu’il gouverna. Mais il appartient,  avant tout, au monde de l’imagination et  de la poésie ; homme de la fable par ses aventures, homme de la chevalerie par son caractère, homme de l’histoire par son époque. Il mérita, plus que tout autre, l’épitaphe rarement méritée par ceux qui servent ou qui gouvernent les cours : homme de cœur, dans toute la grandeur et toute la sensibilité du mot. Aussi l’histoire, qui aura de l’enthousiasme et des reproches, aura surtout des larmes pour lui. » Murat aimait le luxe, l’apparat, les richesses du costume, la pompe des cérémonies. « Au moment d’une bataille, dit Béguin, il se revêtait de son plus brillant uniforme, il implantait dans son panache une aigrette étincelante de diamants, et il aimait à parader devant les troupes. Guerrier, il n’eut pas, comme Hoche, Desaix, Kléber et Lannes, ce génie stratégique qui prépare un plan de campagne ainsi qu’on crée le plan d’un grand poème ; mais nul mieux que lui ne sut saisir à propos d’un mouvement, distribuer, réunir, mouvoir des masses de cavalerie, tenter d’incroyables hardiesses et forcer la fortune. Roi, il gouverna sagement, libéralement et se fit aimer. Arrivé sur le trône avec 12 millions de fortune personnelle, qu’il dépensa dans l’intérêt du royaume de Naples, il en descendit ruiné, presque sans aucunes ressources. » De son mariage avec Caroline Bonaparte, il avait eu deux fils et deux filles : Napoléon-Achille Murat, né en 1801, mort aux Etats-Unis en 1847 ; Napoléon-Lucien-Charles, né à Milan en 1803 ; Laetitia-Joséphine, née en 1802 et qui a épousé le comte Pepoli de Bologne ; enfin Louise-Julie-Caroline, née en 1805 et femme du comte Rasponi de Ravenne.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Murat (1767-1815), prince, roi de NaplesMaréchal Murat sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com
 

MARECHAL MORTIER (1768-1835)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 3:06 par napoleonbonaparte

EDouard-Adolphe-Casimir-Joseph Mortier (1768-1835), duc de Trévise, alors capitaine au 1er bataillon du Nord (1792)

Le duc de Trévise est un brave homme mais sa femme le mène.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal MORTIER ( Edouard-Adolphe-Casimir-Joseph), duc de Trévise, maréchal de France, né au Cateau-Cambrésis en 1768, mort en 1835. Fils d’Antoine-Charles-Joseph Mortier, député aux états généraux, il fut destiné à la carrière commerciale ; mais ses goûts le portant vers le métier des armes, il venait d’obtenir une sous-lieutenance dans un régiment de carabiniers, lorsque ses compatriotes le nommèrent capitaine du 1er bataillon des volontaires du Nord. Mortier fit ses premières armes à l’affaire de Quiévrain (28 avril 1792), assista à la bataille de Jemmapes et, conquit le grade d’adjudant général à la bataille d’Hondschoote (1793). Blessé près de Maubeuge, il se rétablit rapidement et combattit de nouveau à Mons, à Bruxelles, à Louvain. Sous les ordres de Kléber, au siège de Maëstricht, il fit capituler le fort Saint-Pierre. En il commandait les avant-postes de l’armée de Sambre-et-Meuse, lorsqu’il se signala par un fait d’armes dont le résultat fut de rejeter les Autrichiens au delà de l’Acher et de contraindre le prince de Wurtemberg à quitter ses positions après avoir subi de sérieuses pertes. Quelques semaines plus tard (juillet 1796), il s’emparait de Giessen, de Gemunden, de Schweinfurt et obligeait le général Wartensleben à quitter Wurtzbourg. Après le combat d’Hirscheid, où il se conduisit brillamment, il reçut le commandement de la cavalerie et, au mois de décembre 1796, il négocia la reddition de Mayence aux Français. Nommé général de division en 1799, il servit, cette année, dans l’armée d’Helvétie et prit, en 1800, le commandement de la 16e division militaire, dont, le siège était Paris. En 1803, il fut chargé de la conquête du Hanovre. Parti de Nimègue le 15 avril 1803, il contraignit le feld-maréchal Walmoden à signer, le 2 juin de la même année, une capitulation qui rendait la France maîtresse de tout l’électorat. Nommé, à son retour, commandant de l’artillerie de la garde consulaire, compris dans la première promotion de maréchaux en 1804, mis à la tête d’un corps d’armée dans la campagne de 1805, il s’illustra par un des plus beaux faits d’armes de cette campagne : entouré par 30.000 Russes et n’ayant sous la main que 4.000 hommes, il attendit que l’ennemi s’engageât dans un passage étroit, situé près de Leoben, où l’on ne pouvait tenir que huit de front, et attaqua alors cette formidable colonne. Il résistait depuis plusieurs heures, lorsqu’il fut heureusement secouru. En 1806, il occupa toutes les places de l’électorat de Hesse-Cassel, puis se dirigea vers le Hanovre et entra le 19 novembre à Hambourg. Peu après, il vint mettre le siège devant Stralsund occupé par toutes les troupes suédoises. Le petit nombre de soldats dont il disposait ne lui permit pas de s’emparer de cette place ; toutefois, quelques semaines plus tard (avril 1807), après avoir battu les Suédois à Ancklam, il concluait avec le général d’Essen un armistice, aux termes duquel les îles d’Usedom et de Wolgaast recevaient une garnison française. Au mois de juin de la même année, il commandait à la bataille de Friedland l’aile gauche de l’armée et s’y distinguait par son courage et ses talents militaires. A la paix de Tilsit (21 juin 1807), il fut nommé gouverneur général de la Silésie et reçut, avec le titre de duc de Trévise, une dotation de 100.000 francs de rente. Passé en Espagne l’année suivante, il coopéra au siège der Saragosse, gagna les batailles d’Ocana (18 novembre 1809) et de Gébora (19 février 1811). En Russie, il fut laissé le dernier dans Moscou, au moment de la retraite, et fut chargé de faire sauter le Kremlin. Pendant la retraite de Russie, il reçut, après la bataille de Krasnoë (18 novembre 1812), le commandement de l’arrière-garde. Arrivé à Francfort-sur-le-Mein vers la fin de 1812, il réorganisa ses troupes et combattit encore à Bautzen, à Dresde, à Leipzig. Le 11 janvier 1814, il était à Langres et disputait pied à pied le terrain aux armées coalisées. Lors de la défense de Paris, il occupa la plaine Saint-Denis, reçut le choc des alliés et, sommé de capituler, il refusa. Après la suspension d’armes signée par le duc de Raguse, il se retira près de Corbeil avec ses troupes et, de là, envoya son adhésion au gouvernement de Louis XVIII. Au retour de l’île d’Elbe, il quitta Lille, où il se trouvait à cette époque comme commissaire extraordinaire, chargé de l’inspection de la 16e division militaire et revint à Paris, où Bonaparte lui confia le commandement de toutes les places de l’Est. Après les Cent-Jours, le maréchal Mortier rentra en grâce auprès de Louis XVIII. Il fit partie, en du conseil de guerre qui refusa de juger le maréchal Ney, fut nommé, en 1816, gouverneur de la 15e division militaire et, choisi pour député par les électeurs du département du Nord, il devint, cette, même année, membre de la Chambre des députés, et reçut un siège à la Chambre des pairs en 1819. Nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg, après la Révolution de 1830, le duc de Trévise devint ensuite grand chancelier de la Légion d’honneur (1831), puis ministre de la guerre et président du conseil (18 novembre 1834-12 mars 1835). Il tomba aux côtés de Louis-Philippe, pendant la revue passée en l’honneur des journées de Juillet, frappé mortellement par les projectiles de la machine Fieschi.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Mortier (1768-1835) duc de TréviseMaréchal Mortier sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

MARECHAL MONCEY (1754-1842)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , à 1:57 par napoleonbonaparte

Maréchal Moncey donnant ses ordres à l’orfèvre Claude Odiot, colonel de la garde nationale lors de la défense de Paris le 30 mars 1814

Moncey est un honnête homme.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal MONCEY (Bon-Adrien JEANNOT DE), duc de Conegliano, maréchal de France, né à Besançon en 1754, mort en 1842. Il était fils d’un avocat au parlement de Besançon. A l’âge de 15 ans, il s’engagea, fit les campagnes des côtes de Bretagne en 1773, puis étudia pendant quelque temps le droit. Mais, entraîné par son goût pour le métier des armes, il ne tarda pas à reprendre du service. Lieutenant lorsque commença la Révolution, il accueillit chaleureusement les idées nouvelles, devint capitaine en 1791 et fut mis, à la fin de 1792, à la tête du bataillon des chasseurs Cantabres ; grâce à diverses actions d’éclat, Moncey devint l’année suivante général de brigade et, en 1794, général de division. Il reçut alors le commandement de l’aile gauche de l’armée des Pyrénées-Occidentales, déploya une grande vigueur et eut le commandement en chef de cette armée l’année suivante. Après une courte campagne, pendant laquelle il battit l’ennemi à Villa -Nova, à Castellane, a Tolosa, a Montdragon, etc., Moucey força l’Espagne à signer avec lui une trêve qui amena la paix (1795). Envoyé dans la Bretagne, il y apaisa les esprits par sa modération (1796), puis il reçut le commandement de la division militaire de Bayonne. Lors du coup d’Etat de brumaire, Moncey, oubliant ses idées républicaines, se prononça en faveur de l’ambitieux Bonaparte, qui l’envoya à Lyon. Peu après, à la tête d’un corps de 20.000 hommes, il contribua au succès de la campagne de 1800, en Italie, se distingua à Marengo et, l’année suivante, à Monzambano et Rovereto, sous Brune. Le 3 décembre 1801, il fut nommé premier inspecteur de la gendarmerie, emploi qui devint, entre ses mains, un second ministère de la police. Napoléon le comprit dans la première promotion de maréchaux (1804) et le nomma, en 1808, duc de Conegliano. Moncey, envoyé en Espagne en 1808, remporta une victoire complète à Almanza et prit part au siège de Saragosse (1809). Mais, sachant qu’il improuvait la guerre à laquelle il prenait part, l’Empereur le relégua en Hollande, où il conserva, jusqu’en 1813, l’obscur commandement de l’armée du Nord. Sa conduite héroïque dans la défense de Paris en 1814, comme major général de la garde nationale, lui fit le plus grand honneur ; à la tête de 6.000 hommes, il défendit les hauteurs de Belleville, de Saint-Chaumont, des Batignolles et combattit un des derniers à Clichy. Après la capitulation, il conduisit à Fontainebleau les débris de sa petite armée, puis fit acte d’adhésion au gouvernement de Louis XVIII. Ce prince lui laissa ses fonctions d’inspecteur général de gendarmerie et l’appela à siéger à la Chambre des pairs. Lors du retour de Napoléon de l’île d’Elbe, Moncey fut nommé par ce dernier membre de la nouvelle Chambre des pairs, ce qui le fit exclure de la pairie après la seconde Restauration. Appelé, en août 1815, à présider le conseil de guerre chargé de juger le maréchal Ney, il refusa de siéger et adressa à Louis XVIII, pour expliquer son refus, une lettre éloquente. « S’il ne m’est pas permis de sauver mon pays ni ma propre existence, y disait-il, je sauverai du moins l’honneur ; et s’il me reste un regret, c’est d’avoir trop vécu puisque je survis à la gloire de ma patrie. » Ce refus excita au plus haut point l’irritation de la cour. Moncey se vit, pour ce fait, emprisonné au fort de Ham pendant trois mois et dépouillé de toutes ses dignités, qui lui furent pourtant rendues en 1816, et trois ans plus tard il alla de nouveau siéger a la Chambre des pairs. Il commanda le 4e corps dans la campagne d’Espagne, en 1823, et ne cessa de voter, à la Chambre des pairs, avec le parti libéral. Il devint, en 1834, gouverneur des Invalides.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Moncey (1754-1842), duc de ConeglianoMaréchal Moncey sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

MARECHAL MASSENA (1758-1817)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 12:39 par napoleonbonaparte

Général André Masséna (1758-1817)

C’eût été un grand homme si ses qualités brillantes n’eurent été ternies par l’avarice… C’est Masséna qui a fait les plus grandes choses, quoique sa capitulation de Gênes, dont la défense lui fait un si grand honneur dans le public, soit sa plus grande faute.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal MASSÉNA (André), duc de Rivoli, prince d’Essling, maréchal de France, né à Nice en 1758, mort à Paris en 1817. Fils d’un marchand de vin, il perdit son père étant encore tout enfant et reçut une instruction fort incomplète. Un de ses oncles, qui était capitaine dans la marine marchande, l’embarqua comme mousse sur son navire et lui fit faire deux voyages au long cours. A dix-sept ans, Masséna renonça à la mer pour entrer au service de la France dans le régiment de Royal-Italien. Grâce à sa vive intelligence et a sa conduite exemplaire, il parvint assez rapidement au grade d’adjudant sous-officier ; mais, comme il appartenait à la roture, il ne put obtenir le grade de sous-lieutenant. Après quatorze ans d’attente, révolté des passe-droits dont il était victime, il se démit de son grade et retourna dans sa ville natale, où il se maria. Peu après, la Révolution éclatait. Masséna accueillit avec chaleur les grandes idées de justice et de liberté qu’elle allait répandre sur le monde, et bientôt, quittant Antibes, où il demeurait, il reprit du service et fut incorporé comme adjudant-major dans le 3e bataillon des volontaires du Var. En ce moment, les soldats avaient le droit de choisir parmi eux ceux qui leur paraissaient les plus dignes de les commander. Masséna fut élu en 1792 chef de son bataillon et fit partie de l’armée du Midi, sous les ordres du général Anselme. Lorsque cette armée envahit le comté de Nice, il se fit remarquer par son intrépidité, par son intelligence et rendit des services qui lui valurent d’ècre promu général de brigade le 22 août et général de division le 20 décembre de la même année. La Révolution venait de réparer les torts de la monarchie et de fournir à celui qui devait être un des plus grands capitaines du temps l’occasion de montrer ses hautes capacités militaires. L’armée du Midi avait pour mission d’empêcher nos ennemis, supérieurs en nombre, d’envahir le territoire français. Après avoir pris Oneille, Ponte-di-Nave, Garessio, Masséna tourna l’armée piémontaise massée sur les hauteurs de Saorgio, décida la victoire par une attaque pleine de hardiesse (août 1794) et prit à l’ennemi 60 canons, des approvisionnements considérables et un grand nombre de prisonniers. Grâce à ce fait d’armes, les Français devinrent maîtres de tout le reste des Alpes Maritimes. Au mois de septembre suivant, il chassa de leurs positions les Autrichiens, qui s’avançaient et menaçaient Savone, et les mit dans l’impossibilité de rien tenter de tout l’hiver. En 1795, placé sous les ordres de Kellermann, qui lui confia le commandement de l’aile droite de son armée, il eut à soutenir de nouveaux combats contre les Austro-Sardes, et les battit successivement au col de San-Giacomo et à Borghetto. Scherer, qui succéda à cette époque a Kellermann comme général en chef, mit toute sa confiance dans Masséna, dont il apprécia les rares capacités. Ayant résolu de prendre l’ofi’ensive et de chasser les Autrichiens de la rivière de Gènes, il chargea Masséna d’exécuter le plan qu’il avait conçu. Celui-ci, à la tête de deux divisions, fondit sur l’ennemi, le culbuta dans les vallées de la Bormida et du Tanaro, se mit à sa poursuite et lui fit essuyer une défaite complète à Loano, où les Autrichiens eurent 4.000 morts ou blessés et perdirent presque toute leur artillerie (23 novembre 1795). L’année suivante, Bonaparte remplaçait Scherer et recevait l’ordre de faire la conquête de l’Italie. Dans cette mémorable campagne, Masséna se plaça au premier rang par son activité, son audace et ses savantes combinaisons stratégiques. Mis, après les victoires de Montenotte et de Milllesimo (avril 1796), à la tête de l’avant-garde, il força le passage du pont de Lodi, entra le premier à Milan, prit une part importante aux combats de Lonato, Castiglione, Rovereto, Bassano, Saint-Georges, la Breuta, Caldiero, aux batailles d’Arcole, de Rivoli (9 janvier 1797), de la Favorite (11 janvier) ; puis, poursuivant les Autrichiens dans les débouchés du Tyrol, il s’avança jusqu’à 25 lieues de Vienne, en signalant sa marche par de nouveaux succès à Longara, San-Daniel, la Chiesa, Tarvis, Villach, Neusmack, Hunsmack. Il menaçait la capitale du l’Autriche, lorsque la signature d’un armistice le contraignit à s’arrêter. C’est alors que Masséna reçut le surnom d’Enfant chéri de la victoire, qui lui resta. Envoyé à Paris, après la signature des préliminaires de paix à Léoben, pour porter au Directoire les drapeaux conquis sur l’ennemi, il y fut accueilli avec enthousiasme par la population, et la municipalité donna une fête en son honneur. Après la journée du 18 fructidor, le Directoire songea un instant à remplacer Bonaparte par Masséna à la tète de l’armée d’Italie, et le nom de ce dernier figura sur la liste des oandiJats présentés pour remplacer les directeurs Carnot et Barthélémy. De retour à l’armée d’Italie, Masséna remplaça, le 19 février 1798, Berthier, qui venait de s’emparer de Rome et d’y proclamer la république. Lorsqu’il y arriva, l’armée, en proie à la misère, était vivement irritée de voir des agents français s’enrichir sous ses yeux par de honteuses déprédations pendant qu’elle manquait de tout. Les ofliciers, travaillés par des agents contre-révolutionnaires, se réunirent et déclarèrent qu’ils ne voulaient pas reconnaître Masséna pour leur général en chef. La population, voyant que l’armée refusait d’obéir à son chef, se souleva contre les Français. Masséna, dans cette situation critique, montra la plus grande énergie, força les troupes à marcher, comprima l’insurrection, puis remit le commandement au général Dallemagne et revint à Paris, où il sollicita lui-même la grâce des officiers qui avaient montré une si coupable insubordination. Le Directoire mit alors Masséna en disponibilité. Mais la guerre ayant recommencé avec l’Autriche, il fut appelé eu février 1799 au commandement de l’armée d’Helvetie. Au commencement de mars, il franchit le Rhin et attaqua le général Hotze, qu’il ne put parvenir à déloger de Feldkirch. En ce moment Jourdan, sur le Rhin, Schérer, en Italie, étaient battus. Placé entre deux armées victorieuses, il jugea prudent de concentrer ses forces et se replia en Suisse en ordonnant à ses deux lieutenants, Lecourbe et Dessolles, qui opéraient dans les vallées de l’Adige et du Rhin, de le rejoindre. C’est alors que le Directoire lui confia le triple commandement des armées de l’Helvétie, du Danube et du Rhin, qui étaient disséminées depuis Dusseldorf jusqu’au Saint-Gothard. Toutes ses forces reunies formaient à peu près 30.000 hommes, et il avait en face de lui plus de Autrichiens, divisés en trois années, sous les ordres de l’archiduc Charles, généralissime, de Hotze et de Bellegarde. Jamais général ne s’était trouvé dans une situatiou plus critique, n’avait disposé de moyens plus insuffisants. Mais il s’agissait de sauver la France, menacée d’une invasion par sa frontière de l’est, et Masséna trouva dans son patriotisme et dans son génie militaire l’énergie et les moyens de renverser les espérances de la coalition. Manquant de troupes pour défendre la ligne du Rhin, le général en chef s’établit fortement derrière la Lunmat, après avoir essayé inutilement d’empêcher la jonction de l’archiduc Charles et de Hotze, dont les forces réunies étaient de 70.000 hommes. Attaqué le 4 juin, il résista pendant deux jours et se replia sur la ligne de l’Ablis, d’où l’ennemi n’osa pas tenter de le déloger. Au mois de septembre, l’armée de l’archiduc ayant été envoyée sur le Rhin, pendant que Souvarov était appelé d’Italie avec son armée russe pour le remplacer, Masséna s’empressa de profiter de cette faute et de fondre sur le général russe avant qu’il eût pu opérer sa jonction avec le général Hotze. Dans une marche rapide, il envoya la plus grande partie de son armée à Zurich, fit opérer un mouvement tournant à Oudinot, et, pendant que Soult rejetait Hotze vers le Rhin, il écrasait devant Zurich l’armée russe, à qui il enlevait 100 pièces de canon, 5.000 prisonniers et son trésor (26 septembre). Souvarov dut battre en retraite par le Mutten-Thal et Glaris, et, sans cesse harcelé, il parvint à regagner le Rhin après avoir perdu une grande partie de son armée. Par la victoire de Zurich, Masséna avait rejeté en Allemagne 100.000 envahisseurs, amené la dissolution de la coalkion et sauvé son pays. En ce moment, Bonaparte était en Egypte, Hoche et Joubert étaient morts ; Moreau, par ses défaites, avait perdu sou prestige ; partout nos armées éprouvaient des échecs ; Maséna était le seul de nos généraux que n’eût point abandonne la victoire. De tous cotes on le conviait à renverser le Directoire discrédité, à s’emparer du pouvoir ; il repoussa ces offres. Fidèle à la liberté, il ne voulut être que le général de la Republique, et n’aspira à la servir que sur les champs de bataille. Bientôt après, le général Bonaparte, qui n’avait pas de pareils scrupules, et dont l’ambition effrénée ne devait reculer devant aucun attentat, faisait le coup d’Etat du 18 brumaire. Peu après, il enlevait a Masséna le commandement de son armée et l’envoyait en Italie prendre la direction des troupes qui venaient d’être battues à Novi, et s’étaient repliées sur Gènes. Le vainqueur de Zurich arriva dans cette ville le 18 février 1800, et y fut bientôt bloqué par l’armée de Melas, dont les forces étaient d’une écrasante supériorité. Masséna fit une héroïque résistance, attendant l’arrivée de Bonaparte en Italie ; mais ses troupes et les habitants furent décimés par une horrible famine, les vivres manquèrent bientôt complètement, et, le 5 juin, voyant que le peuple se soulevait, il signa une capitulation en vertu de laquelle il put se retirer avec ses soldats sur le Var. Par sa longue résistance, il avait empêché l’armée de Melas d’envahir le midi de la France, et laissé le temps à Bonaparte de pénétrer dans la Péninsule et d’y remporter la victoire de Marengo. En revenant en France, le premier consul confia à Masséna le commandement de l’armée d’Italie, mais il le lui enleva peu après pour le donner à Brune. Masséna avait vivement désapprouvé le coup d’Etat du 18 brumaire, bien qu’il fût l’ami de Bonaparte. Elu membre du Corps législatif en 1803, il s’y montra très indépendant, fit fréquemment de l’opposition au premier consul, et se prononça en faveur de Moreau. Bien qu’irrité de cette attitude, Bonaparte, devenu empereur, se vit moralement forcé de comprendre Masséna sur la liste des maréchaux (1804), et le nomma, l’année suivante, grand aigle de la Légion d’honneur. Une troisième coalition s’étant formée en 1805, Masséna reçut le commandement de l’armée d’Italie, forte de 40.000 hommes. Il devait tenir en échec l’archiduc Charles, l’empêcher d’abord d’envahir la France par le Lyonnais, puis l’arrêter pendant que Bonaparte porterait la guerre en Autriche. Le maréchal atteignit complètement le double but qui lui était assigné, livra à l’archiduc la bataille de Caldiero, le harcela lorsqu’il voulut marcher au secours de Vienne menacée, et l’empécha de rejoindre à temps l’armée de l’empereur François. Lorsque Napoléon voulut donner à son frère le trône de Naples, il chargea Masséna de s’emparer de ce royaume. Celui-ci voit fuir devant lui les Napolitains ; mais Gaëte, réputée inexpugnable, résiste, défendue par une garnison nombreuse et par la marine anglaise. Le maréchal se montra alors aussi habile à prendre cette place qu’il s’était montré énergique à défendre Gènes. En peu de temps Gaëte capitula (18 juillet 1806). La nouvelle de ce succès mit un terme aux insurrections qui éclataient de toutes parts ; les Anglais se rembarquèrent et les Calabrais, attaqués avec la dernière vigueur, ne tardèrent pas à se soumettre. Lors de la campagne de Pologne en 1807, Masséna reçut le commandement de l’aile droite de la grande armée. Chargé, d’un côté, de contenir les Autrichiens, qui menaçaient de prendre l’offensive, d’un autre, d’empêcher les Russes de tourner par la droite notre ligne d’opération, il fortifia les bords de la Vistule et de la Narew, repoussa les Russes à Wirbïza, à Pulstuck, à Ostrolenka, et opéra avec une telle habileté qu’à l’issue de la campagne il reçut le titre de duc de Rivoli, avec une dotation considérable. Massèna se rapprocha alors de la cour impériale dont il s’était tenu jusque-là à l’écart, et, pendant une partie de chasse, il perdit l’œil gauche, atteint par un grain de plomb. Bientôt après s’ouvrit la campagne de 1809 contre l’Autriche. Napoléon, qui avait songé d’abord à donner a Masséna le commandement en chef de l’armée d’Espagne, le garda avec lui, car il le considérait comme le premier de ses généraux. Ou raconte que l’archuluc Charles, en apprenant qu’il allait encore avoir devant lui le vainqueur de Zurich, s’écria dans un accès de mauvaise humeur : « Voilà encore ce Masséna ! J’espérais en être délivré par son coup de fusil dans l’œil. » Mis a la tète de toutes les troupes qui opéraient sur la rive droite du Danube, le maréchal battit l’archiduc Charles à Landshut, à Eckmühl, enleva à la suite d’un combat terrible la position d’Ebersberg, réputée inexpugnable (3 mai), s’empara du faubourg de Léopoldstadt, et, après la prise de Vienne (14 mai), il franchit le Danube avec Lannes (21 mai), résista avec 35.000 hommes à plus de 100.000 Autrichiens, et fit, l’epèe à la main, le 22 et le 23, des prodiges de valeur en défendant près d’Essllng le village d’Aspern, qui fut pris et repris quatorze fois en deux jours. Après la reprise du grand pont qui mettait en communication la rive droite du Danube avec l’île Lobau, Masséna, par son sang-froid et son intrépidité, sauva la grande année d’un desastre. Investi du commandement de toutes les forces qui se trouvaient sur la rive gauche, il protégea contre un ennemi de beaucoup supérieur la retraite de l’armée dans l’Ile Lobau, et empêcha les Autrichiens d’enlever le petit pont par lequel s’effectuait cette retraite. A la bataille de Wagram (6 juillet), il dirigea les mouvements de la gauche de l’armée, subit le principal choc de l’ennemi, et eut une grande part au succès de la journée. Ayant fait une chute de cheval la veille, il assista à la baitaille dans une calèche, qui devint un point de mire pour les canons autrichiens, et, comme toujours, il se vit respecté par la mitraille, pendant que son état-major était moissonné autour de lui. Le lendemain, il poursuivit le prince Charles, et ne s’arrêta que lorsque la signature d’un armistice vint mettre fin à la guerre. A l’issue de cette campagne, dans laquelle il s’éiait conduit si brillamment, il reçut, comme récompense, le titre de prince d’Essling et le superbe château de Thouars. Depuis un an et demi Masséna se reposait de ses longues fatigues, lorsque Napoléon le chargea, en 1810, d aller chasser les Anglais du Portugal. Au mois de mai, il alla se mettre à la tête de l’armée du Portugal, ayant sous ses ordres Ney, Reynier et Junot. Cette armée mal disciplinée, pourvue d’un mauvais matériel, manquant de vivres et de munitions, harcelée par des guérillas qui coupaient les communications, avait à lutter contre les Anglo-Portugais, placés sous les ordres de Wellington. Après s’être emparé de Ciudad-Rodrigo et d Almeida, il pénétra au Portugal par la vallée du Mondego avec 38.000 hommes, attaqua Busaco, où Wellington s’était fortement retranché, et obligea, le 29 septembre, ce dernier à battre en retraite sur Coïmbre, puis sur Lisbonne. Mais arrivé devant les lignes de Torrès-Vedras, défendues par 600 canons, 100 redoutes et 60.000 Anglo-Portugais pourvus de tout, le prince d’Essling dut s’arrêter. Il ne pouvait songer, sans matériel de siège et avec sa petite armée, à enlever de force des lignes rendues inexpugnables. Mais il résolut, malgré l’infériorité de ses troupes, d’y tenir l’ennemi en échec, et, pendant six mois, attendant vainement des renforts et des munitions, il se maintint dans sa position, sans qu’une seule fois l’ennemi essayât de l’écraser sous la supériorité du nombre. Enfin, se voyant abandonné, ayant en outre à lutter contre la mauvaise volonté et les intrigues de ses lieutenants, surtout de Ney qui refusa à diverses reprises de lui obéir, il résolut de battre en retraite (5 mars) et revint en Espagne (6 avril), après avoir opéré un mouvement rétrograde qui était un chef-d’œuvre de stratégie, et qui excita l’admiration de Wellington lui-même. Dès qu’il eut réorganisé son armée, il reprit l’offensive et marcha contre le général anglais, campé à Fuentès de Onoro. Par une attaque oblique, Masséna culbuta l’aile droite de l’ennemi, et il eût fait subir à Wellington un désastre complet s’il n’avait été mal secondé par ses généraux (4 mai). Fatigué du mauvais vouloir qu’il trouvait autour de lui, il revint en Espagne et fut remplacé peu après dans son commandement par le maréchal Marmont. Desservi par Ney, tombé dans une sorte de disgrâce, considérablement affaibli par des fatigues trop prolongées, Masséna vit se terminer alors sa glorieuse carrière. Il ne reçut aucun commandement dans l’armée pendant la campagne de 1812, et fut relégué en 1813 à Marseille, où il eut le commandement de la 8e division militaire. En 1814, Louis XVIII le maintint à ce poste et lui envoya des lettres de grande naturalisation. Il se rallia alors aux Bourbons, comme il avait fini par s’incliner devant Bonaparte, oubliant à l’école de ce despote qu’il avait été républicain. Au début des Cent-Jours, il prêta son concours au duc d’Angoulême dans son expédition dans la Drôme, puis il vécut dans la retraite jusqu’après le désastre de Waterloo, et fut nommé alors par le gouvernement provisoire commandant de la garde nationale de Paris. Lors du procès fait au maréchal Ney, Masséna fut désigné pour faire partie du conseil de guerre ; mais il refusa de juger son ancien campagnon d’armes, bien qu’il eût eu jadis vivement à se plaindre de lui, et se prononça pour l’incompétence du conseil. Il n’en fallut pas davantage pour qu’il devînt aussitôt en butte aux attaques, aux dénonciations et aux calomnies des ultra-royalistes. Les douloureux événements auxquels il venait d’assister, l’humiliation de la France, les attaques passionnées dont il était l’objet portèrent le dernier coup à sa santé chancelante. Comme on l’engageait à aller chercher la guerison sous un climat plus doux, il répondit : « J’ai bien acquis le droit de mourir dans notre chère France, et j’y mourrai. » II s’éteignit à cinquante-neuf ans, et son corps fut déposé au Père-Lachaise, où se trouve son mausolée. Les Mémoires de ce grand homme de guerre ont été rédigés et publiés par le général Koch (Paris, 1849). Un monument lui a été élevé a Nice, sur la place qui porte son nom.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Masséna (1758-1817), duc de Rivoli, prince d’EsslingMaréchal Masséna sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

février 22, 2008

MARECHAL LEFEBVRE (1755-1820)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 8:57 par napoleonbonaparte

François-Joseph Lefebvre, capitaine du 13e batillon d’infanterie légère en 1792 (1755-1820)

Au siège de Dantzig, il ne m’écrivait que des sottises ; mais, lorsque les Russes débarquèrent, il se trouva dans son élément et ses rapports devinrent ceux d’un homme qui voit bien.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal LEFEBVRE (François-Joseph), duc de Dantzig, maréchal de France, né à Ruffach, département du Haut-Rhin, le 25 octobre 1755, mort à Paris le 14 septembre 1820. Fils d’un meunier qui avait servi quelque temps comme hussard, il perdit son père à l’âge de huit ans. L’enfant passa entre les mains d’un ecclésiastique, son oncle, qui le garda près de lui et chercha à le pousser vers l’Eglise ; mais Lefebvre avait du sang de soldat dans les veines, et, quand il ent atteint sa dix-huitième année, il s’enrôla dans les gardes-françaises. Il lui fallut quinze ans pour arriver au grade de sergent, qu’il venait d’obtenir quand éclata la Révolution. Incorporé dans le bataillon des Filles-Saint-Thomas, il fut chargé de son instruction militaire. Nommé capitaine au 13e régiment d’infanterie légère, puis promu, le 2 décembre 1793, au grade de général de brigade à l’armée de la Moselle, sous les ordres de Hoche, dont il avait été l’instructeur aux gardes-françaises, Lefebvre passa général de division le 10 janvier 1794. A partir de ce moment, il commanda presque continuellement les avant-gardes aux armées des Vosges, de la Moselle, de Rhin-et-Moselle, de Sambre-et-Meuse et du Danube. A Fleurus, il ramène en avant les deux ailes de l’armée française qui battaient en retraite et enfonce les Autrichiens. Après la bataille d’Aldenhoven, les habitants de Lennich, incendiée par l’ennemi en retraite, viennent implorer la générosité du vainqueur. Lefebvre les présente à ses soldats, qui partagent leur pain avec ces malheureux. A Altenkirchen (1796), il enlève aux Autrichiens 4 drapeaux, 12 canons et fait 3.000 prisonniers. En 1798, il prit, après la mort de Hoche, le commandement provisoire de l’armée de Sambre-et-Meuse, puis, l’année suivante, passa à l’armée du Danube que commandait Jourdan. A Stockach, avec 8.000 hommes, il arrête 36.000 Autrichiens, et, grièvement blessé au bras, revient a Paris, où le Directoire lui fait hommage d’une armure d’honneur. Le 11 mai le conseil des Cinq-Cents le désigne comme l’un des candidats au Directoire, à la place de Treilhard, membre sortant ; mais le conseil des Anciens se montre hostile à son élection. Comme compensation, on le nomma commandant de la dix-septième division militaire, avec Paris pour quartier général. Mêlé aux conspirateurs de brumaire, Lefebvre, à la tête de vingt-cinq grenadiers, décida, dans la journée du 18, par son intervention, le sort de ce criminel attentat contre la représentation nationale. Sans sa condamnable complicité, l’Empire était étouffé dans son germe ; aussi, en 1800, après la pacification des départements de l’Eure, de la Manche, du Calvados et de l’Orne, fut-il admis au Sénat sur la proposition du premier consul. Compris, en 1804, dans la première promotion des maréchaux de l’Empire, et nommé successivement chef de la cinquième cohorte, grand officier et grand-aigle de la Légion honneur, puis chargé du commandement des gardes nationales de la Roër, du Rhin-et-Moselle et du Mont-Tonnerre, Lefebvre prit, en 1806, dans la grande armée, le commandement d’une division dirigée contre les Prussiens, et commanda, à léna, la garde impériale à pied. Après la bataille d’Eylau il reçut l’ordre d’assiéger Dantzig, défendu par. 18.000 Prussiens, 3.000 Russes et une nombreuse milice bourgeoise. Le siège dura cinquante et un jours, et, pendant tout ce temps, le général français disait à ses artilleurs : « Je n’entends rien à votre affaire, mais fichez-moi un trou, et je passerai. » La brèche faite, il se jeta dans la place et l’emporta de vive force ; mais il rendit à la garnison prisonnière et à son chef, le maréchal Kalkreuth, les honneurs de la guerre. Ce fait d’armes valut au vainqueur le titre de duc de Dantzig. En 1808, Lefebvre prend le commandement du 4e corps de l’armée d’Espagne, gagne les bataillas de Durango et d’Espinola ; puis, appelé en Allemagne en il se met à la tête de l’armée bavaroise et va soumettre le Tyrol. En 1812, il commande en chef la garde impériale, et, pendant la désastreuse retraite de Russie, marche constamment à sa tête. En 1814, il se battit à Montmirail, à Arcis-sur-Aube et à Champaubert ; quand il arriva à Paris, les alliés l’occupaient depuis quelques jours. Il se laissa faire pair de France par la Restauration, puis, pendant les Cent-Jours, il siégea à la Chambre impériale des pairs. A sa seconde rentrée, Louis XVIII le destitua ; mais, en une ordonnance le rappela dans le corps privilégié. Au bout d’un an, une hydropisie de poitrine enlevait le duc de Dantzig, qui fut, suivant son désir, inhumé au Père-Lachaise, auprès de Masséna. Brusque, mais cordial, et dénué de toute instruction, Lefebvre avait souvent été l’objet des moqueries de la cour impériale ; l’aristocratie de la Restauration s’apprêtait à renchérir sur celle-ci. D’un mot, le soldat mit un terme au bavardage des sots. Un fat faisait devant lui, avec importance, le dénombrement de ses ancêtres. « Eh ! ne soyez pas si fier, répliqua le,maréchal, moi, je suis un ancêtre. » Alors qu’il n’était encore que sergent aux gardes-françaises, il avait épousé la blanchisseuse de la compagnie, rude femme du peuple qui conserva dans la prospérité ses allures simples et sans façon, La femme du préfet de Seine-et-Marne visitait souvent la maréchale Lefebvre, au château de Combault. Un jour, la maréchale ouvrit une armoire dans laquelle on voyait, rangés par ordre chronologique, les différents costumes qu’elle et son mari avaient portés depuis leur mariage, « Voici, dit-elle, une galerie d’habits de conditions bien diverses. Nous avons été curieux de conserver tout cela : il n’y a pas de mal à revoir ces sortes de choses-là, de temps en temps, comme nous le faisons ; c’est le moyen de ne pas les oublier. » Elle avait donné à son mari quatorze enfants, dont douze fils. Pas un ne survécut ; les deux derniers moururent à l’armée.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Lefebvre (1755-1820) duc de DantzigMaréchal Lefebvre sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

février 21, 2008

MARECHAL LANNES (1769-1809)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , à 9:20 par napoleonbonaparte

Maréchal Jean Lannes (1769-1809)

Je perds le général le plus distingué de mes armées, celui que je considérais comme mon meilleur ami ; ses enfants auront toujours des droits particuliers à ma protection.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal LANNES (Jean), duc de Montebello, maréchal de France, né à Lectoure en 1769, mort à Vienne en 1809. Son père, qui était garçon d’écurie lui fit apprendre à lire et à écrire, puis le mit en apprentissage chez un teinturier. En 1792, Jean Lannes s’engagea dans un bataillon de volontaires du Gers, devint bientôt après sergent-major et montra, à l’armée des Pyrénées-Orientales, une telle bravoure, qu’il fut nommé oflicier et devint chef de brigade en 1795. Néanmoins, cette
même année, il se vit compris parmi les officiers supérieurs destitués pour incapacité. Lannes n’en résolut pas moins de poursuivre une carrière pour laquelle il se sentait né ; il se fit présenter au général Bonaparte, et obtint de faire partie de L’armée d’Italie comme simple volontaire. Il ne tarda pas à se faire remarquer et fut nommé, après le combat de Millesimo, chef de brigade (1796). Il se distingua successivement à Dego, à Cadagno, au pont de Lodi, à la prise de Pavie. Nommé alors général de brigade, il enleva un faubourg de Mantoue, fut blessé à Governolo, reçut deux, nouvelles blessures à Arcole (14 novembre), et, apprenant le lendemain que le combat continue, il monte à cheval, s’élance sur le pont d’Arcole au milieu de la mitraille, entraîne les soldats, est de nouveau atteint et tombe sans connaissance. A peine guéri, Lannes prend part à la bataille de Rivoli (1797), marche sur Rome, enlève les retranchements d’Imola, puis est envoyé par Bonaparte auprès du pape pour traiter de la paix. Après le traité de Campo-Formio, Lannes reçut le commandement des départements de l’Isère, de la Drôme, de l’Ardèche et du Gard. Peu après, il fut appelé à faire partie de l’expédition d’Egypte , où il prit part à presque toutes les affaires importantes, contribua à la prise de Gaza, de Jaffa, fut- grièvement blessé à Saint-Jean-d’Acre, et reçut une nouvelle blessure à Aboukir (24 juillet 1799). De retour en France avec le grade de général de division (1799), Lannes, qui subissait au plus haut point l’ascendant de Bonaparte, n’hésita point à s’associer à ses projets ambitieux et contribua au succès du coup d’Etat du 18 brumaire (9 novembre 1799). Peu après, il fut nommé commandant en chef de la garde consulaire et mis à la tète de l’avant-garde de l’armée des Alpes. Après avoir franchi le Saint-Bernard, il s’élance en avant, ayant à peine quelques canons, chasse les Autrichiens d’Aoste, de Chatillon, s’empare d’Ivrée par escalade (25 mai 1800), de Pavie, de Stradella , contribue au succès de la bataille de Montebello, « où, selon son langage, les balles claquaient sur les os de ses soldats comme la grêle sur des vitrages » et soutient pendant sept heures, à Marengo, les efforts de l’armée autrichienne et de 80 pièces de canon ; sa brillante conduite dans cette affaire lui fit décerner un sabre d’honneur. En 1801, Lannes se rendit au Portugal comme ministre plénipotentiaire ; mais, sans instruction, d’un caractère brusque et emporté, il n’avait aucune des qualités nécessaires pour faire un diplomate. Se croyant en pays conquis, il voulut faire entrer à Lisbonne des marchandises sans payer de droits, et, sur les plaintes de la régence de Portugal, il fut remplacé par Junot. Lors de l’établissement de l’Empire, Lannes devint maréchal de France (1804), puis grand-croix de la Légion d’honneur (1805), et reçut, peu après, le titre de duc de Montebello. Pendant la campagne de 1805 contre l’Autriche, il fut mis à la tête de l’avant-garde de la grande armée, et commanda l’aile gauche à la bataille d’Austerlitz ( 2 décembre 1805 ). Après avoir occupé quelque temps la Moravie, Lannes fit, en 1806, la campagne de Prusse et assista à la bataille d’Iéna ; puis il marcha contre les Russes, qu’il battit à Pultusk, où il fut blessé (26 décembre, resta quelque temps à Varsovie et contribua à la prise de Dantzig (24 mai 1807). De retour à la grande armée, il assista à la bataille de Friedland (14 juin) et fut nommé colonel général des suisses. Envoyé en Espagne en 1808, il commença par battre à Tudela, Palafox et Castanos , puis fut chargé de diriger les opérations du mémorable siège de Saragosse, et s’empara de cette ville le 21 février 1809 , après avoir éprouyé, de la part des habitants, la plus héroïque résistance. De retour en France, Lannes alla se reposer de ses fatigues, au sein de sa famille, dans sa belle terre de Maisons, près de Paris. Comblé d’honneurs et de richesses, le duc de Montebello éprouvait le besoin de jouir d’un peu de repos, lorsque Bonaparte, entraîné par son ambition vertigineuse, se lança dans une nouvelle guerre avec l’Autriche. Ce fut en pleurant, dit-on, que Lannes quitta sa femme et ses enfants. Mais à Abensberg (20 avril 1809), à Eckmühl, à Ratisbonne, il redevint ce qu’il avait toujours été, la terreur de l’ennemi. Toujours à l’avant-garde, il marche sur Vienne, et, après avoir battu les Autrichiens à Amstetten (5 mai), il arrive avec Bonaparte aux portes de Vienne, qui, bombardée, capitule le 12 mai. Il avait fait un mal épouvantable à l’ennemi, rompu et culbuté ses lignes à Essling , lorsque la rupture des ponts jetés sur le Danube vint couper l’armée française en deux. Attaqué alors par l’ archiduc Frédéric-Charles, n’ayant plus de munitions, exposé à un feu terrible, Lannes se place sur le front de sa ligne et est atteint tout à coup par un boulet qui lui brise les deux jambes (22 mai 1809). A cette nouvelle, Bonaparte court vers le brancard qui portait le maréchal dans l’île de Lobau pour y subir l’amputation, et lui dit d’une voix étouffée, dit-on, par les larmes : « Lannes, mon ami, me reconnais-tu ? C’est l’Empereur. C’est Bonaparte. C’est ton ami. » Selon une version, le duc de Montebello, ouvrant les yeux, répondit : « Dans quelques heures, vous aurez perdu l’homme qui vous a le plus aimé. » D’après une autre version, dans un entretien particulier, le maréchal reprocha amèrement sa politique, aussi fatale à lui-même qu’à la France, et lui donna des conseils qui, naturellement, ne furent point écoutés. Après avoir subi l’amputation, Lannes fut transporté à Vienne, où il mourut quelques jours après, le 31 mai. Ses restes turent transportés à Paris et déposés au Panthéon (6 juillet 1810). Une statue en marbre du maréchal a été érigée dans la ville de Lectoure après la révolution de Juillet 1830. « Lannes, dit Napoléon à Sainte-Hélène, était un homme d’une bravoure extraordinaire ; calme au milieu du feu, il possédait un coup d’œil sûr et pénétrant, prompt à profiter de toutes les occasions qui se présentaient. Il avait une grande expérience pour la guerre ; il s’était trouvé dans cinquante combats isolés et à cent batailles plus ou moins importantes. Comme général, il était infiniment au-dessus de Moreau et de Soult. » Lannes manquait absolument d’instruction et d’éducation. Dans son langage, il était grossier et brutal, et devant Bonaparte lui-même, en présence de cet homme qui voyait se prosterner lâchement devant lui tant d’autres hommes , il n’avait, cessé de conserver sa franchise et son libre parler d’ancien républicain. C’est ainsi qu’il avait vivement protesté contre le concordat et la restauration de la noblesse. Après la bataille d’Eylau, Napoléon ayant attribué toute la gloire de cette journée à Murat, Lannes entra dans une violente colère : « Nous avons combattu plus que lui, Augereau et moi ! s’écria-t-il ; croyez-vous que je sois homme à me laisser échapper une seule palme ? Non, par personne, pas même par votre coq empanaché de beau-frère qui vient, après la victoire, chanter coricoco ! » Lorsque Napoléon chargea le peintre Robert, de faire le portrait de Lannes, qui devait figurer dans la galerie des maréchaux, Lannes reçut fort mal l’artiste et lui dit, en parlant de celui qui l’envoyait : « Que veut-il faire de mon portrait, ce b….. là ? » Un jour où l’on parlait aux Tuileries, devant lui, des défenseurs de Saragosse qu’on accusait de fanatisme : « Messieurs, dit-il, ce sera ce que vous voudrez, mais je puis vous assurer que ce sont des b….. qui se battent bien ! » Lannes avait épousé, en premières noces, une demoiselle Méric, avec laquelle il divorça, et, dont un fils, né pendant le mariage, fut, après la mort du maréchal, déchiré adultérin par les tribunaux. En secondes noces, il s’était marié avec Mlle de Guéhéneuc, fille d’un entrepreneur de lits militaires, née en 1784, morte en 1856. Elle devint dame d’honneur de Marie-Louise, se retira de la cour lors de l’avènement de Louis XVIII et se consacra à l’éducation de ses enfants.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Lannes (1769-1809) duc de MontebelloMaréchal Lannes sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

février 20, 2008

MARECHAL KELLERMANN (1735-1820)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , à 10:30 par napoleonbonaparte

Maréchal François-Christophe Kellermann (1735-1820) duc de Valmy

Kellermann était un brave soldat, extrêmement actif, avait beaucoup de bonnes qualités, mais il était tout à fait privé des moyens nécessaires pour la direction en chef d’une armée. Il ne fit dans la conduite de cette guerre d’Italie que des fautes.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal KELLERMANN (François-Christophe), duc de Valmy, maréchal de France, né à Strasbourg en 1735, mort en 1820. Il s’enrôla en et fit la guerre de Sept ans. Envoyé en Pologne, en 1771, avec le petit corps chargé de seconder la confédération de Bar, il se distingua au combat de Cracovie et fut nommé, après son retour en France, lieutenant-colonel, colonel en 1784 et maréchal de camp en Lorsque la Révolution éclata, Kellermann adhéra avec chaleur aux idées nouvelles. Il reçut, en 1791, le commandement des troupes de l’Alsace, parvint à déjouer les intrigues de l’émigration sur cette frontière, empocha les Autrichiens d’envahir l’Alsace et la Lorraine, et fut nommé général en chef de l’armée du Centre le 23 août 1792. Ayant reçu l’ordre de rejoindre Dumouriez pour repousser les Prussiens de la Champagne, il opéra sa jonction le 19 septembre, et dut, dès le lendemain, livrer bataille aux alliés sur les hauteurs de Valmy. Agitant son chapeau au bout de son sabre, au cri de : Vive la nation ! il entraîna, dans un élan d’enthousiasme, les jeunes troupes républicaines, qui enfoncèrent ; les lignes ennemies et décidèrent la victoire. Cette victoire éclatante, dont le nom glorieux devait être ajouté plus tard à celui de Kellermann, produisit un énorme effet moral sur la nation et contraignit les étrangers, frappés de stupeur, à évacuer notre sol. Peu après, Kellermann reçut le commandement de l’armée de la Moselle. Accusé par Custine de ne l’avoir pas secondé dans ses opérations sur le Rhin, il n’eut pas de peine à se justifier devant la Convention (14 novembre). Il venait d’être nommé général en chef de l’armée des Alpes, lorsque, à la suite d’une nouvelle dénonciation de Custine il dut se rendre à Paris. Il donna les explications les plus satisfaisantes et reçut, en mai 1793, le commandement des armées des Alpes et d’Italie. Chargé, peu après, de réduire la ville de Lyon, insurgée contre la Convention, il montra une certaine répugnance à faire le siège de cette ville, laissa le commandement des troupes assiégeantes au général Dumuy et alla repousser les Piémontais, qui venaient de pénétrer en France par la vallée de Sallanches pour secourir les Lyonnais. Reprenant aussitôt l’offensive, il les battit à diverses reprises, les força à évacuer la Tarentaise et la Maurienne et apprit, sur ces entrefaites, que Lyon venait de capituler. L’attitude hésitante qu’il avait prise vis-à-vis des insurgés royalistes de Lyon avait vivement indisposé les commissaires de la Convention. Sur leur rapport, Kellermann fut destitué, arrêté le 18 octobre et détenu treize mois à la Conciergerie. Mis en liberté après le 9 thermidor, il reprit le commandement de ses deux armées et soutint, pendant toute la campagne de 1795, avec 47.000 soldats, les attaques multipliées de l’armée autrichienne, forte de 150.000 hommes. Obligé de se replier devant des forces si supérieures, il livra quarante combats dans lesquels il remporta presque toujours l’avantage et empêcha l’ennemi d’envahir la Provence. Bonaparte ayant été mis, en 1796, à la tête de l’armée d’Italie, Kellermann n’eut plus que la seule armée des Alpes sous ses ordres, et fut réduit à une nullité presque absolue pendant la campagne d’Italie. L’ambitieux Bonaparte était parvenu à le faire mettre à l’écart des opérations militaires, en écrivant au Directoire : « Réunir Kellermann et moi en Italie, c’est vouloir tout perdre. Le général Kellermann a plus d’expérience et fera mieux la guerre que moi ; mais tous deux ensemble, nous la ferons mal. Je ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le premier général de l’Europe. » Lorsque l’armée des Alpes fut réunie à celle de Bonaparte, Kellermann revint à Paris et devint inspecteur général de la cavalerie de l’armée d’Angleterre, puis de l’armée de Hollande. Après le coup d’Etat du 18 brumaire, Bonaparte le nomma membre du sénat, puis grand cordon de la Légion d’honneur (1802), maréchal de l’empire (1804), et enfin duc de Valmy. Pendant tout l’Empire, il ne remplit pas de commandement actif sur le champ de bataille. Il fut mis à la tête des armées de réserve du Rhin, d’Espagne et commanda les camps d’observation de l’Elbe et de la Meuse. Napoléon lui donna, non seulement la riche sénatorerie de Colmar, mais encore le domaine de Johannisberg, appartenant au prince de Mettermch. Séduit par ces dons, le vainqueur de Valmy, le chaud républicain de 1792 passa à l’état de plat adulateur du despote et demanda, en 1806, l’érection d’un monument en son honneur ; mais, en 1814, il s’empressa de voter la déchéance de Napoléon et de faire acte d’adhésion à Louis XVIII, qui le nomma commissaire extraordinaire dans la 3e division militaire, grand-croix de l’ordre de Saint-Louis et pair de France. Pendant les Cent-Jours, le duc de Valmy se tint à l’écart et reprit, après la seconde Restauration, sa place à la Chambre haute, où il vota avec les libéraux.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Kellerman (1735-1820) duc de ValmyMaréchal Kellermann sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

MARECHAL JOURDAN (1762-1833)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , à 9:24 par napoleonbonaparte

Le général Jean-Baptiste Jourdan vainqueur de la bataille de Fleurus (26 juin 1794)

Jourdan est un homme probe, actif et mesuré.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal JOURDAN (Jean-Baptiste), maréchal de France, né à Limoges en 1762, mort en 1833. Il fit la campagne de l’indépendance américaine comme simple soldat, entreprit, à la paix, le commerce de la mercerie dans sa ville natale, et partit aux frontières, en 1792, à la tête du 2e bataillon des volontaires de la Haute-Vienne. Il se distingua aux batailles de Jemmapes, de Neerwinden, de Famars, devint général de division en juillet 1793, fut renversé, par un boulet à Hondschoote, ou il commandait le centre, succéda à Houchard dans le commandement des armées du Nord et des Ardennes (22 septembre), battit le prince de Gobourg à Wattignies (16 octobre), et l’obligea ainsi à lever le blocus de Maubeuge. Mis à la retraite, pour avoir refusé de continuer l’offensive pendant l’hiver, on raconte qu’il alla modestement reprendre le commerce de la mercerie à Limoges, se contentant, pour toute protestation contre l’injustice de l’acte qui le frappait, de suspendre au fond de sa boutique son épée et son uniforme de général en chef. Dès le mois d’avril 1794, il était rappelé, et mis à la tête de l’armée de la Moselle, devenue peu après armée de Sambre-et-Meuse. Le 25 juin, Jourdan prit Charleroi, et, le lendemain, il remporta sur les coalisés la mémorable bataille de Fleurus, qui eut pour conséquence la reprise des places de Landrecies, du Quesnoy, de Valenciennes et de Condé, enfin la délivrance de toutes nos frontières du Nord. Poussant l’ennemi l’épée dans les reins, le général victorieux passe la Meuse, bat complètement Clerfayt à Aldenhoven (2 octobre), entre dans Cologne, Coblentz et Maëstricht (4 novembre). Après s’être emparé de l’importante place de Luxembourg, il franchit le Rhin le 7 septembre 1795, prit Dusseldorf, et s’avançait en Allemagne, lorsque la chute de Manheim, tombée au pouvoir de Clerfayt par la trahison de Pichegru, l’obligea à la retraite. Dans la campagne de 1796, il déploya de grands talents militaires, mais fut constamment malheureux. Elu membre du conseil des Cinq-Cents, l’année suivante, il proposa et fit adopter la conscription militaire (1798). Il prit ensuite le commandement de l’armée du Danube, composée de moins de 40.000 hommes, et opposée à celle de l’archiduc Charles, qui en comptait 70.000. Dans le commencement de la campagne, il se rendit maître de la Souabe, remporta, le 25 mars 1799, la sanglante victoire de Stockach, mais ne put garder le champ de bataille plus d’un jour, et dut encore rétrograder sur le Rhin, en face des masses autrichiennes ! Rentré au conseil des Cinq-Cents, il trouva la France partout menacée au dehors, et, au dedans, travaillée par une faction lîberticide. Il fit la motion de déclarer la Patrie en danger comme en 1792. Cette proposition fut ajournée (13 septembre 1799), et, quelque temps après, s’accomplissait le coup d’Etat du 18 brumaire. Jourdan se montra, dans cette circonstance, l’adversaire très décidé de Bonaparte. Aussi fut-il exclus du Corps législatif. Son hostilité n’avait pourtant rien, de systématique. Eu juillet 1800, il consentit à accepter le gouvernement du Piémont. L’Empereur le comprit dans la création des maréchaux en 1804; mais, lors de la distribution des titres, il ne voulut point lui conférer celui de duc de Feurus, et il répondit à Lannes, qui en faisait la demande pour son compagnon d’armes : « Il aurait un titre plus beau que le mien ; car, moi, je n’ai point gagné de bataille ayant sauvé la France. » Jourdan commanda quelque temps, l’armée d’Italie (1804-1805), devint, major, général du roi Joseph à Naples et en Espagne, vit ses conseils dédaignés pendant les désastreuses guerres de ce dernier pays, rentra en France en 1813, adhéra, en qualité de sénateur, a la déchéance de Napoléon, fut confirmé par Louis XVIII dans le commandement de la 15e division militaire qu’il occupait à la première Restauration, reçut le commandement de Besançon pendant les Cent-Jours, le titre de comte et le gouvernement de là 7e division militaire en 1816, un siège à la Chambre des pairs en 1819. La Révolution de Juillet 1830 le fit ministre des affaires étrangères ; mais, dès le 11 août, il échangeait son portefeuille contre la place de gouverneur des Invalides, qu’il a occupée jusqu’à sa mort : Napoléon, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, avoue l’avoir fort maltraité pendant son règne. « Du reste, ajoute-t-il, c’est un vrai patriote. » Jourdan a laissé sur sa carrière militaire : Mémoires pour servir à l’histoire de la campagne de 1796 ; Opérations de l’armée du Danube (1799). On a inauguré avec beaucoup de solennité, le 28 septembre 1830, à Limoges, une statue du maréchal Jourdan, par M. Elias Robert.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Jourdan (1762-1833)Maréchal Jourdan sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

février 18, 2008

MARECHAL DAVOUT (1770-1823)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 11:40 par napoleonbonaparte

Maréchal Louis-Nicolas Davout (1770-1823), duc d’Auerstaedt, prince d’Eckmühl

Ce maréchal a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté de caractère, première qualité d’un homme de guerre.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal DAVOUT (Louis-Nicolas), duc d’Auerstaedt, prince d’Eckmühl, général français, né à Annoux (Yonne) le 10 mai 1770, mort à Paris le 1er juin 1823. On commet généralement, en écrivant ce nom, une erreur orthographique qui semble remonter à la campagne d’Egypte. Un général de cavalerie, mort pendant cette expédition, s’appelait DAVOUST ; mais il n’avait avec le maréchal aucun lien de parenté. Issu d’une famille noble, mais pauvre, Davout entra, en 1785, à l’Ecole militaire de Paris (et non à Brienne, comme l’ont écrit la plupart des biographes, qiu le font, à tort, condisciple de Bonaparte), et en sortit, en 1788, avec le grade de sous-lieutenant au régiment de Champagne (cavalerie). Là, au lieu de mener la vie brillante et dissipée des officiers de son régiment, il consacrait à l’étude les loisirs que lui laissait le service. Aussi son oncle, major dans le même corps, disait-il de lui : « Mon neveu Davout ne fera jamais rien ; il ne sera jamais un militaire. Au lieu de travailler sa théorie, il s’occupe de Montaigne, de Rousseau et d’autres farceurs. » 179 éclate ; Davout, alors en garnison à Hesdin, embrasse avec ardeur les principes rénovateurs et a, l’occasion de professer ouvertement sa foi à la liberté. Le régiment dont il faisait partie offrait un banquet à un régiment de passage à Hesdin. Vers la fin du repas, un officier de noblesse se leva et porta ce toast : « Je propose une santé que nous avons tous dans le cœur, bien que, dans ces temps de liberté, on ne nous permette pas de la porter ; et je me flatte qu’il n’y a pas parmi nous de j… f….. qui en propose une autre : à la santé du roi ! » Davout, sur lequel tous les regards s’étaient portés, se leva à son tour et répliqua froidement : « C’est moi, messieurs, qui suis le j… f….. dont monsieur a voulu parler. A la santé de la nation ! » Davout quitta le régiment : une révolte avait éclaté parmi les soldats, et il avait été considéré comme le fauteur de cette rébellion ; il fut prouvé plus tard, par une enquête, que tout le monde avait eu tort dans cette affaire, excepté Davout ; mais il n’en avait pas moins été mis en disponibilité, et il revint dans l’Yonne organiser les bataillons de volontaires : le troisième bataillon l’élut lieutenant-colonel. Il servit dans l’armée du Nord, successivement sous les ordres de Lafayette, de Kilmaine, de Custine et de Dumouriez, qu’il poursuivit inutilement avec son bataillon lors de la trahison de ce général. Exclu de l’armée en 1793, à cause de son origine noble, il fut réintégré dans les cadres en 1794, et nommé général de brigade pendant le siège de Luxembourg. Il passa alors à l’armée du Rhin sous Pichegru, et fut fait prisonnier à Manheim. Mis en liberté sur parole, il se retira quelque temps dans sa famille, et, pendant son inaction forcée, étudia très sérieusement l’art militaire. Au bout de quelques mois il rejoignit l’armée du Rhin, commandée par Marceau, prit ensuite part à l’expédition d’Egypte où il se signala par son infatigable courage, et fut le seul général qui refusa de signer, après le départ de Bonaparte, la capitulation du Caire. Quand, malgré ses énergiques protestations, ses collègues eurent apposé leur nom au bas de ce honteux traité, il reprit aussitôt, avec Desaix, le chemin de la France. En 1800, il obtint, à l’armée d’Italie, le grade de général de division ; en il fut rappelé à Paris par Bonaparte, qui lui fit épouser la sœur du général Leclerc, et lui confia, avec la direction du camp de Bruges, le commandement du troisième corps de l’armée d’Angleterre. Nommé maréchal en 1804 Davout fit ses débuts comme administrateur et homme politique, dans la présidence des élections de l’Yonne. L’année suivante, il ouvrait la campagne du Rhin à la tête de son corps qui formait l’aile gauche de la grande armée, et enlevait aux Prussiens, en quelques jours, cent quatre-vingt-onze pièces de canon. Aussi reçut-il, en récompense de sa merveilleuse activité, le grand cordon de la Légion d’honneur et le titre de général des grenadiers à pied de la garde. Après la paix de Presbourg, il alla présider les élections de la Côte-d’Or ; puis il prit part à la campagne de 1806 contre la Prusse et gagna la sanglante bataille d’Auerstaedt. Profitant de la proximité de la Pologne, il encourage, parmi les libéraux de cette nation, un mouvement indépendant que fait avorter un soulèvement de la Prusse ; contraint alors d’abandonner le peuple qu’il espérait ressusciter, il court se couvrir de gloire à Eylau, à Friedland et à Tilsitt. De juillet 1807 à la fin de 1808, il fut investi du gouvernement de la ville et du duché de Varsovie. C’est alors que des jaloux l’accusèrent d’aspirer à reconstituer à son profit la royauté polonaise. Mécontent de l’élevation de Bernadotte, blessé de la tentative faite, sans autorisation, par Soult, pour se faire adjuger la couronne de Portugal, Napoléon crut aussi à l’ambition de Davout et lui témoigna une injuste défiance. Il ne devait pourtant pas oublier que, dans toute sa correspondance, Davout n’avait cessé de lui présenter le prince Poniatowski comme le seul candidat possible au trône de Pologne, et il eût dû garder toujours présentes à l’esprit les fières paroles de la maréchale Davout qu’il interrogeait sur les velléités royales de son mari : « Hé bien ! maréchale, est-ce que vous n’avez point désiré être reine de Pologne ? » Mme Davout répondit : « Je ne désire que ce que désire le maréchal ; et il tient trop à rester Français pour être roi de quelque pays que ce soit. ». Froissé par ces injustes soupçons, Davout remit au roi de Saxe le gouvernement de Varsovie et vint reprendre son service dans la guerre déclarée à l’Autriche. A Eckmühl, il lutte seul pendant trois jours, avec deux divisions, contre l’armée autrichienne entière qu’il force à la retraite. La paix signée à Vienne en octobre 1809, Davout est chargé de la garde de Hambourg et du blocus des côtes du Nord ; en outre, Napoléon lui donne cette écrasante mission, la réorganisation de la grande armée pour la campagne de Russie. Non-seulement Davout doit dresser six cent mille soldats ; il lui faut encore rassembler le matériel, l’équipement et les transports nécessaires pour cette masse de combattants. En 1812 s’ouvre cette désastreuse expédition : le maréchal, qui en avait prévu l’échec et les suites fatales, ne put que conjurer par sa valeur, sa fermeté, son dévouement, les malheurs qui fondirent sur nos soldats. Dans la retraite, on le vit se multiplier, payer à toute minute de sa personne. Et pourtant il se vit enlever son commandement, qui fut transféré à Ney. Il alla alors s’enfermer dans Hambourg qu’il défendit contre les Russes, et qu’il ne leur remit qu’en sur un ordre authentique et exprès de Louis XVIII. De retour en France, il fut très mal accueilli par le roi, qui lui signifia l’ordre de se retirer immédiatement dans sa terre de Savigny ; les pamphlets royalistes déchirèrent alors à l’envie le défenseur de Hambourg. Le maréchal laissait, impassible, se produire toutes ces infamies ; toutefois, sur les supplications de sa famille, il publia un mémoire justificatif très digne, et surtout très concluant, qui fit taire la calomnie. Aux Cent-Jours, Napoléon chargea Davout de lui organiser une armée et de préparer la défense nationale. Davout émit à ce moment des conseils dont la franchise déplut au souverain. Le prince d’Eckmühl croyait toujours à la vitalité de la nation, mais il n’avait plus confiance dans l’Empire ; il parla à cœur ouvert ; aussi, malgré ses instances réitérées, Davout ne put-il obtenir le commandement de l’aile droite. L’impérieux Bonaparte lui préféra Grouchy. On sait ce qu’il advint de cette préférence. Waterloo brisa l’ambition du maître. Davout essaya de remonter l’esprit de Napoléon. Rien, suivant lui, n’était désespéré ; on pouvait tout attendre en s’adressant au cœur de la France. Mais l’Empereur était démoralisé, et il entendait l’exécration publique monter peu à peu autour de son nom. Le maréchal exposa nettement la situation, donna son avis, et pour soustraire Napoléon aux mille influences contradictoires qui faisaient, à chaque instant, dévier sa résolution, il l’engagea à s’enfermer à la Malmaison. C’est cet épisode de la vie de Davout que les malveillants et les envieux ont tourné contre lui pour incriminer sa mémoire. On l’a accusé d’avoir manqué de respect à une majesté tombée. Une seule circonstance a suffi pour anéantir cette imputation et pour donner un éclatant démenti au récit apocryphe de Fleury de Chaboulon qui, seul de tous les historiens ou écrivains de mémoires, a raconté la mensongère altercation reprochée à Davout. A la bibliothèque de Sens se trouve un exemplaire des Mémoires de Fleury de Chaboulon annoté de la main même de Napoléon, à Sainte-Hélène, et donné à la ville de Sens par Saint-Denis, ancien valet de chambre de l’Empereur. Nous reproduisons trois notes extraites de cet ouvrage. « On doit regarder comme d’invention pure les discours et les propos que l’on prête à l’empereur Napoléon. L’auteur le fait parler et penser selon ses propres opinions et selon les dires des gens du premier salon de service. L’auteur se reprochera toute sa vie cet ouvrage, où il compromet tant de pères de famille et calomnie tant de grands et illustres citoyens. » Enfin, en marge du récit des prétendues invectives adressées par Davout à l’empereur, celui-ci a écrit ces mots significatifs : « Quelle injustice que ce portrait ! » Après le départ de Napoléon pour la Malmaison, commencèrent les indécisions, les négociations, les entrevues. Davout était toujours attaché à l’Empereur, tout en considérant l’Empire comme fini. L’ennemi cernait Paris : le prince d’Eckmühl proposa la résistance, si le gouvernement provisoire autorisait la lutte. Carnot démontra l’impossibilité du succès et Davout dut s’incliner devant l’opinion générale. Mais les insolences des alliés croissant en raison de l’accumulation de leurs troupes, le maréchal voulut leur prouver que la France n’était pas encore écrasée. Il sort avec une poignée d’hommes et va exterminer, entre Verrières et Versailles, plusieurs régiments prussiens ; puis il attend le signal de la bataille. On lui envoie l’ordre de traiter. Il examine alors froidement la position : la lutte longue et périlleuse, la cause impériale perdue, les Bourbons acclamés, la trahison au dedans et au dehors. Il voit la France pillée, Paris bombardé, trente millions d’hommes en péril pour conserver une couronne. Il impose silence à ses sympathies, à ses instincts guerriers, à ses sentiments patriotiques, et il signe la convention de Saint-Cloud du 3 juillet. Alors, comme il était le plus en vue, comme de lui avait dépendu en quelque sorte le salut de l’Empire, tous les lâches qui avaient trahi rejetèrent sur lui leur infamie, l’accusèrent d’avoir reculé et de leur avoir donné l’exemple de la désertion. Davout se démit aussitôt du portefeuille de la guerre et se retira, avec les débris de notre armée, derrière la Loire, emportant avec lui les trésors du musée d’artillerie, les dessins topographiques et les plans en relief des places fortes. Les souverains alliés exigèrent la remise de ces collections : Davout refusa et les garda. Le 6 juillet, il négocia le ralliement de l’armée de la Loire au gouvernement des Bourbons, en sauvegardant les intérêts de ses compagnons d’armes, dont il se sépara le cœur brisé. Puis il vint à Paris, se vouer corps et âme à la défense de Ney et protester de toutes ses forces contre sa mise en accusation. Une ordonnance royale lui supprima son titre de maréchal avec tous ses traitements et l’exila à Louviers. Toutefois, en 1817, il fut réintégré dans ses titres, et, en 1819, il accepta une place a la Chambre des pairs, où il prêta au libéralisme l’appui de son nom et de sa haute raison. Cependant la santé du maréchal, qui avait bravé victorieusement tant de périls, tant d’assauts physiques et moraux, reçut tout à coup une grave atteinte. La mort de sa fille lui porta un coup dont il ne se releva point. Le croirait-on ? Les défiances de la Restauration ne cessèrent pas devant ce cercueil. Les invalides ayant exprimé le vœu d’assister au service funèbre, le gouverneur de l’hôtel reçut l’ordre de les consigner et de tenir les portes fermées pendant toute la durée de la cérémonie. Quelques-uns de ces vieux soldats ayant réussi à braver la consigne et à s’échapper par-dessus les murs pour escorter leur ancien chef à sa dernière demeure, le gouvernement résolut de les punir et de les chasser de leur refuge. Il fallut que la maréchale Davout fît trêve à sa douleur, et allât, le lendemain de l’enterrement, solliciter elle-même le pardon des insoumis ! On eut, au moins, la pudeur de ne pas lui refuser la grâce qu’elle demandait.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Davout (1770-1823), duc d’Auerstaedt, prince d’Eckmühl – Maréchal Davout sur Wikipedia – Souvenir Davout

http://www.lerubicon.com

MARECHAL BRUNE (1763-1815)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , à 9:18 par napoleonbonaparte

Maréchal Guillaume-Marie-Anne Brune (1763-1815), alors Capitaine-Adjoint aux adjudants généraux en 1792

Il s’est perdu dans mon esprit à cause de sa conduite avec le roi de Suède dans les affaires de Stralsund. Un maréchal de France valait un roi de Suède ! Je rends justice au maréchal Brune, il a bien fait en Hollande ; la bataille d’Alkemaar a sauvé la République d’un grand péril.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal BRUNE (Guillaume-Marie-Anne), maréchal de France, né à Brive-la-Gaillarde (Corrèze) en 1763, fils d’un avocat au présidial de cette ville. Etudiant en droit, puis journaliste, il accueillit avec enthousiasme la Révolution, fut, avec Danton, un des principaux fondateurs du club des Cordeliers, remplit une mission en Belgique, entra ensuite dans les armées, contribua à chasser les étrangers de notre territoire, fut employé dans l’intérieur et passa à l’armée d’Italie avec le grade de général de brigade. Son nom se rattache dès lors à l’histoire de la lutte formidable de la France contre l’Europe coalisée. A. Arcole, à Rivoli, pendant tout le cours de cette campagne glorieuse, il donna des preuves, multipliées de sa supériorité militaire et de sa vaillance héroïque. Après le traité de Campo-Formio, il commanda en Suisse, en Italie, puis en Hollande, où il écrasa les Anglo-Russes à Bergen et imposa au duc d’York une capitulation humiliante. En 1800, il pacifia la Vendée, soulevée de nouveau ; remplaça Masséna à la tête de l’armée d’Italie, et remporta sur les insurgés et les Autrichiens des succès qui préparèrent la conclusion de la paix. Nommé, en 1803, ambassadeur à Constantinople, puis maréchal, grand-croix, gouverneur des villes hanséatiques, il fut, en 1807, appelé à commander l’un des corps d’armée qui opéraient contre la Prusse. Il étendit ses lignes jusqu’à la Baltique, prit Stralsund, l’île de Rugen, et compléta par la soumission de la Poméranie suédoise les conquêtes de la grande armée. Un armistice ayant été demandé par le roi de Suède Gustave-Adolphe, le maréchal eut avec ce prince une conférence, dans laquelle il dut repousser des propositions peu convenables, et quoiqu’il les eût réellement repoussées, comme il le devait, Napoléon se montra fort mécontent lorsqu’il eut connaissance de tout ce qui s’était passé ; il fut surtout blessé de ce que le maréchal avait permis que, dans une convention signée avec le roi de Suède, on se fût servi des mots armée française, au lieu de armée de Sa Majesté impériale et royale. A ce sujet de mécontentement se joignit peut-être une certaine prévention fâcheuse contre Brune, qui passait, dit-on, pour avoir prêté des mains trop complaisantes aux concussions de Bourrienne ; nous ne savons si cette accusation, que quelques historiens font peser sur sa mémoire, était fondée ; mais, ce qu’il y a de certain, c’est qu’à partir de ce moment Brune perdit la faveur du maître, qui lui retira son commandement. Il reçut l’ordre d’aller présider le collège électoral du département de l’Escaut, et, après avoir rempli cette mission insignifiante, il vécut dans la retraite jusqu’en 1814. Après la première abdication de Napoléon, le maréchal, qui s’était réfugié dans sa terre de Saint-Just, envoya son adhésion au nouvel ordre de choses et Louis XVIII le gratifia de la croix de Saint-Louis. Mais pendant les Cent-Jours, Brune se rapprocha de Napoléon, qui lui confia le commandement du camp d’observation du Var. On a dit que, dans l’exercice de ce commandement, le maréchal montra une grande vigueur pour comprimer les ardeurs royalistes des populations méridionales, et que les mesures rigoureuses qu’il dut prendre lui attirèrent des haines profondes dont nous allons voir bientôt les tristes effets. A la seconde Restauration, il n’essaya point de résister ; il résilia son commandement et se mit en route pour Paris. En arrivant à Aix, il apprit qu’une troupe de furieux l’attendaient pour l’égorger, et il ne put échapper à ce premier danger que par la protection des soldats autrichiens qui occupaient la ville. Il voulut ensuite se rendre à Avignon, et quoique le maître de poste d’Aix fit tous ses efforts pour l’en détourner, il se dirigea vers cette ville, où il n’entra toutefois qu’après avoir pris un déguisement. Mais il n’en fut pas moins reconnu ; sa voiture fut assaillie par une bande d’assassins royalistes, et il se vit obligé de se réfugier dans une auberge. La foule, qui s’acharnait après sa proie, s’arrêta devant la porte en poussant des cris furieux, et se vit bientôt renforcée par de nouveaux arrivants attirés par la curiosité ou par les mêmes passions politiques. On accusait le maréchal d’avoir causé la mort de Mme de Lamballe ; on voulait sa tête pour venger cette victime. Le préfet et le maire d’Avignon firent tout ce qui était en leur pouvoir pour dissiper l’attroupement ; mais les assassins trouvèrent le moyen, en passant par les jardins et par les toits des maisons voisines, de pénétrer dans la chambre du maréchal. Ici, nous empruntons quelques détails à une brochure intitulée les événements d’Avignon (Paris, 1818) : Un jeune homme reproche à Brune le crime dont la clameur publique l’accusait, Brune le désavoue avec indignation, affirme hautement qu’il n’a jamais donné la mort que sur le champ de bataille et au péril de sa vie, dont il est prêt à faire le sacrifice ; il réclame du papier pour écrire ses dernières volontés, et ses armes pour mettre fin à ses jours. On lui refuse cette triste satisfaction, et deux coups de pistolet sont tirés sur lui à bout portant ; il tombe au second. On lui passe une corde au cou et on le traîne jusqu’au Rhône, où on le précipite avec trois invalides qu’on venait de rencontrer, après avoir tiré sur lui une cinquantaine de coups de fusil. Pendant ce temps, le maire faisait sauver ses deux aides de camp, déguisés en domestiques. Une troupe de femmes, et même de dames appartenant à des classes plus relevées, vinrent danser la farandole sur la place encore teinte de sang. Ainsi l’on avait vu, vingt-quatre ans auparavant, les femmes de Duprat, de Tournai, la mère des Mainvielle, etc., se réjouir des massacres de la Glacière. Un chirurgien, nommé Allard, appelé pour constater que Brune s’était suicidé, refusa d’attester ce mensonge, ayant vu plusieurs coups de feu sur les reins du cadavre. Un autre fut moins courageux, moins délicat. La fureur populaire, loin de se trouver satisfaite par la mort de sa victime, voulut en consacrer le souvenir par une inscription qui fut gravée sur le pont même d’où le cadavre avait été jeté dans le Rhône, et qui était ainsi conçue : C’est ici le cimetière du maréchal Brune, 2 août 1815. Ce ne fut que longtemps après ce jour néfaste que l’autorité fit effacer cette inscription, qui faisait rougir tous les habitants honnêtes d’Avignon. Ce crime horrible resta impuni ; de hautes protections couvrirent les assassins, parmi lesquels la rumeur publique plaçait l’infâme Trestaillon, et il fallut à l’infortunée veuve du maréchal près de six années de sollicitations et de démarches pour obtenir l’autorisation d’intenter des poursuites. La cour de Riom fut saisie de l’affaire ; M. Dupin plaida la cause avec toute l’énergie d’un talent qui semblait alors vouloir se consacrer uniquement à la défense de nos libertés. Mais la cour ne put ou ne voulut pas mettre la main sur les vrais coupables, quoiqu’ils fussent bien connus de tous les Avignonnais ; on jugea et on condamna, pour la forme et par défaut, un portefaix nommé Guindon, qui ne fut jamais retrouvé, parce que, selon toute apparence, on ne se donna pas même la peine de le chercher. L’arrêt portait que la maréchale serait tenue d’avancer les frais et dépens de la procédure, sauf son recours contre le condamné, recours dérisoire, puisque le condamné était pauvre. Outre la brochure a laquelle nous avons emprunté une citation, on peut consulter le Procès des assassins du maréchal Brune, publié à Riom en 1821. En 1841, une statue a été érigée au maréchal Brune, à Brive-la-Gaillarde, aux frais de la ville même, qui voulut ainsi honorer la mémoire d’un de ses enfants les plus illustres.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Brune (1763-1815)Maréchal Brune sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

février 17, 2008

MARECHAL BESSIERES (1768-1813)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , à 11:51 par napoleonbonaparte

Maréchal Jean-Baptiste Bessières (1768-1813), duc d’Istrie

Le duc d’Istrie est mort de la plus belle mort, sans souffrir. Il laisse une réputation sans tache : c’est le plus bel héritage qu’il ait pu laisser à ses enfants.

Les hommes de 1815 n’étaient pas les mêmes que ceux de 1792. Les généraux craignaient tout… J’aurais eu besoin d’un commandant de la garde ; si j’avais eu Bessières à Waterloo, ma garde aurait décidé de la victoire. Il était d’une bravoure froide, calme au milieu du feu ; il avait de très bons yeux, il était fort habitué aux manoeuvres de cavalerie. Plein de vigueur mais prudent et circonspect. On le verra dans toutes les grandes batailles rendre les plus grands services. Il avait en moins ce que Murat avait en trop.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal BESSIÈRES (Jean-Baptiste), duc d’Istrie, maréchal de l’empire, colonel général de la garde impériale, grand-aigle de la Légion d’honneur, l’un des plus habiles lieutenants de Napoléon, né à Prayssac (Lot) en 1768, mort en 1813. Il servit d’abord dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, et passa en 1792 dans l’armée des Pyrénées, où il s’éleva rapidement au grade de capitaine. Envoyé ensuite à l’armée d’Italie, pour servir sous Bonaparte, il se fit remarquer par des actions d’éclat qui lui valurent le commandement des Guides, destinés à devenir le noyau de la garde impériale. En Egypte, il déploya les mêmes talents et la même intrépidité, et prit une part glorieuse au siège de Saint-Jean d’Acre ainsi qu’à la bataille d’Aboukir. A Marengo, il décida la retraite des Autrichiens par une admirable charge de cavalerie. A Austerlitz, à léna, à Friedland, à Eylau, partout son intelligence et sa valeur brillante justifièrent la confiance de l’empereur. En Espagne, il gagna les batailles de Médina del Rio-Secco, de Burgos et de Somo-Sierra, puis passa à la grande armée d’Allemagne où il reçut le commandement de la cavalerie de la garde. Il se signala de nouveau à Essling et a Wagram ; commanda, en remplacement de Bernadotte, l’armée chargée de soumettre Flessingue, fut mis à la tète de la garde et d’un corps de cavalerie, lors de l’expédition de Russie, et se fit remarquer par son âme intrépide et son dévouement pendant la désastreuse retraite qui suivit cette campagne. Appelé, en 1813, au commandement en chef de toute la cavalerie de l’armée, il fut tué d’un coup de canon, comme Turenne, lorsqu’il allait reconnaître la position de l’ennemi, la veille de la bataille de Lutzen (1er mai 1813). Bessières était un homme de guerres de premier ordre, et, ce qui est rare à toutes les époques, d’une probité et d’un désintéressement a toute épreuve. Il avait été nommé maréchal de France en 1804 et créé duc d’Istrie en 1809. On lui a élevé une statue à Prayssac en 1845.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Jean-Baptiste Bessières (1768-1813) duc d’IstrieMaréchal Bessières sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

MARECHAL BERTHIER (1753-1815)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 11:19 par napoleonbonaparte

Maréchal Alexandre Berthier (1753-1815)

En vérité je ne puis comprendre comment il a pu s’établir entre Berthier et moi une relation qui ait quelque apparence d’amitié. Je ne m’amuse guère aux sentiments inutiles, et Berthier était si médiocre que je ne sais pourquoi je m’amusais à l’aimer. Et cependant, au fond, quand rien ne m’en détourne, je crois que je ne suis pas tout à fait sans quelque penchant pour lui.

Si j’avais eu Berthier, je n’aurais pas eu ce malheur. [Waterloo]

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal BERTHIER (Alexandre), maréchal de l’Empire, prince de Neufchâtel et de Wagram, né à Versailles en 1753, mort en 1815, entra à dix-sept ans dans le corps royal d’état-major, et fit ensuite la guerre d’Amérique avec La Fayette et Rochambeau. En 1789, il fut nommé major général de la garde nationale de Versailles, poste dans lequel il donna de nombreuses preuves de dévouement à la famille de Louis XVI. Il devint ensuite chef d’état-major du général Luckner, fit avec distinction les campagnes de la Vendée, et passa en Italie, en 1796, comme chef d’état-major de l’armée. Il s’attacha alors au général Bonaparte, le suivit en Egypte, le seconda au brumaire, fut nommé ministre de la guerre, puis général en chef de l’armée d’Italie, organisa le gouvernement du Piémont et conclut la paix avec l’Espagne. Dès lors, son histoire se lie intimement à celle de Napoléon, qu’il suivit dans toutes ses campagnes, en qualité de chef d’état-major général de l’armée, et qui le combla de bienfaits. Berthier fut nommé successivement maréchal de l’Empire, grand veneur, prince souverain de Neufchâtel, prince de Wagram, duc de Valengin, et épousa la nièce du roi de Bavière. Il était l’ami et le confident de Napoléon. Il n’en fut pas moins l’un des premiers à reconnaître Louis XVIII, qui le nomma pair de France et capitaine d’une compagnie de ses gardes du corps. Le retour de l’île d’Elbe le jeta dans la plus cruelle incertitude. Napoléon, qui ne pouvait croire à son ingratitude, lui avait écrit pour lui faire part de son projet : Berthier ne lui répondit point ; il voulut rester neutre et se retira a Bamberg, où il se tua peu de temps après, en se précipitant d’une fenêtre dans un accès de fièvre chaude. Suivant une autre version, six hommes masqués auraient pénétré auprès de lui, et l’auraient précipité dans la rue, où il fut relevé expirant. Des enthousiastes virent dans cette mort tragique le doigt de Dieu ; d’autres ont pensé que la main des hommes n’avait pas été étrangère au miracle. Cet événement mystérieux est resté un problème historique, qui jamais peut-être ne sera nettement résolu, attendu le nombre de versions contradictoires et les noms des personnages qu’on a soupçonnés, probablement sans aucun fondement. Berthier fut extrêmement utile à Napoléon, dont il saisissait rapidement la pensée, et dont il reproduisait les plans avec une admirable précision, Mais ses talents, son mérite étaient spéciaux et techniques ; dans les occasions où il fut chargé du commandement d’une armée, il resta toujours au-dessous de sa mission. Il a publié des Relations de batailles et de campagnes, et a laissé des Mémoires. – Napoléon-Louis-Joseph-Alexandre BERTHIER, son fils, prince de Wagram, né à Paris en 1810, hérita de la pairie a la mort de son père, fut du petit nombre de ceux qui refusèrent de prendre part aux débats du procès fait au prince Louis-Napoléon (futur Napoléon III), et a été nommé sénateur en 1852. Il a épousé la fille du comte Clary, cousine germaine de la reine douairière de Suède.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Alexandre Bethier (1753-1815) prince de Wagram et de NeuchâtelMaréchal Berthier sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

MARECHAL BERNADOTTE (1763-1844)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 9:49 par napoleonbonaparte

Maréchal Jean-Baptiste Bernadotte (1763-1844)

Il a manqué de me faire perdre la bataile d’Iéna ; il s’est médiocrement conduit à Wagram, il ne s’est pas trouvé à Eylau lorsqu’il aurait pu y être, et n’a pas fait à Austerlitz ce qu’il aurait pu faire.

Il était suédois en quelque sorte et n’a jamais promis que ce qu’il avait l’intention de tenir. Je puis l’accuser d’ingratitude, non de trahison.

Bernadotte est l’une de mes erreurs.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal BERNADOTTE (Jean-Baptiste Jules), général français, puis roi de Suède, né à Pau le 26 janvier 1763, mort à Stockholm en 1844. Il était fils d’un avocat, s’engagea à dix-sept ans dans le régiment de Royal-Marine, et n’était encore que sergent en 1789. Mais les événements lui donnèrent bientôt l’occasion de déployer ses talents. Colonel en 1792, il fut nommé général de brigade l’année suivante, sur la recommandation de Kléber, contribua à la glorieuse victoire de Fleurus (1794), où il commandait une division de l’armée de Sambre-et-Meuse, assista au passage du Rhin, près de Neuwied, s’empara d’Altorf, soutint la retraite de Gourdau, mais essuya une défaite en combattant contre l’archiduc Charles. En 1797, il passa à l’armée d’Italie, et, malgré quelques dissentiments de caractère et d’opinion avec Bonaparte, dont il avait pénétré les vues ambitieuses, il le seconda vaillamment au passage du Tagliamento, à Palmanova, à Gradisca s’empara de Trieste, fut chargé de porter au Directoire les drapeaux enlevés à l’ennemi, se prononça énergiquement pour le coup d’Etat du 18 fructidor, reçut l’ambassade de Vienne après le traité de Campo-Formio, et provoqua dans cette ville un mouvement populaire en arborant le drapeau tricolore à la porte de son hôtel. De retour à Paris, il se lia avec Joseph Bonaparte, dont il épousa la belle-sœur, Julie Clary, fille d’un négociant de Marseille, reçut en 1799 le commandement de l’armée d’observation du Bas-Rhin, bombarda Philipsbourg, prit Manheim, fit chasser de Francfort les agents de l’Autriche, et fut appelé au ministère de la guerre après l’épuration du Directoire (30 prairial). Dans ce département, il rendit des services réel , réorganisa la défense militaire, réprima les spoliations et introduisit d’importantes améliorations dans toutes les parties du service. Renversé par les intrigues de Sieyès, qui le trouvait trop démocrate, il vécut quelque temps dans la retraite, désapprouva formellement l’acte du 18 brumaire, et fut nommé par le gouvernement consulaire général en chef de l’armée d’Ouest, battit en plusieurs rencontres les royalistes et empêcha le débarquement des Anglais à Quiberon (1800). Disgracié un moment, il reçut cependant de nouveaux commandements et la dignité de maréchal de France en 1804. Plus tard, cet ancien général jacobin fut créé prince de Ponte-Gorvo ; mais le dissentiment ne continua pas moins d’exister au fond de ses relations avec le maître qui s’était imposé à la France. Sous l’Empire, son rôle militaire ne fut pas moins brillant que pendant les guerres de la Révolution. En 1805, il agit en Allemagne, occupa Wurtzbourg, rétablit dans Munich l’électeur de Bavière, allié de Napoléon, contribua à la mémorable victoire d’Austerlitz, fut vainqueur à Saafeld ; pendant la guerre contre la Prusse, emporta Hall, vainquit, avec Soult et Murat, le prince de Wurtemberg sous les murs de Lübeck, pénétra en Pologne après la capitulation de Magdebourg, battit les Russes près de Thorn, remporta une nouvelle victoire à Braumberg, commanda en 1808 dans la Fionie, le Jutland et les villes hanséatiques, et laissa dans ces contrées un honorable souvenir de son administration. En 1810, les états de Suède, sentant pour leur pays le besoin d’un guerrier et d’un administrateur, le proclamèrent prince royal de Suède et héritier présomptif de la couronne. Il partit sans vouloir asservir sa politique future aux plans de Napoléon, fut accueilli comme un fils par Charles XIII, qu’il entoura jusqu’à ses derniers jours de déférence et de soins affectueux. Dès ce moment il régna de fait, et la Suède n’eut qu’à s’applaudir de son choix. Mais les intérêts de sa patrie adoptive, les devoirs nouveaux que lui imposait sa position, les exigences despotiques de Napoléon, l’envahissement de la Poméranie et de l’île de Rugen par les troupes françaises, l’entraînèrent dans la coalition de 1812. Il essaya cependant de jouer le rôle de médiateur, et il écrivit à l’Empereur des lettres fort sensées pour l’engager à ne point s’opposer à la paix du continent. L’injustiflable agression du monarque français, ses menaces, ses injonctions insultantes, l’inintelligente hauteur avec laquelle il traita une nation qui eût pu lui être d’un secours inappréciable pour son expédition de Russie, portèrent leurs fruits. Le prince royal (Bernadotte) remporta sur Ney et Oudinot les victoires de Grossbeeren et de Dennewitz (1813), décida du succès de la bataille de Leipzig, mais ne prit aucune part à l’invasion de la France, pour laquelle il s’était fait promettre des souverains la conservation de ses limites naturelles. On a prétendu qu’alors il nourrissait l’espérance secrète d’être choisi pour remplacer Napoléon sur le trône. Malgré sa réserve prudente pendant la campagne de France, il fut mal accueilli à Paris ; lorsqu’il parut en 1814. A la mort de Charles XIII (1818), il fut proclamé roi de Suède et de Norvège, et prit le nom de Charles-Jean IV. Malgré la prédiction de Napoléon, il a conservé paisiblement le trône pendant vingt-cinq ans, jusqu’à la fin de sa vie, et put le transmettre à son fils Oscar. Son règne fut une ère de prospérité pour les Suédois , qui lui témoignèrent toujours un vif attachement. Il a relevé le pays qui l’avait adopté d’une décadence qui semblait irrémédiable. Commerce, agriculture, industrie, finances, marine, travaux publics, tout s’est ranimé par ses soins intelligents et son activité. On a publié en 1819 (Paris) sa Correspondance avec Napoléon, ainsi qu’un Recueil fr lettres, proclamations et discours (Stockholm, 1825).

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maréchal Bernadotte (1763-1844) prince de PontecorvoMaréchal Bernadotte sur Wikipedia

http://www.lerubicon.com

MARECHAL AUGEREAU (1757-1816)

Posted in BIOGRAPHIES DES MARECHAUX D'EMPIRE, Maréchaux, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 7:15 par napoleonbonaparte

Le général Augerau lors de la bataille du pont d’Arcole le 15 novembre 1796

Il a vieilli vingt ans sous mes ordres, il n’a plus la même ardeur ; d’ailleurs il a eu des moyens militaires, mais jamais de génie ni d’éducation… Le vainqueur de Castiglione eût pu laisser un nom cher à la France ; mais elle réprouvera la mémoire du défectionnaire de Lyon, dont la trahison a fait tant de mal à la patrie.

(Napoléon Bonaparte)

Maréchal AUGEREAU (Pierre-François-Charles), duc de Castiglione, maréchal et pair, de France, fils d’un domestique et d’une fruitière du faubourg Saint-Marceau, à Paris, où il naquit en 1757. Il servit comme carabinier dans les troupes napolitaines jusqu’en 1787, et exerça ensuite à Naples la profession de maître d’escrime. Rentré en France en 1792, il s’engagea dans les armées de la République, et y parvint, en deux ou trois ans, au poste de général de division. De l’armée des Pyrénées il passa à celle d’Italie, où son intrépidité et ses talents militaires le placèrent au premier rang des généraux de cette époque. Après avoir forcé le pont de Lodi, défendu par une formidable artillerie, il s’empare de Castiglione et de Bologne, et termine cette campagne célèbre par la fameuse journée d’Arcole, où il partage avec Bonaparte l’honneur de la victoire. L’armée française paraissait hésiter devant l’artillerie des Autrichiens ; Augereau saisit un drapeau, s’élance sur le pont balayé par la mitraille, et vole au pas de charge en entraînant ses soldats sur l’ennemi, qui est culbuté malgré une résistance opiniâtre. Choisi par le général en chef, après le traité de Campo-Formio, pour porter à Paris les drapeaux enlevés aux Autrichiens, le Directoire lui fit don de celui dont il avait fait un si noble usage. Peu de temps après, il exécuta, de concert avec le gouvernement, le coup d’Etat du 18 fructidor, et arrêta de sa main Ramel et Pichegru. Toutefois, il fut cruellement déçu dans son espoir d’être porté au Directoire, et il en ressentit une vive irritation. Envoyé à l’armée du Rhin-et-Moselle, pour remplacer le général Hoche, qui venait de mourir, puis à Perpignan en qualité de commandant de la dixième division militaire, il considéra, peut-être avec raison, ces missions comme une sorte d’exil, et se fit nommer membre du conseil des Cinq-Cents par le département de la Haute-Garonne. Il arriva à Paris presque en même temps que Bonaparte, auquel il parut d’abord opposé, mais dont il se rapprocha après son triomphe au 18 brumaire, et qui lui donna le commandement de l’armée de Hollande. Dévoué au nouveau pouvoir, dévoué surtout à sa propre fortune, Augereau, lors de la proclamation de l’Empire, fut créé maréchal, grand-aigle de la Légion d’honneur et duc de Castiglione. Il prit la part la plus glorieuse à la bataille d’Iéna et à celle d’Eylau ; passa eu Espagne en 1809, où il éprouva quelques revers ; reçut un commandement dans la campagne de Russie, et fit des prodiges de valeur a la bataille de Leipzig. Toutefois, à l’arrivée de Louis XVIII, il se hâta de faire sa soumission au nouveau souverain, et en reçut le titre de pair avec le commandement de la quinzième division militaire. Pendant les Cent-Jours, il fit de vains efforts pour rentrer en faveur auprès de Napoléon, qui l’avait flétri comme traître dans sa première proclamation, à son retour de l’île d’Elbe. Les Bourbons revinrent, mais refusèrent ses services, et il se retira alors dans sa terre de la Houssaye où il mourut, en 1816, d’une hydropisie de poitrine. Soldat de fortune, Augereau avait de grands talents, une intrépidité irrésistible, de la décision, et des inspirations qui n’étaient qu’à lui ; mais il se décourageait facilement, même au mïlieu de la victoire. Son caractère, d’ailleurs, ne fut pas toujours honorable. Outre sa versatilité, l’histoire lui reproche encore ses dilapidations ; toute l’armée connaissait les fourgons d’Augereau. Napoléon, à Sainte-Hélène, a porté sur Augereau le jugement suivant : « Augereau, tout au rebours de Masséna, était fatigué et comme découragé par la victoire même ; il en avait toujours assez. Sa taille, ses manières, ses paroles, lui donnaient l’air d’un bravache, ce qu’il était loin d’être quand il se trouva gorgé d’honneurs et de richesses, lesquelles d’ailleurs il s’adjugeait de toutes mains et de toutes les manières… Il était incapable de se conduire ; il n’avait point d’instruction ; peu d’étendue dans l’esprit, peu d’éducation ; mais il maintenait l’ordre et la discipline parmi ses soldats, et en était aimé. Il divisait bien ses colonnes, plaçait bien ses réserves, se battait avec intrépidité ; mais tout cela ne durait qu’un jour : vainqueur ou vaincu, il était le plus souvent découragé le soir, soit que cela tînt à la nature de son caractère, ou au peu de calcul et de pénétration de son. esprit. » Augereau avait un frère, officier de mérite, qui devint baron, lieutenant général, et chevalier de Saint-Louis à la Restauration.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – CONSUL A VIE

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 6:48 par napoleonbonaparte

Napoléon Bonaparte (1769-1821), Premier Consul à vie

Il n’est pas besoin d’avoir cent hommes pour discuter les lois faites par trente : ils bavardent sans rien faire.

(Napoléon Bonaparte)

Le premier consul semblait arrivé à l’apogée de sa grandeur et déjà compté en quelque sorte parmi les souverains de l’Europe. Dominant tous les partis par l’éclat de sa renommée, par les grandes choses qu’il avait faites et par celles qui s’étaient faites en son nom, il apparaissait comme le maître inévitable et perpétuel. Cependant des mécontentements sérieux s’agitaient autour de lui, et beaucoup de ceux qui l’admiraient déploraient néanmoins la perte des libertés publiques. Les éléments d’opposition existaient dans le Corps législatif, dans le tribunat surtout, et jusque dans le Sénat. L’esprit de la Révolution n’était pas encore complètement éteint, même chez ceux qui étaient entrés dans la voie du servilisme. Dans le traité de paix entre la France et la Russie, le mot de sujets avait été introduit par mégarde ou par routine diplomatique ; ce fait, signalé au tribunat, excita un frémissement d’indignation qu’on eut quelque peine à calmer. Les négociations avec la cour de Rome (pour le concordat) soulevèrent aussi beaucoup de récriminations, et le Sénat protesta à sa manière en repoussant les candidats aux places vacantes présentés par le consul pour élire l’ex-conventionnel Grégoire, adversaire énergique du concordat. Le Corps législatif fit une manifestation plus vive encore en portant au fauteuil de la présidence Dupuis, l’auteur de l’Origine de tous les cultes. En outre, cette assemblée, d’accord avec le tribunat, rejeta plusieurs projets de loi. Bonaparte, profondément irrité, méditait un nouveau coup d’Etat contre ceux, qu’il nommait les bavards, les idéologues, les brouillons, les factieux. Cambacérès, plus prudent, plus délié, indiqua un moyen pour arriver au même résultat sans recourir à la violence. D’abord, on laissa les corps délibérants dans une complète inaction, en s’abstenant de leur communiquer aucun projet de loi ; puis le Sénat, habilement gagné ou intimidé, entra dans les vues du gouvernement, et élimina 60 opposants du Corps législatif et 20 du tribunat, en vertu d’un article de la constitution interprété fort arbitrairement (février 1802). Dans l’intervalle, Bonaparte était allé à Lyon recevoir des mains de la consulte italienne la présidence de la république Cisalpine, dont il avait modelé la constitution sur celle de la France. Cette espèce de prise de possession fut d’ailleurs envisagée avec déplaisir par l’Autriche, la Russie et l’Angleterre. Au retour de Bonaparte, on remplit les vides des corps délibérants au moyen des listes de notabilités imaginées par Sieyès, en ayant soin de choisir surtout parmi les grands propriétaires, les préfets, les magistrats, etc. Maître désormais des corps de l’Etat, le premier consul ordonna une session extraordinaire, qui devait durer du 5 avril au 20 mai (15 germinal – 30 floréal an X). Le premier projet soumis fut celui, du concordat conclu avec la cour de Rome pour la restauration en France du culte catholique. Malgré les répugnances générales, les assemblées épurées adoptèrent cet acte, non par conviction, mais pour donner cette satisfaction à la politique du maître. Le dimanche de Pâques, on chanta un Te Deum solennel à Notre-Dame en présence de toutes les autorités civiles et militaires, qui durent s’y rendre bon gré mal gré. Les généraux, les officiers avaient d’abord témoigné le désir de ne pas assister à cette cérémonie ; mais ils en reçurent l’ordre formel. On connaît le mot du général Delmas au premier consul, qui lui demandait comment il trouvait la cérémonie : « C’est une belle capucinade ; il n’y manque qu’un million d’hommes qui se sont fait tuer pour détruire ce que vous rétablissez. » II n’est pas inutile de rappeler que ce qu’on craignait alors, ce n’était pas la liberté des cultes, qui existait, mais le rétablissement, d’une religion d’Etat. Les autres mesures adoptées ensuite furent : le rappel des émigrés ; l’institution de la Légion d’honneur, qui rencontra une opposition sérieuse et ne fut adoptée qu’à de faibles majorités ; l’organisation de l’instruction publique ; la marque, flétrissure si justement abolie par l’Assemblée constituante ; enfin, le maintien de l’esclavage dans les colonies que l’Angleterre nous restituait. Il devenait de plus en plus évident pour tous que Bonaparte ne se contenterait point de la dictature temporaire qu’il exerçait, et qu’il convoitait la puissance suprême et perpétuelle. Tous ses actes le disaient assez clairement ; sa famille, ses courtisans, son entourage s’agitaient pour obtenir ce résultat ; quant à lui, il dissimulait le fond de sa pensée et attendait. Enfin, quand les meneurs eurent tout préparé, le tribunat et le Corps législatif exprimèrent le vœu d’une grande récompense nationale, et le Sénat rendit un sénatus-consulte qui prorogeait pour dix ans les pouvoirs du premier consul (8 mai 1802 – 18 floréal an X). Bonaparte, qui sans doute attendait une couronne, éprouva un amer dépit de n’avoir pas été mieux deviné ; et peut-être allait-il se livrer à quelque fâcheuse brusquerie, quand l’homme des situations délicates, le souple Cambacérès, s’engagea à tout réparer par un habile expédient. Le premier consul, suivant le plan de son collègue, partit pour la Malmaison, après avoir écrit une lettre dans laquelle il remerciait le Sénat de sa décision, en déclarant qu’il était prêt à faire aux intérêts de l’Etat un nouveau sacrifice, si le vœu du peuple le lui commandait. Puis, comme commentaire, Cambacérès fit prendre par le conseil d’Etat un arrêté par lequel la proposition était soumise au peuple français, mais complétée en ces termes : Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie ? En fait, la royauté existait, et déjà presque aussi absolue que sous Louis XIV ; mais personne à ce moment n’eut le courage d’en prononcer le nom, ni le maître, qui bien évidemment désirait et la chose et le nom, ni les plus zélés d’entre les zélés, sauf un député obscur, qu’on fit taire et dont on se moqua. D’ailleurs, et rien ne peint mieux le byzantinisme des mœurs de ce temps, c’est au nom de la souveraineté du peuple, qui n’est rien si elle n’est permanente et imprescriptible, qu’on demandait au peuple d’abdiquer. Le souverain n’allait profiter de son droit que pour l’anéantir et enchaîner la destinée de ses enfants. Tous les corps constitués se précipitèrent aux pieds de César et tracèrent aux citoyens leur conduite. Cependant, dans l’armée comme dans le peuple, il y avait encore un grand nombre de républicains sincères ; mais la plupart étaient subjugués par la gloire et par le succès, dominés par la fortune et les événements. Le dépouillement des registres donna pour résultat 3.568.885 approbations, et seulement 8.000 et quelques centaines de non. Pendant que le peuple français lui décernait de nouveaux pouvoirs, Bonaparte ne songeait qu’à le dépouiller des derniers débris de liberté que la constitution de l’an VIII avait laissés à la France. Par ses ordres et sous ses yeux, on travailla donc à remanier cette constitution. On supprima les listes de notabilités, qui avaient cependant un caractère oligarchique assez prononcé, et on les remplaça par des collèges électoraux à vie, qui pouvaient donner au pouvoir l’appui d’une caste fixe. Ces collèges devaient présenter des candidats entre lesquels le Sénat choisirait les élus. En réalité, c’était le chef du gouvernement qui devenait le seul électeur. En outre, le Sénat recevait un pouvoir constituant, la faculté d’interpréter, de compléter et même de suspendre la constitution, le droit de dissoudre le Corps législatif et le tribunat, de casser les jugements des tribunaux , etc. Le premier consul fut chargé de compléter le Sénat et de pourvoir aux vacances par des nominations directes ; il eut son conseil privé, pour la ratification des traités, le droit de désigner son successeur ; enfin il reçut à peu près toutes les prérogatives qui constituent la monarchie absolue et héréditaire. Il garda les deux consuls inférieurs, comme d’humbles satellites, et, pour les récompenser de leur docilité, il fit admettre également pour eux le principe de la durée à vie. Le conseil d’Etat et le Sénat se hâtèrent de voter toutes ces modifications (août 1802). Le premier consul alla s’établir au château de Saint-Cloud ; il institua une fête nationale pour le jour anniversaire de sa naissance (15 août) ; il eut une cour, il s’entoura de plus en plus d’une pompe royale ; enfin, il n’oublia rien de ce qui pouvait le rabaisser au niveau des autres souverains. Bientôt, cependant, éclatèrent les symptômes d’une rupture prochaine avec l’Angleterre. Les griefs ne manquaient pas de part et d’autre, et si les deux peuples voulaient passionnément la paix, les deux gouvernements se conduisaient de manière à faire croire qu’ils ne cherchaient qu’à recommencer la guerre. D’un côté, Bonaparte étendait de plus en plus son influence sur la Suisse, la Hollande et le Piémont, et changeait progressivement sa tutelle en domination ; en outre, tout en justifiant les craintes et les défiances de l’Angleterre par sa politique continentale, il avait l’incroyable prétention de vouloir imposer silence à la presse anglaise, de faire la police de la pensée à Londres comme il la faisait à Paris, d’exiger la répression des attaques contre sa personne, la punition des journalistes et des pamphlétaires, et même l’expulsion des réfugiés et des princes émigrés. D’un autre côté, l’Angleterre élevait toutes sortes de difficultés relativement à Malte, et se plaignait vivement et’assez justement que Bonaparte traitât la Suisse en vassale, se fût imposé comme médiateur de la confédération, et tendît, en quelque sorte, par toutes ses entreprises, à imposer à l’Europe la dictature dont il était revêtu en France. Les intrigues des deux puissances s’entre-croisaient dans tous les Etats, et il était visible qu’une nouvelle guerre allait sortir de cette situation. En mai 1803 la rupture était consommée ; les peuples allaient de nouveau s’entr’égorger pour l’ambition des maîtres du monde. Bonaparte, tout en mûrissant le projet d’une descente, résolut d’abord d’attaquer son ennemie dans le Hanovre. Il chargea de cette expédition le général Mortier, qui commandait alors un corps d’armée en Hollande ; et, en même temps, il fit occuper plusieurs positions nouvelles dans l’Italie méridionale, et commença des préparatifs gigantesques pour une invasion en Angleterre (formation du camp de Boulogne). Pour faire face aux dépenses, il vendit la Louisiane aux Etats-Unis. Pendant qu’il s’occupait avec sa prodigieuse activité de tant d’entreprises démesurées, la police consulaire découvrit le complot de Cadoudal et Pichegru, qui avait, disait-on, pour but, l’assassinat du premier consul, et très certainement le rétablissement de la monarchie. Bonaparte répondit aux conspirations royalistes par un acte terrible qui pèse toujours sur sa mémoire, et dont on a vainement voulu le disculper. Nous voulons parler de l’exécution du duc d’Enghien, qu’il fit enlever sur le territoire de Bade, amener à Paris, condamner par une commission militaire et fusiller dans les fossés de Vincennes (mars 1804). C’est à ce moment aussi que fut terminé le grand labeur du Code civil. Les corps constitués, les chefs militaires, les partisans sincères de Bonaparte, ainsi que les purs ambitieux, saisirent le prétexte des : nouvelles conspirations royalistes pour prononcer le grand mot de stabilité. On provoqua de toutes parts des adresses, et enfin , dans le conseil d’Etat et dans le conseil privé, on agita la question de la monarchie. Elle était à l’avance résolue. Le 10 avril (1804) le tribun Curée, à la suite d’un long discours, déposa la proposition de présenter au Sénat le vœu que le premier consul fût proclamé empereur, et que cette dignité fût déclarée héréditaire dans sa famille. Cette haute comédie avait été concertée, comme toutes les transformations successives de ce gouvernement. A peine cette proposition était-elle déposée, que le cri nouveau de Vive l’empereur retentit dans l’enceinte du palais. Carnot seul parla et vota pour le maintien de la République. Les sénateurs, sauf sept, se rallièrent avec toute l’ardeur de l’enthousiasme ofiiciel au vœu du tribunat, et le votèrent dans les termes mêmes où il avait été présenté (18 mai 1804). C’était, d’ailleurs, la version qui avait été arrêtée en haut lieu.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> L’Empereur Napoléon Ier

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE PREMIER CONSUL

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 1:35 par napoleonbonaparte

Napoléon Bonaparte en premier consul

Ma politique est de gouverner les hommes comme le plus grand nombre veut être gouverné. C’est là, je crois la manière de reconnaître la souveraineté du peuple.

(Napoléon Bonaparte)

Bonaparte était prêt, son plan était dressé : Moreau, avec l’armée du Rhin, devait opérer en Allemagne, Lecourbe en Suisse, Masséna en Ligurie. Quant à lui, il se réservait de franchir les Alpes et d’entrer en Italie. On sait ce que
fut cette belle campagne de 1800 : le passage du Rhin par Moreau, ses succès et ceux de ses lieutenants à Stokach, à Engen, à Moesskirch, à Biberach, à Memmingen, à Augsbourg , à Ulm, à Hochstffidt, ses conquêtes en Bavière, etc. ; la défense héroïque de Gênes, par Masséna ; le passage du mont Saint-Bernard, par Bonaparte, sa marche sur Milan, où il rétablit la république Cisalpine, enfin la victoire de Marengo, si chèrement disputée, et qui assura la prééminence de la République. Toutes ces opérations à jamais glorieuses ne furent pas toutes l’œuvre du premier consul, et même elles ne furent pas entièrement le fruit de ses conceptions ; mais, soit par lui-même, soit par le prestige qu’il exerçait, il y eut une part éclatante et qui augmenta sa renommée en France comme en Europe. Son retour d’Italie fut un triomphe, les villes lui dressèrent des arcs de triomphe, et, le jour de son arrivée, Paris entier s’illumina (3 juillet 1800). Il jouissait avec ivresse de sa gloire, et telle fut l’impression qu’il conserva de ce temps, que vingt ans plus tard, dans sa solitude de l’Océan, ces journées radieuses du consulat lui apparaissaient comme les plus belles de sa vie. La nouvelle que Moreau avait couronné ses opérations en Allemagne par les plus brillants succès vint porter au comble l’allégresse publique, et le grand anniversaire du 14 juillet se célébra cette année au milieu des transports les plus enthousiastes. Cependant des conférences s’ouvrirent à Lunéville entre la République, l’Angleterre et l’Autriche, pour discuter les conditions d’une paix générale ; ces conférences n’aboutirent, pour le moment, qu’à un armistice qui donna du moins un répit de plusieurs mois. Le premier consul en profita pour donner carrière à son activité habituelle et s’occuper des affaires de l’intérieur. Par la force même des choses, c’est-à-dire par l’état florissant de la République, le crédit se rétablissait, et il faut reconnaître que les mesures prises, et surtout la création de la Banque de France, avaient puissamment contribué à ce résultat. Malgré ses concessions aux royalistes et aux prêtres, Bonaparte était accepté avec enthousiasme par la masse de la nation comme chef de la République. Les républicains éclairés songeaient seuls alors à César et un grand nombre d’entre eux gardaient une attitude hostile, que justifiaient la compression ou la malveillance dont ils étaient l’objet, et la marche même du gouvernement. Les royalistes recevaient du premier consul des bienfaits qu’ils avaient parfois sollicités humblement (radiation des listes d’émigrés, restitution de biens non vendus, etc., etc.), mais dont en général ils conservaient peu de reconnaissance. De leur côté, ils songeaient à Monck, et ils s’étonnaient que l’heureux général différât aussi longtemps de rétablir les Bourbons sur le trône. Les illusions de ce parti étaient telles, que le prince émigré qui s’intitulait Louis XVIII écrivit à Bonaparte deux lettres fort pressantes, où il lui reprochait de perdre un temps précieux pour assurer le repos de la France en lui rendant son roi. Il l’assurait d’ailleurs de ses bons offices et lui promettait de ne pas l’oublier quand il aurait été rétabli par lui. Bonaparte fit à ce maniaque insensé une réponse pleine de dignité et de bon sens: « Vous ne devez pas, lui disait-il, souhaiter votre retour en France ; il vous faudrait marcher sur cinq cent mille cadavres… » Quels étaient alors ses desseins personnels ? Evidemment de rester le maître de la France, de se perpétuer au pouvoir, enfin de ne point quitter les Tuileries, comme il l’avait exprimé récemment. Mais quant à restaurer le trône par lui-même, quant à donner à sa dictature la consécration d’une couronne, il est vraisemblable qu’il n’osait y songer encore, ou que du moins la chose ne lui paraissait pas aussi promptement réalisable. Des manœuvres de police ayant entraîné dans une conspiration dont Fouché tenait les fils quelques républicains ardents, Aréna, Topino-Lebrun et autres, ces malheureux furent arrêtés sous l’accusation d’avoir voulu poignarder le premier consul à l’Opéra, le 18 vendémiaire an IX (10 octobre 1800) et payèrent de leur tête leur intention vraie ou supposée. Cet événement parut à quelques personnes propre à précipiter le dénouement du drame politique auquel la France assistait sans en pressentir encore la conclusion. Lucien Bonaparte fit écrire par Fontanes un factura anonyme intitulé : Parallèle entre César, Cromwell, Monck et Bonaparte, qui fut répandu dans toute la France par le ministère de l’intérieur, et dans lequel on insinuait très nettement qu’il ne manquait à la prospérité nationale que d’appliquer le principe de l’hérédité au gouvernement de Bonaparte. L’impression fut pénible dans tout le pays, et les préfets mandèrent que cette ouverture prématurée avait produit le plus fâcheux effet. Dans le sein même du conseil d’Etat, la désapprobation ne se cachait point. Le premier consul, soit qu’il eût consenti à cette tentative, soit qu’il eût été compromis à son insu par des amis impatients et maladroits, crut devoir désavouer l’écrit, et Lucien dut échanger le ministère de l’intérieur contre l’ambassade d’Espagne. Toutefois, les républicains ne pouvaient conserver aucune illusion, et Bonaparte confirmait leurs soupçons par la plupart de ses actes, aussi bien que par le soin qu’il mettait à éloigner les hommes dont l’indépendance républicaine était un obstacle pour lui. C’est ainsi, notamment, qu’il retira le ministère de la guerre à Carnot, et qu’il se débarrassa de l’austère Jourdan par un exil plus ou moins déguisé, la mission d’ambassadeur auprès de la république Cisalpine. Il se présenta bientôt une occasion qui lui permit de donner carrière à sa haine de plus en plus accentuée contre les républicains. Le 3 nivôse (24 décembre), au moment où il se rendait à l’Opéra, une explosion terrible se produisit sur le passage de sa voiture, que fort heureusement le cocher avait mis au galop de ses chevaux, et dont les glaces seulement furent brisées. C’était la machine infernale préparée par Saint-Réjant et autres sicaires royalistes. Beaucoup de personnes furent victimes de cet odieux attentat. Bonaparte parut un moment à l’Opéra, puis retourna aux Tuileries où sa colère éclata avec une telle violence, que ses familiers étaient épouvantés. « Ce sont les jacobins, les terroristes ! s’écriait-il ; il faut les écraser, en purger la France, etc. » Dans son langage habituel, d’ailleurs, les républicains étaient tous des assassins, des massacreurs de septembre. Dans cette circonstance, le danger qu’il avait couru exaltant encore son imagination, avivant ses haines implacables, il ne parlait que de fusiller et de déporter en masse. Fouché qui était sur la trace des vrais coupables, exprima quelques doutes ; mais, malgré sa conviction, il n’en suivit pas moins le torrent, et il contribua à la mesure extraordinaire en vertu de laquelle le premier consul signa la déportation de 130 innocents (4 janvier 1801). A ce moment, on n’avait pas encore arrêté les assassins ; mais il avait déjà été mis hors doute, par l’enquête et par des centaines de confrontations, que pas un seul républicain n’avait trempé dans le complot. Quinze jours plus tard, les coupables étaient arrêtés et condamnés. « Bonaparte, qui ne se souciait guère des formes violées, dit M. Thiers, et qui ne songeait qu’aux résultats obtenus, ne laissa voir aucun regret. Il trouva que ce qu’on avait fait était bien fait de tous points ; qu’il était débarrassé de ce qu’il appelait l’état-major des jacobins, etc. » Parmi les malheureux déportés, il y avait d’anciens représentants du peuple et autres fonctionnaires de la République, l’ex-général Rossignol, le colonel de gendarmerie Lefebvre, Félix Lepelletier de Saint-Fargeau, le député Talot, Charles de Hesse, le prince jacobin qui avait servi la République comme général, Tissot, depuis membre de l’Académie (qui parvint heureusement à se faire rayer de la fatale liste), etc. La deuxième session du Corps législatif venait de s’ouvrir, et, parmi les lois soumises aux délibérations, la principale était celle des tribunaux, spéciaux, justice exceptionnelle dont le premier consul voulait être armé. Cette loi souleva quelque opposition au sein du tribunat et du Corps législatif, et n’obtint qu’une majorité relativement assez faible. Quelques jours plus tard, une loi de finances fut rejetée par le tribunat ; Bonaparte se montra fort irrité de ces semblants d’opposition, quoiqu’il eût en réalité une majorité considérable dans les trois corps délibérants ; il se répandit en paroles acerbes, et l’on put prévoir le moment prochain où il n’y aurait plus d’autre loi que sa volonté. Cependant les hostilités avaient été reprises en Allemagne à l’expiration de l’armistice novembre 1800), l’Autriche ne voulant point conclure une paix particulière et se séparer de l’Angleterre. Dans cette campagne d’hiver, une des plus belles de nos annales, ce fut Moreau qui joua le rôle principal ; et, par sa mémorable victoire de Hohenlinden, par sa marche en ayant jusqu’aux portes de Vienne, il contraignit l’Autriche à solliciter un armistice pour traiter de la paix. Dans le même temps, Macdonald et Brune avaient également obtenu de brillants succès en Italie. Le premier consul n’avait pas jugé à propos d’aller exercer uu commandement. L’Autriche, fort abattue par tant de revers, se résigna enfin à signer la paix de Lunéville (9 février 1801), qui nous rendait la rive gauche du Rhin avec une situation prépondérante en Italie. La lutte contre l’Angleterre continuait sur divers théâtres, à Naples, au Portugal et en Egypte, que bientôt Menou allait être contraint d’abandonner. Mais des pourparlers s’engagèrent en avril (1801) par l’initiative de Bonaparte, pour arriver à la conclusion d’une paix définitive entre les deux peuples. Toutefois, ces négociations se poursuivaient sans que la guerre fût interrompue. Dans l’intervalle, il se passa un événement assez singulier et qui ne fut pas une des moindres bigarrures de ce temps, qui n’était plus la République et qui n’était pas encore la royauté. L’Espagne, dont les troupes et la marine combattaient alors avec nous contre les Anglais et le Portugal, nous avait précédemment, comme gage d’alliance, cédé la Louisiane, sous la condition de procurer à l’infant de Parme un agrandissement en Italie avec le titre de roi. Spectacle étrange ! voici la République française, la formidable ennemie des rois, qui va maintenant distribuer des couronnes, et qui prend pour pupilles des princes de la maison de Bourbon ! C’était Bonaparte qui s’essayait à, ce jeu de proconsul romain, dont il abusa tant dans la suite. Nos succès en Italie permirent bientôt au gouvernement de disposer de la Toscane, qui fut érigée en royaume sous le titre fastueusement historique de royaume d’Etrurie. En juillet 1801, les infants de Parme quittèrent Madrid pour venir dans cette capitale, dont le nom seul épouvantait les rois, recevoir leur investiture des mains du premier magistrat de la grande République. Pour éviter les embarras qu’aurait suscités en France la qualité de roi et de reine, il avait été convenu que les jeunes époux seraient reçus sous les noms de comte et de comtesse de Livourne. Ils furent partout accueillis avec une pompe officielle extrêmement brillante, et Paris eut le spectacle piquant et curieux de souverains fêtés avec éclat par des fonctionnaires publics qui, presque tous, avaient prêté le serment légal de haine à la royauté. Ce fut le régicide Cambacérès qui fut chargé de conduire le petit roi à l’Opéra et de le présenter au public de Paris. Enfin, après des négociations très laborieuses , poursuivies au bruit du canon et entrecoupées de mille incidents, les préliminaires de la paix furent signés le 1er octobre. Cette nouvelle fut accueillie par une explosion d’enthousiasme et de joie en France et en Angleterre. Le traité définitif fut signé à Amiens le 25 mars 1802. D’autres traités conclus avec l’Espagne et le, Portugal, la Turquie, la Russie, la Bavière, complétèrent la pacification générale. Après dix ans d’une lutte sans exemple, la grande République, arrivée au plus haut point de la grandeur et de la puissance, pouvait se bercer de l’espoir d’un avenir de paix et de prospérité.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Consul à vie

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE CONSULAT

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 12:27 par napoleonbonaparte

Les trois consuls, Bonaparte, Cambacérès, et Lebrun, reçoivent le serment des présidents de section le 25 décembre 1799 lors de l’installation du Conseil d’Etat au Palais du Petit-Luxembourg

Citoyens, la Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée, elle est finie ! Il faut en commencer l’histoire et voir ce qu’il y a de réel et de possible dans l’application des principes et non ce qu’il y a de spéculatif et d’hypothétique.

(Napoléon Bonaparte)

On sait que les vainqueurs de Saint-Cloud avaient fait rendre par un conciliabule de quelques députés complices ou gagnés, une loi qui instituait trois consuls provisoires chargés de réorganiser la République et de préparer une constitution. Le 20 brumaire, à cinq heures du matin, ces magistrats improvisés, Bonaparte, Sieyès et Roger Ducos, quittèrent Saint-Cloud et vinrent s’installer au palais du Luxembourg, qui avait été la résidence officielle du Directoire. Dès leur première séance, le général prit plutôt qu’il ne reçut la présidence, et se dessina comme le maître réel de la situation, non sans un amer dépit de Sieyès, qui se croyait destiné au rôle prépondérant et se regardait comme l’héritier naturel du gouvernement renversé. Toutefois, sa réputation de métaphysicien politique le désignait évidemment comme le législateur du coup d’Etat. Ce fut lui, en effet, qui fut chargé d’élaborer la nouvelle constitution. La commission consulaire, qui craignait quelque tentative de résistance du parti républicain, organisa rapidement son gouvernement, et, pour s’attacher les classes riches et les débris des factions royalistes, abolit l’emprunt forcé et la loi des otages, qui plaçait sous la surveillance de la police les anciens nobles et les parents d’émigrés. Elle s’occupa ensuite de remédier à la pénurie du trésor, et comme aucune loi ne pouvait gêner son action dictatoriale, elle échappa facilement aux difficultés dans lesquelles s’était débattu le Directoire. L’emprunt forcé fut remplacé par une subvention de guerre, consistant en une addition de 25 centimes au principal des contributions foncière, mobilière et personnelle ; on obtint en outre des banquiers un prêt de millions en numéraire, pour faire face aux dépenses courantes ; enfin, on revint hardiment, en matière de contributions, à certaines pratiques de l’ancien régime ; on adopta un ensemble de mesures financières qui ramenèrent un peu d’argent dans les caisses de l’Etat. Parmi les premiers actes des consuls provisoires, il faut encore rappeler l’élargissement des prêtres réfractaires, des concessions au clergé, la fermeture de la plupart des sociétés politiques, la déportation prononcée contre les principaux chefs du parti républicain, parmi lesquels le général Jourdan ; la suppression de la liberté de la presse, etc. On revint d’ailleurs, quand la victoire fut assurée, sur les mesures de rigueur prises contre les républicains, et la déportation fut changée en surveillance. En même temps Bonaparte, par l’entremise du général Hédouville, ouvrait avec les chefs royalistes des négociations qui aboutirent à une suspension d’armes dans l’Ouest, et distribuait à ses aides de camp des missions particulières auprès de certaines cours de l’Europe, comme un prince qui notifie son avènement. C’est ainsi qu’il envoya Duroc à Berlin, pour caresser le jeune souverain de la Prusse, et lui représenter que la dernière révolution était un retour à l’ordre et aux « saines traditions. » D’ailleurs, tous les actes du nouveau gouvernement portaient un caractère manifeste de réaction antirépublicaine : les émigrés rentraient en foule ; les patriotes étaient partout persécutés ou tout au moins comprimés ; tous les emplois étaient envahis par cette espèce d’ambitieux sans caractère et sans convictions, mais non pas sans talent, qui pendant un demi-siècle ont tour à tour servi et trahi tous les pouvoirs. Cependant, après les plus laborieux et les plus pénibles efforts, le nébuleux Sieyès avait enfanté son fameux projet de constitution, qui fut profondément modifié, suivant les convenances de Bonaparte. Le général se montra particulièrement intraitable sur cette conception singulière du grand électeur, espèce de roi fainéant qu’il nommait, dans son langage soldatesque, un cochon à l’engrais, et dont il ne voulait à aucun prix accepter le rôle inactif et fastueux. Ce qu’il voulait impérieusement, c’était la réalité du pouvoir suprême, sous quelque nom que ce fût ; de plus, il n’entendait en aucune manière être absorbé par le Sénat, comme le pouvait être en certains cas le grand électeur. Après de longues discussions, cette haute comédie politique se termina suivant ses désirs, ou plutôt sa volonté. Il fut arrêté que le pouvoir exécutif se composerait d’un premier consul, véritable roi qui concentrait à peu près tout le pouvoir entre ses mains et dont l’autorité pouvait même devenir perpétuelle, car il était nommé pour dix ans et de plus indéfiniment rééligible. Pour dissimuler un peu sa toute-puissance, on l’avait flanqué de deux autres consuls, nommés l’un et l’autre pour cinq ans, véritables satellites du premier, modestes assesseurs qui n’avaient que voix consultative, et qui, en réalité, n’étaient rien que de simples machines à représentation. La liste civile du premier consul fut fixée à 500.000 francs, et celle de chacun des deux autres à 150.000 francs. Le palais des Tuileries leur était assigné pour résidence, et il leur, était accordé une garde consulaire. On voit que, malgré les vaines dénégations du parti dominant, c’était là une véritable restauration monarchique. Naturellement, Bonaparte fut nommé d’office premier consul, avec Cambacérès et Lebrun pour deuxième et troisième consuls. Ces derniers, réunis aux deux consuls provisoires, nommèrent la majorité absolue du Sénat, qui se compléta lui-même, et dressa ensuite la liste des membres qui devaient composer le Corps législatif et le tribunat. En même temps, le pouvoir exécutif entrait en fonctions, choisissait ses agents et distribuait à ses créatures toutes les places créées par la constitution nouvelle, et dont la plupart étaient assez richement dotées. Après s’être ainsi constitué lui-même, le gouvernement soumit la constitution à l’acceptation du peuple français, au moyen de registres ouverts au secrétariat des administrations, au greffe des tribunaux, etc. Le résultat, connu et proclamé plus de trois mois après le coup d’Etat, donna 3.011.007 suffrages eu faveur du pacte nouveau, et 1.562 contre. Cette constitution était d’ailleurs en vigueur depuis deux mois. Bonaparte déploya dès la première heure la même activité que dans ses opérations militaires. Il apporta dans le gouvernement de la République cette vigueur et cet esprit d’organisation qu’il avait appris à l’école de la Révolution. Il communiqua à tous les rouages du gouvernement une impulsion qu’il serait puéril de contester ; mais, en même temps, il se substitua entièrement à la République , il absorba toutes les libertés et profita de l’engouement dont il était l’objet pour faire rétrograder la Révolution, et ramener progressivement la France au régime avilissant du pouvoir absolu. Nous le savons, des systèmes qui ont eu leur minute de vogue ont fait de Napoléon le continuateur armé de la Révolution, le dictateur de la démocratie ; mais il n’est que trop évident qu’il n’a laissé subsister de cette Révolution que ce qu’il n’a pu détruire, que ce qu’il avait un intérêt immédiat à conserver. Bonaparte eut cette bonne fortune de trouver sous sa main un personnel de premier ordre, et il n’eut que l’embarras du choix pour organiser son gouvernement. «La Révolution française, dit M. Thiers, avait été prodigieusement féconde en hommes, dans tous les genres, et, si l’on voulait surtout ne plus tenir compte des exclusions prononcées par les partis les uns à l’égard des autres, on avait le moyen de composer le personnel de gouvernement le plus varié, le plus capable, ajoutons le plus glorieux. » Il suffïra de citer au hasard les noms suivants : Volney, de Tracy, Monge, Carnot, Ginguené, Ducis, Benjamin Constant, Gaudin, Sieyès, Roger Ducos, Cambacérès, Talleyrand, Rœderer, Lebrun, Champagny, Lacuée, Brune, Marmont, Ganteaume, Defermon, Boulay de la Meurthe, Berlier, Réal, Chaptal, Berthollet, Laplace, Regnault de Saint-Jean d’Angely, Fourcroy, Cabanis, Fouché, Grégoire, Kellermann, Garat, Lacépède, Lagrange, Thibaudeau, Darcet, François de Neufchâteau, Daubenton, Bougainville, Perregaux, Latour d’Auvergne, M.-J. Chénier, Andrieux, Arnault, Chauvelin, Stanislas de Girardin, Daunou, Riouffe, Laromiguière, J.-B. Say, Boissy d’Anglas, Pastoret, Portalis, Quatremère de Quincy, Villaret-Joyeuse, Barbé-Marbois, Jean-Bon-Saint-André, Barère, Moreau, Berthier, Lannes, Dubois-Crancé, Duroc, Masséna, Augereau, Maret, Reinhart… Sans doute, il y avait parmi ces hommes des ambitieux sans scrupule, des lutteurs fatigués, quelques royalistes avoués, et beaucoup d’autres dont le caractère était énervé ; mais, en tout état de cause, c’étaient là des capacités de premier ordre, dont le maître de la France, merveilleusement servi par les circonstances, allait tirer, d’inappréciables services. Comme Louis XIV, sa gloire allait absorber celle de tous les hommes supérieurs de son temps. Il célébra son avènement légal par diverses mesures propres à lui rallier le parti du passé, les vaincus de la Révolution. Les lois qui excluaient des fonctions publiques les parents d’émigrés et les ex-nobles furent abrogées ; les proscrits du 18 fructidor rappelés ; ou rendit au culte un grand nombre d’édifices religieux, et on substitua au serment à la constitution civile du clergé une simple promesse d’obéissance à la constitution de l’Etat ; enfin, les listes des émigrés furent closes, les radiations rendues plus faciles, et les fêtes républicaines supprimées, à l’exception de celles du 14 juillet et du 10 août. Une suspension d’armes avait été signée avec les insurgés de l’Ouest, et des négociations entamées pour amener une pacification complète. Bonaparte fit les plus louables efforts pour arriver à ce grand résultat, en même temps qu’il faisait porter des propositions pacifiques à l’Angleterre, à l’Autriche et à la Russie. Mais cette première tentative ne servit qu’à mettre en lumière les difficultés que les prétentions mutuelles apportaient à la paix. D’un autre côté, le premier consul éprouvait à l’intérieur quelques embarras ; parmi ceux-là même qui s’étaient sincèrement ralliés à lui, il y en avait qui n’avaient pas perdu toute indépendance républicaine, et il se produisit, notamment dans le tribunat, des velléités d’opposition qui choquèrent fort le maître et augmentèrent son aversion pour les assemblées délibérantes. C’est sous l’empire de ce sentiment qu’il fit supprimer par une loi les municipalités cantonales, et qu’il confia l’administration des départements à des préfets, sous-préfets et maires, nommés par lui (janv. 1800). C’était un nouveau progrès et des plus importants dans le sens de la centralisation gouvernementale. Quant à l’organisation judiciaire, elle fut modifiée d’après les plans de Cambacérès. D’autres travaux d’administration furent encore accomplis, parmi lesquels il faut mentionner la création de la Banque de France. Cependant, les propositions de paix avaient été repoussées par l’Angleterre et par l’Autriche, ou du moins ces puissances y mettaient de telles conditions que l’honneur et les intérêts de la France ne permettaient pas d’accepter. Le premier consul, qui avait conduit ses négociations avec beaucoup d’intelligence et de sagesse, dut se préparer à faire de nouveau face à la coalition. Mais, avant d’entrer en campagne, il sentit la nécessité d’en finir avec la Vendée, de transformer la suspension d’armes en paix définitive ; il redoubla d’efforts, dirigea des forces vers l’Ouest, et par des concessions habiles, par un mélange de fermeté et d’esprit conciliateur, par des démarches auprès des chefs royalistes, il parvint à pacifier successivement les deux rives de la Loire, la Bretagne et la Normandie. A la fin de février 1800, les départements de l’Ouest étaient entièrement pacifiés. Ce beau résultat fut dû surtout à la vigueur et à la prudence du général Hédouville, qui seconda avec une intelligence admirable la sagesse du premier consul. Avant d’ouvrir la campagne de cette année, Bonaparte se hâta de clore la session du Corps législatif, puis d’aller s’installer en grande pompe aux Tuileries, d’où il avait fait enlever les emblèmes républicains, qu’il nommait maintenant des cochonneries ; enfin, de supprimer les journaux, à l’exception de treize,qui furent dûment avertis qu’à la moindre velléité d’indépendance ils seraient immédiatement supprimés. C’est à ce moment (mars 1800) que fut proclamé le vote, de la France sur la constitution, vaine et tardive formalité qui d’ailleurs n’eût rien changé au cours invincible des événements. Le lendemain du jour où il s’était installé dans le palais des rois, où palpitait encore le souvenir de la Convention et des grands comités, l’heureux Corse dit avec un sentiment d’orgueil à son secrétaire Bourrienne : « Eh bien ! nous voilà donc aux Tuileries !… Maintenant, il faut y rester. » Ce trait est caractéristique, et il peint bien l’homme étrange qui, dans cet âge des grandes passions humanitaires, au milieu du combat des idées, n’eut jamais d’autre culte que lui-même, d’autre préoccupation que l’agrandissement de sa personnalité. Bientôt, cependant, il fallut se préparer à continuer la guerre contre la coalition européenne. Les derniers moments du Directoire avaient été marqués par des succès, et notamment par la mémorable victoire de Zurich. Mais l’Angleterre et l’Autriche, entraînant une partie des Etats de l’Allemagne, rentraient de nouveau en ligne et se disposaient à nous porter les plus terribles coups.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Le Premier Consul

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

février 16, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – 18 ET 19 BRUMAIRE A SAINT-CLOUD

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 2:06 par napoleonbonaparte

Napoléon Bonaparte lors du coup d’Etat du 18 brumaire (9 novembre 1799)

Dans les révolutions, il y a deux sortes de gens : ceux qui les font et ceux qui en profitent.

(Napoléon Bonaparte)

Comme dans toutes les hautes comédies d’usurpation dont l’histoire nous offre le tableau, il s agissait toujours, dans ces projets d’envahissement de la puissance publique, de sauver la patrie. C’était par dévouement patriotique que les conjurés allaient se précipiter dans le gouffre du pouvoir absolu. On sait quels Curtius c’étaient que les Talleyrand, les Sieyès et les politiques de leur école, et combien la grandeur du pays et le bonheur public tenaient de place dans leurs préoccupations ! Un article de la Constitution de l’an III investissait le conseil des Anciens du droit de décréter, en cas de péril public, la translation du Corps législatif hors Paris. Cet article, né des vieilles rancunes girondines contre la capitale, allait servir de pivot à la conspiration. Il fut convenu que Sieyès , qui disposait de la majorité des Anciens, ferait présenter un décret de translation des conseils à Saint-Cloud, sous le prétexte d’un complot jacobin sur le point d’éclater. A cette mesure, on en ferait ajouter une autre que la Constitution n’autorisait pas, la nomination de Bonaparte au commandement des troupes de la division de Paris, de la garde nationale et de la garde du Corps législatif. Une fois les conseils réunis à Saint-Cloud, isolés et privés de tout moyen d’action, Sieyès et Roger Ducos devaient envoyer leur démission de Directeurs ; on espérait arracher celle de Barras et des deux autres ; et, dans tous les cas, le gouvernement se trouvant désorganisé, on comptait imposer aux conseils la nomination du consulat tel qu’il avait été projeté. Une chose curieuse, c’est que les proclamations, par suite du retard de l’exécution, étaient prêtes plusieurs jours à l’avance. Regnault et Arnault avaient confié ce travail à un imprimeur de la rue Christine, nommé Delmonville. Le soir du 15, sachant déjà que l’affaire était remise, ils étaient allés tranquillement signer le bon à tirer, et ils laissèrent entre les mains du prote ces pièces accusatrices, dont la découverte pouvait tout faire échouer. Ils étaient niaisement convaincus que cet homme n’y comprendrait rien (un typographe ! ) On conviendra qu’en une circonstance aussi grave, une telle conduite touchait à l’ineptie. Ce prote obscur et discret, qui eut, pendant toute une nuit, entre ses mains la destinée de la France et celle de Napoléon, se nommait Bouzu. Dans la nuit du 17 au 18, les décrets furent préparés sous la direction de Cornet, membre du conseil des Anciens, et, vers 6 heures du matin, les lettres de convocation expédiées par des sous-officiers. On convoqua les Anciens pour 7 heures, et les Cinq-Cents pour 11 heures, en ayant soin d’oublier les membres dont on redoutait l’hostilité. De son côté, Bonaparte, agissant comme s’il eût été déjà revêtu du commandement, avait donné rendez-vous chez lui, pour 6 heures du matin, à tous les généraux et officiers sur lesquels il comptait. Le plus piquant, c’est que Lefebvre, qui commandait la division de Paris, avait été également appelé. Il était tout dévoué au Directoire ; mais Bonaparte l’enleva d’un mot : « Vous , l’un des soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains des avocats ? Tenez, voilà mon sabre des Pyramides, je vous le donne… » Le brave Alsacien s’écria, tout attendri : « Eh bien ! jetons les avocats à la rivière ! » Sous le nom d’avocats, c’était en réalité toute la France civile qu’on entendait écarter, pour inaugurer le règne d’une classe, celle des militaires. Comme on le voit, dans la bouche de Bonaparte, le mot avocat avait fait fortune. On sait que cet homme extraordinaire excellait dans l’emploi de ces dénominations à l’emporte-pièce. « C’est un idéologue » dira-t-il plus tard de quelque penseur que la fumée de la gloire n’aura point enivré, et voilà un homme voué au ridicule. Il savait excellemment que c’est avec des mots que l’on conduit les hommes, et il usait de cette arme puissante qu’il trouvait toujours à point dans son arsenal. Cependant les Anciens accourent aux Tuileries ; la séance s’ouvre : Cornet, personnage un peu grotesque, mais fort zélé, s empare de la tribune et déclame à froid contre les jacobins, dans un langage et avec des figures qui eussent été du plus haut comique en toute autre circonstance. Suivant lui, un affreux complot est sur le point d’éclater ; les poignards sont levés, et la représentation nationale est perdue si le décret de translation n’est pas prononcé : « La République, ajoute-t-il, aura cessé d’exister et son squelette sera entre les mains de vautours qui s en disputeront les membres décharnés. » (Moniteur.) Après avoir débité cette pièce d’éloquence, il cède la place à Régnier, qui présente les décrets tout rédigés. La majorité était assurée à l’avance, et, grâce à la manière savante dont les convocations avaient été faites, toutes les mesures furent votées presque sans débat. Bonaparte, suivi d’un brillant cortège de généraux et d’officiers, vint au sein du conseil prêter le serment prescrit : « Représentants, dit-il, la République périssait, votre décret vient de la sauver… » Toutefois il évita adroitement de jurer la constitution. Garat voulut en faire l’observation, mais le président lui refusa la parole, sous le prétexte que le décret de translation étant prononcé, il ne pouvait plus y avoir de discussion qu’à Saint-Cloud. Cette réponse fut également faite par le président Lucien aux membres des Cinq-Cents, qui se réunirent à 11 heures sous l’empire d’une vive émotion. Au nom de la constitution, qu’on se préparait à détruire, on ferma la bouche aux représentants, et tout débat dut être ajourné au lendemain. Paris était comme en état de siège ; les troupes prenaient position de tous les côtés, suivant les ordres donnés avant même que les décrets fussent rendus. Lannes gardait les
Tuileries, Marmont l’Ecole militaire, Murat fut envoyé à Saint-Cloud , Macdonald à Versailles, et Moreau accepta le poste peu honorable de geôlier du Directoire, qu’il investit, au Luxembourg, sous le prétexte de pourvoir à sa sûreté, et dont il intercepta absolument toute communication avec le dehors. Pendant que ces événements décisifs s’accomplissaient, l’un des principaux Directeurs, Barras, prenait tranquillement un bain. Gohier et Moulin, qui commençaient à ouvrir les yeux, accoururent auprès de lui ; il leur promit de les rejoindre dans la salle des séances du Directoire ; mais peu de minutes après, il cédait misérablement aux obsessions de Talleyrand et de Bruix, et signait sa démission, qui avait été rédigée à l’avance par Rœderer. Presque aussitôt il partit pour sa terre de Grosbois, escorté par un détachement de dragons. Le Directoire était dissous de fait : Gohier et Moulin, restés seuls, ne pouvaient même plus légalement délibérer. Ils s’honorèrent, du moins, par la fermeté de leur attitude : ni les caresses ni les menaces ne purent leur arracher leur démission. Ils restèrent consignés au Luxembourg, sous la garde de Moreau, brisés, vaincus, joués par les grands politiques, mais inébranlables dans leur honnêteté républicaine. Bonaparte, après avoir passé une revue rapide des troupes, qui l’avaient acclamé, était remonté aux Tuileries, dans la salle ou siégeait la commission des inspecteurs, délégation permanente du pouvoir législatif, qui était entièrement gagnée. Il dictait des ordres, agissait en maître, prenait toutes ses dispositions. Le succès de sa tentative paraissant assuré, le nombre de ses adhérents grossissait de minute en minute. Fouché, toujours dévoué pour les plus forts, commençait à faire du zèle. Il avait bruyamment fait fermer les barrières et empêché le départ des courriers, vieille pratique révolutionnaire, que d’ailleurs Bonaparte jugea inutile. En outre, il suspendit les douze municipalités de Paris, dont on craignait l’esprit républicain et qui pouvaient en effet servir de centres aux patriotes de différentes sections. Enfin il avait couvert les murs de Paris de proclamations, où il recommandait aux citoyens l’ordre et la tranquillité en assurant qu’on travaillait, dans le moment même, à sauver la République, à la préserver des complots de ses ennemis. Ces mesures ne pouvaient qu’affermir l’autorité de Bonaparte, qui paraissait assez généralement reconnue, bien que le décret qui l’en avait investi fût inconstitutionnel, car le conseil des Anciens n’avait pas le droit de nommer un chef de la force armée. Lui-même, avec son étonnante infatuation césarienne, parlait déjà et agissait en roi du moyen âge. Un peu ayant la démission de Barras, le secrétaire de celui-ci, Bottot, était venu à la commission des inspecteurs pour observer ce qui se passait. Bonaparte, l’apercevant dans la salle, saisit l’occasion pour déclamer une tirade d’apparat, certainement préméditée et destinée au Directoire. Voici cette sortie célèbre où le Moi impérial s’étale déjà avec si peu de gêne : « Qu’avez-vous fait de cette France que j’avais laissée si brillante ? j’avais laissé la paix, j’ai retrouvé là guerre ; j’avais laissé des victoires , j’ai retrouvé des revers ; j’avais i laissé les millions de l’Italie, j’ai retrouvé des lois spoliatrices et la misère !… Un tel état de choses ne peut durer ; avant trois ans il nous mènerait au despotisme. » Tout le monde connaît la paraphrase éloquente – mais où il y a encore plus de passion que d’éloquence – que Chateaubriand fit de cette célèbre apostrophe dans son pamphlet politique De Buonaparte et des Bourbons. On reste confondu en présence de cet orgueil olympien. Ne dirait-on point que les grandeurs de la République sont exclusivement son ouvrage, que personne avant lui, que personne avec lui n’y a contribué ? Certes, il avait joué nu rôle militaire brillant ; mais Hoche, mais Moreau, mais Bernadotte, mais Jourdan, mais Kellermann, mais cent autres capitaines illustres qui ont sauvé la patrie et soutenu la grande lutte contre les rois, de quel droit leur gloire est-elle ainsi confisquée ? et le comité de Salut public, et la Convention, et tous les grands citoyens de l’époque héroïque, quelle part leur laisse-t-on ? En 1815, quand le sang de plusieurs milliers d’hommes aura été versé, que restera-t-il de cette France que la Convention avait laissée si puissante et si forte ? Lui-même n’avait-il eu aucune part dans les fautes qu’il reprochait au Directoire ? et n’était-ce point lui, notamment, qui avait pris l’initiative de la création de ces républiques éphémères, première cause de nos revers ? Qui donc aussi avait déterminé l’éloignement de la plus belle de nos armées pour cette folle et aventureuse expédition d’Egypte, qui coûta si cher à la France et qui fut son œuvre personnelle ? Mais, les récriminations eussent été trop faciles. On pouvait ajouter encore qu’au moment même où parlait, la République, après un moment de défaillance, était de nouveau partout victorieuse, et sans qu’il y fût pour rien. Quoi qu’il en soit, le pauvre Bottot était stupéfait de recevoir à bout portant ces phrases théâtrales qui n’avaient pas été arrondies pour un aussi mince personnage, et qu’on se hâta d’expédier à tous les journaux. La journée du 18 brumaire se termina sans que la conspiration eût rencontré une opposition sérieuse. Les patriotes s’agitèrent bien, il est vrai, dans quelques conciliabules, mais sans parvenir à organiser un centre de résistance efficace. Décimés, écrasés tant de fois, et récemment encore par Sieyès, les républicains n’étaient plus, d’ailleurs, en état de lutter contre le parti militaire. En outre, le peuple paraissait convaincu que la dictature de Bonaparte serait un événement heureux pour la République. Le lendemain 19, Saint-Cloud était encombré de troupes. Rien n’était prêt pour l’installation du Corps législatif ; il en résulta des retards qui faillirent compromettre la conjuration. Les députés se promenaient par groupes dans le parc, et s entretenaient avec la plus vive animation. Les Cinq-Cents reprochaient aux Anciens de livrer la République à une dictature militaire, et ils parvinrent à en ébranler quelques-uns. Les conspirateurs n’étaient pas sans appréhension : Sieyès et d’autres personnages avaient des voitures qui les attendaient à la grille, en prévision d’un échec. Enfin les conseils entrèrent en séance vers deux heures. Les Anciens siégeaient dans une des salles du palais, les Cinq-Cents dans l’Orangerie ; Bonaparte, avec le monde d’officiers qui l’accompagnaient, occupait un des appartements. Il attendait, non sans trouble intérieur, les délibérations qui devaient mettre la République à ses pieds. Dans la nuit, des Anciens qui hésitaient encore à violer la loi lui avaient offert une place dans le Directoire renouvelé ; les Cinq-Cents eussent adhéré à cette combinaison ; une dispense d’âge eût été accordée ; mais il refusa avec opiniâtreté. Ce qu’il voulait, c’était l’omnipotence avec une constitution faite par lui et pour lui ; il n’acceptait pas d’autre rôle que celui de sauveur. On sait ce que cela signifie. Aux Cinq-Cents, un des affidés , Gandin, ouvrit la séance par le bavardage habituel sur le prétendu danger de la République ; il félicita les Anciens sur la mesure de la translation, et finit par proposer la nomination d’une commission pour préparer des mesures de salut public. On espérait ainsi abréger les discussions. De plus, on avait tout naturellement un rapport tout préparé, dans le sens de la conjuration, avec proposition du consulat, ajournement du Corps législatif, etc. Mais à peine Gaudin a-t-il fini de parler qu’une tempête éclate dans l’assemblée, à bon droit déliante et irritée, et qui se lève en masse aux cris de : « A bas la dictature ! vive la constitution ! – La constitution ou la mort ! s’écrie Delbrel… Les baïonnettes ne nous effrayent point, nous sommes libres ici ! » Après une longue agitation, Grandmaison propose de prêter individuellement le serment à la constitution. L’appel nominal commence, et Lucien Bonaparte lui même, qui présidait, est contraint de venir prononcer son serment à la tribune. L’immense majorité des Cinq-Cents était sincèrement et énergiquement dévouée à la République, et peut-être l’eût-elle sauvée si elle eût agi avec promptitudc et décision. Elle avait sous la main Jourdan, Bernadotte, Augereau et d’autres patriotes influents qui n’attendaient qu’un signal et qu’un décret ; mais les longueurs de l’appel nominal tirent perdre un temps précieux. Cette foi naïve dans la sainteté de la parole humaine et dans la puissance de la loi était encore une tradition de la grande époque révolutionnaire ; mais elle était tout à fait hors de saison dans les temps nouveaux, où le culte de la force pure, la loi punique et le parjure officiel commençaient à passer dans les mœurs publiques. Quoi qu’il en soit, les meneurs du complot furent un instant déconcertés. Les Anciens étaient ébranlés, et beaucoup ne paraissaient pas éloignés de faire volte-face. Les membres qui, la veille, n’avaient pas été convoqués, demandaient hautement des explications sur les prétendus dangers qui avaient motivé le décret de translation. Le fameux complot jacobin avait si peu de réalité que ceux qui en avaient affirmé l’existence demeuraient honteusement confondus et bouche close quand on les sommait d’articuler des faits. La situation devenait très grave. Bonaparte était ému, inquiet et irrité. Lui qui, depuis la veille, s’accoutumait à dire à tout propos : « Je veux…» il s’étonnait, comme d’une désobéissance, des obstacles qu’il rencontrait. Après une conférence rapide avec Sieyès, il résolut de brusquer les choses et de se présenter devant les conseils à la tête de son état-major. Ici il rentrait dans son vrai rôle. Il fit mettre un régiment en bataille dans la cour, annonça à ses officiers qu’il allait en finir, et, suivi de son état-major, alla se présenter à la barre des Anciens. Une fois en présence de l’assemblée, dans cette enceinte où, malgré l’anarchie du moment, rayonnaient encore le prestige de la représentation nationale et la majesté des lois, il fut visiblement intimidé, et son émotion se trahit par l’incohérence de son discours (quelle Moniteur a eu soin de remanier et d’arranger). Après avoir assuré que la République était sur un volcan, il passa brusquement aux calomnies dont on l’abreuvait. On parlait d’un nouveau César, d’un nouveau Cromwell, on osait lui attribuer le projet d’établir un gouvernement militaire ; mais s’il avait ambitionné un tel rôle, il lui eût été facile de le prendre au retour d’Italie ; il n’en a pas voulu alors, il ne le veut pas plus aujourd’hui. Puis, reprenant le thème des dangers de la patrie, il annonça la prise de plusieurs places par les chouans, et adjura les représentants de sauver la liberté et l’égalité. Linglet lui dit : « Et la Constitution ? » Un instant déconcerté, il réplique avec aigreur en découvrant ses vrais sentiments : « La Constitution ! vous n’en avez plus ! vous l’avez violée au 18 fructidor, vous l’avez violée au 22 floréal, vous l’avez violée au 30 prairial. » Et il concluait à la nécessité d’un nouveau pacte et de nouvelles garanties – c’est-à-dire à la concentration du pouvoir entre ses mains. On lui demande de s’expliquer sur les dangers qu’il signalait. Visiblement embarrassé, il se répandit en accusations vagues contre les factions, mais sans préciser un seul fait, recommença à se plaindre de l’insuffisance de la Constitution pour sauver la patrie, attaqua le conseil des Cinq-Cents avec violence, et termina par ces menaces peu déguisées : « Si quelque orateur, payé par l’étranger, parlait de me mettre hors la loi, qu’il prenne garde de porter cet arrêt contre lui-même !… J’en appellerais à vous, mes braves compagnons d’armes, à vous, grenadiers dont j’aperçois les bonnets, à vous, braves soldats dont j’aperçois les baïonnettes ! Souvenez-vous que je marche accompagné du Dieu de la fortune et du Dieu de la guerre ! » Ce langage emphatique et presque inconvenant dans une pareille enceinte, produisit une fâcheuse impression. La majorité de l’assemblée était disposée à accorder au général ce pouvoir qu’il recherchait si avidement ; mais elle eût désiré qu’on lui fournît au moins un prétexte pour créer une dictature, qu’on lui donnât quelques motifs spécieux propres à faire illusion. Elle ne prit aucune détermination et attendit, circonstance qui annonce au moins de l’indécision. En quittant la barre des Anciens, Bonaparte s’était rendu aux Cinq-Cents. Dans cette assemblée, la discussion, après la prestation du serment, avait été reprise avec animation sur la question du prétendu grand complot qui avait servi de prétexte à la translation des conseils à Saint-Cloud. On décréta l’envoi d’un message aux Anciens, pour leur demander les motifs de cette convocation extraordinaire, qui semblait annoncer un grand péril public. Tout à coup, au milieu des délibérations, la porte s’ouvre, et Bonaparte, entouré de grenadiers, paraît sur le seuil. A la vue des armes, les représentants bondissent, l’indignation soulève l’assemblée entière ; de toutes parts éclatent les cris : « Quoil des sabres ici ! à bas le dictateur ! à bas le tyran ! hors la loi ! vive la Constitution ! vive la République! – Que faites-vous, téméraire ? s’écrie Bigonnet, vous violez le sanctuaire des. lois ! » Et Destrem : « Est-ce donc pour cela que tu as vaincu ? » Et d’autres encore : « Tous tes lauriers sont flétris ! Ta gloire s’est changée en infamie ! » Pâle et violemment agité, Bonaparte s’efforce cependant de gagner la barre, placée au milieu de la salle ; mais les députés l’entourent en lui reprochant sa trahison ; quelques-uns même le saisissent au collet en lui ordonnant de sortir. C’est alors que ses grenadiers, restés sur le seuil, s’élancent et l’emportent à demi évanoui. La tempête continue dans l’assemblée, et les motions se multiplient au milieu d’une agitation inexprimable. On propose tour à tour de mettre les troupes en réquisition, sous le commandement de Bernadotte, de se déclarer en permanence, de se rendre sur-le-champ à Paris. Lucien manœuvre habilement pour gagner du temps ; il essaye de défendre son frère, de rappeler ses services ; il supplie, il lutte, mais en vain : sa voix est couverte par le formidable hors la loi ! qui avait perdu Robespierre lui-même. Prononcé contre Bonaparte, il pouvait faire hésiter les troupes, parmi lesquelles se trouvait la garde même du corps législatif. Lucien était dans une situation vraiment tragique : sommé de mettre aux voix la mise hors la loi de son propre frère, il déploya dans sa résistance, autant de courage que d’habileté, et finit par déposer ses insignes de président pour descendre à la barre. Le terrible cri retentissait au dehors. Bonaparte envoie un groupe de grenadiers pour dégager son frère, qui monte aussitôt à cheval dans la cour et devient à ce moment le maître du mouvement et le sauveur de la conspiration. Connu des soldats comme président de l’Assemblée, il couvrit le coup d’Etat d’un semblant de légalité. Il harangue les troupes, leur représente le conseil des Cinq-Cents comme opprimé par des « représentants à stylet, par des brigands soldés par l’Angleterre, par une minorité d’assassins. » En conséquence, il requiert la force publique pour délivrer l’assemblée. L’instant était décisif et il n’y avait pas une minute à perdre. L’ordre est donné de dissoudre l’assemblée par la force ; Murat et Leclerc entraînent les soldats ; les protestations des représentants sont étouffées par le roulement des tambours ; un cri suprême de « Vive la République ! » retentit, appel désespéré de la liberté mourante ; quelques instants après, la violence était consommée, la salle n’était plus occupée que par des grenadiers. Quatre années auparavant, au milieu des vagues de l’Océan, le même cri d’agonie avait retenti, dans une circonstance, nous ne pouvons pas dire plus solennelle, mais plus terrible, encore. Plutôt que de se rendre aux Anglais, les héroïques marins du Vengeur s’abîmaient dans les flots aux cris sublimes de : Vive la liberté ! Vive la France ! Vive la République ! C’étaient deux naufrages ; mais combien l’un avait été plus glorieux que l’autre ! Nous ne voulons pas suspecter le républicanisme de l’honorable Assemblée ; ce serait une injustice ; mais le pouls de la nation tout entière s’était ralenti, les artères battaient moins vivement. Ce n’était plus l’époque des grands mouvements, des sublimes colères, des terribles exécutions. L’éloquence, ce levier d’Archimède auquel rien ne résiste, faisait défaut. Il aurait fallu là une de ces paroles de feu qui électrisent même les esprits timides, un de ces gestes qui excitent ou calment à leur gré les orages. O Danton ! ô géant de la Révolution, tu manquais au milieu de ce Cap des Tempêtes ! On a dit que les représentants s’étaient précipités par les fenêtres, comme affolés par la terreur ; il fallait bien rendre les vaincus ridicules après les avoir outragés ! Mais, outre que les documents officiels ne font pas mention de ce triste épisode, il résulte de l’ensemble de témoignages sérieux que les grenadiers (qui étaient de la garde du Corps législatif) s avancèrent avec lenteur, sans se livrer à aucune violence, et même avec un certain respect. Ces soldats de la République, malgré leur engouement, pour Bonaparte, ne s’étaient pas instantanément transformés en prétoriens. Ce fut pas à pas, et pour ainsi dire homme à homme, que les députés furent refoulés, poussés hors de l’Orangerie par la porte et par les couloirs. Les vainqueurs se sont calomniés eux-mêmes, quand ils ont imaginé cette circonstance. On a dit aussi, on a répété que des poignards avaient été levés sur Bonaparte dans la salle de l’Orangerie, et c’est au moyen de cette fable que Lucien excita l’indignation des soldats. Bonaparte lui-même, dans sa proclamation du 20 brumaire, où il racontait a sa manière les événements, assure que vingt assassins se précipitèrent sur lui en cherchant sa poitrine. Mais il est certain que c’est là un fantôme de l’émotion ou une erreur officielle. Si vingt assassins s’étaient précipités sur lui, qui donc à ce moment les eût empêchés de frapper ?… Rien n’eût été plus facile dans une semblable mêlée. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le procès-verbal de cette séance, rédigé par les vainqueurs, ne dit pas un mot de cette tentative d’assassinat. Il n’en est pas question davantage dans le compte rendu très circonstancié du Moniteur du 20 brumaire. On ne le mentionna en quelque sorte qu’en post-scriptum. Ce ne fut que le lendemain qu’on imagina de raconter que le grenadier Thomas Thomé avait eu la manche de son habit déchirée par un coup de poignard destiné au général, et le Moniteur du 23 rapportait que Thomé avait déjeuné avec Bonaparte, et que la citoyenne Bonaparte avait embrassé le brave grenadier et lui avait mis au doigt un diamant de la valeur de 2.000 écus. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que, même parmi ceux des adhérents du coup d’Etat qui ont admis le fait comme vrai, pas un seul ne dit l’avoir vu de ses yeux. D’un autre côté, tous les autres témoins oculaires ou historiens du temps, depuis le sénateur Thibaudeau jusqu’à Dupont de l’Eure, l’ont nié énergiquement. « Je n’ai point vu de poignards levés sur lui » dit le prince Eugène lui-même dans ses Mémoires. Lombard (de Langres), témoin oculaire et qui a publié une notice sur le 18 brumaire, discute cette question dans ses Mémoires, et affirme que ce fut là une fable imaginée pour appeler l’intérêt sur Bonaparte et rendre les vaincus odieux. Enfin il ajoute : « Dans cette bagarre, un poignard a-t-il été dirigé contre lui ? Cela est possible ; mais je dis non, et je dis non parce que mes yeux ne l’ont pas quitté ; parce qu’après cette journée, ayant demandé, non à ses ennemis, mais à plusieurs députés des Cinq-Cents qui étaient entièrement de son bord, s’il était vrai qu’on eût tenté de le frapper, tous m’ont répondu qu’il n’en était rien. » Lombard produit en outre le témoignage conforme de M. Sibuel, son collègue à la cour de cassation, également témoin oculaire. On avait accusé de ce coup de poignard légendaire le député Arena, mais il ne s’est jamais trouvé un témoin pour affirmer cette accusation, et il paraît qu’Arena se trouvait précisément, au moment de cette scène, à une extrémité opposée de la salle. Le député Savary, dans la brochure Mon examen de conscience sur le 18 brumaire, a prouvé que le grenadier Thomé n’avait point été frappé par un coup de poignard, mais qu’il avait eu simplement sa manche déchirée par un clou ou une ferrure en passant près d’une porte. Quoi qu’il en soit, l’heureux grenadier se laissa donner un brevet d’offlcier et une pension de 600 francs. Cette pension ayant été supprimée par la Restauration, il réclama par une pétition adressée à la Chambre en 1818. Dupont de l’Eure fit passer à l’ordre du jour, en affirmant, lui, témoin de la journée de Saint-Cloud que le coup de poignard était une pure invention. L’éternel grenadier ne se tint pas pour battu, et plaida, dans une lettre adressée aux journaux, la réalité de ce bienheureux coup de stylet dont il avait si longtemps vécu, et que sans doute il avait fini par prendre lui-même au sérieux. Cette lettre existe encore dans une collection d’autographes, et elle est signée Pomiès ; ainsi le nom réel de ce célèbre personnage serait Thomas Pomiès, Ou Pomiès Thomas ; car il n’importe guère Que Thomas soit devant ou Thomas soit derrière. On trouvera encore la réfutation de la prétendue tentative d’assassinat de Saint-Cloud dans une curieuse brochure émanée probablement des papiers de Roederer, et qui parut sous ce titre : La petite maison de la rue Chantereine (Paulin, 1840). Cependant, après l’évacution de la salle de l’Orangerie, plusieurs députés, des Cinq-Cents coururent aux Anciens dénoncer l’outrage fait à la représentation nationale. L’impression fut extrêmement pénible ; les Anciens se montrèrent affligés d’un pareil attentat ; mais Lucien accourut à leur barre, leur expliqua que tout s’était fait dans l’intérêt de la République, et n’eut pas trop de peine à obtenir leur coucours pour réorganiser le gouvernement. Le soir, à neuf heures, à force de courir de tous les côtés, on parvint à réunir une trentaine de membres des Cinq-Cents (c’est le chiffre indiqué par Cornet lui-même, un des coopérateurs du coup d’Etat) ; on les constitua en assemblée, on les déclara et ils se déclarèrent eux-mêmes la partie saine, la majorité du conseil, tandis que les quatre cent soixante-dix autres membres n’étaient que la minorité, les factieux. Ce conciliabule décréta que Bonaparte et ses lieutenants avaient bien mérité de la patrie. Puis Boulay de la Meurthe vint présenter tous les projets concertés : l’institution d’un consulat provisoire composé de Bonaparte, Sieyès et Roger Ducos ; l’ajournement du Corps législatif au 1er ventôse suivant, la nomination de deux commissions législatives chargées d’aider les consuls dans leur travail de réorganisation ; enfin l’exclusion de cinquante-sept représentants, mesure à laquelle une liste de proscription vint peu de jours après donner son complément. Les consuls et les commissions étaient en outre chargés de rédiger une constitution nouvelle. A une heure du matin, tout était voté, sans vaines discussions. Les décrets sont aussitôt portés aux Anciens, qui se hâtent de les ratifier. Bonaparte et les deux autres consuls viennent prêter serment à la légalité, à la liberté, au système représentatif ; et enfin Lucien, avec un étonnant sang-froid, prend la parole pour féciliter cette Assemblée nationale de son œuvre nocturne : «Représentants du peuple, la liberté française est née dans le Jeu de paume de Versailles. Depuis l’immortelle scène du Jeu de paume, elle s’est traînée jusqu’à vous, en proie tour à tour à l’inconséquence, à la faiblesse, aux maladies convulsives. de l’enfance. Elle vient aujourd’hui de prendre la robe virile ! A peine venez-vous de l’asseoir sur la confiance et l’amour des Français, et déjà le sourire de la paix et de l’abondance brille-sur ses lèvres ! Représentants du peuple, entendez le cri sublime de la postérité : « Si la liberté naquit dans le Jeu de paume de Versailles, elle fut consolidée dans l’Orangerie de Saint-Cloud. » L’histoire, croyons-nous, ne présente pas un second exemple d’une mystification de cette force. Les trente et les Anciens avalèrent en silence la harangue de l’ex-président et s’évanouirent ensuite dans les ombres de la nuit. On les retrouvera dans la domesticité consulaire et impériale, parmi ces générations de dignitaires vraiment inamovibles qui sont restés pendant un demi-siècle debout sur les ruines de tous les gouvernements qu’ils avaient exploités et trahis, plus impassibles que l’homme d’Horace, éternels , inévitables, indestructibles, et faisant en quelque sorte partie du mobilier de tous les pouvoirs.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Le Consulat

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

février 14, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – L’HOMME PROVIDENTIEL

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 9:53 par napoleonbonaparte

Bonaparte, général de la république française

 

Gouverner par un parti, c’est se mettre tôt ou tard dans sa dépendance ; on ne m’y prendra pas ! Je suis national.

(Napoléon Bonaparte)

A son retour d’Egypte, Bonaparte avait été reçu avec un enthousiasme presque universel. Quoique la fortune de la République eût été relevée par la succession de victoires qui se terminent à la bataille de Zurich, et par les brillants succès de Brune en Hollande, l’impression des revers précédents n’était pas effacée, et le jeune général fut accueilli comme si la France eût été sur le bord de l’abîme et que lui seul put la sauver. D’autres réputations militaires pouvaient balancer la sienne ; mais l’opinion publique a ses favoris, comme les rois. La campagne d’Italie avait couronné le nom de Bonaparte d’une auréole impérissable ; l’aventureuse expédition d’Egypte, sur le résultat de laquelle on pouvait encore conserver quelques illusions, venait d’ajouter à cette gloire le prestige du gigantesque et de l’inconnu. Dans l’état de déconsidération relative où étaient tombés le Directoire et tous les pouvoirs publics, l’établissement d’un régime militaire semblait d’ailleurs une nécessité de situation, une conséquence presque inévitable de l’état de guerre prolongé, aussi bien que le terme définitif d’une longue réaction. Le peuple, fatigué de suivre la République dans les fluctuations de sa décadence, s’était désintéressé des affaires publiques, livrées depuis plusieurs années aux intrigants et aux médiocrités. Les cœurs magnanimes, les grands acteurs de la Révolution avaient été dévorés pur les événements ; en dehors d’un petit groupe d’hommes austères, sans grande autorité, il ne restait guère que des ambitieux sans scrupule et les réputations militaires.
C’était ici qu’allait le flot. La foule cherchait un homme : merveilleuse disposition pour accepter un maître. Bonaparte arrivait avec l’idée bien arrêtée de s’emparer du pouvoir : l’enthousiasme dont il était l’objet lui frayait la voie ; en outre, un parti l’attendait, et même l’avait appelé. Les Sieyès, les Talleyrand, les Rœderer, les Cambacérès, les Regnault de Saint-Jean-d’Angely, etc., avaient dès longtemps formé une conspiration pour détruire la constitution de l’an III, et faire faire à la République une nouvelle évolution vers la monarchie. Dans une autobiographie de Talleyrand, nous trouvons à ce sujet quelques révélations curieuses. Ce parti, sentant la nécessité de s’appuyer sur un chef militaire, qui ralliât l’armée, avait d’abord songé à Moreau, qui ne montra qu’incertitudes ; puis à Joubert, qui, peu après, fut tué à la bataille de Novi ; enfin à Bonaparte. Mais laissons parler ici le document en question. C’est par des maisons de commerce que M. de Talleyrand fit parvenir les premières dépêches qui informaient le général de la situation où se trouvait la France et de la gloire qui lui était réservée d’y porter remède ; mais, comme on n’était pas sur qu’il eût reçu ces lettres, et que les désordres de l’intérieur et les désastres de l’armée d’Italie ne laissaient plus aucune espérance de salut, un bâtiment neutre fut frété pour lui porter, avec le plan d’exécution qui avait été arrêté, l’invitation de presser son arrivée et de ramener les principaux officiers de son armée. Ce bâtiment partit à l’insu du Directoire, aborda en Egypte le 10 août, et Bonaparte était en France avant que le gouvernement eût même soupçonné son départ. » Arrivé à Paris le 24 vendémiaire (16 octobre), il se rendit deux heures plus tard chez le président du Directoire, Gohier, honnête homme facile à tromper. « Président, lui dit-il (pour expliquer son retour sans autorisation), les nouvelles qui nous sont parvenues en Egypte étaient tellement alarmantes que je n’ai pas balancé à quitter mon armée pour venir partager vos périls. – Ils étaient grands, général, répondit Gohier, mais nous en sommes glorieusement sortis. Vous arrivez à propos pour célébrer avec nous les triomphes de vos compagnons d’armes. » Reçu le lendemain en audience solennelle par le Directoire, Bonaparte renouvela ses protestations, et il ajouta, en mettant la main sur la garde de son épée, « qu’il ne la tirerait jamais que pour la défense de la République et de son gouvernement. » (Mémoires de Gohier). Ce retour inattendu n’était point sans faire naître des sentiments de défiance et d’inquiétude chez beaucoup d’hommes appartenant au gouvernement et à l’opinion républicaine. Mais, loin de partager ces craintes, la masse du public, à Paris , s’associait à l’élan de la France presque entière. On se tromperait d’ailleurs étrangement si l’on s’imaginait qu’en offrant pour ainsi dire la dictature à Bonaparte, le pays cédait à un entraînement monarchique ; c’était là, sans doute, l’arrière-pensée d’un petit nombre ; mais la plupart ne songeaient qu’à l’affermissement de la Répuplique sous une administration vigilante et ferme. L’armée avait une grande popularité révolutionnaire et patriotique ; on la regardait comme le plus ferme rempart contre le retour de l’ancien régime, et les lettrés seuls pensaient alors à César. Les partis même, plus clairvoyants d’ordinaire que les foules, espéraient trouver en Bonaparte l’homme qui leur manquait. Mais lui, qui voulait se servir de tous les partis, non les servir, gardait une réserve étudiée, recherchait, accueillait tout le monde, et ne se livrait à personne. Habile à caresser la démocratie, au moment où il se préparait à l’absorber dans sa dictature, il affectait des allures modestes, une vie retirée, se dérobait aux regards et aux applaudissements du public, n’assistait aux spectacles que dans une loge grillée, et portait le plus habituellement le simple habit de membre de l’Institut, comme pour rendre hommage à la prééminence de l’ordre civil et démentir ainsi les projets qu’on lui prêtait. Malgré cette simplicité toute d’apparat, il avait déjà une véritable cour, et son petit hôtel de la rue de la Victoire était encombré de visiteurs. On y voyait un flot d’hommes qui avaient serpenté à travers tous les événements, serviteurs de tous les succès, n’ayant d’autre préoccupation que leur propre fortune, et qui, naturellement, étaient venus se ranger autour de l’homme à qui l’avenir semblait appartenir. Ce groupe était dirigé par Talleyrand, impudent Mascarille caché dans la peau d’un homme d’Etat, et qui parvint à résumer en lui la corruption de tous les régimes. On y remarquait aussi Regnault de Saint-Jean-d’Angely, Rœderer, Réal, hommes d’esprit sans convictions, depuis longtemps avides d’échanger l’humble écharpe de la démocratie contre les livrées et les broderies d’un gouvernement régulier ; Cambacérès, qui avait ce faible des légistes pour la toute-puissance ; Cabanis, Volney, qui devaient se repentir un jour d’une coopération dont ils ne prévoyaient pas les suites ; Arnault, le poète tragique, qui déjà faisait en quelque sorte partie de la domesticité du « général » l’ amiral Bruix, ex-ministre de la marine, esprit délié, qui était avec Talleyrand un des conseillers de Bonaparte ; les Directeurs Gohier, Roger Ducos et Moulin, le premier abusé, le second complice, le dernier incapable et borné ; des familiers de Barras, des amis de Sieyès ; enfin un certain nombre de républicains sincères, qui venaient là en observateurs inquiets ou soupçonneux. Les chefs militaires, qui, dans cet état de guerre continuel, tendaient visiblement à se constituer en une nouvelle aristocratie, formaient tout naturellement cortège au plus éminent d’entre eux, à celui qui semblait destiné à leur assurer la suprématie. Cependant trois généraux illustres, Jourdan, Bernadotte et Augereau, conservaient une attitude presque hostile et rassuraient ainsi le parti républicain, qui les comptait parmi ses chefs les plus capables et les plus influents, car les militaires avaient partout pris le devant de la scène : c’était là, pour employer une expression dont on a un peu abusé, un des signes du temps. Moreau aurait été pour Bonaparte un redoutable compétiteur, s’il eût eu une ambition plus active et moins d’incertitude dans le caractère. Ces deux grands capitaines ne s’étaient jamais vus. Ils se rencontrèrent pour la première fois chez le président du Directoire. Bonaparte alla au-devant de celui que l’opinion publique lui avait un instant donné comme rival, et le séduisit tout d’abord à force de caresses et de déférence. Quelques jours après, il alla le visiter, lui fit présent d’un sabre magnifique rapporté d’Orient, et finit par le gagner tout à fait et l’entraîner à sa suite. Mais une chose caractéristique, c’est que Moreau, tout en promettant son concours à Bonaparte, refusa d’écouter l’exposition de ses plans. Ainsi le nouveau César voyait se grouper autour de lui tous les éléments dont il pouvait avoir besoin pour l’exécution de ses projets, et il n’avait plus dès lors qu’à se préparer à agir. Mais avant de s’engager dans la tentative hasardeuse d’une attaque de vive force contre les institutions publiques, il essaya de s’introduire dans le gouvernement par les voies légales. Il eut un moment l’idée de remplacer dans le Directoire Sieyès, pour lequel il nourrissait une aversion prononcée, que celui-ci lui rendait bien, car il avait, comme lui, l’ambition de jouer le premier rôle dans la République. Il s’ouvrit nettement à Gohier et à Moulin : Sieyès eût été renversé par une intrigue quelconque, et le général nommé à sa place. Mais comme il n’avait pas les quarante ans requis par la Constitution, il ne put, malgré ses insistances, obtenir l’adhésion des deux Directeurs auxquels il avait fait sa confidence significative. Il a plus tard affirmé, et des historiens complaisants ont affirmé après lui, qu’il avait repoussé les avances de tous les partis ; mais c’est là de l’histoire officielle. Une entreprise comme la sienne ne pouvait réussir avec un désintéressement à la Cincinnatus,car les partis formaient encore des masses compactes et étaient maîtres de positions importantes. C’est ainsi qu’après sa tentative avortée pour préparer son élection au Directoire, il s’adressa aux groupes qui représentaient la tradition jacobine ; mais ce fut en vain que son frère Joseph essaya d’entraîner un de leurs chefs, Bernadotte, qui cependant était son beau-frère et son ami. Bonaparte essaya encore d’autres combinaisons, par exemple une tentative de rapprochement avec Barras ; mais partout il se heurtait à des méfiances bien naturelles ou à des ambitions aussi exclusives, quoique moins justifiées, que la sienne. Enfin, après divers tâtonnements, il se décida à une démarche décisive : l’alliance avec Sieyès, membre du Directoire depuis quelques mois. De ce côté, il trouvait des avantages que son esprit pratique devait apprécier, et, entre autres, une conspiration organisée, montée de longue date et disposant d’un personnel nombreux et de moyens d’action importants. Sieyès, avec son orgueil intraitable, sa réputation monstrueusement surfaite, son ambition cupide, aspirait à la première place, et il était, bien moins que sa propre faction, disposé à une telle alliance, d’autant plus que, quelques jours avant de rechercher son concours, Bonaparte l’avait mortellement blessé par un accueil méprisant. Des amis communs, Talleyrand, Rœderer, Cabanis, Joseph Bonaparte, à force d’insistances, finirent par le décider à un rapprochement. Tout en cédant, il avait d’ailleurs un pressentiment très net qu’au lendemain du succès il serait annulé par Bonaparte, réduit à une véritable sujétion ; mais, dans le réseau d’intrigues bysantines dont la République était enveloppée, il devenait urgent d’agir rapidement, si on ne voulait être prévenu. C’est ce que comprenait bien le général, qui poussait ses préparatifs avec une grande activité. Désormais assuré du concours de deux Directeurs ; Sieyès et Roger Ducos, il avait pied au centre au gouvernement. Barras, usé, méprisé comme chef des pourris, avait cessé d’être redoutable ; Gohier et Moulin, les seuls membres du Directoire qui fussent attachés sincèrement à la constitution, étaient aveuglés par la confiance. Le ministre Fouché, avec son flair subtil d’homme de police, avait tout deviné dès la première heure ; mais il se gardait bien de traverser une entreprise qui paraissait appelée à un infaillible succès, et il accablait le général de protestations de dévouement, se réservant, sans aucun doute, de le trahir si la fortune l’abandonnait. Lemercier, président du conseil des Anciens, et qui était dans la confidence, manœuvrait habilement pour entraîner la majorité de ce corps. Aux Cinq-Cents, on avait quelques intelligences par Lucien, qui présidait cette assemblée ; mais il était facile de prévoir que c’était de là que viendrait l’opposition. Les bases d’opération arrêtées, on distribua les rôles. Rœderer fut chargé de travailler l’opinion par de petits écrits ; Regnault de rédiger les proclamations, avec l’aide d’Arnault, qui composa même une chanson pour agiter le peuple des rues. « Une chanson pour un dénouement de tragédie avait-il dit, c’est trop piquant pour que j’y manque. » D’un autre cote, les généraux qui étaient du complot avaient la mission de rallier homme par homme tous les officiers présents à Paris. Murat, Lannes, Marmont, Macdonald, etc. travaillaient en ce sens. Réal, qui était commissaire du Directoire près l’administration centrale de Paris, devait entraîner ou dominer les municipalités de la capitale. On ajoute aussi que Bonaparte avait obtenu des fournisseurs (qui étaient l’aristocratie financière du temps) une somme de deux millions pour faire face, aux dépenses courantes du complot. Tant de démarches, de conciliabules et de négociations n’avaient pas été sans éveiller l’attention ; aussi tout Paris était-il dans l’attente de grands événements. Mais, comme il arrive souvent en de semblables circonstances, les plus intéressés ne voyaient ni n’entendaient rien. Gohier et Moulin étaient dans la plus complète sécurité, d’autant plus que le ministre de la police affectait une incrédulité railleuse et ne faisait que rire de la prétendue conspiration. De son côté, Bonaparte ne négligeait rien pour endormir les deux seuls Directeurs qui pussent devenir un embarras pour lui. Il accablait Gohier de caresses, lui faisait écrire par Joséphine les plus aimables billets, et s’invitait, de lui-même, amicalement à dîner chez lui. Il s’y était engagé ainsi pour le jour même où devait être frappé le grand coup. (Mémoires de Gohier) Il faut convenir que l’honnête président du Directoire joua dans toute cette affaire exactement le rôle de ces Gérontes de comédie qui sont bernés par tous les personnages de la pièce. Le 15 brumaire, il présidait imperturbablement un banquet donné au général par le conseil des Anciens dans l’ex-église Saint-Sulpice (alors temple de la Victoire). Lui seul était calme et rayonnant. Tous les convives, sous l’empire des plus graves préoccupations, étaient silencieux et embarrassés. Cet étrange repas réunissait à la même table un certain nombre des vainqueurs et des vaincus du lendemain. L’exécution, plusieurs fois remise, avait été enfin fixée auje. Le soir du banquet, Arnault, envoyé par les principaux acteurs, se présenta chez Bonaparte pour convenir des derniers arrangements. « La chose est remise au 18, lui dit tranquillement le général.-Au 18! y songez-vous ? l’affaire est éventée. Ne voyez-vous pas que tout le monde en parle ? – Tout le monde en parle et personne n’y croit. D’ailleurs, il y a nécessité. Ces imbéciles du conseil des Anciens n’ont-ils pas des scrupules ! ils m’ont demandé vingt-quatre heures pour faire leurs réflexions. » ( Arnault, Souvenirs d’un sexagénaire) C’est ainsi que Bonaparte parlait familièrement de ses auxiliaires et des « conservateurs de la Constitution. » La restauration de l’autorité commençait. Dans quelques jours, d’ailleurs, ces imbéciles qui avaient encore quelques scrupules seront à plat ventre devant le maître nouveau, qui, pendant quinze ans, pourra les mener si bas dans la servitude, que lui-même en éprouvera la nausée du dégoût. Après de nouvelles conférences avec Sieyès et les chefs du parti, la date du 18 avait été, en effet, définitivement arrêtée. Le plan de la conjuration était tel à peu près qu’il s’exécuta : suspension du Corps législatif ; suppression du Directoire et nomination de trois consuls investis de la dictature pour réorganiser la République, et doter la France d’une nouvelle constitution. Cette constitution, bâclée par Sieyès, était le moindre des soucis de Bonaparte, qui savait bien qu’après la victoire il serait le seul pouvoir actif et la seule loi vivante. Il n’était que trop évident, en effet, que, dans l’état des choses, le gouvernement de la France allait devenir une seigneurie à la manière des républiques italiennes du moyen âge.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> 18 et 19 brumaire à Saint-Cloud

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

février 11, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LA CAMPAGNE D’EGYPTE (1798-1799)

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 11:24 par napoleonbonaparte

Le général Napoléon Bonaparte au Caire lors de la capagne d’Egypte (1798-1799)

L’Europe est une taupinière. Il n’y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu’en Orient où vivent six cent millions d’hommes.

(Napoléon Bonaparte)

L’année 1798 venait de s’ouvrir ; son titre militaire en ce moment était celui de général en chef de l’armée d’Angleterre. Ne sachant encore s’il devrait réellement agir en cette qualité pour remplir un des devoirs de sa nouvelle charge, il parcourut les côtes de l’Océan depuis le Havre jusqu’en Hollande ; mais il les parcourut l’esprit préoccupé de l’Orient ; sa voiture était remplie de livres de voyages et de mémoires sur l’Egypte. Son imagination errait au delà de la Méditerranée, sur la terre des Pharaons ; c’est par là qu’il voulait toucher l’Angleterre. Ah ! Jacques Bonhomme ; ah ! mon ami, dans cette circonstance tu as été sur le point de voir enfin satisfaire tes aspirations quatre fois séculaires, et d’assister à la vengeance que l’on te doit du martyre de ta fille Jeanne, cette glorieuse personnification du paysan français, dans le cœur de laquelle se concentrait toute l’indignation nationale ; de ce Spartacus lorrain qui répondait comme le « jeune soldat » des Paroles d’un croyant aux femmes qui s’apitoyaient sur sa blessure : Ce n’est pas du sang qui coule par cette plaie, c’eût de la gloire (réponse historique). Mais, encore une fois, tu as été déçu. Continue donc d’espérer, Jacques Bonhomme… et que cet espoir ne tombe pas en quenouille, comme celui de la « belle Philis. » Ce projet grandiose et singulier tout ensemble le possédait tout entier. Mais que l’entreprise contre l’Angleterre dût ou non avoir lieu, et il était disposé atout faire pour qu’elle demeurât en ce moment inexécutée, il était bien aise qu’on le crût, voué à ce dessein avec sa résolution ordinaire. Cela servait à donner le change au gouvernement anglais, à masquer les préparatifs et tout ce qu’il fallait d’éléments combinés pour l’entreprise. De retour à Paris, il plaida la cause de ce projet, qu’il promit de rendre glorieux pour la France ; mais le général de l’armée d’Angleterre eut beaucoup à faire pour que ce titre fût changé en celui de général de l’armée d’Orient. M. de Talleyrand et Volney aidant, l’expédition fut décidée, et l’on ne travailla plus qu’à en presser les préparatifs non pas en secret, mais toujours comme s’ils n’avaient lieu que pour la descente qu’on avait annoncé devoir faire directement sur les côtes d’Angleterre. Celle-ci servait de prétexte aux préparatifs de l’autre et en masquait l’objet. On a très injustement accusé le Directoire d’avoir voulu se débarrasser de Bonaparte en l’envoyant en Egypte ; le Directoire était, au contraire, opposé à ce projet ; il en craignait les conséquences ; il en voyait clairement le but ; mais l’éloignement d’une partie de l’armée et de son meilleur général ne lui paraissait pas d’une excellente politique dans l’état où était l’Europe. La Révellière-Lepeaux était un des plus obstinés à le combattre ; il disait qu’on allait exposer 30 ou 40.000 des meilleurs soldats de la France, les commettre au hasard d’une bataille navale, se priver du meilleur général, de celui que l’Autriche redoutait le plus, dans un moment où le continent n’était rien moins que pacifié, et où la création des républiques nouvelles avait excité de violents ressentiments ; que, de plus, on allait peut-être exciter la Porte à prendre les armes en envahissant une de ses provinces. Toutes ces prévisions étaient assez naturelles, et plusieurs ont été depuis justifiées par l’événement ; mais Bonaparte avait réponse à tout. Selon lui, rien n’était plus facile que d’échapper aux Anglais, en les laissant dans l’ignorance du projet, ce qu’on avait heureusement fait jusque-là, et en précipitant l’exécution. Ce n’était pas 30 ou 40.000 hommes de moins qui affaibliraient la France, à qui il resterait 3 ou 400.000 soldats sous les armes. Il serait d’ailleurs très peu de temps absent. Selon lui encore, la Porte ne verrait pas de mauvais œil qu’on arrachât l’Egypte aux mameluks, qui la gouvernaient en maîtres, et où ses ordres n’étaient plus obéis. Elle verrait avec plaisir, au contraire, la punition par la France de ces rebelles usurpateurs de l’Egypte ; on s’entendrait facilement, avec elle à cet égard. Quant au continent, il n’oserait bouger. Aucune objection ne l’arrêtait. Avec son éloquence passionnée, et, disons-le, sa science, quoique récemment acquise, il les levait toutes, les emportait, pour ainsi dire, à la pointe de sa parole ailée et acérée, avec une vivacité irrésistible. Son style était clair et poli comme l’épée. Il faisait le plus brillant tableau des résultats glorieux de l’expédition, de l’effet d’étonnement et d’admiration qu’elle produirait en Europe. En passant, il enlèverait Malte aux chevaliers, et il en assurerait la possession à la France. Tout serait gloire et profit pour la République. Ses arguments semblaient irrésistibles. Les discussions au Directoire étaient très vives entre le fougueux général et les sages Directeurs, qui, d’ailleurs, il faut bien le dire, ne se trompaient pas de tout point ; lui n’obéissait qu’à son imagination, qui ne le trompait pas non plus de tout point. Une fois, dans une de ces discussions, Bonaparte, emporté par un. de ces mouvements d’impatience déjà presque impériale, prononça le mot de démission. Il avait déjà eu cet art ou ce tort, comme nous l’avons vu, de parler de démission ayant le traité de Campo-Formio. « Je suis loin de vouloir qu’on vous la donne, s’écria La Révellière avec fermeté ; mais, si vous l’offrez, je suis d’avis qu’on l’accepte cette fois. » Bonaparte se le tint pour dit et ne parla plus de démission. Cette scène a été souvent mal racontée. On a tour à tour attribué faussement ce mot à Rewbell et à Barras, et dans une tout autre occasion ; il est maintenant acquis à l’histoire que c’est à propos de l’expédition d’Egypte et avec La Révellière que la scène a eu lieu. L’expédition, malgré tout, fut décidée, et aucune trace de rancune ne subsista de la scène en question entre le général et le Directeur patriote. La Réveillière se rendit aux raisons de Bonaparte, à la séduction de sa parole ; il ne vit plus, comme les autres, que la grandeur de l’entreprise, les avantages commerciaux qu’on en pourrait tirer, l’effet politique de cette nouvelle gloire inattendue de la République ; car, comme les autres aussi, il avait foi dans le génie de Bonaparte, et l’on ne songea dès lors qu’aux préparatifs de l’expédition. Son plan une fois accepté, Bonaparte, avec l’extraordinaire activité qu’il apportait à l’exécution de tous ses projets, se mit à l’œuvre et disposa toutes choses. Il fallait cacher le but de l’armement maritime, qui ne pouvait se faire en secret à Toulon ; mais, quel qu’en fût le retentissement en Europe, le prétexte en était tout trouvé. Bonaparte ne parlait que de l’Angleterre. N’était-il pas le général de l’armée d Angleterre ? C’était contre l’Angleterre qu’on armait à Toulon ; c’était l’Angleterre seule qu’on avait en vue. Néanmoins, il y avait à cela un danger ; c’était de trop appeler l’attention de l’Angleterre sur la Méditerranée. Nelson fut chargé de surveiller ces parages, mais Bonaparte comptait sur sa fortune ; il échapperait à la flotte anglaise, il saurait tromper sa vigilance et débarquerait triomphalement en Egypte. Tout fut prêt pour l’embarquement au mois de floréal an VI. Le général, ostensiblement de l’armée d’Angleterre, mais qui l’était en secret et en réalité de l’armée d’Orient, arriva à Toulon le 20 floréal de cette année (9 mai 1798). Les troupes rassemblées d’après ses ordres, et les généraux qui les commandaient, avaient été choisis par lui ; c’étaient ses anciens soldats et compagnons de l’armée d’Italie, un peu las de la guerre, mais tous ayant confiance, et une confiance absolue dans leur général, qui les avait toujours conduits à la victoire. Sa présence anima toute cette armée, prête à s’embarquer et à courir vers une destination inconnue, de cet enthousiasme qu’elle éprouvait toujours à sa vue. Il fallait continuer à donner le change à l’opinion et cependant ne point trop mentir : il harangua l’armée sur-le-champ avec son adresse ordinaire. On sait à quel point il excellait en ces sortes d’allocutions militaires. Voici sa proclamation : « Soldats ! Vous êtes une des ailes de l’armée d’Angleterre. Vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de sièges ; il nous reste à faire la guerre maritime. Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette mer et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter la fatigue, disciplinées et unies entre elles. Soldats, l’Europe a les yeux sur nous ! Vous avez de grandes destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre ; vous ferez plus que vous n’avez fait pour la prospérité de la patrie, le bonheur des hommes, et votre propre gloire. Soldats, matelots, fantassins, canonniers, cavaliers, soyez unis ; souvenez-vous que le jour d’une bataille vous avez besoin les uns des autres. Soldats, matelots, vous avez été jusqu’ici négligés ; aujourd’hui la plus grande sollicitude de la République est pour vous : vous serez dignes de l’armée dont vous faites partie. Le génie de la liberté qui a rendu, dès sa naissance, la République l’arbitre de l’Europe, veut qu’elle le soit des mers et des nations les plus lointaines. » Tout était admirablement calculé dans cette proclamation, qui est un chef-d’œuvre, pour tout faire pressentir sans divulguer le secret auquel tenait le succès d’une grande entreprise à la fois militaire et politique. On mit à la voile le 30 floréal (19 mai) au bruit du canon, aux acclamations de toute l’armée ; l’escadre de l’amiral Brueys se composait de treize vaisseaux de ligne, dont un de cent vingt canons ; c’était le vaisseau l’Orient, qui portait Bonaparte. L’amiral et les savants dont il avait eu soin de se faire accompagner étaient embarqués avec lui sur ce vaisseau, et l’on vogua dans la direction ordonnée, encore mystérieuse pour presque tout le monde, mais que l’on ne tarda pas a connaître. Nous ne raconterons pas ici le menu de cette campagne d’Egypte, où nos armes, avec des vicissitudes diverses, furent victorieuses comme partout. Nous ne voulons ici l’envisager que dans ses rapports généraux avec le caractère et la fortune de Bonaparte, dans la période de sa vie où il ne fut que général de la Republique française. Nous nous bornerons donc à dire que, débarqué à Alexandrie, le 13 messidor (1er juillet), il conquit en quelques jours l’Egypte, passa en Syrie, pour y combattre les troupes de la Porte qui, suivant les justes appréciations de La Révellière, nous avait déclaré la guerre, et qu’après être demeuré rempli plus d’une année de ces diverses occupations, il résolut tout à coup de revenir en France sur les informations qu’il en reçut, et s’embarqua sur le Muiron, le 5 fructidor an VII (22 août échappa à la flotte anglaise, et arriva à Paris, le 24 vendemiaire (16 octobre). Les particularités de sa vie, on a pu en juger, sont surtout ce qui nous a préoccupé, où nous nous sommes principalement efforcé de rectifier certaines erreurs trop généralement admises par les historiens de Napoléon. C’est ainsi qu’on a dit qu’il avait déserté l’Egypte. Rien de plus faux, comme le prouve la pièce suivante, qu’on peut à juste titre considérer comme son rappel d’Egypte par le Directoire même, pièce très importante, et qui semble avoir été inconnue à la plupart des historiens : « Paris, le 7 prairial an VII (26 mai 1799). Au général Buonaparte, commandant en chef l’armée d’Orient. Les efforts extraordinaires, citoyen général, que l’Autriche, et la Russie viennent de déployer, la tournure sérieuse, et presque alarmante que la guerre a prise, exigent que la République concentre ses forces. Le Directoire vient en conséquence d’ordonner à l’amiral Bruix d’employer tous les moyens en son pouvoir pour se rendre maître de la Méditerranée et pour se porter en Egypte, à l’effet d’en ramener l’année que vous commandez. Il est chargé de se concerter avec vous sur les moyens à prendre pour l’embarquement et le transport. Vous jugerez, citoyen général, si vous pouvez avec sécurité laisser en Egypte une partie de vos forces, et le Directoire vous autorise à en confier le commandement à qui vous jugerez convenable. Le Directoire vous verrait avec plaisir à la tête des armées républicaines que vous avez jusqu’à présent si glorieusement commandées. TREILHARD, LA RÉVELLIÈRE-LEPEAUX, BARRAS. » Nous voilà presque arrivés au 18 brumaire, et le général républicain Bonaparte, celui qui fait l’objet de cette biographie, touche à sa dernière heure. Nous ne consignerons plus ici que quelques particularités du voyage de Bonaparte depuis son débarquement à Fréjus, le 17 vendémiaire an VIII (9 octobre 1799) jusqu’à son arrivée à Paris, le 24 du même mois (16 octobre). Il passa a Valence, dans l’après-midi du 20 vendémiaire (12 octobre), et y reçut, dans sa voiture, la visite de plusieurs personnes qu’il avait connues lorsqu’il y était en garnison avec le grade de lieutenant d’artillerie. Son ancienne hôtesse, Mlle Bou voulut le voir ; M. Bérenger, de la Drôme, qui a été depuis membre de la Cour de cassation et de la Chambre des députés, se souvenait de cette entrevue. Mlle Bou, s’appuyant sur l’épaule de M. Bérenger, s’élança frémissante sur le marche-pied de la voiture et toucha en pleurant la main du général Bonaparte, qu’elle ne devait plus revoir. Bonaparte l’embrassa sur l’une et l’autre joue. La brave fille, émue au delà de toute expression, aurait pu entonner le cantique du saint vieillard des Ecritures. L’ancien officier d’artillerie, profondément remué par ce souvenir de sa jeunesse, poursuivit sa route vers Paris. C’était, dans la vieille Mlle Bou, les derniers adieux qu’il faisait à son meilleur passé au moment où l’ambition et la fortune allaient s’emparer de lui tout entier, l’élever au Consulat, puis à l’Empire, et le précipiter, jeune encore, du haut de sa gloire sur le rocher de Sainte-Hélène, sur ce Calvaire, pour achever par un dernier mot la figure que nous n’ayons fait qu’ébaucher plus haut. Ici nous entrons dans une nouvelle phase, et Bonaparte est bien près d’avoir fini son rôle. C’eût été trop beau : il fallait – c’est une des lois de l’harmonie – que quelques ombres vinssent se mêler au tableau. Toutefois soyons prudent, et que ces ombres ne semblent pas trop heurtées dans la partie du cadre qui nous reste encore à remplir ; car, on le sait, le Grand Dictionnaire compte Jacques Bonhomme au nombre de ses collabora-teurs; et, en fait d’opinion politique, Jacques est rond et cassant comme une pomme. Il dit : C’est mon opinion, « et si on lui répond que la raison pense autrement que lui, il réplique carrément : « Tant pis pour elle. » Or Jacques Bonhomme, on le sait aussi, connaît très peu Bonaparte, et s’inquiète encore moins de savoir s’il était ou non républicain. Napoléon ! voilà son homme, son héros, son idole. Presque tous les peuples ont eu de ces engouements qui touchent à la superstition. Il y a encore aujourd’hui des Portugais qui croient difficilement à la mort du roi Sébastien, et qui n’éprouveraient qu’une médiocre surprise s’ils le voyaient revenir de son expédition d’Afrique ; toute l’Allemagne a cru longtemps que Barberousse sortirait un jour de la caverne où le prince des enchanteurs le tient endormi, la tête posée sur une table de marbre noir. Au moyen âge, les Bouguignons croyaient fermement au retour prochain de Charles le Téméraire, et Michelet rapporte que, cinquante ans après la bataille de Nancy, un paysan dijonnais vendait une vache le double de son prix, payable le jour où le grand duc Charles ferait son apparition. Le même espoir vit, la même petite bougie brûle encore dans le cœur de Jacques Bonhomme, et le nom de Bonaparte n’a rien a voir dans cette adoration. C’est à Napoléon seul que Jacques donne le petit chapeau, la redingote grise, et cette lunette qui faisait toujours voir les objets juste à l’endroit où ils étaient, et à travers laquelle resplendissait invariablement le mot victoire. Ainsi, dans les idées de Jacques Bonhomme, Bonaparte est tout au plus à Napoléon comme un de ces parents éloignés dont on n’hérite que sous bénéfice d’inventaire. Ce culte est de sa nature asssurément respectable, et nous en donnerons la raison historique plus loin.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> L’homme providentiel

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

 

février 10, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE VAINQUEUR DE L’ITALIE

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 6:56 par napoleonbonaparte

Napoléon Bonaparte, général en chef de l’Armée d’Italie (1796-97)

Sans armée, sans force et sans discipline, il n’est ni indépendance ni liberté civile.

(Napoléon Bonaparte)

L’ambition que lui avaient fait concevoir les grands succès de cette miraculeuse campagne d’Italie perçait dès lors aux yeux des clairvoyants, et n’échappa point à ceux qui, par instinct ou par expérience, se connaissaient en hommes. De ce nombre était l’ordonnateur en chef de l’armée d’Italie, Sucy (Simon Antoine François de Sucy de Clisson, né à Valence en 1764), que Bonaparte avait connu eu 1788. Plus âgé de cinq ans que Bonaparte, homme aimable et instruit, M. de Sucy, qui s’était lié dès ce temps avec le jeune Corse, l’avait présenté à M. de Josselin, lieutenant-colonel du régiment d’infanterie d’Artois, lequel avait épousé à Valence Mlle de Tardivon. Lors du premier séjour de Bonaparte dans cette ville, Sucy lui avait fait souvent les honneurs de la maison de son beau-frère, l’abbé de Saint-Ruf, qui était Tardivon et frère de Mme de Josselin, et lui avait prêté plusieurs fois des livres. Pressé par M. de Josselin, alors retiré à Valence, de lui dire son opinion sur le général Bonaparte, mais surtout sur l’homme, après cette étonnante campagne d’Italie qui l’avait révélé au monde avec tant d’éclat, Sucy écrivait à M. de Josselin, sous la date du 17 thermidor an V (4 août 1797), une lettre présentement possédée par les petits-fils de celui à qui elle était adressée, et dont voici un très remarquable fragment ; on y sent combien Sucy avait pénétré l’homme dans le jeune et brillant général : « Mon respectable mentor et ami, Ce ne peut être le lieu de traiter le chapitre de l’homme ; d’ailleurs, il faudrait beaucoup trop de détails. Je pourrais avoir une opinion sur lui ; peut-être détruirait-elle une partie de celle que vous avez conçue. Au reste, nous tomberons d’accord si vous ne l’envisagez que comme ayant fait de grandes choses. Je puis même ajouter que je ne lui connais pas de point d’arrêt autre que le trône ou l’échafaud. D’après cela, vous ne devez pas le considérer comme au bout de sa carrière… » On peut dire que cette prédiction devait se réaliser au delà de sa forme alternative, puisque celui qui en était l’objet est arrivé successivement aux deux termes de l’hypothèse : le couronnement et le martyre… Et cela était écrit en pleine République, et du plus grand général de la République. C’était, on en conviendra, voir les choses de loin. Avant de passer à la campagne d’Egypte, que nous ne raconterons pas dans ses détails, disons que c’est en Italie même que Bonaparte en conçut et en proposa le projet au ministre des relations extérieures du Directoire, Charles Delacroix (père de notre grand peintre). Il est trè curieux de le voir préoccupé d’un projet de conquête de Malte et de l’Egypte dès le mois de septembre 1797. Les pièces officielles sont à cet égard très explicites. Ainsi nous le voyons écrire de Passeriano, 25 fructidor an V (13 septembre 1797), une lettre très politique, portant en tête : Le général Buonaparte au ministre des relations extérieures, où on lit ce qui suit : « Pourquoi ne nous emparerions-nous pas de l’île de Malte ? L’amiral Brueys pourrait très bien mouiller là et s’en emparer ; 400 chevaliers et au plus un régiment de 500 hommes sont la seule garde qu’ait la ville de La Valette. Les habitants, qui montent à plus de 100.000, sont très portés pour nous et fort dégoûtés de leurs chevaliers, qui ne peuvent plus vivre et meurent de faim ; je leur ai fait exprès confisquer tous leurs biens en Italie. Avec l’île de Saint-Pierre que nous a cédée le roi de Sardaigne, Malte et Corfou, nous serions maîtres de la Méditerranée. S’il arrivait qu’à notre paix avec l’Angleterre nous fussions obligés de rendre le cap de Bonne-Espérance, il faudrait alors nous emparer de l’Egypte. Ce pays n’a jamais appartenu à une nation européenne, ‘les Vénitiens seuls y ont eu une prépondérance précaire. On pourrait partir d’ici avec 25.000 hommes, escortés par huit ou dix bâtiments de ligne ou frégates vénitiennes, et s’en emparer. L’Egypte n’appartient pas au Grand Seigneur. Je désirerais, citoyen ministre, que vous prissiez à Paris quelques renseignements et me fissiez connaître quelle réaction aurait sur la Porte notre expédition d’Egypte. Avec des armées comme les nôtres, pour qui toutes les religions sont égales, mahométane, cophte, arabe, etc., tout cela nous est indifférent : nous respecterons les unes comme les autres. BUONAPARTE. » On voit là le politique autant que le guerrier, l’homme de cabinet autant que l’homme d’action. Il faut bien remarquer la date de cette lettre de Bonaparte (13 septembre 1797). Ainsi, c’est en Italie que, de lui-même et spontanément, il avait conçu l’idée d’une expédition en Egypte. Il eu avait pesé dans son esprit les avantages pour la France, et il les faisait toucher du doigt à un ministre des relations extérieures, d’ailleurs très capable de les comprendre et de les apprécier. Déjà pourtant Charles Delacroix avait songé à Malte, non pas précisément pour s’en emparer, mais pour y établir une, influence plus favorable à la République française, celle de l’Espagne , avec laquelle nous étions alors en paix. Il n’avait pas cependant de ces conceptions hardies, qui n’appartiennent qu’au génie, et il avait besoin qu’on lui suggérât ce qu’il avait à faire. Charles-Maurice Talleyrand avait succédé à Charles Delacroix au ministère des relations extérieures, et on a de ce ministre, aux archives des affaires étrangères, la réponse suivante à la lettre de Bonaparte, réponse qui montre bien que l’expédition d’Egypte fut moins improvisée qu’on a bien voulu le dire : « Paris, le 2 vendémiaire an VI (23 septembre 1797). Le ministre des relations extérieures au général en chef Buonaparte. Le Directoire approuve vos idées sur Malte. Depuis que cet ordre s’est donné un grand-maître autrichien, M. de Hompesch, le Directoire s’est confirmé dans le soupçon, déjà fondé sur d’autres renseignements, que l’Autriche visait à s’emparer de cette île ; elle cherche à se faire puissance maritime dans la Méditerranée. C’est pour cela qu’elle a demandé de préférence, dans le traité de Léoben, la partie de l’Italie qui avoisine la mer ; qu’elle s’est hâtée de s’emparer de la Dalmatie ; qu’elle a trahi son avidité en prenant Raguse, dont il n’avait pas été parlé ; outre cela, comme elle dispose du gouvernement napolitain, Malte aurait pour elle un double avantage et servirait à attirer à elle toutes les productions de la Sicile. Ce n’est pas seulement dans des vues de commerce qu elle a voulu émigrer du centre de l’Italie vers les côtes de cette presqu’île, mais encore dans des vues de conquêtes, plus éloignées à la vérité ; elle se ménage les moyens d’attaquer par terre les provinces turques, auxquelles elle confine par l’Albanie et la Bosnie, tandis que, de concert avec la Russie, elle aurait pris cres mêmes provinces par le revers en entrant dans l’Archipel avec une flotte russe. Il est de notre intérêt de prévenir tout accroissement maritime de l’Autriche, et le Directoire désire que vous preniez les mesures nécessaires pour empêcher que Malte ne tombe entre ses mains. Quant à l’Egypte, vos idées à cet égard sont grandes, et l’utilité doit en être sentie. Je vous écrirai sur ce sujet au large. Aujourd’hui, je me borne à vous dire que si l’on en faisait la conquête, ce devrait être pour déjouer les intrigues russes et anglaises qui se renouvellent si souvent dans ce malheureux pays. Un si grand service rendu aux Turcs les engagerait aisément à nous y laisser toute la prépondérance et les avantages commerciaux dont nous avons besoin. L’Egypte, comme colonie, remplacerait bientôt les produits des Antilles, et, comme chemin, nous donnerait le commerce de l’Inde ; car tout, en matière de commerce, réside dans le temps, et le temps nous donnerait cinq voyages contre trois par la route ordinaire. » Ch.-M. TALLEYRAND. » Certes, c’est là une belle lettre, pleine de vues profondes, et qui dut plaire au grand esprit à qui elle était adressée, et l’on peut dire que, dès lors, l’expédition d’Egypte fut arrêtée en principe. Nous passons a une espèce de brouillerie qui survint sur ces entrefaites entre le Directoire et le général en chef de l’armée d’Italie. Pour se défendre, le Directoire avait été obligé de frapper ses ennemis du grand coup qui a nom dans l’histoire 18 Fructidor. Bonaparte et l’armée d’Italie avaient applaudi au 18 fructidor par de chaleureuses adresses au Directoire. Néanmoins, la paix étant faite avec l’Autriche, le vainqueur voulait rentrer à Paris, sans doute pour préparer la grande expédition en Orient qu’il avait en tête, quand l’incartade d’un jeune officier arrivé de Paris lui causa un mécontentement si grand, réel ou feint, qu’il crut devoir demander sa démission à Paris. Certes, les lettres qu’il écrivit à cette occasion ne manquent pas d’intérêt ; mais on y voit une insistance qui semble plus d’un ambitieux que d’un homme vraiment découragé. « Ma santé est entièrement délabrée, dit-il dans une de ses lettres du 1er octobre et la santé est indispensable et ne peut être suppléée par rien à la guerre. Le gouvernement aura sans doute, en conséquence de la demande que je lui ai faite il y a huit jours, nommé une commission de publicistes pour organiser l’Italie libre. De nouveaux plénipotentiaires pour continuer les négociations ou les renouer, si la guerre avait lieu au moment où les événements seraient les plus propices. Enfin, un général qui ait sa confiance pour commander l’armée, car je ne connais personne qui puisse me remplacer dans l’ensemble de ces trois missions, toutes trois également intéressantes, etc. » II finissait sa lettre par ces mots : « Je ne puis monter à cheval, j’ai besoin de deux ans de repos. » De quoi donc avait-il à se plaindre au moment où l’on, venait d’approuver ses idées sur l’Egypte? Le 18 fructidor avait reçu son approbation et celle de son armée d’Italie. Il traitait de la paix avec l’Autriche, et il avait commencé les négociations qui devaient aboutir au traité de Campo-Formio. Pourquoi ce mécontentement ? Peut-être en découvrira-t-on la cause dans la lettre suivante, adressée directement, dès le 25 septembre, de Passeriano, au Directoire exécutif : « Passeriano, le 4 vendémiaire an VI. Un officier est arrivé avant-hier de Paris à l’armée d’Italie ; il a répandu dans l’armée qu’il partit de Paris le 25, qu’on y était inquiet de la manière dont j’aurais pris les événements du 18 ; il était porteur d’une espèce de circulaire du général Augereau à tous les généraux de division de l’armée. II avait une lettre du ministre de la guerre à l’ordonnateur en chef, qui l’autorisait à prendre tout l’argent dont il aurait besoin pour sa route ; vous en trouverez la copie ci-jointe. Il est constant, d’après tous ces faits, que le gouvernement eu agit envers moi à peu près comme envers Pichegru après vendémiaire. Je vous prie, citoyens directeurs, de me remplacer et de m’accorder ma démission. Aucune puissance sur la terre ne sera capable de me faire continuer de servir après cette marque horrible de l’ingratitude du gouvernement, à laquelle j’étais bien loin de m’attendre. Ma santé, considérablement affectée, demande impérieusement du repos et de la tranquillité. La situation de mon âme a aussi besoin de se retremper dans la masse des citoyens. Depuis trop longtemps un grand pouvoir est confié dans mes mains. Je m’en suis servi dans toutes les circonstances pour le bien de la patrie : tant pis pour ceux qui ne croient point à la vertu et pourraient avoir suspecté la mienne. Ma récompense est dans ma conscience et dans l’opinion de la postérité. Je puis, aujourd’hui que la patrie est tranquille et à l’abri des dangers qui l’ont menacée, quitter sans inconvénient le poste où je suis placé. Croyez que, s’il y avait un moment de péril, je serais au premier rang pour défendre la liberté et la constitution de l’an III. BUONAPARTE. » A la réception de cette lettre, le Directoire s’assembla sans perdre une minute, pour délibérer sur la demande qui en était l’objet, et c’est La-Révellière-Lepeaux qui fut chargé de répondre au nom du Directoire exécutif. Cetteréponse, datée du 12 vendémiaire an VI (3 octobre 1797), très elle et très eu connue, fait utant d’honneur à celui qui l’a écrite qu’à celui à qui elle était adressée. C’est une des pièces les plus précieuses et les plus honorables de nos archives révolutionnaires : on y sent à chaque, ligne le souffle républicain ; c’est le langage du patriotisme s’adressant à une jeune ambition qui se révèle déjà dans dos plaintes qu’il est impossible de croire sincères : « Paris, 12 vendémiaire an VI (3 octobre 1797). Au général Buonaparte, Votre lettre du 4 de ce mois, citoyen général, étonne et afflige le Directoire exécutif, qui se rassemble extraordinairement pour vous répondre à l’instant-même de l’arrivée de votre courrier. Comment est-il possible que vous ayez accusé d’ingratitude et d’injustice envers vous le gouvernement, qui n’a cessé de vous marquer la plus entière comme la plus juste coniance ? Vous devez être désabusé dès à présent sur les ombrages qui ont occasionné votre lettre, car depuis qu’elle est écrite vous avez dû entendre le citoyen Bottot. Vous aurez reçu différentes dépèches, tant du ministre des relations extérieures que du Directoire exécutif, et principalement celle du 8 de ce mois, dans laquelle le gouvernement vous met dans la confidence de sa pensée et vous associe en quelquesorte à ses délibérations. Vous aurez vu même le général Bernadotte, qui vous aura transmis ce dont les membres du Directoire l’ont expressément chargé pour vous. Voilà des faits, citoyen général. Le Directoire exécutif a lieu de croire que vous aurez apprécié, d’après eux, les procédés du gouvernement à votre égard avant que votre courrier ne puisse vous être renvoyé. Quant aux motifs des inquiétudes que vous avez conçues, les propos d’un jeune homme, propos que peut-être on lui a prêtés, pouvaient-ils l’emporter à vos yeux survies communications constantes et directes du gouvernement ? Quant à la lettre du général Augereau, comme des représentants royalistes avaient écrit dans leur sens à des généraux de l’armée d’Italie, et que cela était connu à Paris, ce général a cru apparemment devoir y opposer le contre-poison. Cela ne pouvait être susceptible d’aucune interprétation contre vous. La lettre mystérieuse du ministre de la guerre ne demandait sans doute que des fonds pour des frais de route. Cette demande d’argent paraît mal conçue ; mais, quelle qu’en soit la mauvaise rédaction, ces traits ne pouvaient vous atteindre, et vous n’avez jamais dû en conclure que le gouvernement vous traitât comme Pichegru. Il est vraiment inconcevable que vous fassiez au gouvernement et à vous-même l’injure de ce parallèle. Citoyen général, craignez que les conspirateurs royalistes, au moment où peut-être ils empoisonnaient Hoche, n’aient essayé de jeter dans votre âme des dégoûts et des défiances capables de priver votre patrie des efforts de votre génie. Jamais elle n’en eut tant besoin. Vous parlez de repos, de santé, de démission ? Le repos de la République vous défend de penser au vôtre. Si la France n’est pas triomphante, si elle est réduite à faire une paix honteuse, si le fruit de vos victoires est perdu, alors, citoyen général, nous ne serons pas seulement malades, nous serons morts. Non, le Directoire exécutif ne reçoit pas votre démission. Non, vous n’avez pas besoin avec lui de vous réfugier dans votre conscience et de recourir au témoignage tardif de la postérité. Le Directoire exécutif croit à la vertu du général Buonaparte, il s’y confie. Il vous l’a prouvé le 13 vendémiaire, et ce n’était pas la première fois. Au surplus, vous dites que, s’il y a du péril, vous serez au premier rang pour défendre la liberté et la Constitution : le Directoire exécutif vous somme de tenir votre parole. Il vous dénonce le péril que courent encore la liberté et la Constitution, si de misérables et de petites intrigues empêchent la République de s’élever à ses destinées, s’il faut renoncer aux résultats de la conquête de l’Italie, si la grande nation est obligée de rétrograder. Concevez donc la véritable idée de l’énergie et du courage unanime que le 18 fructidor a donnés aux deux pouvoirs suprêmes de la France. Au 18 fructidor, la France a repris sa place dans l’Europe ; elle a besoin de vous pour l’y maintenir. S’il pouvait vous rester du doute….. Mais non, citoyen général, vous ne devez plus en avoir au moment où cette dépêche pourra vous parvenir, et désormais vous compterez sur le Directoire exécutif comme il compte sur vous. LA-RÉVELLIÈRE-LEPEAUX. » Cette lettre, et, à ce qu’on assure, une autre de Talleyrand, qui l’avait deviné, dissipèrent comme instantanément sa mauvaise humeur et lui rendirent la santé. Il ne parut à personne qu’il eût été malade, et il ne l’avait été, en effet, que de mécontentement, que d’une fièvre d’ambition rentrée. Il lit en même temps sa paix avec le Directoire et avec l’Autriche, et l’on voit ce « malade » qui avait écrit quelques jours auparavant : « Je ne suis plus en état de commander, » agir comme auparavant. Ses relations avec le Directoire devinrent même plus intimes. Il ne négligea pas non plus le ministre des relations extérieures, auquel il mandait de Passeriano, le 27 vendémiaire an VI (18 octobre 1797) : « Le général Buonaparte prévient le ministre des relations extérieures que la paix avec l’empereur a été signée la veille après minuit. » De son côté, le Directoire, entrant de plus en plus dans ses vues, lui mande, par l’orfane de son président La Réveillère, en date du 30 vendémiaire (21 octobre) : Quant à l’île de Malte, vous avez déjà reçu les ordres de prendre toutes les mesures que vous croiriez nécessaires pour qu’elle n’appartînt à qui que ce fût qu’à la France. Vous avez dit au citoyen Bottot que cette possession était à vendre. Le Directoire exécutif attache un véritable prix à son acquisition et vous recommande de ne pas la laisser échapper. Le président du Directoire exécutif, LA. RÉVEILLÈRE-LEPEAUX. » De Milan, 22 brumaire an VI (12 novembre Bonaparte mande au Directoire, sur cet article : « J’ai envoyé à Malte le citoyen Poussielgue sous prétexte d’inspecter toutes les échelles du Levant, mais, à la vérité, pour mettre la dernière main au projet que nous avons sur cette île. Le général en chef, BUONAPARTE. » Le 17 novembre 1797, enfin, tant le gouvernement comprenait les brillants services du général, même hors des champs de bataille, il reçut à Milan la dépêche du Directoire qui le nommait l’un des plénipotentiaires, ou, plus exactement, président de la légation française au congrès de Rastadt : plus de traces de mauvaise santé. Bonaparte partit incontinent de Milan pour Rastadt, coucha le même jour à Turin chez le ministre de France, Ginguené traversa la Suisse par Genève, Lausanne, Fribourg, Avanches, Berne et Bâle, et arriva à Rastadt le 27 novembre. Le Moniteur du 6 décembre 1797 rapporte que, dans ce voyage, la voiture s’étant brisée près d’Avanches, Bonaparte eut la curiosité de visiter l’ossuaire de Moràt, qui n’est qu’à deux lieues de cette ville. Un officier suisse, qui avait servi en France, offrit au général de l’accompagner, et, tout en lui donnant plusieurs détails militaires sur la bataille de Morat, lui montra par quel chemin les Suisses, descendus des montagnes voisines le 23 juin 1470, avaient, à la faveur d’un bois, tourné l’armée boui’guignoune commandée par son duc Charles le Téméraire, l’avaient mise en déroute et lui avaient tué 18,000 hommes, dont les ossements avaient été érigés par les Suisses en trophée pyramidal dans la chapelle de Morat. « Quelle était la force de l’armée des Bourguignons ? demanda Bonaparte. – 60.000 hommes à peu prés, répondit l’officier. – 60.000 hommes ! s’écria le général ; ils auraient dû couvrir ces montagnes… Aujourd’hui, un général français ne ferait pas cette faute. – C’est possible, général, répondit galamment l’officier suisse, mais alors les Bourguignons n’étaient pas Français. » Les Bourguignons ne sauraient souscrire à cette distinction et accepter cet arrêt. On sait que ce sont les ancêtres des Bourguignons qui suivirent Brennus à Rome, et que l’armée de Sambre-et-Meuse était en grande partie composée de conscrits bourguignons. Il s’en est peu fallu que ce qui s’appelle aujourd’hui la France ne s’appelât la Bourgogne. Il est bon que les Francs, partis en même temps que les Bourguignons des bords du lac Flévo, ne l’oublient pas. Le lecteur voudra bien pardonner cette boutade à… un Bourguignon. Telle était en Suisse l’admiration de toutes les classes pour le vainqueur de l’Italie, que Bonaparte, arrivant de nuit à Berne, fut reçu au milieu d’une double file d’équipages brillamment éclairés, et aux cris de : vive Bonaparte ! Vive le pacificateur ! A Soleure, le capitaine d’artillerie Zeltner fit tirer le canon en son honneur, malgré la défense qu’il en avait reçue de son gouvernement. Tout cela était extraordinaire, mais on sait que pour cet homme singulier rien ne devait se passer dans l’ordre commun et vulgaire des choses. Arrivé à Rastadt le 27 novembre, et à peine y était-il installé, qu’il recevait du Directoire l’ordre de se rendre à Paris ; il y descendait le 5 décembre, à cinq heures du soir, dans la maison de la rue chantereine, qu’habitait sa femme, et qu’il devait acheter quelques mois après de Mme Talma. Le Moniteur s’empressa d’annoncer son arrivée, et le Directoire lui fit une sorte de réception triomphale, bientôt suivie de fêtes brillantes, que lui donnèrent individuellement les directeurs, les membres des conseils et les ministres. On ne voit pas sans plaisir dans le Moniteur du 9 décembre que le Directoire, dès le 8, demanda la mise en liberté du capitaine suisse Zeltner, emprisonné par ordre de son gouvernement pour avoir rendu les honneurs militaires au général Bonaparte lors de son passage à Soleure. Le Directoire, en paix avec toutes les grandes puissances, à l’exception de l’Angleterre, avait, le jour même de la signature du traité de Campo-Formio, annoncé la formation d’une armée dite d’Angleterre, et en avait destiné le commandement en chef au général Bonaparte. Il s’agissait d’organiser l’armée d’Angleterre, et c’est dans ce but que le vainqueur de l’Italie était appelé à Paris. Il paraît que le Directoire nourrissait en ce moment le projet très sérieux d’une descente en Angleterre. On avait fait tant de grandes et merveilleuses choses dans ces derniers temps, que personne ne s’effrayait des difficultés de l’entreprise. On s’était accoutumé à tout attendre du vainqueur de l’Italie, à tout croire possible de sa part. Bonaparte se faisait une haute idée du patriotisme anglais ; il avait calculé les diverses chances favorables ou contraires d’un débarquement sur les côtes d’Angleterre et d’une marche sur Londres, et, après tout, il croyait qu’on pouvait sans imprudence tenter de ce côté la fortune des armes , mais il avait un autre dessein en tète : ce’ n’est pas chez elle qu’il voulait frapper l’Angleterre, c’était, ailleurs ; c’était dans la Méditerranée ; c’était en lui enlevant ses stations , ses points de repère maritimes, qu’il voulait l’aftaiblir et la contraindre à la paix. Et, à propos de ce projet : frapper l’Angleterre chez elle, sans traverser le détroit, il nous souvient d’un mot qui vaut la peine d’être cité : Un paysan bourguignon, ayant lu dans les journaux de l’époque que Bonaparte avait l’intention d’atteindre l’Angleterre en passant par l’Egypte, s’était imaginé que le héros de la campagne d’Italie, d’une force colossale en géographie, avait découvert que la Grande-Bretagne n’était pas une île, et qu’en passant par la terre des Pharaons, on arrivait à un isthme inconnu qui conduisait tout droit à la Tour de Londres. Cette hérésie géographique était très répandue au fond de nos provinces en 1812, lors de la guerre de Russie, où les feuilles publiques répétaient chaque jour que la guerre faite à l’empereur Alexandre était surtout dirigée contre l’Angleterre. Plusieurs des clauses du traité de Campo-Formio avaient été conçues en prévision d’une expédition en Egypte. C’est ainsi que, dans le partage des États vénitiens, Bonaparte avait eu soin de conserver a la République française les îles de la Grèce, Corfou et tout ce que Venise avait possédé dans la mer d’Ionie, et nous avons vu que, depuis plusieurs mois, alors qu’il était en Italie, il avait jeté un regard de convoitise sur Malte et sur l’Egypte. Cette idée de conquérir l’Egypte, de former là un établissement français qui nous donnât la clef du commerce de l’Inde en nous assurant celui du Levant, dont nous serions en quelque sorte les maîtres à l’exclusion de l’Angleterre, avait envahi son imagination, et, des qu’une fois une passion de ce genre était entrée dans son esprit, il était tout à elle. Toutefois, il ne parla de ses idées qu’aux membres du Directoire exécutif ; il en conféra surtout avec le ministre des relations extérieures, Talleyrand, très capable d’apprécier ses plans ; et, avec cette ardeur qu’il apportait à toutj ne rêvant que l’Egypte, il se mit à l’étudier en quelque sorte en tous sens.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> La campagne d’Egypte

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LA PREMIERE CAMPAGNE D’ITALIE (1796-1797)

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 3:26 par napoleonbonaparte

Napoléon Bonaparte, général en chef de l’Armée d’Italie (1796-1797)

 

Soldats, dénués de tout, vous avez suppléé à tout ; vous avez gagné des batailles sans canons, passés des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Mais soldats, vous n’avez rien fait puisqu’il vous reste encore à faire. Les plus grands obstacles sont franchis san doute, mais vous avez encore des combats à livrer, des villes à prendre, des rivières à passer. En est-il d’entre-bous donc le courage s’amollisse ?

(Napoléon Bonaparte)

En partant pour cette immortelle campagne d’Italie, il emportait avec lui. 48.000 francs en or, et 100.000 francs en traites, qui furent en partie protestées. C’est avec ce faible véhicule, qui mit pourtant le Trésor à sec, que le général en chef de cette armée, manquant de tout depuis longtemps, sut la conduire au pas de charge dans les plaines fertiles de l’Italie. L’armée, stationnaire dans les Alpes-Maritimes et dans la partie de la rivière de Gênes que nous occupions était ainsi distribuée vers le 10 mars (4 ventôse an IV) : Avant-garde, commandée par lé général divisionnaire Masséna, ayant sous ses ordres les généraux La Harpe et Meynier ; les adjudants de brigade Pijon, Saint-Hilaire, Cervoni, Ménard, Dammartin et Joubert ; les adjudants généraux Dalons, Chabran, Giacomoni, Boyer, Monnier et Lorcet. Les généraux La Harpe et Meynier commandaient la première et la deuxième division de cette avant-garde à Savone et au bourg dé Finale. Corps de bataille : première division commandée par le général divisionnaire Augereau, ayant sous ses ordres les généraux de brigade Banel, Victor et Rusca ; les adjudants Verdier et Quesnin, au quartier général de Nice. Deuxième division, commandée par le général divisionnaire Sérurier, ayant sous ses ordres les généraux de brigade Pelletier, La Salcette, Fiorella et Bizannet ; les adjudants généraux Couthaud et Vinose, à Ormea. Troisième division, commandée par le général divisionnaire Macquart, ayant sous ses ordres le général de brigade Dallemagne, l’adjudant général Escale et le chef de brigade Nicolas. Quatrième division, commandée par le général divisionnaire Garnier, ayant sous ses ordres les généraux de brigade Verne, Charton, Davin et Servier ; l’adjudant général Rambaud. Le total effectif de toutes ces divisions, avant-garde et corps de bataille, était de 43.443 hommes. C’est avec 48.000 francs en or et 43.443 hommes, à peu près autant de francs que d’hommes, que le général en chef Bonaparte allait conquérir l’Italie, la ravir à l’aigle à deux têtes, à l’aigle autrichienne, Aquila grifagna Che per più divorar due becchi porta, suivant l’expression du poète Alamanni. C’est le général en chef Bonaparte qui, de son souffle, va ranimer cette armée, languissante malgré son courage et ses vertus républicaines ; c’est lui qui va imprimer à tous ces corps la vie et le mouvement, et qui, en quelques jours, à travers les champs glorieux de Montenotte, de Millesimo et de Mondovi, et l’héroïque passage du pont de Lodi, les portera de Nice à Milan (15 mai 1796). Ainsi, un mois et demi avait suffi à ce jeune général de vingt-six ans et neuf mois pour culbuter le vieux Beaulieu, l’un des généraux les plus aguerris de l’Autriche. Les ennemis nous appelaient par dérision les héros en guenilles, et ils avaient doublement raison : nous étions l’un et l’autre. Et la preuve, c’est que nous entrions à Milan le 15 mai triomphants, mais très positivement en guenilles. Il n’y a rien d’exagéré dans ce qu’a dit de ces héroïques soldats notre grand chansonnier national : Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, Tous à la gloire allaient du même pas. Un témoin oculaire, car il était dans un rang obscur de l’expédition, commis aux vivres, Henri Beyle (Stendhal), dans son beau roman de la Chartreuse de Parme, décrit ainsi notre entrée dans la vieille capitale de la Lombardie, depuis trop longtemps autrichienne : « Le 15 mai 1796 le général Bonaparte fit son entrée à Milan à la tête, de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de hardiesse et de génie dont l’Italie fut témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi ; huit jours encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes de Sa Majesté Impériale et Royale : c’était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale. » Mais le jeune général victorieux ne s’arrêta pas là ; ce n’est pas là, en effet, qu’il voulait signer la paix avec cette Autriche, éternel ennemi du développement de la liberté et de la civilisation européenne. Poussant sa vaillante armée en avant, il battait encore les meilleurs généraux de l’Autriche, Wurmser à Castiglione (août) et à Bassano (septembre), Alvinzi à Arcole (15-18 novembre), et à Rivoli (14 janvier 1797) ; il conquérait l’Istrie, la Carniole et la Carinthie (30 mars) ; il renversait la vieille et aristocratique république de Venise. Marchant droit sur Vienne, il ne s’arrêtait à Léoben (18 avril) que pour signer les bases du traité de paix de Campo-Formio (17 octobre), constatant la supériorité de la France sur ses ennemis ; et il fondait en Italie deux républiques provisoires (la Cisalpine et la Transpadane). Ah ! cette campagne d’Italie est vraiment merveilleuse, sans comparaison possible avec les plus belles que présentent les annales militaires chez tous les peuples, et la première que devront lire et méditer les Alexandres et les Césars futurs, si, pour le malheur des nations, l’avenir tient encore en réserve dans son sein le germe de quelque illustre conquérant. Tout s’y accomplit de point en point comme le jeune héros l’avait prévu, ou, pour dire plus justement, comme il l’avait calculé. C’est une campagne que l’on pourrait appeler mathématique, quelles que soient la nouveauté et l’étrangeté de cette expression. Aujourd’hui, quand il s’agit de construire un de ces ponts en fer comme ceux qui traversent nos fleuves, le mécanicien ne se livre à aucun travail et à aucune étude sur le terrain. Retiré au fond de son atelier, il trace ses plans, prend ses mesures, fait fabriquer, et, quand tout est prêt : tympans, barres, montants, traverses, armatures, crampons, boulons, clavettes, broches, viroles, etc., il ne reste plus qu’une opération toute mécanique, toute machinale de montage ; chaque partie vient prendre la place qui lui a été assignée ; tout cela se monte et se démonte comme les fractions d’un squelette auquel ne manque aucune des innombrables articulations. C’était la méthode inventée par Bonaparte. «, Melas est là ; je l’attirerai ici, et je le battrai là. » Et la victoire arrivait, se déduisait mathématiquiment comme l’inconnue d’une équation algébrique. Et, ce qu’il y a de plus merveilleux encore, c’est que l’homme, c’est que l’artiste n’est nullement absorbe par le conquérant. En effet, voici l’homme sous une nouvelle face, et c’est avec une intention marquée que nous soulignons ce mot ; car nous le prenons dans toute la plénitude de son acception, dans l’acception que lui donnera plus tard Napoléon lui-même quand il dira au génie olympien de l’Allemagne : « Monsieur Gœthe, vous êtes un homme. » Nous avons vu le guerrier, voyons l’artiste. Le conquérant avait sans cesse les yeux tournés vers Paris : c’était l’Athènes de ce nouvel Alexandre ; mais si le général regardait les Tuileries, l’artiste regardait le Louvre. Voici un état officiel des objets de science et d’art enlevés par ses ordres pour être transportés à Paris : A MILAN. – Bibliothèque Ambrosienne. Le carton de l’école d’Athènes, par Raphaël. Un tableau de Luisini, représentant une Vierge. Idem, de Rubens, une Vierge et des fleurs. Idem, du Giorgion, représentant un concert. Idem, de Lucas d’Olande, représentant une Vierge. Idem, une tête de femme, de Léonard de Vinci. Un soldat et un vieillard, du Calabrese. Un vase étrusque , représentant diverses figures avec ornements. Un manuscrit sur papyrus d’Egypte, ayant environ onze cents ans, sur les Antiquités de Josèphe, par Ruffin. Un Virgile manuscrit, ayant appartenu à Pétrarque, avec des notes de sa main. Un manuscrit très curieux sur l’histoire des papes. Un tableau peint par le Titien, représentant un Couronnement d’épines. Idem, un Saint Paul, de Gondenzo Ferrari. Alla Vittoria. – Un tableau de Salvator Rosa, représentant une Assomption. A l’Académie de Parme. – La Vierge de saint Jérôme, par le Corrége. Un tableau de Schidone. Une Adoration, par Majolla Aux Capucins. – Un chien, du Guerchin. Une Vierge et plusieurs saints, par Ann. Carrache. Saint-Paul. – Jésus-Christ, Saint Paul, Sainte Catherine, par Raphaël. La Stenata.- Le Mariage de la Vierge, par Procaccini. San-Gio, – Une Descente de croix, par le Corrége, Capucins. – Un Guerchin, représentant la Vierge et saint François. Saint-Sépulcre. – La Madonna délia Scodelia, du Corrége. Saint-Roch. – Un tableau de l’Espagnolet, représentant divers saints. Idem, de Paul Véronèse, représentant saint Koch. San-Quintino. – Un tableau de Fraimingo, représentant un baptême. Une Assomption, par l’Espagnolet. Un tableau de Lanfranc, Saint Benoît. Saint-André. – Un tableau de l’Espagnolet. Saint-Michel. – Un tableau d’un élève du Corrége, représentant une Vierge. Saint-Paul. – Une Vierge d’Augustin Carrache, Au Dôme de Plaisance. – Deux tableaux de Louis Carrache. Une note, datée de Paris, dit : «Les tableaux venant d’Italie sont arrivés à Paris sur six chariots, sans avoir éprouvé d’accident. Ils n’ont été pris ni par les barbets ni brisés sur les rochers des Alpes. » Le Directoire en fit la distribution au Jardin des plantes, à l’Ecole polytechnique, à l’Institut et à la Bibliothèque nationale. Dans le lot de l’Institut, il y avait les douze manuscrits de Léonard de Vinci sur les sciences. Dans le lot de la Bibliothèque, le Virgile manuscrit ayant appartenu à Pétrarque, avec des notes de la main de l’illustre poète sur Virgile ; le manuscrit de Galilée sur les fortifications ; le carton des ouvrages de Léonard de Vinci. Le 7 floréal, l’armée d’Italie étant à Cherasco, et, après la prise fameuse de Tortone, Bonaparte avait mandé au Directoire : « Il me serait utile d’avoir trois ou quatre artistes connus pour recueillir les monuments des beaux-arts. » Au commencement de prairial, comme il venait de conquérir Milan et qu’il rêvait de rétablir le Capitole, il signait avec le duc de Modène un armistice où se lit cet article : « Le duc de Modène sera tenu de livrer vingt tableaux à prendre dans sa galerie ou dans ses Etats, au choix des citoyens qui seront commis à cet effet. » Le 15 prairial, on le retrouve à Vérone, d’où il écrit cette lettre aux Directeurs : « J’arrive dans cette ville, citoyens Directeurs, pour en partir demain matin ; elle est très grande et très-belle… Je n’ai pas caché aux habitants que si le prétendu roi de France n’eût évacué leur ville avant mon passage du Pô, j’aurais mis le feu à une ville assez audacieuse pour se croire la capitale de l’empire français… Je viens de voir l’amphithéâtre ; ce reste du peuple romain est digne de lui. Je n’ai pu m’empêcher de me trouver humilié de la mesquinerie de notre Champ-de-Mars : ici, cent mille spectateurs sont assis, et entendraient facilement l’orateur qui leur parlerait. » En messidor, il est à Bologne. « Les vingt tableaux que doit nous fournir Parme, écrït-il au Directoire, sont partis ; le célèbre tableau de Saint Jérôme est tellement estimé dans ce pays qu’on offrait un million pour le racheter. » Le Directoire a envoyé les artistes et les savants demandés, et le jeune conquérant écrit au Directoire : « Le citoyen Barthélémy s’occupe, dans ce moment-ci, à choisir les tableaux de Bologne. Il compte en prendre une cinquantaine, parmi lesquels se trouve la Sainte Cécile, qu’on dit être le chef-d’œuvre de Michel-Ange. Monge, Berthollet et Thouin sont à Pavie, où ils s’occupent à enrichir notre Jardin des plantes et notre cabinet d’histoire naturelle. J’imagine qu’ils n’oublieront pas une collection complète de serpents qui m’a paru bien mériter la peine de faire le voyage. » Enfin il écrivit de Milan cette superbe épître à l’astronome Oriani : « Les sciences qui honorent l’esprit humain, les arts qui embellissent la vie et transmettent les grandes actions à la postérité, doivent être spécialement honorés dans les gouvernements libres. Tous les hommes de génie, tous ceux qui ont obtenu un rang distingué dans la république des lettres, quel que soit le pays qui les ait vus naître, sont Français. Les savants, à Milan, n’y jouissalent pas de la considération qu’ils devaient avoir. J’invite les savants à se réunir et à me proposer leurs vues sur les moyens qu’il y aurait a prendre, ou les besoins qu’ils auraient pour donner aux sciences et aux beaux-arts une nouvelle vie et une nouvelle existence. Tous ceux qui voudront aller en France y seront accueillis avec distinction. Le peuple français ajoute plus de prix à l’acquisition d’un savant mathématicien, d’un peintre de réputation, d’un homme distingué, que de la ville la plus riche et la plus abondante. » Ainsi cet homme singulier voulait avoir pour lui les artistes en même temps que les victoires, et Raphaël, Léonard de Vinci, Corrége et Michel-Ange étaient placés sur le même rang que Montenotte, Millesimo, Arcole et Castiglione. Il n’entre pas dans notre plan de raconter cette campagne d’Italie, glorieuse entre toutes, qui vient d’amener cette digression. Notre plan n’est, dans cette partie de l’histoire du grand capitaine, du premier génie militaire des siècles passés, et peut-être aussi des siècles futurs, que d’exposer ce qui sert à le caractériser comme citoyen et soldat d’un grand peuple jusqu’au 18 brumaire ; Quand, simple citoyen, soldat d’un peuple libre, Aux bords de l’Eridan, de l’Adige et du Tibre, Foudroyant tour à. tour quelque tyran pervers, Des nations en pleurs sa main brisait les fers ; Ou quand son noble exil aux sables de Syrie, Des palmes du Liban couronnait sa patrie… Marie-Joseph CHÉNIER. Il nous suffira de dire que toute la suite de l’histoire ne nous offre aucun homme qui, à vingt-sept ans et venu d’où nous l’avons vu partir, ait atteint à cet âge un aussi haut degré de gloire, et fait sentir la foudroyante activité qu’il déploya dans cette campagne, où il se montra surtout républicain. Il était sincère alors, il croyait la République immortelle dans ces premiers jours d’enthousiasme et de gloire. Il disait fièrement et officiellement à ceux qui parlaient de reconnaître la République française : « La République française est comme le soleil : aveugle qui ne la voit pas ! » Les mêmes sentiments l’animaient aussi en particulier. A Milan, en mai 1796, il disait à un de ses amis : « La République, c’est la flèche d’Evandre qui ne retombe pas-, et se change en étoile brillante. » Illusion sublime des premiers jours ! moment unique où la République était comparée par Bonaparte à la flèche d’Evandre ! le besoin seul de refouler le royalisme vous a éteints dans son cœur, nobles sentiments qui promettiez de donner à la France un Washington au lieu d’un César ! En effet, quand il vit, moins de deux ans après, la contre-révolution prendre des ailes à l’intérieur, il sentit qu’on ne l’abattrait point en se bornant à n’user envers elle que des armes constitutionnelles, des armes de la liberté. Au dehors, l’histoire nous montre le Directoire suivant la grande politique de la Convention, portant la liberté aux vaincus, et entreprenant d’affranchir l’Europe du pouvoir absolu et de la féodalité, justement persuadé que la France ne pouvait être une république heureuse et paisible qu’entourée de républiques heureuses et paisibles. Cependant, à l’intérieur, le désordre, entretenu par les royalistes au nom de la liberté, entravait la marche du gouvernement et empêchait la France d’être aussi heureuse qu’elle était glorieuse et puissante. Les républicains auteurs de la Constitution de l’an III, craignant les abus du pouvoir exécutif, l’avaient restreint avec une méfiance excessive. Il était faible, pauvre, dépouillé de tout appareil d’ostentation, au lieu d’étaler cette magnificence royale que les Français ont la bonhomie d’admirer, tout en la payant ; il vivait de rien et gouvernait avec peu de chose. Quelques légers impôts subvenaient aux frais de nombreuses armées. Les étrangers et les royalistes dépensaient en France plus d’argent pour corrompre et diviser, que le pouvoir n’en avait à sa disposition pour le maintien de l’ordre de choses établi. La liberté de la presse était plus entière qu’elle ne l’a jamais été. Les pouvoirs étaient publiquement insultés ; les lois républicaines qu’on parvenait à faire voter naissaient flétries d’avance par les royalistes et les journaux ; les feuilles appartenant aux partis extrêmes déclamaient à leur aise contre le Directoire ; le blâme et le ridicule étaient déversés à pleines mains sur ses actes et sur ses membres. En France, on aime le pouvoir qui éblouit et dont l’allure est altière ; on trouvait la République trop bourgeoise. Le parti royaliste, parfaitement organisé par les nombreux agents des Bourbons, conspirait à Clichy, et cherchait un Monk parmi nos généraux ; les chouans infestaient les grandes routes ; de leur côté, les anarchistes faisaient au camp de Grenelle une tentative babouviste contre le Directoire. Comment résister à ces conspirations sans des mesures violentes ? Le renouvellement amena dans les conseils une majorité de royalistes se disant constitutionnels on Eurs, qui cacha peu son intention de renverser Directoire. Deux des directeurs eux-mêmes paraissaient disposés à ne pas retenir le pouvoir, et Carnot, malheureusement, était de ceux qui croyaient devoir abandonner la partie. Les trois autres avaient à choisir, ou de violer la constitution pour la sauver, ou de la laisser tomber. Ils prirent le premier parti. Soutenus par l’armée d’Augereau et par celle de Hoche, ils firent occuper militairement le Corps législatif : cinquante et un représentants, les deux directeurs et plusieurs journalistes furent condamnés à la déportation. C’est ce que, dans l’histoire, on a appelé le 18 fructidor. Si cette mesure avait besoin d’une justification, le nom de Hoche, le nom le plus pur de notre grande Révolution, la fournirait à lui seul. Ce n’est pas ici le lieu de juger cet épisode de notre histoire révolutionnaire ; il est facile, quand on n’examine pas les choses de près, de n’avoir que du blâme pour ces sortes de coups d’Etat; nous croyons seulement que celui-cî ne fut pas sans influence sur Bonaparte.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Le vainqueur de l’Italie

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE MARIAGE DE NAPOLEON ET JOSEPHINE

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 12:02 par napoleonbonaparte

Le Général Bonaparte et son épouse Joséphine en 1796

La circonstance de mon mariage avec Madame de Beauharnais m’a mis en point de contact avec tout un parti qui était nécessaire à mon système de fusion, un des principes les plus grands de mon administration. Sans ma femme, je n’aurais jamais pu avoir avec ce parti aucun rapport naturel.

(Napoléon Bonaparte)

Mme de Beauharnais, à la veille de devenir Mme Bonaparte, était, on on conviendra, dans une bien singulière et bien fâcheuse situation d’esprit… Que d’hésitation ! que de considérations de toute nature ! Le mariage cependant ne tarda pas à être tout à fait arrêté, et, avant le 23 février 1796, jour de la nomination du général au commandement en chef de l’armée d’Italie, les publications légales en furent faites à la mairie du IIe arrondissement de Paris. En effet, nous voyons dans l’acte de mariage, du 9 mars, que Bonaparte n’est qualifié que de général en chef de l’armée de l’intérieur, parce qu’il ne pouvait prendre que le titre qu’il avait au moment où devaient commencer les publications légales pour rendre possible l’acte de mariage du 9 mars. C’est un document curieux, que nous avons voulu lire de nos propres yeux et collationner de notre propre main. Extrait du registre des actes de mariage de ventôse an IV, IIe arrondissement. Du 19 ventôse an IV de la République. (Mercredi, 9 mars 1796). « Acte de mariage de Napolione Buonaparte ; général en chef de l’armée de l’intérieur, âge de vingt-huit ans, né à Ajaccio, département de la Corse, domicilié à Paris, rue d’Antin, n° (le numéro est en blanc), flls de Charles Buonaparte, rentier, et de Laetitia Ramolino, Et de Marie-Joséphine-Rose de Tascher, âgée de vingt-huit ans, née à l’Ile Martinique, dans les îles du « Vent, domiciliée à Paris, rue Chantereine, n° (le chiffre est en blanc), fille de Joseph-Gaspard de Tascher, capitaine de dragons, et de Rosé-Claire Des Vergers Desanois, son épouse. Moi, Charles-François Leclerq, officier public de l’état civil du deuxième arrondissement du canton de Paris, après avoir fait lecture en présence des parties et témoins : 1» de l’acte de naissance de Nupolione Buonaparte, qui constate qu’il est né le, cinq février mil sept cent soixante-huit du légitime mariage de Charles Buonaparte et de Ltetitia Ramolino ; l’acte de naissance de Mnrie-Joséphine-Rose De Tascher, qui constate qu’elle est née le vingt-trois juin mil sept cent soixante-sept du légitime mariage de Joseph Gaspard de Tascher et de Rosé-Claire Des Vergers Desanois ; vu l’extrait de décès d’Alexandre -François -Marie Beauharnais , qui constate qu’il est décédé le cinq thermidor an deux, marié à Marie-Joséphine-Rose de Tascher ; vu l’extrait des publications dudit mariage dûment affiché le temps prescrit par la loi, sans opposition ; et après aussi que Napolione Buonaparte et Marie-Joséphine-Rose de Tascher ont eu déclaré à, haute yohc. se prendre mutuellement pour époux, j’ai prononcé à haute voix que Napolione Buonaparte et Marie-Joséphine-Rose de Tascher sont unis en mariage. Et ce en présence des témoins majeurs ci-après nommés ; savoir : Paul Barras, membre du Directoire exécutif, domicilié au palais du Luxembourg ; Jean Lemarois, aide de camp capitaine, domicilié rue des Capucines ; JeanLambert Tallien, membre du Corps législatif, domicilié à Chaillot ; Etienne-Jacques-Jôrôme Calmelet, homme de loi, domicilié rue de la place Vendôme, 207 ; -qui tous ont signé avec les parties et moi après lecture faite. Signé au registre : Napolione BUONAPARTE ; M. J. R. TASCHER ; Paul BARBAS ; TALLIEN ; J. LEMAROIS le jeune ; E. CALMELET, et LECLERQ, maire. » On remarque dans cet acte plus d’une irrégularité. On y dit le marié âgé de vingt-huit ans et né le 5 février 1768. Or Bonaparte était né réellement le 15 août 1769. Son extrait de baptême, la note du chevalier de Keralio, délivrée en 1783 à Brienne, et son bulletin de sortie de ce collège en 1784, en font foi de la manière la plus authentique. Comment expliquer cette première anomalie ? par une seconde fausse énonciation, comme on va le voir. Bonaparte, sans doute pour faire sa cour à Joséphine, en d’autres termes, pour l’approcher son âge de celui de sa future, qui voulait le dissimuler à tout prix, au risque de rendre son mariage nul, dut gagner le maire Leclercq pour se vieillir d’un an, car il ne pouvait guère le tromper, et l’un et l’autre eurent la galanterie, l’un de produire et l’autre d’accepter, malgré la différence des prénoms, l’acte de naissance de Giuseppe Buonaparte, né effectivement le 5 février 1768, au lieu de celui de Napolione Buonaparte, né le 15 août 1769. Le motif de la seconde anomalie, qui, comme nous l’avons dit, explique la première, c’est l’invincible répugnance de Joséphine à avouer son âge véritable, cause, pour elle, d’un chagrin secret et profond qui ne la quitta jamais, même dans sa plus haute fortune. Mme de Beauharnais s’y donne donc, comme son futur, l’âge de vingt-huit ans, et, comme elle était née le 23 juin 1763, le complaisant officier de l’état civil eut encore la galanterie de prendre pour un 7 le 3, probablement mal fait, de 1763, ce qui, d’un coup, était cinq ans à l’âge de Mme de Beauharnais, qui se sentait cruellement mortifiée d’avoir trente-trois ans au lieu de vingt-huit, malgré l’amour passionné dont elle était l’objet. Bonaparte, à qui elle avait tout avoué, et à qui elle avait, quand il la pressait d’accepter sa main, loyalement opposé ces terribles six ans qu’elle avait de plus que lui, et qui lui semblaient un insurmontable obstacle à leur mariage, ne fut donc pas trompé par elle ; mais, trop complaisamment peut-être, il la satisfit sur ce point en se prêtant à la supercherie qui égalait à peu près leur âge afin d’arranger les choses au mieux pour l’amour-propre de la femme qu’il aimait. Napoléon disait à ce sujet a Sainte-Hélène : « La pauvre Joséphine s’exposait pourtant par là à de grands inconvénients : ce pouvait être réellement un cas de nullité de mariage. » Et, en effet, tout avait été arrangé un peu à la diable, et, à ce qu’il semble, exprès, par l’officier de l’état civil, qui eut la complaisance de relater les diverses dispositions au mieux pour l’amour-propre de Mme Bonaparte dans cet acte de mariage, où il louvoya de manière à ne pas donner à Joséphine la qualité de veuve de Beauharnais. Quoi qu’il en soit, cette allusion du prisonnier de Sainte-Hélène à la possibilité d’un divorce légal nous a fait sourire, comme si la volonté du maître avait eu besoin de s’appuyer sur une raison légale, comme s’il était d’obligation pour le loup de consulter son avocat Bertrand afin de savoir s’il a ou non le droit de croquer, l’agneau. Il n’y eut pas de mariage religieux. Cette cérémonie n’eut lieu que plus tard, et trois jours seulement avant le sacre, sur la demande formelle du pape, à minuit, dans la chapelle des Tuileries, en présence d’un très petit nombre de témoins, parmi lesquels figuraient le prince Eugène et le général Duroc, grand maréchal du palais. On remarque dans cet acte une autre irrégularité, l’absence de la forme française du prénom de l’époux, cette forme qui devait retentir si glorieusement dans toute la suite des siècles. Une particularité remarquable, c’est que Bonaparte n’a jamais joint son prénom à la signature de son nom patronymique, jusqu’à ce que ce nom fût devenu celui d’une dynastie impériale. Dans l’acte civil en question, où il était nécessaire qu’un prénom accompagnât le nom de l’époux, ce prénom figure, tant en tète de l’acte que dans le seing requis de la fin, sous la forme qu’on a vue plus haut, Napolione. Dans un acte postérieur de deux ans, acte qui se trouve aux archives de l’enregistrement de Paris (vol. XXXIII, fol. 50, cases 5 et 6), et qui constate l’acquisition, au retour de la campagne d’Italie, de la maison de la rue Chantereine, qu’habitait Joséphine avec sa tante Fanny de Beauharnais, lors du mariage, le prénom du général est encore plus mal orthographié ; on le voit figurer sous cette forme étrange : Napoline. Quoique nous anticipions ici sur le cours des événements, il nous semble qu’il sera curieux de donner, à cette place, l’extrait suivant, copié mot à mot, de cet acte important : Du 2 germinal an VI (3l mars 1798), enregistré, vente par Louise-Julie Carreau, femme séparée de François-Joseph Talma, demeurant, savoir : ledit Talma, rue de la Loi; et elle, rue de Matignon, n° 2; A Napoline Buonaparte, président de la légation française au congrès de Rastadt, demeurant rue de la Victoire, n° 6 ; D’une maison, susdite rue de la Victoire, ci-devant Chantereine, même numéro, appartenant à ladite citoyenne Talma comme l’ayant acquise par contrat devant Rouen, notaire, le 6 décembre 1781, moyennant cinquante-deux mille quatre cents francs. Passé devant Raguideau, notaire à.Paris, le 6 germinal an VI. Reçu deux mille quatre-vingt-seize francs. ……… 2.096 francs. » Ainsi, ce grand nom de Napoléon, qui était pour ainsi dire bégayé sous la forme de Napolione, en mars 1796, dans l’acte de mariage de Bonaparte, s’éloigne plus encore du nom originaire italien dans l’acte de vente ci-dessus (mars 1798), sous la forme de Napoline. Nous ignorons vraiment si le lecteur nous saura gré d’insister sur ces particularités, en apparence insignifiantes, des origines napoléoniennes ; si cette hypothèse est vraie, nous avouons ingénument que nous ne partageons pas cette manière de voir : rien ne doit paraître indifférent dans la vie des grands hommes. Revenons au point où nous en étions ; aussi bien, le nom du notaire Raguideau nous y ramène naturellement. Le mariage du général Bonaparte avec la citoyenne Beauharnais était devenu, au commencement du mois de mars 1796, en quelque sorte urgent. Trois ou quatre jours avant l’acte civil, le général avait écrit à sa future la brûlante lettre qui suit : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur ! Vous fâchez-vous ; vous vois-je triste, êtes-vous inquiète ;… mon âme est brisée de douleur et il n’est point de repos pour votre ami… Mais en est-il donc davantange pour moi, lorsque, vous livrant au sentiment profond qui nie maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur, une flamme qui me brûle ? Ah ! c’est cette nuit que je nie suis bien aperçu que votre portrait n’est pas vous. Tu pars à midi, je te verrai dans trois heures. En attendant, mio dolce amor, reçois un millier de baisers, mais ne m’en donne pas, car ils brûlent mon sang. Signé :….. » Le mariage était en ce moment, on le voit par cette lettre, plus qu’arrêté. Les deux futurs l’avaient annoncé à tout le monde, et le général Bonaparte conduisait assez souvent à pied sa fiancée par la ville, soit en visite chez leurs amis communs, soit même chez les marchands pour diverses emplettes jugées nécessaires par la future épouse. On raconte que, presque à la veille de la cérémonie, Mme de Beauharnais pria le général de la conduire chez le citoyen Raguideau, vieux notaire demeurant rue Honoré, près de la place Vendôme, que la belle veuve honorait de toute sa confiance, et consultait, dit-on, non-seulement sur ses affaires d’intérêt, mais encore sur ses affaires de cœur. Elle voulait, sans doute, par déférence, annoncer en particulier son mariage au vieux Raguideau, plutôt que de le consulter. Arrivée chez le notaire, à la porte de l’étude où travaillaient les clercs, elle se détacha du bras de Bonaparte, qu’elle pria de l’attendre là, et entra dans le cabinet où se tenait seul le notaire, laissant par mégarde la porte entre-bâillée, si bien que le général, placé près de cette porte, entendit et retint presque mot pour mot toute la conversation suivante : « Monsieur Raguideau, dit Mme de Beauharnais, je viens vous faire part de mon prochain mariage. Vous, madame ! et avec qui ? J’épouse dans quelques jours le général Buonaparte. Comment ! veuve d’un militaire, vous allez en épouser un autre ? Le général Buonaparte, dites-vous ? Ah ! oui, je me le rappelle, le commandant de l’armée de l’intérieur, l’ex-chef de bataillon qui donna à Toulon une leçon d’artillerie au général Carteaux. Lui-même, monsieur Raguideau. Mais c’est un homme sans fortune, madame. Et votre mariage est irrévocablement arrêté ? Sans doute, monsieur. Tant pis pour vous, madame. Pourquoi donc, s’il vous plaît, monsieur Raguideau ? Pourquoi ? parce que mieux vaut rester veuve que d’épouser un petit général sans avenir et sans nom. Votre Buonaparte sera-t-il jamais un Moreau ou un Pichegru ? Sera-t-il jamais l’égal de nos grands généraux de la République ? J’ai le droit d’en douter… Du reste, croyez-moi, madame, la carrière des armes ne vaut rien maintenant, et je préférerais, moi, à tous les grades militaires possibles, une place de fournisseur à l’armée. Chacun son goût, monsieur, répondit sèchement Mme de Beauharnais, blessée sans doute de l’irrévérence avec laquelle le notaire avait parlé de l’homme qu’elle aimait ; chacun son goût. Vous voyez, vous, dans le mariage, une affaire d’argent… Et vous, madame, dit en l’interrompant l’obstiné Raguideau, vous y voyez une affaire de cœur et d’inclination, voilà ce que vous, voulez dire, n’est-ce pas ? Eh bien ! vous avez tort. Les épaulettes d’or du général Buonaparte vous ont trop éblouie, songez-y bien, et n’allez pas vous préparer un repentir inévitable en épousant, je le répète, un homme sans fortune, un homme qui n’a que la cape et l’épée. » Napoléon (car il ne se plut à raconter cela que quand il fut Napoléon et pour le contraste) au moment où les mots de cape et d’epée frappèrent son oreille, se leva vivement, bouillonnant d’impatience et de colère ; ses yeux étincelaient. Il fit un pas vers la porte, mais la crainte du ridicule le retint, et il se rassit sur sa chaise, un peu honteux de ce mouvement irréfléchi. En ce moment Mme de Beauharnais sortit, d’un air boudeur, du cabinet du notaire, qui l’accompagna jusqu’à la porte de l’étude, assez embarrassé à la vue du général, qu’il salua, pensant bien que c’était là le futur mari dont il venait d’être question, et Bonaparte, donnant le bras à Joséphine, pour la reconduire chez elle, ne répondit à Raguideau que par un froid salut. Pendant le trajet, le général garda le silence sur ce qu’il venait d’entendre, et, jusqu’au jour du sacre, ni Raguideau ni Mme Bonaparte ne se doutèrent que leur conversation avait eu pour auditeur celui-là même qui en était l’objet, tant, malgré sa fougue, il savait se contenir. Raguideau, après tout, était un homme sûr en affaires, et, chose singulière, ni le général, ni le consul, ni l’Empereur n’eurent jamais d’autre notaire ; nous pouvons même ajouter que plus tard l’Empereur, nous ne nous rappelons pas en quelle circonstance, ayant occasion de parler de cette petite mésaventure, n’hésita pas à reconnaître que le notaire, dans cette conjoncture, s’était conduit en honnête homme et en homme de bon conseil. C’était là le sentiment de l’Empereur ; mais l’amoureux vexé voulut tirer une petite vengeance de cette conversation où il avait été si fort maltraité par Raguideau, et quand, après les campagnes d’Italie et les victoires d’Egypte, Bonaparte de consul fut devenu Empereur, il lui parut que le jour même de son couronnement serait le plus propre à la vengeance qu’il méditait. Il aimait assez à faire de ces sortes d’espiègleries impériales. Ce jour-là donc, il envoya chercher le notaire Raguideau, devenu très respectueux pour le petit général, dont il faisait si peu de cas quand il n’avait que la cape et l’épée, maintenant qu’il portait le sceptre et la couronne. Raguideau, surpris, se perdit en conjectures sur cette brusque convocation, dont il était loin de deviner le motif, car il était trop sensé pour croire que le nouvel Empereur voulût lui faire dresser un acte notarié de son couronnement. Il s’empressa néanmoins de se rendre aux Tuileries, aux ordres du maître. Arrivé là, le chambellan de service lui fit traverser les vastes pièces du palais toutes resplendissantes de dorures et toutes pleines de maréchaux, de ministres et de grands officiers de l’Empire, et l’introduisit dans la salle où Napoléon l’attendait en causant avec Joséphine. « Ah ! c’est vous, Raguideau, lui dit l’Empereur en souriant ; je suis bien aise de vous voir. » Et, sans autre préambule : « Vous rappelez-vous le jour où j’accompagnai chez vous, en 1796, Mme de Beauharnais, aujourd’hui impératrice des Français ? Et il appuya sur ces derniers mots. Vous rappelez-vous l’éloge que vous fîtes de la carrière militaire et le panégyrique personnel dont je fus moi-même l’objet ? Eh bien, qu’en dites-vous, Raguideau ? Avez-vous été bon prophète ? Vous annonciez que je n’aurais jamais que la cape et l’épée. » Et, en prononçant ces deux mots, qu’il accentuait d’une manière singulière, il montrait du doigt le manteau impérial semé d’abeilles d’or et le sceptre de Charlemagne, tout prêts pour la cérémonie, et il ajoutait : Vous aviez raison, monsieur Raguideau ; voici la cape et voilà l’épée. Comme vous le voyez, monsieur Raguideau, j’ai marché, cependant… Je ne vous parle pas de ma fortune… Après huit ans de mariage, j’apporte une couronne en dot à ma femme… » Et en disant ces mots, il pressait la main de Joséphine, muette d’étonnement à cette scène inattendue. Stupéfait de cette apostrophe, Raguideau, de son côté, balbutia quelques paroles sans suite : « Sire… je ne pouvais… Quoi ! Sire… vous avez… entendu…! Tout, Raguideau, et je vous dois une punition sévère trop longtemps différée ; car, enfin, si ma bonne Joséphine eût suivi vos conseils, ils lui eussent couté, à elle ; un trône, et à moi la meilleure des femmes. Vous êtes bien coupable, Raguideau ! » A ces mots de coupable et de punition, Raguideau ; déconcerté, commença réellement à concevoir quelques craintes, et il ne savait où Napoléon voulait en venir, quand celui-ci, après s’être, un moment amusé de son embarras et de son trouble, mêlé d’une vague terreur, lui dit avec bonté : « Allons, rassurez-vous, Raguideau, ma punition sera paternelle. Je vous condamne à aller aujourd’hui à Notre-Dame assister à la cérémonie de mon couronnement… Et que je vous y voie, entendez-vous, monsieur ? Trouvez-vous dans l’église, sur le passage de mon cortège. » Le prophète Raguideau, comme Napoléon aimait à appeler son notaire, n’eut garde de désobéir, et l’Empereur se donna le malin plaisir de le voir dans la foule à Notre-Dame. A la vue de cette pompe en l’honneur du petit général qu’il avait vu huit ans auparavant ans son étude, accompagnant comme un simple mortel la citoyenne Beauharnais, devenue par lui impératrice des Français, le pauvre Raguideau n’en pouvait croire ses yeux. En quittant la métropole, Napoléon aperçut Raguideau dans la foule et lui sourit avec bonté. Le pauvre tabellion lui fit une salutation si profonde, qu’on eût dit que son front allait toucher la terre. Le grand Empereur se plaisait à ces petites malices, comme aussi à tirer quelquefois les oreilles à ses grands officiers, et même à certains de ses maréchaux. Mais nous voilà encore une fois bien loin du général en chef de l’armée d’Italie, tant il est difficile de séparer Napoléon de Bonaparte, ces deux hommes cependant si différents. Toutefois, avant de le voir s’élever à cette haute fortune par ses victoires, il nous faut le reprendre où nous l’avons laissé, ex-commandant en chef de l’armée de l’intérieur, nommé, par arrêté du Directoire exécutif en date du 4 ventôse an IV (23 février 1796), général en chef de l’armée d’Italie. On. a vu que, quoique investi de ce grade à cette date, il ne prit, dans son acte de mariage du 9 mars que le titre de commandant en chef de l’armée de l’intérieur ; peut-être voulait-on cacher sa nomination jusqu’à son départ de Paris. Quoi qu’il en soit, ce départ était arrêté ayant le 9 mars 1796. En sortant de la municipalité, le général alla habiter la maison qu’occupait Joséphine rue Chantereine ; mais les quartiers de sa lune de miel ne durèrent que quarante-huit heures ; les circonstances politiques commandaient impérieusement son départ, et les deux jours de douceurs conjugales furent presque entièrement absorbés par les devoirs de chef d’armée. Il passa la plus grande partie de son temps à mettre en règle ses affaires, à visiter les archives de la guerre pour y prendre tous les documents dont il avait besoin, et ne resta au nid de la rue Chantereine que le temps strictement nécessaire pour prouver à sa palombe que son veuvage avait cessé ; encore, aussitôt rentre, se mettait-il à travailler sur les meilleures cartes des Alpes et du prochain théâtre où il devait porter la guerre, à dresser les cadres de son armée, à étudier les positions et les forces de l’ennemi, à méditer et à préparer son plan de campagne. « Joséphine, dit un historien, venait l’interrompre ; il lui donnait un baiser et la renvoyait. Revenait-elle à la charge, il redoublait la dose en murmurant un peu. Enfin, se fâchant tout à fait, il prenait le parti de se barricader, et quand elle se plaignait : « Patience, ma bonne amie, lui disait-il, nous aurons le temps de faire l’amour après la victoire. » Ces deux jours durent être pour lui deux jours d’une extraordinaire activité et d’une fiévreuse agitation de cœur et d’esprit. Il aimait sa femme et la gloire, mais si l’une était sa compagne depuis deux jours, l’autre était sa maîtresse depuis dix ans, une maîtresse absolue, à laquelle il fallait obéir. Le 11 mars 1796, il partit donc en poste de Paris, avec son aide de camp Junot et l’ordonnateur en chef Chauvet, pour Nice, quartier général de l’armée d’Italie. Il passa par Troyes, Châtillon-sur-Seine, et, le troisième jour mars), il écrivait à Joséphine, dont son âme était pleine, cette lettre passionnée, datée du relais de Chanceaux : « Je t’ai écrit de Châtillon et je t’ai envoyé ma procuration pour que tu touches différentes sommes qui me reviennent… Chaque instant m’éloigne de toi, adorable amie, et à chaque instant je trouve moins de force pour supporter dêtre éloigné de toi. Tu es l’objet perpétuel de ma pensée ; mon imagination s’épuise à chercher ce que tu fais. Si je te vois triste, mon cœur se déchire et ma douleur s’accroît ; si tu es gaie, folâtre avec tes amis, je te reproche d’avoir bientôt oublié la douloureuse séparation de trois jours ; tu es alors légère, et dès lors tu n’es affectée par aucun sentiment profond. Comme tu vois, je ne suis pas facile à contenter ; mais, ma bonne amie, c’est bien autre chose si je crains que ta santé soit altérée ou que tu aies des raisons d’être chagrine, que je ne puis deviner ; alors, je regrette la vitesse avec laquelle on m’éloigne de mon cœur. Je sens vraiment que ta bonté naturelle n’existe plus pour moi, et que ce n’est que tout assuré qu’il ne t’arrive rien de fâcheux que je puis être content. Si l’on me fait la question si j’ai bien dormi, je sens qu’avant de répondre j’aurais besoin de recevoir un courrier qui m’assurât que tu as bien reposé. Les maladies, la fureur des hommes ne m’affectent que par l’idée, qu’ils peuvent te frapper, ma bonne amie. Que mon génie, qui m’a toujours garanti au milieu des plus grands dangers, t’environne, te couvre, et je me livre découvert. Ah ! ne sois pas gaie, mais un peu mélancolique, et surtout que ton âme soit exempte de chagrin, comme ton corps de maladie : tu sais ce que dit là-dessus notre bon Ossian. Ecris-moi, ma tendre amie, et bien longuement, et reçois les mille et un baisers de l’amour le plus tendre et le plus vrai. » On voit comme tous les sentiments touchaient aux extrêmes chez cet homme singulier : son amour était aussi fougueux que son génie militaire.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> La première campagne d’Italie

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

février 9, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – MADAME DE BEAUHARNAIS

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 1:22 par napoleonbonaparte

Le général Bonaparte rendant à Eugène de Beauharnais l’épée de son père (1795)

La génération future ne doit point souffrir des haines et des petites passions de la génération présente.

(Napoléon Bonaparte)

C’est peu après le 13 vendemiaire que le jeune général eut occasion de connaître une femme qui a eu une grande influence sur la destinée de cet homme extraordinaire, Mme veuve de Beauharnais. Voici comment il la connut : Ou venait d’exécuter le désarmement général des sections. Les perquisitions avaient été opérées avec tant de rigueur dans les maisons qu’aucune arme n’y était restée. Un matin on introduisit chez le général Bonaparte un enfant de quinze ans, qui venait réclamer l’épée de son père, général de la République, mort sur l’échafaud le 23 juillet 1794. Cet enfant était Eugène de Beauharnais. Sa naïveté pieuse, son enthousiasme, sa simplicité, touchèrent le général ; il fit rechercher et lui rendit l’arme de son père. A cette vue, l’enfant se mit à pleurer. Bonaparte lui parla avec douceur, et le fils pieux s’en retourna pénétré de la bienveillance qu’on lui avait témoignée ; si bien que Mme veuve de Beauharnais se crut obligée de venir le lendemain lui faire une visite de remerciement. Bonaparte fut frappé de la distinction, de l’élégance des manières de la mère de cet enfant, qu’il avait vu la veille pleurant. Elle avait, à ce que tous ceux qui l’ont connue s’accordent à dire, une physionomie expressive, attrayante, pleine de douceur, et qui était son principal charme. Toujours est-il qu’elle fit une grande impression sur le jeune général, et que cette impression ne resta pas sans conséquences. Nous allons donner ici le portrait de cette femme, dont le nom est resté si profondément gravé dans la mémoire du peuple. Elle était d’une figure angélique, pleine de bonté ; d’une taille moyenne, mais modelée avec une rare perfection, elle montrait dans tous ses mouvements une souplesse, une légèreté incroyables ; sa démarche respirait la majesté ; sa physionomie était expressive, sa douceur charmante. Les yeux, bleu foncé, à demi fermés par de longues paupières légèrement arquées, entourés des plus beaux cils du monde, reflétaient son âme tout entière. Quoique son aspect fût imposant, il semblait que la sévérité lui fût impossible. Elle avait des cheveux longs, blonds, soyeux, le teint châtain clair, la peau éblouissante de finesse et de fraîcheur, un son de voix si ravissant qu’on éprouvait du plaisir à l’entendre ; quand on l’écoutait et qu’on la voyait parler, il fallait faire un effort pour cesser de la regarder. D’une beauté peut-être moins achevée que Mmes Tallien et Récamier, ses amies, elle offrait dans tout l’ensemble plus de charme et plus de séduction. Le lendemain, Bonaparte se présenta à son tour chez Mme de Beauharnais. Une heure après, il ne voyait qu’elle, il l’aimait avec cette ardeur qu’il mettait à tout. Il passa, dès ce moment, toutes ses soirées chez elle, quand elle recevait à Paris, ou à Chaillot, chez Barras, qui, comme on l’a dit, « faisant en grand seigneur les honneurs de la République » recevait la plus brillante compagnie de tout Paris. La figure expressive, et qu’on n’oubliait plus quand on l’avait vue une seule fois, du jeune et frêle général Bonaparte, ce je ne sais quoi de grave, de grand et d’imposant qui était le caractère particulier de sa physionomie d’alors, tout cela frappa, disons le mot, bouleversa Joséphine. Elle ne put dissimuler l’impression que cet homme, singulier, comme elle l’appelle elle-même dans une très intéressante lettre qu’on lira plus loin, avait faite sur elle. Elle en eut le cœur troublé. La bienveillance avec laquelle il avait accueilli le jeune Eugène ; la vivacité de sa conversation, la forme même de ce visage républicain, ferme, sévère, simple et noble tout ensemble ; d’une beauté si particulière qu’aucun artiste n’eût su le modeler sur l’antique mieux que ne l’avait fait la nature ; le feu, l’esprit qu’il apportait dans la conversation, tout cela occupait Mme de Beauharnais, la remplissait d’une admiration et d’un sentiment vague et mal défini qu’elle n’eût jamais nommé d’elle-même de son vrai nom, si Bonaparte ne l’y eût aidée et en quelque sorte entraînée. C’était bien certainement de l’amour, mais un amour peureux, timide, craintif. Mme de Beauharnais se dissimulait ou voulait étouffer ce sentiment ; elle se trouvait trop peu jeune pour ce jeune homme. Mais ce jeune homme l’avait trop frappée pour qu’elle pût l’oublier. Dès le premier jour où elle l’eut vu, elle en parla avec une telle chaleur, une si grande vivacité d’expressions, que le trouble de cœur que Bonaparte avait produit en elle se montra dans ses discours ; il ne put échapper aux yeux clairvoyants de Mme Tallien, qui l’en plaisantait gaiement ; l’idée d’un mariage vint d’elle-même : on en parla d’abord de part et d’autre en se jouant ; puis l’idée mûrit et se réalisa. Barras n’avait pas été des derniers à lire dans les yeux de son protégé le secret de cet amour ; mais après que Bonaparte lui-même ; qui d’abord l’avait tenu sévèrement renfermé dans son cœur, l’en eut laissé échapper. L’idée de ce mariage ne paraît avoir pris de la consistance que dans les derniers mois de 1795 lorsque déjà Barras songeait à faire donner à Bonaparte le commandement en chef de l’armée d’Italie. Bonaparte, commandant en second l’armée de l’intérieur, avait son quartier général rue Neuve-des-Capucines, dans l’hôtel, aujourd’hui démoli. C’est là qu’affluèrent ses anciens amis, et qu’il recevait ses connaissances, mais le matin seulement. Déjà il avait une sorte de cour. Le reste du jour était consacré à expédier les affaires et à pourvoir avec vigilance à la sûreté de Paris, qu’il parcourait souvent avec son état-major ; car tout n’était pas fait : les factions s’agitaient encore, et les ennemis de la République espéraient vaguement que le passage du gouvernement dictatorial et révolutionnaire de la Convention au gouvernement constitutionnel de la République ne s’opérerait pas tranquillement. Bonaparte, dans ces moments difficiles, s’acquitta de ses devoirs avec zèle, et quand, le 4 brumaire an IV (26 octobre 1795), Barras, qui aspirait à être nommé l’un des cinq membres du Directoire exécutif, eut donné à plusieurs reprises sa démission de commandant en chef de l’armée de l’intérieur, que la Convention nationale n’accepta qu’avec peine, à raison des services qu’il avait rendus, un arrêté du comité de Salut public, daté du même jour, nomma le citoyen Bonaparte aux fonctions de général en chef de l’année de l’intérieur, en remplacement du citoyen Barras, dont la démission était enfin acceptée. La correspondance de ces premiers jours a un caractère remarquable. Les billets que s’écrivirent en ce temps le général et Mme de Beauharnais ne portent malheureusement ni date de mois ni date d’année, et il faut un certain effort d’induction pour leur en assigner une approximative. Nous ne parlons que du mois et du jour ; car il n’a nul doute sur l’année : ils sont tous de la fin de 1795, Il avait été évidemment question entre Mme de Beauharnais et Barras d’un grand poste pour le général Bonaparte, plus spécialement du commandement en chef de l’armée d’Italie, où le Directoire avait l’intention de frapper un grand coup contre l’Autriche. Ce ne peut donc être qu’au mois de décembre 1795 ou au mois de janvier 1796 que Joséphine adressa à Bonaparte le billet suivant, daté probablement du 6 brumaire an IV : « Vous ne venez plus voir une amie qui vous aime ; vous l’avez tout à fait délaissée ; vous avez bien tort, car elle vous est tendrement attachée. Venez , demain septidi, déjeuner avec moi ; j’ai besoin de vous voir et de causer avec vous sur vos intérêts. Bonsoir, mon ami, je vous embrasse. Ve BEAUHARNAIS. » En acceptant son invitation, Bonaparte lui envoya, le soir même, le billet suivant : « Je ne conçois pas ce qui a pu donner lieu à votre lettre. Je vous prie de me faire le plaisir de croire que personne ne désire autant votre amitié que moi et n’est plus prêt que moi à faire quelque chose qui puisse le prouver. Si mes occupations me l’avaient permis, je serais venu moi-même porter ma lettre. BUONAPARTE: » Ce billet, griffonné comme à l’ordinaire par Bonaparte, portait pour date 28 ; vendredi. Dans sa précipitation, il l’avait daté en vieux style, et non 28 vendem…. ; c’est-à-dire vendémiaire , comme on serait porté d’abord à lire, mais 28 vendre… Or le 28 octobre 1795, qui était un vendredi, correspond précisément à « ce 6 brumaire » que nous avons assigné pour date au billet de Mme Ve Beauharnais. Cependant, le Directoire n’était pas encore nommé, et la Convention procéda au choix des cinq citoyens pris dans son sein qui devaient le composer. Ces cinq hommes étaient assurément de sincères républicains ; mais Bonaparte et les tètes politiques du temps n’augurèrent pas favorablement du personnel du Directoire. La Révellière était un honnête homme, mais il avait peu de portée dans les idées. Barras, malgré les services réels qu’il avait rendus constamment à la cause républicaine, avait les mœurs d’un grand seigneur de l’ancien régime; Rewbell et Letourneur n’avaient montré à la Convention qu’un zèle peu éclairé. Carnot seul avait déployé une grande capacité dans les affaires de la guerre et dans l’organisation des quatorze armées de la République aux époques les plus difficiles ; il avait été, comme on l’a dit, l’organisateur de la victoire ; savant de premier ordre, citoyen intègre, il était investi de la confiance générale à cause de sa probité et de ses mœurs austères ; mais ce n’était point une tête politique. Bonaparte ne fut pas le seul à craindre que le pouvoir qui leur était confié ne manquât entre leurs mains de l’homogénéité de vues et de l’ascendant moral nécessaires en présence des factions mal éteintes et de l’esprit de sourde contre- révolution soigneusement entretenu par les royalistes du dedans et du dehors mais c’était, après tout, un pouvoir de la part duquel la République n’avait pas à craindre de trahison. Aussi Bonaparte résolut-il de le servir de toutes ses facultés. Barras , son ami politique, son protecteur, pour appeler franchement les choses par leur nom, était donc membre du Directoire, et Bonaparte commandant on chef de l’armée de l’intérieur. Toujours préoccupé de l’Italie, il en parlait sans cesse ; là se déployait pour lui le champ de bataille où la République française devait se faire reconnaître du monde, et frapper son premier ennemi. l’Autriche. Le 29 nivôse an IV (10 janvier 1796), il rédigea et signa un projet d’attaque comme il savait les faire, intitulé : Note sur l’armée d’Italie. C’était le troisième travail consacré par lui à cette Italie, vers laquelle tendaient toutes ses aspirations, qu’il avait pour ainsi dire toujours en tête. Il adressa ce projet au général Aubert du Bayet, qui avait été nommé ministre de la guerre le 5 novembre 1795, et qui en garda le portefeuille jusqu’au moment où il passa à l’ambassade de Constantinople, à laquelle il fut envoyé en vue, précisément, d’après les plans de Bonaparte, de favoriser ainsi indirectement la campagne d’Italie alors décidée. C’était un homme d’esprit et un loyal officier, qui apprécia ce projet et le recommanda au Directoire. Aussi le lui rappela-t-il avec orgueil dans une lettre de Constantinople, du 14 thermidor an V (1er août 1797) : « Il doit sans doute m’être permis de me glorifier de vos exploits, d’abord comme citoyen français , ensuite comme ministre qui sut vous apprécier, lontemps avant votre gloire, auprès du Directoire exécutif. » On sait que le général Aubert du Bayet trouva, comme on l’avait prévu, le Grand Seigneur très sympathique à la France et très hostile au cabinet de Vienne. Dans l’audience qu’il en obtint, et où il lui présenta une compagnie d’artillerie, alors dénommée volante, le général Aubert du Bayet lui ayant notifié l’avènement du Directoire exécutif : Au moins celui-là n’épousera pas une archiduchesse d’Autriche » s’écria spirituellement le sultan Sélim III, qui avait attribué tous les désastres de Louis XVI à son mariage avec Marie-Antoinette. C’est le 23 février 1796 (4 ventôse an IV), que le général Bonaparte, commandant en chef de l’armée de l’intérieur, fut nommé au commandement en chef de l’armée d’Italie en remplacement du général Schérer. Cette nomination était certainement due, en grande partie du moins, à Barras. Elle entrait ans ses plans politiques, et aussi dans ses plans particuliers, disons-le sans commentaire. Il considérait Bonaparte comme sa créature depuis le 13 vendémiaire ; il avait reconnu sa grande capacité militaire, et il avait confiance dans le succès des entreprises du jeune général. Il comptait se faire un glorieux appui de ses victoires futures pour sa propre gloire, ou au moins pour le maintien de son crédit dans la République. En ce sens, on peut dire que Bonaparte fut son œuvre. Mais tout concourait à lui rendre cette œuvre facile, et, par-dessus tout, le mérite transcendant de l’homme qu’il protégeait. On peut faire honneur à Barras cependant d’avoir su deviner, par ce qu’il avait fait, ce qu’il pourrait faire, et dans le jeune officier général du 13 vendémiaire le général en chef de l’année d’Italie. Toutefois, il n’était pas le seul qui eût démêlé en Bonaparte un homme extraordinaire et le futur conquérant de l’Italie : Carnot avait été pour quelque chose dans sa nomination. Quand le Directoire délibéra pour trouver un successeur à Schérer, qui avait laissé languir l’armée d’Italie dans les Alpes, plusieurs généraux furent proposés : Bonaparte, Bernadotte et Championnet furent seuls mis en balance. Barras, Carnot et La Révellière se prononcèrent sur-le-champ pour Bonaparte ; Letourneur, qui penchait pour Bernadotte, et Rewbell pour Championnet, ne soutinrent leur candidat que faiblement, et se joignirent à leurs collègues après une courte discussion. Ce ne fut même point Barras qui, le premier, proposa Bonaparte pour ce commandement si important, bien qu’il désirât vivement l’en voir investir ; ce fut Carnot. Barras n’ignorait pas l’estime de celui-ci pour les rares qualités militaires de Bonaparte ; il lui laissa le soin de les faire valoir. Lorsque le 18 fructidor eut englobé injustement Carnot parmi les victimes innocentes de cette journée, d’ailleurs nécessaire au salut de la République, Carnot, attribuant sa disgrâce imméritée à la rivalité de Barras, déclara nettement dans sa réponse au rapport de Bailleul, qui l’incriminait, la part qu’il avait prise à la nomination de Bonaparte. « II n’est point vrai, dit-il, dans cet écrit, que ce soit Barras qui ait proposé Bonaparte pour le commandement de l’armée d’Italie ; c’est moi-même. Mais sur cela on a laissé filer le temps pour savoir comment il réussirait ; et ce n’est que parmi ses intimes que Barras se vanta d’avoir été l’auteur de sa proposition au Directoire. Si Bonaparte eût échoué, c’est moi qui étais le coupable : j’avais proposé un jeune homme sans expérience, un intrigant ; j’avais évidemment trahi la patrie ; les autres ne se mêlant point de la guerre, c’était sur moi que devait tomber toute la responsabilité. Bonaparte est triomphant : alors c’est Barras qui l’a fait nommer, c’est à lui qu’on en a l’obligation ; il est son protecteur, son défenseur contre mes attaques ; moi, je suis jaloux de Bonaparte ; je le traverse dans tous ses desseins, je le persécute, je le dénigre, je lui refuse tout secours, je veux évidemment le perdre. Telles sont les ordures dont on remplit dans le temps les journaux vendus à Barras. » Voilà, certes, de curieuses révélations, et elles expliquent cette sorte de respectueuse estime que Napoléon professa toujours pour Carnot, en dépit de l’antipathie que lui inspirait d’ailleurs la sévérité de ses principes, à lui, dont le républicanisme avait fait si complètement naufrage dans la tempête du 18 brumaire. C’est ainsi que Napoléon, qui regrettait qu’une si haute individualité échappât à son action, lui disait un jour : « Monsieur Carnot, tout ce que vous voudrez, quand vous voudrez et comme vous voudrez. » L’honnête et inflexible républicain s’était retiré sous sa tente, et il y resta pendant toute l’épopée impériale. Mais l’admiration, on peut dire l’affection qu’il avait conçue pour le héros de vendémiaire, était encore si vivace en 1814, à l’heure des revers, qu’il n’hésita pas à offrir au vaincu de l’Europe coalisée son bras sexagénaire. Sorti du Directoire par une crise, dans laquelle il eut Barras pour adversaire, Carnot met dans ses récriminations contre Barras beaucoup d’amertume ; mais là n’est pas pour nous l’intérêt du passage que nous venons de rapporter ; il réside en ceci que Carnot fut pour beaucoup dans cette nomination, dont résulta la rapide et magnifique campagne d’Italie, et c’est, comme on le voit par le passage que nous venons de citer, un honneur dont lui-même, à juste titre, ne voulait pas qu’on le dépouillât. La nomination de Bonaparte à ce commandement est du 4 ventôse an IV (23 février 1796) mais, avant qu’elle fût annoncée officiellement, le général, amoureux de Joséphine, avait demandé sa main et l’accablait des plus vives instances pour qu’elle ne s’arrêtât à aucune des considérations qui paraissaient la faire hésiter. Quant à lui, il ne faisait aucun mystère ni de sa passion ni de son désir de se marier avec Mme veuve Beauhurnais ; il en parlait fréquemment à Barras. Un jour que celui-ci tenait entre ses mains le projet de campagne intitulé : Note sur l’armée d’Italie, le directeur dit au général : « Voilà le présage de nombreuses victoires et d’une belle conquête. – Pour moi, répondit Bonaparte, il ne m’en faut qu’une : celle du cœur de la citoyenne Beauharnais. – Vous l’avez faite, général, je le sais, » reprit Barras. Dès ce moment, il fut plus question que jamais du mariage de Bonaparte avec Joséphine, et de traduire en un acte officiel ce qui jusque-là n’avait été que dans les vœux de l’un et de l’autre. On a de ce temps une longue et singulière lettre de Joséphine, sans date, mais probablement de janvier 1796, adressée à une de ses amies, dont on ignore le nom, parce que cette lettre, ayant évidemment été envoyée à la destinataire sous enveloppe, celle-ci s’est perdue. L’autographe seul a échappé ; en voici la copie textuelle. Cette lettre accuse bien des faiblesses et des incertitudes de cœur et d’esprit dans cette douce et excellente femme, qui devait devenir impératrice des Français. L’accent en est triste et touchant, et l’on y sent, au fond, je ne sais quoi de douloureux : Sunt lacrymœ rerum. La préoccupation de l’âge semble surtout la tenir en suspens : « On veut que je me remarie, ma chère amie. Tous mes amis me le conseillent, ma tante me l’ordonne presque, et mes enfant m’en prient. Pourquoi n’êtes-vous pas là pour me donner vos avis dans cette importante circonstance, pour me persuader que je ne puis refuser cette union, qui doit faire cesser la gêne de ma position actuelle? Votre amitié, dont j’ai déjà eu tant à me louer, vous rendrait clairvoyante pour mes intérêts, et je me déciderais sans balancer dès que vous auriez parlé. Vous avez vu chez moi le général Buonaparte. Eh bien, c’est lui qui veut servir de père aux orphelins d’Alexandre de Beauharnais, d’époux à sa veuve ! L’aimez-vous ? allez-vous me demander. Mais… non. – Vous avez donc pour lui de l’éloignement ? – Non ; mais je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplaît, et que les dévots trouvent plus fâcheux que tout en fait de religion. L’amour étant une espèce de culte, il faudrait aussi, avec lui, se trouver toute différente de ce que je suis ; et voilà pourquoi je voudrais vos conseils, qui fixeraient les irrésolutions de mon caractère faible. Prendre un parti a toujours paru fatiguant à ma créole nonchalance, qui trouve infiniment plus commode de suivre la volonté des autres. J’admire le courage du général, l’étendue de ses connaissances en toutes choses, dont il parle également bien, la vivacité de son esprit, qui lui fait comprendre la pensée des autres presque avant qu’elle ait été exprimée ; mais je suis enrayée, je l’avoue, de l’empire qu’il semble vouloir exercer sur tout ce qui l’entoure. Son regard scrutateur a quelque chose de singulier qui ne s’explique pas, mais qui impose même à nos directeurs : jugez s’il doit intimider une femme ! Enfin, ce qui devrait me plaire, la force d’une passion dont il parle avec une énergie qui ne me permet pas de douter de sa sincérité, c’est précisément ce qui arrête le consentement que je suis souvent prête à donner. Ayant passé la première jeunesse, puis-je espérer de conserver longtemps cette tendresse violente, qui, chez le général, ressemble à un accès de délire ? Si, lorsque nous serons unis, il cessait de m’aimer, ne me reprochera-t-il pas ce qu’il aura fait pour moi ? ne regrettera-t-il pas un mariage plus brillant qu’il aurait pu contracter ? Que répondrai-je alors ? que ferai-je ? je pleurerai. – La belle ressource ! vous écriez-vous. – Mon Dieu, je sais que cela ne sert à rien ; mais, dans tous les temps, c’est la seule ressource que j’aie trouvée lorsque l’on blessait mon pauvre cœur, – si aisé à froisser. Ecrivez-moi promptement, et ne craignez pas de me gronder si vous trouvez que j’aie tort. Vous savez que, venant de vous, tout est bien reçu. Barras assure que, si j’épouse le général, il lui fera obtenir le commandement en chef de l’armée d’Italie. Hier Buonaparte, en me parlant de cette faveur qui fait déjà murmurer ses frères d’armes, quoiqu’elle ne soit pas encore accordée : Croient-ils, me disait-il, que j’aie besoin de protection pour parvenir ? Ils seront tous trop heureux, un jour, que je veuille bien leur accorder la mienne. Mon épée est à mon côté, et, avec elle, j’irai loin. Que dites-vous de cette certitude de réussir ? N’est-elle pas une preuve d’une confiance provenant d’un amour-propre excessif ? Un général de brigade protéger les chefs du gouvernement ! Je ne sais, mais quelquefois cette assurance ridicule me gagne au point de me faire croire possible tout ce que cet homme singulier me mettrait dans la tête de faire ; et, avec son imagination, qui peut calculer ce qu’il entreprendrait ? Nous vous regrettons tous ici, et nous ne nous consolons de votre absence prolongée qu’en parlant de vous à tout instant, et en cherchant à vous suivre pas à pas dans le beau pays que vous parcourez. Si j’étais sûre de vous trouver en Italie, je me marierais demain, à condition de suivre le général ; mais nous nous croiserions peut-être en route. Aussi je trouve plus prudent d’attendre votre réponse avant de me déterminer. Hâtez-la, et votre retour encore davantage. Madame Tallien me charge de vous dire qu’elle vous aime tendrement. Elle est toujours belle et bonne, n’employant son immense crédit qu’à obtenir des grâces pour les malheureux qui s’adressent à elle, et ajoutant à ce qu’elle accorde un air de satisfaction qui lui donne l’air d’être l’obligée. Son amitié pour moi est ingénieuse et tendre ; je vous assure que celle que j’éprouve pour elle ressemble à ce que j’ai pour vous : c’est vous donner l’idée de l’affection que je lui porte. Hortense devient de plus en plus aimable ; sa charmante taille se développe, et, si je voulais, j’aurais une belle occasion de faire de fâcheuses réflexions sur ce maudit temps qui n’embellit les uns qu’aux dépens des autres ! Heureusement, j’ai bien autre chose en tête vraiment, et je glisse sur les idées noires pour ne m’occuper que d’un avenir qui promet d’être heureux, puisque nous serons bientôt réunies pour ne plus nous quitter. Sans ce mariage qui me tracasse, je serais fort gaie, en dépit de tout ; mais tant qu’il sera à faire, je me tourmenterai. Je ine suis fait l’habitude de souffrir, et si j’étais destinée à de nouveaux, chagrins, je crois que je les supporterais, pourvu que mes enfants, ma tante et vous me restassiez. Nous sommes convenues de supprimer les fins de lettres : adieu donc, mon amie. » Ce n’est pas souvent que l’histoire est assez heureuse pour mettre la main sur des pièces aussi curieuses, aussi intéressantes ; cette lettre nous fait prendre Bonaparte sur le vif, et aucun historien n’a jamais exprimé d’une façon plus saisissante et plus originale l’influence que cet homme extraordinaire exerçait sur tous ceux qui vivaient autour de lui, sur ses supérieurs comme sur ses égaux et’ ses inférieurs. Pauvre femme, qui trouvait ridicule l’ambition qu’il manifestait de vouloir protéger ses camarades ; si elle avait pu soulever un simple coin du voile qui recouvrait l’avenir, si elle avait pressenti ce que le génie et la fortune réservaient au petit général Bonaparte !…

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Le mariage de Napoléon et Joséphine

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – L’INSURRECTION ROYALISTE DU 13 VENDEMIAIRE AN IV

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 1:09 par napoleonbonaparte

Le général Bonaparte brisant l’insurrection royaliste lors du 13 vendemiaire an III

La saignée entre dans les combinaisons de la médecine politique.

(Napoléon Bonaparte)

La Convention nationale, qui, depuis sa réunion (22 septembre 1792), avait gouverné la France dans les circonstances les plus difficiles et les plus critiques avec une indomptable énergie, et maintenu toujours haut et ferme le drapeau de la République, venait d’achever son œuvre et de décréter la constitution de l’an III, qui confiait le pouvoir exécutif à un directoire composé de cinq membres, et l’élaboration des lois deux conseils, le conseil des Cinq-Cents et le conseil des Anciens. Cette constitution venait d’être soumise à l’acceptation du peuple réuni en assemblées primaires, et le 2 vendémiaire an IV (23 septembre 1795), après le recensement général des votes, on avait proclamé dans Paris l’acceptation de la constitution et des lois additionnelles par la majorité des assemblées primaires de la République. Cependant le parti royaliste, qui voyait le régime républicain s’affirmer de plus en plus, s’agitait dans Paris ; il s’était fortifié des mécontents de toutes les couleurs. On déclamait surtout dans les sections contre celle des lois additionnelles qui, pour rendre plus facile le passage du gouvernement conventionnel au gouvernement constitutionnel de la République, établissait que les deux tiers de la législature nouvelle seraient composés des membres sortants de la Convention, et que les assemblées électorales des départements n’auraient en conséquence à nommer, pour la première fois, qu’un tiers seulement de la nouvelle législature. Des orateurs forcenés, cachant leurs projets sous un masque républicain, s’animaient à la lutte. La garde nationale était en partie acquise à ce plan, que la presse royaliste soutenait de ses violences accoutumées : il s’agissait en réalité d’attaquer la Convention et de la dissoudre avant qu’elle eût achevé d’établir un gouvernement républicain régulier. Dans ces sections brillait alors un homme qui, après le 9 thermidor, s’était empressé de publier un journal intitulé le Républicain français, titre à l’abri duquel, comme il s’en est vanté depuis, il travaillait à la ruine de la République ; nous voulons parler de M. Charles de Lacretelle. « Ce titre nous déplaisait un peu, disait-il plus tard avec une franchise presque cynique ; mais, depuis le 10 août, il ne paraissait de journaux qu’avec cet indispensable passeport. » Jouer carrément sa tête, à l’exemple de Camille Desmoulins, ou même comme les rédacteurs des Actes des Apotres, allons donc ! C’est bon pour les hommes honnêtes qui ont la niaiserie de croire que leurs opinions doivent refléter la couleur du drapeau qu’ils arborent. Les royalistes d’alors étaient beaucoup plus habiles : ils minaient en cajolant. Aussi toutes leurs espérances s’étaient-elles réveillées, et ils mettaient tout en œuvre pour discréditer le gouvernement. Un de leurs grands moyens contre-révolutionnaires était à ce moment de présenter comme un acte d’égoïsme, comme un acte d’usurpation la loi organique des deux tiers. Les fondateurs de la République qui ne voulaient pas abandonner celle-ci aux mains des royalistes étaient honnis, et, comme on se croyait maître du mouvement contre-révolutionnaire, on était devenu insolent. Les royalistes relevaient partout la tête. Ah ! nous avons le droit de pétition, se disaient-ils, usons-en, abusons-en contre cette loi qui nous gêne ; que nous importe qu’elle ait reçu la sanction régulière de la majorité du peuple français ? L’instigateur, le promoteur ardent de ce dernier moyen de frapper l’esprit public, M. Charles de Lacretelle, fut chargé de présenter une de ces pétitions à la barre de la Convention, comme c’était l’usage alors ; ce n’était pas une pétition, mais une sorte d’injonction impérieuse, une audacieuse menace. Une insurrection armée des sections de Paris, où les royalistes avaient pris le dessus par leurs sourdes et habiles menées, se cachait au fond de ces incroyables paroles, qu’une assemblée souveraine ne pouvait, ne devait pas souffrir ; la Convention n’avait plus qu’à pourvoir à sa défense. Il fallait d’abord dissoudre les sections rebelles à une loi organique qui avait reçu la sanction du peuple tout entier. Le 2 vendémiaire (24 septembre), les sections, menées, surmenées par des orateurs véhéments entre lesquels se faisaient surtout remarquer, par la violence de leur langage, Charles de Lacretelle et La Harpe, nommèrent des députés pour former une assemblée centrale de résistance aux décrets, et cela au mépris de l’acceptation de la constitution et des lois organiques par les assemblées primaires ; cette assemblée se réunit à l’Odéon. La Convention, menacée, rendit, le 3 vendémiaire (25 septembre), un décret portant que les citoyens de Paris étaient garants envers la nation de l’inviolabilité de la représentation nationale, et ordonnant que, en cas d’attentat sur elle, le nouveau Corps législatif et le Directoire exécutif se réuniraient à Châlons-sur-Marne, où ils rappelleraient pour leur défense et leur sauvegarde les armées de la République, décret inséré au Moniteur du 7 vendémiaire an IV (29 septembre 1795). En même temps, la Convention déclara illégale et inconstitutionnelle l’assemblée de l’Odéon, et ordonna à son comité de sûreté générale de la dissoudre par la force. Le 10 vendémiaire, la force armée se portà à l’Odéon et exécuta cet ordre ; il ne lui fut opposé, aucune résistance ; mais la réaction, qui avait préparé de longue main une insurrection, ne se tint pas pour battue. L’ordre qui avait fait fermer l’Odéon devint le sujet des discours indignés de MM. La Harpe et Lacretelle, surtout dans la section Lepelletier, qui tenait ses séances au couvent des Filles-Saint-Thomas, qu’elle avait transformé eu une sorte de forteresse. Dans la séance du 2 vendémiaire, Daunou lut un rapport sur l’état des choses, et signala l’attitude insurrectionnelle des sections en général ; il terminait ainsi : « Représentants du peuple, cette République, que les factieux menacent dans son berceau, votre premier devoir est de la défendre. Tous ses ennemis se liguent contre elle ; appelez à son secours tous ses amis. Le génie des dissensions civiles essaye de verser au milieu du peuple tous ses poisons… Représentants, ils se rassemblent, les ennemis de la liberté ; assemblons le bataillon Sacré. Les royalistes aiguisent leurs poignards ; que les républicains préparent leurs boucliers. Laissons aux malveillants l’affreuse initiative de la guerre civile ; mais s’ils osent ce qu’on dit qu’ils méditent ; si, continuant de résister à vos lois, ils ont l’audace d’appuyer de leurs armes des rassemblements séditieux, eh bien, donnez le signal de la résistance à la rébellion ! Qu’alors les sections fidèles viennent se ranger autour de vous ; que, du sein même des sections révoltées, la foule des bons citoyens accoure. Patriotes de 1789, hommes du 14 juillet, vainqueurs du 10 août, victimes du 31 mai, libérateurs du 9 thermidor, venez, placez-vous dans les rangs des vainqueurs de Fleurus, de ces soldats de la patrie, qui n’inspirent d’alarmes qu’aux soldats de l’Autriche et de l’Angleterre ; républicains innombrables, venez tous ; formez la légion toujours invincible ; et puisque les amis des rois l’exigent, donnez-leur encore le spectacle d’un triomphe. » C’est à la suite de ce chaleureux discours que la Convention prit les mesures vigoureuses qui seules pouvaient assurer son salut. La section Lepelletier, dont le chef-lieu, comme nous venons de le dire, était au couvent des Filles-Saint-Thomas, et où Lacretelle et La Harpe continuaient à pérorer contre la Convention, était la plus animée, et appelait les citoyens aux armes. Un décret de la Convention ordonna que le lieu de ses séances fût fermé, l’assemblée dissoute et la section désarmée. Le 12 vendémiaire (4 octobre), vers les huit heures du soir, le général Menou, commandant, en chef l’armée de l’intérieur, accompagné des représentants du peuple Delmas, La Porte, Letourneur de la Manche, et de la 17e division militaire, se rendit avec un corps nombreux de troupes, composé d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie, au lieu des séances de la section Lepelletier pour y faire exécuter le décret de la Convention. Cette petite armée était entassée dans la rue Vivienne, à l’extrémité de laquelle se trouvait le couvent des Filles-Saint-Thomas, sur l’emplacement même où s’élève aujourd’hui la Bourse. Les sectionnaires occupaient les fenêtres des maisons de cette rue. Plusieurs de leurs bataillons se formèrent dans la cour du couvent, et la force militaire que commandait le général Menou se trouva compromise. Le comité de la section s’était déclaré représentant du peuple souverain dans l’exercice de ses fonctions ; il refusa d’obéir aux ordres de la Convention, et, après une heure d’inutiles pourparlers, le général Menou et les commissaires de la Convention se retirèrent par une espèce de capitulation sans avoir désarmé ni dissous ce rassemblement, que la faiblesse de Menou enhardit. Demeurée en quelque sorte victorieuse, la section se constitua en permanence, envoya des députés aux autres sections qu’elle savait disposées à la résistance, établit un comité insurrectionnel, et arrêta ; dans la nuit du 12 au 13 vendémiaire, l’organisation d’un mouvement qui, dans ses prévisions, allait devenir fatal à la Convention, car c’était là son but principal. Le général Bonaparte, encore employé au comité topographique, était, ce soir-là, au théâtre Feydeau avec un de ses amis, M. Ozun, patriote, qui fut depuis élu membre du conseil des Cinq-Cents, et nommé préfet de l’Ain sous le Consulat. Au premier bruit qui se répandit dans la salle d’une lutte engagée entre les troupes de la Convention et les sectionnaires, il sortit du théâtre avec son ami, et fut témoin du singulier traité verbal que le général Menou venait de conclure avec un certain Charles Delalot, stipulant au nom des rebelles. Il se dirigea en toute hâte vers la Convention, par pure curiosité, pour juger de l’effet que produirait sur elle la nouvelle de cet armistice ridicule. Il la trouva en permanence, agitée, délibérant en tumulte, mais énergique et fière. Il sentit que c’était encore la représentation d’un grand peuple. Diverses mesures furent proposées, mais on alla au plus pressé, et on ordonna l’arrestation et la mise en jugement du général Menou. Bonaparte était loin de se douter que ce serait lui qui le remplacerait le lendemain, et assurerait le triomphe de la grande Assemblée nationale. Dans une crise aussi violente, les comités de Salut public et de sûreté générale voulurent concentrer davantage le pouvoir exécutif, et ils le déléguèrent à une commission de cinq membres, composée de Barras, Colombel, Daunou, Letourneur et Merlin de Douai. Toute la nuit, l’Assemblée resta en permanence, et, le 13 vendémiaire, date à jamais mémorable, à quatre heures et demie du matin, sur la proposition de Merlin de Douai, l’Assemblée déféra au général de brigade Barras, représentant du peuple et membre de la commission executive des Cinq, les fonctions de commandant eu chef de la force armée de Paris et de l’intérieur. Barras accepta; Delmas, La Porte et Goupilleau de Fontenay lui furent adjoints. A peine nommé, Barras comprit l’immense responsabilité qui pesait sur lui ; de son énergie allaient dépendre le salut de la Convention et le sort du gouvernement régulier de la République, qu’elle avait le devoir d’établir. Quoi qu’on puisse penser de Barras, ce n’était ni un royaliste ni un traître. Il sentait tout l’embarras de la situation, et se montrait inquiet. Carnot, qu’il consulta, lui dit : « Je te conseille de t’adjoindre un bon général qui agira pendant que tu donneras des ordres. – Lequel ? – II y en a trente là. -Nommes-en un. Brune, Verdier, Bonaparte. – Ah ! celui-ci, je le connais, il a pris Toulon. – Qui sait, répliqua Carnot, s’il n’est pas destiné à prendre le couvent des Filles-Saint-Thomas ? » La gaieté de Carnot devint communicative. Barras s’engoue tout à coup du général Bonaparte, et, sur cette indication vague, il l’envoie chercher. Bonaparte était resté toute la nuit au bureau topographique du comité de Salut public, auquel il était attaché. On n’eut pas de peine à le trouver. Arrivé dans la salle de la commission executive. Barras le prend par le bras, l’attire vers un coin de la salle et lui demande s’il veut accepter le commandement en second sous lui. Bonaparte, confondu de la proposition, paraît hésitant ; il demande à tenir conseil avec lui-même. Barras lui donne trois minutes. Bonaparte, debout et immobile, à deux pas de Barras, pèse à la hâte les chances de succès et de malheur ; sa fibre révolutionnaire s’émeut ; il voit la République sacrifiée si les sections l’emportent, tous les fruits de la Révolution perdus, le triomphe des étrangers, l’abaissement humiliant de la patrie ; il n’hésite plus. Il revient vivement à Barras, et lui dit avec sa résolution accoutumée : « Soit, j’accepte ; mais je vous préviens que si je tire l’épée, elle ne rentrera dans le fourreau que quand l’ordre sera rétabli, coûte que coûte. – C’est ainsi que je l’entends moi-même, lui dit Barras ; c’est donc chose décidée. » Il était cinq heures et demie du matin. « Oui, reprit Bonaparte, ne perdons pas de temps ; les minutes en ce moment sont des heures. L’activité seule peut nous rendre l’influence morale qu’un premier échec nous a fait perdre. » Barras, dès que Bonaparte lui eut parlé ainsi, poussa un long soupir d’allégement, et, sous prétexte qu’il avait en lui une confiance absolue, il se hâta de se mettre à l’écart en l’investissant des pouvoirs les plus illimités, et lui dit : « Maintenant vous voilà au fait autant que moi, et la bride sur le cou; chargez-vous de la partie militaire, je prends l’action civile sur mon compte ; mais, parbleu ! ne vous avisez pas de recourir à moi, j’aurai assez d’affaires de mon côté. » II présenta alors à la commission des Cinq un jeune homme à la figure pâle et maigre, à l’attitude modeste, presque embarrassée, mais « à l’œil étincelant d’expression, d’audace, d’intelligence et de génie, et qui devait s’appeler un jour l’empereur Napoléon. Le premier soin du jeune général fut d’aller voir Menou, qui, arrêté, n’avait pas été encore transféré à la prison militaire, et qui était retenu dans une des salles du comité de Salut public. En l’abordant, Bonaparte lui dit : « C’est moi, général ; c’est Bonaparte qui vient causer avec vous. Nous nous connaissons peu, cependant assez pour savoir réciproquement qui nous sommes. » Le général Menou lui demanda s’il était aussi prisonnier. « Quant à moi, ajouta-t-il sans attendre la réponse, je suis un nouvel exemple de la justice des républiques ; je suis puni pour n’avoir pas voulu verser le sang de mes concitoyens. » Bonaparte lui répondit froidement, mais sans sécheresse : « Vous avez eu tort, général, et grand tort dans cette circonstance ; il y a des moments où il y a plus que de la faiblesse à ne pas frapper ; les ménagements ne valent plus rien là où la révolte contre la loi est flagrante. » Le général Menou, piqué de cette admonition et plus frappé de la différence de l’âge que de l’espèce d’identité qu’il y avait entre lui et Bonaparte, lui répondit assez brusquement : « Je ne veux pas recommencer Santerre ou Henriot. Au reste, général, que le tribunal qui doit me juger et me condamner soit prêt, me voilà à vos ordres, vous pouvez me conduire. » L’esprit droit, ami de l’ordre, du général Bonaparte se révèle ici tout entier, et ses sentiments sont d’autant moins suspects que l’obéissance ne se pratiquait pas encore à son profit. Républicain encore sincère, il avait raison d’être sans ménagements pour ces rebelles qui, obéissant à d’aveugles passions, à des intérêts qui n’étaient pas même les leurs, ne représentaient en définitive que la nuance des émigrés, haletants d’impatience, de colère et de haine aux portes de la France, et n’attendait que l’occasion d’y rentrer pour y exercer d’implacables vengeances. Cependant, blessé d’avoir été pris pour ce qu’il n’était pas, il désabusa bien vite Menou, lui expliqua l’objet de sa visite, et en obtint des renseignements qui faisaient honneur à la franchise du pauvre Menou, mais dont l’insuffisance révélait aussi la profonde incapacité. Bonaparte, investi nominalement du commandement en second, mais en fait du commandement en chef, avec carte blanche, de l’armés de Paris, prit, le 13 vendémiaire, à six heures du matin, ses dispositions d’àttaque contre les sectionnaires. Il appela à le seconder les meilleurs officiers généraux de la République alors à Paris, Verdier, Mont-choisy, Brune, Berruyer, Vachot, Duvigier, et jusqu’à son ancien général en chef Carteaux, qui jouissait d’une certaine popularité dans la démocratie parisienne, et qui tous, sous ses ordres, firent leur devoir. Ses dispositions militaires furent savamment combinées pour le succès de la journée, et il n’oublia rien de ce qui pouvait l’assurer. Donnant déjà un exemple de cette prévoyance qui n’a jamais eu d’égale, il faisait distribuer huit cents fusils aux membres de la Convention, dont il comptait faire un corps de réserve, et il établit une ambulance sous les galeries du palais, du côté du jardin. L’artillerie de position était au camp des Sablons. Il n’y avait aux Feuillants que quelques pièces de 4, sans canonniers. Les magasins de vivres étaient disséminés dans Paris. La section du Théâtre-Français, dirigée par des royalistes, qui depuis s’en sont fait honneur tout haut, avait des avant-postes jus-qu’au Pont-Neuf, qu’elle avait barricadé. Cependant il arrivait de tous côtés des rapports faisant connaître que les sections se réunissaient en armes et formaient leurs colonnes ; le général Bonaparte disposa des troupes pour défendre la Convention, et distribua autour d’elle les moyens de défense. Il plaça des canons aux Feuillants pour battre la rue Saint-Honoré ; il mit des pièces de 8 à tous les débouchés, et, en cas de malheur, il plaça des pièces de réserve pour exécuter uu feu de flanc sur la colonne qui aurait forcé un passage ; il laissa dans le Carrousel trois obusiers pour foudroyer les maisons dont les rebelles s’étaient emparés et d’où l’on tirait sur la Convention. Le signal de l’attaque partit de la rive droite ; il était près de cinq heures. Le général Danican, qui commandait les sections du côté de la rue Saint-Honoré, envoya un parlementaire rue du Dauphin, où se tenaient Bonaparte et son état-major, avec ordre de déclarer une dernière fois à la Convention les volontés des sectionnaires. Bonaparte fit conduire le parlementaire à la Convention, et, comme le temps se passait, Danican crut que son parlementaire avait été retenu ; il ordonna alors la première décharge. C’est ce qu’attendait Bonaparte pour agir, car il ne voulait pas qu’il fût dit que le premier coup de fusil avait été tiré par ceux qui défendaient, l’ordre et la liberté. L’engagement le plus meurtrier eut lieu à Saint-Roch ; les sectionnaires y perdirent environ cent hommes, qui tombèrent sous la mitraille dont les cribla Bonaparte. Le reste s’enfuit alors en désordre. Quant à la colonne de la rive gauche, qui s’avançait pour déboucher sur le quai Voltaire, prise de front et de flanc par les batteries qu’avait établies Bonaparte, elle fut écrasée en un instant. Pendant deux heures encore le général de la Convention fit tirer le canon du côté du Pont-Neuf, mais à poudre seulement et pour effrayer les sections, qui ne songeaient plus à la résistance. Sa rapidité d’action et son énergie venaient de sauver cette constitution, qu’il devait renverser lui-même quatre années plus tard. « Parmi les morts, dit le premier rapport de Bonaparte, on reconnut partout des émigrés, des propriétaires et des nobles ; parmi ceux qui furent faits prisonniers, on trouva que la plupart étaient des chouans de Charrette. » La Convention, dans la plénitude de son triomphe, tint une séance en quelque sorte solennelle, comme pour célébrer sa victoire, le 18 vendémiaire an IV (10 octobre 1795). « N’oubliez pas, dit à la tribune le représentant Fréron, n’oubliez pas que le général d’artillerie Buonaparte, nommé dans la nuit du 12 vendémiaire (4 octobre), pour remplacer Menou, et qui n’a eu que la matinée du 13 pour faire les dispositions savantes dont vous avez vu les heureux effets, avait été retiré de son arme pour le faire entrer dans l’infanterie. Fondateurs de la République, tarderez-vous plus longtemps à réparer les torts qu’en votre nom on fait essuyer à un grand nombre de ses défenseurs ? » Dans cette même séance du 18 vendémiaire an IV, Barras, prenant la parole, dit : « J’appellerai l’attention de la Convention nationale sur le général Buona-Parte (son nom est ainsi orthographié dans le Moniteur et dans l’Almanach national). C’est à lui, c’est à ses dispositions savantes et promptes qu’on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait distribué des postes avec beaucoup d’habileté. Je demande que la Convention confirme la nomination de Buona-Parte à la place de général en second de l’armée de l’intérieur. » Cette proposition fut immédiatement décrétée sans discussion et comme acclamée. Les suites du 13 vendémaire, du reste, n’eurent rien de terrible. Il n’y avait eu qu’environ deux cents tués ou blessés du côté des sectionnaires, mais il n’y en avait eu guère moins du côté des troupes conventionnelles. C’est rue Saint-Honoré, aux portes de Saint-Roch, qu’on recueillit la plupart des uns et des autres après la canonnade et la vive fusillade ordonnées par Bonaparte, qui rompit par là toute résistance, abrégea la lutte, et en rendit les conséquences moins désastreuses. Pendant que les sectionnaires canonnés s’enfuyaient de toutes parts, les blessés qu’ils avaient laissés, surtout sur les marches de Saint-Roch et dans les rues adjacentes, étaient apportés dans la salle des séances de la Convention et dans les pièces contiguës, où ils étaient pansés par des femmes, au milieu des fusils, des gibernes et des cartouches que le général Bonaparte y avait fait apporter ; car il avait résolu de vaincre à tout prix, même s’il avait d’abord subi un échec. Après la victoire, bien qu’on eût institué des commissions militaires pour juger ceux qui avaient pris part à la révolte, on alla jusqu’à faciliter l’évasion des personnages les plus compromis ; ils furent seulement poursuivis par contumace ; et, ainsi que le dit, dans son Histoire du XVIIIe siècle, Charles de Lacretelle, un des plus fougueux parmi ceux qui avaient espéré taire triompher en ce jour la cause de la royauté ; « Au bout de vingt jours, plusieurs hommes d’un nom célèbre, et qui venaient d’être condamnés à mort, rentrèrent dans Paris et s’y montrèrent ouvertement ; » à plus forte raison épargna-t-on ceux qui, comme le général Menou, n’avaient favorisé la révolte des sections que par faiblesse ou incapacité. Celui-ci, mis en jugement le 30 vendémiaire (22 octobre), fut acquitté le 11 brumaire (2 novembre) par le conseil de guerre, que présidait le général Loyson, sur les démarches déjà influentes du général Bonaparte, lequel disait hautement que si le général Menou méritait la mort pour avoir parlementé avec la section Lepelletier, les représentants qui raccompagnaient la méritaient aussi. Les autres furent définitivement couverts, quelques mois après, par une amnistie générale, amnistie que sollicita Daunou au conseil des Cinq-Cents. Les historiens de la Révolution n’ont pas assez insisté sur la conspiration royaliste déjouée par le 13 vendémiaire, conspiration qui comptait des agents au sein de la Convention même. De ce nombre étaient certainement Rovère, Saladin, Aubry. Les deux premiers, traîtres avérés, compromis par une correspondance lue à la Convention par Louvet, furent arrêtés. Aubry fut oublié. A leur grande satisfaction, une disette qui survint dans l’intervalle où le général Bonaparte commanda en second l’armée de l’intérieur (du 5 au 26 octobre 1795), vint mettre le comble à leurs espérances, en paraissant devoir servir les arrière-pensées qu’ils nourrissaient encore. Des attroupements populaires, comme il arrive naturellement quand le pain manque, avaient lieu à la porte des boulangers. La contre-révolution tirait parti de tout contre les conventionnels : ils étaient cause de la disette ; c’était l’armée, c’étaient les gouvernants qui absorbaient tout. Un jour où les boulangers avaient manqué de farine pour une fabrication suffisante de pain, un attroupement considérable se porta au-devant du général Bonaparte, qui passait par hasard avec une partie de son état-major. Des hommes, des femmes surtout, criant à tue-tête, l’entourèrent, demandant du pain à grands cris. Les femmes se faisaient remarquer par leur exaspération. Le rassemblement ne tarda pas à devenir menaçant. On ne pouvait user du sabre contre ce genre d’adversaires ; heureusement, un incident, ou plutôt un mot de Bonaparte le tira d’affaire, lui et son état-major. Une femme, monstrueusement grosse et grasse, vociférait avec violence, criant plus haut que les autres, gesticulant comme une énergumène. Elle apostropha directement le groupe d’officiers qui accompagnait Bonaparte. « Tout ce tas à d’épauletiers, disait-elle, se moque indéfiniment de nous ; pourvu qu’ils mangent et qu’ils s’engraissent bien, il leur est fort égal que le pauvre peuple meure de faim. » Sur quoi Bonaparte l’interpellant : « La bonne, regardez-moi bien, lui dit-il ; lequel est le plus gras de nous deux ? » On sait à quel point le général était maigre alors lui-même disait plus tard : « Je ressemblais à un véritable parchemin. » Ce mot égaya la foule, et l’attroupement se dispersa sur-le-champ : on avait ri, on était désarmé. Un fait plus important dans la vie de Bonaparte devait marquer les premiers jours de son commandement en second de l’armée de l’intérieur.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Madame de Beauharnais

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE JEUNE STRATEGE DU COMITE TOPOGRAPHIQUE

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 12:51 par napoleonbonaparte

Napoléon Bonaparte général de la république française

Quand je fais un plan militaire, je suis dans une agitation tout à fait pénible. cela ne m’empêche pas de paraître fort serein devant les personnes qui m’entourent. Je suis comme un fille qui accouche, et quand ma résolution est prise, tout est oublié.

(Napoléon Bonaparte)

Alarmé des mauvaises nouvelles qui, chaque jour, arrivaient de l’armée d’Italie, et ayant connaissance du mémoire que Bonaparte, après l’affaire de Cairo, avait envoyé au comité, il convoqua les divers représentants qui avaient été délégués à Nice. Tous lui désignèrent Bonaparte comme l’homme qui connaissait le mieux les positions de cette armée, et le plus capable d’indiquer le parti à prendre. Sur leur avis, qui était aussi celui de Doulcet, et qu’il n’avait demandé que pour ne pas imiter Aubry, qui ne consultait personne, Bonaparte fut requis de se rendre au comité. Il y eut d’abord plusieurs conférences avec Sieyès, Letourneur, Jean Debry et Doulcet, qu’il étonna, comme toujours, par la précision de ses aperçus ; et, au commencement de septembre, Doulcet l’attacha au comité topographique, où se décidaient les plans de campagne et les mouvements des armées. C’est dans ces fonctions que Bonaparte, au nom du comité de Salut public, rédigea successivement pour les généraux Kellermann et Schérer qui ne les comprirent pas, des projets et des instructions qu’un an après l’auteur devait être appelé a réaliser lui-même, et avec le plus grand éclat, dans la haute Italie. Ce plan se trouve développé dans une série de pièces conservées aux archives militaires de la France ; elles sont écrites entièrement de la belle main de Junot, corrigées de la griffe de Bonaparte. Ces pièces, au nombre de six, sont renfermées dans une chemise sous le titre général : Instructions et projets pour l’armée d’Italie. En voici quelques fragments. La première est intitulée : Mémoire militaire sur l’armée d’Italie. Sa longueur ne saurait nous empêcher de la donner en entier, car ce n’est pas l’oeuvre seulement d’un militaire qui sait tracer habilement un plan de campagne, c’est l’œuvre aussi d’un profond politique. On y remarque surtout que Bonaparte préconise le principe, trop négligé de nos jours, que la guerre doit nourrir la guerre. Il ne faut pas oublier la date de ce Mémoire, qui a dû être écrit en août 1795.  « L’armée des Alpes et d’Italie occupe la crête supérieure des Alpes et quelques positions de l’Apennin. Elle couvrait (naguère quand il était à l’armée d’Italie, après l’affaire de Cairo) le département du Mont-Blanc, le comté de Nice, Oneille, Loano, Vado. Par le moyen des batteries de côtes que l’on avait établies dans ces divers postes, le cabotage entre Marseille, Nice et Gènes, s’opérait à la vue de l’escadre anglaise, sans qu’elle pût s’y opposer. L’ennemi s’est emparé de Vado. L’escadre anglaise mouille dans cette superbe rade. Les Austro-Sardes ont armé un grand nombre de corsaires. Toute communication avec Gènes se trouve interceptée. Le commerce, qui renaissait, à Marseille, est suspendu. L’année d’Italie, notre flotte, l’arsenal de Toulon, la ville de Marseille ne peuvent plus tirer leurs subsistances que de l’intérieur de la France. Cependant, l’armée ennemie étant considérablement augmentée, nous sommes obligés de lui opposer des forces égales. Nous allons donc avoir une armée nombreuse dans la partie de la France la moins abondante en blé, et qui, dans les meilleures années, en récolte à peine pour trois mois. II est donc indispensable, pour rétablir le cabotage et assurer les subsistances du Midi, de Toulon et de l’armée, de reprendre la position de Vado. Puisque la possession des mers est momentanément asservie, il appartient à nos armées de terre de suppléer à l’insuffisance de notre marine. Depuis le Saint-Bernard à Vado, les Alpes, que notre armée occupe, forment une circonference de 95 lieues. On ne pourrait donc faire circuler nos troupes de la gauche à la droite en moins de deux ou trois décades, tandis que l’ennemi tient le diamètre, et qu’il communique en trois ou quatre jours. Cette seule circonstance topographique rend toute défense désavantageuse, plus meurtrière pour notre armée, plus destructive pour nos charrois et plus onéreuse au trésor public que la campagne la plus active. Si la paix avec les cercles de l’Empire se conclut, l’empereur n’aura plus que le Brisgaw et ses Etats d’Italie à gauche ; il est à croire que l’Italie sera le théâtre des événements les plus importants. Nous éprouverions alors tous les inconvénients de notre position. Nous devons donc, même sous le point de vue de la conservation de Vado, porter ailleurs le théâtre de la guerre. Dans la position de l’Europe, le roi de Sardaigne doit désirer la paix. Il faut, par des opérations offensives : 1°) Porter la guerre  dans ses Etats, lui faire entrevoir la possibilité d’inquiéter même sa capitale, et le décider promptement à la paix. 2°) Obliger les Autrichiens  à quitter une partie des positions où ils maîtrisent le roi de Sardaigne, et se mettre dans une position où l’on puisse protéger le Piémont et entreprendre des opérations ultérieures. On obtiendra ce double avantage en s’emparant de la forteresse de Ceva, en y rassemblant la plus grande partie de l’armée à mesure que les neiges obstrueront les cols des Alpes, en mettant à contribution toutes les petites villes voisines, et en menaçant de là Turin et la Lombardie. Par les attaques que les Autrichiens ont entreprises sur la droite de l’armée, il ne nous reste aucun doute que leur intention ne soit de porter le théâtre de la guerre sur la rivière de Gênes, et de menacer le département des Alpes-Maritimes de ce côté-là ; nous serions alors obligés de maintenir une armée nombreuse en campagne, c’est-à-dire à force de numéraire ; ce qui la rendrait extrémement onéreuse à nos finances. Nous devons, au contraire, dans la direction de nos armées, être conduits par le principe que la guerre doit nourrir la guerre. II est donc indispensable de reprendre promptement Vado, de changer le théâtre de la guerre, de pénétrer en Piémont, de profiter du reste de la belle saison pour s’y procurer un point d’appui où l’on puisse réunir nos armées, menacer de partager le Piémont et, dès lors, décider promptement le roi de Sardaigne à la paix, en lui offrant les conditions pour la conclure. Les Alpes, depuis le mont Saint-Bernard, le mont Cenis, le mont Viso, vont toujours en s’abaissant jusqu’à Ponte-Divano, en sorte que le Col de Tende est le plus facile et le moins élevé. L’Apennin, qui commence à Ponte-Divano, et qui est moins élevé, s’abaisse plus sensiblement vers Vado, Altare, Carcare, et par delà, pour s’élever, de sorte que plus on s’enfonce dans l’Italie, plus on gagne les hauteurs. Les vallées des Alpes sont toutes dans le sens de la frontière, de sorte qu’on ne peut pénétrer en Piémont qu’en s’élevant considérablernent. L’Apennin a ses vallées plus régulièrement placées, de sorte qu’on les passe sans être obligé de s’élever, et en suivant les ouvertures qui s’y rencontrent. Dans la saison actuelle, il serait imprudent d’essayer d’entreprendre rien de considérable par les Alpes ; mais on a tout le temps de pénétrer par l’Apennin, c’est-à-dire par la droite de l’armée d’Italie. De Vado à Ceva, première place frontière de Sardaigne sur le Tanaro, il y a 8 lieues, sans jamais s’élever de plus de 2 à 300 toises au-dessus du niveau de la mer. Ce ne sont donc pas proprement des montagnes, mais des monticules couverts de terre végétale, d’arbres fruitiers et de vignes. Les neiges n’y encombrent jamais les passages ; les hauteurs en sont couvertes pendant l’hiver ; mais sans qu’ily en ait même une grande quantité. Dès le moment que les renforts de l’armée des Pyrénées seront arrivés, il sera facile de reprendre les opérations de Saint-Bernard et de San-Giovante. Dès le moment que l’on se sera emparé de Vado, les Autrichiens se porteront de préférence sur les points qui détendent la Lombardie. Les Piémontais défendront l’issue du Piémont. On détaillera, dans les instructions qui seront données, les moyens d’accélérer cette séparation. Pendant le siège de Ceva, les Piémontais pourraient prendre des positions très approchées de celles des Autrichiens, pour, de concert, inquiéter les mouvements du siège. Pour les en éloigner, l’armée des Alpes se réunira dans la vallée de la Sture, à la gauche de l’armée d’Italie, et investira Démont, en s’emparant de la hauteur de la Valoria. On fera toutes ces démonstrations, qui pourront persuader à l’ennemi que l’on veut véritablement faire le siège de Démont ; par ce moyen, il sera obligé de prendre des positions intermédiaires, afin de surveiller également les deux sièges. L’opération sur Démont est préférable à toute autre, parce que c’est celle où nous pourrons réunir le plus de troupes, puisque toute la gauche de l’armée d’Italie s y trouvera naturellement employée ; elle inquiétera d’ailleurs davantage l’ennemi, parce que le succès se lie à celui de Ceva et serait d’autant plus funeste au Piémont. Nos armées, en Italie, ont toutes péri par les maladies pestilentielles produites par la canicule ; le vrai moment d’y faire la guerre et de porter de grands coups, une fois introduits dans la plaine, c’est d’agir depuis le mois de février jusqu’en juillet. Si alors le roi de Sardaigne n’a pas conclu la paix, nous pourrons continuer nos succès en Piémont et assiéger Turin. Si, comme il est probable, la paix est faite, nous pourrons, avant qu’elle soit publiée d’intelligence avec le Piémont, de Ceva nous assurer d’Alexandrie, et marcher en Lombardie conquérir les indemnités que nous donnerions au roi de Sardaigne pour Nice et la Savoie. Le théâtre de la guerre serait alors dans un pays abondant, semé de grandes villes, offrant partout de grandes ressources pour nos charrois, pour remonter notre cavalerie et habiller nos troupes. Si la campagne de février est heureuse, nous nous trouverons, aux premiers jours du printemps, maîtres de Mantoue, prêts  à nous emparer des gorges de Trente et à porter la guerre, de concert avec l’armée qui aurait passé le Rhin, dans le Brisgaw, jusqqe dans le cœur des Etats héréditaires de la maison d’Autriche. La nature a borné la France aux Alpes, mais elle a aussi borné l’Empire au Tyrol. Pour remplir le but que nous venons de parcourir dans ce mémoire, nous proposons au comité : I°) De ne point trop activer la paix avec les cercles d’Allemagne, et de ne la condure que lorsque l’armée d’Italie sera considérablement renforcée ; II°) De faire tenir garnison à Toulon par les troupes embarquées sur l’escadre, et restituer à l’armée une partie de la garnison de cette place, qui sera remplacée lorsque la paix avec l’Espagne sera ratifiée ; III°) De faire passer de suite 15.000 hommes des Pyrénées à l’armée d’Italie ; IV°) D’en faire passer 15.000 autres au moment de la ratification de la paix avec l’Espagne ; V°) De faire passer 1.500 ou 2.000 hommes des armées d’Allemagne à l’armée d’Italie au moment de la paix avec les cercles ; De prendre l’arrêté suivant : VI°) Le comité de Salut public arrête : 1° L’armée d’Italie attaquera les ennemis, s’emparera de Vado, y rétablira la défense de la rade, investira Ceva, fera le siège de la forteresse et s’en emparera ; 2° Dès l’instant que les Autrichiens seront éloignés, on obligera le commandant du fort à recevoir deux bataillons et deux compagnies d’artillerie pour garnison, en forme d’auxiliaires ; 3° La droite de l’armée des Alpes se réunira avec la gauche de l’armée d’Italie dans la vallée de la Sture, investira Démont en s’emparant de la hauteur de la Valoria ; 4° Le commandant d’armes du port de Toulon enverra a Antibes quatre tartanes armées et quatre chaloupes canonnières ou felouques, à la disposition du général commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, pour servir à l’escorte des convois d’artillerie ; 5° Il sera embarqué 36 bouches à feu de siège, avec un approvisionnement pour siège, sur des bateaux à rames qui seront débarqués à Vado pour le siège de la forteresse de Ceva ; 6° L’on réunira le plus près possible du camp de Tournus 40 bouches à feu de siège pour le siège de Démont ; 7° La neuvième commission fera passer 400 milliers de poudre à Avignon, où ils seront aux ordres du général d’artillerie de l’armée d’Italie, et 200 milliers à Grenoble ; 8° elle prendra ses mesures pour qu’ils y soient rendus avant la fin du mois ; 9° L’agence des subsistances militaires se procurera a Gênes, où elle les laissera en dépot, des blés pour nourrir 60.000 hommes pendant trois mois ; La neuvième commission fera passer à l’armée d’Italie tout ce qui est nécessaire pour compléter l’équipage de pont demandé au commencement de la campagne par le général d’artillerie ; 10° La commission des transports militaires fera remplacer à l’armée d’Italie les mulets qui en ont été tirés pour servir au transport des subsistances à Paris. » Nous n’avons pas hésité a insérer en entier ce long mémoire, ou la précision et la clarté se joignent à une profondeur de vues vraiment extraordinaire. Ce n’est là qu’un simple projet, et cependant on croirait qu’il s’agit d’une campagne glorieusement exécutée. Nous ne croyons pas que l’histoire offre un second exemple d’une pareille netteté de vues et d’une intelligence si complète de la situation. Quand il recopiait tout cela de sa magnifique écriture, le brave Junot, assurément, devait prendre son général pour un Dieu. A ce mémoire, Bonaparte joignit cinq autres pièces rédigées par lui et qui furent en partie textuellement adoptées par le comité de Salut public : 1° une instruction militaire pour le général en chef de l’armée des Alpes et d’Italie ; 2° une instruction pour les représentants du peuple près l’armée d’Italie ; 3° une lettre du comité de Salut public au général en chef de l’armée d’Italie ; 4° un arrêté du comité de Salut public ; 5° enfin un autre arrêté du même Comité relatif au même objet. Tels furent les travaux de Bonaparte dès son entrée au bureau topographique. Pendant le temps qu’il occupait ce poste, qui ressemblait à une division de la section de la guerre, et qu’il y travaillait continuellement avec son zèle accoutumé, la Porte s’occupait d’un armement contre la Russie ; elle demanda à la République quelques officiers d’artillerie français, et Bonaparte pensa sérieusement à tourner de ce côté son génie. L’Orient lui souriait ; il lui semblait qu’il y avait là un vaste champ ouvert à son activité. Il eut à ce sujet plusieurs conférences avec Reinhard, archiviste des relations extérieures auprès du comité de Salut public, pour avoir communication des papiers relatifs à la Turquie. Il rédigea, une note par laquelle il s’offrait d’aller en Turquie, et divers projets d’arrêtés relatifs à cette mission, qui fut réalisée l’année suivante d’après son plan, mais par un autre que lui. Ces projets, écrits, comme les précédents, de la main de Junot, portaient en  divers en droits des corrections de celle de Bonaparte ; il avait écrit en entier, ou, pour mieux dire, griffonné, le brouillon de la note. L’expédition originale, signée de lui, remise au comité de Salut public, était ainsi conçue : NOTE DU GÉNÉRAL BUONAPARTE, fructidor an III (30 août 1795). « Dans un temps où l’impératrice de Russie a resserré les liens qui l’unissent à l’Autriche, il est de l’intérêt de la France de faire tout ce qui dépend d’elle pour rendre plus redoutables les moyens militaires de la Turquie. Cette puissance a des milices nombreuses et braves, mais ignorantes sur les principes de l’art de la guerre. La formation et le service de l’artillerie, qui influe si puissamment dans notre tactique moderne sur le gain des batailles, et presque exclusivement sur la défense des places fortes, est encore dans son enfance en Turquie. La Porte, qui l’a senti, a plusieurs fois demandé des officiers d’artillerie et du génie ; nous y en avons effectivement quelques-uns dans ce moment, mais ils ne sont ni assez nombreux ni assez instruits pour produire un résultat de quelque conséquence. Le général Buonaparte, qui a acquis quelque réputation en commandant l’artillerie de nos armées en différentes circonstances, et spécialement au siège de Toulon, s’offre pour passer en Turquie avec une mission du gouvernement. Il mènera avec lui six ou sept officiers, dont chacun aura une connaissance particulière des sciences relatives à l’art de la guerre. S’il peut, dans cette nouvelle carrière, rendre les armées turques plus redoutables et perfectionner la défense des places fortes de cet empire, il croira avoir rendu un service signalé à la patrie, et avoir, à son retour, bien mérité d’elle. BUONAPARTE. » Voici les pièces relatives à ce projet : « Le gouvernement de la République française, voulant donner au Grand Seigneur, son fidèle allié, une preuve de l’amitié qu’elle lui porte et de l’intérêt qu’elle prend à la prospérité de ses armes, a délibéré, sur la demande qu’il a faite, pour qu’il soit envoyé en Turquie des officiers d’artillerie français. Considérant que le général Buonaparte, commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, a des connaissances profondes sur l’art de la guerre et spécialement sur la partie de l’artillerie, dont il a donné des preuves en dirigeant le siége de Toulon et nos succès en Italie, et mettant sur une défense respectable les côtes de la Méditerranée (comme on le voit, il n’avait garde d’oublier ses services et il avait raison) ; Arrête : Le général Buonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux aides de camp, capitaines, pour y prendre du service dans l’armée du Grand Seigneur et contribuer, de ses talents et de ses connaissances acquises, à la restauration de l’artillerie de ce puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les ministres de la Porte ; il servira dans son grade et sera traité par le Grand Seigneur comme les généraux de ses armées. Il sera accompagné, pour l’aider dans sa mission, par les citoyens Andoche Junot et Henri Léorat, en qualité d’aides de camp, capitaines ; Songis et Rolland (Rolland de Villarceaux, ancien camarade de Napoléon au régiment de La Fère, qui, plus tard, fut son aide de camp à l’armée de l’intérieur, et devint préfet sous l’empire), comme chefs de bataillon ; Marmont (futur duc de Raguse) et Aguettant comme capitaines d’artillerie, Bluit de  Villeneuve, capitaine du génie ; Bourgeois et La Chasse, lieutenants d’artillerie de première classe ; Moisonet et Scheined, sergents-majors d’artillerie. » Bonaparte, qui voulait être en règle, selon un usage qui paraît lui avoir été habituel, avait pris le soin de rédiger tous les arrêtés nécessaires pour l’exécution définitive de son projet ; plusieurs sont de simple formalité ; n’importe, il veut être en règle sur tout, et il rédige jusqu’à un arrêté de passeport. Les projets suivants ont plus d’importance. « Le gouvernement, etc., Arrête : La commission des relations extérieures fera remettre au général Buonaparte, pour six mois d’appointements en argent, tant pour lui que pour deux aides de camp, capitaines, deux chefs de bataillon d’artillerie, quatre capitaines d’artillerie de première classe, deux lieutenants d’artillerie, pour leur servir de frais de route au voyage qu’ils doivent faire, conformément à l’arrêté du comité de Salut public de ce jour. Arrête : Que la neuvième commission fera faire une caisse de différents instruments de mathématiques et de dessin, dont la note lui sera remise par le général Buonaparte. Cette caisse sera remise à la disposition de la commission des atfaires extérieures, qui la fera passer à Constantinople, à l’adresse du général Buonaparte. Arrête : Que la commission d’instruction publique fera, faire une caisse de livres relatifs à l’artillerie et à l’art de la guerre, dont la note lui sera remise par le général Buonaparte ; ladite caisse sera envoyée à la commission des relations extérieures, qui la fera passer à l’adresse dudit général, à Constantiuople. » En marge de la note où Bonaparte adressait au comité de Salut public la demande de cette mission militaire à Constantinople, on lit, sous la date du 27 fructidor an III (13 septembre 1795) :  « Le général de brigade Buonaparte a servi avec distinction à l’arnée d’Italie, où il commandait l’artillerie. Mis en réquisition par le comité de Salut public, il a travaillé avec zèle et exactitude dans la division de la section chargée des plans de campagne et de la surveillance des opérations des armées, et je déclare avec plaisir que je dois à ses conseils la plus grande partie des mesures utiles que j’ai proposées au comité pour l’armée des Alpes et d’Italie. Je le recommande à nos collègues comme un citoyen qui peut être utilement employé pour la République, soit dans l’artillerie, soit dans toute autre arme, soit même dans la partie des relations extérieures. DOULCET. » Doulcet se taisait, comme on voit, sur la demande qui faisait l’objet de la note ; et, à la suite de ce qu’on vient de lire, on trouve, de la main d’un autre représentant du peuple, sous la même date du 27 fructidor an III, cette seconde apostille : « En adhérant aux sentiments qu’exprime, mon collègue Doulcet sur le général Buonaparte, que j’ai vu et entendu, je crois que, par les motifs mêmes qui fondent son opinion et la mienne, le comité de Salut public doit se refuser à éloigner, dans ce moment surtout, de la République un officier aussi distingué. Mon avis est qu’en l’avançant dans son arme, le comité commence par récompenser ses services, sauf ensuite, après en avoir conféré avec lui, à délibérer sur sa proposition, s’il y persiste. Jean DEBRY, rapporteur. » Plusieurs historiens ont présenté ce projet d’expatriation de la part de Bonaparte comme une sorte de coup de tête assez semblable a celui qui avait poussé Cromwell à passer en Amérique. Quelques-uns ajoutent même que ceux qui favorisaient cette entreprise avaient pour but de l’éloigner et de le faire ainsi sortir du service de la République. Tout cela nous paraît beaucoup trop profond, disons mieux, beaucoup trop problématique pour qu’on puisse y ajouter foi. Rien jusqu’ici, dans la vie du jeune général, n’avait pu le faire considérer comme un ennemi de la République, et rien encore ne pouvait faire pressentir le coup d’Etat du 18 brumaire ; lui-même ne pouvait éprouver que de très vagues pressentiments de sa grandeur future, et la bohémienne égyptienne ne lui avait pas encore dit ; en étudiant les lignes de sa main : « Macbeth, tu seras roi.  » Tout ce qu’on peut affirmer, c’est que quelque chose de mystérieux et d’indéfinissable l’entraînait vers l’Orient, et l’on sait que, sur la terre des Pharaons, ces aspirations ne l’avaient pas encore abandonné. Les pièces officielles que nous venons de citer démontrent que Bonaparte espérait passer en Turquie avec l’autorisation du gouvernement et pour servir encore la France d’une manière indirecte. Les apostilles citées plus haut prouvent que les représentants patriotes voulaient évidemment trouver pour le jeune général une position qui lui convînt, et ne pas le laisser porter à l’étranger une capacité qu’ils pressentaient qu’on aurait prochainement l’occasion d’employer plus directement au service de la France. Les choses en étaient là de la mission de Bonaparte à Constantinople, quand un grand événement vint changer le cours de sa fortune et décider de sa destinée.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> L’insurrection royaliste du 13 vendemiaire an III

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

février 3, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – GENERAL EN DISGRÂCE

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 10:32 par napoleonbonaparte

Le général Bonaparte et son aide-de-camp Junot à Paris en 1795

Je puis bien pardonner, mais oublier c’est autre chose.

(Napoléon Bonaparte)

Arrivé à Paris fin mai 1795, Bonaparte logea, suivant les uns, rue des Fossés-Montmartre (aujourd’hui rue d’Aboukir) ; suivant d’autres, rue du Mail, près de la place des Victoires. Dès qu’il eut appris sa destitution et sans perdre de temps, il se mit à la recherche de ses amis, et de tous ceux qui pouvaient le servir dans les réclamations qu’il avait à présenter au citoyen Aubry. Ce dernier ne consentit à le recevoir qu’une seule fois, et, l’arrêtant court dans ses questions, il lui reprocha d’être trop jeune pour commander eu chef l’artillerie d’une armée. « On vieillit vite sur le champ de bataille, et j’en arrive » répondit Bonaparte. Cette réponse déplut extrêmement, à Aubry, qui, n’ayant appartenu à l’armée qu’en temps de paix, n’avait entendu le canon qu’au polygone : à partir de ce jour, il devint invisible pour le solliciteur. On eut beau même s’entremettre ; Aubry fut sourd à la voix de ses propres amis, et entre autres de son collègue Marboz, que Bonaparte avait connu à Valence. Marboz fit en sa faveur les plus actives démarches ; tout fut inutile. Il y avait plus que de l’amour-propre blessé dans cette conduite d’Aubry, il y avait, comme nous l’avons déjà fait pressentir plus haut… mais on le verra dans la suite de ce récit. On n’a pas dit, mais cela est certain pour nous, que ce terrible jeune homme avait conçu, dès la première campagne dans les Alpes maritimes, un plan d’invasion en Italie, plan grandiose et identique, au fond, à celui qui fut exécuté plus tard ; que, dans sa liaison intime avec Ropespierre jeune, il lui en avait fait confidence à Nice, et l’avait gagné à ce grand projet ; qu’enfin, dans les papiers saisis chez Robespierre l’aîné après le 9 thermidor, on avait trouvé des traces de ce projet, qui devait porter si haut la gloire de la République française. Si ces traces ne paraissent point dans le fameux rapport de Courtois, où celui-ci eut grand soin de ne mettre que ce qui pouvait tourner contre Robespierre, c’est que d’abord cette grande idée d’une expédition en Italie était une trop belle conspiration en faveur de la République française pour qu’on pût la lui imputer à crime. Que Bonaparte en eût écrit à Maximilien Robespierre lui-même, avec des marques chaleureuses de dévouement à ses principes et à son caractère, compris autrement sans doute que l’histoire banale ne les présente, cela ne fait pas doute pour nous. Ces principes, assurément, n’étaient pas ceux des poules mouillées de la Convention ou du petit nombre de traîtres qui espéraient tirer de leur participation au 9 thermidor un compromis qui ferait leurs affaires ; et si Courtois, dans le fameux rapport qu’il présenta à la Convention nationale dans les séances du 5 janvier 1795 et jours suivants, ne lit aucune mention de tout cela, c’est que Courtois, pour bien des raisons, avait cru devoir supprimer les lettres de Bonaparte aux deux frères Robespierre. Aubry était trop du parti ultra-thermidorien pour ne pas connaître ces lettres et la valeur du général qui devait son avancement rapide au plus jeune des deux frères ; et il avait compris combien le général d’artillerie pourrait être dangereux à ses projets contre-révolutionnaires. De là la réforme sournoise du général Bonaparte par Aubry, dès que ce lui-ci fut maître du portefeuille de la guerre, et, pour couvrir ses refus de revenir sur ses actes, son mot savamment calculé au bon Marboz intercédant pour Bonaparte : avancement, prématuré, ambition sans frein ; et ses insultants refus de recevoir chez lui le général réformé, malgré les recommandations de son collègue. Marboz, en effet, qui n’est mort que sous l’Empire, conseiller de préfecture, et que Bonaparte, comme nous l’avons déjà dit, avait beaucoup connu à Valence, au café Bou, au cabinet littéraire de M. Aurel et à la Société des amis de la Constitution, a souvent raconté qu’il fit en ce temps auprès d’Aubry, avec lequel il était très lie et dont il avait partagé la captivité après le 31 mai, les plus grands efforts pour vaincre l’obstination avec laquelle il refusait de rendre justice au général. Il se rappelait très bien que, frappé et touché des justes griefs du général Bonaparte, il lui avait proposé de le conduire chez son collègue et ami Aubry, logé rue Saint-Florentin ; qu’arrivé avec son protégé dans l’antichambre du membre du comité de Salut public, dont dépendaient les militaires, il ne put pénétrer que seul dans l’appartement de celui-ci, qui fut inexorable, et qui accompagna le refus qu’il lui lit constamment de replacer Bonaparte, de ces paroles : avancement prématuré, ambition sans frein. Les démarches que firent dans le même temps auprès d’Aubry, en faveur de Bonaparte, divers personnages influents, tels que Fréron, Barras, La Révellière-Lepeaux, à qui le jeune général avait été présenté par Volney, restèrent également sans effet. Toute cette affaire du mauvais vouloir d’Aubry à l’égard de Bonaparte a été, ce nous semble, jusqu’ici très peu approfondie et très vaguement exposée ; les motifs particuliers et généraux en ont échappé aux historiens ou n’ont pas été présentés de manière à y porter un jour suffisant, même par ceux qui ont écrit avec le plus de détails, comme M. de Coston, par exemple, sur ces premières années de la vie de Bonaparte. Les motifs nous en paraissent avoir été personnels et politiques. Cet Aubry, qu’on ne mentionne presque jamais, à l’occasion de ces faits, que comme une sorte de ministre de la guerre incapable, un examen attentif de ses actes prouve que c’était dès lors un contre-révolutionnaire conspirateur, et que c’est surtout parce que le mérite si précoce de Bonaparte lui paraissait devoir être des plus utiles à la République, qu’il tenait à l’éloigner de l’armée. Puisque voilà notre héros mis en disponibilité, grâce aux intrigues de maître Aubry, saisissons cette courte accalmie pour nous faire son ombre et le suivre dans sa vie privée. Le jeune Bonaparte prenait patience en enrageant – On sait que c’était dans son tempérament de feu. – Toutefois il se résigna pour un instant à être philosophe, et à chercher des distractions pour dissiper un peu la mélancolie où l’avaient jeté les mépris calculés d’Aubry. Ainsi, il dînait quelquefois chez Bourrienne, et, le soir, il accompagnait Mme Bourrienne au spectacle, surtout aux concerts alors célèbres du chanteur Garat ; mais son théâtre de prédilection était les Français, où il allait surtout quand ou jouait des pièces de Corneille ou de Molière. M. de Coston nous donne de curieux détails sur sa manière de vivre pendant cette sorte d’intérim de sa gloire. Il mangeait fréquemment au Palais-Royal chez les Frères-Provençaux. C’est là qu’il connut Talma, qui y dinait quelquefois ; il y vit aussi l’orientaliste Langlès, attaché à la bibliothèque nationale, où Bonaparte allait passer presque tous les jours quelques heures. Il prenait quelquefois ses repas avec d’autres officiers. Triste, rêveur, méditatif, il était remarqué par son laconisme ; il payait à part son écot, et avait pour habitude déplier, dans la carte à payer, le montant de sa dépense, ayant soin de mettre à part le peu de monnaie qu’il destinait au garçon. Il portait cela lui-même au comptoir et le remettait au maître sans jamais dire une seule parole. Le plus souvent, il se retirait seul, et toujours avant ses commensaux. Jamais le prix de son dîner n’a dépassé 3 francs. Aussi, ajoute M. de Coston, à qui nous empruntons ces détails, quand le restaurateur apprit, peu de temps après, que le général en chef de l’armée d’Italie avait souvent mangé chez lui, et qu’on lui désigna Bonaparte, il ne pouvait revenir de son étonnement, et il disait ingénument que, parmi les nombreux officiers qui mangeaient chez lui, il n’aurait jamais cru que ce fût précisément celui qui ne parlait jamais et qui dépensait si peu qui put devenir en si peu de temps un grand général. On a vu que c’est dans l’établissement des frères-Provençaux que Bonaparte avait connu Talma, et formé avec lui cette liaison dont on a tant parlé, en y ajoutant des détails romanesques. La vérité est que Talma lui avait d’abord plu beaucoup par ses manières ouvertes et sa conversation, et qu’il oubliait dans son entretien le chagrin que sa situation lui causait. Ce chagrin était profond et se peignait malgré lui sur son visage, même en public. Des personnes dignes de foi, qui l’ont connu dans cette période, et quelques hommes de notre génération qui ont pu en entendre parler, assurent qu’il en avait quelquefois les yeux pleins de larmes. Une lettre dont nous avons tenu un fac-similé, écrite à son frère Joseph à Marseille, le 6 messidor an III (24 juin 1795), prouve que des larmes coulaient quelquefois de ses yeux malgré lui quand il était seul ; car on y remarque, en plus d’un endroit, la trace de celles qu’il n’a pu contenir et qu’il a, laissé tomber sur le papier en écrivant. Mme d’Abrantès nous apprend que, dans ces jours d’inactivité insupportables aux natures ardentes, si difficiles à distraire, foyers que la flamme a quittés et qui se dévorent sous la cendre, Bonaparte, avec son cher Junot, qui, par son écriture lisible, lui avait rendu de très importants services, se livrait à de longues promenades, auxquelles prenait rarement part Louis Bonaparte, d’une nature plus lente et un peu paresseuse. Le Jardin des plantes avait alors un grand attrait pour le général en disponibilité ; il lisait beaucoup le matin, et l’histoire naturelle de Buffon l’avait charmé. Le Bourguignon Junot, bon garçon, nature franche, facile à entraîner, et très fidèle ami, était attaché à Bonaparte comme la vigne a l’ormeau. Ils étaient inséparables, surtout dans ces jours de détresse et d’attente. Junot avait alors le cœur plein d’un amour dont il s’était déjà ouvert à son général et ami. Dans le séjour qu’il avait fait à Marseille près de la famille Bonaparte, il n’avait pu voir la jeune Paulette sans concevoir pour elle une passion qu’il aurait voulu eu vain dissimuler ; il en était devenu amoureux fou. Son âme toute jeune, toute brûlante, était pleine de cet amour. L’honneur lui ordonnait de parler, puisque sa raison n’avait pu l’empêcher de devenir amoureux. Il avait, en,quittant Marseille, avoué sa passion à Bonaparte, sans se douter que le général avait pénétré, son secret, et Junot voulait se marier avec Pauline. Le général n’avait ni accueilli ni rejeté sa demande ; il lui avait dit qu’on penserait à cela, qu’il ne s’agissait maintenant que d’aller à Paris, mais que, d’ailleurs, il le verrait avec plaisir devenir son beau-frère le jour où Junot pourrait offrir à sa sœur un établissement, non pas riche, disait Bonaparte, mais suffisant pour ne pas avoir la douleur de mettre au monde des enfants qui fussent malheureux. Ce jour pouvait venir, et le général consolait ainsi son fidèle écuyer, comme eût dit un baron du moyen âge. Dans une de ces promenades au Jardin des plantes, le cœur plus ému qu’à l’ordinaire, plein d’espérance, Junot, entraîné, enhardi par l’abandon familier et charmant avec lequel Bonaparte, un instant distrait de ses peines, lui avait parlé de la nature et aussi de l’espoir que, malgré ce misérable Aubry, qui arrêtait sa fortune, il saurait se faire une place dans le monde, et, partant, la faire partager à Junot, l’aide de camp laissa déborder son cœur ; il lui parla de Pauline et renouvela sa demande, plus pressant qu’il ne l’avait été jusque-là, car il avait à annoncer quelque chose de bon, et qui lui permettait d’espérer son consentement. La veille, en effet, il avait reçu de Dijon une lettre de son père, qu’il s’était empressé de montrer à Bonaparte. M. Junot disait à son fils, qui, en vue de son mariage, lui avait demandé ce qu’il pouvait faire pour lui, qu’à la vérité il n avait rien à lui donner pour le moment, mais que sa part serait un jour de 20.000 francs. Junot était heureux et fier comme si les 20.000 francs eussent été déjà dans sa poche. « Je serai donc riche, disait Junot à Bonaparte, puisque, outre mon état, j’ai 1.200 livres de rente. Mon général, je vous en conjure, écrivez à la citoyenne Bonaparte, et dites-lui que vous avez vu la lettre de mon père. Voulez-vous qu’il lui en écrive une autre à Marseille ? – II faut réfléchir à cela, » avait répondu Bonaparte. En sortant du Jardin des plantes, le général et son aide de camp avaient passé l’eau dans un batelet, à la place même où un jour le futur empereur devait faire construire le pont d’Austerlitz ; et, à travers les rues, ils avaient gagné le boulevard. Arrivés vis-à-vis des Bains chinois, ils se promenaient dans la contre-allée. En remontant et en descendant cette partie du boulevard, Junot le pressa de nouveau d’écrire à la citoyenne Bonaparte. Bonaparte écoutait son ami d un air distrait, car déjà ce n’était plus le même homme qu’au Jardin des plantes. Il avait l’air plus préoccupé, plus pensif. Il semblait qu’en rentrant dans tout ce bruit de la vie, dans ce tumulte de la société, il en eût de nouveau respiré les effluves ambitieuses. Cependant son ton était toujours affectueux ; il  donnait des avis. « Je ne puis écrire à ma mère pour lui faire cette demande, disait-il à Junot ; car enfin, tu auras 1.200 livres de rente, c’est bien ; mais tu ne les as pas. Ton père se porte parbleu bien, heureusement, et il te les fera attendre longtemps. Enfin tu n’as rien, si ce n’est ton grade de lieutenant. Quant, à Paulette, elle n’en a même pas autant ; ainsi donc, résumons : tu n’as rien, elle n’a rien, total : rien. Vous ne pouvez donc pas vous marier à présent; attendez, nous aurons, peut-être de meilleurs jours, mon ami… Oui, nous en aurons, quand je devrais aller les chercher dans une autre partie du monde. » Mme la duchesse d’Abrantès assure avoir reproduit cette conversation en entier, mot, pour mot, d’après son mari, qui avait gardé, dit-elle, le souvenir de tout, même de la partie du boulevard sur laquelle il était avec le général Bonaparte lorsque celui-ci lui dit ces paroles, si remarquables à propos de richesses, quand on songe à celles qu’il put donner lui-même plus tard à son aide de camp, qui, du du reste, comme on le sait, n’épousa pas sa sœur. Tels étaient son genre de vie et sa tristesse pendant ces quelques mois qu’il passa à Paris, dévoré d’une ardeur dont il ne savait que faire, ne sollicitant plus Aubry, mais récriminant partout contre lui ; tel était l’emploi de son temps, lorsqu’un incident heureux vint en quelque sorte le rendre à la vie. Dans la séance du 11 thermidor an III (29 juillet 1795) une pétition avait appelé l’attention sur les actes d’Aubry. Nous dirons tout à l’heure comment le Moniteur du 4 août raconte cet heureux incident. Mais avant d’en venir à cet événement capital, et pendant que notre héros est encore en disponibilité, rappelons un épisode qui a signalé ces quatre mois. On se rappelle l’excès de zèle de Saliceti, qui avait failli couper court à la carrière de Bonaparte lorsque celui-ci était commandant de l’artillerie à l’armée d’Italie ; mais le 9 thermidor bouleversa toutes les situations et fit de Saliceti un proscrit. Celui-ci avait trouvé un asile chez Mme Permon, mère de la future duchesse d’Abrantès, et à laquelle il avait rendu de signalés services pendant la Terreur. Or, le 27 mai 1795, le général Bonaparte dînait chez Mme Permon, sa compatriote. A la fin du repas, il lui dit d’une voix altérée : « Salicetti m’a fait bien du mal…, il a failli briser mon avenir à mon matin ; il a desséché mes idées de gloire à leur tige. Je le répète, il m’a fait bien du mal… cependant je ne lui en souhalte pas. » M. Permon fils voulut excuser Saliceti. « Tais-toi, Permon, dit Bonaparte tais-toi ; cet homme a été mon mauvais génie. Dumerbion m’aimait, il m’aurait employé activement. Ce rapport fait à mon retour de Gênes, et que la méchanceté a envenimé pour en faire un motif d’accusation !… Non, je puis bien pardonner ; mais oublier, c’est autre chose. D’ailleurs, je le répète, je ne lui veux pas de mal. » La conversation en resta là. Vingt jours après, Mme Permon partit en poste de Paris, emmenant Saliceti déguisé en domestique. Au premier relai, à trois lieues de la capitale, Mme Permon reçut du postillon qui venait de la conduire la lettre suivante, que Bonaparte avait dictée pour elle à Junot : « Je n’ai jamais voulu être pris pour dupe ; je le serais à vos yeux si je ne vous disais que je sais, depuis plus de vingt jours, que Saliceti est caché chez vous. Rappelez-vous mes paroles, madame Permon, le jour même du 1er prairial, j’en avais presque la certitude morale. Maintenant je le sais positivement. Saliceti, tu le vois, j’aurais pu te rendre le mal que tu m’as fait, et, en agissant ainsi, je me serais vengé ; taudis que, toi, tu m’as fait du mal sans que je t’eusse offensé. Quel est le plus beau rôle en ce moment, du mien ou du tien ? Oui, j’ai pu me venger, et je ne l’ai pas fait. Peut-être diras-tu que ta bienfaitrice te sert de sauvegarde. Il est vrai que cette considération est puissante ; mais seul, désarmé et proscrit, ta tête eût été sacrée pour moi. Va, cherche en paix un asile où tu puisses revenir à de meilleurs sentiments pour ta patrie. Ma bouche sera fermée sur ton nom et ne s’ouvrira jamais. Repens-toi, et surtout apprécie mes motifs. Je le mérite, car ils sont nobles et généreux. Madame Permon, mes vœux vous suivent, ainsi que votre enfant. Vous êtes deux êtres faibles, sans nulle défense. Que la Providence et les prières d’un ami soient avec vous. Soyez surtout prudente, et ne vous arrêtez jamais, dans les grandes villes. Adieu ; recevez mes amitiés. » Ainsi, comme on le voit, les sentiments généreux l’emportaient chez le jeune Bonaparte sur ces ardeurs de vengeance si implacables dans le cœur d’un Corse. Revenons maintenant à la pétition que nous avons mentionnée avant cette petite digression : « Le général Argouf, blessé devant Mayence, à l’affaire du 11 prairial, se plaint de ce que, jeune encore, on lui veut donner sa retraite, au lieu de l’envoyer combattre les Autrichiens. Il demande à la Convention à être rétabli dans son grade. LEGENDRE. Ce général est venu chez moi, où il a été envoyé par des militaires de l’armée. Je l’ai mené au comité de Salut public, à Aubry. Apparemment que le Comité n’a pas fait droit à sa demande. Cependant, qui mérite mieux d’obtenir des grades dans nos armées que ceux qui ont concouru a leurs victoires ? Les blessures que ce brave a reçues, et, dont on voit encore les marques sur son visage, prouvent son courage, car on n’en reçoit pas de pareilles quand ou tourne le dos. Je demande que la Convention renvoie sa pétition au comité de Salut public pour y faire droit. CAVAIGNAC. J’étais à l’armée quand ce général a reçu cette honorable blessure. Je l’ai toujours vu dans toutes les occasions, à la tête des colonnes, fondre le premier sur les cohortes de nos ennemis ; il a toujours été dans les meilleurs principes, et son républicanisme est aussi reconnu que son courage. C’est à tort que le comité de Salut public veut lui donner sa retraite, puisque ce brave militaire se veut assez rétabli pour retourner à son poste combattre de nouveau nos ennemis, et qu’il redemande son grade. J’appuie le renvoi de sa pétition au comité de Salut UN REPRÉSENTANT. Cet officier ne se trouve pas seul dans le même cas. Le Comité a réformé plusieurs généraux qui ont rendu à la République des services signalés, et il a mis sur sa liste nouvelle des hommes contre lesquels il existe de nombreux soupçons. » (Le traître Aubry nous parait bien malade, et, ma foi, nous ne nous sentons pas le courage de le plaindre. Il est vraiment fâcheux, que Bonaparte n’ait pas assisté à cette séance ; il en serait sorti pénétré de respect pour la majesté d’une représentation vraiment nationale ; En effet, l’injustice, la faveur ne sauraient prendre racine dans ces sols généreux. Nous voudrions voir ce compte rendu, avec la juste destitution qui en fut la suite, inscrit en lettres d’or sur les murs de tous les palais législatifs du monde. Ces exécutions sont excellemment du domaine de la démocratie ; ce qui prouve qu’à juste cause, on la dit bonne à quelque chose.) Dans la séance du 14 thermidor an III (1er août 1795), une  sérieuse discussion eut lieu, qui enleva la direction de l’armée à l’incapable et hypocrite Aubry. Dès la séance du 13, un incident avait soulevé la question. Doulcet de Pontécoulant, au nom du comité de Salut public dont il était membre, venait de parler des triomphes de l’armée des Pyrénées et de lire un rapport de son général en chef Moncey, daté du quartier général de Bilbao, 5 thermidor, lorsque ledit Aubry prit la parole pour essayer de se justifier des accusations dont il avait été l’objet dans la séance du 11, à la suite de la pétition présentée à la barre de la Convention par le brave général Argouf. Un membre, entre autres, l’avait formellement accusé d’avoir, non réorganisé, mais désorganisé l’armée, qu’il avait remplie d’aristocrates et d’ex-nobles, mis à la place des officiers qui avaient, fait la guerre de la liberté, et dont il avait destitué ou mis en non-activité un grand nombre comme terroristes. Parmi ceux ci se trouvait précisément, comme on l’a vu, notre général Bonaparte. La Convention délibérait eu ce moment sur la constitution de l’an III, et il n’était sorte de moyens que les contre-révolutionnaires de l’assemblée et les royalistes du dehors n’employassent pour l’empêcher d’aboutir dans son travail. Dans les sections de Paris, on conspirait ouvertement contre cette infâme constitution, et Aubry, qui favorisait en secret les sectionnaires, avait fait tous ses efforts pour tenir les militaires éloignés de la Capitale. Dans la séance du 13, il balbutia de misérables excuses ; mais ses intrigues et ses injustices calculées ne trompaient plus personne ; et, le lendemain 14 thermidor (1er août), il sortait du Comité. Il avait rempli ces fonctions importantes, où Carnot s’était acquis le titre glorieux d’organisateur de la victoire, du 4 avril au 31 juillet 1795, un peu moins de quatre mois. Aubry justifia plus tard, par ses actes ultérieurs, les soupçons qu’avaient manifestés sur lui, à la Convention, Legendre et Cavaignac. Etant parvenu à se faire élire membre du conseil des Cinq-Cents, institué en vertu de la constitution de l’an III, il conspira d’abord sourdement avec le parti clichien contre le Directoire, ouvertement enfin avec ceux des membres des conseils que le Directoire dut frapper au 18 fructidor, et ce fut certainement un des fructidorisés les plus dignes de l’être. Il mourut obscurément, les uns disent en 1799, aux Etats-Unis, les autres disent en 1802, en Angleterre. Napoléon ne lui a jamais pardonné, mais il le méprisait encore plus qu il ne le haïssait. Doulcet de Pontécoulant, qui succéda à Aubry dans ses fonctions, le 2 août 1795, était un tout autre homme : intelligent, spirituel, ouvert, ayant loyalement embrassé les principes de la Révolution, il répara de son mieux le mal qu’Aubry avait fait sciemment à l’armée républicaine dans l’intérêt d’une contre-révolution. Sans doute il serait difficile de déterminer historiquement, c’est-à-dire d’une manière absolue, ces velléités de contre-révolution, bien que, de divers indices, on puisse inférer qu’une partie des hommes dont le 18 fructidor délivra le gouvernement de la République avaient fait un pacte avec le parti royaliste, pour le rétablissement de la royauté dans la personne de Monsieur. Ce parti, peu scrupuleux sur les moyens de réussir, avait admis dans son sein jusqu’à des hommes qui avaient voté la mort de Louis XVI, à la seule condition qu’ils conspirassent avec eux contre le Directoire, et qu’ils travaillassent au rétablissement du futur Louis XVIII sur le trône de France. Mais, quels que fussent les plans de la contre-révolution, si bien secondés par Aubry, ils furent déjoués à temps, et le 13 vendémiaire sauva la Convention en lui permettant d’achever son ceuvre et d’instituer sur les bases de la constitution de l’an III le gouvernement régulier de la France. Peu après avoir remplacé Aubry au comité de Salut public, Doulcet de Pontécoulant commença l’œuvre de réparation. Il appartenait au petit parti de ces nobles que les préjugés de leur naissance n’avaient pas complètement aveuglés sur la grandeur des principes proclamés par la Révolution, et qui à leurs propres intérêts préféraient le triomphe d’idées grandes et généreuses. Représentant du peuple, malgré la divergence de ses opinions avec le parti qui, dans les premiers moments, crut nécessaire de gouverner par la force, le loyal Pontécoulant, frappé du véritable génie militaire qui se révélait dans le mémoire de Bonaparte qu’il trouva dans le portefeuille de la guerre, et qu’Aubry avait étouffé, Doulcet, disons-nous, proposa, dans l’armée de l’Ouest, une brigade d’infanterie au général Bonaparte, qui la refusa, dit-on, surtout à cause de la nature, de cette guerre. A ce propos, il est à remarquer qu’un des plus grands bonheurs de cet homme extraordinaire, dont la carrière militaire s’est pour ainsi dire frayée à travers nos guerres civiles, a été de ne jamais avoir l’occasion de tirer l’épée contre ses concitoyens. Lors des répressions pour lesquelles il s est trouvé plusieurs fois appelé dans le Midi et dans l’est de la France, il arrivait toujours au moment où l’effervescence des esprits était apaisée. Oui vraiment, cet homme avait son étoile. Une campagne dans la Vendée en révolte ne pouvait donc convenir à sa nature ; quant à la célèbre mitraillade de Saint-Roch, l’assimilation est impossible : là, c’étaient des malheureux égarés ; ici, des ennemis implacables de la Révolution en travail. L’offre si prompte de Pontécoulant et le refus non moins prompt de Bonaparte résultent d’une lettre que celui-ci adressa de Paris, le 30 thermidor an III (17 août 1795), à son ami Sucy, commissaire ordonnateur de l’armée d’Italie, alors à Nice, lettre dans laquelle on remarque le passage suivant : « J’ai été porté pour servir à l’armée de la Vendée comme général de la ligne : je n’accepte pas ; beaucoup de militaires dirigeront mieux que moi une brigade, et peu ont commandé avec plus de succès l’artillerie. Je me jette en arrière, satisfait de ce que l’injustice que l’on fait à mes services est assez sentie par ceux qui savent les apprécier. » Ensuite, il félicite Sucy de la place qu’il vient d’obtenir, et qu’il appelle avec raison une place délicate ; puis il termine sa lettre comme suit : « Rien de nouveau ici ; l’espérance seule n’est pas encore perdue pour l’homme de bien : c’est te dire l’état très-maladif de cet empire. Sois de constante gaieté, et jamais de découragement ; si l’on trouve des hommes méchants et ingrats, souviens-toi de la grande, quoique bouffonne maxime de Scapin : Sachons leur gré de tous les crimes que l’on ne commet pas. Signé: B. P. » L’adresse porte : Au citoyen Sucy, commissaire ordonnateur, à Nice, armée d’Italie. » Le timbre de la poste de Paris est marqué par un P., et le cachet est en cire rouge, ayant pour empreinte les lettres B. P. entrelacées. La citation de la « grande, quoique bouffonne maxime de Scapin » n’est pas très exacte, et Bonaparte a confondu Scapin avec Figaro, qui dit en effet quelque chose d’approchant dans la seconde scène du Barbier de Seville : « Je me crus trop heureux d’en être oublié, persuadé qu’un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal. » Scapin dit bien (acte II, scène VIII) : « Pour peu qu’un père de famille ait été absent de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fâcheux âccidents que son retour peut rencontrer : se figurer sa maison brûlée, son argent dérobé, sa femme morte, son fils estropié, sa fille subornée ; et ce qu’il trouve qui ne lui est point arrivé, l’imputer à bonne fortune. Pour moi, j’ai pratiqué toujours cette leçon dans ma petite philosophie ; et je ne suis jamais revenu au logis que je ne me sois tenu prêt à la colère de mes maîtres, aux réprimandes, aux injures, aux coups de pied au cul, aux bastonnades, aux étrivières ; et ce qui a manqué à m’arriver, j’en ai rendu grâces à mon bon destin. » Mais ni Scapin ni Figaro n’ont formulé au théâtre la maxime dont Bonaparte recommande à Sucy de se souvenir, et il y a loin de ce qu’ils disent à ce gré qu’il faut savoir aux hommes de tous les crimes que l’on ne commet pas. On conçoit aisément qu’avec sa vive imagination il ait fait cette confusion et grossi les choses de la sorte, nous ne lui en faisons pas un crime ; mais il nous a paru bon, en passant, de relever cette très innocente erreur littéraire, à propos de cette lettre, importante pour nous, en ce qu’elle contredit les faussetés débitées par Bourrienne dans ses Mémoires sur ce moment critique de la vie de Bonaparte, et qu’il est inutile de réfuter autrement ici. Comme on le voit par cette lettre, Bonaparte n’était qu’à demi content ; mais il se jetait en arrière, satisfait au moins de la marque d’estime qu’on venait de lui donner, et son refus ne fut point pris en mauvaise part. Doulcet et ses collègues du comité de Salut public avaient à cœur de réparer le mal que lui avait fait Aubry, et ils en cherchèrent tout d’abord les moyens. Les cadres étaient pleins, et l’on ne pouvait procéder à l’aventure à des éliminations ; mais Doulcet trouva bientôt pour le général, en attendant mieux, une occupation digne de lui.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Le jeune stratège du comité topographique

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – L’ARMEE D’ITALIE

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 5:46 par napoleonbonaparte

Le général de brigade Napoleone Buonaparte en 1794

L’ambition est le principal mobile des hommes ; on dépense son mérite tant qu’on espère s’élever.

(Napoléon Bonaparte)

La position de l’armée d’Italie était devenue en effet critique après le 9 thermidor, comme l’avaient mandé Saliceti et Albitte au comité de Salut public. Une sorte de torpeur s’était emparée d’elle. L’armée piémontaise avait repris courage ; elle se renforçait tous les jours par l’arrivée de nouveaux bataillons autrichiens. Les deux armées françaises qui investissaient le Piémont étaient dans un état déplorable. La première, l’armée des Alpes, campée par détachements sur les crêtes de la chaîne supérieure, et formant une ligne de 240 kilomètres de développement, du mont Blanc aux sources du Tanaro, périssait de misère et de maladie. « Les communications étaient difliciles, dit un historien militaire, les vivres rares et fort coûteux, les chevaux exténués. L’air vif, les eaux crues de ces régions élevées occasionnaient dans les hôpitaux une mortalité qui, tous les trois mois, aurait pu suffire à la consommation d’une grande bataille. Cette défensive était plus onéreuse pour les finances et plus désastreuse pour les hommes qu’une campagne offensive. » La seconde armée, commandée en chef par Dumerbion, décrivait un immense demi-cercle depuis le mont Viso jusqu’au-dessus d’Albengo, et ne souffrait pas moins par les mêmes causes. Les divers corps ainsi campés sur ces sommités, séparés par des vallées souvent profondes, ne pouvaient se secourir en cas d’attaque. On les croyait perdus, et l’ennemi chantait déjà victoire : le 9 thermidor avait ranimé toutes ses espérances. Les armées austro-sarde et anglaise combinées, dont la jonction devait se faire dans les plaines méridionales du Piémont, et qui avaient pour alliées la faim, la misère et les maladies de nos soldats, comptaient nous attaquer sur plusieurs points à la fois, et, par l’envahissement de la France, prêter main-forte aux contre-révolutionnaires, qui se remuaient partout en faveur du prétendant. Mais on calculait sans le génie de la République, et, il faut bien le dire, celui de Bonaparte. Le comité de Salut public désirait qu’on prît l’offensive. Mais il fallait consulter ses forces, ne point attaquer si l’on n’était point en mesure de vaincre ; et la victoire devenait difficile dans la situation où se trouvaient nos troupes. Agir de concert avec l’armée des Alpes eût seulement permis à l’armée d’Italie d’espérer la victoire ; il fallait s’entendre avec elle : Dumerbion chargea Bonaparte de ce soin. Celui-ci eut à ce sujet, avec les officiers de cette armée, des conférences à Colmars, près de Digne ; mais on ne tomba pas d’accord, parce que, pour marcher ensemble utilement, il eût fallu que les deux armées fussent placées sous le commandement d’un seul général en chef, et que cela dépendait du comité de Salut public. Un péril était cependant à conjurer. Le 12 septembre, on avait appris qu’une division autrichienne, sous les ordres du général Wallis, s’était rassemblée sur les bords de la Bormida et avait porté ses magasins à Dego. Une division anglaise devait débarquer à Vado, et les deux armées combinées occuper Savone et forcer la république de Gênes a se déclarer contre la France. Il était de la plus haute importance d’empêcher que les forces anglaises, réunies aux forces austro-sardes, n’obtinssent contre nous le concours de la république de Gênes. Ce fut Bonaparte qui appela l’attention du général Dumerbion sur ce péril, et qui l’engagea à entreprendre, malgré tout, une campagne pour le conjurer. Il en était arrivé à ce point de considération, que le vieux général, qui pourtant ne manquait ni de bravoure ni d’initiative, lui répondit : « Mon enfant, présente-moi un plan de campagne, tel que tu sais les faire, et je l’exécuterai de mon mieux. » On n’a jamais vu, on ne verra jamais un pareil exemple de la supériorité du génie. Il s’agissait surtout d’empêcher la jonction des armées ennemies, de les rompre et de leur imposer par quelque coup hardi. Le 19 septembre, Dumerbion, à la tête de 18.000 hommes et avec 20 pièces de montagne, se mit en mouvement, accompagné de son général d’artillerie. Ce mouvement, est-il besoin de le dire, était le premier du plan de Bonaparte ; il consistait à s’emparer des positions de Saint-Jacques, de Montenotte et Vado, et à appuyer ainsi la droite de l’armée aux portes de Gênes. L’exécution répondit à l’excellence du plan. Une première division autrichienne, sous les ordres du général Colloredo, occupait Carcare et une partie de la vallée de la Bormida ; le général Mercy-Argenteau, avec une forte division autrichienne, était à Mondovi ; une troisième division autrichienne, sous les ordres du général Wallis, était placée en réserve vers Dego et devait appuyer les deux premières. Dumerbion fit mine d’attaquer la division Argenteau pour agir plus fortement sur celle de Colloredo vers les sources de la Bormida. L’armée française était ainsi disposée : 1° A droite, le général Masséna, de Loano à Bardinello ; 2° Au centre, le général Macquart, tenant Limone et Tende ; 3° A gauche, les généraux Sérurier et Garnier, s’étendant jusqu’au col de Fenestrelle. « La troisième sans-culottide (19 septembre), dit le rapport du général en chef au comité de Salut public, lu à la Convention et inséré au Moniteur du 4 octobre 1794, le poste de Saint-Jacques, situé sur la partie de l’Apennin qui sépare les forteresses de Savone et de Finale des vallées de la Bormida occupées par l’ennemi, et fortifié par un double retranchement, a été enlevé à la baïonnette avec une telle bravoure, que la terreur nous a précédés dans les postes de Bormida, Mallere, Pallere et Altare. Le 4 (quatrième jour complémentaire ou quatrième sans-culottide, comme on disait alors, de l’an II, 20 septembre 1794), une de nos colonnes, dérobant sa marche à l’ennemi, arriva très précipitamment au château de Cossaria, força ce poste redoutable, et l’armée autrichienne allait être coupée et renfermée dans les gorges de la Bormida, lorsqu’une fuite précipitée est devenue son unique salut. Le général rend compte ensuite de l’affaire de la Roquette de Cairo. La cinquième sans-culottide (21 septembre), les républicains poursuivirent leur marche et rencontrèrent l’ennemi à la Roquette de Cairo ; la cavalerie et l’artillerie ennemies y avaient des positions avantageuses, et l’infanterie y, était protégée par des hauteurs d’un difficile accès. Il ne restait qu’une heure et demie de jour ; une attaque aussi prompte que bien combinée les a culbutées sur tous les points. » Dans cette journée du 21 septembre, les généraux Bonaparte et Masséna dirigeaient, sous le général Dumerbion, les soldats de la République. Le lendemain 22 septembre, au moment où l’on se disposait à livrer un nouveau combat à, l’ennemi en arrière de Dego, où il avait été rejeté, on apprit sa fuite à plus de 20 kilomètres de cette ville, pour se porter sur Alexandrie et rejoindre sa réserve. Le général Wallis, harcelé le même jour par le général Cervoni, qui commandait notre avant-garde, prit position à Acqui, où le général en chef Dumerbion ne jugea pas à propos de le suivre, pour ne pas attirer sur lui toutes les forces sardes et autrichiennes ; il se contenta de cette reconnaissance, se replia par Montenotte sur Savone, et, conservant un poste dans cette Vallée, il prit position sur les hauteurs de Vado, qu’il fit lier aux hauteurs du Tanaro par de forts ouvrages et par des postes de communication. C’est à cela qu’avaient servi les cartes et les plans que, dans sa prévoyance, le général Bonaparte avait ordonné au citoyen Chantron de lever, par l’ordre que nous avons cité plus haut (29 mai 1794). Le général Dumerbion disait encore vers la fin de son rapport daté de Cairo le 2 vendémiaire an III (23 septembre 1794) : « L’affaire de Cairo a coûté à la République quatre-vingts de nos frères d’armes et autant de blessés. La perte de l’ennemi est de plus de mille hommes, tant tués que blessés et prisonniers, et il nous a laissé dans ses magasins de quoi nourrir l’armée pendant un mois. Puis ces mots : C’est ainsi, citoyens représentants, que l’armée d’Italie a célébré la cinquième sans-culottide et le 1er vendémiaire de l’an III de la République française ! Vive la République ! DUMERBION. » Les représentants du peuple près l’armée d’Italie disaient aussi dans leur lettre à leurs collègues du comité de Salut public, en leur rendant compte des mêmes faits : « La cinquième sans-culottide a été célébrée par une portion de l’armée d’Italie d’une manière digne de la République et de la Convention nationale. » Cette victoire, en effet, éloignait les Autrichiens de la mer, empêchait le débarquement des troupes, anglaises, qui cherchaient à se joindre à leurs alliés, et permettait ainsi le rétablissement des relations commerciales entre Gênes et Marseille. Les batteries que l’on construisit sur toute la côte, sous la direction du général Bonaparte, protégèrent le cabotage et interceptèrent, comme nous venons de le dire, tout rapport entre les Autrichiens et les Anglais. L’armée française, maîtresse de toute la rivière du Ponant jusqu’à Savone, maintenait dans sa neutralité vacillante la république de Gênes, dont les chefs aristocratiques étaient assez mal disposés pour les Français ; elle donnait, par le prestige même de son voisinage, une plus grande influence au parti déjà très nombreux des amis de la République française. C’était beaucoup dans l’état des choses ; et un conseil de guerre, malgré l’avis de Bonaparte, qui voulait qu’on profitât de l’entrain des troupes pour enlever le camp retranché de Civa, et qu on se précipitât à l’improviste sur le Piémont, par la gauche, en appelant à soi l’armée des Alpes, jugea prudent de s’arrêter aux avantages obtenus, jusqu’à nouvel ordre. Le combat de Cairo fut ainsi, dans cette campagne, la dernière opération de l’armée d’Italie ; et si l’on n’exécuta pas le plan d’invasion du Piémont proposé par Bonaparte, la République n’en eut pas moins à se féliciter des avantages de toutes sorte que le succès de nos armes nous assura dans cette partie de l’Italie. Déjà le jeune officier rêvait la conquête de l’antique Péninsule. Plus tard, quand le géant sera arrivé au faîte de la gloire et de la puissance, et qu’aucun horizon, si vaste qu’il soit, ne sera plus capable de caresser son regard, il se plaira à reporter ses souvenirs sur ce temps-là, et à dire que c’est un matin, au soleil levant, du haut du Col de Tende qu’il jeta pour la première fois un œil avide sir ces belles plaines de l’Italie, dont la conquête était dès lors l’objet de ses méditations. Alors Bonaparte était rentré pleinement en grâce auprès de Saliceti et d’Albitte, qui étaient toujours représentants près de l’armée d’Italie, et qui s’efforçaient, par des marques non équivoques de déférence, de lui faire oublier les défiances qu’ils avaient conçues contre lui. Deux nouveaux représentants, Ritter et Turreau, leur avaient été adjoints par le comité de Salut public. Ils avaient assisté à cette dernière campagne, et l’un d’eux, si l’on en juge par les égards qu’il lui témoigna dès son arrivée, avait dû recevoir en faveur de Bonaparte des instructions secrètes de quelques membres du comité de Salut public, sinon du Comité tout entier. C’était Turreau, Louis Turreau de Linières, né à Orbec, alors âgé de trente-quatre ans. Selon l’usage des conventionnels mariés qui étaient envoyés en mission près des armées, Turreau était accompagné de sa femme. Mme Turreau, jeune et trèsjolie personne, fort instruite et fort aimable, partageait et parfois dirigeait la mission de son mari. Elle était fille d’un chirurgien de Versailles, et avait reçu une éducation soignée. Turreau et surtout Mme Turreau se prirent tout de suite d’une véritable admiration pour Bonaparte, et n’en firent point mystère. Ils ne juraient que par lui, et ils le traitaient avec la plus grande faveur. Bonaparte se montra très sensible à ces marques d’estime et d’amitié, et il en était heureux à d’autres égards. Il commençait à se plaire dans la société des femmes, et Mme Turreau avait fait sur lui une vive impression, dont il n’était pas dans ses principes d’abuser le moins du monde. Toutefois, il se montra plus galant auprès d’elle qu’il ne l’avait été auprès de la belle Mme Ricord et de Mlle Charlotte Robespierre, dont la figure ouverte, quoique sévère, et les traits réguliers et fins lui avaient plu beaucoup aussi. Il ne dédaignait pas d’ailleurs de faire sa cour sans bassesse aux représentants du peuple en mission et aux personnes de leur famille, quand il sentait quelque sympathie pour eux. Peut-être aussi y avait-il là un motif intéressé, mais après tout naturel et légitime : « C’était un avantage immense de leur plaire, a-t-il dit lui-même ; car, en ce temps de l’absence des lois, un représentant du peuple était une véritable puissance. » Malgré tout cela, cette sorte de raison d’Etat paraît avoir été étrangère à sa galanterie près de Mme Turreau. Il était tout simplement heureux et fier de lui plaire, parce qu’elle était belle, spirituelle et aimable. Ce sentiment de vanité juvénile qu’il éprouvait lui fit même faire une sottise qu’il se reprocha amèrement et dignement plus tard. Racontons cette circonstance. Nous avons dit que Mme Turreau suivait son mari partout dans sa mission. Un jour Bonaparte, qui s’était rendu en compagnie des représentants Ritter et Turreau, pour faire une reconnaissance, dans les environs du Col de Tende, donnait le bras à Mme Turreau et se promenait avec elle au milieu des positions de l’armée ; tout à coup il eut l’idée de la faire assister au spectacle d’une petite guerre. On sait que, dans cette tête, l’exécution suivait de près la conception. Il ordonna sur-le-champ une attaque d’avant-poste à la baïonnette. Les Français furent vainqueurs, mais cette escarmouche n’était pas absolument nécessaire en ce moment, et elle pouvait même avoir des conséquences fâcheuses. Plus tard, Napoléon s’est reproché cet acte, qu’il a qualifié lui-même d’abus d’autorité. Quant à nous, ces petites faiblesses ne nous déplaisent pas ; cela accidente le tableau, qui deviendrait d’une monotonie fatigante si la pâte de la palette n’était pétrie que de génie ; un petit grain de faiblesse humaine réjouit l’œil et rapproche un peu les distances… Hélas ! attendons quinze ans, et malheureusement ce souhait de quelques taches dans le soleil ne sera plus à former. Bientôt le représentant Turreau et sa femme quittèrent l’armée d’Italie ; Bonaparte s’en éloigna également, et l’on se perdit de vue. Toutefois, il revit un jour Mme Turreau, la belle représentante de Nice, d’ancienne et douce connaissance ; mais elle était bien changée, à peine reconnaissable. La fortune des deux amoureux avait suivi une marche inverse. Bonaparte était devenu Empereur des Français, et Mme Turreau, dont le mari était mort en 1799, était tombée dans la plus profonde misère. Le malheur l’avait vieillie avant l’âge. Elle vivait tristement à Versailles, des secours de quelques parents qui n’étaient rien moins que riches. Elle se sentait malheureuse de leur être à charge. On l’engageait sans cesse à s’adresser à cet ancien ami, maintenant couronné, qui pouvait la tirer aisément de sa triste situation, et elle l’avait fait, et c’était là un de ses plus grands chagrins. Elle avait en effet écrit directement à Berthier, qui était aussi de Versailles, et, de plus, son ami d’enfance, le priant de lui faire avoir une audience de l’Empereur ; mais sa lettre était restée sans réponse. Une fois même, elle s’était décidée à écrire, directement à Napoléon, à qui là missive n’était point parvenue. Mais si le grand maître des cérémonies manquait de mémoire, Napoléon en avait pour deux. Mme Turreau ne comprenait rien à ce silence, bien que ses malheurs et la perte de sa beauté lui eussent appris à quoi tient le cœur des hommes. Elle ne pouvait croire à tant de dédain et à tant d’oubli de la part d’un homme qui lui avait paru si bon et si généreux lorsqu’elle l’avait connu à Nice, et qui même, pour tout dire, lui avait semblé un peu amoureux d’elle, quelque respectueux qu’eut été cet amour. Elle ne se trompait pas ; Napoléon ne l’avait point oubliée, mais la demande de Mme Turreau avait paru à Berthier devoir être importune à l’Empereur, et il ne lui en avait point fait part. Ce fut Napoléon qui, lui-même, un jour de chasse à Versailles, se souvint d’elle. Il savait qu’elle était née dans cette ville ; elle lui avait souvent parlé, à Nice, des premières scènes de la Révolution dont elle avait été témoin, lorsqu’elle était toute jeune fille. Son souvenir lui revint vivement à l’esprit, et les plaisirs de la chasse ne furent plus pou lui qu’un accessoire. Il la nomma tout haut avec intérêt, parut désirer la voir, et demanda à Berthier, qui l’accompagnait, s’il savait ce qu’elle était devenue. Berthier, jusque-là si indifférent, s’empressa de s’inclmer sous le désir du maître, et Mme Turreau fut appelée. L’Empereur lui fit le plus gracreux accueil, et, comprenant à son costume plus que modeste et à la tristesse de son visage la fâcheuse position où elle était tombée, il lui dit entre autres choses : « Mais comment ne vous êtes-vous pas servie de nos connaissances communes de l’armée d’Italie pour arriver jusqu’à moi ? » Et, en disant ces paroles, il lançait un regard à Berthier. « Hélas! sire, répondit Mme Turreau, nous ne nous sommes plus connus dès qu’ils ont été grands et que je suis devenue malheureuse. » Elle comprit alors que Berthier avait négligé de parler d’elle à l’Empereur ; mais cette femme délicate n’ajouta rien de plus. Comme on le voit, le jeune Bonaparte avait su bien placer ses affections. Mme Turreau n’eut qu’à se féliciter de cet entretien, qu’elle ne devait guère qu’à un heureux hasard. Le lendemain, l’Empereur ordonna à Berthier de lui faire compter 100.000 francs sur sa cassette. « Je ne veux pas, lui avait-il dit en donnant cet ordre, que mes plus anciens amis soient malheureux sous mon règne. » Le prince de Wagram, dont le cœur ne sut jamais être à la hauteur de sa fortune, comprit-il ? cela est probable ; car Napoléon, savait accentuer ses mots. Il eut toujours pour son ancien camarade de l’armée d’Italie la plus vive affection, affection que n’affaiblirent même pas les honteuses défections de celui-ci. « Pour toute vengeance, disait-il en 1815, je voudrais contempler un instant cet imbécile de Berthier dans son costume de capitaine des gardes de S. M. Louis XVIII. » Le mot souligné, appliqué à un prince, est sanglant, mais, il était mérité. « Pour toute vengeance… » Napoléon est tout entier dans ces trois mots ; il ne savait pas haïr ceux qui avaient été jadis ses amis ; et, dans les circonstances où il avait le plus à se plaindre de leur ingratitude ou même de leurs trahisons, les bons rapports qu’avait eus avec eux le général Bonaparte revenaient immédiatement à la mémoire du maître irrité. On a vu ce qu’en trois jours, du 19 au 22 septembre, avait, accompli la bravoure française. Après cette campagne si courte, terminée par l’heureux combat de Cairo, l’armée se tint sur la défensive, et Bonaparte ne prit plus, comme commandant en chef de l’artillerie , que des mesures d’ordre pour le maintien des positions acquises et l’armement des côtes de la Méditerranée. Il s’acquitta de tous ces devoirs avec une activité et un zèle extraordinaires, dont témoignent les ordres et les nombreuses lettres da service qu’il adressa, du mois d’octobre 1794 au mois de mai 1795, aux officiers qui relevaient de lui. Toute cette activité était dépensée en vue d’un grand objet qu’il se proposait, quand tout à coup l’entrée au comité de Salut public d’un ennemi de la Révolution vint l’arrêter douloureusement dans sa carrière. Nous abordons ici une des phases les plus importantes de la vie de Bonaparte ; c’est la triste histoire de ses démêlés avec ce fameux Aubry, fameux seulement par son injustice calculée et obstinée, qui faillit briser pour toujours cette fortune destinée à un si grand éclat. Cette histoire, très curieuse à plus d’un titre, ne nous semble avoir été approfondie et éclaircie par aucun historien, sans en excepter M. de Coston, qui n’en dit que ce que cent autres en avaient dit avant lui. Tous, en effet, parlent de la malveillance d’Aubry pour Bonaparte, sans s’inquiéter des causes. Nous avons été assez heureux pour les découvrir, à force de les rechercher ; et nous allons les exposer avec détail, car rien ne paraît plus singulier, quand on n’en a pas pénétré le secret, que ce changement subit qui s’opéra au sein du comité de Salut public à l’égard de l’armée, et dans la direction de la guerre, pendant les quatre mois moins deux jours qu’Aubry en fut chargé. Il y a là un mystère qui n’a pas assez préoccupé les historiens de la Révolution. La trahison était entrée au comité avec cet Aubry, et nous le prouverons. Pour cela, il nous faut recourir aux conjectures, aux hypothèses, aux inductions ; on sait que c’est armé de ce flambeau, ou, si l’on veut, de cette lanterne sourde, qu’il est souvent nécessaire de se diriger dans les broussailles et les sentiers rocailleux qui couvrent encore certains parages inexplorés du domaine de l’histojre. C’était la méthode de Condillac ; ce sera aussi la notre. Commençons tout d’abord par rappeler un point que nous avons suffisamment établi et qui n’est plus douteux aujourd’hui qu’aux yeux de ceux qui ont intérêt à le nier : Bonaparte était sincèrement républicain ; non pas républicain par calcul, mais républicain par conviction. L’enfant rêveur de la grotte du Casone était républicain, l’écolier de Brienne était républicain, le convive de Beaucaire était républicain, le lieutenant, de Carteaux et de Dumerbion, l’ami de Robespierre jeune était républicain. Le coup de tonnerre du 14 juillet avait retenti jusque dans les profondeurs de son âme ; les grands actes de la Convention parlaient fortement au cœur du Corse et de l’ami de Paoli. En ce temps-là, la Révolution comptait des ennemis jusque dans les corps chargés de la défendre ; car on sait qu’à toutes les époques de bouleversements sociaux, il se trouve des hypocrites qui s’attellent au char du progrès avec l’espoir de l’enrayer. Aubry était un de ces hommes ; et tout ce qui lui semblait de nature à pousser à la roue devait lui porter ombrage.Mais avant d’entamer ce chapitre, il convient de dire quelques mots du court intervalle qui sépara la mise à la réforme du général Bonaparte, événement qui a si fort marqué au début de sa vie. du moment où nous l’avons laissé après, la vive campagne de trois jours qui se termina par le combat de Cairo. Nous avons dit qu’après la cessation des hostilités, il s’était voué tout entier aux affaires de son arme et aux soins de l’autre objet dont, il n’avait pas cessé d’être chargé : la défense du littoral, des golfes et des stations maritimes de cette longue étendue de côtes qui va de l’embouchure du Rhône à la rivière de Gènes, et dont nous possédions une partie. Il s’y voua en homme qui a le sentiment que les choses n’en resteront pas là ; qu’après un moment d’arrêt, il faudra poursuivre l’œuvre commencée, et, pour cela, se trouver armé sur toute la ligne pour la défense, afin de pouvoir agir plus librement et plus fortement dans l’attaque. Quelques-uns de ces ordres méritent d’être rapportés. Le 18 vendémiaire an III (9 octobre 1794), il écrivait au citoyen Manceaux, si souvent cité plus haut : « Le général d’artillerie de l’armée d’Italie au citoyen Manceaux, directeur d’artillerie à Port-la-Montagne : Nous venons d’occuper le fort de Vado, près de Savone, qui maîtrise la rade de Vado ; nous sommes obligés d’y placer huit pièces de 36. Je te prie d’en faire la demande à la marine. Si elle n’a pas d’affûts, envoie-moi toujours les pièces et 400 boulets de 30. J’en attends 6.000 au premier jour. BUONAFARTE. » Pendant les trois derniers mois de cette année 1794, il écrit de Nice lettres sur lettres au même Manceaux à Toulon, au capitaine Perrier à Marseille, à d’autres officiers, et donne même des ordres en sa qualité de général de brigade d’artillerie. Le 4 janvier 1795, il se rend à Toulon pour y surveiller les détails d’une expédition maritime qu’on méditait. Le 7 du même mois, il était à Marseille, et les pouvoirs que lui avaient conférés les délégués de la Convention étaient bien grands, puisque nous le voyons écrire de Marseille, sous cette date du 7 janvier 1795 (18 nivôse an III), ce qui suit : « Le général commandant l’artillerie de l’armée au citoyen Manceaux, chef de brigade, etc. J’ai donné ordre à une compagnie de grenadiers de Paris, qui est arrivée à Avignon, de se rendre à Toulon, où elle prendra tes ordres ; j’ai ordonné à Faisand de te faire passer sur-le-chainp les cinq milliers de poudre qui te reviennent. » Le 22 mars, il était de nouveau à Toulon, où il donnait l’ordre suivant au citoyen Manceaux :« 2 germinal an III. Il y a, dans la demi-lune de la porte d’Italie, des écouvillons et des lanternes sur les affûts. Je te prie de donner des ordres pour qu’on les retire ; tu sens l’inutilité de tenir le rempart de Toulon et les forts environnants armés. BUONAPARTE. » Le même jour, il écrivait au même : « Je donne ordre que l’on te remette dix milliers de poudre, de celle destinée à l’expédition. » Dans nos collèges, on a toujours admiré l’activité et la facilité de César dictant à ses secrétaires quatre lettres sur des sujets différents. Cette admiration devait singulièrement donner à rire à l’officier Bonaparte : son génie n’eût demandé que dix légions et beaucoup moins de dix ans pour ne faire qu’une bouchée de la Gaule. Cet acte fut le dernier qu’il exerça comme général commandant l’artillerie de l’armée d’Italie. Le 1er floréal an III (20 avril 1795), en vertu d’un congé que lui avait envoyé de Marseille le représentant du peuple Beffroi, il quitta Toulon, en compagnie de l’inséparable Junot, revit un moment sa famille à Marseille, et, le 22 avril, en partit avec ses aides de camp, Junot et Louis Bonaparte, ïl voulait profiter de l’inaction obligée de l’armée d’Italie pour venir à Paris conférer avec les membres du comité de Salut public de la grande expédition en Italie, dont il avait l’âme remplie. Il ignorait les changements survenus dans le comité, où il comptait surtout trouver encore Carnot pour comprendre et y appuyer son projet ; il n’y trouva qu’Aubry et sa mise en non-activité. Le 15 germinal an III (4 avril 1795), Aubry, ancien et médiocre officier d’artillerie, sorti de l’armée en 1790, député du Gard à la Convention nationale, l’un des signataires de la protestation du 6 juin 1793 contre les 31 qui furent mis en état de détention et réintégrés au sein de la Convention le 8 décembre 1794, Aubry, disons-nous, avait remplacé Carnot dans la direction des opérations militaires ; l’un de ses premiers actes dans ces fonctions, qui correspondaient à celles d’un véritable ministre de la guerre, fut la mise à la réforme, du général Bonaparte et de Masséna, en même temps que d’un grand nombre d’autres officicrs des armées de la République, connus par leur civisme et leur bravoure. Mais cet acte, avait exigé quelque travail, et l’arrêté officiel n’avait pu être signifié du jour au lendemain. Il avait fallu à Aubry le temps de se reconnaître. On ne commet pas de pareilles énormités, même avec l’audace d’un conspirateur, sans y réfléchir quelque peu. Nous avons prononcé le mot énormité ; en effet, le travail d’Aubry, qui éliminait le général Bonaparte de l’artillerie, y introduisait Aubry lui-même, et à quel-titre ? comme général de division d’artillerie, inspecteur général de cette arme, chargé de la deuxième tournée, comprenant les départements de la Seine-Inférieure, de l’Eure, du Calvados et de la Manche ; lui, Aubry, simple capitaine de cette arme, dont il avait cessé de faire partie depuis 1790 ! c’est cet homme qui se faisait tout d’un coup, et de son chef, général de division et inspecteur général d’artillerie. Comme on le voit, le mot énormité n’a rien d’excessif, appliqué à une pareille mesure. Bonaparte, ignorant l’acte inouï qui le condamnait à l’inaction, au moment où il sentait bouillonner le génie militaire qu’il portait en lui, mit quelques jours à se rendre à Paris. Chemin faisant, il revit Valence ; il passa trois jours, du 29 avril au 2 mai, dans cette chère garnison où il s’était fait des amis qu’il n’avait pas oubliés et qui ne l’avaient pas oublié non plus. Il vit Mlle Bou ; mais, pour la première fois, il ne logea pas chez elle ; il avait promis à Sucy, qui, depuis, fut commissaire ordonnateur en chef à l’armée d’Italie, de descendre chez lui lorsqu’il passerait de nouveau à Valence, et il reçut l’hospitalité chez Mme de Sucy, mère de son ami. Il y visita la famille Aurel fils, dont il avait fréquenté si assidûment le cabinet littéraire. Il en partit le 14 mai et arriva quelques jours après à Paris, où il devait éprouver ; pendant près de quatre mois, les déboires les plus inattendus.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Général en disgrâce

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

février 2, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – 9 THERMIDOR AN II ET LA CHUTE DE ROBESPIERRE

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 11:40 par napoleonbonaparte

Napoléon Bonaparte mis aux arrêts après le 9 thermidor an II

Ma conscience est le tribunal où j’évoque ma conduite.

(Napoléon Bonaparte)

La mission de Bonaparte à Gènes était, du reste, parfaitement définie par la lettre de créance que le représentant Ricord, en l’absence de son collègue Augustin Robespierre, en mission à Paris, lui avait expédiée de Loano le 13 juillet, et par les instructions secrètes qui l’accompagnaient. Comme cette mission joue un rôle important dans la vie de notre héros, nous allons mettre ici sous les yeux du lecteur le texte même des pièces. La lettre ou l’ordre de Ricord était ainsi conçu : « Le général Bonaparte se rendra à Gênes pour, conjointement avec le chargé d’affaires de la République française, conférer avec le gouvernement de Gênes sur des objets portés dans ses instructions ; Le chargé d’affaires de la République française le reconnaîtra et le fera reconnaître par le gouvernement de Gênes. Loano, le 25 messidor an II de la Répubique Signé : RICORD, » A cet ordre étaient jointes les instructions suivantes : INSTRUCTIONS SECRÈTES. « Le général Bonaparte se rendra à Gênes. 1° Il verra la forteresse de Savone et les pays circonvoisins. 2° Il verra la forteresse de Gênes et les pays voisins, afin d’avoir des renseignements sur les pays qu’il importe de connaître au commencement d’une guerre dont il n’est pas possible de prévoir les effets. 3° Il prendra sur l’artillerie et les autres objets militaires tous les renseignements possibles. 4° Il pourvoira à la rentrée à Nice de quatre milliers de poudre qui avaient été achetés pour Bastia, et qui ont été payés. 5° Il verra à approfondir, autant qu’il sera possible, la conduite civique et politique du ministre de la République française, Tilly, et de ses autres agents, sur le compte desquels il nous vient différentes plaintes. 6° Il fera toutes les démarches et recueillera tous les faits qui peuvent déceler l’intention du gouvernement génois relativement à la coalition. Fait et arrêté à Loano, le 25 messidor an II de la République. Signé : RICORD. » Robespierre jeune, nous l’avons dit, était parti pour Paris depuis plusieurs jours, au moment où Ricord signait à Loano cet ordre et ces instructions ; mais le voyage du général Bonaparte à Gênes avait été ordonné par Ricord conformément à ce qui avait été convenu entre celui-ci et son collègue absent. Bonaparte ne mit que quelques jours à remplir sa mission à Gênes, et il en revenait pour rentrer à Nice le 9 thermidor an II, le jour même où s’accomplissait a Paris la chute de Robespierre ; or, cet événement ne devait à aucun titre lui rester indifférent, car la hache thermidorienne qui avait frappé les deux Robespierre et qui lui avait enlevé un ami véritable, allait être un moment suspendue sur sa propre tête. Des hommes qui avaient été terroristes l’accusaient de terrorisme. Bonaparte était-il réellement terroriste ? Non, dans le sens vulgaire qu’on attache à ce mot ; mais il avait compris, comme tant d’autres grands esprits de cette grande époque, qu’il faut appliquer aux vieilles sociétés le systerne au moyen duquel on rajeunit, on vivifie les terres usées, c’est-à-dire y apporter de la terre neuve ou remuer l’ancienne à de grandes profondeurs ; il avait compris qu’une révolution ne s’opère pas sans troubles et même sans violences ; que, de ces troubles et de ces violences, il ne faut pas trop s’effrayer, et qu’une vie nouvelle ne peut être que la conséquence d’une sorte de métempsycose. Il avait compris le mythe antique : pour redevenir jeune, beau, vigoureux, le vieil Eson avait dû être préalablement coupé en morceaux et plongé dans une chaudière bouillante. ; 93 n’était, à ses yeux comme aux nôtres, que la crise suprême d’une grande démolition. Toute la théorie des révolutions est dans ces deux mots : démolition et reconstruction. Pour reconstruire, il faut tout d’abord démolir. Certes, elle n’était pas belle cette place où s’élève aujourd’hui le Louvre, ce chef-d’œuvre unique de sculpture et d’architecture ; il y a quelques années à peine gisaient là des masures informes et innomées, un je ne sais quoi qui n’avait de nom dans aucune langue. Le marteau retentit dans ces ruines, et bientôt l’œil attristé n’eut plus à contempler que des décombres et des gravois, restes hideux des vieilles maisons jetées à bas par le pic des démolisseurs. On ne passait que péniblement et avec tristesse à travers les pierres, les poutres, les débris amoncelés, et les esprits étroits devaient appeler vandales les courageux pionniers de ces futurs embellissements. Aujourd’hui, la plus magnifique harmonie règne au milieu de ce chaos, et le Louvre de Paris est devenu le monument le plus beau et le plus grandiose du monde entier. Il en est ainsi dans l’ordre social. Seulement, personne ne voulant s’y laisser exproprier de ses privilèges pour cause d’utilité publique, l’expropriation s’y fait de vive force, quand elle est devenue nécessaire. La mauvaise volonté des privilégiés à céder aux exigences du temps et de la raison est la seule cause de ces crises suprêmes, appelées révolutions, et des emportements populaires qui les accompagnent. C’est la loi : dura lex, sed lex. Le nom de Robespierre, le nom du plus grand démolisseur qu’offre l’histoire, n effrayait pas plus Bonaparte qu’il ne nous effraye aujourd’hui, nous, fils des destructeurs d’une monarchie de quatorze siècles. Or, on a vu qu’il s’était lié étroitement avec le frère de Maximilien ; qui, dans Toulon fumant, avait le premier récompensé ses services en le nommant général de brigade d’artillerie ; la reconnaissance, ce levain généreux qui ne vieillit jamais dans le cœur des Napoléons, l’attachait déjà à ce nom. Il s’était plus étroitement lié encore avec Robespierre jeune à Nice, et, dans cette rapide campagne des Alpes-Maritimes, qui avait reculé les frontières de la République, une grande intimité s’était établie entre eux ; ils s’étaient fait des confidences ; et, peut-être au delà du point immédiatement praticable dont nous venons de parler, avaient-ils eu le projet d’une expédition sur un plan vaste en Italie, laquelle, en couvrant de gloire la Montagne à l’extérieur, lui aurait permis d’asseoir à l’intérieur la République sur des bases constitutionnelles qui ne donneraient point prise contre elle aux royalistes déguisés, ainsi qu’on le vit plus tard. Bonaparte, comme tout l’indique, aurait-il donc conçu dès lors le plan de cette grande campagne d’Italie qui devait porter si haut la gloire des armes françaises, et qui, exécutée dès cette époque avec le concours de la Montagne, eût empêché la partie corrompue de l’assemblée de triompher et de jeter la France dans la voie contre-révolutionnaire qu’elle suivit sous le Directoire ? Ce n’est ni le moment ni le lieu de répondre à ce point d’interrogation ; mais la question nous semble valoir la peine d’être posée, et, sans avoir la prétention de la résoudre, voici, du moins, ce que nous pouvons dire. Les actes du gouvernement de la Convention, inspirés jusque-là par Robespierre l’aîné, n’avaient point trouvé un désapprobateur en Bonaparte, et son affection pour Robespierre jeune était connue de tout le monde. Le conventionnel en mission avait une confiance telle en la capacité de ce jeune général, qu’il avait conçu l’idée d’en faire un appui direct pour le parti de son frère. M. de Coston, qui a étudié la vie de notre héros avec la conscience et la passion qu’apporté un paléographe à déchiffrer un vieux parchemin, M. de Coston’n’hésite pas à dire que, vers la fin de juin 1794, Robespierre jeune, sur le point de partir pour Paris, où l’attendait l’échafaud, sollicita, au nom de son frère, le jeune général à venir prendre la place d’Henriot, commandant de la force armée dans la capitale. A cette occasion, il raconte même une scène qui est à peine croyable, et que nous allons rapporter avec toute la réserve qu’impose l’hypothèse d’une détermination qui, si elle eût passé dans le domaine des faits, aurait changé la face de l’Histoire. Peu de jours après son entretien avec Robespierre jeune, Bonaparte, qui désirait depuis quelque temps rapprocher sa famille de lui, l’attira au château Salle, à un quart de lieue d’Antibes. Joseph s’y rendit de Saint-Maximin, qu’il habitait ; quand ils se trouvèrent tous réunis, Bonaparte, qui paraissait plus préoccupé que de coutume, s’adressant tout à coup à Joseph et à Lucien, leur annonça qu’il ne tenait qu’a lui de partir dès le lendemain pour Paris, en position de les y établir avantageusement. « On m’offre , continua-t-il, la place d’Henriot. Je dois donner ma réponse ce soir. Eh bien qu’en dites-vous ? » Ses frères hésitèrent un moment ; sur quoi Bonaparte reprit : « Eh ! eh ! cela vaut bien la peine d’y penser. Il ne s’agirait pas de faire l’enthousiaste ; il n’est pas si facile de sauver sa tête à Paris qu’à Saint-Maximin. » II soulignait ce dernier mot en regardant fixement Joseph, qui jouissait à Saint-Maximin de la réputation d’enthousiaste. « Robespierre jeune est honnête, mais son frère ne badine pas…… Puis, après une pause pendant laquelle le mot ambitieux de César : le second à Rome, lui revint sans doute à la mémoire, il reprit brusquement :  « Moi  servir,   moi   soutenir  cet homme ! non, jamais. Je sais combien je lui serais utile en remplaçant son imbécile commandant de Paris, mais c’est ce que je ne veux pas être….. il n’est pas temps aujourd’hui ; il n’y a de place honorable pour moi qu’à l’armée….. Prenez patience ; je commanderai à Paris plus tard. » II y a de tout dans ce discours prononcé d’une voix vibrante et saccadée : un peu du jacobin, beaucoup du républicain ; mais, par dessus tout, du futur empereur et du maître absolu. Nous ne donnons pas cet épisode comme authentique. Bonaparte estimait beaucoup Robespierre jeune, et il le lui aurait prouvé plus tard, si la hache révolutionnaire lui en avait laissé le temps ; mais, comme il voyait juste, Robespierre l’aîné ne pouvait pas être son homme : son idéal était tout personnel. Toutefois, il ne pensait pas que Maximilien fût ce monstre sans idées, sans portée politique, dont nos grand-mères ont fait une légende à la façon de celle de Barbe-Bleue. En parlant du séjour qu’elle fit à Nice, où elle avait accompagné son frère, Mlle Charlotte Robespierre, dans les Mémoires qu’on lui attribue et qui ont été en eifet écrits sous sa dictée par M. de Laponneraye, rappelle les relations que son frère et elle eurent à Nice avec le jeune général, et elle parle des sentiments qui alors l’animaient. « Pendant son second séjour à l’armée d’Italie, mon frère, dit-elle, eut l’occasion de se lier assez étroitement avec Bonaparte. Durant sa première mission, il avait fait, ainsi que moi, sa connaissance, mais il ne l’avait pas cultivée aussi particulièrement que dans la seconde. Bonaparte avait une très haute estime pour mes deux frères, et surtout pour l’aîné ; il admirait ses talents, son énergie, la pureté de son patriotisme et de ses intentions ; je dirai même qu’il était républicain montagnard, du moins il m’a fait cet effet par la manière dont il envisageait les choses à l’époque où je me trouvais à Nice. Dans la suite, ses victoires lui tournèrent la tête et le firent aspirer à dominer ses concitoyens ; mais lorsqu’il n’était que général d’artillerie à l’armée d’Italie, il était partisan d’une liberté large et d’une véritable égalité. » Ceci est de l’histoire, et toutes les fantasmagories de la calomnie ne prévaudront pas contre elle. Tels étaient, en effet, les opinions et les sentiments du jeune Bonaparte a cette époque, qu’au lendemain même de la catastrophe thermidorienne, le jeune général se vit impliqué et fut l’objet de poursuites. On cherchait à l’englober parmi les adhérents du système politique de la Montagne vaincue, et, comme on l’a dit justement, la hache réactionnaire fut un moment suspendue sur sa tête. Il était revenu à Nice de sa mission à Gênes dès le 9 thermidor (27 juillet 1794) au soir. On n’y savait rien encore des événements dont Paris avait été le théâtre, ni de l’exécution des deux Robespierre et de leurs amis ; et Bonaparte avait repris son service actif de chef de l’artillerie de l’armée d’Italie. Le 4 août (17 thermidor), il était au camp de Sieg, à peu de distance de Nice, ne s’occupant, avec son ardeur ordinaire, que de la poursuite des opérations militaires et ne se doutant encore de rien. De là, il adressait le billet suivant au citoyen Berthier, alors chef de brigade d’artillerie à pied : « Je donne l’ordre à Songis qu’il fasse passer deux pièces de 24 à Fréjus. Tu voudras bien y faire un tour pour t’assurer si la batterie est en état, et pour déterminer l’emploi que l’on doit faire des pièces de 8. BUONAPARTE. » Ce n’est que le 5 août qu’on apprit à Nice les événements de Paris. Dans le premier mouvement de stupeur que cette nouvelle y causa, Bonaparte, qui avait reconnu à Gênes le patriotisme du ministre de la République française, et s’était, dans sa mission rapide, spontanément lié avec lui, lui écrivit le lendemain la lettre suivante : Nice, 13 thermidor an II (6 août 1794). Tu auras appris la conspiration et la mort de Robespierre, Couthon, Saint-Just, etc. Il avait pour lui les jacobins, la municipalité de Paris, l’état-major de la garde nationale ; mais, après un moment de vacillation, le peuple s’est rallié à la Convention. Barrère, Carnot, Prieur, Billaud-Varennes, etc. , sont toujours au comité de Salut public ; cela n’apporte aucun changement aux affaires. Ricord, après avoir été chargé par le comité de Salut public de la notification de la conspiration, a été rappelé dans le sein de la Convention ; Saliceti est dans ce moment-ci représentant à l’armée d’Italie. Nos opérations maritimes seront, je crois, un peu contrariées, peut-être même absolument changées. L’artillerie était en avant, et le tyran sarde allait recevoir un grand coup ; mais j’espère que cela ne sera que retardé. J’ai été un peu affecté de la catastrophe de Robespierre le jeune, que j’aimais et que je croyais pur ; mais, fût-il mon frère, je l’eusse moi-même poignardé s’il avait aspiré à la tyrannie. » On voit par cette lettre que la conspiration des thermidoriens contre Robespierre était présentée aux armées comme la conspiration de Robespierre. Eh bien, la veille même (18 thermidor), lorsque Bonaparte écrivait cette lettre à Tilly, les trois représentants près l’armée des Alpes et d’Italie, Salicetti, Albitte et La Porte, avaient écrit de Barcelonnette une lettre au comité de Salut public, pleine d’assertions venimeuses contre Robespierre jeune, Ricord et lui, Bonaparte, lettre dans laquelle ils annonçaient au Comité, entre autres choses, qu’ils venaient d’ordonner l’arrestation à Nice de ce dernier. Ce leur avait semblé sans doute une bonne occasion de faire du zèle et de montrer par là qu’ils n’étaient pas du parti vaincu. Ils avaient cru Bonaparte plus réellement compromis qu’il ne l’était, à cause de la liaison intime et des bons rapports qu’il avait- constamment entretenus avec Robespierre jeune. Ils espéraient que, dans ses papiers, dont ils avaient ordonné la saisie, on trouverait matière à quelque grave sujet d’accusasation contre lui. Dans les lettres au comité de Salut public, ils lui imputaient surtout à crime son voyage à Gènes, ignorant qu’il l’avait fait en vertu d’une commission régulière et même impérative d’un délégué de la Convention, ayant droit et pouvoir de la donner. Cette lettre de Barcelonnette au comité de Salut public, long échafaudage de mensonges et d’assertions lancés à tout hasard contre Ricord autant que contre Bonaparte, et évidemment écrite par Saliceti, quoique signée de ses deux collègues, porte, cela est triste à dire, le caractère de la plus basse envie, et l’on sent en la lisant qu’elle est l’œuvre malheureuse et honteuse de ce même Saliceti qui, depuis, dut venir à résipiscence devant la vérité, et qui en fut pour ses frais de dénonciation. La lettre finissait par ces mots : « Vous voudrez bien, chers collègues, adresser tous les ordres que vous aurez à nous donner à Nice, où Saliceti et Albitte se rendent à l’instant, tandis que La Porte reste a l’armée des Alpes pour correspondre et suivre les opérations convenues. Signé : ALBITTE, SALICETI, LA PORTE. » L’ordre d’arrestation du général Bonaparte portait : « Le 19 thermidor an II de la République française une et indivisible et démocratique. De Barcelonnette. Les représentants du peuple près l’armée des Alpes et d’Italie, Considérant que le général Buonaparte, commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, a totalement perdu leur confiance, par la conduite la plus suspecte et surtout par le voyage qu’il a dernièrement fait à Gênes ;  Arrêtent ce qui suit : Le général de brigade Buonaparte, commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, est provisoirement suspendu de ses fonctions. Il sera, par les soins et sous la responsabilité du général en chef de ladite armée, mis en état d’arrestation et traduit au comité de Salut public à Paris sous bonne et sûre escorte. Les scellés seront apposés sur tous ses papiers et effets, dont sera fait inventaire par des commissaires qui seront nommés sur les lieux par les représentants du peuple Saliceti et Albitte, et tous ceux desdits papiers qui seront trouvés suspects seront envoyés au comité de Salut-public. Signé: ALBITTE, SALICETI, LA PORTE. » A quelques jours de là, ils écrivaient : « A notre armée de Barcelonnette. Nous avons mis le général Buonaparte en état d’arrestation ; on examine ses papiers. Son successeur (c’était le général de brigade d’artillerie Dujard, un de ses bons camarades) reçoit de lui les renseignements nécessaires pour la direction de l’artillerie, tant de siège que de campagne, qui se trouve préparée. Nous aurons soin de vous rendre compte sous peu du parti que nous aurons cru devoir prendre à son égard. » Ils sentaient déjà que les éléments d’une accusation sérieuse allaient leur manquer, et ils se préparaient pour la retraite. Ce fut l’ordonnateur Denniée qui fut chargé par Saliceti et Albitte d’examiner les papiers saisis, et il le fit avec une bonne grâce et une loyauté dont Napoléon a toujours conservé la plus vive reconnaissance. Bonaparte, dans les premiers moments de sa détention, fut mis au secret au fort Carré d’Antibes mais le secret fut levé peu après son emprisonnement, et Junot, son aide de camp, ayant été admis à le voir, il lui dicta, pour les représentants qui l’avaient fait arrêter, une lettre dans laquelle il rappelle d’abord ses services et ses titres à la confiance des républicains, et où il procède presque d’un bout à l’autre par interrogations et par apostrophes. Il y dit : « Vous m’avez suspendu de mes fonctions, arrêté et déclaré suspect. Me voilà flétri sans avoir été jugé, ou bien jugé sans avoir été entendu. Dans un état révolutionnaire, il y a deux classes : les suspects et les patriotes. Lorsque les premiers sont accusés, ils sont traités, par forme de sûreté, de mesures générales. L’oppression de la seconde classe est l’ébranlement de la liberté publique ; le magistrat ne peut condamner qu’après les plus mûres informations, et que par une succession de faits. Déclarer un patriote suspect, c’est un jugement qui lui arrache ce qu’il a de plus précieux : la confiance et l’estime. Dans quelle classe veut-on me placer ? Depuis l’origine de la Révolution, n’ai-je pas toujours été attaché aux principes ? Ne m’a-t-on pas toujours vu dans la lutte, soit comme citoyen contre les ennemis intérieurs, soit comme militaire contre les étrangers ? J’ai sacrifié le séjour de mon département ; j’ai abandonné mes biens ; j’ai tout perdu pour la République. Depuis, j’ai servi sous Toulon avec quelque distinction, et j’ai mérité à l’armée d’Italie une part des lauriers qu’elle a acquis à la prise de Saorgio, d’Oneille et de Tanaro. A la découverte de la conspiration de Robespierre, ma conduite est celle d’un homme accoutumé à ne voir que les principes. On ne peut donc me contester le titre de patriote. Pourquoi donc me déclare-t-on suspect sans m entendre ? M’arrête-t-on huit jours après que l’on avait la nouvelle de la mort du tyran ? On me déclare suspect et l’on met les scellés sur mes papiers. On devait faire l’inverse : mettre les scellés sur mes papiers, m’entendre, me demander des éclaircissements et ensuite me déclarer suspect, s’il y avait lieu. On veut que j’aille à Paris avec un arrêté qui me déclare suspect ; on doit supposer que les représentants ne l’ont fait qu’en conséquence d’une information, et l’on ne me jugera qu’avec l’intérêt que mérite un homme, innocent, patriote, calomnié, quelles que soient les mesures que prenne le Comité, je ne pourrai me plaindre de lui. Si trois hommes déclaraient que j’ai commis un délit, je ne pourrais pas me plaindre du jury qui me condamnerait. Saliceti, tu me connais. As-tu rien vu, dans ma conduite de cinq ans, qui soit suspect à la Révolution ? Albitte, tu ne me connais point ; on n’a pu te prouver aucun fait ; tu ne m’as pas entendu ; tu connais cependant avec quelle adresse quelquefois la calomnie siffle. (Il ne parle pas ici de La Porte, le moins influent des trois). Dois-je donc être confondu avec les ennemis de la patrie, et des patriotes doivent-ils inconsidérément perdre un général qui n’a point été inutile à la République ? Des représentants doivent-ils mettre le gouvernement dans la nécessité d’être injuste et impolitique ? Entendez-moi, détruisez l’oppression qui m’environne et restituez-moi l’estime des patriotes. Une heure après, si les méchants veulent ma vie, je l’estime si peu, je l’ai si souvent méprisée ! Oui, la seule idée qu’elle peut être encore utile à la patrie m’en fait soutenir le fardeau avec courage. » Tout cela était écrasant ; on ne trouva rien de compromettant dans ses papiers, et les commissaires eux-mêmes, il faut bien le dire, furent les premiers à regretter leur précipitation : dans une lettre du 20 août, adressée au comité de Salut public, ils avouèrent franchement qu’on avait toutes les raisons de maintenir le général Bonaparte dans son grade et son commandement. Voici l’ordre d’élargissement que le général en chef Dumerbion mit un grand empressement et un grand plaisir à signifier au jeune prisonnier. « Après avoir scrupuleusement examiné les papiers du citoyen Buonaparte, suspendu provisoirement des fonctions de général d’artillerie de l’armée d’Italie, et mis en état d’arrestation après le supplice du conspirateur Robespierre, par forme de sûreté générale ; Après avoir pris connaissance des ordres à lui donnés, le 25 messidor, par le représentant du peuple Ricord pour se rendre à Gênes, où il devait remplir une mission spéciale précisée par l’arrêté dudit jour, et reçu de lui un rapport par écrit du résultat de sa mission ; après avoir pris les renseignements les plus exacts sur la conduite antérieure dudit général et cherché la vérité dans plusieurs interrogatoires qui lui ont été faits par eux-mêmes, n’ayant rien trouvé de positif qui pût justifier les soupçons qu’ils avaient pu concevoir de sa conduite et de ses dispositions ; Prenant en outre en considération l’utilité dont peuvent être à la République les connaissances militaires ou locales dudit Buonaparte, et voulant recevoir de lui tous les renseignements qu’il peut donner sur la situation antérieure de l’armée et ses dispositions ultérieures ; Arrêtent que le citoyen Buonaparte sera mis provisoirement en liberté pour rester au quartier général, et qu’il sera nécessairement rendu compte au comité de Salut public de l’opinion que l’examen le plus approfondi a donnée aux représentants du peuple de la conduite dudit Buonaparte, pour, après la réponse du comité de Salut public, être statué définitivement. Signé : ALBITTE, SALICETI. Collationné conforme à l’original, Signé : CAVENEZ. Certifié conforme. Le général en chef de l’armée d’Italie, Signé : DUMERBION. » Dans leur lettre du 7 fructidor an II (24 août) au comité de Salut public, les mêmes représentants disaient : « Chers collègues, Par le courrier que nous avons envoyé de Barcelonnette, conjointement avec notre collègue La Porte, et par lequel nous vous instruisons de nos mesures concertées, et des soupçons graves que nous avions sur Ricord et Buonaparte, général d’artillerie, nous vous annoncions que l’un et l’autre vous seraient envoyés ; vous avez rappelé le premier ; le second, comme nous vous l’avons déjà mandé, a été mis par nous en état d’arrestation. Par l’examen de ses papiers, et tous les renseignements que nous avons pris, nous avons reconnu que rien de positif ne pouvait faire durer sa détention plus longtemps. Surtout quand nous avons trouvé l’arrêté de Ricord, dont nous vous envoyons copie, par lequel ce représentant envoyait à Gênes le général Buonaparte, et que nous avons été convaincus de l’utilité dont peuvent être les talents de ce militaire, qui, nous ne pouvons le nier, devient très nécessaire dans une armée dont il a, mieux que personne, la connaissance, et où les hommes de ce genre sont extrêmement difficiles à trouver ; En conséquence, nous l’avons remis en liberté, sans cependant l’avoir réintégré, pour tirer de lui tous les renseignements dont nous avons besoin, et nous prouver, par son dévouement à la chose publique et l’usage de ses connaissances, qu il peut reconquérir la confiance et rentrer dans un emploi qu’au demeurant, il est très capable de remplir avec succès, et où les circonstances et la position critique où se trouve l’armée d’Italie pourraient nous obliger de le remettre provisoirement, en attendant les ordres que vous pourrez donner à cet égard. Salut et fraternité, Signé : SALICETI, ALBITTE. » On ne pouvait justifier en termes plus explicites et plus honorables que ne le faisaient là Saliceti et Albitte la conduite du jeune général ; et l’on sent, au ton d’estime et de considération avec lequel ils parlent de lui, qu’ils ne lui garderont pas longtemps rigueur, et que les circonstances ne vont pas tarder à les obliger à le faire rentrer plus que provisoirement dans cet emploi qu’ils lui avaient ôté, et, qu’au demeurant, il est très capable de remplir avec succès. C’était dire en propres termes, malgré les circonlocutions : le général Bonaparte est à lui seul l’âme de toute l’armée, et nous sommes perdus, si nous le perdons. Le comité de Salut public, qui, lui, n’avait autorisé aucune mesure contre Bonaparte, et qui n’avait désapprouvé ni approuvé celles que les représentants avaient cru devoir prendre, les laissa faire, et nous voyons, peu après sa sortie de prison, Bonaparte agir comme auparavant en qualité de commandant en chef de l’artillerie. Il n’eut, du reste, qu’à se louer, en cette crise, de ses camarades. Tous lui témoignèrent la plus grande bienveillance, à commencer par le général en chef Dumerbion. Pendant sa captivité au fort Carré d’Antibes, son ancien camarade, le général Dujard, qui avait été mis à sa place par les représentants, ne prit aucune disposition, et lui rendit, avec le plus honorable empressement, l’emploi qu’il n’avait occupé un moment que par devoir. Aussi voyons-nous, dès le commencement du mois de septembre 1794, Bonaparte rentré pleinement dans ses anciennes attributions, et nous le verrons exerçant ses fonctions de général pendant la campagne suivante.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> L’armée d’Italie

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE GENERAL DE BRIGADE

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 1:39 par napoleonbonaparte

 

Napoléon Bonaparte (1769-1821), général de la République

 

Je suis construit pour le travail. J’ai connu les limites de mes jambes, j’ai connu les limites de mes yeux, je n’ai pu connaître les limites de mon travail.

(Napoléon Bonaparte)

Bonaparte partit de Toulon dans les derniers jours de décembre 1793 ; le 30 décembre il était à Marseille, où il revit sa mère, ses frères et ses sœurs, qui n’avaient cessé d’y habiter depuis que sa famille avait quitté la Corse ; il était accompagné du sergent calligraphe Junot, dont il avait fait son aide de camp, et un peu aussi son secrétaire. C’est de cette ville et sous cette date qu’en qualité de général de brigade d’artillerie, nous le voyons délivrer un certificat élogieux à la compagnie d’artillerie à cheval, et les jours suivants donner des ordres en la même qualité. Huit jours après, le 7 janvier 1794, il recevait l’ampliation du brevet de son grade de général de brigade d’artillerie, signé des membres du comité de Salut public, et telle était alors déjà la confiance qu’il inspirait, qu’il fut chargé, par le Comité, du commandement en chef de l’artillerie de l’armée d’Italie, ainsi que de l’armement des côtes de la Méditerranée, depuis l’embouchure du Rhône jusqu’à celle du Var. Mais ne quittons pas cette bonne ville de Marseille sans dire que c’est là, pour la première fois, que Junot vit cette Paulette, dont il devint tout d’un coup éperdument amoureux. Des huit enfants, Pauline Bonaparte était celle qui ressemblait le plus à Mme Laetitia Ramolino ; elle avait alors quatorze ans, et l’aurore de cette splendide beauté que devait immortaliser le ciseau de Canova se reflétait déjà en elle. Pendant les mois de janvier et de février Bonaparte s’occupa de l’armement dont il avait été chargé, et c’est alors qu’il fit avec sa famille plusieurs courses pour déterminer la position des diverses batteries à établir, et qu’il adressa au comité de Salut public un mémoire où étaient savamment calculés les moyens de défense du littoral de la Méditerranée, et où il annonçait les mesures qu’il avait prises lui-même en qualité de général de brigade d’artillerie, chargé de l’armement de ce littoral. Ainsi il menait de front les devoirs de sa charge et ceux non moins sacrés de la famille et de l’amitié. Le général La Poype lui avait été adjoint pour cette opération ; et c’est ici que se place un incident qui faillit le compromettre assez gravement et terminer d’une manière tragique la carrière la plus gigantesque qu’il soit donné à un homme de parcourir. Bonaparte avait proposé au représentant Maignet, délégué de la Convention et alors tout-puissant à Marseille, de faire réparer les forts Saint-Nicolas et Saint-Jean, en partie démolis par le peuple au commencement de la Révolution. Son dessein, très louable et très patriotique, était de mettre par là à l’abri d’un coup de main les poudres de guerre et les armes qui y étaient renfermées. Le citoyen Maignet trouva là une belle occasion de faire du zèle, à cette époque suprême où chacun tremblait pour sa vie. Adressa-t-il à ce sujet une dénonciation en forme au comité de Salut public ? on serait tenté de le croire. Toujours est-il que, dans la séance de la Convention nationale du 7 ventôse an II (25 février 1794), le représentant du peuple Granet dénonça le général La Poype et son chef d’artillerie Bonaparte, comme ayant voulu faire rétablir les bastilles que le tyran (Louis XVI) avait fait élever autrefois autour de Marseille, et demanda qu’ils fussent cités l’un et l’autre à la barre de la Convention. La Poype dut recevoir à Marseille, vers le 6 mars, le décret qui le mandait à Paris. Il partit immédiatement, et, dans la séance du 15 mars, Barrère lut des lettres écrites par le représentant Maignet, démentant le fait imputé à La Poype, et l’attribuant uniquement au général d’artillerie Bonaparte. La Poype, justifié, fut admis aux honneurs de la séance. Mais Bonaparte n’y parut point, parce que, lorsque le décret qui y appelait en même temps que La Poype parvint à Marseille, il était déjà parti de cette ville avec Junot pour visiter les côtes de la Méditerranée, puis se rendre à Nice, où il avait à exercer les fonctions de commandant en chef de l’artillerie de l’armée d’Italie. Il était donc à Nice, où s’étaient rendus de leur côté les représentants du peuple Ricord et Robespierre jeune, délégués de la Convention à l’armée d’Italie. Ricord avait emmené avec lui sa femme, et Robespierre jeune sa sœur Charlotte Robespierre, amie de Mme Ricord. Or Mlle Robespierre conçut, à première vue, pour le jeune protégé de son frère une estime qui avait fait sur son cœur de jeune fille et de républicaine une telle impression, qu’elle aimait encore à en parler le 1er août quand elle mourut dans la petite chambre qu’elle occupait avec Mlle Mathon, à Paris, rue Fontaine-Saint-Marcel. Ce fut à Nice que Bonaparte apprit la dénonciation de Maignet et la comparution du général La Poype à la barre de la Convention. Mais il était à l’armée d Italie, où sa présence fut jugée nécessaire, et il employa l’assistance des représentants qui l’avaient vu à l’œuvre à Toulon, et qui, mieux placés pour juger de l’affaire, pouvaient la présenter sous son vrai jour au comité de Salut public. Le Comité en jugea comme eux et révoqua l’ordre de comparution à la barré de l’Assemblée. Ce résultat, où il y allait de la liberté et de la vie du futur empereur, fut dû surtout à Augustin Robespierre, qui, au siège de Toulon, avait conçu la plus haute estime pour le caractère et les talents de Bonaparte. Bien que les Austro-Sardes fussent en ce moment en force dans les Alpes-Maritimes, les hostilités n’avaient pas été reprises, et l’armée languissait au quartier général de Nice, où l’on attribuait sou inaction au général en chef Dumerbion, vieux, impotent, goutteux, morose, rempli d’un zèle inutile, et dont le cœur valait mieux que le bras. En arrivant à Nice, Bonaparte, qui voyait d’un regard le défaut de l’armure, s’affligea de cet état de choses, et, du 27 mars au 2 avril c’est-à-dire en six jours, il se mit au courant de la situation. Il en conféra sérieusement avec les représentants Ricord et Robespierre jeune. Il reconnut d’abord toute la force des positions de l’ennemi et le vice du système d’attaque, et il eut le bonheur, non-seulement d’en concevoir, mais d’en faire adopter un meilleur, grâce au concours des représentants et à la franche loyauté du général en chef. Ses démonstrations portaient la conviction dans tous les esprits droits ; à cette époque d’abnégation patriotique, tous les cœurs battaient à l’unisson quand il s’agissait du salut de la France : Il proposa de tourner la gauche de l’armée austro-sarde, pour rendre l’année française maîtresse de la chaîne supérieure des Alpes, sans l’engager dans des entreprises trop difficiles. Ce plan devait avoir pour résultat de placer la défensive dans sa position naturelle, c’est-à-dire sur la crête des Alpes, de porter la droite de l’armée dans uu pays où les montagnes étaient beaucoup moins élevées ; de couvrir une portion de la rivière de Gênes et de rétablir les communications entre cette ville, l’armée d’Italie et Marseille. Tout ce plan reposait sur ce principe de la guerre de montagnes : forcer l’ennemi à sortir de ses positions sous peine d’être tourné. Il fut adopté le 2 avril dans un conseil de guerre composé des représentants Ricord et Robespierre jeune, du général en chef Dumerbion et des généraux Masséna, Vial, Rusca et Bonaparte. Le même jour, 13 germinal an II (2 avril Bonaparte écrivit de Nice au chef de brigade Manceaux, directeur du parc d’artillerie à Port-la-Montagne (Toulon), le billet suivant : « Nous avons un besoin urgent de cartouches, envoie-nous-en un million, à Nice, sans délai. Nous entrons demain en campagne avec 30.000 hommes ; juge des cartouches que l’on consumera. » II y a consumera ; mais, ma foi, quand on est si français de style, de cœur et de génie, on peut bien se permettre un léger divorce avec madame la syntaxe, d’autant plus qu’il est des cas où les lexicographes ne s’entendent pas encore sur l’emploi de consumer et de consommer. Le mouvement fut retardé de deux jours ; mais on sait que, quand Napoléon paraissait reculer, c’était pour mieux sauter. Nous avons plusieurs fois nommé Robespierre jeune ; c est que, comme on l’a vu et comme on le verra plus clairement encore, il fut pour beaucoup dans les heureux commencements de Bonaparte. Cette liaison, cette amitié réciproque va nous faire quitter pour un instant le fil de notre narration. M. Fossé-Darcosse, ancien conseiller à la cour des comptes, mort à Versailles, grand amateur d’autographes, et qui en avait réuni une très riche collection, aimait à raconter que, la première pièce dont l’intérêt lui avait révélé l’attrait et l’importance de ce genre de documents historiques, était une lettre de Robespierre jeune à son frère, datée de Nice, le 16 germinal an II (5 avril 1794), et où se trouve cette apostille : « J’ajoute aux patriotes que je t’ai déjà nommés le citoyen Buonaparte, général, chef de l’artillerie, D’UN MÉRITE TRANSCENDANT. Ce dernier est Corse ; il m’offre la garantie d’un homme de cette nation qui a résisté aux caresses de Paoli et dont les propriétés ont été ravagées par ce traître. » Ce post-scriptum prouve que le jeune Bonaparte avait eu avec Robespierre jeune de longs et intimes entretiens, où il aimait à parler de ses souvenirs de jeunesse. Augustin Robespierre écrivait cela a vingt-huit ans, au début de la campagne d’Italie ; et ce jugement si clairvoyant, porté par un homme si jeune sur un officier plus jeune encore, quin’avait pu jusque-là se signaler que par-ses services au siège de Toulon, avait naturellement de quoi frapper un esprit attentif, curieux de rapprochements et de singularités historiques. Aussi est-ce cette lettre qui a fait de M. Fossé-Darcosse un amateur passionné d’autographes, et qui a été l’origine de la remarquable collection dans laquelle il nous a été donné de consulter des pièces importantes qui figureront ici même. Cette lettre fut son chemin de Damas et sa langue de feu. Ce noble goût des autographes avait rectifié en lui bien des opinions, bien des préjugés sur les hommes et les choses de la Révolution. Notre reconnaissance devait ce souvenir et ces deux alinéas à l’excellent conseiller, au risque de nous écarter un peu du cadre qui nous est tracé. Une des qualités saillantes de notre héros est la reconnaissance, et l’on sait avec quelle facilité un auteur s’assimile, d’une manière presque inconsciente, le sujet qu’il traite. Ainsi nous voilà confondu avec ce morceau d’argile grossière de l’apologue oriental, qu’un sage avait ramassé dans sou bain : « D’où te vient cet arôme inusité ? – J’ai séjourné quelque temps au milieu d’un bouuet de roses. » Ce fut, on peut le dire, au sortir de ce conseil de guerre du 13 germinal an II, où Bonaparte fit adopter le plan de campagne qu’il y proposa, que Robespierre jeune, qui avait connu et vu à l’œuvre son nouvel ami au siège de Toulon, qui avait signé le 20 décembre 1793 sa nomination au grade de général de brigade d’artillerie, ce fut à cette occasion qu’il écrivit à son frère la lettre dont nous ayons recueillile passage si remarquable qui vient d’être cité, lettre bien propre à faire tomber l’imbécile dénonciation de Maignet, lettre inconnue à tous les historiens de Napoléon, et à M. de Coston lui-même, le mieux informé de tous sur les premières années de sa vie. M. de Coston, en effet, n’a connu et ne cite de Robespierre jeune qu’une lettre, bien curieuse aussi, écrite durant sa mission près de l’armée d’Italie, mais où Bonaparte n’est pas nommé ; elle se rattache cependant à ce début de la campagne d’Italie dont nous parlions tout a l’heure, et fait le plus grand honneur aux sentiments honnêtes et au pur patriotisme du jeune délégué de la Convention. M. de Coston la cite avec les remarquables rapports au comité de Salut public, qui, bien que signés par ses collègues, sont évidemment rédigés par lui. Voici cette lettre d’Augustin à Maximilien Robespierre. Ces documents parlent haut, et sont d’eux-mêmes, sans avoir besoin de commentaires, la réfutation de bien des calomnies et des contes ridicules ; on y voit clairement ce que pouvaient et ce que sentaient ces hommes que la réaction thermidorienne s’est attachée à noircir pour les besoins de sa cause, et dont le procès, selon l’expression de Cambacérès, a été jugé, mais non plaidé. Cette lettre, qui est écrite du théâtre même de la guerre, anticipe un peu sur les événements, mais nous y reviendrons, « Ormea, le 29 germinal an II de la République. Plus nous avançons en pays ennemi, plus nous sommes convaincus qu’un des grands moyens de contre-révolution employés par ces hommes perfides, dont plusieurs sont tombés sous le glaive de la loi, était les outrages et les violences faits au culte. Partout nous avons été précédés de la terreur : les émigrés avaient persuadé que nous égorgions, violions et mangions les enfants, que nous détruisions la religion. Cette dernière calomnie produisait les plus tristes effets. Une population de 40.000 âmes de la vallée d’Oneille avait pris la fuite. On n’y rencontrait ni femmes, ni enfants, ni vieillards. Une si énorme émigration nous aurait opposé de grands obstacles, si nous n’étions parvenus à la dissoudre par l’accueil fait aux misérables habitants des campagnes, en proie à la plus affreuse ignorance. Les défenseurs de la patrie se sont parfaitement conduits : ils   n’ont touché à aucune image dans un pays où la superstition en a couvert toiîtes les murailles. » Les événements auxquels cette lettre se rapporte avaient eu lieu en onze jours, du 6 au 18 avril 1794. Dans ce court intervalle, l’armée républicaine avait marché de succès en succès, au pas de course. Le 6 avril, une division de 14.000 hommes, commandée par le général Masséna, partie de Nice la veille au matin, passe la Roya, s’empare du château de Vintimille, marche sur le mont Tanardo et y prend position. Le même jour, une brigade, sous les ordres du général Bizaunet, passe la Taggia, s’établit au Monte-Grande, et s’empare du camp de Fougasse. Le 8 avril, le général Bonaparte, à la tête de trois brigades d’infanterie, culbute au delà de Menton une division autrichienne, et s’empare du port d’Oneille, où les Anglais s’étaient établis. Le 10 avril, combat de Ponte-di-Nave, où fut battu le reste d’une division autrichienne. Le 17 avril au matin, l’armée entra à Ormea, ville approvisionnée de toutes sortes de munitions et défendue par une garnison de 400 hommes, qui capitula. C’est de laquelle lendemain, 29 germinal (18 avril), Robespierre jeune adressa à son frère la seconde lettre qu’on a vue plus haut. Ce même jour 18 avril, l’armée républicaine, poursuivant le cours de ses succès, occupa Garessio et Loano. Le 24, Masséna emporta les hauteurs de Muriato, qu’occupaient les Autrichiens. On manquait cependant de bouches à feu, et le général Bonaparte avait été envoyé à Nice pour y activer le service de l’artillerie. Il adressa de là, le 25 avril, une lettre de service au capitaine Perrier, à Marseille, et, le même jour, une autre lettre au directeur d’artillerie, à Port-la-Montagne, pour presser l’envoi des objets nécessaires à l’armée. Tout allait bien d’ailleurs, et une lettre écrite de Saorgio le 10 floréal an II (29 avril 1794), par les représentants du peuple Ricord et Robespierre jeune, l’annonçait à la Convention nationale. Telle était toutefois l’urgence des besoins de l’armée, en fait d’artillerie, que Bonaparte ne cessait d’écrire de Nice lettres sur lettres à ses subordonnés dans son arme. Le 2 mai 1794, il adressait le billet suivant à Manceaux, directeur du parc de Toulon : Le général commandant l’artillerie, au citoyen Monceaux. « Le général commandant l’artillerie, au citoyen Manceaux, Nice, le 13 floréal an II. Tu feras partir pour Nice dix pièces de 4 avec leurs caissons. BUONAPARTE. » Son activité s’étendait à tout. Il écrivait, le 19 floréal an II (8 mai 1794), au citoyen Chantron, adjudant-major d’artillerie : « Dès le moment que la carte sera faite, tu te rendras au golfe Juan ; tu en lèveras le plan ; tu marqueras la position des batteries existantes et de celles que j’ai ordonnées ; tu auras soin de spécifier le mouillage. BUONAPARTE. » II remplissait avec zèle en ceci les fonctions dont il avait été chargé pour l’armement des côtes de la Méditerranée. Le vieux Dumerbion avait retrouvé, malgré sa goutte, toute l’ardeur de sa jeunesse au contact de celle de Bonaparte ; il était venu lui-même à Nice pour diriger une expédition vers le nord des Alpes ; et il put, le 11 mai, annoncer à la Convention l’occupation du Col de Tende par l’armée sous ses ordres. Par l’exécution du plan de campagne de Bonaparte, adopté au conseil de guerre du 2 avril 1794, l’aemée d’Italie était ainsi maîtresse, un mois après, de toute la chaîne supérieure des Alpes maritimes, et communiquait avec le poste d’Argentière, dépendant de la droite de l’armée des Alpes, dont le quartier général était à Grenoble. 4.000 prisonniers, 70 pièces de canon, deux places fortes, Oneille et Saorgio, enfin l’occupation de la chaîne des Alpes jusqu’aux Apennins, tels furent les résultats inespérés de cette belle opération ; et c’était à Bonaparte que le général en chef Dumerbion, homme loyal autant que brave, se plaisait à en faire honneur. Il disait aux représentants du peuple à l’armée d’Italie : C’est au talent du général Bonaparte que je dois les savantes combinaisons qui ont assuré notre victoire. Tout allait vite en ce temps, tout était extraordinaire. L’officier général qui avait montré ce talent, trouvé ces savantes combinaisons dont la victoire avait été le résultat, et qui recevait ce bel éloge de la bouche de son vieux général en chef, était un jeune homme qui avait encore deux mois à courir avant d’atteindre sa vingt-quatrième année. Ces résultats obtenus, les anciens comtés de Nice, Monaco, Menton et Roquebrune, affranchis de l’étreinte de l’ennemi, et les frontières de la République française portées jusqu’à celles de la Ligurie, Bonaparte se livra tout entier à la mission dont il avait été chargé par le comité de Salut public, et sembla ne plus s’occuper que de plans topographiques et de mesures d’administration. Avec son fidèle Junot et son jeune frère Louis, il parcourt en peu de jours les côtes voisines, ayant l’œil sur tout, pour tout mettre sur un bon pied contre l’ennemi. La guerre maritime le préoccupe autant que l’autre, car l’une et l’autre doivent concourir à la défense du pays. Il envoie au comité de Salut public un travail dans lequel il indique les neuf bons mouillages où les flottes de la République peuvent abriter des vaisseaux de haut bord, entre le golfe du Lion et celui de Gênes : 1° Le port du Rhône, qu’il qualifie de chantier-construction de la Méditerranée, tandis qu’il appelle Toulon et la Spezzia ports d’armement ; 2° L’Estisset, au fond de la baie de Marseille ; 3° Port-la-Montagne, à la fois mouillage et port d’armement ; 4° L’Ile de Portecros, l’une des îles d’Hyères ; 5° Fréjus ; 6° Le golfe Juan ; 7° Villefranche, à l’est de Nice, au delà de Montalban ; 8° Gènes ; 9° La Spezzia. Il s’adjoint, pour ces sortes de travaux, les hommes les plus instruits, entre autres un capitaine d’artillerie, le citoyen Chantron, savant-mathématicien et bon dessinateur, qu’il avait connu à Marseille, et qu’il avait fait appeler auprès de lui et élever au grade d’adjudant-major par Robespierre jeune. Par un ordre daté de Nice le 10 prairial an II (29 mai 1794), il avait chargé ce savant de lever divers plans jugés par lui utiles, et, pour cet objet, il lui avait envoyé le libellé suivant : ARMÉE D’ITALIE. Liberté. Egalité. Fraternité. Le général commandant l’artillerie de l’armée d’Italie, an quartier général de Nice, 10 prairial an II de la République. « II est ordonné au citoyen Chantron, adjudant-major d’artillerie, de se rendre à Ormea. II dessinera les vues des monts Orio, col de l’Arma, col Capriola, qui ont été enlevés à l’ennemi. II visitera nos postes les plus avancés du côté de Carnin, de la Certosa et les hauteurs de Morta, qui ont été enlevés à l’ennemi le 8 floréal ; il fera après cela deux cartes : 1° Une des hauteurs qui joignent les hauteurs de Ponte-di-Nave à Carnin, à Cerlosa, à la hauteur de la Morta ; 2°) L’autre, qui joigne les hauteurs de Ponte-di-Nave avec le col Ardente-Pezzo, Tanaro et la hauteur de la Briga. II prendra des renseignements à Oneille sur les besoins de la place et la situation de l’artillerie ; il verra le pont de pierre, celui d’Ormea. II visitera les vestiges du château d’Ormea ; il verra l’artillerie placée dans les postes avancés du côté de la Brigade Carnin. II partira demain 11 prairial, et sera de retour, au plus tard, le 4 messidor. BUONAPARTE. » II mène de front avec le travail topographique les affaires de l’artillerie. D’Antibes, le 27 mai, il adresse une lettre de service au’capitaine Perrier, à Marseille ; de la même ville. d’Antibes, le 6 juin, une nouvelle lettre au même capitaine Perrier, toujours pour affaire de l’arme. Le 10 juin, il écrit au citoyen Manceaux, directeur du parc d’artillerie à Toulon : « Tu feras conduire deux pièces de 24 en fer, sur porte-corps, à la batterie Saint-Agout, près la ville de Fréjus, à droite du golfe. BONAPARTE. » II ne cesse d’écrire de Nice à Antibes,’avec une incomparable activité, à tous ceux qui relèvent de son commandement, jusqu’au 25 messidor an II (13 juillet), qu’il fut appelé, par un ordre du représentant du peuple Ricord, à une mission plus politique que militaire et topographique. Il était chargé de se rendre à Gênes, avec des instructions secrètes, pour y prendre toutes les informations en vue d’une grande guerre en Italie, qu’on ne pouvait entreprendre sans s’être assuré des dispositions du gouvernement génois. Il paraît certain que les représentants en mission près l’armée d’Italie, convaincus qu’il faut souvent attaquer pour se défendre, avaient résolu d’assurer les possessions de la République de ce côté par une expédition victorieuse, et, par là, de rejeter les Autrichiens hors de l’Italie et de contraindre le roi de Sardaigne à la paix ou à la fuite. Cette pensée si juste, c’était Bonaparte qui l’avait suggérée aux représentants dans ses conversations antérieures ; mais, pour l’exécution de ce plan, il fallait s’assurer un allié en Italie, et c était la République de Gênes qui paraissait naturellement pouvoir être cet allié. Il était donc nécessaire de s’instruire de ses dispositions et d’examiner les choses de près. Nul ne paraissait plus propre à cette mission que le jeune général Bonaparte, qui, au talent et aux connaissances militaires dont il avait déjà donné tant de preuves, joignait un instinct et des vues politiques dont la justesse et la portée avaient frappé Robespierre jeune et Ricord. La mission du général Bonaparte à Gênes avait pour but, bien qu’il n’en fût rien dit dans ses instructions officielles, d’engager le gouvernement génois à se lier avec nous, et de recueillir des renseignements utiles de toutes sortes, au cas où la Convention se dé terminerait à permettre une descente en Italie.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> 9 thermidor an II et la chute de Robespierre

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

janvier 31, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE SIEGE DE TOULON

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 12:00 par napoleonbonaparte

Bonaparte blessé par un soldat anglais lors du siège de Toulon (1793)

La première qualité d’un officier est la bravoure et de bien savoir faire ses dispositions ; mais dans l’artillerie et le génie, il y a des parties dont la connaissance ne saurait s’acquérir qu’à la guerre.

(Napoléon Bonaparte)

Il n’était toujours que capitaine de l’arme, et n’avait que vingt-trois ans et un mois, même un peu moins : on était au 12 ou au 13 septembre 1793. Il partit en poste de Paris et arriva rapidement à Lyon, où il s’embarqua aussitôt dans un bateau commandé par un nommé Benoît Mathieu de Condrieux, qui le conduisit jusqu’à Avignon. D’Avignon, Bonaparte se rendit en toute hâte à Ollioules, quartier général de l’armée de siège, où il arriva le 1er vendémiaire an II (22 septembre). Il s’empressa d’aller faire une visite et de présenter ses lettres de service au général Carteaux, qui était le commandant en chef de cette armée. Comme on le voit, la trahison de Toulon lui tenait au cœur. Ici commence une sorte d’épopée bizarre, où l’on voit l’impéritie d’un chef d’un âge mûr lutter maladroitement contre la capacité précoce d’un jeune homme de vingt-trois ans ; épopée tout à la fois sublime et burlesque, grâce à la présomption comique du chef et aux soudaines illuminations du subordonné. En présentant des lettres de service signées par les membres du comité de la guerre de la Convention, et où le nom de Carnot se trouvait, Bonaparte ne pouvait être mal reçu. Il aborde l’officier général, homme magnifique, doré depuis les pieds jusqu’à la tête. « C’était bien inutile, dit Carteaux avec une prétention superbe en caressant sa moustache ; nous n’avons plus besoin de rien pour reprendre Toulon. Malgré cela, soyez le bienvenu ; vous partagerez demain la gloire de le brûler sans en avoir pris la fatigue. » Le général Carteaux, comme un homme sûr de son fait, donna rendez-vous au jeune officier pour le lendemain, au jour naissant, afin de lui faire voir quelque chose de bon. Bonaparte n’eut garde d’y manquer, et Carteaux le mena, d’un air triomphant, à une batterie dont il avait lui-même indiqué la direction dans le but louable d’incendier la flotte anglaise. Cette curieuse batterie n’avait pas moins d’une lieue d’étendue ; les canons y étaient disposés de distance en distance en dehors des gorges d’Ollioules, sur la droite et à deux mille toises de la mer ; c’était cette batterie sans pareille qui devait agir et incendier les vaisseaux anglais mouillés à plus de quatre cents toises du rivage. Après une discussion de quelques instants, il fallut, on le pense bien, renoncer à entreprendre cette belle opération, et Toulon ne fut nullement brûlé ce jour-là. Dès ce même jour 24 septembre, Bonaparte reconnut toute l’importance du Caire, position restée inoccupée ; vit, avec son œil d’aigle, que c’était de là qu’on pouvait dominer Toulon, et il dit avec assurance à Carteaux que s’il voulait s’établir en force sur ce point et y faire placer, sans perdre une minute, de nombreuses batteries, il répondait de le faire entrer dans Toulon. Carteaux parut se rendre à cet avis ; mais il ne prit que des demi-mesures ; il envoya 400 hommes pour occuper la position du Caire. Les Anglais, qui, comme Bonaparte, avaient compris toute l’importance de cette position, résolurent de l’occuper eux-mêmes ; quelque jours après, ils envoyèrent 4.000 hommes, qui en chassèrent aisément les 400 Français, et élevèrent le fort Murgrave sur ce promontoire du Caire qui, comme l’avait vu sur-le champ Napoléon, était la vraie clef de Toulon. Ainsi, grâce à l’impéritie de Carteaux, c’étaient les ennemis qui profitaient des savantes combinaisons de Bonaparte. Carteaux n’ordonna pas même une attaque générale des Anglais pour les empêcher de poursuivre les travaux commencés. Ils purent, pour ainsi dire en paix, travailler pendant un mois à fortifier cette formidable redoute, qui devait être notre pierre d’achoppement, et dont la prise seule nous permit bien, tard de nous rendre maîtres de Toulon. Aucun effort, disons-nous, ne fut même tenté par le général Carteaux pour interdire à l’ennemi de faire là ce qui devait nous coûter tant à recouvrer. Bonaparte ne cessait de lui dire que cette position ruinait toutes les espérances d’une prise immédiate de Toulon, et qu’on laissait ainsi prendre aux ennemis une position formidable. Carteaux, plein de confiance, bien qu’il pût voir les ingénieurs anglais tracer les premiers linéaments de ce qui devait être le fort Murgrave, répondait avec aplomb aux représentations que lui faisait Bonaparte : « Tranquillise-toi ; quand je croirai utile de débusquer les ennemis, ils partiront. » On ne riait de rien dans ces jours solennels, et Bonaparte, jeune, n’était pas rieur de sa nature. Il s’affligeait de l’ignorance du général en chef ; il en craignait les suites fâcheuses pour l’armée de siège ; mais il ne pouvait rien contre son supérieur, dont les plans fantastiques contrariaient incessamment les siens. On peut dire que le général en chef Carteaux accumula fautes sur fautes dans ce commandement du siège de Toulon. Notre intention, on le conçoit, ne saurait être de donner ici l’histoire détaillée de ce siège, et d’en suivre jour par jour les péripéties. Il nous suffira de dire que, jusqu’au moment ou Carteaux cessa d’y commander, Bonaparte s’y vit perpétuellement contrarié par l’ignorance et la présomption du général en chef, brave homme au demeurant, mais dont les procédés militaires parurent, dans le temps, les plus étranges du monde aux juges compétents. On en raconte, en effet, des traits incroyables. Ainsi Carteaux proposa un jour à Bonaparte d’établir sur une hauteur, entre le fort Malbousquet et les forts Rouge et Blanc, tous trois occupés par les Anglais, une batterie qui les mitraillerait à la fois ; il fit mieux, il lui ordonna de faire construire cette batterie. Les militaires expérimentés savent que c’est en plaçant contre un fort trois ou quatre batteries dont les feux convergent, que le feu de l’assiégeant peut avoir l’avantage sur celui de l’assiégé ; ils savent également que de faibles batteries, construites à la hâte, ne peuvent rien contre des batteries établies avec soin et le relief de la fortification permanente. Il fut impossible à Bonaparte de faire comprendre à Carteaux que la batterie qu’il ordonnait de construire serait rasée en un quart d’heure, et que les canonniers en seraient tous tués. Force fut cependant à Carteaux de retirer cet ordre impossible à exécuter. Une autre fois, il voulait faire construire une batterie sur la terrasse d’une maison de campagne, mais cette terrasse était si étroite que, par l’effet du recul, les canonniers ne pouvaient manquer d’être écrasés par les débris de la maison. On n’en finirait pas si l’on voulait rapporter tous les faits du même genre qui illustrèrent devant Toulon le commandement de ce général en chef, si peu digne de l’être. Bonaparte était renversé par la tactique militaire de Carteaux, et déjà sans doute il méditait ce mot célèbre qu’il devait prononcer en Espagne : « II (Sébastiani) me fait marcher de surprise eu surprise. » On peut dire avec justice que tout ce qui s’exécuta de bien à ce siège, sous le commandement de Carteaux, fut fait pour ainsi dire en dépit de Carteaux, par Bonaparte, qui ne lui obéissait que dans la rigoureuse mesure hiérarchique exigée parla discipline militaire, dont le jeune officier, malgré les bouillonnements de son naissant génie, avait un sentiment très profond. C’est ainsi que, dès son arrivée, Bonaparte fit élever, presque malgré son général en chef, les batteries qu’il baptisa lui-même de la Montagne et des Sans-culottes, batteries qui jouèrent un si grand rôle durant le siège, et ne cessèrent de jeter l’alarme parmi les assiégés. Le feu en était épouvantable : les premières chaloupes anglaises furent coulées bas, quelques frégates furent démâtées, quatre vaiseaux de ligne furent si fort endommagés, qu’ils durent entrer dans le bassin pour y être réparés. Ce fut pendant la construction d’une de ces batteries que Bonaparte ayant besoin de dicter un ordre, demanda un homme qui sût écrire. « Présent, capitaine » répondit un sergent d’un bataillon de la Côte-d’Or. Comme il achevait d’écrire sur l’épaulement de la batterie, un boulet ennemi, qui venait de frapper à côté, le couvrit de terre, lui et son papier. Bon ! dit le secrétaire improvisé ; je n’aurai pas besoin de sable. C’était Junot. Cette preuve de sang-froid fut l’origine de sa fortune. Bonaparte prit aussitôt le sergent en amitié, et ce sergent devint successivement officier, chef de bataillon, aide de camp, général, enfin duc d’Abrantès. On sait que pareille chose arriva au siège de Stralsund, à Charles XII et à son secrétaire. C’est identique, seulement c’est, tout le contraire, comme disait le caporal instructeur faisant exécuter l’exercice de flanc droit et de flanc gauche : l’exclamation de terreur du Suédois, en passant par la bouche du soldat bourguignon, s’était changée en un mot plaisant. A propos de ce fameux siège de Toulon, première page d’une grande histoire, nous allons rapporter encore un fait excessivement honorable, où la calomnie joue, comme partout, un bien vilain rôle. Un jour, un canonnier ayant été tué à une batterie, Bonaparte arracha le refouloir de ses mains et se mit à charger lui-même dix ou douze coups. Quelques jours après, il était couvert d’une gale très maligne : le canonnier mort en était infecté. Bonaparte apprit ce détail de son adjudant, le brave Muiron, tué depuis, colonel aide de camp du général Bonaparte, auquel il sauva la vie, au prix de la sienne, en le couvrant de son corps, à la bataille d’Arcole, le 16 novembre 1796. Entraîné par l’ardeur de sa jeunesse et par sa passion pour le service, Bonaparte se contenta d’un léger traitement. Le mal sembla disparaître ; il n’était que rentré. Cette maladie cutanée, gagnée devant Toulon au service de la République, affecta longtemps la santé de Napoléon ; mais la cause en était si glorieuse, qu’on rougit en songeant aux cruelles épigramines qu’elle devait inspirer plus tard (1814) aux royalistes. De telles armes, si lâchement empoisonnées, ne blessent que les mains qui ont le courage de s’en servir. Cependant, et malgré Carteaux, la liberté d’action de Bonaparte devenait de jour en jour plus grande. Il y avait à peiné quinze jours qu’il était arrivé, et déjà tout le monde, hors le général en chef, semblait disposé à ne suivre que ses avis. Gasparin et Saliceti, délégués de la Convention, qui présidaient aux opérations du siège, l’écoutaient avec déférence ; Gasparin surtout en faisait les plus grands éloges et lui donnait, malgré sa jeunesse, les marques d’une sorte de respect bienveillant, qui allèrent profondément au cœur du jeune officier. Il s’en souvint dans son testament de Sainte-Hélène, bien qu’il ne fût resté que quelques jours avec ce représentant, qui mourut le 11 novembre suivant. Dans le sein du conseil, Gasparin appuyait toujours les avis du jeune officier et les soutenait contre ceux de Carteaux. A partir du 9 octobre 1793, jour de la prise de Lyon par l’armée des Alpes, le secours que la soumission de cette ville permettait d’envoyer donna l’espoir d’une prompte réduction de Toulon, et Bonaparte fit tout ce qu’il put pour hâter cette reddition. Le 15 octobre, il soutint opiniâtrement au conseil que le vrai point d’attaque était le fort Murgrave, appelé par les Anglais le Petit-Gibraltar ; que Toulon était là, ajoutant que soixante-douze heures après la prise de ce fort, l’armée de siège aurait recouvré Toulon. Là-dessus, Carteaux, appelé à donner son avis, répondit que la chose valait peut-être la peine d’être examinée ; et, après huit jours de profonde méditation, il envoya l’ordre suivant à son jeune subordonné : Le commandant de l’artillerie foudroiera Toulon pendant trois jours, et le quatrième, je ferai attaquer la ville par trois colonnes. » Ce mot souligné sonnait admirablement dans une bouche républicaine. Ce ton d’assurance de Carteaux rappelle parfaitement avec une légère nuance que le lecteur saisira celui que prendra plus tard le général en chef de l’armée d’Italie, en se parlant à lui-même. La scène se passe dans son cabinet des Tuileries ; le premier consul est couché tout de son long sur une carte, et il s’écrie, en présence de son secrétaire, qui l’écoute avec surprise : « Ce pauvre M. de Melas passera par Turin… Il se repliera vers Alexandrie… Je passerai le Pô… je le joindrai sur la route de Plaisance, dans les plaines de la Scrivia… et je le battrai là, là !…» Et, en disant ces mots, il piquait une épingle à San-Giuliano (village qui se trouve dans la plaine de Marengo). La suite prouvera que c’était la une vision extraordinaire de l’avenir. Cette héroïque résolution, le foudroiement de Toulon, fut le coup de grâce du pauvre Carteaux. L’ordre pittoresque du général en chef et le projet de Bonaparte furent expédiés au comité de Salut public par un courrier extraordinaire, dépêché par Gasparin lui-même, et Carteaux fut immédiatement révoqué. Un dernier mot sur ce type curieux de nos armées de la République. Le général était accompagné de Mme Carteaux, femme de bon sens. Son mari lui faisait en particulier des doléances sur ce que son autorité semblait tomber de ses mains dans celles de Bonaparte. « Laisse faire ce jeune homme, répondait Mme Carteaux ; il en sait plus que toi, et il ne te demande rien. Ne te rend-il pas compte exactement de tout ? la gloire te reste, et, s’il fait des fautes, elles seront pour lui. » Dans une autre circonstance, elle lui disait : « Ne t’y trompe pas : Bonaparte a trop d’esprit pour rester longtemps un sans-culotte. Citoyenne Carteaux, répliqua le général en se redressant fièrement, car il se sentait blessé dans son amour-propre ; citoyenne Carteaux, c’est donc à dire que nous sommes tous des bêtes ? – Je ne dis pas cela, mon ami, reprit-elle sur le ton d’Alceste à Oronte ; je dis seulement que ce jeune homme ne te ressemble en aucune manière. » Gasparin tomba malade sur ces entrefaites, et partit pour Orange, son pays, où il mourut. Carteaux avait commandé en chef devant Toulon depuis fin août jusqu’au 6 novembre, c’est-à-dire pendant deux mois et six jours ; et Bonaparte avait servi sous lui du 23 septembre au 6 novembre, c’est-à-dire pendant quarante-cinq jours. Bonaparte, qui avait appris à estimer Carteaux, comme homme et comme républicain, a dit plus tard de lui que ce n’était pas un méchant homme, mais un officier très médiocre. Il ne lui garda nullement rancune des rapports tendus qu’ils avaient eus au siège de Toulon, et, devenu premier consul il le nomma d’abord administrateur général de la loterie, puis administrateur de la principauté de Piombino. Carteaux exerçait de nouveau les fonctions d’administrateur de la loterie, lorsque, le 17 mars 1804, il écrivit à Bonaparte la lettre suivante, qui a passé sous nos yeux à la vente de la collection Villenave : « Général premier consul, comme dit le proverbe, où l’on trouve son bien on le reprend. C’est à ce titre que j’ai accepté de vous offrir, d’après la soumission ci-jointe des actionnaires d’Avignon, la somme de 166.650 francs qu’ils vous restituent sous le titre précieux de don à la patrie pour les frais de la guerre. Une telle offrande répugnera peut-être à votre cœur, mais je crois que, sans blesser ni votre religion ni votre honneur, vous pouvez accepter. » Le premier consul accepta et fit verser la sommeau trésor public Cartéaux, qui n’avait jamais su s’enrichir dans les diverses-fonctions qu’il vait exercées, et qui était devenu infirme, fut mis à la retraite à son retour d’Italie, et reçut de celui dont il avait été autrefois le supérieur une pension de 3.000 francs sur la cassette particulière de Napoléon. Cet honnête républicain mourut au mois d’avril 1813. Comme on le voit, le ciel lui avait accordé vingt ans pour méditer, sur la prédiction de la citoyenne Carteaux. Enfin, le 17 novembre 1793, le général français Dugommier vint prendre le commandement du siège de Toulon. Napoléon, à Sainte-Hélène, a fait de ce général ce bel éloge : Il avait toutes les qualités d’un vieux militaire ; extrêmement brave de sa personne, il aimait les braves et en était aimé. Il était bon, quoique vif, très actif, juste ; avait le coup d’œil militaire, du sang-froid et de l’opiniâtreté dans le combat. » Il n’y a ici que cinq lignes ; mais cela peint. Dès la première entrevue, le vieux général et le jeune officier d’artillerie s’entendirent à merveille et se parlèrent comme s’ils s’étaient connus toute leur vie. Ils poussèrent de concert le siège avec une vigueur extraordinaire. Bonaparte venait d’être nommé, par rang d’ancienneté (21 novembre), troisième chef de bataillon de son régiment, lorsque Robespierre jeune vint remplacer Gasparin en qualité de délégué de la Convention. Comme les autres, le frère de Maximilien ne tarda pas à être frappé de la fiévreuse activité de Bonaparte ; nous verrons plus tard ce que cette attention valut au jeune officier. De jour en jour, les assiégeants faisaient de nouveaux progrès. Le 14 décembre, les représentants du peuple, Robespierre jeune, Saliceti, et Ricord réunirent à Ollioules un conseil de guerre, où l’assaut du fort Murgrave fut résolu. Toulon était là, selon la pittoresque expression de Bonaparte, et Dugommier, avec son tact militaire, le comprenait comme lui ; mais c’était un rude morceau à emporter que ce fort Murgrave. Il le fallait emporter cependant, ou se résoudre à voir traîner le siège en longueur, et à ne prendre Toulon que dans un délai qui n’allait point à l’impatience de ces temps de fiévreuse ardeur. Il fallait donc tout tenter et, tout braver pour enlever cette position aux Anglais. Trois mille hommes de leurs meilleures troupes et quarante-quatre pièces de gros calibre défendaient le fort Murgrave, qu’ils jugeaient imprenable, et auquel ils avaient donné le nom de Petit-Gibraltar. Le commandant des Anglais avait même dit : Si les Français emportent cette batterie, je me fais jacobin. Les plus grands moyens de défense étaient accumulés dans cette grande redoute, située sur le promontoire du Caire, d’où l’on domine la ville. C’était, on se le rappelle, cette même position que, le surlendemain de sou arrivée a l’armée, Bonaparte avait proposé au général en chef Carteaux de faire occuper par une force suffisante, avant que les Anglais se fussent avisés eux-mêmes de son importance et s’y fussent solidement établis, l’assurant que dans huit ou dix jours il serait maître de Toulon. Tous les efforts furent dirigés sur ce point, et d’abord sans succès. Bonaparte avait fait construire, à 120 toises de la redoute anglaise, comme le meilleur moyen de l’entamer, une batterie masquée, qui fut foudroyée au moment où elle commençait à tirer. Et cette batterie masquée avait été jugée par Bonaparte indispensable au succès de l’opération. C’est ici que l’énergie morale du jeune officier devait se montrer dans toute sa puissance. Les canonniers effrayés refusaient de servir cette batterie. Bonaparte, persuadé plus que jamais que toute attaque sur un autre point serait vaine pour l’unique objet qu’il fallait se proposer ; que la prise de Toulon dépendait absolument de celle du Petit-Gibraltar ; qu’il ne fallait viser qu’à cela, qu’en un mot Toulon était là , Bonaparte s’avisa d’une de ces ressources morales que les grands capitaines savent seuls employer à l’occasion, lorsqu’ils agissent sur des soldats tels que les soldats réplublicains d’alors. Il fit, de sa personne, ce qu’il devait faire plus tard à Arcole et au pont de Lodi ; il l’exposa tout entière. Il se fit apporter un poteau et chargea Junot, qui, comme nous le savons, avait une belle écriture, d’y adapter un écriteau en gros caractères, portant ces mots : Batterie des hommes sans peur, et il alla en personne, avec Junot, le planter en avant de la batterie. Puis il s’écria qu’il ne commandait à personne d’y servir, mais qu’il attendait les hommes sans peur. Son courage inspira un courage égal à tout le monde. Tous les canonniers de l’armée voulurent servir cette batterie, remontée en un moment. C’était le 16 décembre 1793. Elle commença immédiatement à jouer et ne cessa son feu, ce jour-là, qu’à minuit. Le lendemain 17, d’autres batteries furent établies et dirigèrent un feu roulant. Il va sans dire que les Anglais ne furent pas sans riposter de leur mieux. D’après ce qui avait été concerté entre le général en chef et le commandant de l’artillerie Bonaparte, ce jour-là même, toutes les troupes républicaines se rassemblèrent pour l’attaque générale du fort Murgrave. Il pleuvait à verse. La division qui avait été placée dans le village de la Seyne, du côté de l’ouest, témoignait, malgré le mauvais temps, une ardeur et un enthousiasme extraordinaires. Dugommier avait formé son armée en quatre colonnes, qui devaient toutes opérer à la fois ; et, le 27 frimaire an II (17 décembre 1793), malgré la plus vive résistance, et au cri de Vive la République, nous fûmes maîtres à minuit du fort Murgrave. Dans cette attaque, le général-Laborde et le capitaine Muiron furent grièvment blessés. Bonaparte eut un cheval tué sous lui, et reçut au mollet un coup de sabre d’un canonnier anglais ! Une lettre datée du lendemain et écrite par lès représentants, qui avaient assisté de leur personne à cette brillante et périlleuse affaire, rendit compte au comité de Salut public du succès de la chaude journée de la veille. Mais Toulon n’était pas encore au pouvoir des troupes républicaines. Il fallait donc battre le fer pendant qu’il était chaud. Le 28 frimaire (18 décembre 1793), toute l’artillerie de siège bombarda Toulon, et l’on s’empara d’un autre fort important, le fort Malbousquet ; ce qui fit dire par Bonaparte aux commissaires de la Convention : « Demain, ou après-demain au plus tard, vous souperez dans Toulon. » En effet, le 29 frimaire, l’armée républicaine prit possession de la ville ; des lettres, du même jour, de Robespierre jeune et Saliceti et du général en chef Dugommier, annoncèrent à la Convention l’entrée dans Toulon de l’armée victorieuse ; et telle avait été la part glorieuse que Bonaparte avait prise au succès du siège, qu’il en reçut immédiatement la récompense. Il ne figurait sur les cadres réguliers de l’armée qu’avec le grade de chef de bataillon d’artillerie, le troisième de son régiment et le cinquante et unième de l’arme, qui, d’après l’Almanach national de l’an II, en comptait soixante-sept. Le lendemain 30 frimaire, les représentants du peuple relevèrent provisoirement au grade de général de brigade d’artillerie, lui faisant ainsi franchir les deux grades intermédiaires de lieutenant-colonel et de colonel. Cette nomination fut confirmée et rendue définitive par le comité de Salut public, où siégeait Carnot, c’est-à-dire par le gouvernement, le 18 nivôse an II (7 janvier 1704). Le nom de Bonaparte figure pour la première fois, dans l’Almanach national de France de l’an III (de septembre 1794 à septembre parmi les généraux de brigade de l’armée d’Italie, page 219 , sous cette forme : Buonaparte, et non dans celui de l’an II, comme on l’a dit par erreur, parce que celui de l’an III avait déjà paru à la fin de 1793. Dans celui de l’an IV (après le 13 vendémiaire), on lit, page 103 : Armée de l’intérieur. Citoyen Buonaparte. général en chef. Dans celui de l’an V, page 105 : Armée d’Italie. Citoyen Buonaparte, général en chef. Mais nous anticipons. Revenons à 93. En conséquence de sa nomination, qui n’avait besoin que pour la forme de la sanction du gouvernement, puisque les délégués de la Convention près des armées pouvaient conférer des grades, Bonaparte assista en uniforme d’officier général à un dîner qui fut donné à Toulon par l’ordonnateur en chef Chauvet, en l’honneur des représentants du peuple Robespierre jeune, Saliceti, Ricord et Fréron. Dans le menu figurait, par plaisanterie , comme pièce de résistance, une bombe française qui, pendant le siège, était tombée sans éclater dans la maison ou l’on dînait, appartenant à un citoyen de Toulon fidèle à la République. La bombe républicaine avait compris qu’elle était sous le toit d’un ami, et qu’elle devait se comporter de manière à ne pas faire de bruit pour ne point réveiller les petits enfants de son hôte. Pendant une partie du repas, ce fut un feu roulant de bons mots sur l’intelligence de cette bombe. Le 28 décembre 1793, Dugommier adressa à la Convention son rapport général sur le siège de Toulon, qui fut lu en séance publique, et où le nom de Bonaparte tient en quelque façon la première place parmi ceux qui ont le plus contribué à la prise de la ville. C’est dans ce rapport, qui parut au Moniteur universel, que fut consigné pour la première fois le nom de Bonaparte, sous cette forme : Buona-Parté. L’attacheraient et l’estime de Dugommier, qui devait bientôt trouver une mort glorieuse à l’armée des Pyrénées-Orientales, laissèrent dans l’âme de Napoléon un profond souvenir, souvenir qu’il consigna à Sainte-Hélène de la façon suivante,dans le quatrième codicille de son testament, parmi les legs qu’il se plut à faire à tous ceux dont la mémoire lui était chère ou à leurs descendants : « Deuxième legs : idem, au fils ou petit-fils du général Dugommier, qui a commandé en chef l’armée de Toulon, la somme de 100.000 francs ; nous avons, sous ses ordres, dirigé et commandé l’artillerie ; c’est, un témoignage pour les marques d’estime, d’affection et d’amitié que nous a données ce brave et intrépide général.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Le général de brigade

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

janvier 30, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE JACOBIN

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 10:14 par napoleonbonaparte

Bonaparte et “Le Souper de Beaucaire”

Jeune, j’ai été révolutionnaire par ignorance et par ambition.

(Napoléon Bonaparte)

Au commencement de juin 1793, le lieutenant-colonel des volontaires corses, Bonaparte, obligé de quitter son pays livré aux Anglais, et redevenu simple capitaine d’artillerie dans les cadres réguliers des armées de la République française naissante, arriva à Marseille avec sa famille, fort dépourvu d’argent, et se logea dans les petits appartements de l’hôtel Cypières, rue Lafont. Plusieurs familles corses du parti français, chassées de l’île par la contre-révolution, vinrent aussi chercher l’hospitalité sur le continent, et, le 11 juillet 1793, la Convention nationale, sur la proposition de Collot-d’Herbois, mit à la disposition du ministre de l’intérieur une première somme de 600.000 francs pour leur être distribuée. Presque aussitôt après son arrivée à Marseille, le capitaine Bonaparte reçut l’ordre de se diriger sur Nice, où se trouvait déjà une partie du 4e régiment d’artillerie, auquel il appartenait. Son ancienneté l’avait porté, comme on l’a vu, au commandement de la 12e compagnie de ce régiment, qui était à son arrivée, détachée dans les montagnes, et se trouvait en ce moment à trois lieues du camp des Fourches, en face de celui de Braous, alors occupé par l’ennemi mais il fut autorisé par M. Dujard, chef de brigade du régiment et commandant en chef de l’artillerie de l’armée d’Italie, à rester à Nice comme chargé des détails de l’aministration de plusieurs compagnies détachées à l’exemple de la sienne. Le capitaine Bonaparte avait avec lui son sergent-major, appelé Dintroz, qui était Franc-Comtois, brave et digne garçon assez instruit et qui avait une belle écriture. Il tenait à merveille les registres du jeune capitaine, qui se prit pour lui d’une véritable affection. Ils se lièrent intimement et se tutoyaient. Cette marque de familiarité se prolongea même entre eux jusqu’après l’époque où Bonaparte fut nommé général en chef de l’armée d’Italie. Il avait conçu à Nice une telle estime pour Dintroz, qu’il lui confia, en entrant en campagne, les fonctions pénibles de conducteur général d’artillerie de cette armée, avec le grade de capitaine. On raconte de cette époque une anecdote qui témoigne au plus haut degré de cette familiarité républicaine et soldatesque. La veille de la bataille de Castiglione, le général en chef Bonaparte envoya au conducteur général Dintroz l’ordre autographe de lui faire parvenir sur-le-champ deux obusiers de six pouces. On connaît la mauvaise écriture de notre héros. Dintroz ne pouvant déchiffrer le billet, même avec l’aide des nombreux employés qui étaient avec lui au grand parc, se disposait à lui en faire demander l’explication, lorsqu’il le voit accourir au galop, et là s’établit entre eux le dialogue suivant : BONAPARTE. Pourquoi ne m’as-tu pas encore expédié ce que je t’ai demandé ? DINTROZ [bégayant selon sa coutume). Je…je… je… (très-vite) je n’ai pas pu lire ton billet. BONAPARTE. Tu es une f…. bête : apprends à lire. DINTROZ. Et toi, b…. apprends à écrire. L’ordre fut donné de nouveau, et les obusiers ne se firent pas attendre. Après cette campagne si brillante, loin de garder rancune à Dintroz, Bonaparte, voulant le récompenser de son zèle et de ses fatigues, lui offrit le grade de chef de bataillon d’artillerie, que celui-ci, malade et épuisé, ne put accepter, et il obtint du général en chef sa retraite, dont le brevet était accompagné d’un cadeau de 10.000 francs. Le pauvre et brave Dintroz mourut de consomption en arrivant dans son pays. Nous nous sommes arrêtés un peu longuement sur cette amitié militaire : c’est parce qu’elle est caractéristique : la bonne confraternité y garde sans mélange son caractère républicain. Vieux amis d’un autre temps, le capitaine et le général ne croyaient pas la discipline violée parce qu’ils se tutoyaient et s’expliquaient en s’envoyant à la tète les épithètes de f…. bête et de b…. Comme si tout devait être agitation et mouvement dans la vie de cet homme extraordinaire, il y avait à peine un mois que le capitaine Bonaparte avait quitté la Corse et qu’il était à Nice, lorsqu’il reçut du chef de brigade Dujard l’ordre de partir de Nice sur-le-champ, et de se rendre en poste à Vonges, poudrerie située dans le département de la Côte-d’Or, sur la rive gauche de la Saône, entre Auxonne et Gray. Il devait y inspecter les poudres nécessaires au service de l’armée et en presser l’envoi. Sa mission consistait surtout à empêcher que les fédérés qui s’étaient organisés à Marseille et à Avignon, n’employassent ces munitions contre les troupes de la République. L’ordre verbal du chef de brigade Dujard fut porté au milieu de la nuit au capitaine Bonaparte, que l’adjudant chargé de le lui signifier trouva au travail avec Dintroz dans son appartement. Dès le lendemain, il était en route. Le sort en était jeté. Bonaparte ne devait pas aller à tire-d’aile jusqu’à Vonges. Le, 5 ou le 6 juillet, il rencontra à Valence l’adjudant général Carteaux, que le délégué de la Convention avait nommé, depuis quelques jours, général de brigade, et qui, à la tête d’une colonne de 2.000 hommes, se disposait à partir de cette ville pour le Midi. Carteaux avait ordre de longer les deux rives du Rhône, afin de s’opposer à la jonction des fédérés de Marseille et de Nîmes, et Bonaparte fut requis par le représentant du peuple Albitte, un des trois délégués de la Convention nationale près de l’armée des Alpes, pour servir provisoirement dans la petite armée de Carteaux. Le voilà donc appelé à une tout autre œuvre que celle à laquelle il devait naturellement s’attendre à son départ de Marseille pour Nice, la guerre contre les Austro-Sardes dans les Alpes-Maritimes. Patience, cela viendra. Il s’agit maintenant d’avoir raison des fédérés du Midi, rebelles à la République, puis, après, des Anglais dans Toulon, œuvre plus difficile et qui sera le vrai commencement de cette étonnante fortune. Albitte avait été délégué par ses collègues, Dubois-Crancé et Gautier, pour accomplir la première de ces œuvres ; ses pouvoirs étaient très étendus, car, le 17 juillet 1793, ce proconsul avait annoncé à la Convention, comme chose toute naturelle de sa part, qu’il venait d’élever l’adjudant général Carteaux au grade de général de brigade. Bonaparte, ainsi requis, se rangea provisoirement sous les ordres du général Carteaux. Voilà donc le jeune capitaine attaché à l’artillerie de l’armée de celui-ci. Nous ne le suivrons pas dans tous les détails des premières opérations auxquelles il prit part dans cette campagne ; nous n’en marquerons que les points principaux. Le conventionnel Albitte, suivant l’usage, fit partie de l’expédition et l’anima de sa présence. Médiocre était sa capacité ; mais l’esprit et le courage du temps vivaient en lui, et il ne faillit pas à ses devoirs. Des le 14 juillet, à cinq heures du soir, le général Carteaux, le représentant Albitte et le jeune Bonaparte faisaient leur entrée dans la citadelle du Saint-Esprit, que venaient d’évacuer devant eux lés rebelles du département du Gard. L’armée républicaine poursuivit sa marche en passant par Orange. Elle était divisée en deux ailes : une, dont l’artillerie était commandée par le capitaine Bonaparte, longeait la rive droite du Rhône ; l’autre, que commandait Carteaux en personne, s’avançait le long de la rive gauche. Le 25 juillet, l’une et l’autre étaient en vue d’Avignon. Le général Carteaux, ayant sommé inutilement les insurgés qui occupaient la ville de livrer la place aux troupes de la République, l’attaqua résolument, bien que son armée fût de beaucoup inférieure à celle des fédérés ; mais sa colonne ne fut pas la seule à agir. Il savait que celle de droite venait d’entrer sans résistance à Vîlleneuve-lès-Avignon, et il envoya à Bonaparte l’ordre d’opérer avec l’artillerie qu’il commandait. Bonaparte, qui ne demandait pas mieux, plaça ses deux pièces de quatre en batterie sur un emplacement d’où on découvrait très bien la plate-forme du rocher d’Avignon, sur laquelle les insurgés avaient établi leur artillerie de siège, et il pointa lui-même ses canons. Au premier coup, il démonta une pièce des assiégés, au second, il tua un de leurs canonniers et cassa le bras à un autre. A ces ravages, les insurgés, voyant qu’ils ne pouvaient pas lutter contre l’artillerie républicaine, cessèrent leur feu, qu’ils dirigeaient d’ailleurs assez mal ; ils évacuèrent la ville en désordre et se retirèrent sur Saint-Remy. Le général Carteaux entra dans Avignon avec sa colonne ce jour-là même (25 juillet 1793), tandis que la colonne de droite resta sur l’autre rive du Rhône, à Villeneuve-lès-Avignon, jusqu’au lendemain 26 ou au surlendemain 27 juillet. Ce jour-là, Bonaparte reçut des représentants du peuple en mission dans les départements méridionaux l’ordre de revenir sur la gauche, pour marcher avec un détachement de 200 hommes du 59e régiment, ses 20 artilleurs et ses deux pièces, sur Tarascon, ce qu’il fit avec l’entrain que les hommes de sa trempe mettaient à tout en ce temps-là. Le 28 juillet 1793, il entrait sans résistance dans Tarascon, au cri de : Vive la République ! Le politique commençait à se dessiner en lui ; une circonstance va le prouver. Beaucaire n’est, comme on sait, séparé de Tarascon que par le Rhône, sur lequel il y avait alors un pont de bateaux. Le lendemain 29, Bonaparte se fait annoncer aux autorités de Beaucaire, rendez-vous des insurgés du Gard, et se met en marche avec 100 hommes et ses deux canons. A la vue de cette troupe marchant sur le pont, Bonaparte en tête, des cris répétés de : Vive la République ! sont poussés par un groupe de citoyens rassemblés sur la rive droite du fleuve. On les prend pour des fédérés, car ce cri était alors commun aux deux partis. En un instant les pièces sont braquées, et l’on allait faire feu, quand un délégué des représentants du peuple accourt et dit : Arrêtez ! ils sont des nôtres. – Ah ! c’est différent ; c’est très bien, répond Bonaparte d’un air très satisfait ; car, comme nous aurons l’occasion de le voir, il lui répugnait extrêmement d’avoir à tirer le canon contre des poitrines françaises. Alors la petite troupe républicaine entra à Beaucaire sans avoir à combattre. Ce même soir 29 juillet 1793, le capitaine Bonaparte soupa dans une auberge de Beaucaire avec des négociants de Montpellier, de Nîmes et de Marseille. C’était à l’époque de la foire. Vers la fin du repas, il s’engagea, entre le jeune militaire et les négociants, une discussion politique sur la situation de la France ; les convives avaient chacun une opinion différente, qu’ils soutenaient avec chaleur ; et c’est cette discussion, d’ailleurs très convenablement menée de part et d’autre, qui fait le sujet du mémorable et célèbre écrit de Bonaparte, intitulé : le Souper de Beaucaire, qu’il publia quelques jours après à Avignon, avec l’autorisation des représentants du peuple en mission dans le Midi, auxquels il l’avait communiqué. Nous ne suivrons point Bonaparte pas à pas dans le reste de cette rapide campagne, où les troupes du général Carteaux, agissant au nom de la République, arrivèrent à dissoudre l’insurrection des fédérés. Il nous suffira de dire qu’après avoir rétabli et consolidé l’autorité de la Convention à Beaucaire, Bonaparte repassa le Rhône, se porta sur Arles ; et rejoignit le 8 août le général Carteaux à Saint-Martin-de-la-Crau. Mais il avait gagné les fièvres dans le Delta du Rhône, et, quelques jours après, c’est-à-dire dans la première quinzaine d’août, il sentit le besoin de prendre du repos, et se rendit au quartier général à Avignon, où il logea chez M. Bouchet, négociant. Toujours actif, et pouvant dire comme le grand poète de l’Italie : Mes pensées ne peuvent pas dormir en moi, il consigna, dans la brochure le Souper de Beaucaire, la conversation qu’il avait eue dans cette ville le 29 juillet précédent, et l’état des opinions dans le Midi. Cet écrit, émanant d’un si jeune homme et composé dans de telles circonstances, est remarquable surtout par la sagacité des vues militaires et politiques ; il est d’un bout à l’autre plein de modération et de bon sens ; et tout ce que, à cette date, l’éloquent convive concevait de succès pour la cause qu’il avait embrassée et qui semblait si compromise aux yeux des insurgés, s’est réalisé de point en point. C’est en août 1793 que le jeune auteur sollicita et obtint des représentants du peuple en mission dans le Midi l’autorisation de faire imprimer le Souper de Beaucaire par M. Marc Aurel de Valence, nommé imprimeur en chef de l’armée du Midi le 19 juillet 1793, et qui se trouvait en ce moment à Avignon avec une imprimerie ambulante. Bonaparte fut heureux de retrouver le père Aurel, une de ses vieilles connaissances de Valence. L’impression fut exécutée aux frais du trésor national. C’était, en effet, une publication utile à répandre pour l’apaisement des esprits, et l’on ne doit pas être surpris que les délégués de la Convention l’aient compris de cette manière. Ainsi Bonaparte défendait alors la grande cause patriotique, non-seulement de l’épée, mais de la plume, ense et calamo. Les particularités relatives à cet opuscule nous ont paru, à double titre, dignes d’être rappelées et nous comprenons que le prote qui en avait conservé le manuscrit signé par l’auteur y ait attaché quelque prix. Les exemplaires imprimés à Avignon en août 1793 sont devenus introuvables. Diverses causes y ont contribué. On dit, en effet, que Napoléon voulut plus tard le retirer du commerce ; mais on peut en attribuer à des causes plus naturelles la diparition presque entière. Tout le monde sait avec quelle facilité les brochures, ce qu’on appelle les plaquettes dans le commerce de la librairie, deviennent en peu de temps très rares, sinon introuvables. D’après la lettre suivante de Louis Bonaparte, datée de Paris germinal an VII (24 mars 1799), on pourrait penser que Bonaparte voulait lui-même, dès ce temps-là, retirer le Souper de Beaucaire du commerce de là librairie. Cette lettre est assez curieuse, ce nous semble, et clora, comme il le mérite, cet historique de la brochure du républicain Bonaparte. « Paris, 4 germinal an VII. Louis Bonaparte aide de camp du général en chef de l’armêe d’Orient, au citoyen Aurel imprimeur-libraire à Avignon. C’est chez vous, citoyen, qu’a été imprimée en 1793 une brochure ayant pour titre le Souper de Beaucaire ; Si vous pouviez m’en envoyer plusieurs exemplaires, je vous en ferais passer aussitôt le prix. Salut et fraternité, Louis BONAPARTE ; Rue du Rocher, n° 505, près la barrière de Monceau. » L’adresse porte : « Au citoyen Aurel, imprimeur-libraire à Avignon, département de Vaucluse. » Voici le début dé cette brochure, remarquable à plus d’un titre : « Je me trouvais à Beaucaire le dernier jour de la foire, le hasard me fit avoir pour convives, à souper, deux négociants marseillais, un Nîmois et un fabricant de Montpellier. Après plusieurs moments employés à nous reconnaître, l’on sut que je venais d’Avignon et que j’étais militaire. Les esprits de mes convives, qui avaient été toute la semaine fixés sur le cours du négoce qui accroît les fortunes, l’étaient dans ce moment sur l’issue des événements présents, d’où en dépend la conservation ; ils cherchaient à connaître mon opinion, pour, en la comparant à la leur, pouvoir se rectifier et acquérir des probabilités sur l’avenir, qui nous affectait différemment ; les Marseillais surtout paraissaient être moins pétulants : l’évacuation d’Avignon leur avait appris à douter de tout ; il ne leur restait qu’une grande sollicitude sur leur sort. La confiance nous eut bientôt rendus babillards, et nous commençâmes un entretien à peu près en ces termes… » Suit un dialogue où les convives prennent tour à tour la parole, avec ces mots à chaque changement d’interlocuteur : le NÎMOIS… le MARSELLAIS… le FABRICANT DE MONTPELLIER ; quant à l’auteur, il se désigne toujours parce mot : le MILITAIRE. Est-il besoin de dire que c’est ce dernier qui tient presque constamment le dé de la conversation ? Il a affaire à des esprits prévenus, mais non endurcis. La Convention a soulevé des défiances, a éveillé des craintes, surtout dans nos départements du Midi ; on y fait le signe de la croix quand on entend prononcer les noms de nos grands révolutionnaires. Bonaparte, dont l’esprit droit est loin de partager ces préjugés, répète sur tous les tons ce mot à ses convives : « Confiance, confiance, confiance ; laissez à la Révolution le temps de grandir ; est-il juste de mettre en doute la vigueur future de l’enfant qui vient de naître ? » Toutes ces raisons, auxquelles l’uniforme militaire et ce ton bref, sûr de lui-même, que tout le monde connaît, portent la conviction dans les esprits, et le curieux écrit se termine par ces mots : « LE MILITAIRE. Croyez-moi, Marseillais, secouez le joug du petit nombre de scélérats qui vous conduisent à la contre-révolution ; rétablissez vos autorités constituées, acceptez la Constitution ; rendez la liberté aux représentants ; qu’ils aillent à Paris intercéder pour vous ; vous avez été égarés. Il n’est pas nouveau que le peuple le soit par un petit nombre de conspirateurs et d’intrigants ; de tout temps, la facilité et l’ignorance de la multitude ont été la cause de la plupart des guerres civiles. LE MARSEILLAIS. Eh ! monsieur, qui peut faire le bien de Marseille ? Seront-ce les réfugiés qui nous arrivent de tous les côtés du département ? Ils sont intéressés à agir en désespérés. Seront-ce ceux qui nous gouvernent ? Ne sont-ils pas dans le même cas ? Sera-ce le peuple ? Une partie ne connait pas sa position, elle est aveuglée et fanatisée ; l’autre partie est désarmée, suspectée, humiliée ; je vois donc, avec une profonde affliction, des malheurs sans remède. LE MILITAIRE. Vous voilà enfin raisonnable ; pourquoi une pareille conversion ne s’opérerait-elle pas sur un grand nombre de vos concitoyens qui sont trompés et de bonne foi ? Alors Albitte, qui ne peut que vouloir épargner, le sang français, vous enverra quelque homme loyal et habile ; on sera d’accord, et, sans s’arrêter un seul moment, l’armée ira sous les murs de Perpignan faire danser la carmagnole à l’Espagnol enorgueilli de quelques succès, et Marseille sera toujours le centre de gravité de la liberté, ce sera seulement quelques feuillets qu’il faudra arracher à son histoire. » Puis, l’auteur de la brochure conclut en ces termes : « Cet heureux pronostic nous remit en humeur ; le Marseillais nous paya de bon cœur plusieurs bouteilles de vin de Champagne qui dissipèrent entièrement les soucis et les sollitudes. Nous allâmes nous coucher à deux heures du matin, nous donnant rendez-vous au déjeuner du lendemain, où le Marseillais avait encore bien des doutes à proposer, et, moi, bien des vérités intéressantes à lui aprendre. » Ainsi donc, comme le jeune Bonaparte lui-même le sentait, toute la France était alors plus ou moins républicaine ; elle n’avait qu’un cœur, seulement ce cœur ne battait pas également partout : les pulsations étaient rapides à Paris, lentes en province : Toulon, Marseille, Lyon, Avignon, Nîmes, Montpellier, Beaucaire trouvaient que la Convention allait trop vite en besogne. C’est ce que montre la brochure du Souper de Beaucaire, avec une grande franchise d’allure et une admirable lucidité de raisonnement. Bonaparte, remis de son indisposition, partit en poste d’Avignon le 22 avril 1793, avec l’agrément des délégués de la Convention, pour aller remplir à Auxonne ou à Vonges la mission dont il avait été primitivement chargé. Vers le 28 août, il était à Auxonne, et c’est là que, le 3 septembre, il apprit la trahison qui avait livré Toulon aux ennemis de la France. Les Anglais en avaient pris possession le 27 août. Cet événement fut connu au camp devant Lyon le 1er septembre, et on n’en fut instruit à Auxonne que deux jours après. Bonaparte prit, sur cette nouvelle, une détermination qui témoigne de son esprit d’initiative ; il partit spontanément pour Paris, sans autorisation, de son chef, parvint à s’aboucher avec les membres du comité de Salut public, et obtint d’eux l’ordre de commander provisoirement l’artillerie du siège de Toulon.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Le siège de Toulon

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

janvier 27, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – PATRIOTE CORSE ET REVOLUTIONNAIRE FRANCAIS

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 10:59 par napoleonbonaparte

Dernière entrevue entre Bonaparte et Paoli en 1793

La République française ne veut point être reconnue [par les plus grandes puissances européennes] ; elle est en Europe ce qu’est le soleil sur l’horizon ; tant pis pour qui ne veut pas la voir et ne veut pas en profiter.

(Napoléon Bonaparte)

Nous voici arrivés à une phase nouvelle de la vie de Bonaparte. Son séjour et sa conduite en Corse vont décider de sa fortune. D’abord, nous l’y voyons, comme à Valence, se jeter dans le grand parti de la Révolution française, et y rechercher Paoli, qui, rentré au sein de sa patrie, semblait avoir sincèrement embrassé ce parti. Il alla voir Paoli, qui accueillit avec franche amitié le fils de son ancien compagnon armes. Bonaparte accompagna dans ses courses le vieux général, qui, chemin faisant, lui montrait avec orgueil les lieux où il avait autrefois combattu pour l’indépendance de l’île, et lui racontait l’histoire de ces combats. Une fois, à Ponte-Novo, un cortège de 500 hommes à cheval accompagnait Paoli, Bonaparte marchait à ses côtés. Paoli lui désignait les positions, les lieux de résistance, de défaite et de triomphe des Corses dans la guerre de l’indépendance : il parlait avec feu, de cette lutte glorieuse a son jeune compatriote, qui l’écoutait avec une attention pleine d’intelligence, et lui soumettait de temps en temps des observations. A l’une d’elles, qui était probablement une de ces subites illuminations dont parle Bossuet, Paoli ne put s’empêcher de s’écrier : « 0 Napoléon ! tu n’as rien de moderne ; tu appartiens tout à fait aux hommes de Plutarque. Courage tu prendras ton essor. » A partir de ce moment, le grand citoyen conçut pour son jeune ami une sorte d’admiration, et il allait disant à tout venant : « Ce jeune homme, si on lui en donne le temps, fera parler le monde de lui. » Ce mot ne rappelle-t-il pas la fameuse exclamation de Kléber : Général, vous êtes grand comme le monde ! » Mais, puisque nous en sommes aux rapprochements, voici l’occasion de placer cette fameuse prophétie, si connue dans l’histoire, que l’on doit à l’esprit si perspicace de l’auteur du Contrat social : Il est encore en Europe un pays capable de législation, c’est l’île de Corse. La valeur et la constance avec lequelles ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté, mériteraient que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera l’Europe. » Le séjour de Bonaparte en Corse était limité par son congé ; mais parvint à se faire élire lieutenant-colonel d’un des quatre bataillons de volontaires nationaux corses qu’on organisait dans l’île, et, par conséquent, obtint l’autorisation pour d’y rester au delà du terme de son congé. Les grades dans les volontaires nationaux n’avaient rien de commun avec ceux de l’armée régulière. Le lieutenant-colonel des volontaires corses restait toujours capitaine en second dans le 4e d’artillerie. Bonaparte avait en effet été promu dans ce dernier grade le 14 janvier 1792 et classé dans la douzième compagnie du 4e régiment, en garnison à Valence, sans obligation de rejoindre. Il est à remarquer que ce fut le comte Louis de Narbonne, ministre de la guerre du 7 décembre 1791 au 10 mars 1792, qui contre-signa le brevet de Bonaparte, dont plus tard il devait devenir aide de camp. Ainsi Bonaparte avait été, de 1785 à 1792, simple lieutenant. Cette circonstance, il devait la rappeler lui-même plus tard dans l’occasion suivante. On était sous l’Empire. A une revue, un, jeune sous-lieutenant sort des rangs et vient se placer devant Napoléon, qui lui dit : « Que me voulez-vous ? -Sire, il y a quatre ans que je suis sous-lieutenant, et depuis lors je n’ai pas eu d’avancement. » Après un moment de silence, Napoléon répondit : « Moi, monsieur, je l’ai été pendant sept ans. – Sire, cela est vrai, mais Votre Majesté a bien rattrapé le temps perdu. » Ici, si l’écolier de Brienne avait été un peu moins rebelle au thème et à la version, il aurait pu, en guise d’épiphonème, ajouter : Vade, et fac similiter. Revenons à la Corse. Napoléon, quoique capitaine, resta dans sou pays ; mais il se montrait de plus en plus révolutionnaire, au grand déplaisir de Paoli, qui avait d’autres vues sur lui dans le cas où la Révolution triompherait tout à fait en France. Cette circonstance ne tarda guère à se présenter. Le canon du 10 août retentit bientôt jusqu’en Corse. La République fut proclamée, et Bonaparte en manifesta une grande joie, que Paoli et ses partisans feignirent de partager. En janvier 1793, le gouvernement de la République française avait ordonné une expédition contre la Sardaigne. Paoli, et certes quelque soit le sentiment qui l’inspira dans cette circonstance, cela ne lui fait pas honneur et justifie ce nom de traître que lui donnèrent les républicains français, Paoli fit échouer l’expédition de Sardaigne. Dans ce but, il avait demandé et obtenu le commandement de la contre-attaque pour son neveu et confident, le général Cesare Rocca, à qui il avait dit en secret : « Souviens-toi, ô Cesare ! que la Sardaigne est l’alliée naturelle de notre île ; que, dans toutes les circonstances, elle nous, a secourus en vivres et en munitions, et que le roi du Piémont a toujours été l’ami des Corses et de leur cause, Fais donc en sorte que cette expédition s’en aille en fumée. » Le 8 mars 1793, Bonaparte fut promu au grade de capitaine commandant dans le 4e régiment d’artillerie, et, pour la première fois, son nom figure dans l’almanach national de la même époque, sous cette forme : Buonaparte. Dès ce moment, nous allons le voir s’élever de grade en grade avec une rapidité extraordinaire. Les ailes ont poussé à l’aiglon d’Auxonne, de La Fère et de Valence, des ailes de la plus grande envergure, et l’aiglon menace de devenir un aigle immense. On le voit aussi, dès cette époque, prendre un intérêt passionné à la cause de la Révolution et à tout ce qui touche à la France. Jusqu’à ce jour, il avait, été Corse ; la Révolution le fit Français : le voilà tout à fait des nôtres. Après l’expédition malheureuse de la Sardaigne, il avait rejoint à Corte son bataillon, ou il apprit sa promotion et, peu après, l’acte du 2 avril 1793, par lequel la Convention nationale mandait à la barre le général Paoli, dénoncé comme traître, ainsi, que Pozzo di Borgo, alors procureur général syndic du département de la Corse, et nommait commissaires en Corse les représentants du peuple Delcher, Saliceti et Lacombe-Saint-Michel qu’elle autorisait à faire arrêter Paoli s’ils le jugeaient à propos. Paoli n’obéit pas au décret, de la Convention ; il lui écrivit toutefois une très-longue lettre, où il essayait de se justifier et où il offrait, si la Convention jugeait « ce nouveau sacrifice » nécessaire, de s’éloigner de la Corse. Mais déjà il avait résolu d’abandonner la France, et il s’en était ouvert à ses amis et, entre autres, à Napoléon. Il crut un moment pouvoir lui faire partager son opinion. Il lui peignit sous les plus noires couleurs la situation de la République ; il lui parla de l’anarchie dans laquelle la France était plongée, de l’heureuse constitution de l’Angleterre, des brillantes récompenses que lui vaudrait son génie s’il consentait à seconder son dessein de livrer la Corse aux Anglais ; il essaya, en un mot, de le séduire. Mais Bonaparte, avec son énergique esprit, sa précoce et pénétrante sagacité, et, disons le mot, son républicanisme, rejeta sans hésiter un seul instant les propositions de Paoli, au grand étonnement de ce dernier. Ce ne fut pas sans une extrême surprise que Paoli entendit ce jeune officier de vingt-quatre ans, qui jusque-là avait amèrement enduré la sujétion de la Corse à la France, rétorquer avec fougue, vivement et franchement, tous ses arguments. « Eh ! quoi ! se séparer maintenant de la France !nous ne ferons jamais cela ! Nos plus chers intérêts, nos habitudes, nos coutumes, l’honneur, la gloire, nos serments solennels, tout enfin exige que la Corse soit, oui, soit française ! L’anarchie actuelle, fille de la grande Révolution, ne peut être qu’éphémère. Tout doit changer, l’ordre renaîtra infailliblement ; les lois se modèleront sur les idées du siècle, et la France, avant peu, s’élèvera majestueusement au comble de la gloire. Moi ! l’abandonner ! Vous, général, vous, parler de se livrer à l’Angleterre ! la vénale Angleterre, protectrice des peuples libres ! Ah ! quelle erreur ! Et puis, l’éloignement, la langue, notre caractère, les dépenses énormes, incalculables, qu’il faudrait faire, tout s’oppose impérieusement à notre réunion avec la reine qui tyrannise les mers et les terres qui ne lui appartiennent pas. » Jusque-là, il avait été, Corse ; la Révolution française, nous le répétons , l’avait fait Français et républicain. Conclusion : malgré tout, en dépit de tout ce qui pourra s’ensuivre, le nom glorieux de Bonaparte est et reste à jamais rivé à la Révolution ; et Lodi, Arcole, Castiglione, les Pyramides, Aboukir, etc., etc., sont des victoires républicaines. Sous l’influence de Paoli, la réaction contre-révolutionnaire qui voulait livrer la Corse à l’Angleterre prenait de moment en moment une plus grande importance. Paoli avait réellement négocié la reddition et la remise de l’île aux Anglais ; d’un instant à l’autre, il attendait la flotte anglaise. Paoli était parvenu à réunir une consulte nationale à Corte. Dans cette consulte, dont Paoli fut nommé président, et Pozzo di Borgo secrétaire, on se borna d’abord à prétendre, en termes vagues, qu’on ne s’assemblait que pour résister au parti qui, disait-on, voulait s’opposer au bonheur de la Corse, et on signalait les familles Bonaparte et Arena comme perturbatrices du repos public. Toutes ces tergiversations avaient ceci pour cause : l’escadre anglaise n’était pas encore en vue, et l’on craignait l’énergie bien connue des commissaires de la République. La situation de ceux-ci, ainsi que celle des patriotes, devint dès lors très critique en Corse. Calvi, cependant, n’était point entré dans la conjuration antifrançaise. Toutefois les représentants de la Convention qui s’y trouvaient alors, et que Bonaparte y avait rejoints, désespérant de réduire les adhérents de Paoli par leur seule présence, résolurent d’aller chercher sur le continent des forces nouvelles pour dominer le parti contre-révolutionnaire, et empêcher, s’il en était temps encore, les Anglais de s’emparer de l’île. Ils firent donc embarquer avec eux, à Calvi, Bonaparte et sa famille, pour les soustraire à la fureur de leurs ennemis. Cette colère était telle, qu’à peine la frégate française qui émportait vers Marseille Bonaparte et les siens fut-elle en mer, que leur maison d’Ajaccio était pillée, leurs campagnes dévastées et leurs troupeaux détruits par les fauteurs armés de ce gouvernement, appelé rebelle par les républicains, et gouvernement provisoire par les partisans du général Paoli. On sait ce qui advint après ce départ des commissaires de la Convention et, avec eux, des familles corses du parti français : la Corse, comme Toulon, fut livrée aux Anglais ; mais elle ne devait pas tarder à rentrer dans le giron de la République, et Paoli, à se voir contraint lui-même de se réfugier eu Angleterre. Telle fut la rupture de Napoléon et de Paoli. Cependant, chose étrange, malgré la trahison de Paoli envers la France, malgré l’arrestation ordonnée par lui du jeune officier d’artillerie, ces deux grands cœurs ne purent parvenir ni à se haïr ni à se mépriser ; au contraire, il y eut toujours entre eux un courant sympathique, né de leur commun amour du pays natal. Pour les républicains purs de la Convention, Paoli était un traître : aux yeux de Napoléon, il ne fut qu’un patriote égaré, qu’il estima toujours. Et tel était chez le vieux Paoli l’ardent amour de la terre natale, que les victoires de l’enfant d’Ajaccio en Italie et en Egypte le faisaient tressaillir d’aise à Londres ; il battait bruyamment des
mains et riait dans sa barbe grise à la nouvelle de ses triomphes, comme s’ils eussent été remportés pour sa propre cause. A le voir et à l’entendre, on eût dit qu’ils étaient encore tous deux dans l’intimité où ils avaient autrefois vécu. Lorsque Napoléon fut devenu consul, puis Empereur, l’enthousiasme de Paoli ne connut plus de bornes. A chaque nouvelle victoire de son jeune compatriote, il donnait un dîner, auquel Fox ne paraissait pas trop contrarié d’assister. Les choses allèrent si loin que le ministère anglais s’en émut. C’est à Pitt surtout que cet enthousiasme déplaisait. On en fit des reproches au vieux général corse, complètement fourvoyé, qui répondit : « Vos reproches sont justes ; mais, que voulez-vous ? Napoléon est un des miens, je l’ai vu croître, je lui ai prédit sa fortune. Voulez-vous que je déteste sa gloire, et que je ne sois pas fier pour mon pays de l’honneur qu’il lui fait ? » Toutes les puissances du monde ne l’eussent pas fait sortir de là. De son côté, Napoléon portait le, plus vif intérêt à ce vieil ami de sa famille et de la liberté corse, qui s’était malheureusement trop
effrayé de premières violences rendues inévitables, et dans sa plus haute fortuné il a fréquemment exprimé ses sympathies. Il aurait voulu, a-t-il dit lui-même, pouvoir le rappeler, l’associer à ses entreprises et à sa gloire ; mais comment s’y prendre ? comment satisfaire à tout, dans l’entraînement de ses conquêtes, emporté comme tant d’autres dans le tourbillon vertigineux où l’avaient lancé ses passions e t son génie ? Paoli mourut en 1807, dans tout l’enivrement des triomphes du vainqueur d’Austerlitz et d’Iéna, envoyant sans doute sa dernière pensée et son dernier soupir à son jeune et brillant ami. Peut-être n’a-t-on pas encore assez approfondi le caractère de la lutte entre Paoli et Bonaparte, ces deux génies que l’âge seul séparait et qui, nés au même jour, auraient été si puissants par leur union. Paoli n’a pas été, comme on l’a prétendu à tort, le parrain de Bonaparte ; le seul lien qui les unissait était l’amitié du général corse pour Charles Bonaparte, son ancien secrétaire, et l’un de ses partisans les plus zélés. Paoli avait aspiré avec bonheur le vent de la liberté qui soufflait sur la France ; il avait compris, dans les longues heures de l’exil, que la Corse ne pouvait se défendre seule contre toutes les ambitions qui s’élevaient autour d’elle, et parfois bien loin d’elle ; il acceptait maintenant la domination de la France comme un protectorat d’autant plus doux que son amour-propre était agréablement flatté des honneurs qu’à l’exemple des républiques grecques on lui avait rendus à Paris. Napoléon, à cette époque encore, était plus Corse que Français ; lier des dernières pages si glorieuses de l’histoire de son pays, sur lesquelles rayonnait le grand nom de Paoli, il se fit son ombre, le suivait pas à pas, recueillant ses grands enseignements, et Paoli se prit pour lui de l’affection qu’éprouvent les vieillards pour le talent naissant qui s’incline devant eux. Mais Paoli appartenait trop au vieux monde qui s’écroulait ; il s’effraya de la pente vertigineuse qui emportait son œuvre ; 1793 le fit trembler ; sa voix n’avait plus, d’ailleurs, sur ses compatriotes, l’influence d’autrefois ; il demanda aux Anglais un pouvoir et le respect que la France lui refusait déjà. Bonaparte, au contraire, né au milieu de l’embrasement, s’y précipita avec ardeur, et, laissant Paoli se raidir contre le mouvement, il se sépara de lui. Paoli se prit alors de haine pour son élève dont le rôle venait si subitement de changer, et qui osait lui tenir tête ; ce fut une de ces haines terribles et aveugles : si Bonaparte fût tombé entre ses mains, il l’eût certainement fait mettre à mort. La haine des vieillards ressemble à celle des enfants, elle est oublieuse. Aussi, de nouveau vaincu, rendu à sa solitude de Londres, le vieux lion corse, négligé de ceux même dont il espérait tout, se prit à regretter la France, la France alors régénérée après ses sanglantes épreuves ; l’amour de sa patrie, cet amour passionné qui fait aimer le sol et ceux qui l’habitent, se réveilla en lui aussi puissant, aussi ardent qu’aux grands jours de sa lutte contre Gênes ; il applaudit aux succès de son ancien ennemi qui n’était plus que son élève, son compatriote, et l’astre couchant salua avec enthousiasme le nouveau soleil qui montait toujours.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Le Jacobin

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – SECONDS SEJOURS A AUXONNE ET VALENCE

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 9:24 par napoleonbonaparte

Canonnier du régiment de La Fère en 1790

Les premières qualités du soldat sont la constance et la discipline, la valeur n’est que la seconde.

(Napoléon Bonaparte)

C’est pendant ce second séjour de quelques mois à Auxonne (de février à juin 1791) qu’il fit imprimer à Dole, chez M. Joly, sa Lettre à Buttafuoco, qui ne fut tirée qu’à cent exemplaires. Napoléon, toujours accompagné de son frère Louis, allait en corriger lui-même les épreuves chez l’imprimeur à Dole. Ils partaient d’Auxonne à pied, dès quatre heures du matin, prenaient chez M. Joly un déjeuner frugal, et se remettaient en route pour revenir à Auxonne, où ils étaient souvent de retour avant midi, ayant ainsi parcouru huit lieues de poste dans la matinée. A Auxonne, Napoléon était à la fois, et le mentor et le précepteur de son jeune frère. Au rapport de M. de Coston, on n’a jamais connu à Bonaparte d’aventures galantes à Auxonne, quoique plusieurs dames peu scrupuleuses se soient vantées plus tard d’avoir eu des relations intimes avec lui. Dans les courses qu’il aimait à faire aux environs d’Auxonne, à Dole, à Nuits, à Citeaux, partout le jeune officier d’artillerie, d’une bonne logique et d’une langue alerte, prétait main forte à la cause de la Révolution, sans précisément déplaire aux aristocrates, dont cependant il combattait vaillamment les doctrines surannées. C’est ainsi qu’étant allé, au printemps de 1791, faire à Nuits une visite à M. de. Gassendi, capitaine commandant au régiment de La Fère, qui ‘avait épousé, le 4 mai 1790, la fille d’un riche médecin de Nuits, il ne tarda pas à s’apercevoir du dissentiment des opinions politiques entre le beau-père et le gendre. Le gentilhomme Gassendi, tout descendant qu’il était du philosophe de ce nom, était aristocrate, et le médecin très chaud patriote. Celui-ci trouva dans le jeune lieutenant un auxiliaire puissant, ne déguisant rien, allant au fond des choses, rétorquant sans embarras tous les arguments de son adversaire, et il en fut si ravi que, le lendemain, au point du jour, il faisait à Bonaparte une visite de reconnaissance et de sympathie. Le tocsin de la Révolution venait de sonner. Bonaparte, alors détaché en garnison à Nuits, a tracé de l’état des opinions à ce moment un tableau d’une vérité saisissante ; et, à ce propos, M. de Coston raconte une anecdote très caractéristique. Il y avait, dans cette même ville de Nuits, si célèbre par ses vins, beaucoup d’aristocrates. Le maire, loin d’être patriote, s’était fait en quelque façon l’espion du parti ; il dénonçait aux ennemis de la Révolution tous ceux qui en professaient les principes, et il s’étonnait qu’on ne les pendît point en compagnie, des membres les plus illustres de l’Assemblée constituante, qui n’étaient pour lui que des coquins et des brigands. Il faisait sa lecture habituelle et ses délices des Actes des Apôtres, l’insolent journal qui leur prodiguait les insultes les plus irritantes. Mais monsieur le maire de Nuits tenait surtout à ce qu’on destituât, puisqu’on était assez faible pour ne pouvoir les pendre, ceux, qui n’étaient pas, comme lui, ennemis des philosophes et des novateurs. Or un dimanche, Bonaparte fut inviter à souper chez Mme Marey, auprès de laquelle un de ses camarades, M. Rolland de Villeneuve, semblait fort bien établi. C’était là le repaire de l’aristocratie du canton, bien que la dame ne fût que la femme d’un marchand de vins ; mais elle avait une grande fortune et les meilleures manières du monde ; c’était la Célimène de l’endroit. Là se trouvait toute la gentilhommerie contre-révolutionnaire des environs. Le jeune officier avait donné dans un vrai guêpier. Il lui fallut rompre force lances. La partie n’était pas égale. Au plus fort de la mêlée, on annonce M. le maire. Napoléon crut que c’était un secours envoyé du ciel dans ce moment de crise. « Mais il était le pire de tous, ce maudit homme, dans son bel accoutrement du dimanche, bien boursouflé sous un grand habit cramoisi. Toute la compagnie jugea le jeune républicain perdu. Heureusement, la maîtresse de la maison, peut-être par une secrète sympathie d’opinions, car elle tenait à la famille Monge, vint au secours de Napoléon dans cette circonstance ; elle détourna constamment, avec esprit, les coups qui eussent pu porter ; elle fut sans cesse pour Bonaparte le bouclier gracieux sur lequel les armes ennemies venaient s’émousser et perdre leur force ; Mme Marey préserva de toute blessure son convive, qui a toujours conservé d’elle un agréable souvenir pour le service qu’il en avait reçu dans cette chaude affaire. » Pour un observateur superficiel, la France, en ce moment, semblait partagée en deux camps d’égale puissance. Selon les lieux où l’on était, on pouvait se faire aisément illusion sur la force respective des partis et des opinions. Partout on rencontrait des champions des deux causes qui divisaient la France ; on discutait avec feu. Dans les salons, dans la rue, sur les chemins, dans les auberges, toutes les questions à l’ordre du jour étaient agitées ; on s’enflammait de part et d’autre ; on semblait prêts à en venir aux mains. Un patriote, c’était alors le mot consacré, pouvait croire son parti le moins fort quand il se trouvait dans les salons ou dans les réunions d’officiers, tant il se voyait en minorité ; mais, aussitôt qu’il était dans la rue ou parmi les soldats, il se retrouvait au milieu de la nation tout entière. Par instinct, par nature, Bonaparte appartenait à ce parti. Peu à peu les résistances de la cour, l’insolence des journalistes qui la soutenaient, les menaces de l’émigration produisirent un effet contraire à ce qu’on s’en était promis. Les opinions, les sentiments du jour ne laissèrent pas que de gagner jusqu’aux officiers mêmes, surtout après le fameux serment à la Nation, à la Loi et au Roi. C’est à ce sujet que Napoléon a dit : « Jusque-là, si j’eusse reçu l’ordre de tourner mas canons contre le peuple, je ne doute pas que l’habitude, le préjugé, l’éducation, le nom du roi, ne m’eussent porté, à obéir ; mais, une fois le serment national-prêté, c’était fini : je n’eusse plus connu que la nation. Mes penchants naturels se trouvaient dès lors en harmonie avec mes devoirs, et concordaient à merveille avec, toute la métaphysique de l’Assemblée. Toutefois, les officiers patriotes, il faut en convenir, ne composaient que le petit nombre ; mais avec le levier des soldats, ils conduisaient le régiment et faisaient la loi. Les camarades du parti opposé, les chefs même recouraient à eux dans les moments de crise. « Telles étaient la véritable situation de la France et les très vives et très sincères opinions de Napoléon Bonaparte, lorsqu’il reçut son brevet de lieutenant en premier au régiment de Grenoble, qui tenait alors garnison à Valence. Il partit en conséquence d’Auxonne avec son frère Louis, de l’éducation duquel, comme nous l’avons vu, il s’était chargé. On a dit qu’à Auxonne Bonaparte avait laissé quelques dettes : un billet de 100 livres entre les mains d’un marchand de drap pour fournitures d’étoffes ; un autre de 15 livres à un fournisseur pour le prix d’une épée de rencontre à poignée de cuivre doré, et une reconnaissance d’une petite fourniture de bois : voilà des dettes honorables. L’entretien de son frère Louis sur sa solde l’obligeait d’ailleurs à la plus sévère économie. Plus tard, sous l’Empire, le marchand de drap, M. Louvrier, se vantait, avec une prétention d’assez auvais goût, d’avoir fourni à Napoléon son premier habit d’uniforme et ses premières épaulettes de lieutenant. Sous la Restauration, le drapier donna bassement une autre direction aux fils de sa trame : quand il racontait l’anecdote, il ajoutait, mensongèrement sans doute, que le drap du lieutenant n’avait été payé que par le premier Consul. C’était pour la seconde fois que Bonaparte tenait garnison à Valence. Comme un chef de famille qui suivrait l’éducation d’un flls, il avait auprès de lui son frère Louis, qu’il avait toujours dirigé à Auxonne. Un matin, que M. Parmentier, chirurgien-major du 4e régiment d’artillerie, se trouvait dans la chambre de Napoléon, le jeune Louis entra les yeux rouges et un peu gros, comme quelqu’un qui a dormi plus longtemps que de coutume. Bonaparte fit observer avec quelque sévérité à son jeune frère qu’il s’était oublié dans son lit. Louis s’excusa timidement en disant qu’il venait de faire un songe, agréable, qu’il avait rêvé qu’il était roi. «-Toi, roi ! répliqua Bonaparte avec une légère pointe d’ironie ; quand tu seras roi, je serai empereur. » M. Parmentier, qui avait assisté à ce petit dialogue, aimait plus tard à répéter cette anecdote. Fidèle à ses anciennes affections, Bonaparte voulut habiter la première chambre qu’il avait occupée chez Mlle Bou ; elle n’était pas libre, et il s’installa avec Louis dans une autre pièce plus grande, au premier étage et prenant jour sur la rue de l’Equerre. Il ne trouva plus dans sa nouvelle garnison tous ceux qu’il y avait connus, l’abbé de Saint-Ruf’ était mort quelque temps auparavant, le 4 avril 1791 ; mais il y revit, ses autres amis, ainsi que Mme du Colombier, auprès de laquelle il reprit presque toutes ses anciennes habitudes. Seulement, son nouveau grade le contraignait, par bienséance, à manger avec les lieutenants du régiment, qui prenaient leur pension chez un sieur Geny, traiteur, qui tenait alors l’hôtel des Trois Pigeons, rue Pérollerie. Quant à son frère, il mangeait avec Mlle Bou dans un salon-cuisine de l’arrière-fond du café. Il s’abonna de nouveau au cabinet littéraire de M. Aurel, où on le voyait fort assidu. Cependant, la Révolution marchait, et le patriotisme de Bonaparte devenait de jour on jour plus ardent. Il entra dans la Société des Amis da la constitution dont il fut successivement secrétaire et président, cumulant ces fonctions avec celles de bibliothécaire. La Société des Amis de la constitution de Valence, d’abord composée de vingt-cinq membres, tint sa première séance chez Mlle Bou et dans sou café : d’autres séances eurent lieu dans le cabinet littéraire de M. Aurel ; plus tard, le 3 juillet 1791, après la fuite du roi, cette, société, dans laquelle Bonaparte fit recevoir deux officiers supérieurs de son régiment, MM. de Mauroy et de Campagnol, se réunit dans l’église de Saint-Ruf avec vingt-deux sociétés patriotique des départements de la Drôme, de l’Isère et de l’Ardèche ; et, dans cette espèce de fédération, Bonaparte prononça, un chaleureux discours. Dans une lettre du 27 juillet 1791, écrite à M. Naudin, commissaire des guerres, qu’il avait connu et avec lequel il s’était lié à Auxonne, il parle de sa sollicitude pour là mère patrie, et il s’exprime avec une grande vivacité sur cette réunion du 3 juillet, où fut prêté le serment civique. « Ce pays-ci est plein de zèle et de feu, dit-il. Dans une assemblée composée de vingt-deux sociétés des trois départements, on fit, il y a quinze jours, la pétition que le roi fût jugé. Mes respects à Mme Renaud, à Marescot et à Mme de Goi. J’ai porté un toast aux patriotes d’Auxonne, lors du banquet du 14. Ce régiment-ci est très sûr en soldats, sergents et la moitié des officiers. » Le post-scriptum surtout est remarquable : PS. Le sang méridional coule dans mes veines avec la rapidité du Rhône ; pardonnez donc si vous avez-de la peine à lire mon griffonnage, » Griffonnage, en effet, dit M. de Coston, griffonnage qui témoigne à lui seul de la chaleur de ce sang méridional qui coulait dans les veines, de Bonaparte « avec la rapidité du Rhône ». « Tout le monde, à Valence, parlait des ardeurs révolutionnaires du jeune lieutenant. M. de Campagnol, son colonel, ne les partageait point, non plus que ses autres chefs et quelques-uns de ses camarades. On commençait, à se diviser plus sérieusement que par le passé. La fuite du roi était l’objet de toutes les conversations, et, comme on l’imagine bien, était diversement jugée. Il fallait avoir été élevé dans la foi monarchique la plus aveugle ou la plus servile pour ne pas voir un acte coupable au plus haut degré dans cette désertion, dans ce passage à l’ennemi du chef militaire et civil d’un grand empire, pour aller se mettre à la tête ou se laisser remorquer à la queue des émigrés et des armées liguées contre la France. Bonaparte pensait comme ceux qui jugeaient que cette fuite à l’étranger n’était ni d’un roi, ni d’un honnête homme, ni d’un homme courageux ; il mit même tant de vivacité dans ce blâme au moment du retour de Louis XVI, que M. de Campagnol, très bon royaliste, s’en souvint quand Louis XVI eut été refait roi par l’assemblée. Bonaparte reçut une forte admonestation sur sa chaude participation aux séances des Amis de la constitution, et lorsque, au commencement d’août il sollicita un congé, ce congé lui fut positivement refusé ; mais, avec sa puissance de volonté ordinaire, il tourna la difficulté en s’adressant directement au baron du Teil, l’ancien commandant de l’école d’Auxonne, qui avait toujours eu beaucoup de bonté pour lui, et qui était alors maréchal de camp, inspecteur général de l’artillerie du VIe arrondissement, comprenant l’école et la place de Valence. Celui-ci lui fit accorder par le ministre de la guerre un congé, au grand déplaisir des chefs immédiats du lieutenant, que M. du Teil n’en avait nullement prévenus. Paris l’attirait en ce moment : il en respirait de loin l’esprit, et sentait qu’il y avait quelque chose avoir et à juger, et aussi quelque chose à faire pour la cause de son pays natal. En effet, avec cet esprit pratique qu’il mêla toujours à son enthousiasme, il avait rédigé pour le ministre de la guerre un mémoire qu’il voulait lui présenter et lui expliquer de vive voix. Dans ce mémoire, il proposait d’armer les gardes nationales corses avec les fusils d’artillerie qu’on venait de retirer à cette partie de l’armée comme inutiles ou embarrassants. Mais il avait besoin, pour ce voyage, de plus d’argent qu’il n’en possédait, car il ne couvait faire d’économies sur sa solde, qui suffisait à peine à ses besoins et à ceux de son frère Louis, et il est probable qu’il devait encore les fameuses 100 livres à ce M. Louvrier, qui se voyait menacé de n’être payé qu’à l’avènement du consulat – le pauvre homme ! Dans cette situation embarrassante, Bonaparte écrivit à son grand-oncle l’archidiacren Lucien les deux lettres que dans le recueil d’Adolphe Blanqui, on voit datées par erreur de 1792, puisque l’archidiacre mourut comme nous le verrons à Ajaccio, dans la nuit du 15 au 16 octobre 1791, en présence de son petit-neveu Napoléon, qui, n’ayant pu se rendre à Paris faute d’argent, était allé jouir de son congé en Corse, près de sa famille. On lit dans la première : « J’attends avec impatience les 6 écus que me doit maman (sans doute la part modeste de la mère dans l’entretien de Louis) ; j’en ai le plus grand besoin. » Et dans la seconde : « Envoyez-moi 300 francs ; cette somme me suffira pour aller à Paris. Là, du moins, on peut se produire, surmonter les obstacles ; tout me dit que j’y réussirai : voulez-vous m’en empêcher faute de cent écus ? » II ne reçut pas l’argent demandé et resta quelques jours encore à Valence, où, aspirant à toutes les gloires, il avait écrit un discours sur cette question : Quelles vérités et quels sentiments importe-t-il le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur ? mise au concours par l’Académie de Lyon pour un prix, de 1.200 frans, fondé par l’abbé Raynal de ses propres deniers. Le concours fut jugé le 25 août par l’Académie, et aucun des concurrents n’obtint le prix, qui, plus tard, devait être adjugé à Daunou. On connaît aujourd’hui le travail que le jeune officier présenta au concours. Ce travail incohérent, déclamatoire souvent, mais plein de feu, est écrit tout entier dans les idées philosophiques du temps. C’est une sorte de nébuleuse ardente, en travail de formation, et dont se dégagent de temps en temps des étincelles lumineuses, comme des rayons de soleil qui jaillissent du milieu d’épaisses ténèbres. Voici d’ailleurs en quels termes les juges du concours apprécièrent le mémoire du jeune. Bonaparte : « Le numéro 15 est un songe très prononcé, c’est peut-être l’ouvrage d’un homme sensible ; mais il est trop mal ordonné, trop disparate, trop décousu pour fixer l’attention. » Au luxe de déclamations qui signalaient cet écrit, on aurait difficilement deviné la future haine de l’Empereur pour les idéologues, mot qui, dans sa bouche impériale, sera le nec plus ultra du dédain et du mépris. Bonaparte et son frère Louis arrivèrent à Ajaccio dans la première quinzaine d’octobre, et Napoléon trouva son grand-oncle Lucien, qu’il aimait beaucoup, malgré tout, au lit de la mort. Il était avec tous les siens près du mourant dans la nuit du 15 au 16 octobre, et il le vit expirer avec douleur. L’archidiacre était plus philosophe que semblait l’indiquer son habit. Au moment suprême, il s’occupait surtout des intérêts et de l’avenir de sa famille, et paraissait peu s’inquiéter de son salut dans l’autre monde. L’abbé Fesch, alors grand vicaire de l’évêque constitutionnel d’Ajaccio, accourut au lit du mourant pour lui débiter les homélies d’usage. L’agonisant l’interrompit : Fesch n’en tint aucun compte. Le vieillard s’impatienta : « Eh laissez donc, je n’ai plus que quelques moments à vivre ; je veux, les consacrer aux miens. » II les fit en effet approcher, leur donna des avis, des conseils ; et, s’adressant à Joseph, quelques instants avant de mourir : « Tu es l’aîné de la famille, lui dit-il ; mais voilà celui qui en est le chef. Aie soin de t’en souvenir. » Et il désignait Napoléon. Napoléon avait alors vingt-deux ans, et Joseph près de vingt-quatre. Napoléon a raconté lui-même, à Sainte-Hélène, qu’à genoux en ce moment près du lit où l’archidiacre venait de rendre le dernier soupir, il pleura comme un enfant, lui qui pleurait si peu. Dans les cinq mois que Bonaparte avait passés à Valence lors de sa seconde garnison, il avait beaucoup pensé, beaucoup agi, beaucoup souffert aussi ; car il y avait vécu dans la gêne, tout occupé, comme eut pu le faire un père, de l’éducation de Louis. Lui-même a rappelé ces temps où il vivait durement avec ce jeune frère, à l’avenir duquel il s’était dévoué ; il les a rappelés dans une circonstance où, pourquoi ne le dirions-nous pas, il nous semble avoir jugé trop sévèrement ce Louis qu’il aimait tant. L’Empereur, parlant au duc de Vicence, de son frère qui venait d’abdiquer le trône de Hollande, s’exprimait ainsi : « Abdiquer sans me prévenir ! se sauver en Westphalie comme s’il fuyait un tyran !… Mon frère me nuire au lieu de m’aider !… Ce Louis que j’ai fait élever sur ma solde de lieutenant, Dieu sait au prix de quelles privations !… Je trouvais de l’argent pour payer la pension de mon jeune frère. Savez-vous comment j’y parvenais ? C’était en ne mettant jamais les pieds ni au café m dans le monde ; c’était en mangeant du pain sec, en brossant mes habits moi-même, afin qu’ils durassent plus longtemps. Pour ne pas faire tache parmi mes camarades, je vivais comme un ours, toujours seul dans ma petite chambre, avec mes livres, alors mes seuls amis. Et ces livres ! par quelles dures économies, faites sur le nécessaire, achetais-je cette jouissance. Quand, à force d’abstinence, j’avais amassé deux écus de six livres, je m’acheminais avec une joie d’enfant vers la boutique d’un libraire, qui demeurait près de l’évêché. Souvent j’allais visiter ses rayons avec le péché d’envie ; je convoitais longtemps avant que ma bourse me permît d’acheter ! Telles ont été les joies et les débauches de ma jeunesse. » Ici, cette interruption arrachée au duc de Vicence. : « Sire, jamais le trône ne vous vit plus grand que ne l’était le lieutenant d’artillerie dans sa petite chambre de Valence. – « Eh! non, j’avais du cœur, voilà fout, répondit l’Empereur avec simplicité. Tout petit garçon, j’ai été initié à la gène et aux privations d’une nombreuse famille. Mon père et ma mère ont connu de mauvais jours !… Huit enfants!… Le ciel est juste… Ma mère est une digne femme. » On sera peut-être surpris de nous voir insister si souvent, et avec une complaisance qui peut paraître minutieuse, sur les moindres circonstances des premières années de Bonaparte ; c’est qu’elles nous semblent, à nous dignes du plus grand intérêt : une fois ces humbles commencements mis hors de toute contestation, le contraste fera mieux comprendre la fortune extraordinaire de notre héros. Encore une fois, voilà pourquoi nous nous complaisons tant à insister sur toutes ces misères extraordinairement honorables, et qui n’ont armorié les commencements d’aucun héros de l’Histoire. Nous nous supposons à l’embouchure du Missouri ou des Amazones : quelles proportions ne prendra pas notre étonnement, si, transporté tout à coup vers la source, nous sommes en présence d’un mince filet d’eau que le moindre rayon de soleil menace de tarir et de dessécher !

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Patriote corse et Révolutionnaire français

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

janvier 22, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE TROISIEME SEJOUR DE NAPOLEON EN CORSE

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 12:50 par napoleonbonaparte

Le drapeau de l’indépendance corse

La première des vertus est le dévouement à la patrie.

(Napoléon Bonaparte)

Il va sans dire qu’il ne manqua pas de s’arrêter dans cette Valence qui tint toujours une si grande place en ses souvenirs. Il y revit avec une vive satisfaction tous ceux dont il avait pour ainsi, dire reçu la bienvenue aussi bienveillants à son égard : l’excellente Mme du Colombier ; la non moins excellente Mlle Bou, son ancienne hôtesse ; l’abbé-prélat M. de Saint-Ruf, dont l’obligeance envers lui ne s’était pas affaiblie malgré la divergence de leurs opinions politiques, qui s’accusait de plus en plus à mesure que les événements marchaient, et qui devait les pousser bientôt très-loin en sens divers. Mais il avait hâte de revoir sa patrie, sa mère, sa famille, et il arriva en Corse dans les derniers jours de septembre. Il fut reçu avec des larmes de joie par tous les siens, et sa conduite dans ses diverses garnisons en France lui méritait bien cet accueil. Jamais, sa famille n’avait reçu de plaintes contre lui ; officier pauvre, il n’avait aucune dette, vivant chétivement, mais sans créanciers. Il en résultait que, malgré sa jeunesse, il jouissait, dès l’âge de vingt ans, de cette considération précieuse que les mieux doués n’acquièrent ordinairement qu’avec les années, el à laquelle bon nombre d’hommes n’arrivent jamais. Cependant la Révolution marchait toujours. Elle avait fait, même en Corse, de grands progrès. Le jeune officier d’artillerie se sentait poussé invinciblement vers elle. Chose singulière, il retrouva son vieux grand oncle, l’archidiacre, presque démocrate en dépit, de sa robe et de ce qu’il redoutait pour le clergé. Il s’éteignait visiblement, souhaitant peut-être de s’endormir avant l’orage que tout annonçait, mais que son petit-neveu semblait respirer d’avance. Il ne tarda pas, durant ce semestre, d’en donner des marques non équivoques. Il prit part, dès son arrivée, aux assemblées populaires, et, le 31 octobre 1789, il signa, le premier en tête, l’adresse de plusieurs Corses à l’Assemblée nationale, qu’il passe même pour avoir rédigée. Ainsi déjà, ce jeune officier, de vingt ans s’était mis, par son ascendant moral et sa bouillante ardeur, à la tète des plus notables citoyens de sa patrie, revendiquant la liberté, avec des citoyens de toutes les classes. On voit là, en effet, pêle-mêle, et dans un véritable laisser-aller égalitaire et démocratique des hommes des plus humbles professions mêlés aux noms les plus aristocratiques de l’île, et le jeune Bonaparte y entraîne jusqu’à son vieux grand-oncle, l’archidiacre Lucien. A cette heure solennelle où la France nouvelle jetait un défi superbe au vieux monde, au lendemain de la prise de cette forteresse en qui se personnifiaient tous les abus de la royauté, le souffle de la Révolution avait évidemment passé sur l’âme de Bonaparte, et toutes les ardeurs bouillonnaient dans son cerveau. La grande aurore de 89 l’éblouissait de ses feux massants. Le 1er janvier 1790, il était devenu le huitième lieutenant en second du régiment de La Fère, mais le citoyen primait en lui le lieutenant. L’adresse que nous venons de rappeler était un acte collectif, dont il avait, sans nul doute, pris l’initiative, et que, en le signant le premier, il avait particulièrement marqué de son nom et de sa griffe, ex ungue leonem. Il ne devait pas tarder à faire plus encore, mais cette fois en son propre nom, et sous sa seule responsabilité. En effet, le 23 janvier 1790, il écrivit sa fameuse lettre à Buttafuoco, foudroyante apostrophe à celui qu’il regardait comme le Judas de sa patrie. Cette lettre, qui est datée de l’an II de la liberté, et signée simplement Buonaparte, sans autre qualification, est une véhémente philippique qu’il fit imprimer peu après, sous ce titre : Lettre écrite par Buonaparte à M. Matteo di Buttafuoco, maréchal des camps et armées du roi, député de la noblesse corse à l’Assemblée nationale conftituante. Dans la fameuse lettre à Matteo Buttafttoco, où règne, avec le sentiment et l’expression de l’ironie la plus amère, la déclamation la plus énergique contre les trahisons vraies ou supposées de celui auquel elle s’adresse ; elle fait merveilleusement connaître quelle impression avait produite la Révolution française sur les idées du jeune Corse, et retrace avec une rapidité et une éloquence remarquables les événements qui amenèrent la soumission de sa patrie à la France. Toutefois, avant de parler de cette pièce historique, disons quelques mots de celui à qui elle s adresse. Buttafuoco n’était pas, à proprement dire, un traître, du moins dans la honteuse acception de ce mot. Frappé des troubles, des tiraillements qui agitaient son pays depuis trop longtemps, il avait cru que le seul moyen d’y mettre un terme était une incorporation pure et simple à la France, et, lorsqu’en 1768 Gênes céda à Louis XV la souveraineté de l’île, comprenant que la lutte avec la France était désormais impossible, Buttafuoco fit connaître ses sentiments à Paoli, dont il avait été jusque-là le compagnon d’armes. Mais Paoli voulait pour son pays une liberté absolue. Alors les liens qui unissaient ces deux hommes furent rompus, et Buttafuoco fut déclaré traître à la patrie. Celui-ci suivit en Corse l’armée française mais à la condition expresse qu’il ne serait jamais contraint à tirer l’épée contre ses compatriotes. Sur ces entrefaites, 1789 éclata, et Buttafuoco eut le tort de rester dévoué aux principes de l’ancienne monarchie. Les idées républicaines travaillaient profondément la Corse et la réveillaient de son engourdissement ; les partisans de Paoli sentirent renaître leur enthousiasme pour la liberté, et cette haine vigoureuse, endormie mais non éteinte, contre ce qu’ils appelaient le despotisme militaire. Dans ceux qui s’étaient ralliés à la monarchie de Louis XV, ils ne virent plus que des adversaires politiques. C’est alors que le jeune Bonaparte, gagné entièrement aux principes républicains, lança sa fameuse lettre qui accrut encore l’irritation. Il est impossible à qui ne l’a pas lue de se faire une idée de la violence avec laquelle elle est écrite. Il y a surtout, vers la fin un passage singulièrement curieux: « O ‘Lameth ! o Robespierre ! ô Péthion ! ô Volney ! ô Mirabeau ! ô Barnave ! ô Bailly ! ô La Fayette ! » s’écrie le fougueux patriote après avoir tracé le porfrait le plus hideux de celui à qui il s’adresse, « voilà l’homme qui ose s’asseoir parmi vous ! Tout dégouttant du sang de ses frères, souillé de crimes de toute espèce, il se présente avec confiance sous une veste de général, inique récompense de ses forfaits ! Il ose se dire représentant de la nation, lui qui la vendit, et vous le souffrez ! il ose lever les yeux, prêter les oreilles à vos discours, et vous le souffrez ! Si c’est la voix du peuple, il n’eut que celle de douze nobles ; si c’est la voix du peuple, Ajaccio, Bastia et la plupart des cantons, ont fait à son effigie ce qu’ils eussent voulu faire à sa personne. (Il avait été brûlé en efligie). Et,vous, que l’erreur du moment, peut-être les abus de l’instant, portent à vous opposer aux nouveaux changements, pourrez-vous souffrir un traître, celui qui, sous l’extérieur froid d’un homme sensé, cache une avidite de valet ? je ne saurais l’imaginer ! Vous serez les premiers à le chasser ignominieusement, dès que l’on vous aura instruits du tissu d’horreurs dont il a été l’artisan. De mon cabinet de Milleli, le 23 janvier an II. » On voit que Bonaparte était admirablement préparé pour les grands jours qui s’approchaient. Par les idées et surtout par le tempérament, il était dès lors acquis à la Révolution. Mais, dans cette philippique, il y avait évidemment beaucoup d’exagération. Buttafuoco répondit au bouillant officier : « Vous voulez blâmer dans votre lettre, et vous ne connaissez les personnes que par vos souffleurs. » II répondait en même temps à son compatriote Salicetti, qui l’avait traité d’aristocrate en pleine Assemblée nationale : « Je fus sans doute zélé royaliste, c’était un devoir ; j’ai autant loué ceux du tiers état qui ont soutenu leurs droits avec modération. Mon avis était pour la monarchie réglée et tempérée par les états généraux permanents ; ce système aurait satisfait tout le monde, mais on n’adoptait, que des idées extrêmes. » , Napoléon, lorsque M. de Talleyrand lui rapporta ses œuvres de jeunesse, qu’il avait tant rechercher, brûla sa lettre à Buttafuoco, qu’il disait « empreinte de l’exaltation produite dans une jeune tète par les événements de la Révolution. » Sa bombe à Buttafuoco lancée, cet acte de patriotisme corse accompli, le citoyen avait quitté ses concitoyens, et le lieutenant d’artillerie était immédiatement parti pour aller reprendre stoïquement son service, emmenant dans cette patrie nouvelle, qui n’était pas encore même sa patrie d’adoption, son frère Louis.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Seconds séjours à Auxonne et Valence

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

janvier 20, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE PREMIER SEJOUR DE NAPOLEON A AUXONNE

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 11:36 par napoleonbonaparte

Napoléon Bonaparte, lieutenant d’artillerie

Le génie ne se perfectionne pas, mais l’art de bien combiner les choses est perfectionné chaque jour par l’observation et l’expérience.

(Napoléon Bonaparte)

Le régiment d’artillerie de La Fère était en garnison à Auxonne depuis le 25 décembre 1787 lorsque Napoléon y arriva courant juin 1788 et il devait y rester jusqu’en septembre 1789. C’est à Auxonne que le jeune officier atteignit sa vingtième année, et il a laissé dans cette ville, comme à Valence, des souvenirs très précis près de tous ceux qui l’ont connu dans cette garnison. Sa manière de vivre et d’être étonnait et occupait tout le monde. Il fréquentait la maison du professeur de mathématiques de l’Ecole d’Auxonne, M. Lombard, qui l’avait pris en grande amitié, et qui, comme s’il eût pressenti les hautes destinées qui attendaient son élevé, ne cessait de répéter : Ce jeune homme ira loin. Bonaparte était très studieux et très assidu aux leçons du savant professeur. Il donnait au travail presque tout le temps que son service n’exigeait pas, et, pour être moins souvent dérangé, il allait sans façon manger un peu de bouillie de maïs ou de millet. Quand il se promenait, il avait toujours des livres ou des papiers à la main. Il dirigeait le plus souvent ses pas vers le village de Villers-Rotin, à une lieue d’Auxonne, et s’asseyait là sous un vieux et gros tilleul, qu’on appelait l’arbre de Sully, parce qu’il avait été planté un jour que l’ami de Henri IV passait par là pour se rendre à Autun. Dans ses courses, il s’arrêtait souvent pour tracer sur le sable du chemin des figures de géométrie avec le bout de son épée. Une de ses promenades favorites était la grande chaussée établie à l’extrémité du pont sur la Saône. Arrivé à une chaumière qui était au bout de cette chaussée, il s’y faisait servir une tasse de lait ou de café, qu’il prenait toujours l’un ou l’autre pur. Cette chaumière pris plus tard et conserva jusqu’à la Restauration le nom de Café Bonaparte. Il n’aimait pas, comme il disait « qu’on l’empêchât de penser. » Or presque tous les officiers de la garnison d’Auxonne se prirent, vers ce temps-là, d’une belle passion pour la musique, et ils déchiraient impitoyablement, jusque très avant dans la nuit, les oreilles de leurs voisins. On se plaignit au commandant d’école, qui n’était pas plus tendre que mélomane, et il défendit ce tapage depuis la retraite jusqu’au roulement du matin ; mais dans le jour le vacarme était permis, et à quelques-uns il paraissait insupportable. De ce nombre était le lieutenant Bonaparte, qui faillit avoir un duel à propos de musique. C’était se mettre en flagrante contradiction avec les principes du maître à chanter du Bourgeois gentilhomme, qui prétendait que si les hommes ne s’entendent pas entre eux, c’est parce qu’ils ne savent pas la musique. Un de ses camarades du même grade, logé au-dessus de lui, (M. Belly de Bussy, qui depuis fut son aide de camp pendant la campagne de France) avait pris le goût de sonner du cor, et l’assourdissait de manière à le distraire de toute espèce de travail. Bonaparte le rencontre dans l’escalier : « Mon cher, vous devez bien vous fatiguer avec votre maudit instrument. – Mais non, pas du tout. – Eh bien, vous fatiguez beaucoup les autres. – J’en suis fâché. – Mais vous feriez mieux d’aller sonner de votre cor plus loin. – Je suis maître de ma chambre. – On pourrait vous donner quelque doute là-dessus. – Je ne pense pas que personne fût assez osé. » Duel arrêté. Dans le régiment de La Fère, à moins de courir la chance d’être renvoyés, deux lieutenants ne pouvaient se battre qu’après avoir préalablement fait juger le duel par leurs camarades, qui décidaient s’il ‘aurait lieu ou non. Le conseil décida en cette occasion qu’en effet ce vacarme du cor trop prolongé ne pouvait pas se produire quotidiennement sans préjudice pour les voisins, et qu’à l’avenir on irait donner du cor à pleins poumons dans les forêts. Les deux lieutenants devaient avoir une fortune bien diverse ; M. Belly de Bussy se retira de bonne heure du service ; mais l’Empereur prouva en 1814 à M. Belly de Bussy qu’il avait oublié la rancune du lieutenant. Lors de la grande invasion, le patriotisme se réveilla dans l’aristocrate, qui trouva l’occasion de donner à son ancien adversaire des renseignements importants sur la position de l’ennemi, dans cette terrible lutte qu’on a appelée si justement la campagne de France. Napoléon le nomma d’emblée son aide de camp, avec le grade de colonel d’artillerie, et, pour subvenir aux frais de son équipement, lui remit sur le Trésor un bon de 25.000 francs. A la place du petit caporal, Henri IV, qui aimait l’a plaisanterie en action, l’aurait nommé son grand-veneur pour qu’il pût donner du cor tout à son aise ; malheureusement, à cette triste époque, il s’agissait de courre autre chose que les daims et les sangliers. Un autre souvenir du séjour de Bonaparte à Auxonne se rattache à une anecdote ultérieure. En cette année 1788, le général du Teil ordonna, dans le polygone d’Auxonne, divers travaux dont il chargea le lieutenant Bonaparte, auquel il adjoignit le sieur Floret, alors sergent au régiment d’artillerie de La Fère. Le commandant d’école, qui était sévère, trouvant que ses instructions n’avaient pas été suivies, mit le lieutenant aux arrêts et le sergent en prison. A une affaire assez importante de la première campagne de Saxe, sous l’ex-lieutenant Bonaparte alors passé empereur, ce même Floret qui était devenu capitaine-commandant d artillerie au 1er régiment à pied, ayant tardé à venir se mettre en ligne, l’Empereur Napoléon arrive : « Monsieur Floret,