septembre 2, 2007

NAPOLEON ET JOSEPHINE – LA GENERALE BONAPARTE

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Napoléon et la générale Bonaparte lors de première campagne d’Italie

Si je gagne les batailles, c’est toi qui gagnes les coeurs.

(Napoléon Bonaparte)

Rien ne prédestinait la veuve Beauharnais à devenir la première dame de France. Le 6 août 1794, à la suite de la chute de Robespierre, elle sort de la prison des Carmes après cent huit jours d’emprisonnement. Elle doit alors tout reconstruire ; veuve avec deux enfants de treize et onze ans, elle n’a de cesse que de récupérer les biens de son mari, Alexandre de Beauharnais, afin de s’assurer un semblant d’aisance. Multipliant les expédients, elle loue un charmant petit hôtel, rue Chantereine dans le quartier à la mode, où elle reçoit tout ce que Paris compte de personnalités importantes. Très rapidement, Joséphine devient l’une des égéries de cette société thermidorienne qui gravite autour du plus influent des Directeurs, Barras. Il est indéniable qu’une forte complicité les unit sans que l’on sache réellement la nature de leurs liens ; Joséphine, qui a l’époque portait le prénom de Rose, a toujours été proche du pouvoir quelqu’il soit, non pas pour l’exercer, mais pour en tirer les avantages matériels qu’il procure. Son destin va basculer à la suite de l’insurrection royaliste de vendémiaire écrasée par Bonaparte ; c’est vers la mi-octobre 1795 qu’elle rencontre ce jeune général victorieux qui gravite dans le cercle de Barras ; elle lui rend une première visite pour le remercier d’avoir autorisé son fils, Eugène de Beauharnais, à conserver le sabre de son père, alors qu’il était interdit aux particuliers de garder des armes sous peine de mort.

A force de la revoir, Bonaparte finit par tomber sous le charme de cette femme qui représente pour lui cette aristocratie d’ancien régime à laquelle il n’appartient pas vraiment et dont il sait qu’il peut tirer parti pour sa carrière. D’autre part, général en chef de l’armée de l’Intérieur depuis le 26 octobre, il fait partie de ces militaires du premier rang dont l’avenir ouvre des perspectives de sécurité à cette femme toujours désargentée. Il y a dans cette relation une véritable communauté d’intérêts ; mais peu à peu leur liaison va prendre un tour passionnel ; elle s’en amuse, flattée d’inspirer une telle passion à ce jeune général de vingt-six ans alors qu’elle en compte six de plus. Puis tout va aller très vite comme le confirme cette lettre de décembre 1795 : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et le souvenir de l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur ! » C’est le moment où Bonaparte, abandonnant le prénom de Rose, décide de l’appeler Joséphine en féminisant le second prénom de sa bien-aimée, Joseph. L’idée d’un mariage se précise assez rapidement, car les bans sont publiés dès le 7 février 1796 et le contrat signé le 8 mars. Le mariage civil est célébré dès le 9 à la mairie du IIè arrondissement, cette précipitation s’expliquant par la nomination du mari le 2 mars comme commandant en chef de l’armée d’Italie en remplacement du général Schérer.

Mais la nouvelle générale Bonaparte ne va pas pouvoir profiter bien longtemps de la vie conjugale ; en effet, dès le surlendemain, 11 mars, le mari quitte Paris en chaise de poste pour rejoindre ses troupes. Commence alors pour Joséphine cette vie chaotique et aventureuse qui lui sera tant reprochée. D’un côté les lettres enflammées pleines de fougue du mari, lettres dont l’intensité croît au fur et à mesure qu’il s’éloigne d’elle, et de l’autre la presque indifférence d’une femme à la mode qui entend bien jouir des plaisirs de Paris et qui s’amuse de cette passion dont elle est l’objet. Elle réagit en femme d’Ancien Régime pour qui un mariage est toujours arrangé et dans lequel l’amour n’a pas sa place ; alors comment s’étonner qu’étant encore à Nice, Bonaparte s’échauffe dans une de ses missives lui écrivant « dans ta lettre du 23, du 26 ventôse, tu me traites de vous. Vous toi-même. Ah ! Mauvaise ! comment as-tu pu écrire cette lettre ? qu’elle est froide ! ». Il la désire auprès de lui en Italie alors qu’elle est entourée à Paris d’une cour d’admirateurs au premier rang desquels figure ce jeune Hippolyte Charles, jeune lieutenant et beau garçon, sorte de chevalier servant qui la suit pas à pas et dont l’assiduité auprès d’elle prête à médisance. Alors, au début de mai elle se décide à annoncer à Bonaparte un début de grossesse, ce qui réjouit et attriste à la fois cet époux impatient : « Il est donc vrai que tu est enceinte ; Murat me l’écrit, mais il me dit que cela te rend malade, et qu’il ne croit pas prudent que tu entreprennes un aussi grand voyage ». S’agit-il d’une manœuvre pour rester à Paris ou d’une réelle grossesse ? Nul ne saurait le dire et l’on doit se contenter des quelques billets écrits par Joséphine à cette époque dans lesquels elle évoque une forte fièvre, un violent point de côté et une santé chancelante. Mais Bonaparte n’y tient plus ; le 15 juin il confie à Joseph « Ma femme, tout ce que j’aime dans le monde est malade. Ma tête n’y est plus…. Tu sais que je n’ai jamais aimé, que Joséphine est la première femme que j’adore. Sa maladie me met au désespoir. » Il finit par menacer de rentrer à Paris ayant écrit la veille, 14 juin, à Joséphine : « Si ta maladie continue, obtiens-moi une permission de venir te voir une heure. Dans cinq jours je suis à Paris, et le douzième je suis à mon armée ». Les Directeurs s’affolent de cet éventuel retour et adressent à Bonaparte cet étonnant document signé de Carnot : « Le Directoire qui s’était opposé au départ de la citoyenne Bonaparte dans la crainte que les soins que lui donnerait son mari ne la détournassent de ceux auxquels la gloire et le salut de la patrie l’appellent, était convenu qu’elle ne partirait que lorsque Milan serait pris. Vous y êtes ; nous n’avons plus d’objections à faire. Nous espérons que le myrte dont elle se couronnera ne dépassera pas les lauriers dont vous a déjà couronné la victoire ».

Enfin, le 26 juin, elle quitte Paris accompagnée de Joseph Bonaparte et Nicolas Clary son beau-frère, de Junot et de l’indispensable Hippolyte Charles dont les calembours, souvent d’un goût douteux, font son bonheur. Lorsqu’elle arrive à Milan le 10 juillet, Bonaparte n’y est pas et il la retrouve seulement le 13 pour ne rester que deux jours avec elle, devant rallier très vite son poste de combat ; depuis leur mariage il y a plus de quatre mois, les deux époux ne sont restés ensemble que quatre jours ! Loin de Paris, Joséphine va beaucoup s’ennuyer pendant les 453 jours que durera son absence ; elle s’en confie à Térésa Tallien dans une lettre du 23 juillet : « J’ai fait le voyage le plus pénible qu’il soit possible de faire. J’ai été dix-huit jours en route. J’ai eu la fièvre en montant en voiture et une douleur de côté. La fièvre est passée mais les douleurs de côté durent encore. Je n’ai vu Bonaparte qu’un moment. Il est très occupé au siège de Mantoue. Je pars demain au soir pour aller à Brescia. Cela me rapprochera du quartier général. Je m’ennuie ici à la mort au milieu des fêtes superbes que l’on me donne. Je regrette sans cesse mes amis de Chaillot [les Tallien], celui du Luxembourg [Barras]. Joseph me tient fidèle compagnie. Nous nous entretenons toujours avec plaisir de Thérésita, et mon refrain est : « Ah ! si elle était ici, je serais bien plus heureuse. » Mon mari ne m’aime pas : il m’adore. Je crois qu’il deviendra fou. Il est impossible d’être plus heureuse que je ne suis de ce côté….. Arrivée à Milan, la municipalité a voulu me traiter comme une archiduchesse et non comme une républicaine. Elle m’avait logée dans la plus belle maison de Milan. On avait composé ma maison de garde de trente domestiques, de cinq cuisiniers. Comme je ne suis qu’une républicaine, par conséquent simple particulière à Milan comme à Paris, j’ai pris la liberté de renvoyer tout ce monde et de me restreindre à mon petit ménage de la rue Chantereine. »

Cette année et demi passée en Italie va lui donner l’occasion d’acquérir cette aisance de souveraine qu’elle saura si bien mettre en application lorsqu’elle sera devenue impératrice. Les usages du monde qu’elle a appris dans sa jeunesse lui permettent de se sentir à l’aise en représentation. Désormais le ton de ses lettres change ; elle ne supplie plus ses correspondants, mais les prie aimablement d’intervenir en faveur de ses protégés ; elle se met à écrire d’égal à égal aux ministres ; n’est-elle pas après tout la femme de celui qui décide ? Tous les princes d’Italie lui donnent des fêtes et elle est même reçue par le grand-duc de Toscane, frère de l’Empereur et oncle d’une petite archiduchesse de cinq ans qui lui succédera un jour dans la couche de Napoléon.

Elle se rapproche donc du théâtre des combats en partant pour Brescia, puis Vérone, mais le 30 juillet, en tentant de regagner Brescia, elle essuie le feu des armées autrichiennes en longeant le lac de Garde ; elle confie à Joseph : « que j’ai été poursuivie par les uhlans, qu’on m’a fait passer dans les ruines de Mantoue, que les boulets me pleuvaient sur la tête, qu’à cinq pas de moi un dragon qui m’escortait a eu un cheval tué sous lui, et un autre a été blessé. Jugez, mon cher Joseph, les dangers que j’ai courus. » Furieux, Bonaparte promet au général autrichien Wurmser de lui faire chèrement payer les larmes versées par Joséphine. De fait, il le bat à Castiglione quelques jours plus tard puis l’obligera à abandonner Mantoue, place jugée jusque là imprenable. Ce « fait d’armes » de Joséphine connaîtra même les honneurs du Salon de 1806 où le peintre Hippolyte Lecomte présentera une toile montrant la voiture de Joséphine canonnée sur les rives du lac de Garde ; le tableau ornera sous l’Empire l’appartement de son fils, Eugène de Beauharnais, au palais des Tuileries (aujourd’hui au musée de Versailles)

Il n’est plus question pour Bonaparte après cet incident d’exposer sa femme aux risques de la guerre, d’autant que celle-ci considère que sa place n’est pas d’être aux armées. Elle s’installe donc à Milan au palais Serbelloni et les deux époux restant séparés, la correspondance du mari reprend, faite de reproches, de déclarations enflammées et de cris de jalousie assaisonnés de nouvelles militaires. Jusqu’à la fin de 1798 alterneront ainsi des séparations et des séjours en commun à Milan, à Bologne ou à Passariano près d’Udine. C’est dans la villa de Mombello, au nord de Milan, que les deux époux président le 14 juin 1797 le double mariage religieux d’Elisa et de Pauline Bonaparte avec Baciocchi et Leclerc. Enfin, à la fin du mois de novembre 1797 Joséphine quitte Milan pour remonter vers Paris au moment où Bonaparte se dirige vers Rastadt afin de traiter avec les plénipotentiaires de l’empereur. Joséphine mettra un mois pour rentrer, passant par Venise où on lui donne de grandes fêtes, par Turin et par Lyon qui la célèbre par des bals et des réceptions ; enfin, le 30 décembre, elle rentre dans sa petite maison de la rue Chantereine qui depuis deux jours a été débaptisée et s’appelle désormais rue de la Victoire ou rue des Victoires-Nationales, en l’honneur des victoires de son mari qui était lui-même à Paris depuis le 5 du mois.

Va s’ouvrir alors pour les deux époux une période de vie conjugale particulièrement longue de quatre mois et demi jusqu’au départ de la flotte pour l’Egypte à Toulon le 19 mai 1798. A peine rentré à Paris, Bonaparte reçoit un accueil enthousiaste et les autorités célèbrent son retour avec faste. Le 3 janvier 1798 il assiste avec Joséphine à une grande fête donnée en leur honneur par Talleyrand dans les salons de l’hôtel de Gallifet, fête retardée trois fois par suite du retard de l’épouse du général ! Quelques jours plus tard, Bonaparte qui s’était fortement enrichi pendant la campagne d’Italie, décide de visiter le château de Malmaison en vue de son achat ; très vite, il y renonce, trouvant le prix bien trop élevé. En revanche, le 26 mars, il se rend acquéreur de l’hôtel de la rue de la Victoire qui était simplement loué depuis 1795. Avant de rejoindre l’armée, Bonaparte confie son patrimoine à son frère Joseph et lui demande d’acheter le château de Ris, au sud de Paris, ainsi qu’une terre en Bourgogne. Enfin, le 3 juin les époux quittent Paris à trois heures du matin et arrivent à Toulon le 9. Joséphine assiste donc au départ de la flotte le 19 au matin, mais elle ne suit pas son mari en Egypte ainsi qu’elle en informe Barras dans une lettre du 26 mai : « Je suis restée à Toulon, mon cher Barras. Bonaparte a craint de rencontrer les Anglais. Il n’a point voulu m’exposer. Si je ne pars pas sous quinze jours, j’irai à Plombières pour y prendre les eaux et j’irai dans deux mois rejoindre Bonaparte en Egypte. » Mais le mari persiste dans son projet de faire venir son épouse auprès de lui, car depuis Malte il confie à Joseph le 18 juin : « J’écris à ma femme de venir me joindre, si elle est à portée de toi, je te prie d’avoir des égards pour elle ».

Joséphine quitte Toulon aux environs du 5 juin en direction de Plombières où elle arrive le 14. Elle y restera trois mois, espérant que les eaux, réputées traiter la stérilité féminine, la soulagerait des douleurs qui l’assaillent. A nouveau loin de Paris, Joséphine s’ennuie, se sait entourée d’ennemis et ne tarde pas à prendre Barras comme confident se plaignant de ne pas avoir de nouvelles de Bonaparte ; elle lui écrit seulement quatre jours après son arrivée : « J’ai besoin d’en avoir [des nouvelles]. Je suis si chagrine d’être séparée de lui que j’ai une tristesse que je ne puis vaincre. D’ailleurs, son frère [Joseph], avec lequel il a une correspondance si suivie, est tellement abominable pour moi que je suis toujours inquiète loin de Bonaparte. Je sais qu’il a dit à un de ses amis, qui me l’a répété, qu’il n’aurait de tranquillité que lorsqu’il m’aurait brouillé avec mon mari. C’est un être vil, abominable, que vous connaîtrez un jour ». Et de fait, le poison fait son œuvre chez le mari qui confie à Joseph dans une lettre du 25 juillet : « J’ai beaucoup de chagrin domestique car le voile est entièrement levé ». Le fait est corroboré par Eugène qui confie à sa mère le 24 juillet, soit trois jours après la victoire des Pyramides : « Bonaparte, depuis cinq jours, paraît bien triste, et cela est venu à la suite d’un entretien qu’il a eu avec Julien, Junot et même Berthier ; il a été plus affecté que je ne croyais de ces conversations. Tous les mots que j’ai entendus reviennent à ce que Charles est venu dans ta voiture jusqu’à trois postes de Paris, que tu l’as vu à Paris, que tu as été aux Italiens avec lui dans les quatrièmes loges [qui étaient des loges grillées], qu’il t’a donné ton petit chien, que, même en ce moment, il est près de toi ; voilà, en mots entrecoupés, tout ce que j’au pu entendre. Tu penses bien, Maman, que je crois pas cela, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que le général est très affecté ». Bonaparte avait pris désormais la décision de divorcer dès son retour d’Egypte et affiche ostensiblement sa liaison avec Pauline Fourès.

Installée dans une belle demeure de la Grand’Rue de Plombières, la vie de Joséphine s’y serait déroulée sans histoire sans le pénible accident survenu le 20 juin ; occupée à divers travaux dans son salon et appelée par Mme de Cambis, elle se précipite vers le balcon avec deux de ses compagnons afin de voir passer un petit chien ; le plancher du balcon, en mauvais état, cède sous le poids et tout le monde se retrouve sur le trottoir quatre mètres plus bas. Joséphine, tombée assise, éprouve une violente commotion. Ce accident met toute la France en émoi et tous les jours, Barras reçoit des bulletins de santé de la malade rédigés dans la langue des médecins de Molière ; voici l’un d’eux : « Aujourd’hui 6 messidor, la citoyenne Bonaparte a pris un léger purgatif : trois onces de manne dans une légère décoction de tamarin. Ce purgatif a évacué beaucoup de bile, et la malade s’en trouve bien ». Le malheur de l’épouse du général en chef intéresse les autorités au plus haut point ; elle doit les recevoir, supporter leurs discours, écouter les vœux qu’on forme pour sa santé et pour la gloire de son époux. Plombières est vraiment la ville d’eaux à la mode ; on y voit arriver Mme de Montesson, veuve du duc d’Orléans, ou bien le directeur Reubell qui se montre aimable et empressé auprès la femme du général en chef. Les journées se passent en réunions mondaines, en promenades, en jeux ou en concerts. La saison touchant à sa fin, Joséphine pense qu’il est grand temps de rentrer ; elle quitte Plombières le 12 septembre et arrive à Paris dans la nuit du 15.

Rentrée rue de la Victoire, elle reprend très vite ses habitudes parisiennes, rendez-vous avec Hippolyte Charles et dîners chez Barras qu’elle assaille de billets de recommandation pour ses protégés. L’hiver arrivant, sans nouvelles de son mari et Joseph ne se pressant pas d’acheter les propriétés désirées par Bonaparte, elle reprend l’initiative et fait approcher à nouveau les propriétaires de Malmaison. Il va sans dire qu’elle n’a pas un sous vaillant en poche et qu’elle compte sur le retour du mari pour régler la transaction. Elle va même jusqu’à emprunter 15 000 francs au régisseur des vendeurs afin de régler le premier acompte ! L’acte est signé le 21 avril 1799 et Joséphine s’y installe aussitôt. Elle s’y plait beaucoup, avouant à Barras : « Depuis que j’habite la campagne, je suis devenue si sauvage que le grand monde m’effraie ». Hortense dans une lettre à son frère confirme ce besoin de solitude : « Maman a acheté la Malmaison, qui est près de Saint-Germain. J’y suis presque toutes les décades ; elle y vit très retirée, n’y voit que Mme Campan et Mlles Auguié qui y viennent souvent avec moi ».

C’est dans ce contexte qu’elle prépare un éventuel retour de son mari en donnant deux grands dîners aux membres du Directoire dans la salle à manger de sa nouvelle demeure. Elle cajole Gohier, nommé récemment Directeur et se réjouit de l’arrivée au Directoire de Sieyès, un vieil ami. Avec Barras, cela fait trois Directeurs qu’elle rallie à sa cause. Aussi lorsque le 9 octobre, à l’heure du dîner, on apprend le débarquement de Bonaparte à Fréjus, Joséphine ne perd pas un instant et décide de le rejoindre au plus vite, redoutant avec raison que ses beaux-frères n’arrivent avant elle et ne la dénigrent auprès du général. Accompagnée d’Hortense, elle court vers le Midi, passant par la route de Bourgogne, tandis que Bonaparte remonte en empruntant celle du Bourbonnais. Aussi, arrivé rue de la Victoire au matin du 16, trouve-t-il une maison vide. Immédiatement le clan Bonaparte lui démontre que le divorce s’impose ; Bonaparte s’enferme dans son cabinet, jurant de ne pas ouvrir sa porte à sa femme. C’est le surlendemain, 18 octobre, qu’a lieu la fameuse scène de réconciliation au cours de laquelle, après avoir vainement tenté de franchir la porte de son appartement, Joséphine se décide à faire intervenir ses enfants qui pleurèrent et prièrent avec elle. Bonaparte n’y résista point et le lendemain matin, Lucien Bonaparte eut la désagréable surprise de trouver les deux époux dans le même lit !

La réconciliation acquise, Joséphine reçoit dans son salon tous ces militaires qu’il faut bien rallier à la cause de Bonaparte car les événements vont s’accélérer. En effet, le 9 novembre, le coup d’Etat lui donne les pleins pouvoirs avec le titre de Premier Consul. Le 11 les époux abandonnent leur petite maison de la rue de la Victoire pour s’installer au Luxembourg. La générale Bonaparte prend alors le titre de consulesse et devient la première dame de France. Consciente de son nouveau rôle, elle suit désormais l’étoile de Napoléon, abandonnant la vie aventureuse de la générale Bonaparte.

© Bernard CHEVALLIER, directeur des châteaux de Malmaison et Bois Préau, du musée napoléonien de l’Île d’Aix, et de la Maison Bonaparte à Ajaccio, conservateur général du patrimoine.

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septembre 1, 2007

JOSEPHINE, LES PREMIERS PAS D’UNE IMPERATRICE

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L’Impératrice Joséphine en tenue de sacre

Si je la fais impératrice, c’est par justice ! J’ai un coeur d’homme et je suis surtout un homme juste ; si j’avais été jeté dans une prison au lieu de monter sur le trône, elle aurait partagé mes malheurs. Il est juste qu’elle participe à ma grandeur.

(Napoléon Bonaparte)

C’est à Saint-Cloud, où Joséphine et Bonaparte résident depuis le 10 avril 1804, que se déroulent les différentes étapes qui mèneront à la création de l’Empire. Après avoir adopté le principe de l’hérédité et décidé de donner le titre d’empereur au général Bonaparte, puis après avoir discuté du sénatus-consulte sur la création de l’Empire, le Sénat, conduit par Cambacérès, se rend le 18 mai au palais afin de proclamer Napoléon empereur des Français. Sa harangue terminée, Cambacérès se tourne vers Joséphine qui s’entend donner pour la première fois le titre d’impératrice : « Nous venons de présenter à votre auguste époux le décret qui lui donne le titre d’Empereur, et qui, établissant dans sa famille le gouvernement héréditaire associe les races futures au bonheur de la génération présente. Il reste au Sénat un devoir très doux à remplir, celui d’offrir à Votre Majesté Impériale l’hommage de son respect et l’expression de la gratitude des Français. Oui, Madame, la renommée publie le bien que vous ne cessez de faire. Elle dit que toujours accessible aux malheureux, vous n’usez de votre crédit auprès du chef de l’Etat que pour soulager leur infortune ; et qu’au plaisir d’obliger, Votre Majesté ajoute la reconnaissance plus douce, et le bienfait le plus précieux. Cette disposition présage que le nom de l’Impératrice Joséphine sera le signal de la consolation et de l’espérance : et, comme les vertus de Napoléon serviront toujours d’exemple à ses successeurs pour leur apprendre à gouverner les Nations, à la mémoire vivante de votre bonté, apprendre à leurs augustes compagnes que le soin de sécher les larmes est le moyen le plus sûr de régner sur tous les cœurs. Le Sénat se félicite de saluer le premier Votre Majesté Impériale, et celui qui a l’honneur d’être son organe, ose espérer que vous daignerez le compter au nombre de vos plus fidèles serviteurs. » Naturellement superstitieuse, Joséphine ne peut s’empêcher de songer qu’elle venait d’être saluée du titre d’impératrice à l‘endroit même où le dernier des Valois, Henri III, avait été assassiné ; elle en restera longtemps affectée.

Première dame de France depuis le coup d’Etat de Brumaire, Joséphine s’était habituée peu à peu à ce rôle de représentation qu’elle allait assumer avec bonheur pendant deux lustres entiers. Déjà comme épouse du Premier Consul, elle avait pris l’habitude de recevoir les autorités partout où elle se rendait, fut-ce en cure à Plombières. Elle avait accompagné Bonaparte dans ses voyages à Lyon, en Normandie ou en Belgique et peu à peu elle avait franchi avec lui les étapes qui allaient les mener ensemble vers l’Empire. Les honneurs n’étaient donc pas nouveaux pour Joséphine et à ses qualités de tact, d’aménité et de bonté se joignait une très grande dignité dont elle ne départit jamais. La tâche fut moins aisée pour les nouveaux courtisans, mais ils s’y mirent peu à peu comme le général Thiébault, farouche républicain, qui se rappelle qu’il lui était « impossible d’employer le mot d’impératrice et celui de Majesté à propos de Joséphine, qui, malgré la transformation de son mari et sa communauté d’honneurs, restait pour moi Mme Bonaparte… Peu à peu, cependant, je me mis au ton du jour, et bientôt il n’y eut plus rien d’impérial que je ne trouvasse en Joséphine », allant même jusqu’à déclarer « On ne l’approchait qu’avec admiration ; on ne l’écoutait qu’avec délices ; on ne la quittait qu’enchanté d’elle et de ses manières ».

La proclamation de l’Empire à Saint-Cloud est aussitôt suivie de plusieurs cérémonies ; c’est tout d’abord une adresse faite le 27 mai par le Tribunat à l’Impératrice, puis le 9 juin la cour de Cassation la célèbre à son tour. C’est le lendemain, 10 juin, que Joséphine intervient pour tenter de sauver quelques uns des complices de Cadoudal qui viennent d’être condamnés à mort. Chacun dans la famille impériale ayant décidé d’obtenir la grâce d’une des victimes, la nouvelle impératrice se charge de M. de Rivière et des frères Polignac, Armand et Jules ; elle fait entrer les soeurs du premier et les parentes du second qui se jettent aux pieds de Napoléon ; sans attendre un instant, il leur fait grâce ainsi qu’à quatre autres condamnés, tous nobles, les autres subissant immédiatement leur supplice.

Dès qu’elle le peut, Joséphine accompagne l’Empereur dans ses déplacements, aussi ne manque-t-elle sous aucun prétexte le court voyage qu’il entreprend à Fontainebleau dans ce même mois de juin ; parti de Saint-Cloud dans la journée du 27, le couple impérial arrive à 23 heures dans l’antique cité des rois. Le lendemain, Napoléon inspecte d’abord l’Ecole Militaire, puis il chasse en forêt ; c’est lors de ce court séjour qu’il donne ses ordres pour rétablir le château afin d’y recevoir le Pape pour la fin novembre. Quittant le palais dès le 29, l’empereur et l’impératrice prennent la route de Melun vers le début de l’après-midi et s’en vont dîner chez Augereau en son château de la Houssaye-en-Brie. Cette visite d’un tout nouvel empereur à un nouveau maréchal d’Empire se termine tard dans la nuit, et tout le monde est rendu à l’aube à Malmaison.

Mais il s’agit là d’un simple voyage d’ordre privé, car la première apparition en public des nouveaux souverains n’a lieu que le 15 juillet lorsqu’ils se rendent le matin à Notre-Dame pour entendre la messe dite par le cardinal légat, messe suivie d’un Te Deum ; de là, ils vont directement aux Invalides pour assister à la cérémonie de prestation de serment des membres de la Légion d’honneur ; l’impératrice, accompagnée de ses dames, se tient dans une tribune drapée de soie bleue, faisant face au trône de l’empereur. Le soir, après avoir assisté au feu d’artifice tiré depuis le Pont Neuf, le couple impérial visite aux flambeaux les salles du musée Napoléon, notre actuel musée du Louvre.

Si l’empereur part pour le camp de Boulogne trois jours après le 18 juillet, l’impératrice quitte Saint-Cloud le 23 pour un long voyage de cent neuf jours dont elle ne rentrera que le 8 octobre. Ce premier voyage, qu’elle effectue en grande partie seule pour la première fois comme impératrice, revêt une grande importance aux yeux de l’empereur, même si le prétexte en est une cure aux eaux d’Aix-la-Chapelle. Il ne s’agit plus du déplacement d’une riche particulière, mais du voyage officiel de la plus puissante souveraine d’Europe : aussi rien ne doit être laissé au hasard, et les dépenses qu’il occasionne sont à la hauteur des visées politiques de l’empereur : on achète quarante-sept chevaux, huit voitures et nombre de schalls, tabatières ou bijoux à offrir en présent aux autorités locales. Afin que l’impératrice ne descende pas à l’auberge, l’empereur fait acquérir, avec ses meubles, la maison du conseiller de préfecture Jean-Frédéric Jacobi, l’un des plus beaux hôtels d’Aix qui est depuis l’été 1800 le chef-lieu du département français de la Roer. Plus de cinquante personnes accompagnent Joséphine, parmi lesquelles son premier écuyer, deux chambellans, la dame d’honneur entourée de trois dames du palais et le secrétaire des commandements. Devant un tel déploiement, les mauvaises langues ne peuvent s’empêcher de raconter qu’à peine formée, la nouvelle cour impériale se rend près des vieux murs du palais de Charlemagne afin de faire des répétitions de solennités et d’étiquette !

Le parcours semble bien long, car les entrées et les sorties de ville sont marquées par vingt-cinq coup de canon, généralement accompagnés de discours de bienvenue auxquels Joséphine répond selon les notes laissées par l’empereur; ses réponses sont encore plus gracieuses lorsque sa mémoire en défaut l’oblige à improviser ses remerciements. Après avoir couché le premier soir à Reims, la petite caravane passe la nuit suivante à Sedan et, rien n’ayant été préparé, trouve refuse pour le troisième soir dans une modeste auberge de Marche-en-Famenne, en Belgique, après être passé par des chemins quasi inexistants où il faut maintenir les voitures en équilibre avec des cordes! Enfin, après avoir traversé la Meuse par le bac, on arrive à Liège, chef lieu du département de l’Ourthe, au soir du 26 juillet où l’on couche à la préfecture. Mais le plus difficile reste à venir : la route de Liège à Aix n’est qu’une suite de précipices où chacun laisse quelque débris de sa voiture en passant ; aussi bouche-t-on de toute urgence avec du sable les trous dans lesquels s’engloutissent les roues des véhicules. Joséphine arrive enfin à Aix le 27 à cinq heures et demi du soir après cinq jours d’un voyage éprouvant, confiant à sa fille Hortense : « Tu sais le pénible voyage que j’ai fait ; je n’entreprendrai pas de t’en donner des anecdotes qui seraient trop longues à te raconter ». Elle s’installe aussitôt dans la maison que l’empereur avait acquise pour découvrir qu’elle est petite, laide et peu convenable pour de tels hôtes. Toujours soumise aux ordres de son époux, elle attend avec résignation l’autorisation de l’empereur pour accepter l’offre du préfet Méchin d’occuper l’hôtel de la préfecture ; elle va y résider pendant un mois et demi. La petite cour s’organise selon une étiquette encore balbutiante ; l’impératrice prend ses repas sont avec toutes les personnes qui l’accompagnent, y compris l’officier de gendarmerie commandant l’escorte dont le rôle est de fournir à l’empereur des rapports de police quotidiens ; ainsi la petite cour est-elle au complet, car il n’y manque pas même un espion !

Les bains sont le prétexte du voyage ; aussi l’impératrice ne manque-t-elle pas de s’y rendre et d’en prendre cinq en huit jours, précisant à Hortense « J’ignore encore l’effet que me produiront les eaux, qu’il faut prendre avec infiniment de prudence ». Sa femme de chambre, Mlle Avrillion, ne semble guère les apprécier « ce qui n’est pas agréable, c’est le résultat pour l’odorat des salutaires eaux qui font la fortune d’Aix-la-Chapelle. Les eaux thermales sont si abondantes qu’elles s’écoulent en ruisseaux brûlants exhalant une odeur sulfureuse ». Le 1er août, visitant le trésor de la cathédrale, on présente à Joséphine une petite boîte de vermeil appelée Noli me tangere accompagnée d’un manuscrit précisant qu’elle avait été ouverte pour la dernière fois en 1356 et qu’elle ne devait l’être à nouveau que lors d’une circonstance exceptionnelle ; la serrure qui avait résisté aux doigts courtisans des chanoines, s’ouvre alors comme par miracle sous ceux de l’impératrice. Mais il faut bien passer le temps, aussi décide-t-elle de visiter les vieux châteaux carolingiens des environs et d’autres autres fois une mine de charbon ou une manufacture d’épingles. La réputation de bonté de Joséphine lui fait un devoir de se rendre à l’Institut des Pauvres de la ville où elle fait montre de cette générosité habituelle que Napoléon fustigera dans un moment d’humeur à Sainte-Hélène et que relate Las Cases dans le Mémorial : « Elle donnait. Mais se serait-elle privée de quelque chose pour donner ? Non. Aurait-elle fait un sacrifice pour aider quelqu’un ? Voilà la vraie bonté. Elle donnait, mais elle puisait dans le sac ». Les soirées sont longues, aussi fait-on venir de Paris la troupe dirigée par l’auteur dramatique Picard qui joue devant elle une pièce nouvelle, la femme aux quarante-cinq ans, dont le sujet laissa un goût amer chez celle qui venait de passer la quarantaine… Mais la grande affaire du voyage reste la remise des croix de la Légion d’honneur destinées au département de la Roer par l’impératrice elle-même ; dans une sorte d’esquisse de ce que sera plus tard le couronnement, Joséphine revêt pour la première fois son manteau de cour accompagné d’une traîne de moire blanche brodée d’or, et la tête coiffée d’un superbe diadème en diamants, elle fait son entrée solennelle dans la cathédrale où vingt empereurs allemands avaient été couronnés. Assise sur un trône qu’on lui a préparé dans le chœur, elle remet les décorations aux nouveaux chevaliers venus s’incliner devant leur nouvelle souveraine.

Depuis son camp de Boulogne, Napoléon instruit Joséphine de ses projets d’invasion de l’Angleterre. Le ton des lettres qu’il lui adresse est celui d’un empereur à son épouse ; aussi s’exprime-t-il dans le langage des cours et toutes ses missives commencent invariablement par une formule très inhabituelle chez lui, « Madame et chère femme » ; parfois il les ponctue de mots piquants, la prévenant de sa future arrivée sur un ton mi sérieux mi badin : « Comme il serait possible que j’arrivasse de nuit, gare aux amoureux. Je serai fâché si cela les dérange. Mais l’on prend son bien partout où on le trouve ». De fait, Napoléon venant du camp de Boulogne, arrive à Aix-la-Chapelle dans l’après-midi du 2 septembre. Aussitôt la présence de l’empereur renforce cette étiquette que Joséphine tente toujours d’atténuer lorsqu’elle est seule, disant à qui veut l’entendre qu’elle est bonne pour les princesses nées sur le trône et habituées à la gêne qu’elle impose. Les cérémonies succèdent aux cérémonies et le 7 septembre, après un nouveau Te Deum célébré à la cathédrale, les chanoines lui offrent, malgré les réticences de l’empereur, un bijou connu sous le nom de talisman de Charlemagne, qui aurait été trouvé au cou de l’empereur carolingien lors de l’exhumation de son corps en 1166. Conservé par Joséphine comme un porte-bonheur, il passa à la reine Hortense, puis à Napoléon III dont la veuve, l’impératrice Eugénie, l’offrit à l’archevêque de Reims après l’incendie de la cathédrale. Joséphine doit soutenir ce train d’impératrice, se soumettre aux cérémonies en grand costume, même si parfois son écrin ne répond pas à la hauteur de sa situation ; elle en est même contrainte d’écrire le 8 septembre à Hortense : « Tu me feras plaisir, si tu ne portes pas tes diamants, de me les envoyer… Dis à Marguerite [son joaillier], dans le cas ou mon ajustement d’émeraudes serait prêt, de me l’envoyer par la même occasion ». Quittant Aix le 12, elle se rend à Cologne d’où elle remonte le Rhin en bateau, tandis que Napoléon prenant la voie terrestre, tous deux arrivent le même jour à Mayence, chef-lieu du département du Mont-Tonnerre. Ils y séjourneront treize jours, du 20 septembre au 2 octobre, habitant la Deutsches Haus, ancien palais du commandeur de l’ordre des chevaliers teutoniques, bâti le long du Rhin, mais jugé petit et malcommode pour de si puissants souverains ! Les princes allemands viennent faire leur cour à l’empereur ; on voit ainsi défiler les princes de Bade de Bavière, de Hesse-Darmstadt ou de Nassau. Pour soutenir ce train de vie somptueux, il faut posséder une garde-robe variée et donc coûteuse ; Elisabeth de Vaudey, l’un des dames du palais de l’impératrice, se rappelait que « Le matin, à 10 heures, on s’habille pour déjeuner ; à midi, on fait une autre toilette pour assister à des représentations ; souvent ces représentations se renouvellent à différentes heures et la toilette doit toujours être en rapport avec l’espèce de personnes présentées : en sorte qu’il nous est arrivé quelquefois de changer de toilette trois fois dans la matinée, une quatrième pour le dîner et une cinquième pour le bal. »

Mais le proche accouchement d’Hortense décide Joséphine à rentrer à Paris, et à laisser l’empereur continuer seul son voyage en Allemagne. Elle quitte Mayence le 2 octobre, faisant étape le soir à Saverne, à Nancy et à Châlons-sur-Marne avant d’arriver le 7 au matin à Paris, après avoir roulé toute la nuit. Elle rentre juste à temps pour assister aux couches de sa fille qui ont lieu le 11. A deux heures et demi de l’après-midi, Hortense donne naissance, dans son hôtel de la rue Cerutti, à son second fils Napoléon-Louis, faisant ainsi Joséphine grand-mère pour la deuxième fois, alors qu’elle-même tentait encore désespérément de donner un héritier à l’empereur à quarante ans passés!

Napoléon la rejoint le lendemain 12 octobre à Saint-Cloud ; l’empereur et l’impératrice partagent les mois d’octobre et de novembre entre les Tuileries et Saint-Cloud, tout aux préparatifs du prochain couronnement. C’est là où, se confiant à Roederer à propos des tensions entre Joséphine et la famille Bonaparte, il lui dit « Ma femme est une bonne femme qui ne leur fait point de mal. Elle se contente de faire un peu l’impératrice, d’avoir des diamants, de belles robes, les misères de son âge ! Je ne l’ai jamais aimée en aveugle. Si je l’ai faite impératrice, c’est par justice. Je suis surtout un homme juste. Si j’avais été jeté dans une prison au lieu de monter sur le trône, elle aurait partagé mes malheurs. Il est juste qu’elle participe à ma grandeur ». Mais il s’agit maintenant de recevoir dignement le Pie VII venu couronner Napoléon à Fontainebleau. Après une rapide remise en état, l’ordre de remeubler le vieux château est donné le 6 novembre et dès le 22, après avoir déployé des trésors d’imagination, tout est fin prêt. L’empereur, l’impératrice, les officiers et les dignitaires arrivent dans des appartements mal chauffés où flotte encore l’odeur de neuf et de peinture fraîche. C’est vraisemblablement au soir du 26 que Joséphine avoue en secret au Pape qu’elle n’est pas mariée religieusement ; elle s’interroge de savoir si son union n’existant pas devant Dieu, elle peut être couronnée par le souverain pontife. Atterré, Pie VII promet d’en parler à Napoléon, car pour lui pas de sacre sans mariage. Joséphine est soulagée ; à ses yeux cette bénédiction nuptiale éloigne définitivement l’ombre du divorce. Le retour aux Tuileries se fait au soir du 28 et le 1er décembre, veille du Sacre, le cardinal Fesch célèbre en secret aux Tuileries le mariage religieux de Napoléon et de Joséphine. Elle conservera toujours comme un véritable trésor le certificat établi le 27 décembre par Fesch, et jamais, quelques efforts que l’empereur ait pu faire pour le lui reprendre, elle ne consentit à s’en séparer.

Enfin le grand jour arriva. En ce 2 décembre, le temps était froid et brumeux. Joséphine est resplendissante et paraît selon les témoins plus jeune que son âge. Souriante et radieuse, elle était l’élégance et la majesté mêmes, et « jamais reine ne sut mieux trôner sans l’avoir appris ». Personne mieux que Mme Junot, la future duchesse d’Abrantès, n’a sur rendre le moment d’intense émotion qui passa entre ces deux êtres qui s’étaient élevés ensemble jusqu’au trône. Placée dans une travée du maître-autel, à l’étage supérieure, rien ne lui échappa : « Il [Napoléon] jouissait en regardant l’impératrice s’avancer vers lui et, lorsqu’elle s’agenouilla, lorsque les larmes, qu’elle ne pouvait retenir, roulèrent sur ses mains jointes qu’elle élevait bien plus vers lui que vers Dieu, dans ce moment où Napoléon, ou plutôt Bonaparte, était pour elle sa véritable providence, alors il y eut entre ces deux êtres une de ces minutes fugitives dans toute une vie et qui comblent le vide de bien des années. L’empereur mit une grâce parfaite à la moindre des actions qu’il devait faire pour accomplir la cérémonie. Mais ce fut surtout lorsqu’il s’agit de couronner l’impératrice. Cette action devait être accomplie par l’empereur, qui, après avoir reçu la petite couronne fermée et surmontée de la croix, qu’il faisait placer sur la tête de Joséphine, devait la poser sur sa propre tête, puis la mettre sur celle de l’impératrice. Il mit à ces deux mouvements une lenteur gracieuse qui était remarquable. Mais lorsqu’il fut au moment de couronner enfin celle qui était pour lui, selon un préjugé, son étoile heureuse, il fut coquet pour elle, si je puis dire ce mot. Il arrangeait cette petite couronne qui surmontait le diadème en diamants, la plaçait, la déplaçait, la remettait encore ; il semblait qu’il voulût lui promettre que cette couronne lui serait douce et légère ! ».

Hélas ! Cette couronne ne devait ni douce ni légère, car après cinq années d’un règne glorieux, comme se souvient Bausset, préfet du Palais, « elle descendit du premier trône du monde, mais elle n’en tomba pas, et présenta à l’Europe étonnée le spectacle d’un inconnu dévouement sans ostentation, et d’un oubli de soi-même le plus noble et le plus pur. Jamais elle ne fut entourée de plus d’hommages et de respects que lorsque, satisfaite d’avoir fait volontairement le sacrifice le plus pénible, elle vint se retirer sous les ombrages de la Malmaison ».

© Bernard CHEVALLIER, directeur des châteaux de Malmaison et Bois Préau, du musée napoléonien de l’Île d’Aix, et de la Maison Bonaparte à Ajaccio, conservateur général du patrimoine.