février 9, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE JEUNE STRATEGE DU COMITE TOPOGRAPHIQUE

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Napoléon Bonaparte général de la république française

Quand je fais un plan militaire, je suis dans une agitation tout à fait pénible. cela ne m’empêche pas de paraître fort serein devant les personnes qui m’entourent. Je suis comme un fille qui accouche, et quand ma résolution est prise, tout est oublié.

(Napoléon Bonaparte)

Alarmé des mauvaises nouvelles qui, chaque jour, arrivaient de l’armée d’Italie, et ayant connaissance du mémoire que Bonaparte, après l’affaire de Cairo, avait envoyé au comité, il convoqua les divers représentants qui avaient été délégués à Nice. Tous lui désignèrent Bonaparte comme l’homme qui connaissait le mieux les positions de cette armée, et le plus capable d’indiquer le parti à prendre. Sur leur avis, qui était aussi celui de Doulcet, et qu’il n’avait demandé que pour ne pas imiter Aubry, qui ne consultait personne, Bonaparte fut requis de se rendre au comité. Il y eut d’abord plusieurs conférences avec Sieyès, Letourneur, Jean Debry et Doulcet, qu’il étonna, comme toujours, par la précision de ses aperçus ; et, au commencement de septembre, Doulcet l’attacha au comité topographique, où se décidaient les plans de campagne et les mouvements des armées. C’est dans ces fonctions que Bonaparte, au nom du comité de Salut public, rédigea successivement pour les généraux Kellermann et Schérer qui ne les comprirent pas, des projets et des instructions qu’un an après l’auteur devait être appelé a réaliser lui-même, et avec le plus grand éclat, dans la haute Italie. Ce plan se trouve développé dans une série de pièces conservées aux archives militaires de la France ; elles sont écrites entièrement de la belle main de Junot, corrigées de la griffe de Bonaparte. Ces pièces, au nombre de six, sont renfermées dans une chemise sous le titre général : Instructions et projets pour l’armée d’Italie. En voici quelques fragments. La première est intitulée : Mémoire militaire sur l’armée d’Italie. Sa longueur ne saurait nous empêcher de la donner en entier, car ce n’est pas l’oeuvre seulement d’un militaire qui sait tracer habilement un plan de campagne, c’est l’œuvre aussi d’un profond politique. On y remarque surtout que Bonaparte préconise le principe, trop négligé de nos jours, que la guerre doit nourrir la guerre. Il ne faut pas oublier la date de ce Mémoire, qui a dû être écrit en août 1795.  « L’armée des Alpes et d’Italie occupe la crête supérieure des Alpes et quelques positions de l’Apennin. Elle couvrait (naguère quand il était à l’armée d’Italie, après l’affaire de Cairo) le département du Mont-Blanc, le comté de Nice, Oneille, Loano, Vado. Par le moyen des batteries de côtes que l’on avait établies dans ces divers postes, le cabotage entre Marseille, Nice et Gènes, s’opérait à la vue de l’escadre anglaise, sans qu’elle pût s’y opposer. L’ennemi s’est emparé de Vado. L’escadre anglaise mouille dans cette superbe rade. Les Austro-Sardes ont armé un grand nombre de corsaires. Toute communication avec Gènes se trouve interceptée. Le commerce, qui renaissait, à Marseille, est suspendu. L’année d’Italie, notre flotte, l’arsenal de Toulon, la ville de Marseille ne peuvent plus tirer leurs subsistances que de l’intérieur de la France. Cependant, l’armée ennemie étant considérablement augmentée, nous sommes obligés de lui opposer des forces égales. Nous allons donc avoir une armée nombreuse dans la partie de la France la moins abondante en blé, et qui, dans les meilleures années, en récolte à peine pour trois mois. II est donc indispensable, pour rétablir le cabotage et assurer les subsistances du Midi, de Toulon et de l’armée, de reprendre la position de Vado. Puisque la possession des mers est momentanément asservie, il appartient à nos armées de terre de suppléer à l’insuffisance de notre marine. Depuis le Saint-Bernard à Vado, les Alpes, que notre armée occupe, forment une circonference de 95 lieues. On ne pourrait donc faire circuler nos troupes de la gauche à la droite en moins de deux ou trois décades, tandis que l’ennemi tient le diamètre, et qu’il communique en trois ou quatre jours. Cette seule circonstance topographique rend toute défense désavantageuse, plus meurtrière pour notre armée, plus destructive pour nos charrois et plus onéreuse au trésor public que la campagne la plus active. Si la paix avec les cercles de l’Empire se conclut, l’empereur n’aura plus que le Brisgaw et ses Etats d’Italie à gauche ; il est à croire que l’Italie sera le théâtre des événements les plus importants. Nous éprouverions alors tous les inconvénients de notre position. Nous devons donc, même sous le point de vue de la conservation de Vado, porter ailleurs le théâtre de la guerre. Dans la position de l’Europe, le roi de Sardaigne doit désirer la paix. Il faut, par des opérations offensives : 1°) Porter la guerre  dans ses Etats, lui faire entrevoir la possibilité d’inquiéter même sa capitale, et le décider promptement à la paix. 2°) Obliger les Autrichiens  à quitter une partie des positions où ils maîtrisent le roi de Sardaigne, et se mettre dans une position où l’on puisse protéger le Piémont et entreprendre des opérations ultérieures. On obtiendra ce double avantage en s’emparant de la forteresse de Ceva, en y rassemblant la plus grande partie de l’armée à mesure que les neiges obstrueront les cols des Alpes, en mettant à contribution toutes les petites villes voisines, et en menaçant de là Turin et la Lombardie. Par les attaques que les Autrichiens ont entreprises sur la droite de l’armée, il ne nous reste aucun doute que leur intention ne soit de porter le théâtre de la guerre sur la rivière de Gênes, et de menacer le département des Alpes-Maritimes de ce côté-là ; nous serions alors obligés de maintenir une armée nombreuse en campagne, c’est-à-dire à force de numéraire ; ce qui la rendrait extrémement onéreuse à nos finances. Nous devons, au contraire, dans la direction de nos armées, être conduits par le principe que la guerre doit nourrir la guerre. II est donc indispensable de reprendre promptement Vado, de changer le théâtre de la guerre, de pénétrer en Piémont, de profiter du reste de la belle saison pour s’y procurer un point d’appui où l’on puisse réunir nos armées, menacer de partager le Piémont et, dès lors, décider promptement le roi de Sardaigne à la paix, en lui offrant les conditions pour la conclure. Les Alpes, depuis le mont Saint-Bernard, le mont Cenis, le mont Viso, vont toujours en s’abaissant jusqu’à Ponte-Divano, en sorte que le Col de Tende est le plus facile et le moins élevé. L’Apennin, qui commence à Ponte-Divano, et qui est moins élevé, s’abaisse plus sensiblement vers Vado, Altare, Carcare, et par delà, pour s’élever, de sorte que plus on s’enfonce dans l’Italie, plus on gagne les hauteurs. Les vallées des Alpes sont toutes dans le sens de la frontière, de sorte qu’on ne peut pénétrer en Piémont qu’en s’élevant considérablernent. L’Apennin a ses vallées plus régulièrement placées, de sorte qu’on les passe sans être obligé de s’élever, et en suivant les ouvertures qui s’y rencontrent. Dans la saison actuelle, il serait imprudent d’essayer d’entreprendre rien de considérable par les Alpes ; mais on a tout le temps de pénétrer par l’Apennin, c’est-à-dire par la droite de l’armée d’Italie. De Vado à Ceva, première place frontière de Sardaigne sur le Tanaro, il y a 8 lieues, sans jamais s’élever de plus de 2 à 300 toises au-dessus du niveau de la mer. Ce ne sont donc pas proprement des montagnes, mais des monticules couverts de terre végétale, d’arbres fruitiers et de vignes. Les neiges n’y encombrent jamais les passages ; les hauteurs en sont couvertes pendant l’hiver ; mais sans qu’ily en ait même une grande quantité. Dès le moment que les renforts de l’armée des Pyrénées seront arrivés, il sera facile de reprendre les opérations de Saint-Bernard et de San-Giovante. Dès le moment que l’on se sera emparé de Vado, les Autrichiens se porteront de préférence sur les points qui détendent la Lombardie. Les Piémontais défendront l’issue du Piémont. On détaillera, dans les instructions qui seront données, les moyens d’accélérer cette séparation. Pendant le siège de Ceva, les Piémontais pourraient prendre des positions très approchées de celles des Autrichiens, pour, de concert, inquiéter les mouvements du siège. Pour les en éloigner, l’armée des Alpes se réunira dans la vallée de la Sture, à la gauche de l’armée d’Italie, et investira Démont, en s’emparant de la hauteur de la Valoria. On fera toutes ces démonstrations, qui pourront persuader à l’ennemi que l’on veut véritablement faire le siège de Démont ; par ce moyen, il sera obligé de prendre des positions intermédiaires, afin de surveiller également les deux sièges. L’opération sur Démont est préférable à toute autre, parce que c’est celle où nous pourrons réunir le plus de troupes, puisque toute la gauche de l’armée d’Italie s y trouvera naturellement employée ; elle inquiétera d’ailleurs davantage l’ennemi, parce que le succès se lie à celui de Ceva et serait d’autant plus funeste au Piémont. Nos armées, en Italie, ont toutes péri par les maladies pestilentielles produites par la canicule ; le vrai moment d’y faire la guerre et de porter de grands coups, une fois introduits dans la plaine, c’est d’agir depuis le mois de février jusqu’en juillet. Si alors le roi de Sardaigne n’a pas conclu la paix, nous pourrons continuer nos succès en Piémont et assiéger Turin. Si, comme il est probable, la paix est faite, nous pourrons, avant qu’elle soit publiée d’intelligence avec le Piémont, de Ceva nous assurer d’Alexandrie, et marcher en Lombardie conquérir les indemnités que nous donnerions au roi de Sardaigne pour Nice et la Savoie. Le théâtre de la guerre serait alors dans un pays abondant, semé de grandes villes, offrant partout de grandes ressources pour nos charrois, pour remonter notre cavalerie et habiller nos troupes. Si la campagne de février est heureuse, nous nous trouverons, aux premiers jours du printemps, maîtres de Mantoue, prêts  à nous emparer des gorges de Trente et à porter la guerre, de concert avec l’armée qui aurait passé le Rhin, dans le Brisgaw, jusqqe dans le cœur des Etats héréditaires de la maison d’Autriche. La nature a borné la France aux Alpes, mais elle a aussi borné l’Empire au Tyrol. Pour remplir le but que nous venons de parcourir dans ce mémoire, nous proposons au comité : I°) De ne point trop activer la paix avec les cercles d’Allemagne, et de ne la condure que lorsque l’armée d’Italie sera considérablement renforcée ; II°) De faire tenir garnison à Toulon par les troupes embarquées sur l’escadre, et restituer à l’armée une partie de la garnison de cette place, qui sera remplacée lorsque la paix avec l’Espagne sera ratifiée ; III°) De faire passer de suite 15.000 hommes des Pyrénées à l’armée d’Italie ; IV°) D’en faire passer 15.000 autres au moment de la ratification de la paix avec l’Espagne ; V°) De faire passer 1.500 ou 2.000 hommes des armées d’Allemagne à l’armée d’Italie au moment de la paix avec les cercles ; De prendre l’arrêté suivant : VI°) Le comité de Salut public arrête : 1° L’armée d’Italie attaquera les ennemis, s’emparera de Vado, y rétablira la défense de la rade, investira Ceva, fera le siège de la forteresse et s’en emparera ; 2° Dès l’instant que les Autrichiens seront éloignés, on obligera le commandant du fort à recevoir deux bataillons et deux compagnies d’artillerie pour garnison, en forme d’auxiliaires ; 3° La droite de l’armée des Alpes se réunira avec la gauche de l’armée d’Italie dans la vallée de la Sture, investira Démont en s’emparant de la hauteur de la Valoria ; 4° Le commandant d’armes du port de Toulon enverra a Antibes quatre tartanes armées et quatre chaloupes canonnières ou felouques, à la disposition du général commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, pour servir à l’escorte des convois d’artillerie ; 5° Il sera embarqué 36 bouches à feu de siège, avec un approvisionnement pour siège, sur des bateaux à rames qui seront débarqués à Vado pour le siège de la forteresse de Ceva ; 6° L’on réunira le plus près possible du camp de Tournus 40 bouches à feu de siège pour le siège de Démont ; 7° La neuvième commission fera passer 400 milliers de poudre à Avignon, où ils seront aux ordres du général d’artillerie de l’armée d’Italie, et 200 milliers à Grenoble ; 8° elle prendra ses mesures pour qu’ils y soient rendus avant la fin du mois ; 9° L’agence des subsistances militaires se procurera a Gênes, où elle les laissera en dépot, des blés pour nourrir 60.000 hommes pendant trois mois ; La neuvième commission fera passer à l’armée d’Italie tout ce qui est nécessaire pour compléter l’équipage de pont demandé au commencement de la campagne par le général d’artillerie ; 10° La commission des transports militaires fera remplacer à l’armée d’Italie les mulets qui en ont été tirés pour servir au transport des subsistances à Paris. » Nous n’avons pas hésité a insérer en entier ce long mémoire, ou la précision et la clarté se joignent à une profondeur de vues vraiment extraordinaire. Ce n’est là qu’un simple projet, et cependant on croirait qu’il s’agit d’une campagne glorieusement exécutée. Nous ne croyons pas que l’histoire offre un second exemple d’une pareille netteté de vues et d’une intelligence si complète de la situation. Quand il recopiait tout cela de sa magnifique écriture, le brave Junot, assurément, devait prendre son général pour un Dieu. A ce mémoire, Bonaparte joignit cinq autres pièces rédigées par lui et qui furent en partie textuellement adoptées par le comité de Salut public : 1° une instruction militaire pour le général en chef de l’armée des Alpes et d’Italie ; 2° une instruction pour les représentants du peuple près l’armée d’Italie ; 3° une lettre du comité de Salut public au général en chef de l’armée d’Italie ; 4° un arrêté du comité de Salut public ; 5° enfin un autre arrêté du même Comité relatif au même objet. Tels furent les travaux de Bonaparte dès son entrée au bureau topographique. Pendant le temps qu’il occupait ce poste, qui ressemblait à une division de la section de la guerre, et qu’il y travaillait continuellement avec son zèle accoutumé, la Porte s’occupait d’un armement contre la Russie ; elle demanda à la République quelques officiers d’artillerie français, et Bonaparte pensa sérieusement à tourner de ce côté son génie. L’Orient lui souriait ; il lui semblait qu’il y avait là un vaste champ ouvert à son activité. Il eut à ce sujet plusieurs conférences avec Reinhard, archiviste des relations extérieures auprès du comité de Salut public, pour avoir communication des papiers relatifs à la Turquie. Il rédigea, une note par laquelle il s’offrait d’aller en Turquie, et divers projets d’arrêtés relatifs à cette mission, qui fut réalisée l’année suivante d’après son plan, mais par un autre que lui. Ces projets, écrits, comme les précédents, de la main de Junot, portaient en  divers en droits des corrections de celle de Bonaparte ; il avait écrit en entier, ou, pour mieux dire, griffonné, le brouillon de la note. L’expédition originale, signée de lui, remise au comité de Salut public, était ainsi conçue : NOTE DU GÉNÉRAL BUONAPARTE, fructidor an III (30 août 1795). « Dans un temps où l’impératrice de Russie a resserré les liens qui l’unissent à l’Autriche, il est de l’intérêt de la France de faire tout ce qui dépend d’elle pour rendre plus redoutables les moyens militaires de la Turquie. Cette puissance a des milices nombreuses et braves, mais ignorantes sur les principes de l’art de la guerre. La formation et le service de l’artillerie, qui influe si puissamment dans notre tactique moderne sur le gain des batailles, et presque exclusivement sur la défense des places fortes, est encore dans son enfance en Turquie. La Porte, qui l’a senti, a plusieurs fois demandé des officiers d’artillerie et du génie ; nous y en avons effectivement quelques-uns dans ce moment, mais ils ne sont ni assez nombreux ni assez instruits pour produire un résultat de quelque conséquence. Le général Buonaparte, qui a acquis quelque réputation en commandant l’artillerie de nos armées en différentes circonstances, et spécialement au siège de Toulon, s’offre pour passer en Turquie avec une mission du gouvernement. Il mènera avec lui six ou sept officiers, dont chacun aura une connaissance particulière des sciences relatives à l’art de la guerre. S’il peut, dans cette nouvelle carrière, rendre les armées turques plus redoutables et perfectionner la défense des places fortes de cet empire, il croira avoir rendu un service signalé à la patrie, et avoir, à son retour, bien mérité d’elle. BUONAPARTE. » Voici les pièces relatives à ce projet : « Le gouvernement de la République française, voulant donner au Grand Seigneur, son fidèle allié, une preuve de l’amitié qu’elle lui porte et de l’intérêt qu’elle prend à la prospérité de ses armes, a délibéré, sur la demande qu’il a faite, pour qu’il soit envoyé en Turquie des officiers d’artillerie français. Considérant que le général Buonaparte, commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, a des connaissances profondes sur l’art de la guerre et spécialement sur la partie de l’artillerie, dont il a donné des preuves en dirigeant le siége de Toulon et nos succès en Italie, et mettant sur une défense respectable les côtes de la Méditerranée (comme on le voit, il n’avait garde d’oublier ses services et il avait raison) ; Arrête : Le général Buonaparte se rendra à Constantinople avec ses deux aides de camp, capitaines, pour y prendre du service dans l’armée du Grand Seigneur et contribuer, de ses talents et de ses connaissances acquises, à la restauration de l’artillerie de ce puissant empire, et exécuter ce qui lui sera ordonné par les ministres de la Porte ; il servira dans son grade et sera traité par le Grand Seigneur comme les généraux de ses armées. Il sera accompagné, pour l’aider dans sa mission, par les citoyens Andoche Junot et Henri Léorat, en qualité d’aides de camp, capitaines ; Songis et Rolland (Rolland de Villarceaux, ancien camarade de Napoléon au régiment de La Fère, qui, plus tard, fut son aide de camp à l’armée de l’intérieur, et devint préfet sous l’empire), comme chefs de bataillon ; Marmont (futur duc de Raguse) et Aguettant comme capitaines d’artillerie, Bluit de  Villeneuve, capitaine du génie ; Bourgeois et La Chasse, lieutenants d’artillerie de première classe ; Moisonet et Scheined, sergents-majors d’artillerie. » Bonaparte, qui voulait être en règle, selon un usage qui paraît lui avoir été habituel, avait pris le soin de rédiger tous les arrêtés nécessaires pour l’exécution définitive de son projet ; plusieurs sont de simple formalité ; n’importe, il veut être en règle sur tout, et il rédige jusqu’à un arrêté de passeport. Les projets suivants ont plus d’importance. « Le gouvernement, etc., Arrête : La commission des relations extérieures fera remettre au général Buonaparte, pour six mois d’appointements en argent, tant pour lui que pour deux aides de camp, capitaines, deux chefs de bataillon d’artillerie, quatre capitaines d’artillerie de première classe, deux lieutenants d’artillerie, pour leur servir de frais de route au voyage qu’ils doivent faire, conformément à l’arrêté du comité de Salut public de ce jour. Arrête : Que la neuvième commission fera faire une caisse de différents instruments de mathématiques et de dessin, dont la note lui sera remise par le général Buonaparte. Cette caisse sera remise à la disposition de la commission des atfaires extérieures, qui la fera passer à Constantinople, à l’adresse du général Buonaparte. Arrête : Que la commission d’instruction publique fera, faire une caisse de livres relatifs à l’artillerie et à l’art de la guerre, dont la note lui sera remise par le général Buonaparte ; ladite caisse sera envoyée à la commission des relations extérieures, qui la fera passer à l’adresse dudit général, à Constantiuople. » En marge de la note où Bonaparte adressait au comité de Salut public la demande de cette mission militaire à Constantinople, on lit, sous la date du 27 fructidor an III (13 septembre 1795) :  « Le général de brigade Buonaparte a servi avec distinction à l’arnée d’Italie, où il commandait l’artillerie. Mis en réquisition par le comité de Salut public, il a travaillé avec zèle et exactitude dans la division de la section chargée des plans de campagne et de la surveillance des opérations des armées, et je déclare avec plaisir que je dois à ses conseils la plus grande partie des mesures utiles que j’ai proposées au comité pour l’armée des Alpes et d’Italie. Je le recommande à nos collègues comme un citoyen qui peut être utilement employé pour la République, soit dans l’artillerie, soit dans toute autre arme, soit même dans la partie des relations extérieures. DOULCET. » Doulcet se taisait, comme on voit, sur la demande qui faisait l’objet de la note ; et, à la suite de ce qu’on vient de lire, on trouve, de la main d’un autre représentant du peuple, sous la même date du 27 fructidor an III, cette seconde apostille : « En adhérant aux sentiments qu’exprime, mon collègue Doulcet sur le général Buonaparte, que j’ai vu et entendu, je crois que, par les motifs mêmes qui fondent son opinion et la mienne, le comité de Salut public doit se refuser à éloigner, dans ce moment surtout, de la République un officier aussi distingué. Mon avis est qu’en l’avançant dans son arme, le comité commence par récompenser ses services, sauf ensuite, après en avoir conféré avec lui, à délibérer sur sa proposition, s’il y persiste. Jean DEBRY, rapporteur. » Plusieurs historiens ont présenté ce projet d’expatriation de la part de Bonaparte comme une sorte de coup de tête assez semblable a celui qui avait poussé Cromwell à passer en Amérique. Quelques-uns ajoutent même que ceux qui favorisaient cette entreprise avaient pour but de l’éloigner et de le faire ainsi sortir du service de la République. Tout cela nous paraît beaucoup trop profond, disons mieux, beaucoup trop problématique pour qu’on puisse y ajouter foi. Rien jusqu’ici, dans la vie du jeune général, n’avait pu le faire considérer comme un ennemi de la République, et rien encore ne pouvait faire pressentir le coup d’Etat du 18 brumaire ; lui-même ne pouvait éprouver que de très vagues pressentiments de sa grandeur future, et la bohémienne égyptienne ne lui avait pas encore dit ; en étudiant les lignes de sa main : « Macbeth, tu seras roi.  » Tout ce qu’on peut affirmer, c’est que quelque chose de mystérieux et d’indéfinissable l’entraînait vers l’Orient, et l’on sait que, sur la terre des Pharaons, ces aspirations ne l’avaient pas encore abandonné. Les pièces officielles que nous venons de citer démontrent que Bonaparte espérait passer en Turquie avec l’autorisation du gouvernement et pour servir encore la France d’une manière indirecte. Les apostilles citées plus haut prouvent que les représentants patriotes voulaient évidemment trouver pour le jeune général une position qui lui convînt, et ne pas le laisser porter à l’étranger une capacité qu’ils pressentaient qu’on aurait prochainement l’occasion d’employer plus directement au service de la France. Les choses en étaient là de la mission de Bonaparte à Constantinople, quand un grand événement vint changer le cours de sa fortune et décider de sa destinée.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> L’insurrection royaliste du 13 vendemiaire an III

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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février 3, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – GENERAL EN DISGRÂCE

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Le général Bonaparte et son aide-de-camp Junot à Paris en 1795

Je puis bien pardonner, mais oublier c’est autre chose.

(Napoléon Bonaparte)

Arrivé à Paris fin mai 1795, Bonaparte logea, suivant les uns, rue des Fossés-Montmartre (aujourd’hui rue d’Aboukir) ; suivant d’autres, rue du Mail, près de la place des Victoires. Dès qu’il eut appris sa destitution et sans perdre de temps, il se mit à la recherche de ses amis, et de tous ceux qui pouvaient le servir dans les réclamations qu’il avait à présenter au citoyen Aubry. Ce dernier ne consentit à le recevoir qu’une seule fois, et, l’arrêtant court dans ses questions, il lui reprocha d’être trop jeune pour commander eu chef l’artillerie d’une armée. « On vieillit vite sur le champ de bataille, et j’en arrive » répondit Bonaparte. Cette réponse déplut extrêmement, à Aubry, qui, n’ayant appartenu à l’armée qu’en temps de paix, n’avait entendu le canon qu’au polygone : à partir de ce jour, il devint invisible pour le solliciteur. On eut beau même s’entremettre ; Aubry fut sourd à la voix de ses propres amis, et entre autres de son collègue Marboz, que Bonaparte avait connu à Valence. Marboz fit en sa faveur les plus actives démarches ; tout fut inutile. Il y avait plus que de l’amour-propre blessé dans cette conduite d’Aubry, il y avait, comme nous l’avons déjà fait pressentir plus haut… mais on le verra dans la suite de ce récit. On n’a pas dit, mais cela est certain pour nous, que ce terrible jeune homme avait conçu, dès la première campagne dans les Alpes maritimes, un plan d’invasion en Italie, plan grandiose et identique, au fond, à celui qui fut exécuté plus tard ; que, dans sa liaison intime avec Ropespierre jeune, il lui en avait fait confidence à Nice, et l’avait gagné à ce grand projet ; qu’enfin, dans les papiers saisis chez Robespierre l’aîné après le 9 thermidor, on avait trouvé des traces de ce projet, qui devait porter si haut la gloire de la République française. Si ces traces ne paraissent point dans le fameux rapport de Courtois, où celui-ci eut grand soin de ne mettre que ce qui pouvait tourner contre Robespierre, c’est que d’abord cette grande idée d’une expédition en Italie était une trop belle conspiration en faveur de la République française pour qu’on pût la lui imputer à crime. Que Bonaparte en eût écrit à Maximilien Robespierre lui-même, avec des marques chaleureuses de dévouement à ses principes et à son caractère, compris autrement sans doute que l’histoire banale ne les présente, cela ne fait pas doute pour nous. Ces principes, assurément, n’étaient pas ceux des poules mouillées de la Convention ou du petit nombre de traîtres qui espéraient tirer de leur participation au 9 thermidor un compromis qui ferait leurs affaires ; et si Courtois, dans le fameux rapport qu’il présenta à la Convention nationale dans les séances du 5 janvier 1795 et jours suivants, ne lit aucune mention de tout cela, c’est que Courtois, pour bien des raisons, avait cru devoir supprimer les lettres de Bonaparte aux deux frères Robespierre. Aubry était trop du parti ultra-thermidorien pour ne pas connaître ces lettres et la valeur du général qui devait son avancement rapide au plus jeune des deux frères ; et il avait compris combien le général d’artillerie pourrait être dangereux à ses projets contre-révolutionnaires. De là la réforme sournoise du général Bonaparte par Aubry, dès que ce lui-ci fut maître du portefeuille de la guerre, et, pour couvrir ses refus de revenir sur ses actes, son mot savamment calculé au bon Marboz intercédant pour Bonaparte : avancement, prématuré, ambition sans frein ; et ses insultants refus de recevoir chez lui le général réformé, malgré les recommandations de son collègue. Marboz, en effet, qui n’est mort que sous l’Empire, conseiller de préfecture, et que Bonaparte, comme nous l’avons déjà dit, avait beaucoup connu à Valence, au café Bou, au cabinet littéraire de M. Aurel et à la Société des amis de la Constitution, a souvent raconté qu’il fit en ce temps auprès d’Aubry, avec lequel il était très lie et dont il avait partagé la captivité après le 31 mai, les plus grands efforts pour vaincre l’obstination avec laquelle il refusait de rendre justice au général. Il se rappelait très bien que, frappé et touché des justes griefs du général Bonaparte, il lui avait proposé de le conduire chez son collègue et ami Aubry, logé rue Saint-Florentin ; qu’arrivé avec son protégé dans l’antichambre du membre du comité de Salut public, dont dépendaient les militaires, il ne put pénétrer que seul dans l’appartement de celui-ci, qui fut inexorable, et qui accompagna le refus qu’il lui lit constamment de replacer Bonaparte, de ces paroles : avancement prématuré, ambition sans frein. Les démarches que firent dans le même temps auprès d’Aubry, en faveur de Bonaparte, divers personnages influents, tels que Fréron, Barras, La Révellière-Lepeaux, à qui le jeune général avait été présenté par Volney, restèrent également sans effet. Toute cette affaire du mauvais vouloir d’Aubry à l’égard de Bonaparte a été, ce nous semble, jusqu’ici très peu approfondie et très vaguement exposée ; les motifs particuliers et généraux en ont échappé aux historiens ou n’ont pas été présentés de manière à y porter un jour suffisant, même par ceux qui ont écrit avec le plus de détails, comme M. de Coston, par exemple, sur ces premières années de la vie de Bonaparte. Les motifs nous en paraissent avoir été personnels et politiques. Cet Aubry, qu’on ne mentionne presque jamais, à l’occasion de ces faits, que comme une sorte de ministre de la guerre incapable, un examen attentif de ses actes prouve que c’était dès lors un contre-révolutionnaire conspirateur, et que c’est surtout parce que le mérite si précoce de Bonaparte lui paraissait devoir être des plus utiles à la République, qu’il tenait à l’éloigner de l’armée. Puisque voilà notre héros mis en disponibilité, grâce aux intrigues de maître Aubry, saisissons cette courte accalmie pour nous faire son ombre et le suivre dans sa vie privée. Le jeune Bonaparte prenait patience en enrageant – On sait que c’était dans son tempérament de feu. – Toutefois il se résigna pour un instant à être philosophe, et à chercher des distractions pour dissiper un peu la mélancolie où l’avaient jeté les mépris calculés d’Aubry. Ainsi, il dînait quelquefois chez Bourrienne, et, le soir, il accompagnait Mme Bourrienne au spectacle, surtout aux concerts alors célèbres du chanteur Garat ; mais son théâtre de prédilection était les Français, où il allait surtout quand ou jouait des pièces de Corneille ou de Molière. M. de Coston nous donne de curieux détails sur sa manière de vivre pendant cette sorte d’intérim de sa gloire. Il mangeait fréquemment au Palais-Royal chez les Frères-Provençaux. C’est là qu’il connut Talma, qui y dinait quelquefois ; il y vit aussi l’orientaliste Langlès, attaché à la bibliothèque nationale, où Bonaparte allait passer presque tous les jours quelques heures. Il prenait quelquefois ses repas avec d’autres officiers. Triste, rêveur, méditatif, il était remarqué par son laconisme ; il payait à part son écot, et avait pour habitude déplier, dans la carte à payer, le montant de sa dépense, ayant soin de mettre à part le peu de monnaie qu’il destinait au garçon. Il portait cela lui-même au comptoir et le remettait au maître sans jamais dire une seule parole. Le plus souvent, il se retirait seul, et toujours avant ses commensaux. Jamais le prix de son dîner n’a dépassé 3 francs. Aussi, ajoute M. de Coston, à qui nous empruntons ces détails, quand le restaurateur apprit, peu de temps après, que le général en chef de l’armée d’Italie avait souvent mangé chez lui, et qu’on lui désigna Bonaparte, il ne pouvait revenir de son étonnement, et il disait ingénument que, parmi les nombreux officiers qui mangeaient chez lui, il n’aurait jamais cru que ce fût précisément celui qui ne parlait jamais et qui dépensait si peu qui put devenir en si peu de temps un grand général. On a vu que c’est dans l’établissement des frères-Provençaux que Bonaparte avait connu Talma, et formé avec lui cette liaison dont on a tant parlé, en y ajoutant des détails romanesques. La vérité est que Talma lui avait d’abord plu beaucoup par ses manières ouvertes et sa conversation, et qu’il oubliait dans son entretien le chagrin que sa situation lui causait. Ce chagrin était profond et se peignait malgré lui sur son visage, même en public. Des personnes dignes de foi, qui l’ont connu dans cette période, et quelques hommes de notre génération qui ont pu en entendre parler, assurent qu’il en avait quelquefois les yeux pleins de larmes. Une lettre dont nous avons tenu un fac-similé, écrite à son frère Joseph à Marseille, le 6 messidor an III (24 juin 1795), prouve que des larmes coulaient quelquefois de ses yeux malgré lui quand il était seul ; car on y remarque, en plus d’un endroit, la trace de celles qu’il n’a pu contenir et qu’il a, laissé tomber sur le papier en écrivant. Mme d’Abrantès nous apprend que, dans ces jours d’inactivité insupportables aux natures ardentes, si difficiles à distraire, foyers que la flamme a quittés et qui se dévorent sous la cendre, Bonaparte, avec son cher Junot, qui, par son écriture lisible, lui avait rendu de très importants services, se livrait à de longues promenades, auxquelles prenait rarement part Louis Bonaparte, d’une nature plus lente et un peu paresseuse. Le Jardin des plantes avait alors un grand attrait pour le général en disponibilité ; il lisait beaucoup le matin, et l’histoire naturelle de Buffon l’avait charmé. Le Bourguignon Junot, bon garçon, nature franche, facile à entraîner, et très fidèle ami, était attaché à Bonaparte comme la vigne a l’ormeau. Ils étaient inséparables, surtout dans ces jours de détresse et d’attente. Junot avait alors le cœur plein d’un amour dont il s’était déjà ouvert à son général et ami. Dans le séjour qu’il avait fait à Marseille près de la famille Bonaparte, il n’avait pu voir la jeune Paulette sans concevoir pour elle une passion qu’il aurait voulu eu vain dissimuler ; il en était devenu amoureux fou. Son âme toute jeune, toute brûlante, était pleine de cet amour. L’honneur lui ordonnait de parler, puisque sa raison n’avait pu l’empêcher de devenir amoureux. Il avait, en,quittant Marseille, avoué sa passion à Bonaparte, sans se douter que le général avait pénétré, son secret, et Junot voulait se marier avec Pauline. Le général n’avait ni accueilli ni rejeté sa demande ; il lui avait dit qu’on penserait à cela, qu’il ne s’agissait maintenant que d’aller à Paris, mais que, d’ailleurs, il le verrait avec plaisir devenir son beau-frère le jour où Junot pourrait offrir à sa sœur un établissement, non pas riche, disait Bonaparte, mais suffisant pour ne pas avoir la douleur de mettre au monde des enfants qui fussent malheureux. Ce jour pouvait venir, et le général consolait ainsi son fidèle écuyer, comme eût dit un baron du moyen âge. Dans une de ces promenades au Jardin des plantes, le cœur plus ému qu’à l’ordinaire, plein d’espérance, Junot, entraîné, enhardi par l’abandon familier et charmant avec lequel Bonaparte, un instant distrait de ses peines, lui avait parlé de la nature et aussi de l’espoir que, malgré ce misérable Aubry, qui arrêtait sa fortune, il saurait se faire une place dans le monde, et, partant, la faire partager à Junot, l’aide de camp laissa déborder son cœur ; il lui parla de Pauline et renouvela sa demande, plus pressant qu’il ne l’avait été jusque-là, car il avait à annoncer quelque chose de bon, et qui lui permettait d’espérer son consentement. La veille, en effet, il avait reçu de Dijon une lettre de son père, qu’il s’était empressé de montrer à Bonaparte. M. Junot disait à son fils, qui, en vue de son mariage, lui avait demandé ce qu’il pouvait faire pour lui, qu’à la vérité il n avait rien à lui donner pour le moment, mais que sa part serait un jour de 20.000 francs. Junot était heureux et fier comme si les 20.000 francs eussent été déjà dans sa poche. « Je serai donc riche, disait Junot à Bonaparte, puisque, outre mon état, j’ai 1.200 livres de rente. Mon général, je vous en conjure, écrivez à la citoyenne Bonaparte, et dites-lui que vous avez vu la lettre de mon père. Voulez-vous qu’il lui en écrive une autre à Marseille ? – II faut réfléchir à cela, » avait répondu Bonaparte. En sortant du Jardin des plantes, le général et son aide de camp avaient passé l’eau dans un batelet, à la place même où un jour le futur empereur devait faire construire le pont d’Austerlitz ; et, à travers les rues, ils avaient gagné le boulevard. Arrivés vis-à-vis des Bains chinois, ils se promenaient dans la contre-allée. En remontant et en descendant cette partie du boulevard, Junot le pressa de nouveau d’écrire à la citoyenne Bonaparte. Bonaparte écoutait son ami d un air distrait, car déjà ce n’était plus le même homme qu’au Jardin des plantes. Il avait l’air plus préoccupé, plus pensif. Il semblait qu’en rentrant dans tout ce bruit de la vie, dans ce tumulte de la société, il en eût de nouveau respiré les effluves ambitieuses. Cependant son ton était toujours affectueux ; il  donnait des avis. « Je ne puis écrire à ma mère pour lui faire cette demande, disait-il à Junot ; car enfin, tu auras 1.200 livres de rente, c’est bien ; mais tu ne les as pas. Ton père se porte parbleu bien, heureusement, et il te les fera attendre longtemps. Enfin tu n’as rien, si ce n’est ton grade de lieutenant. Quant, à Paulette, elle n’en a même pas autant ; ainsi donc, résumons : tu n’as rien, elle n’a rien, total : rien. Vous ne pouvez donc pas vous marier à présent; attendez, nous aurons, peut-être de meilleurs jours, mon ami… Oui, nous en aurons, quand je devrais aller les chercher dans une autre partie du monde. » Mme la duchesse d’Abrantès assure avoir reproduit cette conversation en entier, mot, pour mot, d’après son mari, qui avait gardé, dit-elle, le souvenir de tout, même de la partie du boulevard sur laquelle il était avec le général Bonaparte lorsque celui-ci lui dit ces paroles, si remarquables à propos de richesses, quand on songe à celles qu’il put donner lui-même plus tard à son aide de camp, qui, du du reste, comme on le sait, n’épousa pas sa sœur. Tels étaient son genre de vie et sa tristesse pendant ces quelques mois qu’il passa à Paris, dévoré d’une ardeur dont il ne savait que faire, ne sollicitant plus Aubry, mais récriminant partout contre lui ; tel était l’emploi de son temps, lorsqu’un incident heureux vint en quelque sorte le rendre à la vie. Dans la séance du 11 thermidor an III (29 juillet 1795) une pétition avait appelé l’attention sur les actes d’Aubry. Nous dirons tout à l’heure comment le Moniteur du 4 août raconte cet heureux incident. Mais avant d’en venir à cet événement capital, et pendant que notre héros est encore en disponibilité, rappelons un épisode qui a signalé ces quatre mois. On se rappelle l’excès de zèle de Saliceti, qui avait failli couper court à la carrière de Bonaparte lorsque celui-ci était commandant de l’artillerie à l’armée d’Italie ; mais le 9 thermidor bouleversa toutes les situations et fit de Saliceti un proscrit. Celui-ci avait trouvé un asile chez Mme Permon, mère de la future duchesse d’Abrantès, et à laquelle il avait rendu de signalés services pendant la Terreur. Or, le 27 mai 1795, le général Bonaparte dînait chez Mme Permon, sa compatriote. A la fin du repas, il lui dit d’une voix altérée : « Salicetti m’a fait bien du mal…, il a failli briser mon avenir à mon matin ; il a desséché mes idées de gloire à leur tige. Je le répète, il m’a fait bien du mal… cependant je ne lui en souhalte pas. » M. Permon fils voulut excuser Saliceti. « Tais-toi, Permon, dit Bonaparte tais-toi ; cet homme a été mon mauvais génie. Dumerbion m’aimait, il m’aurait employé activement. Ce rapport fait à mon retour de Gênes, et que la méchanceté a envenimé pour en faire un motif d’accusation !… Non, je puis bien pardonner ; mais oublier, c’est autre chose. D’ailleurs, je le répète, je ne lui veux pas de mal. » La conversation en resta là. Vingt jours après, Mme Permon partit en poste de Paris, emmenant Saliceti déguisé en domestique. Au premier relai, à trois lieues de la capitale, Mme Permon reçut du postillon qui venait de la conduire la lettre suivante, que Bonaparte avait dictée pour elle à Junot : « Je n’ai jamais voulu être pris pour dupe ; je le serais à vos yeux si je ne vous disais que je sais, depuis plus de vingt jours, que Saliceti est caché chez vous. Rappelez-vous mes paroles, madame Permon, le jour même du 1er prairial, j’en avais presque la certitude morale. Maintenant je le sais positivement. Saliceti, tu le vois, j’aurais pu te rendre le mal que tu m’as fait, et, en agissant ainsi, je me serais vengé ; taudis que, toi, tu m’as fait du mal sans que je t’eusse offensé. Quel est le plus beau rôle en ce moment, du mien ou du tien ? Oui, j’ai pu me venger, et je ne l’ai pas fait. Peut-être diras-tu que ta bienfaitrice te sert de sauvegarde. Il est vrai que cette considération est puissante ; mais seul, désarmé et proscrit, ta tête eût été sacrée pour moi. Va, cherche en paix un asile où tu puisses revenir à de meilleurs sentiments pour ta patrie. Ma bouche sera fermée sur ton nom et ne s’ouvrira jamais. Repens-toi, et surtout apprécie mes motifs. Je le mérite, car ils sont nobles et généreux. Madame Permon, mes vœux vous suivent, ainsi que votre enfant. Vous êtes deux êtres faibles, sans nulle défense. Que la Providence et les prières d’un ami soient avec vous. Soyez surtout prudente, et ne vous arrêtez jamais, dans les grandes villes. Adieu ; recevez mes amitiés. » Ainsi, comme on le voit, les sentiments généreux l’emportaient chez le jeune Bonaparte sur ces ardeurs de vengeance si implacables dans le cœur d’un Corse. Revenons maintenant à la pétition que nous avons mentionnée avant cette petite digression : « Le général Argouf, blessé devant Mayence, à l’affaire du 11 prairial, se plaint de ce que, jeune encore, on lui veut donner sa retraite, au lieu de l’envoyer combattre les Autrichiens. Il demande à la Convention à être rétabli dans son grade. LEGENDRE. Ce général est venu chez moi, où il a été envoyé par des militaires de l’armée. Je l’ai mené au comité de Salut public, à Aubry. Apparemment que le Comité n’a pas fait droit à sa demande. Cependant, qui mérite mieux d’obtenir des grades dans nos armées que ceux qui ont concouru a leurs victoires ? Les blessures que ce brave a reçues, et, dont on voit encore les marques sur son visage, prouvent son courage, car on n’en reçoit pas de pareilles quand ou tourne le dos. Je demande que la Convention renvoie sa pétition au comité de Salut public pour y faire droit. CAVAIGNAC. J’étais à l’armée quand ce général a reçu cette honorable blessure. Je l’ai toujours vu dans toutes les occasions, à la tête des colonnes, fondre le premier sur les cohortes de nos ennemis ; il a toujours été dans les meilleurs principes, et son républicanisme est aussi reconnu que son courage. C’est à tort que le comité de Salut public veut lui donner sa retraite, puisque ce brave militaire se veut assez rétabli pour retourner à son poste combattre de nouveau nos ennemis, et qu’il redemande son grade. J’appuie le renvoi de sa pétition au comité de Salut UN REPRÉSENTANT. Cet officier ne se trouve pas seul dans le même cas. Le Comité a réformé plusieurs généraux qui ont rendu à la République des services signalés, et il a mis sur sa liste nouvelle des hommes contre lesquels il existe de nombreux soupçons. » (Le traître Aubry nous parait bien malade, et, ma foi, nous ne nous sentons pas le courage de le plaindre. Il est vraiment fâcheux, que Bonaparte n’ait pas assisté à cette séance ; il en serait sorti pénétré de respect pour la majesté d’une représentation vraiment nationale ; En effet, l’injustice, la faveur ne sauraient prendre racine dans ces sols généreux. Nous voudrions voir ce compte rendu, avec la juste destitution qui en fut la suite, inscrit en lettres d’or sur les murs de tous les palais législatifs du monde. Ces exécutions sont excellemment du domaine de la démocratie ; ce qui prouve qu’à juste cause, on la dit bonne à quelque chose.) Dans la séance du 14 thermidor an III (1er août 1795), une  sérieuse discussion eut lieu, qui enleva la direction de l’armée à l’incapable et hypocrite Aubry. Dès la séance du 13, un incident avait soulevé la question. Doulcet de Pontécoulant, au nom du comité de Salut public dont il était membre, venait de parler des triomphes de l’armée des Pyrénées et de lire un rapport de son général en chef Moncey, daté du quartier général de Bilbao, 5 thermidor, lorsque ledit Aubry prit la parole pour essayer de se justifier des accusations dont il avait été l’objet dans la séance du 11, à la suite de la pétition présentée à la barre de la Convention par le brave général Argouf. Un membre, entre autres, l’avait formellement accusé d’avoir, non réorganisé, mais désorganisé l’armée, qu’il avait remplie d’aristocrates et d’ex-nobles, mis à la place des officiers qui avaient, fait la guerre de la liberté, et dont il avait destitué ou mis en non-activité un grand nombre comme terroristes. Parmi ceux ci se trouvait précisément, comme on l’a vu, notre général Bonaparte. La Convention délibérait eu ce moment sur la constitution de l’an III, et il n’était sorte de moyens que les contre-révolutionnaires de l’assemblée et les royalistes du dehors n’employassent pour l’empêcher d’aboutir dans son travail. Dans les sections de Paris, on conspirait ouvertement contre cette infâme constitution, et Aubry, qui favorisait en secret les sectionnaires, avait fait tous ses efforts pour tenir les militaires éloignés de la Capitale. Dans la séance du 13, il balbutia de misérables excuses ; mais ses intrigues et ses injustices calculées ne trompaient plus personne ; et, le lendemain 14 thermidor (1er août), il sortait du Comité. Il avait rempli ces fonctions importantes, où Carnot s’était acquis le titre glorieux d’organisateur de la victoire, du 4 avril au 31 juillet 1795, un peu moins de quatre mois. Aubry justifia plus tard, par ses actes ultérieurs, les soupçons qu’avaient manifestés sur lui, à la Convention, Legendre et Cavaignac. Etant parvenu à se faire élire membre du conseil des Cinq-Cents, institué en vertu de la constitution de l’an III, il conspira d’abord sourdement avec le parti clichien contre le Directoire, ouvertement enfin avec ceux des membres des conseils que le Directoire dut frapper au 18 fructidor, et ce fut certainement un des fructidorisés les plus dignes de l’être. Il mourut obscurément, les uns disent en 1799, aux Etats-Unis, les autres disent en 1802, en Angleterre. Napoléon ne lui a jamais pardonné, mais il le méprisait encore plus qu il ne le haïssait. Doulcet de Pontécoulant, qui succéda à Aubry dans ses fonctions, le 2 août 1795, était un tout autre homme : intelligent, spirituel, ouvert, ayant loyalement embrassé les principes de la Révolution, il répara de son mieux le mal qu’Aubry avait fait sciemment à l’armée républicaine dans l’intérêt d’une contre-révolution. Sans doute il serait difficile de déterminer historiquement, c’est-à-dire d’une manière absolue, ces velléités de contre-révolution, bien que, de divers indices, on puisse inférer qu’une partie des hommes dont le 18 fructidor délivra le gouvernement de la République avaient fait un pacte avec le parti royaliste, pour le rétablissement de la royauté dans la personne de Monsieur. Ce parti, peu scrupuleux sur les moyens de réussir, avait admis dans son sein jusqu’à des hommes qui avaient voté la mort de Louis XVI, à la seule condition qu’ils conspirassent avec eux contre le Directoire, et qu’ils travaillassent au rétablissement du futur Louis XVIII sur le trône de France. Mais, quels que fussent les plans de la contre-révolution, si bien secondés par Aubry, ils furent déjoués à temps, et le 13 vendémiaire sauva la Convention en lui permettant d’achever son ceuvre et d’instituer sur les bases de la constitution de l’an III le gouvernement régulier de la France. Peu après avoir remplacé Aubry au comité de Salut public, Doulcet de Pontécoulant commença l’œuvre de réparation. Il appartenait au petit parti de ces nobles que les préjugés de leur naissance n’avaient pas complètement aveuglés sur la grandeur des principes proclamés par la Révolution, et qui à leurs propres intérêts préféraient le triomphe d’idées grandes et généreuses. Représentant du peuple, malgré la divergence de ses opinions avec le parti qui, dans les premiers moments, crut nécessaire de gouverner par la force, le loyal Pontécoulant, frappé du véritable génie militaire qui se révélait dans le mémoire de Bonaparte qu’il trouva dans le portefeuille de la guerre, et qu’Aubry avait étouffé, Doulcet, disons-nous, proposa, dans l’armée de l’Ouest, une brigade d’infanterie au général Bonaparte, qui la refusa, dit-on, surtout à cause de la nature, de cette guerre. A ce propos, il est à remarquer qu’un des plus grands bonheurs de cet homme extraordinaire, dont la carrière militaire s’est pour ainsi dire frayée à travers nos guerres civiles, a été de ne jamais avoir l’occasion de tirer l’épée contre ses concitoyens. Lors des répressions pour lesquelles il s est trouvé plusieurs fois appelé dans le Midi et dans l’est de la France, il arrivait toujours au moment où l’effervescence des esprits était apaisée. Oui vraiment, cet homme avait son étoile. Une campagne dans la Vendée en révolte ne pouvait donc convenir à sa nature ; quant à la célèbre mitraillade de Saint-Roch, l’assimilation est impossible : là, c’étaient des malheureux égarés ; ici, des ennemis implacables de la Révolution en travail. L’offre si prompte de Pontécoulant et le refus non moins prompt de Bonaparte résultent d’une lettre que celui-ci adressa de Paris, le 30 thermidor an III (17 août 1795), à son ami Sucy, commissaire ordonnateur de l’armée d’Italie, alors à Nice, lettre dans laquelle on remarque le passage suivant : « J’ai été porté pour servir à l’armée de la Vendée comme général de la ligne : je n’accepte pas ; beaucoup de militaires dirigeront mieux que moi une brigade, et peu ont commandé avec plus de succès l’artillerie. Je me jette en arrière, satisfait de ce que l’injustice que l’on fait à mes services est assez sentie par ceux qui savent les apprécier. » Ensuite, il félicite Sucy de la place qu’il vient d’obtenir, et qu’il appelle avec raison une place délicate ; puis il termine sa lettre comme suit : « Rien de nouveau ici ; l’espérance seule n’est pas encore perdue pour l’homme de bien : c’est te dire l’état très-maladif de cet empire. Sois de constante gaieté, et jamais de découragement ; si l’on trouve des hommes méchants et ingrats, souviens-toi de la grande, quoique bouffonne maxime de Scapin : Sachons leur gré de tous les crimes que l’on ne commet pas. Signé: B. P. » L’adresse porte : Au citoyen Sucy, commissaire ordonnateur, à Nice, armée d’Italie. » Le timbre de la poste de Paris est marqué par un P., et le cachet est en cire rouge, ayant pour empreinte les lettres B. P. entrelacées. La citation de la « grande, quoique bouffonne maxime de Scapin » n’est pas très exacte, et Bonaparte a confondu Scapin avec Figaro, qui dit en effet quelque chose d’approchant dans la seconde scène du Barbier de Seville : « Je me crus trop heureux d’en être oublié, persuadé qu’un grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal. » Scapin dit bien (acte II, scène VIII) : « Pour peu qu’un père de famille ait été absent de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fâcheux âccidents que son retour peut rencontrer : se figurer sa maison brûlée, son argent dérobé, sa femme morte, son fils estropié, sa fille subornée ; et ce qu’il trouve qui ne lui est point arrivé, l’imputer à bonne fortune. Pour moi, j’ai pratiqué toujours cette leçon dans ma petite philosophie ; et je ne suis jamais revenu au logis que je ne me sois tenu prêt à la colère de mes maîtres, aux réprimandes, aux injures, aux coups de pied au cul, aux bastonnades, aux étrivières ; et ce qui a manqué à m’arriver, j’en ai rendu grâces à mon bon destin. » Mais ni Scapin ni Figaro n’ont formulé au théâtre la maxime dont Bonaparte recommande à Sucy de se souvenir, et il y a loin de ce qu’ils disent à ce gré qu’il faut savoir aux hommes de tous les crimes que l’on ne commet pas. On conçoit aisément qu’avec sa vive imagination il ait fait cette confusion et grossi les choses de la sorte, nous ne lui en faisons pas un crime ; mais il nous a paru bon, en passant, de relever cette très innocente erreur littéraire, à propos de cette lettre, importante pour nous, en ce qu’elle contredit les faussetés débitées par Bourrienne dans ses Mémoires sur ce moment critique de la vie de Bonaparte, et qu’il est inutile de réfuter autrement ici. Comme on le voit par cette lettre, Bonaparte n’était qu’à demi content ; mais il se jetait en arrière, satisfait au moins de la marque d’estime qu’on venait de lui donner, et son refus ne fut point pris en mauvaise part. Doulcet et ses collègues du comité de Salut public avaient à cœur de réparer le mal que lui avait fait Aubry, et ils en cherchèrent tout d’abord les moyens. Les cadres étaient pleins, et l’on ne pouvait procéder à l’aventure à des éliminations ; mais Doulcet trouva bientôt pour le général, en attendant mieux, une occupation digne de lui.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – L’ARMEE D’ITALIE

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Le général de brigade Napoleone Buonaparte en 1794

L’ambition est le principal mobile des hommes ; on dépense son mérite tant qu’on espère s’élever.

(Napoléon Bonaparte)

La position de l’armée d’Italie était devenue en effet critique après le 9 thermidor, comme l’avaient mandé Saliceti et Albitte au comité de Salut public. Une sorte de torpeur s’était emparée d’elle. L’armée piémontaise avait repris courage ; elle se renforçait tous les jours par l’arrivée de nouveaux bataillons autrichiens. Les deux armées françaises qui investissaient le Piémont étaient dans un état déplorable. La première, l’armée des Alpes, campée par détachements sur les crêtes de la chaîne supérieure, et formant une ligne de 240 kilomètres de développement, du mont Blanc aux sources du Tanaro, périssait de misère et de maladie. « Les communications étaient difliciles, dit un historien militaire, les vivres rares et fort coûteux, les chevaux exténués. L’air vif, les eaux crues de ces régions élevées occasionnaient dans les hôpitaux une mortalité qui, tous les trois mois, aurait pu suffire à la consommation d’une grande bataille. Cette défensive était plus onéreuse pour les finances et plus désastreuse pour les hommes qu’une campagne offensive. » La seconde armée, commandée en chef par Dumerbion, décrivait un immense demi-cercle depuis le mont Viso jusqu’au-dessus d’Albengo, et ne souffrait pas moins par les mêmes causes. Les divers corps ainsi campés sur ces sommités, séparés par des vallées souvent profondes, ne pouvaient se secourir en cas d’attaque. On les croyait perdus, et l’ennemi chantait déjà victoire : le 9 thermidor avait ranimé toutes ses espérances. Les armées austro-sarde et anglaise combinées, dont la jonction devait se faire dans les plaines méridionales du Piémont, et qui avaient pour alliées la faim, la misère et les maladies de nos soldats, comptaient nous attaquer sur plusieurs points à la fois, et, par l’envahissement de la France, prêter main-forte aux contre-révolutionnaires, qui se remuaient partout en faveur du prétendant. Mais on calculait sans le génie de la République, et, il faut bien le dire, celui de Bonaparte. Le comité de Salut public désirait qu’on prît l’offensive. Mais il fallait consulter ses forces, ne point attaquer si l’on n’était point en mesure de vaincre ; et la victoire devenait difficile dans la situation où se trouvaient nos troupes. Agir de concert avec l’armée des Alpes eût seulement permis à l’armée d’Italie d’espérer la victoire ; il fallait s’entendre avec elle : Dumerbion chargea Bonaparte de ce soin. Celui-ci eut à ce sujet, avec les officiers de cette armée, des conférences à Colmars, près de Digne ; mais on ne tomba pas d’accord, parce que, pour marcher ensemble utilement, il eût fallu que les deux armées fussent placées sous le commandement d’un seul général en chef, et que cela dépendait du comité de Salut public. Un péril était cependant à conjurer. Le 12 septembre, on avait appris qu’une division autrichienne, sous les ordres du général Wallis, s’était rassemblée sur les bords de la Bormida et avait porté ses magasins à Dego. Une division anglaise devait débarquer à Vado, et les deux armées combinées occuper Savone et forcer la république de Gênes a se déclarer contre la France. Il était de la plus haute importance d’empêcher que les forces anglaises, réunies aux forces austro-sardes, n’obtinssent contre nous le concours de la république de Gênes. Ce fut Bonaparte qui appela l’attention du général Dumerbion sur ce péril, et qui l’engagea à entreprendre, malgré tout, une campagne pour le conjurer. Il en était arrivé à ce point de considération, que le vieux général, qui pourtant ne manquait ni de bravoure ni d’initiative, lui répondit : « Mon enfant, présente-moi un plan de campagne, tel que tu sais les faire, et je l’exécuterai de mon mieux. » On n’a jamais vu, on ne verra jamais un pareil exemple de la supériorité du génie. Il s’agissait surtout d’empêcher la jonction des armées ennemies, de les rompre et de leur imposer par quelque coup hardi. Le 19 septembre, Dumerbion, à la tête de 18.000 hommes et avec 20 pièces de montagne, se mit en mouvement, accompagné de son général d’artillerie. Ce mouvement, est-il besoin de le dire, était le premier du plan de Bonaparte ; il consistait à s’emparer des positions de Saint-Jacques, de Montenotte et Vado, et à appuyer ainsi la droite de l’armée aux portes de Gênes. L’exécution répondit à l’excellence du plan. Une première division autrichienne, sous les ordres du général Colloredo, occupait Carcare et une partie de la vallée de la Bormida ; le général Mercy-Argenteau, avec une forte division autrichienne, était à Mondovi ; une troisième division autrichienne, sous les ordres du général Wallis, était placée en réserve vers Dego et devait appuyer les deux premières. Dumerbion fit mine d’attaquer la division Argenteau pour agir plus fortement sur celle de Colloredo vers les sources de la Bormida. L’armée française était ainsi disposée : 1° A droite, le général Masséna, de Loano à Bardinello ; 2° Au centre, le général Macquart, tenant Limone et Tende ; 3° A gauche, les généraux Sérurier et Garnier, s’étendant jusqu’au col de Fenestrelle. « La troisième sans-culottide (19 septembre), dit le rapport du général en chef au comité de Salut public, lu à la Convention et inséré au Moniteur du 4 octobre 1794, le poste de Saint-Jacques, situé sur la partie de l’Apennin qui sépare les forteresses de Savone et de Finale des vallées de la Bormida occupées par l’ennemi, et fortifié par un double retranchement, a été enlevé à la baïonnette avec une telle bravoure, que la terreur nous a précédés dans les postes de Bormida, Mallere, Pallere et Altare. Le 4 (quatrième jour complémentaire ou quatrième sans-culottide, comme on disait alors, de l’an II, 20 septembre 1794), une de nos colonnes, dérobant sa marche à l’ennemi, arriva très précipitamment au château de Cossaria, força ce poste redoutable, et l’armée autrichienne allait être coupée et renfermée dans les gorges de la Bormida, lorsqu’une fuite précipitée est devenue son unique salut. Le général rend compte ensuite de l’affaire de la Roquette de Cairo. La cinquième sans-culottide (21 septembre), les républicains poursuivirent leur marche et rencontrèrent l’ennemi à la Roquette de Cairo ; la cavalerie et l’artillerie ennemies y avaient des positions avantageuses, et l’infanterie y, était protégée par des hauteurs d’un difficile accès. Il ne restait qu’une heure et demie de jour ; une attaque aussi prompte que bien combinée les a culbutées sur tous les points. » Dans cette journée du 21 septembre, les généraux Bonaparte et Masséna dirigeaient, sous le général Dumerbion, les soldats de la République. Le lendemain 22 septembre, au moment où l’on se disposait à livrer un nouveau combat à, l’ennemi en arrière de Dego, où il avait été rejeté, on apprit sa fuite à plus de 20 kilomètres de cette ville, pour se porter sur Alexandrie et rejoindre sa réserve. Le général Wallis, harcelé le même jour par le général Cervoni, qui commandait notre avant-garde, prit position à Acqui, où le général en chef Dumerbion ne jugea pas à propos de le suivre, pour ne pas attirer sur lui toutes les forces sardes et autrichiennes ; il se contenta de cette reconnaissance, se replia par Montenotte sur Savone, et, conservant un poste dans cette Vallée, il prit position sur les hauteurs de Vado, qu’il fit lier aux hauteurs du Tanaro par de forts ouvrages et par des postes de communication. C’est à cela qu’avaient servi les cartes et les plans que, dans sa prévoyance, le général Bonaparte avait ordonné au citoyen Chantron de lever, par l’ordre que nous avons cité plus haut (29 mai 1794). Le général Dumerbion disait encore vers la fin de son rapport daté de Cairo le 2 vendémiaire an III (23 septembre 1794) : « L’affaire de Cairo a coûté à la République quatre-vingts de nos frères d’armes et autant de blessés. La perte de l’ennemi est de plus de mille hommes, tant tués que blessés et prisonniers, et il nous a laissé dans ses magasins de quoi nourrir l’armée pendant un mois. Puis ces mots : C’est ainsi, citoyens représentants, que l’armée d’Italie a célébré la cinquième sans-culottide et le 1er vendémiaire de l’an III de la République française ! Vive la République ! DUMERBION. » Les représentants du peuple près l’armée d’Italie disaient aussi dans leur lettre à leurs collègues du comité de Salut public, en leur rendant compte des mêmes faits : « La cinquième sans-culottide a été célébrée par une portion de l’armée d’Italie d’une manière digne de la République et de la Convention nationale. » Cette victoire, en effet, éloignait les Autrichiens de la mer, empêchait le débarquement des troupes, anglaises, qui cherchaient à se joindre à leurs alliés, et permettait ainsi le rétablissement des relations commerciales entre Gênes et Marseille. Les batteries que l’on construisit sur toute la côte, sous la direction du général Bonaparte, protégèrent le cabotage et interceptèrent, comme nous venons de le dire, tout rapport entre les Autrichiens et les Anglais. L’armée française, maîtresse de toute la rivière du Ponant jusqu’à Savone, maintenait dans sa neutralité vacillante la république de Gênes, dont les chefs aristocratiques étaient assez mal disposés pour les Français ; elle donnait, par le prestige même de son voisinage, une plus grande influence au parti déjà très nombreux des amis de la République française. C’était beaucoup dans l’état des choses ; et un conseil de guerre, malgré l’avis de Bonaparte, qui voulait qu’on profitât de l’entrain des troupes pour enlever le camp retranché de Civa, et qu on se précipitât à l’improviste sur le Piémont, par la gauche, en appelant à soi l’armée des Alpes, jugea prudent de s’arrêter aux avantages obtenus, jusqu’à nouvel ordre. Le combat de Cairo fut ainsi, dans cette campagne, la dernière opération de l’armée d’Italie ; et si l’on n’exécuta pas le plan d’invasion du Piémont proposé par Bonaparte, la République n’en eut pas moins à se féliciter des avantages de toutes sorte que le succès de nos armes nous assura dans cette partie de l’Italie. Déjà le jeune officier rêvait la conquête de l’antique Péninsule. Plus tard, quand le géant sera arrivé au faîte de la gloire et de la puissance, et qu’aucun horizon, si vaste qu’il soit, ne sera plus capable de caresser son regard, il se plaira à reporter ses souvenirs sur ce temps-là, et à dire que c’est un matin, au soleil levant, du haut du Col de Tende qu’il jeta pour la première fois un œil avide sir ces belles plaines de l’Italie, dont la conquête était dès lors l’objet de ses méditations. Alors Bonaparte était rentré pleinement en grâce auprès de Saliceti et d’Albitte, qui étaient toujours représentants près de l’armée d’Italie, et qui s’efforçaient, par des marques non équivoques de déférence, de lui faire oublier les défiances qu’ils avaient conçues contre lui. Deux nouveaux représentants, Ritter et Turreau, leur avaient été adjoints par le comité de Salut public. Ils avaient assisté à cette dernière campagne, et l’un d’eux, si l’on en juge par les égards qu’il lui témoigna dès son arrivée, avait dû recevoir en faveur de Bonaparte des instructions secrètes de quelques membres du comité de Salut public, sinon du Comité tout entier. C’était Turreau, Louis Turreau de Linières, né à Orbec, alors âgé de trente-quatre ans. Selon l’usage des conventionnels mariés qui étaient envoyés en mission près des armées, Turreau était accompagné de sa femme. Mme Turreau, jeune et trèsjolie personne, fort instruite et fort aimable, partageait et parfois dirigeait la mission de son mari. Elle était fille d’un chirurgien de Versailles, et avait reçu une éducation soignée. Turreau et surtout Mme Turreau se prirent tout de suite d’une véritable admiration pour Bonaparte, et n’en firent point mystère. Ils ne juraient que par lui, et ils le traitaient avec la plus grande faveur. Bonaparte se montra très sensible à ces marques d’estime et d’amitié, et il en était heureux à d’autres égards. Il commençait à se plaire dans la société des femmes, et Mme Turreau avait fait sur lui une vive impression, dont il n’était pas dans ses principes d’abuser le moins du monde. Toutefois, il se montra plus galant auprès d’elle qu’il ne l’avait été auprès de la belle Mme Ricord et de Mlle Charlotte Robespierre, dont la figure ouverte, quoique sévère, et les traits réguliers et fins lui avaient plu beaucoup aussi. Il ne dédaignait pas d’ailleurs de faire sa cour sans bassesse aux représentants du peuple en mission et aux personnes de leur famille, quand il sentait quelque sympathie pour eux. Peut-être aussi y avait-il là un motif intéressé, mais après tout naturel et légitime : « C’était un avantage immense de leur plaire, a-t-il dit lui-même ; car, en ce temps de l’absence des lois, un représentant du peuple était une véritable puissance. » Malgré tout cela, cette sorte de raison d’Etat paraît avoir été étrangère à sa galanterie près de Mme Turreau. Il était tout simplement heureux et fier de lui plaire, parce qu’elle était belle, spirituelle et aimable. Ce sentiment de vanité juvénile qu’il éprouvait lui fit même faire une sottise qu’il se reprocha amèrement et dignement plus tard. Racontons cette circonstance. Nous avons dit que Mme Turreau suivait son mari partout dans sa mission. Un jour Bonaparte, qui s’était rendu en compagnie des représentants Ritter et Turreau, pour faire une reconnaissance, dans les environs du Col de Tende, donnait le bras à Mme Turreau et se promenait avec elle au milieu des positions de l’armée ; tout à coup il eut l’idée de la faire assister au spectacle d’une petite guerre. On sait que, dans cette tête, l’exécution suivait de près la conception. Il ordonna sur-le-champ une attaque d’avant-poste à la baïonnette. Les Français furent vainqueurs, mais cette escarmouche n’était pas absolument nécessaire en ce moment, et elle pouvait même avoir des conséquences fâcheuses. Plus tard, Napoléon s’est reproché cet acte, qu’il a qualifié lui-même d’abus d’autorité. Quant à nous, ces petites faiblesses ne nous déplaisent pas ; cela accidente le tableau, qui deviendrait d’une monotonie fatigante si la pâte de la palette n’était pétrie que de génie ; un petit grain de faiblesse humaine réjouit l’œil et rapproche un peu les distances… Hélas ! attendons quinze ans, et malheureusement ce souhait de quelques taches dans le soleil ne sera plus à former. Bientôt le représentant Turreau et sa femme quittèrent l’armée d’Italie ; Bonaparte s’en éloigna également, et l’on se perdit de vue. Toutefois, il revit un jour Mme Turreau, la belle représentante de Nice, d’ancienne et douce connaissance ; mais elle était bien changée, à peine reconnaissable. La fortune des deux amoureux avait suivi une marche inverse. Bonaparte était devenu Empereur des Français, et Mme Turreau, dont le mari était mort en 1799, était tombée dans la plus profonde misère. Le malheur l’avait vieillie avant l’âge. Elle vivait tristement à Versailles, des secours de quelques parents qui n’étaient rien moins que riches. Elle se sentait malheureuse de leur être à charge. On l’engageait sans cesse à s’adresser à cet ancien ami, maintenant couronné, qui pouvait la tirer aisément de sa triste situation, et elle l’avait fait, et c’était là un de ses plus grands chagrins. Elle avait en effet écrit directement à Berthier, qui était aussi de Versailles, et, de plus, son ami d’enfance, le priant de lui faire avoir une audience de l’Empereur ; mais sa lettre était restée sans réponse. Une fois même, elle s’était décidée à écrire, directement à Napoléon, à qui là missive n’était point parvenue. Mais si le grand maître des cérémonies manquait de mémoire, Napoléon en avait pour deux. Mme Turreau ne comprenait rien à ce silence, bien que ses malheurs et la perte de sa beauté lui eussent appris à quoi tient le cœur des hommes. Elle ne pouvait croire à tant de dédain et à tant d’oubli de la part d’un homme qui lui avait paru si bon et si généreux lorsqu’elle l’avait connu à Nice, et qui même, pour tout dire, lui avait semblé un peu amoureux d’elle, quelque respectueux qu’eut été cet amour. Elle ne se trompait pas ; Napoléon ne l’avait point oubliée, mais la demande de Mme Turreau avait paru à Berthier devoir être importune à l’Empereur, et il ne lui en avait point fait part. Ce fut Napoléon qui, lui-même, un jour de chasse à Versailles, se souvint d’elle. Il savait qu’elle était née dans cette ville ; elle lui avait souvent parlé, à Nice, des premières scènes de la Révolution dont elle avait été témoin, lorsqu’elle était toute jeune fille. Son souvenir lui revint vivement à l’esprit, et les plaisirs de la chasse ne furent plus pou lui qu’un accessoire. Il la nomma tout haut avec intérêt, parut désirer la voir, et demanda à Berthier, qui l’accompagnait, s’il savait ce qu’elle était devenue. Berthier, jusque-là si indifférent, s’empressa de s’inclmer sous le désir du maître, et Mme Turreau fut appelée. L’Empereur lui fit le plus gracreux accueil, et, comprenant à son costume plus que modeste et à la tristesse de son visage la fâcheuse position où elle était tombée, il lui dit entre autres choses : « Mais comment ne vous êtes-vous pas servie de nos connaissances communes de l’armée d’Italie pour arriver jusqu’à moi ? » Et, en disant ces paroles, il lançait un regard à Berthier. « Hélas! sire, répondit Mme Turreau, nous ne nous sommes plus connus dès qu’ils ont été grands et que je suis devenue malheureuse. » Elle comprit alors que Berthier avait négligé de parler d’elle à l’Empereur ; mais cette femme délicate n’ajouta rien de plus. Comme on le voit, le jeune Bonaparte avait su bien placer ses affections. Mme Turreau n’eut qu’à se féliciter de cet entretien, qu’elle ne devait guère qu’à un heureux hasard. Le lendemain, l’Empereur ordonna à Berthier de lui faire compter 100.000 francs sur sa cassette. « Je ne veux pas, lui avait-il dit en donnant cet ordre, que mes plus anciens amis soient malheureux sous mon règne. » Le prince de Wagram, dont le cœur ne sut jamais être à la hauteur de sa fortune, comprit-il ? cela est probable ; car Napoléon, savait accentuer ses mots. Il eut toujours pour son ancien camarade de l’armée d’Italie la plus vive affection, affection que n’affaiblirent même pas les honteuses défections de celui-ci. « Pour toute vengeance, disait-il en 1815, je voudrais contempler un instant cet imbécile de Berthier dans son costume de capitaine des gardes de S. M. Louis XVIII. » Le mot souligné, appliqué à un prince, est sanglant, mais, il était mérité. « Pour toute vengeance… » Napoléon est tout entier dans ces trois mots ; il ne savait pas haïr ceux qui avaient été jadis ses amis ; et, dans les circonstances où il avait le plus à se plaindre de leur ingratitude ou même de leurs trahisons, les bons rapports qu’avait eus avec eux le général Bonaparte revenaient immédiatement à la mémoire du maître irrité. On a vu ce qu’en trois jours, du 19 au 22 septembre, avait, accompli la bravoure française. Après cette campagne si courte, terminée par l’heureux combat de Cairo, l’armée se tint sur la défensive, et Bonaparte ne prit plus, comme commandant en chef de l’artillerie , que des mesures d’ordre pour le maintien des positions acquises et l’armement des côtes de la Méditerranée. Il s’acquitta de tous ces devoirs avec une activité et un zèle extraordinaires, dont témoignent les ordres et les nombreuses lettres da service qu’il adressa, du mois d’octobre 1794 au mois de mai 1795, aux officiers qui relevaient de lui. Toute cette activité était dépensée en vue d’un grand objet qu’il se proposait, quand tout à coup l’entrée au comité de Salut public d’un ennemi de la Révolution vint l’arrêter douloureusement dans sa carrière. Nous abordons ici une des phases les plus importantes de la vie de Bonaparte ; c’est la triste histoire de ses démêlés avec ce fameux Aubry, fameux seulement par son injustice calculée et obstinée, qui faillit briser pour toujours cette fortune destinée à un si grand éclat. Cette histoire, très curieuse à plus d’un titre, ne nous semble avoir été approfondie et éclaircie par aucun historien, sans en excepter M. de Coston, qui n’en dit que ce que cent autres en avaient dit avant lui. Tous, en effet, parlent de la malveillance d’Aubry pour Bonaparte, sans s’inquiéter des causes. Nous avons été assez heureux pour les découvrir, à force de les rechercher ; et nous allons les exposer avec détail, car rien ne paraît plus singulier, quand on n’en a pas pénétré le secret, que ce changement subit qui s’opéra au sein du comité de Salut public à l’égard de l’armée, et dans la direction de la guerre, pendant les quatre mois moins deux jours qu’Aubry en fut chargé. Il y a là un mystère qui n’a pas assez préoccupé les historiens de la Révolution. La trahison était entrée au comité avec cet Aubry, et nous le prouverons. Pour cela, il nous faut recourir aux conjectures, aux hypothèses, aux inductions ; on sait que c’est armé de ce flambeau, ou, si l’on veut, de cette lanterne sourde, qu’il est souvent nécessaire de se diriger dans les broussailles et les sentiers rocailleux qui couvrent encore certains parages inexplorés du domaine de l’histojre. C’était la méthode de Condillac ; ce sera aussi la notre. Commençons tout d’abord par rappeler un point que nous avons suffisamment établi et qui n’est plus douteux aujourd’hui qu’aux yeux de ceux qui ont intérêt à le nier : Bonaparte était sincèrement républicain ; non pas républicain par calcul, mais républicain par conviction. L’enfant rêveur de la grotte du Casone était républicain, l’écolier de Brienne était républicain, le convive de Beaucaire était républicain, le lieutenant, de Carteaux et de Dumerbion, l’ami de Robespierre jeune était républicain. Le coup de tonnerre du 14 juillet avait retenti jusque dans les profondeurs de son âme ; les grands actes de la Convention parlaient fortement au cœur du Corse et de l’ami de Paoli. En ce temps-là, la Révolution comptait des ennemis jusque dans les corps chargés de la défendre ; car on sait qu’à toutes les époques de bouleversements sociaux, il se trouve des hypocrites qui s’attellent au char du progrès avec l’espoir de l’enrayer. Aubry était un de ces hommes ; et tout ce qui lui semblait de nature à pousser à la roue devait lui porter ombrage.Mais avant d’entamer ce chapitre, il convient de dire quelques mots du court intervalle qui sépara la mise à la réforme du général Bonaparte, événement qui a si fort marqué au début de sa vie. du moment où nous l’avons laissé après, la vive campagne de trois jours qui se termina par le combat de Cairo. Nous avons dit qu’après la cessation des hostilités, il s’était voué tout entier aux affaires de son arme et aux soins de l’autre objet dont, il n’avait pas cessé d’être chargé : la défense du littoral, des golfes et des stations maritimes de cette longue étendue de côtes qui va de l’embouchure du Rhône à la rivière de Gènes, et dont nous possédions une partie. Il s’y voua en homme qui a le sentiment que les choses n’en resteront pas là ; qu’après un moment d’arrêt, il faudra poursuivre l’œuvre commencée, et, pour cela, se trouver armé sur toute la ligne pour la défense, afin de pouvoir agir plus librement et plus fortement dans l’attaque. Quelques-uns de ces ordres méritent d’être rapportés. Le 18 vendémiaire an III (9 octobre 1794), il écrivait au citoyen Manceaux, si souvent cité plus haut : « Le général d’artillerie de l’armée d’Italie au citoyen Manceaux, directeur d’artillerie à Port-la-Montagne : Nous venons d’occuper le fort de Vado, près de Savone, qui maîtrise la rade de Vado ; nous sommes obligés d’y placer huit pièces de 36. Je te prie d’en faire la demande à la marine. Si elle n’a pas d’affûts, envoie-moi toujours les pièces et 400 boulets de 30. J’en attends 6.000 au premier jour. BUONAFARTE. » Pendant les trois derniers mois de cette année 1794, il écrit de Nice lettres sur lettres au même Manceaux à Toulon, au capitaine Perrier à Marseille, à d’autres officiers, et donne même des ordres en sa qualité de général de brigade d’artillerie. Le 4 janvier 1795, il se rend à Toulon pour y surveiller les détails d’une expédition maritime qu’on méditait. Le 7 du même mois, il était à Marseille, et les pouvoirs que lui avaient conférés les délégués de la Convention étaient bien grands, puisque nous le voyons écrire de Marseille, sous cette date du 7 janvier 1795 (18 nivôse an III), ce qui suit : « Le général commandant l’artillerie de l’armée au citoyen Manceaux, chef de brigade, etc. J’ai donné ordre à une compagnie de grenadiers de Paris, qui est arrivée à Avignon, de se rendre à Toulon, où elle prendra tes ordres ; j’ai ordonné à Faisand de te faire passer sur-le-chainp les cinq milliers de poudre qui te reviennent. » Le 22 mars, il était de nouveau à Toulon, où il donnait l’ordre suivant au citoyen Manceaux :« 2 germinal an III. Il y a, dans la demi-lune de la porte d’Italie, des écouvillons et des lanternes sur les affûts. Je te prie de donner des ordres pour qu’on les retire ; tu sens l’inutilité de tenir le rempart de Toulon et les forts environnants armés. BUONAPARTE. » Le même jour, il écrivait au même : « Je donne ordre que l’on te remette dix milliers de poudre, de celle destinée à l’expédition. » Dans nos collèges, on a toujours admiré l’activité et la facilité de César dictant à ses secrétaires quatre lettres sur des sujets différents. Cette admiration devait singulièrement donner à rire à l’officier Bonaparte : son génie n’eût demandé que dix légions et beaucoup moins de dix ans pour ne faire qu’une bouchée de la Gaule. Cet acte fut le dernier qu’il exerça comme général commandant l’artillerie de l’armée d’Italie. Le 1er floréal an III (20 avril 1795), en vertu d’un congé que lui avait envoyé de Marseille le représentant du peuple Beffroi, il quitta Toulon, en compagnie de l’inséparable Junot, revit un moment sa famille à Marseille, et, le 22 avril, en partit avec ses aides de camp, Junot et Louis Bonaparte, ïl voulait profiter de l’inaction obligée de l’armée d’Italie pour venir à Paris conférer avec les membres du comité de Salut public de la grande expédition en Italie, dont il avait l’âme remplie. Il ignorait les changements survenus dans le comité, où il comptait surtout trouver encore Carnot pour comprendre et y appuyer son projet ; il n’y trouva qu’Aubry et sa mise en non-activité. Le 15 germinal an III (4 avril 1795), Aubry, ancien et médiocre officier d’artillerie, sorti de l’armée en 1790, député du Gard à la Convention nationale, l’un des signataires de la protestation du 6 juin 1793 contre les 31 qui furent mis en état de détention et réintégrés au sein de la Convention le 8 décembre 1794, Aubry, disons-nous, avait remplacé Carnot dans la direction des opérations militaires ; l’un de ses premiers actes dans ces fonctions, qui correspondaient à celles d’un véritable ministre de la guerre, fut la mise à la réforme, du général Bonaparte et de Masséna, en même temps que d’un grand nombre d’autres officicrs des armées de la République, connus par leur civisme et leur bravoure. Mais cet acte, avait exigé quelque travail, et l’arrêté officiel n’avait pu être signifié du jour au lendemain. Il avait fallu à Aubry le temps de se reconnaître. On ne commet pas de pareilles énormités, même avec l’audace d’un conspirateur, sans y réfléchir quelque peu. Nous avons prononcé le mot énormité ; en effet, le travail d’Aubry, qui éliminait le général Bonaparte de l’artillerie, y introduisait Aubry lui-même, et à quel-titre ? comme général de division d’artillerie, inspecteur général de cette arme, chargé de la deuxième tournée, comprenant les départements de la Seine-Inférieure, de l’Eure, du Calvados et de la Manche ; lui, Aubry, simple capitaine de cette arme, dont il avait cessé de faire partie depuis 1790 ! c’est cet homme qui se faisait tout d’un coup, et de son chef, général de division et inspecteur général d’artillerie. Comme on le voit, le mot énormité n’a rien d’excessif, appliqué à une pareille mesure. Bonaparte, ignorant l’acte inouï qui le condamnait à l’inaction, au moment où il sentait bouillonner le génie militaire qu’il portait en lui, mit quelques jours à se rendre à Paris. Chemin faisant, il revit Valence ; il passa trois jours, du 29 avril au 2 mai, dans cette chère garnison où il s’était fait des amis qu’il n’avait pas oubliés et qui ne l’avaient pas oublié non plus. Il vit Mlle Bou ; mais, pour la première fois, il ne logea pas chez elle ; il avait promis à Sucy, qui, depuis, fut commissaire ordonnateur en chef à l’armée d’Italie, de descendre chez lui lorsqu’il passerait de nouveau à Valence, et il reçut l’hospitalité chez Mme de Sucy, mère de son ami. Il y visita la famille Aurel fils, dont il avait fréquenté si assidûment le cabinet littéraire. Il en partit le 14 mai et arriva quelques jours après à Paris, où il devait éprouver ; pendant près de quatre mois, les déboires les plus inattendus.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Général en disgrâce

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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février 2, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – 9 THERMIDOR AN II ET LA CHUTE DE ROBESPIERRE

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Napoléon Bonaparte mis aux arrêts après le 9 thermidor an II

Ma conscience est le tribunal où j’évoque ma conduite.

(Napoléon Bonaparte)

La mission de Bonaparte à Gènes était, du reste, parfaitement définie par la lettre de créance que le représentant Ricord, en l’absence de son collègue Augustin Robespierre, en mission à Paris, lui avait expédiée de Loano le 13 juillet, et par les instructions secrètes qui l’accompagnaient. Comme cette mission joue un rôle important dans la vie de notre héros, nous allons mettre ici sous les yeux du lecteur le texte même des pièces. La lettre ou l’ordre de Ricord était ainsi conçu : « Le général Bonaparte se rendra à Gênes pour, conjointement avec le chargé d’affaires de la République française, conférer avec le gouvernement de Gênes sur des objets portés dans ses instructions ; Le chargé d’affaires de la République française le reconnaîtra et le fera reconnaître par le gouvernement de Gênes. Loano, le 25 messidor an II de la Répubique Signé : RICORD, » A cet ordre étaient jointes les instructions suivantes : INSTRUCTIONS SECRÈTES. « Le général Bonaparte se rendra à Gênes. 1° Il verra la forteresse de Savone et les pays circonvoisins. 2° Il verra la forteresse de Gênes et les pays voisins, afin d’avoir des renseignements sur les pays qu’il importe de connaître au commencement d’une guerre dont il n’est pas possible de prévoir les effets. 3° Il prendra sur l’artillerie et les autres objets militaires tous les renseignements possibles. 4° Il pourvoira à la rentrée à Nice de quatre milliers de poudre qui avaient été achetés pour Bastia, et qui ont été payés. 5° Il verra à approfondir, autant qu’il sera possible, la conduite civique et politique du ministre de la République française, Tilly, et de ses autres agents, sur le compte desquels il nous vient différentes plaintes. 6° Il fera toutes les démarches et recueillera tous les faits qui peuvent déceler l’intention du gouvernement génois relativement à la coalition. Fait et arrêté à Loano, le 25 messidor an II de la République. Signé : RICORD. » Robespierre jeune, nous l’avons dit, était parti pour Paris depuis plusieurs jours, au moment où Ricord signait à Loano cet ordre et ces instructions ; mais le voyage du général Bonaparte à Gênes avait été ordonné par Ricord conformément à ce qui avait été convenu entre celui-ci et son collègue absent. Bonaparte ne mit que quelques jours à remplir sa mission à Gênes, et il en revenait pour rentrer à Nice le 9 thermidor an II, le jour même où s’accomplissait a Paris la chute de Robespierre ; or, cet événement ne devait à aucun titre lui rester indifférent, car la hache thermidorienne qui avait frappé les deux Robespierre et qui lui avait enlevé un ami véritable, allait être un moment suspendue sur sa propre tête. Des hommes qui avaient été terroristes l’accusaient de terrorisme. Bonaparte était-il réellement terroriste ? Non, dans le sens vulgaire qu’on attache à ce mot ; mais il avait compris, comme tant d’autres grands esprits de cette grande époque, qu’il faut appliquer aux vieilles sociétés le systerne au moyen duquel on rajeunit, on vivifie les terres usées, c’est-à-dire y apporter de la terre neuve ou remuer l’ancienne à de grandes profondeurs ; il avait compris qu’une révolution ne s’opère pas sans troubles et même sans violences ; que, de ces troubles et de ces violences, il ne faut pas trop s’effrayer, et qu’une vie nouvelle ne peut être que la conséquence d’une sorte de métempsycose. Il avait compris le mythe antique : pour redevenir jeune, beau, vigoureux, le vieil Eson avait dû être préalablement coupé en morceaux et plongé dans une chaudière bouillante. ; 93 n’était, à ses yeux comme aux nôtres, que la crise suprême d’une grande démolition. Toute la théorie des révolutions est dans ces deux mots : démolition et reconstruction. Pour reconstruire, il faut tout d’abord démolir. Certes, elle n’était pas belle cette place où s’élève aujourd’hui le Louvre, ce chef-d’œuvre unique de sculpture et d’architecture ; il y a quelques années à peine gisaient là des masures informes et innomées, un je ne sais quoi qui n’avait de nom dans aucune langue. Le marteau retentit dans ces ruines, et bientôt l’œil attristé n’eut plus à contempler que des décombres et des gravois, restes hideux des vieilles maisons jetées à bas par le pic des démolisseurs. On ne passait que péniblement et avec tristesse à travers les pierres, les poutres, les débris amoncelés, et les esprits étroits devaient appeler vandales les courageux pionniers de ces futurs embellissements. Aujourd’hui, la plus magnifique harmonie règne au milieu de ce chaos, et le Louvre de Paris est devenu le monument le plus beau et le plus grandiose du monde entier. Il en est ainsi dans l’ordre social. Seulement, personne ne voulant s’y laisser exproprier de ses privilèges pour cause d’utilité publique, l’expropriation s’y fait de vive force, quand elle est devenue nécessaire. La mauvaise volonté des privilégiés à céder aux exigences du temps et de la raison est la seule cause de ces crises suprêmes, appelées révolutions, et des emportements populaires qui les accompagnent. C’est la loi : dura lex, sed lex. Le nom de Robespierre, le nom du plus grand démolisseur qu’offre l’histoire, n effrayait pas plus Bonaparte qu’il ne nous effraye aujourd’hui, nous, fils des destructeurs d’une monarchie de quatorze siècles. Or, on a vu qu’il s’était lié étroitement avec le frère de Maximilien ; qui, dans Toulon fumant, avait le premier récompensé ses services en le nommant général de brigade d’artillerie ; la reconnaissance, ce levain généreux qui ne vieillit jamais dans le cœur des Napoléons, l’attachait déjà à ce nom. Il s’était plus étroitement lié encore avec Robespierre jeune à Nice, et, dans cette rapide campagne des Alpes-Maritimes, qui avait reculé les frontières de la République, une grande intimité s’était établie entre eux ; ils s’étaient fait des confidences ; et, peut-être au delà du point immédiatement praticable dont nous venons de parler, avaient-ils eu le projet d’une expédition sur un plan vaste en Italie, laquelle, en couvrant de gloire la Montagne à l’extérieur, lui aurait permis d’asseoir à l’intérieur la République sur des bases constitutionnelles qui ne donneraient point prise contre elle aux royalistes déguisés, ainsi qu’on le vit plus tard. Bonaparte, comme tout l’indique, aurait-il donc conçu dès lors le plan de cette grande campagne d’Italie qui devait porter si haut la gloire des armes françaises, et qui, exécutée dès cette époque avec le concours de la Montagne, eût empêché la partie corrompue de l’assemblée de triompher et de jeter la France dans la voie contre-révolutionnaire qu’elle suivit sous le Directoire ? Ce n’est ni le moment ni le lieu de répondre à ce point d’interrogation ; mais la question nous semble valoir la peine d’être posée, et, sans avoir la prétention de la résoudre, voici, du moins, ce que nous pouvons dire. Les actes du gouvernement de la Convention, inspirés jusque-là par Robespierre l’aîné, n’avaient point trouvé un désapprobateur en Bonaparte, et son affection pour Robespierre jeune était connue de tout le monde. Le conventionnel en mission avait une confiance telle en la capacité de ce jeune général, qu’il avait conçu l’idée d’en faire un appui direct pour le parti de son frère. M. de Coston, qui a étudié la vie de notre héros avec la conscience et la passion qu’apporté un paléographe à déchiffrer un vieux parchemin, M. de Coston’n’hésite pas à dire que, vers la fin de juin 1794, Robespierre jeune, sur le point de partir pour Paris, où l’attendait l’échafaud, sollicita, au nom de son frère, le jeune général à venir prendre la place d’Henriot, commandant de la force armée dans la capitale. A cette occasion, il raconte même une scène qui est à peine croyable, et que nous allons rapporter avec toute la réserve qu’impose l’hypothèse d’une détermination qui, si elle eût passé dans le domaine des faits, aurait changé la face de l’Histoire. Peu de jours après son entretien avec Robespierre jeune, Bonaparte, qui désirait depuis quelque temps rapprocher sa famille de lui, l’attira au château Salle, à un quart de lieue d’Antibes. Joseph s’y rendit de Saint-Maximin, qu’il habitait ; quand ils se trouvèrent tous réunis, Bonaparte, qui paraissait plus préoccupé que de coutume, s’adressant tout à coup à Joseph et à Lucien, leur annonça qu’il ne tenait qu’a lui de partir dès le lendemain pour Paris, en position de les y établir avantageusement. « On m’offre , continua-t-il, la place d’Henriot. Je dois donner ma réponse ce soir. Eh bien qu’en dites-vous ? » Ses frères hésitèrent un moment ; sur quoi Bonaparte reprit : « Eh ! eh ! cela vaut bien la peine d’y penser. Il ne s’agirait pas de faire l’enthousiaste ; il n’est pas si facile de sauver sa tête à Paris qu’à Saint-Maximin. » II soulignait ce dernier mot en regardant fixement Joseph, qui jouissait à Saint-Maximin de la réputation d’enthousiaste. « Robespierre jeune est honnête, mais son frère ne badine pas…… Puis, après une pause pendant laquelle le mot ambitieux de César : le second à Rome, lui revint sans doute à la mémoire, il reprit brusquement :  « Moi  servir,   moi   soutenir  cet homme ! non, jamais. Je sais combien je lui serais utile en remplaçant son imbécile commandant de Paris, mais c’est ce que je ne veux pas être….. il n’est pas temps aujourd’hui ; il n’y a de place honorable pour moi qu’à l’armée….. Prenez patience ; je commanderai à Paris plus tard. » II y a de tout dans ce discours prononcé d’une voix vibrante et saccadée : un peu du jacobin, beaucoup du républicain ; mais, par dessus tout, du futur empereur et du maître absolu. Nous ne donnons pas cet épisode comme authentique. Bonaparte estimait beaucoup Robespierre jeune, et il le lui aurait prouvé plus tard, si la hache révolutionnaire lui en avait laissé le temps ; mais, comme il voyait juste, Robespierre l’aîné ne pouvait pas être son homme : son idéal était tout personnel. Toutefois, il ne pensait pas que Maximilien fût ce monstre sans idées, sans portée politique, dont nos grand-mères ont fait une légende à la façon de celle de Barbe-Bleue. En parlant du séjour qu’elle fit à Nice, où elle avait accompagné son frère, Mlle Charlotte Robespierre, dans les Mémoires qu’on lui attribue et qui ont été en eifet écrits sous sa dictée par M. de Laponneraye, rappelle les relations que son frère et elle eurent à Nice avec le jeune général, et elle parle des sentiments qui alors l’animaient. « Pendant son second séjour à l’armée d’Italie, mon frère, dit-elle, eut l’occasion de se lier assez étroitement avec Bonaparte. Durant sa première mission, il avait fait, ainsi que moi, sa connaissance, mais il ne l’avait pas cultivée aussi particulièrement que dans la seconde. Bonaparte avait une très haute estime pour mes deux frères, et surtout pour l’aîné ; il admirait ses talents, son énergie, la pureté de son patriotisme et de ses intentions ; je dirai même qu’il était républicain montagnard, du moins il m’a fait cet effet par la manière dont il envisageait les choses à l’époque où je me trouvais à Nice. Dans la suite, ses victoires lui tournèrent la tête et le firent aspirer à dominer ses concitoyens ; mais lorsqu’il n’était que général d’artillerie à l’armée d’Italie, il était partisan d’une liberté large et d’une véritable égalité. » Ceci est de l’histoire, et toutes les fantasmagories de la calomnie ne prévaudront pas contre elle. Tels étaient, en effet, les opinions et les sentiments du jeune Bonaparte a cette époque, qu’au lendemain même de la catastrophe thermidorienne, le jeune général se vit impliqué et fut l’objet de poursuites. On cherchait à l’englober parmi les adhérents du système politique de la Montagne vaincue, et, comme on l’a dit justement, la hache réactionnaire fut un moment suspendue sur sa tête. Il était revenu à Nice de sa mission à Gênes dès le 9 thermidor (27 juillet 1794) au soir. On n’y savait rien encore des événements dont Paris avait été le théâtre, ni de l’exécution des deux Robespierre et de leurs amis ; et Bonaparte avait repris son service actif de chef de l’artillerie de l’armée d’Italie. Le 4 août (17 thermidor), il était au camp de Sieg, à peu de distance de Nice, ne s’occupant, avec son ardeur ordinaire, que de la poursuite des opérations militaires et ne se doutant encore de rien. De là, il adressait le billet suivant au citoyen Berthier, alors chef de brigade d’artillerie à pied : « Je donne l’ordre à Songis qu’il fasse passer deux pièces de 24 à Fréjus. Tu voudras bien y faire un tour pour t’assurer si la batterie est en état, et pour déterminer l’emploi que l’on doit faire des pièces de 8. BUONAPARTE. » Ce n’est que le 5 août qu’on apprit à Nice les événements de Paris. Dans le premier mouvement de stupeur que cette nouvelle y causa, Bonaparte, qui avait reconnu à Gênes le patriotisme du ministre de la République française, et s’était, dans sa mission rapide, spontanément lié avec lui, lui écrivit le lendemain la lettre suivante : Nice, 13 thermidor an II (6 août 1794). Tu auras appris la conspiration et la mort de Robespierre, Couthon, Saint-Just, etc. Il avait pour lui les jacobins, la municipalité de Paris, l’état-major de la garde nationale ; mais, après un moment de vacillation, le peuple s’est rallié à la Convention. Barrère, Carnot, Prieur, Billaud-Varennes, etc. , sont toujours au comité de Salut public ; cela n’apporte aucun changement aux affaires. Ricord, après avoir été chargé par le comité de Salut public de la notification de la conspiration, a été rappelé dans le sein de la Convention ; Saliceti est dans ce moment-ci représentant à l’armée d’Italie. Nos opérations maritimes seront, je crois, un peu contrariées, peut-être même absolument changées. L’artillerie était en avant, et le tyran sarde allait recevoir un grand coup ; mais j’espère que cela ne sera que retardé. J’ai été un peu affecté de la catastrophe de Robespierre le jeune, que j’aimais et que je croyais pur ; mais, fût-il mon frère, je l’eusse moi-même poignardé s’il avait aspiré à la tyrannie. » On voit par cette lettre que la conspiration des thermidoriens contre Robespierre était présentée aux armées comme la conspiration de Robespierre. Eh bien, la veille même (18 thermidor), lorsque Bonaparte écrivait cette lettre à Tilly, les trois représentants près l’armée des Alpes et d’Italie, Salicetti, Albitte et La Porte, avaient écrit de Barcelonnette une lettre au comité de Salut public, pleine d’assertions venimeuses contre Robespierre jeune, Ricord et lui, Bonaparte, lettre dans laquelle ils annonçaient au Comité, entre autres choses, qu’ils venaient d’ordonner l’arrestation à Nice de ce dernier. Ce leur avait semblé sans doute une bonne occasion de faire du zèle et de montrer par là qu’ils n’étaient pas du parti vaincu. Ils avaient cru Bonaparte plus réellement compromis qu’il ne l’était, à cause de la liaison intime et des bons rapports qu’il avait- constamment entretenus avec Robespierre jeune. Ils espéraient que, dans ses papiers, dont ils avaient ordonné la saisie, on trouverait matière à quelque grave sujet d’accusasation contre lui. Dans les lettres au comité de Salut public, ils lui imputaient surtout à crime son voyage à Gènes, ignorant qu’il l’avait fait en vertu d’une commission régulière et même impérative d’un délégué de la Convention, ayant droit et pouvoir de la donner. Cette lettre de Barcelonnette au comité de Salut public, long échafaudage de mensonges et d’assertions lancés à tout hasard contre Ricord autant que contre Bonaparte, et évidemment écrite par Saliceti, quoique signée de ses deux collègues, porte, cela est triste à dire, le caractère de la plus basse envie, et l’on sent en la lisant qu’elle est l’œuvre malheureuse et honteuse de ce même Saliceti qui, depuis, dut venir à résipiscence devant la vérité, et qui en fut pour ses frais de dénonciation. La lettre finissait par ces mots : « Vous voudrez bien, chers collègues, adresser tous les ordres que vous aurez à nous donner à Nice, où Saliceti et Albitte se rendent à l’instant, tandis que La Porte reste a l’armée des Alpes pour correspondre et suivre les opérations convenues. Signé : ALBITTE, SALICETI, LA PORTE. » L’ordre d’arrestation du général Bonaparte portait : « Le 19 thermidor an II de la République française une et indivisible et démocratique. De Barcelonnette. Les représentants du peuple près l’armée des Alpes et d’Italie, Considérant que le général Buonaparte, commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, a totalement perdu leur confiance, par la conduite la plus suspecte et surtout par le voyage qu’il a dernièrement fait à Gênes ;  Arrêtent ce qui suit : Le général de brigade Buonaparte, commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, est provisoirement suspendu de ses fonctions. Il sera, par les soins et sous la responsabilité du général en chef de ladite armée, mis en état d’arrestation et traduit au comité de Salut public à Paris sous bonne et sûre escorte. Les scellés seront apposés sur tous ses papiers et effets, dont sera fait inventaire par des commissaires qui seront nommés sur les lieux par les représentants du peuple Saliceti et Albitte, et tous ceux desdits papiers qui seront trouvés suspects seront envoyés au comité de Salut-public. Signé: ALBITTE, SALICETI, LA PORTE. » A quelques jours de là, ils écrivaient : « A notre armée de Barcelonnette. Nous avons mis le général Buonaparte en état d’arrestation ; on examine ses papiers. Son successeur (c’était le général de brigade d’artillerie Dujard, un de ses bons camarades) reçoit de lui les renseignements nécessaires pour la direction de l’artillerie, tant de siège que de campagne, qui se trouve préparée. Nous aurons soin de vous rendre compte sous peu du parti que nous aurons cru devoir prendre à son égard. » Ils sentaient déjà que les éléments d’une accusation sérieuse allaient leur manquer, et ils se préparaient pour la retraite. Ce fut l’ordonnateur Denniée qui fut chargé par Saliceti et Albitte d’examiner les papiers saisis, et il le fit avec une bonne grâce et une loyauté dont Napoléon a toujours conservé la plus vive reconnaissance. Bonaparte, dans les premiers moments de sa détention, fut mis au secret au fort Carré d’Antibes mais le secret fut levé peu après son emprisonnement, et Junot, son aide de camp, ayant été admis à le voir, il lui dicta, pour les représentants qui l’avaient fait arrêter, une lettre dans laquelle il rappelle d’abord ses services et ses titres à la confiance des républicains, et où il procède presque d’un bout à l’autre par interrogations et par apostrophes. Il y dit : « Vous m’avez suspendu de mes fonctions, arrêté et déclaré suspect. Me voilà flétri sans avoir été jugé, ou bien jugé sans avoir été entendu. Dans un état révolutionnaire, il y a deux classes : les suspects et les patriotes. Lorsque les premiers sont accusés, ils sont traités, par forme de sûreté, de mesures générales. L’oppression de la seconde classe est l’ébranlement de la liberté publique ; le magistrat ne peut condamner qu’après les plus mûres informations, et que par une succession de faits. Déclarer un patriote suspect, c’est un jugement qui lui arrache ce qu’il a de plus précieux : la confiance et l’estime. Dans quelle classe veut-on me placer ? Depuis l’origine de la Révolution, n’ai-je pas toujours été attaché aux principes ? Ne m’a-t-on pas toujours vu dans la lutte, soit comme citoyen contre les ennemis intérieurs, soit comme militaire contre les étrangers ? J’ai sacrifié le séjour de mon département ; j’ai abandonné mes biens ; j’ai tout perdu pour la République. Depuis, j’ai servi sous Toulon avec quelque distinction, et j’ai mérité à l’armée d’Italie une part des lauriers qu’elle a acquis à la prise de Saorgio, d’Oneille et de Tanaro. A la découverte de la conspiration de Robespierre, ma conduite est celle d’un homme accoutumé à ne voir que les principes. On ne peut donc me contester le titre de patriote. Pourquoi donc me déclare-t-on suspect sans m entendre ? M’arrête-t-on huit jours après que l’on avait la nouvelle de la mort du tyran ? On me déclare suspect et l’on met les scellés sur mes papiers. On devait faire l’inverse : mettre les scellés sur mes papiers, m’entendre, me demander des éclaircissements et ensuite me déclarer suspect, s’il y avait lieu. On veut que j’aille à Paris avec un arrêté qui me déclare suspect ; on doit supposer que les représentants ne l’ont fait qu’en conséquence d’une information, et l’on ne me jugera qu’avec l’intérêt que mérite un homme, innocent, patriote, calomnié, quelles que soient les mesures que prenne le Comité, je ne pourrai me plaindre de lui. Si trois hommes déclaraient que j’ai commis un délit, je ne pourrais pas me plaindre du jury qui me condamnerait. Saliceti, tu me connais. As-tu rien vu, dans ma conduite de cinq ans, qui soit suspect à la Révolution ? Albitte, tu ne me connais point ; on n’a pu te prouver aucun fait ; tu ne m’as pas entendu ; tu connais cependant avec quelle adresse quelquefois la calomnie siffle. (Il ne parle pas ici de La Porte, le moins influent des trois). Dois-je donc être confondu avec les ennemis de la patrie, et des patriotes doivent-ils inconsidérément perdre un général qui n’a point été inutile à la République ? Des représentants doivent-ils mettre le gouvernement dans la nécessité d’être injuste et impolitique ? Entendez-moi, détruisez l’oppression qui m’environne et restituez-moi l’estime des patriotes. Une heure après, si les méchants veulent ma vie, je l’estime si peu, je l’ai si souvent méprisée ! Oui, la seule idée qu’elle peut être encore utile à la patrie m’en fait soutenir le fardeau avec courage. » Tout cela était écrasant ; on ne trouva rien de compromettant dans ses papiers, et les commissaires eux-mêmes, il faut bien le dire, furent les premiers à regretter leur précipitation : dans une lettre du 20 août, adressée au comité de Salut public, ils avouèrent franchement qu’on avait toutes les raisons de maintenir le général Bonaparte dans son grade et son commandement. Voici l’ordre d’élargissement que le général en chef Dumerbion mit un grand empressement et un grand plaisir à signifier au jeune prisonnier. « Après avoir scrupuleusement examiné les papiers du citoyen Buonaparte, suspendu provisoirement des fonctions de général d’artillerie de l’armée d’Italie, et mis en état d’arrestation après le supplice du conspirateur Robespierre, par forme de sûreté générale ; Après avoir pris connaissance des ordres à lui donnés, le 25 messidor, par le représentant du peuple Ricord pour se rendre à Gênes, où il devait remplir une mission spéciale précisée par l’arrêté dudit jour, et reçu de lui un rapport par écrit du résultat de sa mission ; après avoir pris les renseignements les plus exacts sur la conduite antérieure dudit général et cherché la vérité dans plusieurs interrogatoires qui lui ont été faits par eux-mêmes, n’ayant rien trouvé de positif qui pût justifier les soupçons qu’ils avaient pu concevoir de sa conduite et de ses dispositions ; Prenant en outre en considération l’utilité dont peuvent être à la République les connaissances militaires ou locales dudit Buonaparte, et voulant recevoir de lui tous les renseignements qu’il peut donner sur la situation antérieure de l’armée et ses dispositions ultérieures ; Arrêtent que le citoyen Buonaparte sera mis provisoirement en liberté pour rester au quartier général, et qu’il sera nécessairement rendu compte au comité de Salut public de l’opinion que l’examen le plus approfondi a donnée aux représentants du peuple de la conduite dudit Buonaparte, pour, après la réponse du comité de Salut public, être statué définitivement. Signé : ALBITTE, SALICETI. Collationné conforme à l’original, Signé : CAVENEZ. Certifié conforme. Le général en chef de l’armée d’Italie, Signé : DUMERBION. » Dans leur lettre du 7 fructidor an II (24 août) au comité de Salut public, les mêmes représentants disaient : « Chers collègues, Par le courrier que nous avons envoyé de Barcelonnette, conjointement avec notre collègue La Porte, et par lequel nous vous instruisons de nos mesures concertées, et des soupçons graves que nous avions sur Ricord et Buonaparte, général d’artillerie, nous vous annoncions que l’un et l’autre vous seraient envoyés ; vous avez rappelé le premier ; le second, comme nous vous l’avons déjà mandé, a été mis par nous en état d’arrestation. Par l’examen de ses papiers, et tous les renseignements que nous avons pris, nous avons reconnu que rien de positif ne pouvait faire durer sa détention plus longtemps. Surtout quand nous avons trouvé l’arrêté de Ricord, dont nous vous envoyons copie, par lequel ce représentant envoyait à Gênes le général Buonaparte, et que nous avons été convaincus de l’utilité dont peuvent être les talents de ce militaire, qui, nous ne pouvons le nier, devient très nécessaire dans une armée dont il a, mieux que personne, la connaissance, et où les hommes de ce genre sont extrêmement difficiles à trouver ; En conséquence, nous l’avons remis en liberté, sans cependant l’avoir réintégré, pour tirer de lui tous les renseignements dont nous avons besoin, et nous prouver, par son dévouement à la chose publique et l’usage de ses connaissances, qu il peut reconquérir la confiance et rentrer dans un emploi qu’au demeurant, il est très capable de remplir avec succès, et où les circonstances et la position critique où se trouve l’armée d’Italie pourraient nous obliger de le remettre provisoirement, en attendant les ordres que vous pourrez donner à cet égard. Salut et fraternité, Signé : SALICETI, ALBITTE. » On ne pouvait justifier en termes plus explicites et plus honorables que ne le faisaient là Saliceti et Albitte la conduite du jeune général ; et l’on sent, au ton d’estime et de considération avec lequel ils parlent de lui, qu’ils ne lui garderont pas longtemps rigueur, et que les circonstances ne vont pas tarder à les obliger à le faire rentrer plus que provisoirement dans cet emploi qu’ils lui avaient ôté, et, qu’au demeurant, il est très capable de remplir avec succès. C’était dire en propres termes, malgré les circonlocutions : le général Bonaparte est à lui seul l’âme de toute l’armée, et nous sommes perdus, si nous le perdons. Le comité de Salut public, qui, lui, n’avait autorisé aucune mesure contre Bonaparte, et qui n’avait désapprouvé ni approuvé celles que les représentants avaient cru devoir prendre, les laissa faire, et nous voyons, peu après sa sortie de prison, Bonaparte agir comme auparavant en qualité de commandant en chef de l’artillerie. Il n’eut, du reste, qu’à se louer, en cette crise, de ses camarades. Tous lui témoignèrent la plus grande bienveillance, à commencer par le général en chef Dumerbion. Pendant sa captivité au fort Carré d’Antibes, son ancien camarade, le général Dujard, qui avait été mis à sa place par les représentants, ne prit aucune disposition, et lui rendit, avec le plus honorable empressement, l’emploi qu’il n’avait occupé un moment que par devoir. Aussi voyons-nous, dès le commencement du mois de septembre 1794, Bonaparte rentré pleinement dans ses anciennes attributions, et nous le verrons exerçant ses fonctions de général pendant la campagne suivante.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE GENERAL DE BRIGADE

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Napoléon Bonaparte (1769-1821), général de la République

 

Je suis construit pour le travail. J’ai connu les limites de mes jambes, j’ai connu les limites de mes yeux, je n’ai pu connaître les limites de mon travail.

(Napoléon Bonaparte)

Bonaparte partit de Toulon dans les derniers jours de décembre 1793 ; le 30 décembre il était à Marseille, où il revit sa mère, ses frères et ses sœurs, qui n’avaient cessé d’y habiter depuis que sa famille avait quitté la Corse ; il était accompagné du sergent calligraphe Junot, dont il avait fait son aide de camp, et un peu aussi son secrétaire. C’est de cette ville et sous cette date qu’en qualité de général de brigade d’artillerie, nous le voyons délivrer un certificat élogieux à la compagnie d’artillerie à cheval, et les jours suivants donner des ordres en la même qualité. Huit jours après, le 7 janvier 1794, il recevait l’ampliation du brevet de son grade de général de brigade d’artillerie, signé des membres du comité de Salut public, et telle était alors déjà la confiance qu’il inspirait, qu’il fut chargé, par le Comité, du commandement en chef de l’artillerie de l’armée d’Italie, ainsi que de l’armement des côtes de la Méditerranée, depuis l’embouchure du Rhône jusqu’à celle du Var. Mais ne quittons pas cette bonne ville de Marseille sans dire que c’est là, pour la première fois, que Junot vit cette Paulette, dont il devint tout d’un coup éperdument amoureux. Des huit enfants, Pauline Bonaparte était celle qui ressemblait le plus à Mme Laetitia Ramolino ; elle avait alors quatorze ans, et l’aurore de cette splendide beauté que devait immortaliser le ciseau de Canova se reflétait déjà en elle. Pendant les mois de janvier et de février Bonaparte s’occupa de l’armement dont il avait été chargé, et c’est alors qu’il fit avec sa famille plusieurs courses pour déterminer la position des diverses batteries à établir, et qu’il adressa au comité de Salut public un mémoire où étaient savamment calculés les moyens de défense du littoral de la Méditerranée, et où il annonçait les mesures qu’il avait prises lui-même en qualité de général de brigade d’artillerie, chargé de l’armement de ce littoral. Ainsi il menait de front les devoirs de sa charge et ceux non moins sacrés de la famille et de l’amitié. Le général La Poype lui avait été adjoint pour cette opération ; et c’est ici que se place un incident qui faillit le compromettre assez gravement et terminer d’une manière tragique la carrière la plus gigantesque qu’il soit donné à un homme de parcourir. Bonaparte avait proposé au représentant Maignet, délégué de la Convention et alors tout-puissant à Marseille, de faire réparer les forts Saint-Nicolas et Saint-Jean, en partie démolis par le peuple au commencement de la Révolution. Son dessein, très louable et très patriotique, était de mettre par là à l’abri d’un coup de main les poudres de guerre et les armes qui y étaient renfermées. Le citoyen Maignet trouva là une belle occasion de faire du zèle, à cette époque suprême où chacun tremblait pour sa vie. Adressa-t-il à ce sujet une dénonciation en forme au comité de Salut public ? on serait tenté de le croire. Toujours est-il que, dans la séance de la Convention nationale du 7 ventôse an II (25 février 1794), le représentant du peuple Granet dénonça le général La Poype et son chef d’artillerie Bonaparte, comme ayant voulu faire rétablir les bastilles que le tyran (Louis XVI) avait fait élever autrefois autour de Marseille, et demanda qu’ils fussent cités l’un et l’autre à la barre de la Convention. La Poype dut recevoir à Marseille, vers le 6 mars, le décret qui le mandait à Paris. Il partit immédiatement, et, dans la séance du 15 mars, Barrère lut des lettres écrites par le représentant Maignet, démentant le fait imputé à La Poype, et l’attribuant uniquement au général d’artillerie Bonaparte. La Poype, justifié, fut admis aux honneurs de la séance. Mais Bonaparte n’y parut point, parce que, lorsque le décret qui y appelait en même temps que La Poype parvint à Marseille, il était déjà parti de cette ville avec Junot pour visiter les côtes de la Méditerranée, puis se rendre à Nice, où il avait à exercer les fonctions de commandant en chef de l’artillerie de l’armée d’Italie. Il était donc à Nice, où s’étaient rendus de leur côté les représentants du peuple Ricord et Robespierre jeune, délégués de la Convention à l’armée d’Italie. Ricord avait emmené avec lui sa femme, et Robespierre jeune sa sœur Charlotte Robespierre, amie de Mme Ricord. Or Mlle Robespierre conçut, à première vue, pour le jeune protégé de son frère une estime qui avait fait sur son cœur de jeune fille et de républicaine une telle impression, qu’elle aimait encore à en parler le 1er août quand elle mourut dans la petite chambre qu’elle occupait avec Mlle Mathon, à Paris, rue Fontaine-Saint-Marcel. Ce fut à Nice que Bonaparte apprit la dénonciation de Maignet et la comparution du général La Poype à la barre de la Convention. Mais il était à l’armée d Italie, où sa présence fut jugée nécessaire, et il employa l’assistance des représentants qui l’avaient vu à l’œuvre à Toulon, et qui, mieux placés pour juger de l’affaire, pouvaient la présenter sous son vrai jour au comité de Salut public. Le Comité en jugea comme eux et révoqua l’ordre de comparution à la barré de l’Assemblée. Ce résultat, où il y allait de la liberté et de la vie du futur empereur, fut dû surtout à Augustin Robespierre, qui, au siège de Toulon, avait conçu la plus haute estime pour le caractère et les talents de Bonaparte. Bien que les Austro-Sardes fussent en ce moment en force dans les Alpes-Maritimes, les hostilités n’avaient pas été reprises, et l’armée languissait au quartier général de Nice, où l’on attribuait sou inaction au général en chef Dumerbion, vieux, impotent, goutteux, morose, rempli d’un zèle inutile, et dont le cœur valait mieux que le bras. En arrivant à Nice, Bonaparte, qui voyait d’un regard le défaut de l’armure, s’affligea de cet état de choses, et, du 27 mars au 2 avril c’est-à-dire en six jours, il se mit au courant de la situation. Il en conféra sérieusement avec les représentants Ricord et Robespierre jeune. Il reconnut d’abord toute la force des positions de l’ennemi et le vice du système d’attaque, et il eut le bonheur, non-seulement d’en concevoir, mais d’en faire adopter un meilleur, grâce au concours des représentants et à la franche loyauté du général en chef. Ses démonstrations portaient la conviction dans tous les esprits droits ; à cette époque d’abnégation patriotique, tous les cœurs battaient à l’unisson quand il s’agissait du salut de la France : Il proposa de tourner la gauche de l’armée austro-sarde, pour rendre l’année française maîtresse de la chaîne supérieure des Alpes, sans l’engager dans des entreprises trop difficiles. Ce plan devait avoir pour résultat de placer la défensive dans sa position naturelle, c’est-à-dire sur la crête des Alpes, de porter la droite de l’armée dans uu pays où les montagnes étaient beaucoup moins élevées ; de couvrir une portion de la rivière de Gênes et de rétablir les communications entre cette ville, l’armée d’Italie et Marseille. Tout ce plan reposait sur ce principe de la guerre de montagnes : forcer l’ennemi à sortir de ses positions sous peine d’être tourné. Il fut adopté le 2 avril dans un conseil de guerre composé des représentants Ricord et Robespierre jeune, du général en chef Dumerbion et des généraux Masséna, Vial, Rusca et Bonaparte. Le même jour, 13 germinal an II (2 avril Bonaparte écrivit de Nice au chef de brigade Manceaux, directeur du parc d’artillerie à Port-la-Montagne (Toulon), le billet suivant : « Nous avons un besoin urgent de cartouches, envoie-nous-en un million, à Nice, sans délai. Nous entrons demain en campagne avec 30.000 hommes ; juge des cartouches que l’on consumera. » II y a consumera ; mais, ma foi, quand on est si français de style, de cœur et de génie, on peut bien se permettre un léger divorce avec madame la syntaxe, d’autant plus qu’il est des cas où les lexicographes ne s’entendent pas encore sur l’emploi de consumer et de consommer. Le mouvement fut retardé de deux jours ; mais on sait que, quand Napoléon paraissait reculer, c’était pour mieux sauter. Nous avons plusieurs fois nommé Robespierre jeune ; c est que, comme on l’a vu et comme on le verra plus clairement encore, il fut pour beaucoup dans les heureux commencements de Bonaparte. Cette liaison, cette amitié réciproque va nous faire quitter pour un instant le fil de notre narration. M. Fossé-Darcosse, ancien conseiller à la cour des comptes, mort à Versailles, grand amateur d’autographes, et qui en avait réuni une très riche collection, aimait à raconter que, la première pièce dont l’intérêt lui avait révélé l’attrait et l’importance de ce genre de documents historiques, était une lettre de Robespierre jeune à son frère, datée de Nice, le 16 germinal an II (5 avril 1794), et où se trouve cette apostille : « J’ajoute aux patriotes que je t’ai déjà nommés le citoyen Buonaparte, général, chef de l’artillerie, D’UN MÉRITE TRANSCENDANT. Ce dernier est Corse ; il m’offre la garantie d’un homme de cette nation qui a résisté aux caresses de Paoli et dont les propriétés ont été ravagées par ce traître. » Ce post-scriptum prouve que le jeune Bonaparte avait eu avec Robespierre jeune de longs et intimes entretiens, où il aimait à parler de ses souvenirs de jeunesse. Augustin Robespierre écrivait cela a vingt-huit ans, au début de la campagne d’Italie ; et ce jugement si clairvoyant, porté par un homme si jeune sur un officier plus jeune encore, quin’avait pu jusque-là se signaler que par-ses services au siège de Toulon, avait naturellement de quoi frapper un esprit attentif, curieux de rapprochements et de singularités historiques. Aussi est-ce cette lettre qui a fait de M. Fossé-Darcosse un amateur passionné d’autographes, et qui a été l’origine de la remarquable collection dans laquelle il nous a été donné de consulter des pièces importantes qui figureront ici même. Cette lettre fut son chemin de Damas et sa langue de feu. Ce noble goût des autographes avait rectifié en lui bien des opinions, bien des préjugés sur les hommes et les choses de la Révolution. Notre reconnaissance devait ce souvenir et ces deux alinéas à l’excellent conseiller, au risque de nous écarter un peu du cadre qui nous est tracé. Une des qualités saillantes de notre héros est la reconnaissance, et l’on sait avec quelle facilité un auteur s’assimile, d’une manière presque inconsciente, le sujet qu’il traite. Ainsi nous voilà confondu avec ce morceau d’argile grossière de l’apologue oriental, qu’un sage avait ramassé dans sou bain : « D’où te vient cet arôme inusité ? – J’ai séjourné quelque temps au milieu d’un bouuet de roses. » Ce fut, on peut le dire, au sortir de ce conseil de guerre du 13 germinal an II, où Bonaparte fit adopter le plan de campagne qu’il y proposa, que Robespierre jeune, qui avait connu et vu à l’œuvre son nouvel ami au siège de Toulon, qui avait signé le 20 décembre 1793 sa nomination au grade de général de brigade d’artillerie, ce fut à cette occasion qu’il écrivit à son frère la lettre dont nous ayons recueillile passage si remarquable qui vient d’être cité, lettre bien propre à faire tomber l’imbécile dénonciation de Maignet, lettre inconnue à tous les historiens de Napoléon, et à M. de Coston lui-même, le mieux informé de tous sur les premières années de sa vie. M. de Coston, en effet, n’a connu et ne cite de Robespierre jeune qu’une lettre, bien curieuse aussi, écrite durant sa mission près de l’armée d’Italie, mais où Bonaparte n’est pas nommé ; elle se rattache cependant à ce début de la campagne d’Italie dont nous parlions tout a l’heure, et fait le plus grand honneur aux sentiments honnêtes et au pur patriotisme du jeune délégué de la Convention. M. de Coston la cite avec les remarquables rapports au comité de Salut public, qui, bien que signés par ses collègues, sont évidemment rédigés par lui. Voici cette lettre d’Augustin à Maximilien Robespierre. Ces documents parlent haut, et sont d’eux-mêmes, sans avoir besoin de commentaires, la réfutation de bien des calomnies et des contes ridicules ; on y voit clairement ce que pouvaient et ce que sentaient ces hommes que la réaction thermidorienne s’est attachée à noircir pour les besoins de sa cause, et dont le procès, selon l’expression de Cambacérès, a été jugé, mais non plaidé. Cette lettre, qui est écrite du théâtre même de la guerre, anticipe un peu sur les événements, mais nous y reviendrons, « Ormea, le 29 germinal an II de la République. Plus nous avançons en pays ennemi, plus nous sommes convaincus qu’un des grands moyens de contre-révolution employés par ces hommes perfides, dont plusieurs sont tombés sous le glaive de la loi, était les outrages et les violences faits au culte. Partout nous avons été précédés de la terreur : les émigrés avaient persuadé que nous égorgions, violions et mangions les enfants, que nous détruisions la religion. Cette dernière calomnie produisait les plus tristes effets. Une population de 40.000 âmes de la vallée d’Oneille avait pris la fuite. On n’y rencontrait ni femmes, ni enfants, ni vieillards. Une si énorme émigration nous aurait opposé de grands obstacles, si nous n’étions parvenus à la dissoudre par l’accueil fait aux misérables habitants des campagnes, en proie à la plus affreuse ignorance. Les défenseurs de la patrie se sont parfaitement conduits : ils   n’ont touché à aucune image dans un pays où la superstition en a couvert toiîtes les murailles. » Les événements auxquels cette lettre se rapporte avaient eu lieu en onze jours, du 6 au 18 avril 1794. Dans ce court intervalle, l’armée républicaine avait marché de succès en succès, au pas de course. Le 6 avril, une division de 14.000 hommes, commandée par le général Masséna, partie de Nice la veille au matin, passe la Roya, s’empare du château de Vintimille, marche sur le mont Tanardo et y prend position. Le même jour, une brigade, sous les ordres du général Bizaunet, passe la Taggia, s’établit au Monte-Grande, et s’empare du camp de Fougasse. Le 8 avril, le général Bonaparte, à la tête de trois brigades d’infanterie, culbute au delà de Menton une division autrichienne, et s’empare du port d’Oneille, où les Anglais s’étaient établis. Le 10 avril, combat de Ponte-di-Nave, où fut battu le reste d’une division autrichienne. Le 17 avril au matin, l’armée entra à Ormea, ville approvisionnée de toutes sortes de munitions et défendue par une garnison de 400 hommes, qui capitula. C’est de laquelle lendemain, 29 germinal (18 avril), Robespierre jeune adressa à son frère la seconde lettre qu’on a vue plus haut. Ce même jour 18 avril, l’armée républicaine, poursuivant le cours de ses succès, occupa Garessio et Loano. Le 24, Masséna emporta les hauteurs de Muriato, qu’occupaient les Autrichiens. On manquait cependant de bouches à feu, et le général Bonaparte avait été envoyé à Nice pour y activer le service de l’artillerie. Il adressa de là, le 25 avril, une lettre de service au capitaine Perrier, à Marseille, et, le même jour, une autre lettre au directeur d’artillerie, à Port-la-Montagne, pour presser l’envoi des objets nécessaires à l’armée. Tout allait bien d’ailleurs, et une lettre écrite de Saorgio le 10 floréal an II (29 avril 1794), par les représentants du peuple Ricord et Robespierre jeune, l’annonçait à la Convention nationale. Telle était toutefois l’urgence des besoins de l’armée, en fait d’artillerie, que Bonaparte ne cessait d’écrire de Nice lettres sur lettres à ses subordonnés dans son arme. Le 2 mai 1794, il adressait le billet suivant à Manceaux, directeur du parc de Toulon : Le général commandant l’artillerie, au citoyen Monceaux. « Le général commandant l’artillerie, au citoyen Manceaux, Nice, le 13 floréal an II. Tu feras partir pour Nice dix pièces de 4 avec leurs caissons. BUONAPARTE. » Son activité s’étendait à tout. Il écrivait, le 19 floréal an II (8 mai 1794), au citoyen Chantron, adjudant-major d’artillerie : « Dès le moment que la carte sera faite, tu te rendras au golfe Juan ; tu en lèveras le plan ; tu marqueras la position des batteries existantes et de celles que j’ai ordonnées ; tu auras soin de spécifier le mouillage. BUONAPARTE. » II remplissait avec zèle en ceci les fonctions dont il avait été chargé pour l’armement des côtes de la Méditerranée. Le vieux Dumerbion avait retrouvé, malgré sa goutte, toute l’ardeur de sa jeunesse au contact de celle de Bonaparte ; il était venu lui-même à Nice pour diriger une expédition vers le nord des Alpes ; et il put, le 11 mai, annoncer à la Convention l’occupation du Col de Tende par l’armée sous ses ordres. Par l’exécution du plan de campagne de Bonaparte, adopté au conseil de guerre du 2 avril 1794, l’aemée d’Italie était ainsi maîtresse, un mois après, de toute la chaîne supérieure des Alpes maritimes, et communiquait avec le poste d’Argentière, dépendant de la droite de l’armée des Alpes, dont le quartier général était à Grenoble. 4.000 prisonniers, 70 pièces de canon, deux places fortes, Oneille et Saorgio, enfin l’occupation de la chaîne des Alpes jusqu’aux Apennins, tels furent les résultats inespérés de cette belle opération ; et c’était à Bonaparte que le général en chef Dumerbion, homme loyal autant que brave, se plaisait à en faire honneur. Il disait aux représentants du peuple à l’armée d’Italie : C’est au talent du général Bonaparte que je dois les savantes combinaisons qui ont assuré notre victoire. Tout allait vite en ce temps, tout était extraordinaire. L’officier général qui avait montré ce talent, trouvé ces savantes combinaisons dont la victoire avait été le résultat, et qui recevait ce bel éloge de la bouche de son vieux général en chef, était un jeune homme qui avait encore deux mois à courir avant d’atteindre sa vingt-quatrième année. Ces résultats obtenus, les anciens comtés de Nice, Monaco, Menton et Roquebrune, affranchis de l’étreinte de l’ennemi, et les frontières de la République française portées jusqu’à celles de la Ligurie, Bonaparte se livra tout entier à la mission dont il avait été chargé par le comité de Salut public, et sembla ne plus s’occuper que de plans topographiques et de mesures d’administration. Avec son fidèle Junot et son jeune frère Louis, il parcourt en peu de jours les côtes voisines, ayant l’œil sur tout, pour tout mettre sur un bon pied contre l’ennemi. La guerre maritime le préoccupe autant que l’autre, car l’une et l’autre doivent concourir à la défense du pays. Il envoie au comité de Salut public un travail dans lequel il indique les neuf bons mouillages où les flottes de la République peuvent abriter des vaisseaux de haut bord, entre le golfe du Lion et celui de Gênes : 1° Le port du Rhône, qu’il qualifie de chantier-construction de la Méditerranée, tandis qu’il appelle Toulon et la Spezzia ports d’armement ; 2° L’Estisset, au fond de la baie de Marseille ; 3° Port-la-Montagne, à la fois mouillage et port d’armement ; 4° L’Ile de Portecros, l’une des îles d’Hyères ; 5° Fréjus ; 6° Le golfe Juan ; 7° Villefranche, à l’est de Nice, au delà de Montalban ; 8° Gènes ; 9° La Spezzia. Il s’adjoint, pour ces sortes de travaux, les hommes les plus instruits, entre autres un capitaine d’artillerie, le citoyen Chantron, savant-mathématicien et bon dessinateur, qu’il avait connu à Marseille, et qu’il avait fait appeler auprès de lui et élever au grade d’adjudant-major par Robespierre jeune. Par un ordre daté de Nice le 10 prairial an II (29 mai 1794), il avait chargé ce savant de lever divers plans jugés par lui utiles, et, pour cet objet, il lui avait envoyé le libellé suivant : ARMÉE D’ITALIE. Liberté. Egalité. Fraternité. Le général commandant l’artillerie de l’armée d’Italie, an quartier général de Nice, 10 prairial an II de la République. « II est ordonné au citoyen Chantron, adjudant-major d’artillerie, de se rendre à Ormea. II dessinera les vues des monts Orio, col de l’Arma, col Capriola, qui ont été enlevés à l’ennemi. II visitera nos postes les plus avancés du côté de Carnin, de la Certosa et les hauteurs de Morta, qui ont été enlevés à l’ennemi le 8 floréal ; il fera après cela deux cartes : 1° Une des hauteurs qui joignent les hauteurs de Ponte-di-Nave à Carnin, à Cerlosa, à la hauteur de la Morta ; 2°) L’autre, qui joigne les hauteurs de Ponte-di-Nave avec le col Ardente-Pezzo, Tanaro et la hauteur de la Briga. II prendra des renseignements à Oneille sur les besoins de la place et la situation de l’artillerie ; il verra le pont de pierre, celui d’Ormea. II visitera les vestiges du château d’Ormea ; il verra l’artillerie placée dans les postes avancés du côté de la Brigade Carnin. II partira demain 11 prairial, et sera de retour, au plus tard, le 4 messidor. BUONAPARTE. » II mène de front avec le travail topographique les affaires de l’artillerie. D’Antibes, le 27 mai, il adresse une lettre de service au’capitaine Perrier, à Marseille ; de la même ville. d’Antibes, le 6 juin, une nouvelle lettre au même capitaine Perrier, toujours pour affaire de l’arme. Le 10 juin, il écrit au citoyen Manceaux, directeur du parc d’artillerie à Toulon : « Tu feras conduire deux pièces de 24 en fer, sur porte-corps, à la batterie Saint-Agout, près la ville de Fréjus, à droite du golfe. BONAPARTE. » II ne cesse d’écrire de Nice à Antibes,’avec une incomparable activité, à tous ceux qui relèvent de son commandement, jusqu’au 25 messidor an II (13 juillet), qu’il fut appelé, par un ordre du représentant du peuple Ricord, à une mission plus politique que militaire et topographique. Il était chargé de se rendre à Gênes, avec des instructions secrètes, pour y prendre toutes les informations en vue d’une grande guerre en Italie, qu’on ne pouvait entreprendre sans s’être assuré des dispositions du gouvernement génois. Il paraît certain que les représentants en mission près l’armée d’Italie, convaincus qu’il faut souvent attaquer pour se défendre, avaient résolu d’assurer les possessions de la République de ce côté par une expédition victorieuse, et, par là, de rejeter les Autrichiens hors de l’Italie et de contraindre le roi de Sardaigne à la paix ou à la fuite. Cette pensée si juste, c’était Bonaparte qui l’avait suggérée aux représentants dans ses conversations antérieures ; mais, pour l’exécution de ce plan, il fallait s’assurer un allié en Italie, et c était la République de Gênes qui paraissait naturellement pouvoir être cet allié. Il était donc nécessaire de s’instruire de ses dispositions et d’examiner les choses de près. Nul ne paraissait plus propre à cette mission que le jeune général Bonaparte, qui, au talent et aux connaissances militaires dont il avait déjà donné tant de preuves, joignait un instinct et des vues politiques dont la justesse et la portée avaient frappé Robespierre jeune et Ricord. La mission du général Bonaparte à Gênes avait pour but, bien qu’il n’en fût rien dit dans ses instructions officielles, d’engager le gouvernement génois à se lier avec nous, et de recueillir des renseignements utiles de toutes sortes, au cas où la Convention se dé terminerait à permettre une descente en Italie.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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janvier 31, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE SIEGE DE TOULON

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Bonaparte blessé par un soldat anglais lors du siège de Toulon (1793)

La première qualité d’un officier est la bravoure et de bien savoir faire ses dispositions ; mais dans l’artillerie et le génie, il y a des parties dont la connaissance ne saurait s’acquérir qu’à la guerre.

(Napoléon Bonaparte)

Il n’était toujours que capitaine de l’arme, et n’avait que vingt-trois ans et un mois, même un peu moins : on était au 12 ou au 13 septembre 1793. Il partit en poste de Paris et arriva rapidement à Lyon, où il s’embarqua aussitôt dans un bateau commandé par un nommé Benoît Mathieu de Condrieux, qui le conduisit jusqu’à Avignon. D’Avignon, Bonaparte se rendit en toute hâte à Ollioules, quartier général de l’armée de siège, où il arriva le 1er vendémiaire an II (22 septembre). Il s’empressa d’aller faire une visite et de présenter ses lettres de service au général Carteaux, qui était le commandant en chef de cette armée. Comme on le voit, la trahison de Toulon lui tenait au cœur. Ici commence une sorte d’épopée bizarre, où l’on voit l’impéritie d’un chef d’un âge mûr lutter maladroitement contre la capacité précoce d’un jeune homme de vingt-trois ans ; épopée tout à la fois sublime et burlesque, grâce à la présomption comique du chef et aux soudaines illuminations du subordonné. En présentant des lettres de service signées par les membres du comité de la guerre de la Convention, et où le nom de Carnot se trouvait, Bonaparte ne pouvait être mal reçu. Il aborde l’officier général, homme magnifique, doré depuis les pieds jusqu’à la tête. « C’était bien inutile, dit Carteaux avec une prétention superbe en caressant sa moustache ; nous n’avons plus besoin de rien pour reprendre Toulon. Malgré cela, soyez le bienvenu ; vous partagerez demain la gloire de le brûler sans en avoir pris la fatigue. » Le général Carteaux, comme un homme sûr de son fait, donna rendez-vous au jeune officier pour le lendemain, au jour naissant, afin de lui faire voir quelque chose de bon. Bonaparte n’eut garde d’y manquer, et Carteaux le mena, d’un air triomphant, à une batterie dont il avait lui-même indiqué la direction dans le but louable d’incendier la flotte anglaise. Cette curieuse batterie n’avait pas moins d’une lieue d’étendue ; les canons y étaient disposés de distance en distance en dehors des gorges d’Ollioules, sur la droite et à deux mille toises de la mer ; c’était cette batterie sans pareille qui devait agir et incendier les vaisseaux anglais mouillés à plus de quatre cents toises du rivage. Après une discussion de quelques instants, il fallut, on le pense bien, renoncer à entreprendre cette belle opération, et Toulon ne fut nullement brûlé ce jour-là. Dès ce même jour 24 septembre, Bonaparte reconnut toute l’importance du Caire, position restée inoccupée ; vit, avec son œil d’aigle, que c’était de là qu’on pouvait dominer Toulon, et il dit avec assurance à Carteaux que s’il voulait s’établir en force sur ce point et y faire placer, sans perdre une minute, de nombreuses batteries, il répondait de le faire entrer dans Toulon. Carteaux parut se rendre à cet avis ; mais il ne prit que des demi-mesures ; il envoya 400 hommes pour occuper la position du Caire. Les Anglais, qui, comme Bonaparte, avaient compris toute l’importance de cette position, résolurent de l’occuper eux-mêmes ; quelque jours après, ils envoyèrent 4.000 hommes, qui en chassèrent aisément les 400 Français, et élevèrent le fort Murgrave sur ce promontoire du Caire qui, comme l’avait vu sur-le champ Napoléon, était la vraie clef de Toulon. Ainsi, grâce à l’impéritie de Carteaux, c’étaient les ennemis qui profitaient des savantes combinaisons de Bonaparte. Carteaux n’ordonna pas même une attaque générale des Anglais pour les empêcher de poursuivre les travaux commencés. Ils purent, pour ainsi dire en paix, travailler pendant un mois à fortifier cette formidable redoute, qui devait être notre pierre d’achoppement, et dont la prise seule nous permit bien, tard de nous rendre maîtres de Toulon. Aucun effort, disons-nous, ne fut même tenté par le général Carteaux pour interdire à l’ennemi de faire là ce qui devait nous coûter tant à recouvrer. Bonaparte ne cessait de lui dire que cette position ruinait toutes les espérances d’une prise immédiate de Toulon, et qu’on laissait ainsi prendre aux ennemis une position formidable. Carteaux, plein de confiance, bien qu’il pût voir les ingénieurs anglais tracer les premiers linéaments de ce qui devait être le fort Murgrave, répondait avec aplomb aux représentations que lui faisait Bonaparte : « Tranquillise-toi ; quand je croirai utile de débusquer les ennemis, ils partiront. » On ne riait de rien dans ces jours solennels, et Bonaparte, jeune, n’était pas rieur de sa nature. Il s’affligeait de l’ignorance du général en chef ; il en craignait les suites fâcheuses pour l’armée de siège ; mais il ne pouvait rien contre son supérieur, dont les plans fantastiques contrariaient incessamment les siens. On peut dire que le général en chef Carteaux accumula fautes sur fautes dans ce commandement du siège de Toulon. Notre intention, on le conçoit, ne saurait être de donner ici l’histoire détaillée de ce siège, et d’en suivre jour par jour les péripéties. Il nous suffira de dire que, jusqu’au moment ou Carteaux cessa d’y commander, Bonaparte s’y vit perpétuellement contrarié par l’ignorance et la présomption du général en chef, brave homme au demeurant, mais dont les procédés militaires parurent, dans le temps, les plus étranges du monde aux juges compétents. On en raconte, en effet, des traits incroyables. Ainsi Carteaux proposa un jour à Bonaparte d’établir sur une hauteur, entre le fort Malbousquet et les forts Rouge et Blanc, tous trois occupés par les Anglais, une batterie qui les mitraillerait à la fois ; il fit mieux, il lui ordonna de faire construire cette batterie. Les militaires expérimentés savent que c’est en plaçant contre un fort trois ou quatre batteries dont les feux convergent, que le feu de l’assiégeant peut avoir l’avantage sur celui de l’assiégé ; ils savent également que de faibles batteries, construites à la hâte, ne peuvent rien contre des batteries établies avec soin et le relief de la fortification permanente. Il fut impossible à Bonaparte de faire comprendre à Carteaux que la batterie qu’il ordonnait de construire serait rasée en un quart d’heure, et que les canonniers en seraient tous tués. Force fut cependant à Carteaux de retirer cet ordre impossible à exécuter. Une autre fois, il voulait faire construire une batterie sur la terrasse d’une maison de campagne, mais cette terrasse était si étroite que, par l’effet du recul, les canonniers ne pouvaient manquer d’être écrasés par les débris de la maison. On n’en finirait pas si l’on voulait rapporter tous les faits du même genre qui illustrèrent devant Toulon le commandement de ce général en chef, si peu digne de l’être. Bonaparte était renversé par la tactique militaire de Carteaux, et déjà sans doute il méditait ce mot célèbre qu’il devait prononcer en Espagne : « II (Sébastiani) me fait marcher de surprise eu surprise. » On peut dire avec justice que tout ce qui s’exécuta de bien à ce siège, sous le commandement de Carteaux, fut fait pour ainsi dire en dépit de Carteaux, par Bonaparte, qui ne lui obéissait que dans la rigoureuse mesure hiérarchique exigée parla discipline militaire, dont le jeune officier, malgré les bouillonnements de son naissant génie, avait un sentiment très profond. C’est ainsi que, dès son arrivée, Bonaparte fit élever, presque malgré son général en chef, les batteries qu’il baptisa lui-même de la Montagne et des Sans-culottes, batteries qui jouèrent un si grand rôle durant le siège, et ne cessèrent de jeter l’alarme parmi les assiégés. Le feu en était épouvantable : les premières chaloupes anglaises furent coulées bas, quelques frégates furent démâtées, quatre vaiseaux de ligne furent si fort endommagés, qu’ils durent entrer dans le bassin pour y être réparés. Ce fut pendant la construction d’une de ces batteries que Bonaparte ayant besoin de dicter un ordre, demanda un homme qui sût écrire. « Présent, capitaine » répondit un sergent d’un bataillon de la Côte-d’Or. Comme il achevait d’écrire sur l’épaulement de la batterie, un boulet ennemi, qui venait de frapper à côté, le couvrit de terre, lui et son papier. Bon ! dit le secrétaire improvisé ; je n’aurai pas besoin de sable. C’était Junot. Cette preuve de sang-froid fut l’origine de sa fortune. Bonaparte prit aussitôt le sergent en amitié, et ce sergent devint successivement officier, chef de bataillon, aide de camp, général, enfin duc d’Abrantès. On sait que pareille chose arriva au siège de Stralsund, à Charles XII et à son secrétaire. C’est identique, seulement c’est, tout le contraire, comme disait le caporal instructeur faisant exécuter l’exercice de flanc droit et de flanc gauche : l’exclamation de terreur du Suédois, en passant par la bouche du soldat bourguignon, s’était changée en un mot plaisant. A propos de ce fameux siège de Toulon, première page d’une grande histoire, nous allons rapporter encore un fait excessivement honorable, où la calomnie joue, comme partout, un bien vilain rôle. Un jour, un canonnier ayant été tué à une batterie, Bonaparte arracha le refouloir de ses mains et se mit à charger lui-même dix ou douze coups. Quelques jours après, il était couvert d’une gale très maligne : le canonnier mort en était infecté. Bonaparte apprit ce détail de son adjudant, le brave Muiron, tué depuis, colonel aide de camp du général Bonaparte, auquel il sauva la vie, au prix de la sienne, en le couvrant de son corps, à la bataille d’Arcole, le 16 novembre 1796. Entraîné par l’ardeur de sa jeunesse et par sa passion pour le service, Bonaparte se contenta d’un léger traitement. Le mal sembla disparaître ; il n’était que rentré. Cette maladie cutanée, gagnée devant Toulon au service de la République, affecta longtemps la santé de Napoléon ; mais la cause en était si glorieuse, qu’on rougit en songeant aux cruelles épigramines qu’elle devait inspirer plus tard (1814) aux royalistes. De telles armes, si lâchement empoisonnées, ne blessent que les mains qui ont le courage de s’en servir. Cependant, et malgré Carteaux, la liberté d’action de Bonaparte devenait de jour en jour plus grande. Il y avait à peiné quinze jours qu’il était arrivé, et déjà tout le monde, hors le général en chef, semblait disposé à ne suivre que ses avis. Gasparin et Saliceti, délégués de la Convention, qui présidaient aux opérations du siège, l’écoutaient avec déférence ; Gasparin surtout en faisait les plus grands éloges et lui donnait, malgré sa jeunesse, les marques d’une sorte de respect bienveillant, qui allèrent profondément au cœur du jeune officier. Il s’en souvint dans son testament de Sainte-Hélène, bien qu’il ne fût resté que quelques jours avec ce représentant, qui mourut le 11 novembre suivant. Dans le sein du conseil, Gasparin appuyait toujours les avis du jeune officier et les soutenait contre ceux de Carteaux. A partir du 9 octobre 1793, jour de la prise de Lyon par l’armée des Alpes, le secours que la soumission de cette ville permettait d’envoyer donna l’espoir d’une prompte réduction de Toulon, et Bonaparte fit tout ce qu’il put pour hâter cette reddition. Le 15 octobre, il soutint opiniâtrement au conseil que le vrai point d’attaque était le fort Murgrave, appelé par les Anglais le Petit-Gibraltar ; que Toulon était là, ajoutant que soixante-douze heures après la prise de ce fort, l’armée de siège aurait recouvré Toulon. Là-dessus, Carteaux, appelé à donner son avis, répondit que la chose valait peut-être la peine d’être examinée ; et, après huit jours de profonde méditation, il envoya l’ordre suivant à son jeune subordonné : Le commandant de l’artillerie foudroiera Toulon pendant trois jours, et le quatrième, je ferai attaquer la ville par trois colonnes. » Ce mot souligné sonnait admirablement dans une bouche républicaine. Ce ton d’assurance de Carteaux rappelle parfaitement avec une légère nuance que le lecteur saisira celui que prendra plus tard le général en chef de l’armée d’Italie, en se parlant à lui-même. La scène se passe dans son cabinet des Tuileries ; le premier consul est couché tout de son long sur une carte, et il s’écrie, en présence de son secrétaire, qui l’écoute avec surprise : « Ce pauvre M. de Melas passera par Turin… Il se repliera vers Alexandrie… Je passerai le Pô… je le joindrai sur la route de Plaisance, dans les plaines de la Scrivia… et je le battrai là, là !…» Et, en disant ces mots, il piquait une épingle à San-Giuliano (village qui se trouve dans la plaine de Marengo). La suite prouvera que c’était la une vision extraordinaire de l’avenir. Cette héroïque résolution, le foudroiement de Toulon, fut le coup de grâce du pauvre Carteaux. L’ordre pittoresque du général en chef et le projet de Bonaparte furent expédiés au comité de Salut public par un courrier extraordinaire, dépêché par Gasparin lui-même, et Carteaux fut immédiatement révoqué. Un dernier mot sur ce type curieux de nos armées de la République. Le général était accompagné de Mme Carteaux, femme de bon sens. Son mari lui faisait en particulier des doléances sur ce que son autorité semblait tomber de ses mains dans celles de Bonaparte. « Laisse faire ce jeune homme, répondait Mme Carteaux ; il en sait plus que toi, et il ne te demande rien. Ne te rend-il pas compte exactement de tout ? la gloire te reste, et, s’il fait des fautes, elles seront pour lui. » Dans une autre circonstance, elle lui disait : « Ne t’y trompe pas : Bonaparte a trop d’esprit pour rester longtemps un sans-culotte. Citoyenne Carteaux, répliqua le général en se redressant fièrement, car il se sentait blessé dans son amour-propre ; citoyenne Carteaux, c’est donc à dire que nous sommes tous des bêtes ? – Je ne dis pas cela, mon ami, reprit-elle sur le ton d’Alceste à Oronte ; je dis seulement que ce jeune homme ne te ressemble en aucune manière. » Gasparin tomba malade sur ces entrefaites, et partit pour Orange, son pays, où il mourut. Carteaux avait commandé en chef devant Toulon depuis fin août jusqu’au 6 novembre, c’est-à-dire pendant deux mois et six jours ; et Bonaparte avait servi sous lui du 23 septembre au 6 novembre, c’est-à-dire pendant quarante-cinq jours. Bonaparte, qui avait appris à estimer Carteaux, comme homme et comme républicain, a dit plus tard de lui que ce n’était pas un méchant homme, mais un officier très médiocre. Il ne lui garda nullement rancune des rapports tendus qu’ils avaient eus au siège de Toulon, et, devenu premier consul il le nomma d’abord administrateur général de la loterie, puis administrateur de la principauté de Piombino. Carteaux exerçait de nouveau les fonctions d’administrateur de la loterie, lorsque, le 17 mars 1804, il écrivit à Bonaparte la lettre suivante, qui a passé sous nos yeux à la vente de la collection Villenave : « Général premier consul, comme dit le proverbe, où l’on trouve son bien on le reprend. C’est à ce titre que j’ai accepté de vous offrir, d’après la soumission ci-jointe des actionnaires d’Avignon, la somme de 166.650 francs qu’ils vous restituent sous le titre précieux de don à la patrie pour les frais de la guerre. Une telle offrande répugnera peut-être à votre cœur, mais je crois que, sans blesser ni votre religion ni votre honneur, vous pouvez accepter. » Le premier consul accepta et fit verser la sommeau trésor public Cartéaux, qui n’avait jamais su s’enrichir dans les diverses-fonctions qu’il vait exercées, et qui était devenu infirme, fut mis à la retraite à son retour d’Italie, et reçut de celui dont il avait été autrefois le supérieur une pension de 3.000 francs sur la cassette particulière de Napoléon. Cet honnête républicain mourut au mois d’avril 1813. Comme on le voit, le ciel lui avait accordé vingt ans pour méditer, sur la prédiction de la citoyenne Carteaux. Enfin, le 17 novembre 1793, le général français Dugommier vint prendre le commandement du siège de Toulon. Napoléon, à Sainte-Hélène, a fait de ce général ce bel éloge : Il avait toutes les qualités d’un vieux militaire ; extrêmement brave de sa personne, il aimait les braves et en était aimé. Il était bon, quoique vif, très actif, juste ; avait le coup d’œil militaire, du sang-froid et de l’opiniâtreté dans le combat. » Il n’y a ici que cinq lignes ; mais cela peint. Dès la première entrevue, le vieux général et le jeune officier d’artillerie s’entendirent à merveille et se parlèrent comme s’ils s’étaient connus toute leur vie. Ils poussèrent de concert le siège avec une vigueur extraordinaire. Bonaparte venait d’être nommé, par rang d’ancienneté (21 novembre), troisième chef de bataillon de son régiment, lorsque Robespierre jeune vint remplacer Gasparin en qualité de délégué de la Convention. Comme les autres, le frère de Maximilien ne tarda pas à être frappé de la fiévreuse activité de Bonaparte ; nous verrons plus tard ce que cette attention valut au jeune officier. De jour en jour, les assiégeants faisaient de nouveaux progrès. Le 14 décembre, les représentants du peuple, Robespierre jeune, Saliceti, et Ricord réunirent à Ollioules un conseil de guerre, où l’assaut du fort Murgrave fut résolu. Toulon était là, selon la pittoresque expression de Bonaparte, et Dugommier, avec son tact militaire, le comprenait comme lui ; mais c’était un rude morceau à emporter que ce fort Murgrave. Il le fallait emporter cependant, ou se résoudre à voir traîner le siège en longueur, et à ne prendre Toulon que dans un délai qui n’allait point à l’impatience de ces temps de fiévreuse ardeur. Il fallait donc tout tenter et, tout braver pour enlever cette position aux Anglais. Trois mille hommes de leurs meilleures troupes et quarante-quatre pièces de gros calibre défendaient le fort Murgrave, qu’ils jugeaient imprenable, et auquel ils avaient donné le nom de Petit-Gibraltar. Le commandant des Anglais avait même dit : Si les Français emportent cette batterie, je me fais jacobin. Les plus grands moyens de défense étaient accumulés dans cette grande redoute, située sur le promontoire du Caire, d’où l’on domine la ville. C’était, on se le rappelle, cette même position que, le surlendemain de sou arrivée a l’armée, Bonaparte avait proposé au général en chef Carteaux de faire occuper par une force suffisante, avant que les Anglais se fussent avisés eux-mêmes de son importance et s’y fussent solidement établis, l’assurant que dans huit ou dix jours il serait maître de Toulon. Tous les efforts furent dirigés sur ce point, et d’abord sans succès. Bonaparte avait fait construire, à 120 toises de la redoute anglaise, comme le meilleur moyen de l’entamer, une batterie masquée, qui fut foudroyée au moment où elle commençait à tirer. Et cette batterie masquée avait été jugée par Bonaparte indispensable au succès de l’opération. C’est ici que l’énergie morale du jeune officier devait se montrer dans toute sa puissance. Les canonniers effrayés refusaient de servir cette batterie. Bonaparte, persuadé plus que jamais que toute attaque sur un autre point serait vaine pour l’unique objet qu’il fallait se proposer ; que la prise de Toulon dépendait absolument de celle du Petit-Gibraltar ; qu’il ne fallait viser qu’à cela, qu’en un mot Toulon était là , Bonaparte s’avisa d’une de ces ressources morales que les grands capitaines savent seuls employer à l’occasion, lorsqu’ils agissent sur des soldats tels que les soldats réplublicains d’alors. Il fit, de sa personne, ce qu’il devait faire plus tard à Arcole et au pont de Lodi ; il l’exposa tout entière. Il se fit apporter un poteau et chargea Junot, qui, comme nous le savons, avait une belle écriture, d’y adapter un écriteau en gros caractères, portant ces mots : Batterie des hommes sans peur, et il alla en personne, avec Junot, le planter en avant de la batterie. Puis il s’écria qu’il ne commandait à personne d’y servir, mais qu’il attendait les hommes sans peur. Son courage inspira un courage égal à tout le monde. Tous les canonniers de l’armée voulurent servir cette batterie, remontée en un moment. C’était le 16 décembre 1793. Elle commença immédiatement à jouer et ne cessa son feu, ce jour-là, qu’à minuit. Le lendemain 17, d’autres batteries furent établies et dirigèrent un feu roulant. Il va sans dire que les Anglais ne furent pas sans riposter de leur mieux. D’après ce qui avait été concerté entre le général en chef et le commandant de l’artillerie Bonaparte, ce jour-là même, toutes les troupes républicaines se rassemblèrent pour l’attaque générale du fort Murgrave. Il pleuvait à verse. La division qui avait été placée dans le village de la Seyne, du côté de l’ouest, témoignait, malgré le mauvais temps, une ardeur et un enthousiasme extraordinaires. Dugommier avait formé son armée en quatre colonnes, qui devaient toutes opérer à la fois ; et, le 27 frimaire an II (17 décembre 1793), malgré la plus vive résistance, et au cri de Vive la République, nous fûmes maîtres à minuit du fort Murgrave. Dans cette attaque, le général-Laborde et le capitaine Muiron furent grièvment blessés. Bonaparte eut un cheval tué sous lui, et reçut au mollet un coup de sabre d’un canonnier anglais ! Une lettre datée du lendemain et écrite par lès représentants, qui avaient assisté de leur personne à cette brillante et périlleuse affaire, rendit compte au comité de Salut public du succès de la chaude journée de la veille. Mais Toulon n’était pas encore au pouvoir des troupes républicaines. Il fallait donc battre le fer pendant qu’il était chaud. Le 28 frimaire (18 décembre 1793), toute l’artillerie de siège bombarda Toulon, et l’on s’empara d’un autre fort important, le fort Malbousquet ; ce qui fit dire par Bonaparte aux commissaires de la Convention : « Demain, ou après-demain au plus tard, vous souperez dans Toulon. » En effet, le 29 frimaire, l’armée républicaine prit possession de la ville ; des lettres, du même jour, de Robespierre jeune et Saliceti et du général en chef Dugommier, annoncèrent à la Convention l’entrée dans Toulon de l’armée victorieuse ; et telle avait été la part glorieuse que Bonaparte avait prise au succès du siège, qu’il en reçut immédiatement la récompense. Il ne figurait sur les cadres réguliers de l’armée qu’avec le grade de chef de bataillon d’artillerie, le troisième de son régiment et le cinquante et unième de l’arme, qui, d’après l’Almanach national de l’an II, en comptait soixante-sept. Le lendemain 30 frimaire, les représentants du peuple relevèrent provisoirement au grade de général de brigade d’artillerie, lui faisant ainsi franchir les deux grades intermédiaires de lieutenant-colonel et de colonel. Cette nomination fut confirmée et rendue définitive par le comité de Salut public, où siégeait Carnot, c’est-à-dire par le gouvernement, le 18 nivôse an II (7 janvier 1704). Le nom de Bonaparte figure pour la première fois, dans l’Almanach national de France de l’an III (de septembre 1794 à septembre parmi les généraux de brigade de l’armée d’Italie, page 219 , sous cette forme : Buonaparte, et non dans celui de l’an II, comme on l’a dit par erreur, parce que celui de l’an III avait déjà paru à la fin de 1793. Dans celui de l’an IV (après le 13 vendémiaire), on lit, page 103 : Armée de l’intérieur. Citoyen Buonaparte. général en chef. Dans celui de l’an V, page 105 : Armée d’Italie. Citoyen Buonaparte, général en chef. Mais nous anticipons. Revenons à 93. En conséquence de sa nomination, qui n’avait besoin que pour la forme de la sanction du gouvernement, puisque les délégués de la Convention près des armées pouvaient conférer des grades, Bonaparte assista en uniforme d’officier général à un dîner qui fut donné à Toulon par l’ordonnateur en chef Chauvet, en l’honneur des représentants du peuple Robespierre jeune, Saliceti, Ricord et Fréron. Dans le menu figurait, par plaisanterie , comme pièce de résistance, une bombe française qui, pendant le siège, était tombée sans éclater dans la maison ou l’on dînait, appartenant à un citoyen de Toulon fidèle à la République. La bombe républicaine avait compris qu’elle était sous le toit d’un ami, et qu’elle devait se comporter de manière à ne pas faire de bruit pour ne point réveiller les petits enfants de son hôte. Pendant une partie du repas, ce fut un feu roulant de bons mots sur l’intelligence de cette bombe. Le 28 décembre 1793, Dugommier adressa à la Convention son rapport général sur le siège de Toulon, qui fut lu en séance publique, et où le nom de Bonaparte tient en quelque façon la première place parmi ceux qui ont le plus contribué à la prise de la ville. C’est dans ce rapport, qui parut au Moniteur universel, que fut consigné pour la première fois le nom de Bonaparte, sous cette forme : Buona-Parté. L’attacheraient et l’estime de Dugommier, qui devait bientôt trouver une mort glorieuse à l’armée des Pyrénées-Orientales, laissèrent dans l’âme de Napoléon un profond souvenir, souvenir qu’il consigna à Sainte-Hélène de la façon suivante,dans le quatrième codicille de son testament, parmi les legs qu’il se plut à faire à tous ceux dont la mémoire lui était chère ou à leurs descendants : « Deuxième legs : idem, au fils ou petit-fils du général Dugommier, qui a commandé en chef l’armée de Toulon, la somme de 100.000 francs ; nous avons, sous ses ordres, dirigé et commandé l’artillerie ; c’est, un témoignage pour les marques d’estime, d’affection et d’amitié que nous a données ce brave et intrépide général.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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janvier 30, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE JACOBIN

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Bonaparte et “Le Souper de Beaucaire”

Jeune, j’ai été révolutionnaire par ignorance et par ambition.

(Napoléon Bonaparte)

Au commencement de juin 1793, le lieutenant-colonel des volontaires corses, Bonaparte, obligé de quitter son pays livré aux Anglais, et redevenu simple capitaine d’artillerie dans les cadres réguliers des armées de la République française naissante, arriva à Marseille avec sa famille, fort dépourvu d’argent, et se logea dans les petits appartements de l’hôtel Cypières, rue Lafont. Plusieurs familles corses du parti français, chassées de l’île par la contre-révolution, vinrent aussi chercher l’hospitalité sur le continent, et, le 11 juillet 1793, la Convention nationale, sur la proposition de Collot-d’Herbois, mit à la disposition du ministre de l’intérieur une première somme de 600.000 francs pour leur être distribuée. Presque aussitôt après son arrivée à Marseille, le capitaine Bonaparte reçut l’ordre de se diriger sur Nice, où se trouvait déjà une partie du 4e régiment d’artillerie, auquel il appartenait. Son ancienneté l’avait porté, comme on l’a vu, au commandement de la 12e compagnie de ce régiment, qui était à son arrivée, détachée dans les montagnes, et se trouvait en ce moment à trois lieues du camp des Fourches, en face de celui de Braous, alors occupé par l’ennemi mais il fut autorisé par M. Dujard, chef de brigade du régiment et commandant en chef de l’artillerie de l’armée d’Italie, à rester à Nice comme chargé des détails de l’aministration de plusieurs compagnies détachées à l’exemple de la sienne. Le capitaine Bonaparte avait avec lui son sergent-major, appelé Dintroz, qui était Franc-Comtois, brave et digne garçon assez instruit et qui avait une belle écriture. Il tenait à merveille les registres du jeune capitaine, qui se prit pour lui d’une véritable affection. Ils se lièrent intimement et se tutoyaient. Cette marque de familiarité se prolongea même entre eux jusqu’après l’époque où Bonaparte fut nommé général en chef de l’armée d’Italie. Il avait conçu à Nice une telle estime pour Dintroz, qu’il lui confia, en entrant en campagne, les fonctions pénibles de conducteur général d’artillerie de cette armée, avec le grade de capitaine. On raconte de cette époque une anecdote qui témoigne au plus haut degré de cette familiarité républicaine et soldatesque. La veille de la bataille de Castiglione, le général en chef Bonaparte envoya au conducteur général Dintroz l’ordre autographe de lui faire parvenir sur-le-champ deux obusiers de six pouces. On connaît la mauvaise écriture de notre héros. Dintroz ne pouvant déchiffrer le billet, même avec l’aide des nombreux employés qui étaient avec lui au grand parc, se disposait à lui en faire demander l’explication, lorsqu’il le voit accourir au galop, et là s’établit entre eux le dialogue suivant : BONAPARTE. Pourquoi ne m’as-tu pas encore expédié ce que je t’ai demandé ? DINTROZ [bégayant selon sa coutume). Je…je… je… (très-vite) je n’ai pas pu lire ton billet. BONAPARTE. Tu es une f…. bête : apprends à lire. DINTROZ. Et toi, b…. apprends à écrire. L’ordre fut donné de nouveau, et les obusiers ne se firent pas attendre. Après cette campagne si brillante, loin de garder rancune à Dintroz, Bonaparte, voulant le récompenser de son zèle et de ses fatigues, lui offrit le grade de chef de bataillon d’artillerie, que celui-ci, malade et épuisé, ne put accepter, et il obtint du général en chef sa retraite, dont le brevet était accompagné d’un cadeau de 10.000 francs. Le pauvre et brave Dintroz mourut de consomption en arrivant dans son pays. Nous nous sommes arrêtés un peu longuement sur cette amitié militaire : c’est parce qu’elle est caractéristique : la bonne confraternité y garde sans mélange son caractère républicain. Vieux amis d’un autre temps, le capitaine et le général ne croyaient pas la discipline violée parce qu’ils se tutoyaient et s’expliquaient en s’envoyant à la tète les épithètes de f…. bête et de b…. Comme si tout devait être agitation et mouvement dans la vie de cet homme extraordinaire, il y avait à peine un mois que le capitaine Bonaparte avait quitté la Corse et qu’il était à Nice, lorsqu’il reçut du chef de brigade Dujard l’ordre de partir de Nice sur-le-champ, et de se rendre en poste à Vonges, poudrerie située dans le département de la Côte-d’Or, sur la rive gauche de la Saône, entre Auxonne et Gray. Il devait y inspecter les poudres nécessaires au service de l’armée et en presser l’envoi. Sa mission consistait surtout à empêcher que les fédérés qui s’étaient organisés à Marseille et à Avignon, n’employassent ces munitions contre les troupes de la République. L’ordre verbal du chef de brigade Dujard fut porté au milieu de la nuit au capitaine Bonaparte, que l’adjudant chargé de le lui signifier trouva au travail avec Dintroz dans son appartement. Dès le lendemain, il était en route. Le sort en était jeté. Bonaparte ne devait pas aller à tire-d’aile jusqu’à Vonges. Le, 5 ou le 6 juillet, il rencontra à Valence l’adjudant général Carteaux, que le délégué de la Convention avait nommé, depuis quelques jours, général de brigade, et qui, à la tête d’une colonne de 2.000 hommes, se disposait à partir de cette ville pour le Midi. Carteaux avait ordre de longer les deux rives du Rhône, afin de s’opposer à la jonction des fédérés de Marseille et de Nîmes, et Bonaparte fut requis par le représentant du peuple Albitte, un des trois délégués de la Convention nationale près de l’armée des Alpes, pour servir provisoirement dans la petite armée de Carteaux. Le voilà donc appelé à une tout autre œuvre que celle à laquelle il devait naturellement s’attendre à son départ de Marseille pour Nice, la guerre contre les Austro-Sardes dans les Alpes-Maritimes. Patience, cela viendra. Il s’agit maintenant d’avoir raison des fédérés du Midi, rebelles à la République, puis, après, des Anglais dans Toulon, œuvre plus difficile et qui sera le vrai commencement de cette étonnante fortune. Albitte avait été délégué par ses collègues, Dubois-Crancé et Gautier, pour accomplir la première de ces œuvres ; ses pouvoirs étaient très étendus, car, le 17 juillet 1793, ce proconsul avait annoncé à la Convention, comme chose toute naturelle de sa part, qu’il venait d’élever l’adjudant général Carteaux au grade de général de brigade. Bonaparte, ainsi requis, se rangea provisoirement sous les ordres du général Carteaux. Voilà donc le jeune capitaine attaché à l’artillerie de l’armée de celui-ci. Nous ne le suivrons pas dans tous les détails des premières opérations auxquelles il prit part dans cette campagne ; nous n’en marquerons que les points principaux. Le conventionnel Albitte, suivant l’usage, fit partie de l’expédition et l’anima de sa présence. Médiocre était sa capacité ; mais l’esprit et le courage du temps vivaient en lui, et il ne faillit pas à ses devoirs. Des le 14 juillet, à cinq heures du soir, le général Carteaux, le représentant Albitte et le jeune Bonaparte faisaient leur entrée dans la citadelle du Saint-Esprit, que venaient d’évacuer devant eux lés rebelles du département du Gard. L’armée républicaine poursuivit sa marche en passant par Orange. Elle était divisée en deux ailes : une, dont l’artillerie était commandée par le capitaine Bonaparte, longeait la rive droite du Rhône ; l’autre, que commandait Carteaux en personne, s’avançait le long de la rive gauche. Le 25 juillet, l’une et l’autre étaient en vue d’Avignon. Le général Carteaux, ayant sommé inutilement les insurgés qui occupaient la ville de livrer la place aux troupes de la République, l’attaqua résolument, bien que son armée fût de beaucoup inférieure à celle des fédérés ; mais sa colonne ne fut pas la seule à agir. Il savait que celle de droite venait d’entrer sans résistance à Vîlleneuve-lès-Avignon, et il envoya à Bonaparte l’ordre d’opérer avec l’artillerie qu’il commandait. Bonaparte, qui ne demandait pas mieux, plaça ses deux pièces de quatre en batterie sur un emplacement d’où on découvrait très bien la plate-forme du rocher d’Avignon, sur laquelle les insurgés avaient établi leur artillerie de siège, et il pointa lui-même ses canons. Au premier coup, il démonta une pièce des assiégés, au second, il tua un de leurs canonniers et cassa le bras à un autre. A ces ravages, les insurgés, voyant qu’ils ne pouvaient pas lutter contre l’artillerie républicaine, cessèrent leur feu, qu’ils dirigeaient d’ailleurs assez mal ; ils évacuèrent la ville en désordre et se retirèrent sur Saint-Remy. Le général Carteaux entra dans Avignon avec sa colonne ce jour-là même (25 juillet 1793), tandis que la colonne de droite resta sur l’autre rive du Rhône, à Villeneuve-lès-Avignon, jusqu’au lendemain 26 ou au surlendemain 27 juillet. Ce jour-là, Bonaparte reçut des représentants du peuple en mission dans les départements méridionaux l’ordre de revenir sur la gauche, pour marcher avec un détachement de 200 hommes du 59e régiment, ses 20 artilleurs et ses deux pièces, sur Tarascon, ce qu’il fit avec l’entrain que les hommes de sa trempe mettaient à tout en ce temps-là. Le 28 juillet 1793, il entrait sans résistance dans Tarascon, au cri de : Vive la République ! Le politique commençait à se dessiner en lui ; une circonstance va le prouver. Beaucaire n’est, comme on sait, séparé de Tarascon que par le Rhône, sur lequel il y avait alors un pont de bateaux. Le lendemain 29, Bonaparte se fait annoncer aux autorités de Beaucaire, rendez-vous des insurgés du Gard, et se met en marche avec 100 hommes et ses deux canons. A la vue de cette troupe marchant sur le pont, Bonaparte en tête, des cris répétés de : Vive la République ! sont poussés par un groupe de citoyens rassemblés sur la rive droite du fleuve. On les prend pour des fédérés, car ce cri était alors commun aux deux partis. En un instant les pièces sont braquées, et l’on allait faire feu, quand un délégué des représentants du peuple accourt et dit : Arrêtez ! ils sont des nôtres. – Ah ! c’est différent ; c’est très bien, répond Bonaparte d’un air très satisfait ; car, comme nous aurons l’occasion de le voir, il lui répugnait extrêmement d’avoir à tirer le canon contre des poitrines françaises. Alors la petite troupe républicaine entra à Beaucaire sans avoir à combattre. Ce même soir 29 juillet 1793, le capitaine Bonaparte soupa dans une auberge de Beaucaire avec des négociants de Montpellier, de Nîmes et de Marseille. C’était à l’époque de la foire. Vers la fin du repas, il s’engagea, entre le jeune militaire et les négociants, une discussion politique sur la situation de la France ; les convives avaient chacun une opinion différente, qu’ils soutenaient avec chaleur ; et c’est cette discussion, d’ailleurs très convenablement menée de part et d’autre, qui fait le sujet du mémorable et célèbre écrit de Bonaparte, intitulé : le Souper de Beaucaire, qu’il publia quelques jours après à Avignon, avec l’autorisation des représentants du peuple en mission dans le Midi, auxquels il l’avait communiqué. Nous ne suivrons point Bonaparte pas à pas dans le reste de cette rapide campagne, où les troupes du général Carteaux, agissant au nom de la République, arrivèrent à dissoudre l’insurrection des fédérés. Il nous suffira de dire qu’après avoir rétabli et consolidé l’autorité de la Convention à Beaucaire, Bonaparte repassa le Rhône, se porta sur Arles ; et rejoignit le 8 août le général Carteaux à Saint-Martin-de-la-Crau. Mais il avait gagné les fièvres dans le Delta du Rhône, et, quelques jours après, c’est-à-dire dans la première quinzaine d’août, il sentit le besoin de prendre du repos, et se rendit au quartier général à Avignon, où il logea chez M. Bouchet, négociant. Toujours actif, et pouvant dire comme le grand poète de l’Italie : Mes pensées ne peuvent pas dormir en moi, il consigna, dans la brochure le Souper de Beaucaire, la conversation qu’il avait eue dans cette ville le 29 juillet précédent, et l’état des opinions dans le Midi. Cet écrit, émanant d’un si jeune homme et composé dans de telles circonstances, est remarquable surtout par la sagacité des vues militaires et politiques ; il est d’un bout à l’autre plein de modération et de bon sens ; et tout ce que, à cette date, l’éloquent convive concevait de succès pour la cause qu’il avait embrassée et qui semblait si compromise aux yeux des insurgés, s’est réalisé de point en point. C’est en août 1793 que le jeune auteur sollicita et obtint des représentants du peuple en mission dans le Midi l’autorisation de faire imprimer le Souper de Beaucaire par M. Marc Aurel de Valence, nommé imprimeur en chef de l’armée du Midi le 19 juillet 1793, et qui se trouvait en ce moment à Avignon avec une imprimerie ambulante. Bonaparte fut heureux de retrouver le père Aurel, une de ses vieilles connaissances de Valence. L’impression fut exécutée aux frais du trésor national. C’était, en effet, une publication utile à répandre pour l’apaisement des esprits, et l’on ne doit pas être surpris que les délégués de la Convention l’aient compris de cette manière. Ainsi Bonaparte défendait alors la grande cause patriotique, non-seulement de l’épée, mais de la plume, ense et calamo. Les particularités relatives à cet opuscule nous ont paru, à double titre, dignes d’être rappelées et nous comprenons que le prote qui en avait conservé le manuscrit signé par l’auteur y ait attaché quelque prix. Les exemplaires imprimés à Avignon en août 1793 sont devenus introuvables. Diverses causes y ont contribué. On dit, en effet, que Napoléon voulut plus tard le retirer du commerce ; mais on peut en attribuer à des causes plus naturelles la diparition presque entière. Tout le monde sait avec quelle facilité les brochures, ce qu’on appelle les plaquettes dans le commerce de la librairie, deviennent en peu de temps très rares, sinon introuvables. D’après la lettre suivante de Louis Bonaparte, datée de Paris germinal an VII (24 mars 1799), on pourrait penser que Bonaparte voulait lui-même, dès ce temps-là, retirer le Souper de Beaucaire du commerce de là librairie. Cette lettre est assez curieuse, ce nous semble, et clora, comme il le mérite, cet historique de la brochure du républicain Bonaparte. « Paris, 4 germinal an VII. Louis Bonaparte aide de camp du général en chef de l’armêe d’Orient, au citoyen Aurel imprimeur-libraire à Avignon. C’est chez vous, citoyen, qu’a été imprimée en 1793 une brochure ayant pour titre le Souper de Beaucaire ; Si vous pouviez m’en envoyer plusieurs exemplaires, je vous en ferais passer aussitôt le prix. Salut et fraternité, Louis BONAPARTE ; Rue du Rocher, n° 505, près la barrière de Monceau. » L’adresse porte : « Au citoyen Aurel, imprimeur-libraire à Avignon, département de Vaucluse. » Voici le début dé cette brochure, remarquable à plus d’un titre : « Je me trouvais à Beaucaire le dernier jour de la foire, le hasard me fit avoir pour convives, à souper, deux négociants marseillais, un Nîmois et un fabricant de Montpellier. Après plusieurs moments employés à nous reconnaître, l’on sut que je venais d’Avignon et que j’étais militaire. Les esprits de mes convives, qui avaient été toute la semaine fixés sur le cours du négoce qui accroît les fortunes, l’étaient dans ce moment sur l’issue des événements présents, d’où en dépend la conservation ; ils cherchaient à connaître mon opinion, pour, en la comparant à la leur, pouvoir se rectifier et acquérir des probabilités sur l’avenir, qui nous affectait différemment ; les Marseillais surtout paraissaient être moins pétulants : l’évacuation d’Avignon leur avait appris à douter de tout ; il ne leur restait qu’une grande sollicitude sur leur sort. La confiance nous eut bientôt rendus babillards, et nous commençâmes un entretien à peu près en ces termes… » Suit un dialogue où les convives prennent tour à tour la parole, avec ces mots à chaque changement d’interlocuteur : le NÎMOIS… le MARSELLAIS… le FABRICANT DE MONTPELLIER ; quant à l’auteur, il se désigne toujours parce mot : le MILITAIRE. Est-il besoin de dire que c’est ce dernier qui tient presque constamment le dé de la conversation ? Il a affaire à des esprits prévenus, mais non endurcis. La Convention a soulevé des défiances, a éveillé des craintes, surtout dans nos départements du Midi ; on y fait le signe de la croix quand on entend prononcer les noms de nos grands révolutionnaires. Bonaparte, dont l’esprit droit est loin de partager ces préjugés, répète sur tous les tons ce mot à ses convives : « Confiance, confiance, confiance ; laissez à la Révolution le temps de grandir ; est-il juste de mettre en doute la vigueur future de l’enfant qui vient de naître ? » Toutes ces raisons, auxquelles l’uniforme militaire et ce ton bref, sûr de lui-même, que tout le monde connaît, portent la conviction dans les esprits, et le curieux écrit se termine par ces mots : « LE MILITAIRE. Croyez-moi, Marseillais, secouez le joug du petit nombre de scélérats qui vous conduisent à la contre-révolution ; rétablissez vos autorités constituées, acceptez la Constitution ; rendez la liberté aux représentants ; qu’ils aillent à Paris intercéder pour vous ; vous avez été égarés. Il n’est pas nouveau que le peuple le soit par un petit nombre de conspirateurs et d’intrigants ; de tout temps, la facilité et l’ignorance de la multitude ont été la cause de la plupart des guerres civiles. LE MARSEILLAIS. Eh ! monsieur, qui peut faire le bien de Marseille ? Seront-ce les réfugiés qui nous arrivent de tous les côtés du département ? Ils sont intéressés à agir en désespérés. Seront-ce ceux qui nous gouvernent ? Ne sont-ils pas dans le même cas ? Sera-ce le peuple ? Une partie ne connait pas sa position, elle est aveuglée et fanatisée ; l’autre partie est désarmée, suspectée, humiliée ; je vois donc, avec une profonde affliction, des malheurs sans remède. LE MILITAIRE. Vous voilà enfin raisonnable ; pourquoi une pareille conversion ne s’opérerait-elle pas sur un grand nombre de vos concitoyens qui sont trompés et de bonne foi ? Alors Albitte, qui ne peut que vouloir épargner, le sang français, vous enverra quelque homme loyal et habile ; on sera d’accord, et, sans s’arrêter un seul moment, l’armée ira sous les murs de Perpignan faire danser la carmagnole à l’Espagnol enorgueilli de quelques succès, et Marseille sera toujours le centre de gravité de la liberté, ce sera seulement quelques feuillets qu’il faudra arracher à son histoire. » Puis, l’auteur de la brochure conclut en ces termes : « Cet heureux pronostic nous remit en humeur ; le Marseillais nous paya de bon cœur plusieurs bouteilles de vin de Champagne qui dissipèrent entièrement les soucis et les sollitudes. Nous allâmes nous coucher à deux heures du matin, nous donnant rendez-vous au déjeuner du lendemain, où le Marseillais avait encore bien des doutes à proposer, et, moi, bien des vérités intéressantes à lui aprendre. » Ainsi donc, comme le jeune Bonaparte lui-même le sentait, toute la France était alors plus ou moins républicaine ; elle n’avait qu’un cœur, seulement ce cœur ne battait pas également partout : les pulsations étaient rapides à Paris, lentes en province : Toulon, Marseille, Lyon, Avignon, Nîmes, Montpellier, Beaucaire trouvaient que la Convention allait trop vite en besogne. C’est ce que montre la brochure du Souper de Beaucaire, avec une grande franchise d’allure et une admirable lucidité de raisonnement. Bonaparte, remis de son indisposition, partit en poste d’Avignon le 22 avril 1793, avec l’agrément des délégués de la Convention, pour aller remplir à Auxonne ou à Vonges la mission dont il avait été primitivement chargé. Vers le 28 août, il était à Auxonne, et c’est là que, le 3 septembre, il apprit la trahison qui avait livré Toulon aux ennemis de la France. Les Anglais en avaient pris possession le 27 août. Cet événement fut connu au camp devant Lyon le 1er septembre, et on n’en fut instruit à Auxonne que deux jours après. Bonaparte prit, sur cette nouvelle, une détermination qui témoigne de son esprit d’initiative ; il partit spontanément pour Paris, sans autorisation, de son chef, parvint à s’aboucher avec les membres du comité de Salut public, et obtint d’eux l’ordre de commander provisoirement l’artillerie du siège de Toulon.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Le siège de Toulon

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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octobre 3, 2007

BERNARD-HUGUES MARET (1763-1839), DUC DE BASSANO

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Hugues-Bernard Maret (1763-1839), duc de Bassano

Bassano et Caulaincourt, deux hommes de coeur et de droiture.

(Napoléon Bonaparte)

Maret (Bernard-Hugues, duc de Bassano), avocat , ambassadeur, secrétaire général des Consuls, ministre et législateur, né à Dijon (Côte d’Or) le 22 juillet 1763, de « Hugues Maret, docteur médecin, et de Jeanne Malechard », mort à Paris, le 13 mai 1839 ; était avocat quand il vint à Paris, s’intéressa au mouvement révolutionnaire et assista assidûment aux séances de la Constituante et en publia un récit fidèle sous le nom de Bulletin de l’Assemblée. Panckoucke, à peu de temps de là, lui proposa d’effectuer ce travail dans les colonnes du Moniteur ; ce qui fut l’origine du Journal Officiel. Dans son bureau de rédaction, il fit la connaissance de Bonaparte, logé, comme lui, à l’hôtel de l’Union, entra dans la Société des Amis de la Constitution ou des Jacobins, mais en sortit après l’affaire du Champs-de-Mars, puis contribua à la création du club des Feuillants. Lorsque Lebrun devint ministres des Relations extérieures, Maret entra dans ses bureaux avec une place de directeur et disparut à la chute des Girondins, mais devint, en juillet 1793, ambassadeur à Naples. Il se rendit à son poste accompagné de Sémonville qui lui, allait à Constantinople, quand ils furent tous les deux arrêtés en Piémont par les Autrichiens. Conduits à Mantoue, puis à Brunn, où ils subirent trente mois de captivité, ils ne furent remis en liberté qu’en échange de la fille de Louis XVI. Maret revit Bonaparte à son retour d’Egypte et ils renouèrent leurs anciennes relations. Il devint après le 18 brumaire, secrétaire général des Consuls, et, jusqu’en l’an X, il partagea avec Bourrienne les fonctions de ce poste de confiance, mais après la disgrâce de son collègue, il cumula les fonctions de secétaire d’Etat et de chef de cabinet, fut fait membre de la Légion d’honneur le 9 vendemiaire an XII et grand officier le 25 prairial suivant, puis grand aigle le 2 février 1805. Il accompagna l’Empereur en Allemagne et en Pologne et prit part à la rédaction du traité de Presbourg, et aux conférences de Tilsitt, d’Erfurt et de Bayonne. Le 3 mai 1809, il fut créé comte de l’Empire, et duc de Bassano le 15 août de la même année. Nommé le 17 avril 1811, ministre des Affaires étrangères, au moment de la rupture avec la Russie, il fut chargé de négocier avec la Prusse et l’Autriche un traité d’alliance offensive et défensive, suivit la retraite depuis Moscou et rédigea, en 1813, les ordonnances qui réglaient l’organisation de la garde nationale et la levée de 350.000 hommes. Il se démit le 19 novembre 1813 de son portefeuille des Affaires étrangères mais resta le confident de l’Empereur, qu’il accompagna pendant la Campagne de 1814, et qu’il ne quitta qu’à Fontainebleau. Il reprit, pendant les Cent-Jours, ses fonctions de ministre d’Etat, et fut nommé pair de France le 2 juin 1815. Au retour de Gand, Maret fut compris dans l’ordonannce du 24 juillet, et se retira à Lintz, puis à Gratz. A cette même époque, il fut exclu de l’Académie française, dont il faisait partie depuis l’an XI. Il ne revint à Paris qu’en 1820, et on le vit reparâitre à la vie politique qu’après la Révolution de 1830. Louis-Philippe le nomma pair de France le 19 novembre 1831 ; il devint, en novembre 1834, ministre président du Conseil, mais il fut à peine installé qu’une nuée de créanciers vint pratiquer des saisies-arrêts sur son traitement ; ce qui abrégea la durée de son ministère, qui ne vécut que trois jours. Il se retira alors, ne se mêlant plus de politique active.

(Extrait du dictionnaire sur la Révolution et l’Empire du Dr Robinet)

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LA FAMILLE DE NAPOLEON – LUCIEN BONAPARTE (1775-1840), PRINCE DE CANINO ET MUSIGNANO

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Lucien Bonaparte (1775-1840), prince de Canino et Musignano

Beaucoup d’esprit, des connaissances, et beaucoup de caractère… ornement de toute assemblée politique.

(Napoléon Bonaparte)

Bonaparte (Lucien, prince de Canino et Musignano), législateur, ministre et ambassadeur, né à Ajaccio (Corse), le 21 mars 1775, de « Charles Bonaparte et de Laetitia Ramolino« , mort à Viterbe (Italie) le 29 juin 1840, frère cadet de l’Empereur ; se réfugia à Marseille lors du soulèvement de la Corse provoqué par Paoli, entra dans l’administration et devint garde-magasin à Saint-Maximin (Var) ; se fit alors appeler Brutus Bonaparte, citoyen sans-culotte, devint le chef du parti révolutionnaire de l’endroit, épousa la soeur de son aubergiste Catherine Boyer, et, ajoute le Dictionnaire des Parlementaires, « aussi illettrée que jolie ». Quelques temps après, nommé inspecteur des charrois à Saint-Chamans, il fut arrêté et relâché aussitôt après les journées de prairial, vint à Marseille où par l’influence de son frère Napoléon, il fut envoyé à l’armée du Rhin comme commissaire en Corse et le 25 germinal an VI, nommé député au Conseil des Cinq-Cents par le département de Liamone, en faveur de la liberté de la presse, et en fut nommé président. Il profita de cette situation pour aider son frère à faire le 18 brumaire. Le 4 nivôse an VIII, Lucien succéda à Laplace comme ministre de l’intérieur, le 15 brumaire an IX, échangea ce poste contre celui d’ambassadeur à Madrid, et son frère, qui ne savait rien lui refuser, le fit entrer au Tribunat (6 germinal an X) ; fut nommé grand officier de la Légion d’honneur (10 pluviôse an XII), comme prince de sang devint sénateur de droit, fut ensuite pourvu de la sénatorie de Trèves. De cette époque date de profonds dissentiments qui devaient éclater entre les deux frères ; ce fut surtout son second mariage avec Mme Jouberthon qui irrita profondément l’Empereur et qui fut cause que Lucien partit en Italie prendre possession de sa terre de Canino devenue principauté. En 1807, l’Empereur ayant fait une nouvelle tentative pour faire divorcer Lucien d’avec sa seconde femme, ce dernier prit le parti de partir pour l’Amérique et le 1er août il s’embarqua avec sa famille, à Civita-Vecchia, fut pris par un croiseur anglais et conduit à Naples, et enfin amené en surveillance en Angleterre, à Dudlow, où il séjourna trois ans. Le 13 mai 1815, élu, par l’Isère, représentant à la chambre des Cent-Jours, il refusa ce mandat, ayant été nommé pair de France. Le 2 juin de la même année, le Dictionnaire des Parlementaires nous apprend encore que, dans un conseil privé tenu au moment du départ de l’Empereur pour l’armée, Lucien proposa d’accepter l’abdication offerte par Napoléon et d’instituer la régence de Marie-Louise ; le conseil fut du même avis, mais Napoléon qui avait adhéré, refusa le lendemain et partit pour Waterloo. Ayant échoué dans ses combinaisons, Luciens e retira à Neuilly, reprit le chemin de l’Italie où il s’installa près de Viterbe. On a de lui : Charlemagne ou l’église délivrée ; la Cyrneide ou la Corse délivrée.

(Extrait du du dictionnaire sur la Révolution et l’Empire du Dr Robinet)

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octobre 1, 2007

JOSEPH FOUCHE (1759-1820), DUC D’OTRANTE

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Joseph Fouché (1759-1820), duc dOtrante

Celui-ci n’est qu’intrigant ; il a prodigieusement d’esprit et de facilité d’écrire. C’est un voleur qui prend de toutes mains. Il doit avoir des millions ! Il a été un grand révolutionnaire, un homme de sang. Il croit racheter ses torts ou les faire oublier en cajolant les parents de ses victimes et se faisant, en apparence, le protecteur du Faubourg Saint-Germain. C’est un homme qu’il peut être utile d’employer parce qu’il est encore le drapeau de beaucoup de révolutionnaires, et d’ailleurs très capable, mais je ne puis jamais avoir confiance en lui.

(Napoléon Bonaparte)

Fouché (Joseph, duc d’Otrante), oratorien, avocat, législateur, ambassadeur et ministre de la police, né au Pellerin (Loire-Inférieure), le 21 mai 1759, de « Joseph Fouché, capitaine de navire marchand, et de Marie-Françoise Croiset », mort à Trieste (Autriche) le 25 décembre 1820 ; débuta comme oratorien et professa à Juilly, à Arras, et à l’école militaire de Vendôme et était préfet des études à Nantes au moment de la Révolution, il quitta alors l’habit ecclésiastique et devint avocat ; il était devenu principal du collège de Nantes, quand il fut élu, par la Loire-Inférieure, membre de la Convention ; lors du procès du roi, il vota « la mort sans sursis », fut ensuite envoyé en mission dans l’Aube pour y faire exécuter le décret de l’Assemblée sur la réquisition, puis adhéra aux événements des 31 mai et 2 juin, partit en mission pour la Nièvre et poursuivit l’anéantissement de toutes les enseignes religieuses qui se trouvaient sur les routes, sur les places et dans les lieux publics. A Nevers et aux environs, au mois de septembre 1793, il fit, de concert avec le procureur général de la commune de Paris, G. Chaumette, venu en ce pays pour des affaires privées, une tentative antérieure à toute autre pour faire disparaître le catholicisme et le remplacer par le culte de la Raison : interdisant toute manifestation cultuelle hors des églises, donnant aux funérailles un caractère purement civil, laïcisant les cimetières (octobre 93), faisant enlever partout, pour les envoyer à la Convention et à la monnaie de Paris, les ornements d’or et d’argent des églises ; enfin, prenant, relativement aux fortunes privées, des mesures d’un socialisme radical.

A peine de retour de cette mission il fut envoyé le 3 octobre suivant avec Collot d’Herbois à Lyon, après l’insurrection royaliste de cette ville pour y contribuer à la réduction de la cité révoltée, que les armées de la République venaient de reprendre. Il s’y montra intraitable, cruel, non seulement en partageant avec son terrible collègue la responsabilité des mitraillades, mais encore en activant les opérations martiales de l’inexorable commission militaire qui y fit couler tant de sang. La conduite de Fouché dans cette circonstance fu trouvée tellement extravagante, que le Comité de Salut Public jugea prudent de le rappeler.

Rentré à Paris vers le milieu de germinal, il triompha aux Jacobins dont il fut nommé président, et parut être, au moment des préparatifs de la fête de l’être Suprême, l’un des membres les plus décidés et les plus influents, parmi ceux qui, dès lors, faisaient une opposition à la politique de Robespierre. Celui-ci le comprit, lui reprocha ses crimes et le fit exclure du club des Jacobins le 26 messidor. C’est dire qu’il se rangea définitivement parmi les auteurs de la journée du 9 thermidor suivant. Après le 9 thermidor, il s’ingénia à vouloir ménager tous les partis ; on sentait déjà en lui le futur ministre de la police ; se voyant très menacé il essaya de rentrer dans les bonnes grâces des thermidoriens, et demanda leur protection, mais sur la proposition de Boissy-d’Anglas, Fouché fut décrété d’arrestation. L’amnistie du 4 brumaire an IV le rendit trois mois après à la liberté. Sous le Directoire, ayant su capter la confiance de Barras, ce dernier le fit nomme ambassadeur à Milan (15 vendemiaire an VII), puis ambassadeur en Hollande où il resta jusqu’à ce ce qu’il fut appelé au ministère de la police (2 thermidor an VII), en remplacement de Bourguignon. Aussitôt installé il montra une certaine énergie en supprimant 11 journaux d’un seul coup, et après avoir louvoyé autour de Bonaparte, de retour d’Egypte, il sut de suite ce qu’il avait à faire et n’hésita pas. Fouché connaissait à fond les divers partis, tous leurs secrets et leurs espérances ; il les livra au vainqueur sans négliger d’en conserver une partie pour le besoin de sa cause. Fouché tout-puissant commença à jouer au grand seigneur ; dans de brillantes soirées il réunissait les survivants de l’ancienne noblesse, et soutenait son rôle avec un grand succès, grâce du reste à une audace imperturbable ajoutée à beaucoup d’esprit, mais grâce aussi au peu de scrupules de ses hôtes. Par une habilité extraordinaire il sut se faire des amis dans tous les camps, les fonctions de ministre de la police lui en donnaient le loisir. Il sut plaire aux membres de la famille Bonaparte et on peut dire qu’il devint l’homme le plus puissant du gouvernement en déjouant les complots, inventant de fausses conspirations, et sachant entretenir soigneusement les défiances et les craintes de Napoléon, mais il y eut, à un moment donné, une ombre à ses succès ; la machine infernale éclata et Fouché ne sut pas prévoir cet évènement ; aussi fut il obligé de quitter le ministère de la police, pour entrer le même jour (28 fructidor an X) et comme compensation au Sénat conservateur. Cette disgrâce fut de très courte durée, car l’Empereur, pour le besoin de sa cause, ne pouvait plus se passer de Fouché, et le 21 messidor an XII, ce dernier rentra en maître pour la seconde fois au ministère de la police et y resta jusqu’au 3 juin 1810. Jamais Fouché ne fut plus puissant, sa réputation à l’étranger était immense et le faubourg Saint-Germain le choyait ; l’Empereur très soupçonneux commença à ne plus pouvoir supporter cet homme audacieux, qui, au besoin savait contrecarrer les idées et les actes de Napoléon ; une occasion se présenta, qui devait être momentanément le coup de grâce du ministre de la police ; l’Empereur eut connaissance d’une circulaire de Fouché et dont voici le principal passage : « Prouvons à l’Europe que si le génie de Napoléon peut donner de l’éclat à la France par les victoires, sa présence n’est pas nécessaire pour repousser nos ennemis. » A la lecture de cette circulaire Napoléon n’hésita pas ; Fouché pour la deuxième fois, fut disgracié et envoyé à Rome comme gouverneur général. Il avait été fait grand offficier de la Légion d’honneur le 25 prairial an XII, puis créé, le 24 avril 1808, comte de l’Empire, et le 15 août 1809, duc d’Otrante. Après les désastres de Russie, Napoléon fit appeler Fouché à Dresde et lui confia le gouvernement des provinces illyriennes, il n’eut guère le temps d’exercer ces nouvelles fonctions, car à la suite de la bataille de Leipzig, les Autrichiens redevinrent maîtres de ces provinces. A peine rentré en France, il reçut l’ordre de se rendre à Naples près de Murat. Fouché ne perdit pas de temps, il alla rejoindre Murat et, la première chose qu’il fit, fut de conseiller à Murat d’entrer dans la nouvelle coalition contre Napoléon. Aussitôt qu’il apprit la nouvelle de l’abdication de l’Empereur en 1814, il fit faire ses offres de service aux Bourbons, mais fut assez mal accueilli. De retour de l‘île d’Elbe, l’Empereur appela à lui Fouché et lui confia, pour la troisième fois, le ministère de la police, et, de plus, le nomma pair de France, puit vint Waterloo, et Fouché entra au gouvernement provisoire choisi par les Chambres, et en fut le président. Inutile d’ajouter que Fouché profita de cette haute position pour intriguer avec les Bourbons d’une part et les d’Orléans d’autre part. Louis XVIII rentré, se décida, lui aussi à se servir de Fouché, bien que ce dernier eut contribué à faire couper la tête de son frère ; c’était un mal nécessaire, pensait-il. Pour la quatrième fois, Fouché entra en vainqueur au ministère de la police, et fut élu, en même temps, le 22 août 1815, député dans la Corrèze et dans la Seine-et-Marne. Cette fois, son passage à la police devait être bien court : le roi ne supportait que très juste le joug de Fouché, ce dernier le sentit et s’empressa de donner sa démission. Atteint par la loi sur les régicides, il se vit contraint, à son grand regret, de quitter la France. Il prit sa résidence à Trieste et y mourut en 1820, laissant une fortune de quatorze millions.

(Extrait du dictionnaire sur la Révolution et l’Empire du Dr Robinet)

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