août 3, 2007

LAURENT GIUBEGA – LE PARRAIN DE NAPOLEON PAR ARTHUR CHUQUET (5)

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VII

Le Comité supérieur céda bientôt la place à l’administration régulière qui fut organisée selon les décrets de l’Assemblée nationale. Mais le maître de la Corse, c’était Paoli. Rappelé de l’exil par la Constitutante, avec tous les Corses qui s’étaient expatriés après la conquête française, imposant encore, malgré ses soixante-six ans, par sa haute taille, par son air résolu et par le regard pénétrant de ses yeux bleus, Paoli avait abordé, le 17 juillet 1790, à Bastia au milieu de l’enthousiasme délirant des insulaires, et dès lors, bien qu’il ne voulût être qu’un simple citoyen, il fut pour les Corses, comme auparavant, le « général, » le « père » ou le Babbo. Napoléon Bonaparte, dans son exaltation juvénile, le nommait le « père de la liberté, » l’ « homme créé pour la consolation commune. » Giubega l’appelait « notre héros », nostro eroe : « Le généreux accueil, écrivait-il, et tous les témoignages d’estime que Paoli reçus à Paris justifient les sentiments de respect et d’attachement que la Corse a toujours eu pour lui. »

Néanmoins Giubega comprenait que Paoli serait le véritable roi de Corse. A vrai dire, c’était la meilleure solution du problème. Pourquoi ne pas se servir de Paoli puisque les Corses voyaient en lui, suivant l’expression d’un de nos fonctionnaires, leur dieu et leur unique ressource ? Mieux valait Paoli que l’anarchie, et Paoli avait mis sincèrement à la disposition de la France son influence et son nom. « Il faut, s’écriait Barère, que Paoli lui-même apprenne à devenir Français. » Et Paoli, ainsi que Napoléon Bonaparte et tous les Corses, était devenu Français. Il ne parlait des Français que comme des compatriotes et des frères ; il vantait le « titre glorieux  » de Français que les Corses avaient désormais ; il assurait qu’ils regardaient maintenant le soldat français non comme l’instrument d’une administration arbitraire et le suppôt de la tyrannie, mais comme le défenseur de leur île ; qu’ils seraient dignes de la nouvelle Constitution ; que les lois rendues par l’Assemblée nationale leur retraçaient l’image de leur précédent gouvernement embelli et perfectionné. En toute circonstance, il affirmait sa loyale affection pour le grand pays dont dépendait son petit pays.

Mais la réaction ne pouvait s’éviter. Paoli fut entraîné par les paolistes. Tout pour Paoli et ses amis, tel était le mot d’ordre. Gaffori, mandé à Bastia par le Comité supérieur, se vit arrêté et envoyé en France. D’autres personnages qui passaient pour aristocrates furent embarqués de force ou obligés de s’éloigner. On évinça les français de tous les emplois, et que de maledictions furibondes lancèrent les meneurs du congrès d’Orezza contre le système d’antan ! Giubega était venu, comme électeur du district de l’île Rousse, à cette assemblée qui dura dix-huit jours, du 9 au 27 septembre. Elle n’avait d’autre mission que de nommer les membres du Département et de désigner le chef-lieu. Elle ne nomma que des paolistes avérés, elle ne désigna pas de chef-lieu, et combien de motions illégales elle prit et qui sans nul doute blessèrent Giubega jusqu’au fond du coeur puisqu’elles condamnaient impitoyablement son passé ! Elle ne se borna pas à choisir les administrateurs des districts et parmi eux des bannis qui n’étaient ni propriétaires, ni domicilés dans l’île depuis un an ; à donner au Babbo le commandement de toutes les milices corses ; à décider que les deux députés du tiers, Saliceti et Cesari, seraient, l’un, procureur général syndic, et l’autre, général en second des gardes nationales ; à désapprouver avec éclat la conduite des deux députés de la noblesse et du clérgé, Buttafoco et Peretti. Elle vota la suppression du régime provincial qu n’avait rendu que de « funestes services à la tyrannie. » Elle exprima hautement sa haine contre l’ancien gouvernement royal -ce gouvernement dont Giubega avait été l’un des plus fermes appuis- en déclarant qu’il avait exercé « le plus cruel despotisme. » Elle cassa toutes les délibérations -ces délibérations que Giubega avait souvent inspirées- prises par les Etats en faveur des généraux Marbeuf, Narbonne et Sionville, ces « principaux ennemis de la nation corse qui avaient poursuivi arbitrairement les meilleurs citoyens ! » Elle demanda que la mémoire de tous ceux qui avaient été  » les victimes du pouvoir judiciaire et militaire parce qu’il avaient désiré la liberté de la patrie » fût réhabilitée. Elle proposa de révoquer les concessions d’étangs et de terres communales prononcées par la royauté -comme la concession de l’étang de Stagone que Giubega avait désséché pour planter sa pépinière. C’était, a dit Napoléon l’esprit du temps. Joseph Bonaparte ne fit-il pas dans ce congrès d’Orezza la motion d’élever une pyramide qui porterait les noms des héros de 1769 et des martyrs de l’indépendance ainsi que la date de la régénération du peuple corse et le témoignage de l’indignation publique contre les traîtres ? Lui aussi, de même que Napoléon, oubliait l’attitude de son père ; lui aussi oubliait que les résolutions des Etats dénoncées à l’assemblée d’Orezza comme « écrites avec l’encre de la flatterie et de la peur » avaient été approuvées par son père ; lui aussi oubliat que l’inscription latine de Bastia qui rappelait l’amour des Corses pour Marbeuf, avait été votée par son père et qu’elle venait d’être effacée et remplacée ainsi : « Le voilà détruit, ce monument que le vil mensonge et la vénale adualtion ont dédié au tyran de la Corse gémissante ! »

Giubega avait gardé le silence. Il sentait qu’il ne jouerait plus aucun rôle. Les électeurs le nommèrent juge à La Porta ; il refusa la place ; l’ancier greffier en chef des Etats ne pouvait déchoir, et peut être, dans sa maison de Calvi où il se retira, se prenait-il à regretter l’époque où il était l’un des fonctionnaires les plus considérés et les plus influents de son pays natal. Ce qui semble sûr, c’est qu’il crut désormais et à tort- que Paoli n’avait d’autre visée que celle de son intérêt personnel ; d’autre but que la puissance suprême, d’autre désir que de rendre à la Corse son indépendance et de restaurer le gouvernement national. Giubega aurait dit volontiers, comme Buttafoco, que Paoli était un renard qui perdait son poil, mais qui ne perdait pas sa malice. Et Paoli, de son côté, n’aimait pas Giubega. Il lui reprochait ses attaches génoises. Même durant la guerre de l’indépendance, il suspectait son zèle et il ne l’avait employé qu’à son corps défendant et sur les instances du chanoine Salvini. Il lui fit bonne mine en 1790 ; mais aux yeux de Paoli, Giubega était un « rallié », un de ces Corses qui, de même que Charles Bonaparte, de même que Buttafoco et Gaffori, avaient courtisé Marbeuf ou sollicité les faveurs des bureaux et dans le secret des coeurs, il lui en voulait d’avoir servi le despotisme royal. Les Corses que Paoli affectionnait, fort naturellement, et qu’il préférait aux autres, c’étaient ceux qui, selon ses propres termes, avaient sucé les maximes de la liberté avec le lait. Quant aux Giubega, aux Arena, aux Bonaparte, il les nommait, en 1793, des patriotes de quatre jours, des esclaves qui ne s’étaient émancipés que depuis quatre années, des gens dont l’opinion était soumise à l’influence des circonstances et des événements extérieurs.

Quoi qu’il en soit, Giubega combattit les desseins de Paoli sur les forteresses de l’île. Lorsque, dans les premiers mois de 1792, ils formèrent quatre bataillons de volontaires corses, Paoli, ainsi que le Directoire du département, voulu les mettre en garnison dans les quatre présides, à Bastia, à Ajaccio, à Calvi, à Bonifacio, et au château de Corte où il n’y avait que des troupes de lignes. Non que Paoli et le Directoire eussent des projets de révolte contre la France : un des membres du Directoire était Joseph Bonaparte qui professait des sentiments tout français. Mais ils désiraient exercer leur droit. Les volontaires n’était-ils pas destinés à la défense du pays ? Pourquoi la Corse ne serait-elle pas protégée par des milices corses ? Pourquoi les nouveaux bataillons ne prendraient-ils pas contact avec les anciens régiments ? Et Paoli, tout bas, remarquait avec assez de justesse que la fidélité des troupes de ligne pouvait être en défaut et que certains de leurs officiers étaient soupçonnés d’aistocratie, disposés soit à émigrer, soit à trahir. Mais les commandants des forteresses, ne connaissaient que leur consigne, refusèrent d’ouvrir leurs portes. Le Directoire du département demandait que les volontaires du 3e bataillon, commandé par Achille Murati -ce Murati à qui, selon le jeune et exubérant Napoléon de 1791, il ne manquait pour être un Turenne que des circonstances et un théâtre plus vaste- eussent accès à la citadelle de Calvi. Le vieux commandant Maudet répondit rudement qu’il n’obéirait pas aux réquisitions du Directoire, et, lorsque les députés de la Corse joignirent leurs plaintes à celle du département, il répliqua que les vieux renards valaient bien les jeunes et que, grâce à lui, dans le trouble et le désarroi des choses, Calvi était la seule place de l’île où le sang n’avait pas coulé. Giubega encourageait Maudet ; il commandait la garde nationale de la ville, et il avait un grand ascendant sur la municipalité ; sous l’influence de Giubega, tout Calvi vantait la prudence de Maudet et son dévouement à la loi. Vainement Paoli envoyait un Calvais, un de ses meilleurs amis confidents, l’actif et remuant Panattieri, qu’il chargeait de résister aux mesures de Giubega et de gagner la population. Il dut reconnaître qu’il ne pouvait rien contre la « conjuration » et que « l’esprit de Giubega regnait toujours à Calvi » : lo spirito di Giubega regna ancora in Calvi !

C’est que Giubega opposait de solides arguments à Paoli. Il remontrait ques les volontaires corses commettaient de graves désordres et volaient l’argent de la nation, qu’ils étaient indiscipilnés, très mal organisés, le rebut des villes et de la montagne, la garde prétorienne du Directoire, et Paoli, malgré lui, donnait raison à Giubega : « L’assertion de Giubega avait quelque fondement, l’asserzione di Giubega aveva qualche fondamento. » Puisque Paoli, ajoutait à Giubega, voulait mettre des gardes nationales dans les citadelles, pourquoi recourait-il aux volontaires de Corse et non aux volontaires du continent ? Pourquoi les prenait-il dans l’île et non en France ? Si la guerre éclatait, « quelqu’un ne pouvait-il penser à séparer la Corse de la France ? »

Ce quelqu’un, c’était Paoli. Aussi, dans sa correspondance de 1792, Paoli se plaint-il très vivement de Giubega. Il lui reproche d’être un misérable aristocrate, de pactiser avec les gens de Bastia -qui n’étaient nullement paoliste- de renouer avec ses ennemis de jadis, Buttafoco et Gaffori. « Giubega, écrit Paoli, m’accuse de tahison ; si je le rencontre, je veux le rendre plus petit qu’un grain de mil ; c’est encore un de ceux qui, lorsqu’on les montre au doigt, deviennent zéro ! » Et, à son tour, il accuse Giubega d’être un royaliste de la vieille roche : Giubega, prétend Paoli, avait dit dans ses discours que, si la contre-révolution se produisait, la Corse devrait se détacher de ceux qui tenaient ferme pour la liberté et la Constitution ; selon Giubega, le gouvernement précédent, le gouvernement de Marbeuf et des Boucheporn, convenait mieux à l’île que le gouvernement actuel.

Paoli l’emporta ; il fit entrer les volontaires dans les forteresses. Sous la Constituante, sous la Législative et dans les commencement de la Convention, il eut toujours la confiance des ministres et de l’Assemblé, et, comme disait Saliceti, une confiance sans limites. Il n’était pas du tout, à cette époque, le « machiavéliste » qu’ont représenté ses adversaires, et, nous le répétons, il ne pensait aucunement à séparer la Corse de la France. S’il avait l’ambition de faire seul le bien de la nation Corse, cette ambition n’était-elle pas satisfaite ? Il fut, le 11 septembre 1792, nommé par le Conseil exécutif lieutenant-général et commandant de la 23e division militaire, et il présidait en même temps l’administration départementale ; il avait donc tous les pouvoirs, et, au nom de la France, il gouvernait la Corse comme avant la conquête. Jusqu’à sa rébellion, il eut pour la France l’attachement, qu’il lui avait promis ; jusqu’au dernier jour, il sentit et déclara que la force de la Corse venait de son intime union avec la France.

Mais il s’appuya sur Pozzo di Borgo, sur Cesari ; sur Panattieri, sur Leonetti, et un grand parti se forma contre lui. A la tête de ce parti était Saliceti qui voulait dominer l’île : après avoir été l’admirateur de Paoli, Saliceti devint, selon le mot de Volney, son rival, et il trouva des alliés : Gentili, les Arena, les Bonaparte, tous ceux que Paoli avait écartés. Cosas di Corsica ! Paoli, Pozzo et autres souhaitaient de rester fidèles à la France, et ils n’avaient aucune arrière-pensée d’indépendance et de soumission à l’Angleterre. S’ils se révoltèrent, ce fut, comme disait Pozzo, contre Saliceti et compagnie ; ce fut comme disait le Conseil supérieur du département, contre les intrigants qui désiraient « despotiser en Corse » et « accaparer le crédit ; » ce fut, comme disait Paoli, contre la cabale, contre l’arbitraire et les abus de l’autorité. « Mes ennemis, s’écriait Paoli, me qualifient de tyran parce qu’ils voient en moi un obstacle à leurs projets ambitieux ; ma tyrannie n’existe pas, ou, si elle existe, il faudrait qu’il y eût dans chaque département des gens qui l’exercent dans mon style ! »

Le parrain de Napoléon appartenait au parti qui s’était formé contre Paoli. Il n’intervint pas dans la lutte qui s’engagea sourdement d’abord, puis ouvertement, entre Saliceti et Paoli dans les premiers mois de 1793. Pourtant, il eut, dit-on, en septembre ou en octobre 1792, une entreveu avec le Babbo. Pozzo di Borgo avait obtenu du ministre Servan le brevet de lieutenant-général pour Paoli : ce grade, avait dit Pozzo, était nécessaire au babbo qui, fort de son influence et du commandement des troupes, verrait toutes les intrigues se taire en sa présence. Mais Paoli, lieutenant-général, dépendait du ministre de la guerre et du général en chef de l’armée du Midi. Ses ennemis accueillirent donc sa nomination sans déplaisir : ils le « tenaient » ;  » Paoli n’était plus au dessus des lois ; il se soumettait du moins aux lois militaires. Telle fut la pensée de Giubega. Lorsqu’il apprit que Paoli avait envie de refuser les fonctions que lui offrait le Conseil exécutif, il courut à Rostino et pria Paoli d’accepter le fardeau et de sacrifier une fois encore son repos personnel à la sécurité publique. N’était-il pas le seul homme qui inspirait la confiance, le seul qui pût dans le danger suprême rallier les Corses et les mener au combat, le seul qui connût les vrais patriotes et sût les employer au salut du pays ? Ne devait-il pas conséquemment avoir en main toutes les forces de l’île ? Giubega, écrit un contemporain, se doutait que Paoli deviendrait bon gré mal gré coupable envers la loi.

On n’a du reste que peu de détails sur les derniers jours de Giubega. Il fit à la fin de 1792 le voyage de Paris, et, le 18 mars 1793, devant des gens qui parlaient de la mission des trois députés, Saliceti, Delcher et Lacombe Saint-Michel, envoyés en Corse par la Convention, il disait tout haut que le conflit ne pouvait s’éviter, que Paoli n’était pas homme à se soumettre ni à se démettre, et n’obéirait pas aux ordres des commissaires. Mais lorsque Giubega revint à Calvi, il déraissonait, tant l’exécution de Louis XVI avait troublé, bouleversé son esprit !

L’événement produisit, en effet, sur tous les Corses une profonde impression d’horreur. Des six députés de l’île, un seul Saliceti, vota la mort du monarque ; les cinq autres demandèrent sa détention, et Chiappe assurait que la fatale sentence annonçait la perte de la République et un nouveau roi après de nouveaux carnages. Paoli ne disait-il pas dans ses conversations intimes que les Corses devaient être les ennemis, et non les bourreaux des rois ? Napoléon Bonaparte ne déplorait-il pas devant Sémonville le grand crime que la Convention avait commis ? Muselli, faisant l’oraison funèbre du frère de Paoli, n’affirmait-il pas que l’acte du 21 janvier avait excité l’indignation de ses compatriotes ? Leonetti, le neveu de Paoli, attaquant les murs de Calvi, ne criait-il pas aux défenseurs de la ville qu’il paieraient cher le sang de leur roi ?

 

VIII

Ce fut à Calvi, chez les Giubega, au mois de juin 1793, que les Bonaparte vinrent chercher un asile, lorsqu’ils furent chassés d’Ajaccio par les paolistes, lorsque la Consulta de Corte, composée de mille délégués des communes, déclara qu’ils étaient nés de la fange du despotisme, qu’ils avaient été nourris et élevés sous les yeux et aux frais du pacha luxurieux qui commandait dans l’île, qu’ils avaient secondé les efforts et appuyé les impostures des Arena, qu’ils seraient, par suite, ainsi que les Arena, abandonnés à leurs remords et à l’opinion publique, qui, d’ores et déjà , les avait condamnés à une perpétuelle exécration et infamie.

On sait que Napoléon courut quelque danger. Il avait pris la voie de terre, et il s’égara dans le maquis. Selon la tradition, un faiseur de fagots le remit dans le bon chemin et le conduisit à Calvi, chez Laurent Giubega. Depuis, et jusqu’à sa mort, cet homme ne parla que de sa rencontre avec Napoléon et on ne l’appelait plus que Napolino ou le petit Napoléon.

Le frère de Laurent, Damien, reçut Bonaparte avec amitié. Les filles de Mme Letizia étonnèrent, dit-on, la domestique par leurs habitutdes de propreté et leurs petits talents : sur l’ordre de leur mère, elles allaient l’une après l’autre à la cuisine faire le plat doux du dîner.

Laurent mourut au mois de septembre suivant. Il avait épousé durant son séjour à Gênes une demoiselle noble de la ville, Marie Rogliano, à qui Napoléon Bonaparte faisait ses compliments en ces termes à la fin d’une lettre de 1789 : « Permettez que Madame reçoive ici le serment de mon hommage. » Plusieurs enfants étaient nés de ce mariage et morts en bas âge. Une fille avait survécu, Annette, qui devait dit-on épouser le beau Joseph Bonaparte. Pendant le siège de Calvi, en 1794, elle fut blessée à la cuisse par un éclat de bombe. Elle en resta boiteuse : ce qui ne l’empêcha pas de se marier deux fois, la première avec un veuf, le docteur Massoni, la seconde avec un officier de l’administration, nommé Durante. Elle n’avait eu qu’une fille, morte très jeune. Lorsqu’elle décéda, en 1851, à Calvi, elle était dans sa soixante-douzième année, et cette reine manquée aurait connu la misère si ses parents ne l’avaient secourue.

Le frère de Laurent, Damien, député par l’ordre de la noblesse à la cour, en 1779, et, comme nous l’avons vu, assesseur du juge royal Schouller avant la Révolution, exérçait la profession de médecin, et, en 1793, le représentant Lacombe Saint-Michel louait le zèle de sa femme et de sa fille qui servaient d’infirmières et donnaient l’exemple du zèle le plus charitable. Damien était devenu médecin adjoint à l’hopital de Calvi aux appointements de 2.000 livres, et Lacombe assurait qu’il se rendait très utile, qu’il avait sans Calvi la plus grande influence, qu’en Corse un chef de parti est tout et que la masse du peuple ne voit que par ses yeux. Après la capitulation de Calvi, il se rendit à l’armée d’Italie, et Desgenettes qui le vit alors, le compare à un vieux lion. Desgenettes ajoute qu’il avait avec lui une douzaine d’enfants et de petits-enfants, qu’il était était estimé pour son savoir et qu’il se vantait de l’antiquité de sa maison, casa antichissima, et du rôle qu’il avait joué dans la guerre de l’indépendance en défendant Calvi contre les Génois. Damine Giubega fut plus tard sous-prefet de Calvi et président du tribunal civil.

Deux de ses fils, Vincent et Xavier ont laissé quelque réputation. Vincent, docteur en droit civil canonique, attaché à l’envoyé de France près la république de Gênes, puis prêtre et vicaire général de l’évêché de Sagone, fut, lorsque l’île redevint française, juge au tribunal de cassation. Il mourut en 1800 à l’âge de 39 ans, trois mois après que Bonaparte l’eût envoyé siéger au tribunal d’appel d’Ajaccio. Ses poésies italiennes, gracieuses, pleines de naturel et de goût, l’ont fait surnommé l’Anacréon et le Parny de la Corse. Il en détruisit un grand nombre par scrupule religieux. On admire surtout ses sonnets et le poème qui célèbre le retour de Paoli et son débarquement à Bastia en 1790.

Xavier ou François-Xavier, capitaine d’une compagnie franche qui s’appelait la compagnie de Giubega, employé à l’armée d’Italie en 1795 comme adjoint aux adjudants généraux, entré en 1796 dans l’administration des vivres et, de 1798 à 1799, agent général des contributions et finances à la suite de l’armée française à Rome, fut sous-préfet de Calvi et, à la fin de l’Empire, préfet de Corse. Lorsque Napoléon quitta l‘île d’Elbe il nomma Xavier Giubega l’un des douze membres de la junte et, le 6 avril 1815, lui confia de nouveau la préfecture du département. Aussi Xavier Giubega fut-il, après les Cent-Jours, comme « homme dangeureux et intelligent » envoyé en surveillance à Toulon, puis à Montpellier.

Le fils de Xavier, Pascal-Hiacynthe, boursier à Paris au Lycée impérial, secrétaire de son père et délégué par la junte en 1815 pour arborer dans l’arrondissement de Calvi le drapeau tricolore et « dissiper la faction anglo-corse, » secrétaire -général du département de la Corse en 1830, sous-préfet de Sartène, de Corte et de Sisteron sous le règne de Louis-Philippe, révoqué par le commissaire du gouvernement en février 1848, réintégré bientôt sur la recommandation du préfet Aubert, fut, durant, dix ans, du mois d’août 18488 au mois d’août 1858, sous-préfet de Bastia. Il aimait à rappeler q’un lien de parenté religieuse et spirituelle unissait les Giubega aux Bonaparte. Il eut plusieurs enfants : Laurent qui combattit aux journées de février 1848 et « sortit de la lutte avec une main blessée et des vêtements en lambeaux, » Pierre, naguère conseiller à la Cour d’appel d’Aix, et une fille mariée à un Calvais, Pierre-Marie Rossi, cousin germain du prefet Aubert.

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août 1, 2007

LAURENT GIUBEGA – LE PARRAIN DE NAPOLEON PAR ARTHUR CHUQUET (4)

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VI

Pendant que Giubega plaidait subtilement sa cause à Versailles et à Paris, la Corse s’agitait et, selon le mot du commandant en chef, le vicomte de Barrin -qui avait succédé à Marbeuf- l’explosion était à peu près générale et aussi forte qu’on pouvait l’imaginer. Quelques Corses pensaient à restaurer l’ancien gouvernement national. La plupart demandaient que les indigènes eussent toutes les places sans exception et ils rappelaient avec indignation que le traitement des Corses employés dans l’île par l’administration était inférieur d’un tiers à celui des Français. Le vicomte de Barrin qui n’avait pas d’instructions et presque pas de troupes, ne savait que gémir. De toutes parts des comités, des municipalités nouvelles se formaient. Les paysans brûlaient les registres des communes.

Giubega fut consulté par le ministre de la guerre, La Tour du Pin. Le vicomte de Barrin l’avait recommandé comme un homme attaché au service du roi et très instruit des affaires de son pays, fort utile par ses connaissances et son zèle aux principaux administrateurs de l’île, et, de son côté, Giubega assurait que ses sentiments étaient purs, et qu’il se dévouait entièrement à la France et au monarque? Il fit un Mémoire sur l’état actuel de la Corse. La possession de cette contrée, disait-il était onéreuse ; même en temps de paix, les dépenses excédaient les recettes de six cents mille livres pour le moins. Pourtant, il fallait conserver la Corse, ne fût-ce que pour empêcher l’Angleterre d’y prendre pied ? Mais, ajoutait Giubega, les garnisons étaient faibles et, si le peuple courait aux armes, « il ne dépendait que de lui de s’emparer des places ; » la perte d’une forteresse entraînait la perte de toutes les autres ; il fallait donc dépêcher en Corse quelques régiments de plus.

Ce mémoire ne convainquit pas le ministre. Il avait décidé de ne plus envoyer de troupes dans l’île. Pouvait-il dégarnir le midi de la France, Dauphiné, Languedoc, Provence ? La Corse se révoltait-elle contre Sa Majesté ? Renforcer les garnisons, n’était-ce pas aigrir les insulaires, leur inspirer de la défiance, leur faire croire qu’ils paraîssait redoutables ? Ne serait-ce pas provoquer la sédition au lieu de la prévenir ? Mieux valait employer la douceur, et, si des excès se produisaient, puisqu’il était impossible de les punir, pratiquer l’indulgence commandée hélas ! par les circonstances.

Mais Giubega avait vu les députés de l’île, Buttafoco, l’abbé Peretti, l’avocat Saliceti et le capitaine Colonna de Cesari Rocca, ainsi que les principaux Corses qui se trouvaient à versailles et à Paris, et ces hommes, oubliant pendant quelques jours leurs dissentiments personnels, se réunirent pour délibérer sur la situation de leur pays. Buttafoco et Peretti, liés à la cause de l’aristocratie, se retirèrent bientôt en accusant les autres de n’envisager que leur intérêt propre, l’intérêt du parti populaire. Sans se soucier de cette désertion, Saliceti, Cesari et leurs amis cherchèrent, comme disait Giubega, à mettre quelque ordre dans le désordre. Ils adoptèrent le plan de Giubega. Il y aurait un Comité permanent ou Comité national qui comprendrait vingt deux membres, sujets sages et zélés, attachés au roi et à la patrie, » nommés dans l’assemblée de chacune des onze juridictions royales par des députés de chaque commune. Les juridictions de Bastia, d’Ajaccio, de Calvi, de La Porta, d’Ampugnani, auraient trois représentants ; le Cap Corse et Corte, deux ; le Nebbio, Aleria, Vico, Sartène, Bonifacio et Porto-Vecchio, un. Le Comité installerait un inspecteur dans chaque juridiction et un commissaire dans chaque piève ou canton. Chaque inspecteur rendrait compte au Comité qui, après avoir délibéré, enverrait à Paris tous les renseignements nécessaires pour recevoir et exécuter les décrets de l’assemblée. Les commandants des troupes et des milices prêteraient main-forte au Comité sitôt qu’il leur adresserait une réquisition ; une milice bourgeoise serait établie « suivant l’ancien régime de la Corse, » et le Comité seul fixerait le nombre et le mode de levées de ces gardes nationales.

Le projet fut accueilli avec enthousiasme par la plupart des communes, et Napoléon Bonaparte, alors en Corse, jugeait qu’il était inspiré par l’amour de l’ordre, par le patriotisme, par le zèle plus noble. Mais le vicomte de Barrin, l’intendant La Guillaumye, la commission des Douze, le désapprouvaient, et les Douze publièrent un manifeste qui déclarait ce plan de comité et de milices dangereux et impraticable. Napoléon Bonaparte répondit à ce manifeste par une adresse véhémente, et, le 5 novmebre éclatait l’insurrection de Bastia. Le vicomte de Barrin dut accorder aux bastiais la formation d’une milice bourgeoise, et huit semaines plus tard, le 30 novembre, lorsque trois capitaines de cette garde nationale bastiaise demandèrent à l’Assemblée nationale que leur pays ne fût plus soumis au régime militaire, la Constituante décida que tous ses décrets seraient exécutés dans l’île, que la Corse faisait partie intégrante de l’empire, que les insulaires étaient gouvernés par la même constitution que les autres Français. C’était un véritable décret d’incorporation. La Corse devenait réellement française et acquérait les mêmes droits que le reste du territoire. Dès ce moment, les Corses s’attachent sincèrement à la France. Ils ne sont plus Corses ; ils sont Corses-Français, et on peut dire, pour employer une expression de Napoléon Bonaparte, que la Corse est leur pays, et la France leur mère-patrie. « La nation française, s’écriait le jeune lieutenant d’artillerie, nous a ouvert son sein ; désormais nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes ; il n’est plus de mer qui nous sépare ! » Il fit tendre sur la maison familiale d’Ajaccio, dans la rue Saint-Charles, une banderole qui portait les mots : Vive Paoli et aussi ces mots : Vive Mirabeau, Vive la nation.

Son parrain partage ses idées. Il n’y a plus d’Etat en Corse ; il n’a plus de greffier en chef ; mais bien qu’il perde à la Révolution, Giubega, en bon Corse, l’acclame et l’installe.

A la vérité, le décret de la Constituante n’apaisait pas les esprits. La Corse fut enivrée de sa liberté nouvelle, et Barrin déplorait plus que jamais « l’état de combustion épouvantable » où se trouvait la contrée. Des milices s’organisent partout, sans règles ni principes. Les paysans avaient tous des fusils et ils ne cessaient de tirer au blanc. Barthélemy Arena, qui régnait en maître à l’île Rousse, refusait de recevoir une garnison de troupes de ligne en disant que les milices suffiraient à garder la place, et Napoléon Bonaparte applaudissait cet Arena qu’il condamna plus tard à l’éternel exil : « Arena, disait-il, est venu les armes à la main, les décrets de l’Assemblée nationale de l’autre, et il a fait pâlir les ennemis publics ! »

Par bonheur, le comité que Giubega avait projeté de créer, parvint à s’imposer. Une commission municipale, formée de notables, s’était constituée à Bastia après l’insurrection du 5 novembre 1789. Elle invita au mois de février 1790, toutes les pièves à déléguer chacune un de leurs membres à un Congrès. Ce Congrès se tint à Orezza dans l’église de la Conception, durant huit jours, du 22 février au 1er mars. Il eut pour président un gentilhomme, Petriconi, colonel de la garde nationale bastiaise, ancien député de la noblesse, exilé jadis parce qu’il avait blâmé l’administration de Marbeuf. Ses deux secrétaires furent Louis Benedetti, assesseur du juge royal de Bastia, et Laurent Giubega. Il décréta l’établissement d’un Comité supérieur qui veillait au maintien de l’ordre public et qui siégea successivement à Bastia, à Orezza, à Corte, et enfin à Bastia.

Le Comité supérieur vécut du 2 mars au 1er septembre 1790. Il comptait soisante-six membres, six par juridiction, qui résidaient à Bastia par tiers. Chaque tiers était remplacé tous les quinze jours. Il y avait un président permanent, le frère de Pascal Paoli, ce Clément Paoli que Napoléon Bonaparte nommait un bon guerrier et un vrai philosophe ; mais Clément se faisait vieux et à chaque quinzaine, le tiers qui entrait en fonctions élisait un second et réel président. Les membres hors de tour allaient, en qualité de commissaires, dans les endroits de l’île où une insurrection était sur le point d’éclater.

Bien qu’illégal, le Comité supérieur rendit de grands services et par d’habiles mesures, soit par des sommations réitérées, soit par de envois ou « marches » de la milice, soit par des moyens de douceur, mezzi blandi, il pacifia la Corse, la fit passer sans effusion de sang, et comme insensiblement, du despotisme à la liberté. Il avait raison de dire qu’il était « le seul lien qui pût réprimer et réfréner le peuple; » Dans l’effacement ou l’écroulement de toutes les autorités il tint lieu d’une administration départementale, il fixa les idées des Corses, il donna une interprétation conforme des décrets de la Constituante sur l’organisation des municipalités, il trancha les questions qui provoquaient des troubles, il apaisa des querelles particulières et notamment celle qui divisait les Giubega et les Arena.

Giubega siégea dans le Comité supérieur qui le nommait « un très digne confrère et sage compatriote. » Durant près d’un mois, du 20 avril au 3 mai comme doyen et du 3 au 15 mai comme président, il dirigea les débats, et un jour, l’ancien greffier en chef des Etats écrivit sur un ton impérieux au vicomte de Barrin -ce Barrin dont il exécutait docilement les volontés un an auparavant -qu’il fallait respecter les intentions de l’Assemblée nationale, que le Comité supérieur n’avait d’autre but que l’intérêt de la nation française  » à laquelle la Corse avait l’avantage d’être incorporée. »

Il fut un des membres les plus influents du Comité et celui peut-être qu’on écoutait avec le plus de déférence. Ses collègues le prient, dans la séance du 8 mars, de leur rendre compte des décisions de la Constituante sur les élections des officiers municipaux. Ils favorisent les intérêts personnels en statuant que la subvention allouée à sa pépinière de Calvi restera provisoirement la même que par le passé. Ils lui font place dans une commission de quinze « signori » élue le 19 avril et chargée d’examiner et de proposer les moyens qui sont les plus propres au calme et à l’union.

Lui-même déploie autant de fermeté que d’habileté. Dans la séance du 13 avril, il déclare que le Comité supérieur ne fera qu’une besogne inutile tant qu’il ne disposera pas de « moyens coercitifs, » mezzi coattivi. A quoi servent, par exemple, les délibérations tenues jusqu’ici pour obliger les adjudicataires de la subvention à payer l’arriéré de leur dû qui monte à près d’un demi-million ? Il faut, conclut Giubega, former un corps de troupes soldées, Un corpo di truppa pagata, qui contraigne les adjudicataires au paiement de leur dette, qui exécute les résolution du Comité et les décrets de l’Assemblée nationale, arrête les délinquants, maintienne le bon ordre, imprime dans l’île entière le respect des autorités légitimes. Sans doute, il sera malaisé de solder ce corps ; mais « les difficultés ne sont que passagères et tant que le Comité manquera de forces, tout son zèle sera infructeux, les embarras iront se multipliant, les délits seront impunis, et les lois inobservées. » La motion de Giubega fut adoptée.

Mais, si énergique qu’il fût, Giubega ne cessait de recommander la modération. La cour avait, au mois d’août 1789, envoyé en Corse le maréchal de camp Gaffori seconder le vicomte de Barrin, et Gaffori, que Napoléon Bonaparte nommait le sattelite de la tyrannie et le restaurateur du despotisme, n’avait trouvé dans l’île que défaveur et défiance : il avait combattu la formation de la milice nationale et la constitution du Comité supérieur ; il avait couru le pays avec les détachements du régiment provincial dont il était naguère colonel ; il s’était fait à Corte un parti considérable et le régiment de Salis, qui tenait garnison dans cette ville, avait tiré les habitants sans réquisition de la municipalité. Lorsque le Comité supérieur se réunit à Orezza, du 12 au 20 avril 1790, Giubega se joignit à Barbaggi et à plusieurs autres pour demander l’ « union des esprits discordants. » Il proposa d’apaiser toute les « contestations » et d’écrire à Gaffori une lettre conciliante. Son discours que les assistants jugèrent très sensés, sensatissimo, et applaudirent unanimement, fut imprimé aux frais de la nation et la lettre, rédigée par une commission dont Giubega était membre, envoyée à Gaffori : le Comité assurait le général de son respectueux attachement et le chargeait d’exprimer au régiment de Salis ses sentiments d’estime ; Gaffori devait, ainsi que les soldats, « oublier les choses passées et ce qui pouvait avoir provoqué l’irritation; » il devait prendre part aux travaux du Comité. Gaffori vint à Orezza et promit obéissance au Comité, jura de l’aider à former les milices et à rétablir la tranquilité. Sur les instances de Gaffori, le Comité décida même de se fixer à Corte, point central et le plus commode pour toute les provinces.

juillet 30, 2007

LAURENT GIUBEGA – LE PARRAIN DE NAPOLEON PAR ARTHUR CHUQUET (3)

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IV

En 1789, à la veille de la convocation des Etats généraux, Napoléon eut l’idée de prendre Giubega pour confident de ses secrètes pensées. On sait qu’il était, à cette époque, Corse de coeur et d’âme, qu’il aimait la Corse par dessus tout, qu’il ne respirait que l’amour de sa petite île. Ma nation, écrivait-il en parlant de la Corse, et comme s’il n’eût pas porté l’uniforme d’officier français. Mais ne pouvait-il dire, ainsi que le personnage d’une de ses nouvelles : « J’ai puisé la vie en Corse et avec elle un violent amour pour mon infortunée patrie et pour son indépendance ? » Il louait le peuple corse, ce peuple, fort de sobriété et de sa constance, qui s’était si longuement, si bravement battu contre les armées étrangères. Il exaltait Paoli qui, à Brienne et à l’Ecole militaire de Paris, était déjà son idole ; il vantait l’éloquence, la fermeté, les ressouces d’esprit du grand Pasquale, le montrait faisant face à tout, effrayant les Génois même, ouvrant des ports et créant une marine, fondant une Université. Il maudissait les Français qui, « vomis sur les côtes de la Corse, étaient venus renverser et noyer dans des flots de sang le trône de la liberté, » qui, non contents de ravir à l’insulaire tout ce qu’il possédait, avaient encore corrompu ses moeurs. Il vouait à l’éxécration les généraux français, -non Marbeuf, son bienfaiteur et le bienfaiteur des siens, dont il ne prononçait pas le nom -mais Narbonne-Fritzlar et Sionville qui, selon lui, avaient commis des horreurs et déshonoré leur caractère par leurs cruautés, Narbonne-Fritzlar qui faisait entasser dans la tour de Toulon et mourir les prisonniers corses, Sionville qui brûlait les maisons, coupait les oliviers, arrachait les vignes des insurgés, arrêtait leurs parents et leurs amis. Il jugeait que les Corses pouvaient secouer le joug des Français comme ils avaient secoué le joug des Génois, et de 1785 à 1789, la pensée de son pays réduit à l’esclavage ne cessait de le poursuivre. « Nos maux, mandait-il à Giubega, sont toujours présents à mon esprit et ont si profondément frappé mon âme qu’il n’y a rien au monde que je ne sacrifie pour les voir finir. »

Lorsqu’il composait vers ces temps les Lettres sur la Corse, il voulait non seulement faire oeuvre d’historien, mais faire oeuvre de patriote. Révéler la véritable situation de sa terre natale, flétrir les abus de l’administration française, appeler au tribunal de l’opinion les hommes qui gouvernaient la Corse, découvrir leurs menées, détailler leurs tyranniques mesures et « noircir du pinceau de l’infamie » ceux de ses concitoyens qui trahissaient la cause commune, tel était son but.

Il sentait toutefois qu’il était bien jeune pour « empoigner le burin de l’histoire. » -Paoli ne lui disait-il pas que « l’histoire ne s’écrit pas dans les tendres années, » la storia non si scrive negli anni teneri ?– Il sentait que cette entrerprise convenait plutôt à un homme mûr, expérimenté, connu dans l’île et même en France, revêtu d’une de ces fonctions qui inspirent la confiance. Pourquoi son parrain ne serait-il pas l’organe des Corses persécutés ? Pourquoi Giubega ne dirait-il pas la vérité qui, venant de sa bouche, serait mieux écoutée ?

Napoléon écrivit donc à Giubega. Dans une suite d’interrogations rapides, fièvreuses, il s’indigne que la Corse ne « renaisse » pas comme la France où le mot liberté semble enflammer les coeurs, et qu’elle continue à subir le despotisme. Il demande à Giubega si ses compatriotes doivent toujours courber la tête sous le triple joug du militaire, du robin, du financier qui s’unissent pour les opprimer. Le militaire, dit Bonaparte avec une emphase qui rappelle Raynal, « ne trouve aucune digue et inonde de ses débordements jusqu’au sommet le plus élevé de ces montagnes. » Le robin, étranger à la langue et aux moeurs de la Corse, étranger même aux lois de son propre pays, ne juge que pour avoir du pain et amasser une fortune. Le financier, le « publicain », dépourvu comme le magistrat, de moralité et de probité, lève à son gré les impositions. Et ces Français, dont la naissance est aussi abjecte que la conduite, ces Français qui sont l’écume du royaume, viennent dénigrer, humilier et mépriser l’insulaire ! « N’est-ce pas la plus horrible des tortures que puisse subir le sentiment ? N’est-ce pas là tyrannie la plus affreuse ? De tous les degrés du despotisme, n’est-ce pas le dernier ? Le Péruvien, qui égorgeait le féroce espagnol, éprouvait-il une vexation plus ulcérante ? ». Eh bien ! que Giubega qui sait tout cela, et le sait mieux que Bonaparte, ose prendre la parole. Il est prudent et rompu aux affaires ; il se fera sûrement entendre ; il aura l’oreille des ministres d’aujourd’hui ; car ces ministres sont sages, et ils veulent le bien, et ils ne restent pas sourds aux doléances des peuples. Oui, que Giubega porte au pied du trône ou devant les Etats du royaume les gémissements de la Corse : peut-être suffit-il qu’un homme comme lui élève la voix pour que le sort de l’ïle soit changé. Sans doute, les commissaires du roi, le commandant en chef et l’intendant apporteront des liasses de certificats qui les justifieront ; ils jugeront que tout est pour le mieux. Mais le Français n’a t-il pas appris par son propre exemple que dans une nation les trois quarts « voient mal » et que l’autre quart n’encense que la fortune qui le favorise ! Que Giubega s’acquitte donc de ce grand devoir envers la patrie ; qu’il saisisse l’occasion de mettre en pleine évidence la mauvaise administration de la Corse ; qu’il ait pitié de ses compatriotes qui seront esclaves à jamais, si personne ne crie combien ils sont misérables. « La scène a changé, il faut changer la conduite. »

Cette lettre fut-elle envoyée ? Giubega la reçut-il ? Répondit-il à son filleul ? Ce qu’on sait, c’est qu’il accueilli plus tard avec bienveillance un opuscule que l’aîné des Bonaparte avait composé dans le même goût et sur le même sujet. C’était des Lettres de Paoli à ses compatriotes. Joseph y retraçait la situation malheureuse de la Corse et traitait des moyens de regénérer l’île par les réformes qui se préparaient sur le continent.

Mais Napoléon, aveuglé par sa passion corse, ignorait ou oubliait le rôle et les vrais sentiments de Giubega, comme il ignorait ou oubliait le rôle et les vrais sentiments de son père Charles Bonaparte. Il assurait à Paoli que ses parents s’étaient toujours attachés au bon parti : il oubliait que son père avait accepté, recherché les faveurs de Marbeuf. Il rappelait que Letizia avait à Corte joué au reversis avec Paoli et que Charles avait été l’un des secretaires du général, avait rédigé dans les termes les plus chauds et les plus énergiques une proclamation à la jeunesse corse : il oubliait que son père avait été, selon l’expression française, tout à fait dans la main du roi, avait été , comme disait le commandant d’Ajaccio, comblé des bienfaits du gouvernement. Il écrivait qu’avant la Révolution des « brigands » commandaient en Corse et jonchaient la terre de leurs victimes : il oubliait que son père avait servi ces brigands. Il flétrissait les Corse « à l’âme basse, » ceux que « l’amour d’un gain sordide avait corrompus, » ceux qui s’étaient jetés les premiers dans les bras de la France et qui « avaient prospéré dans l’avilissement universel » : il oubliait que son père était de ceux là. Il critiquait âprement la commission permanente des Etats ou commisison des Douze, cette commission de douze gentilhommes qui prétendait représenter la nation et qui laissait toujours l’intendant usurper leurs droits : il oubliait que son père -tout comme Giubega- avait été Douze, avait été Dodici. Il reprochait à Buttafoco d’avoir obtenu par son assiduité dans les bureaux de Versailles honneurs, domaines, pensions : son père Charles Bonaparte n’était-il pas sun Buttafoco au petit pied ?

Pareillement, lorsqu’il priait Giubega de protester contre les méfaits et forfaits de l’administration française, Napoléon oubliait que Giubega avait été le principal soutien de cette administration, que Giubega avait été, comme s’exprime un contemporain, le très fidèle serviteur de Marbeuf, fedelissimo servitore di Marbeuf.

Si Giubega lut la lettre de Napoléon, il dut hausser railleusement les épaules et dire, de même que Paoli trois ans plus tard, que l’officier d’artillerie n’était qu’un jouvenceau irréfléchi, qu’un jeune garçon inexpérimenté, un giovinetto, un ragazone inesperto.

V

Giubega joignait à son habileté, à sa massima cautela une très grande ambition, et des contemporains assurent qu’il désirait être intendant de la Corse, qu’il essaya de remplacer La Guillaumye, successeur de Boucheporn. On ne s’étonnera donc pas qu’il ait voulu jouer un rôle durant la Révolution.

La noblesse de l’ïle devait élire un député aux Etats généraux. Giubega résolut de briguer ses suffrages et, pour préparer l’opinion, il annonça hautement son dessein. Il sut bientôt que le maréchal de camp comte Mathieu de Buttafoco serait son concurrent, et déjà ses ennemis objectaient que la charge de greffier des Etats, était incompatible avec la députation, qu’il ne convenait pas d’envoyer à Versailles un simple gentilhomme qui serait mal reçu s’il n’avait ni titre ni grade militaire. Giubega écrivit à Paris qu’il tenterait les chances du scrutin : il n’était sans doute ni titré, ni officier général, mais il était bon gentilhomme, comme six cents autres en Corse, et si la noblesse de l’île le choisissait pour son représentant, le premier commis ferait pendant son absence les fonctions de greffier en chef.

La lutte électorale fut vive. Buttafoco, que Jean-Jacques tenait pour un très galant homme, instruit et doué d’esprit, avait toujours été d’avis que l’île ne pouvait être une république, que ses ports seraient constamment aux mains des étrangers, que les Corses, entourés et resserrés de toutes parts, n’avaient dans l’intérieur qu’une liberté de nom, qu’il valait mieux, comme il disait à Paoli, « renoncer à l’idée flatteuse, mais inconsistante d’une malheureuse indépendance. » Aussi, s’était-il en 1768, battu contre ses compatriotes, et, d’ailleurs il servait depuis l’âge de dix ans sous les drapeaux du roi. Les partisans de Giubega lui reprochèrent d’avoir trahi la patrie et de vouloir le maintien de l’ancien régime. Mais, de leur côté, les amis de Buttafoco répétaient que Giubega avait été l’organe et l’instrument de toutes les avanies et vexations exercées par Marbeuf.

Il fallait d’abord que Giubega fût un des trois députés que la noblesse de la juridiction de Calvi déléguait à l’assemblée générale de Bastia, et il réussit à enlever le vote. Il avait huit électeurs contre lui : Cattaneo, membre du Conseil supérieur, deux Questa et cinq Fabbiani. Mais ses adhérents étaient onze : lui-même qui n’hésita pas à se donner sa voix ; son frère Damien et son neveu Xavier ; les trois officiers de l’état-major de Calvi, le commandant Maudet, le major Gombault, et l’aide-major Saillant ; les deux Anfriani, père et fils ; deux Castelli et Dominique Fabiani. Il y eut de très chaudes contestations. Cattaneo soutenait, non sans raison, que les trois officiers de l’état-major et les deux Anfriani n’avaient pas droit de suffrage : les trois officiers étaient Français du continent, et non Corses, et leurs lettres de noblesse n’avaient pas été enregistrées ni au Conseil supérieur, ni au greffe des Etats, et les deux Anfriani avaient déjà voté dans l’assemblée du tiers. Il se plaignait, en outre, que les officiers de l’état-major fussent venus l’épée au côté, que des grenadiers fussent entrés dans la salle la baïonnette au bout du fusil et que leur lieutenant l’épée nue à la main, se fût placé près du juge royal : les électeurs disait Cattaneo, avaient l’air d’une bande de prisonniers gardés à vue et ils avaient dû quitter à la porte leurs armes et même leur canne. Mais le juge royal Schouller, feignant d’être malade, produisit un certificat de « faiblesse de santé, » et Damien Giubega, son assesseur, qui le remplaça, admit hardiment dans l’assemblée de la noblesse calvaise les trois officiers français et les deux Anfriani : avec le plus grand sang-froid, il rendit les deux sentences l’une après l’autre, la première, de concert avec un des Anfriani, en faveur des messieurs de l’état-major, la seconde, de concert avec les deux officiers, en faveur d’Anfriani : les offciers admettaient celui qui, l’instant d’auparavant, avait prononcé leur admission. Le 29 avril, les onze partisans de Giubega envoyaient à Bastia comme députés de la noblesse calvaise Laurent Giubega, Charles-Antoine Anfriani, et Dominque Fabiani. Toutefois, les huit opposants, ou, ainsi qu’on les appelait, les huit protestants ne se tinrent pas pour battus : ils firent, eux aussi leur élection et ils nommèrent trois députés : Cattaneo, Octave Questa et Simon Fabbiani. « Voilà, s’écriait un de nos fonctionnaires, voilà les hauts faits de Giubega : il bouleverse tout ! »

A Corse, Corse et demi. Giubega vainqueur à Calvi, fut vaincu à Bastia. Dès la première séance de l’assemblée générale des trois ordres, le 18 mai, il déclara qu’il s’opposait formellement à l’admission de Cattaneo, de Questa, et de Simon Fabbiani : lui, Laurent Giubega, ainsi qu’Anfriani et Dominique Fabiani, étaient les vrais représentants de la noblesse calvaise, comme en témoignait le procès-verbal dûment rédigé à Calvi et revêtu de l’approbation du juge Schouller. Mais Cattaneo avait la langue bien affilé ; il répondit que l’élection de Giubega était nulle et une discussion s’engagea qui dura deux heures.

Le lendemain, 19 mai, nouveaux débats dans l’assemblée générale. Cattaneo assura que l’élection de Giubega était due à la violence, aux baïonnettes des grenadiers et à l’intrusion de cinq membres qui n’appartenaient aucunement à la noblesse calvaise. Giubega répliqua qu’il n’y avait pas eu la moindre contrainte, le moindre « appareil de coaction, » que les grenadiers veillaient au bon ordre et que leur intervention avait été nécessaire à cause de l’effervescence des esprits. Mais le procureur du roi, Serval, et le président de l’assemblée générale, le juge royal de Bastia, Franceschi, étaient amis de Buttafoco ; Serval donna ses conclusions et Franceschi les adopta : l’ordre de la noblesse devait, dans sa sagesse et sa compétence, statuer sur l’exclusion ou l’admission des députais calvais. C’était d’avance condamner Giubega. Aussi, disait-il tout haut qu’il regardait l’assemblée de la noblesse comme incompétente et que nul, sinon le roi et son Conseil, n’avait le droit de prononcer sur la validité des élections : « Vous refusez donc, s’exclama Cattaneo, de vous soumettre au jugement de vos pairs et vous insultez la noblesse ! » -« Oui, répondit Giubega, je refuse de me soumettre à la décision de la noblesse, non que je manque d’estime et de respect pour elle, mais je récuse quelques-uns de ses membres à cause de leurs parentés et alliance. » Le jour suivant, 20 mai, dans la séance de l’après-midi, l’opiniâtre Giubega voulut présenter un mémoire à l’assemblée générale. Mais la plupart des gentilshommes crièrent que les intérêts particuliers retardaient l’intérêt commun et que Giubega n’avait qu’à lire ses observations dans la chambre de la noblesse. Le président Franceschi partagea cet avis ; il décida que Giubega lirait son mémoire, non en assemblée générale, mais séparément à chacun des trois ordres.

L’affaire était jugée. Faut-il raconter que Giubega, Anfriani et Dominique Fabiani furent exclus par la chambre de la noblesse qui, par onze voix contre sept, ne reconnut comme députés de Calvi que Cattaneo, Questa, et Simon Fabbiani ? Faut-il dire que Buttafoco fut élu député de la noblesse de Corse ? Le 6 juin, à trois heures de l’après-midi, les électeurs se réunirent. Ils devaient être vingt-deux, selon le règlement, et ils n’étaient que dix-sept. Cinq manquaient : Cinq partisans de Giubega, Frédéric et Jean-Baptiste de Susini, Pierre-Paul Cuneo d’Ornano, Benedetti de Vico et Hyacinthe Arrighi de Corte. L’assemblée les attendit jusqu’à cinq heures, puis les fit appeler ; ils refusèrent de venir. Elle les somma de se présenter ; ils refusèrent de nouveau. Après les avoir attendus jusqu’à sept heures et demie, les dix-sept gentilshommes procédèrent à l’élection. Buttafoco fut nommé député ; Gaffori, suppléant de Buttafoco ; Cattaneo, suppléant adjoint, pour remplacer Buttafoco ou Gaffori en cas de mort ou de légitime empêchement.

Le parti populaire était indigné. L’évèque de Sagone s’élevait contre les « tracasseries » dont Giubega avait été l’objet ; il assurait que le juge royal Franceschi, mû par une rancune personnelle, avait voulu se venger d’un homme qui méritait l’estime de la nation et la confiance du gouvernement ; selon lui, Giubega, Anfriani, et Dominique Fabiani, nommés suivant les règles députés légitimes de la noblesse calvaise, ne devaient pas être exclus, et la chambre de leur ordre, en décidant de la validité de l’élection, avait empiété sur les attributions du Conseil d’Etat par un « coup d’autorité. »

Les deux représentants du tiers, l’avocat Saliceti et le capitaine Colonna de Cesari-Rocca, protestaient, eux aussi, contre l’admission de Cattaneo, de Questa et de Simon Fabbiani ; ils déclaraient que le tiers état et le public impartial blâmait l’assemblée de la noblesse ; ils affirmaient que l’assemblée de la noblesse était illégale et que Buttafoco, élu par des gens qui n’avaient ni titre ni caractère pour être électeurs, ne pouvait être regardé comme député.

Napoléon Bonaparte était du même sentiment, et il prit avec chaleur le parti de son parrain ; dans sa fameuse Lettre à Buttafoco, il soutient que Buttafoco a gagné le Conseil supérieur -il y avait trois membres de ce Conseil, Morelli, Belgodere, et Cattaneo, dans l’assemblée de la noblesse- a mis tout en jeu, menaces, promesses, caresses, argent.

Giubega avait couru à Paris. Il quitta Bastia, le 7 juin, sur un bateau de poste, douze heures après l’élection de Buttafoco. Mais il eut mauvais temps ; il fut obligé de relâcher dans la rivière de Gênes ; il tomba malade, et lorsqu’il arriva, le 1er juillet, à Paris, Buttafoco était déjà validé. Il ne perdit pas courage. Il fit un mémoire habile, plein de finasseries, d’arguements spécieux et de raisons plausibles, un mémoire où se déployaient toutes les ressources de son esprit adroit et retors. Selon lui, l’assemblée de la noblesse était incompétente pour statuer sur l’admission des députés de Calvi. Onze membres, sur dix-huit, avaient voté son exclusion. Mais Buttafoco qui n’aurait eu d’autre compétiteur que Giubega, pouvait-il être juge dans sa propre cause ? Boccheciampe n’était-il pas allié à Simon de Fabbiani ? Pruni n’avait-il pas un procès pendant au Conseil supérieur et la prudence ne lui défendait-elle pas d’indisposer Cattaneo contre lui ? Et Buttafoco pouvait-il être élu par une assemblée où il ne comptait que des parents et des alliés ? Gaffori n’était-il pas son beau-père ; André Antoni, son oncle ; Casalta, ainsi que Jean Antoni, ses cousins ? L’élection de Buttafoco, concluait Giubaga, était donc illégale, était « un acte de nullité, d’injustice et d’aritocratie ; » l’assemblée dont il avait eu les voix, offrait « tous les caractères de l’irrégularité, du désordre, » et il fallait ordonner une prompte onvocation de la noblesse corse, composée de ses membres légitimes et chargée d’élire un député légitime.

Le temps s’écoulait. D’André devait faire « le rapport des difficultés élevées sur la députation de la noblesse de l’ïle de Corse. » Il laissa la tâche à Grellet de Beauregard, député du tiers état de la sénéchaussée de la Haute-Marche. Le 30 octobre, Beauregard était prêt, et Giubega priait le président de la Constituante d’ « accélerer la décision ; » il était, disait-il, épuisé par les dépenses d’un séjour de quatre mois et il comptait que l’assemblée nationale reconnaîtrait la solidité de ses réclamations et le tort qu’il avait subi.

Le rapport fut déposé le 4 novembre. Mais comment donner raison à Giubega ? Le marquis de Monteynard écrivait que le grefier en chef était un homme très dangereux, qu’il avait longtemps abusé de la place qu’il occupait, que la prochaine assemblée des Etats de Corse le casserait aux gages.

Le président de l’ordre de la nobesse corse, Bocchepiampe, dans ses lettres au roi et aux ministes, demandait justice contre les « sujets turbulents » qui méconnaissaient la faveur royale, contre le juge et l’assesseur de Calvi qui venait de mésuser si scandaleusement de leurs fonctions contre cet « intrigant redoutable » cet auteur d’une « cabale séditieuse, » ce Laurent Giubega qui, pour satisfaire sa passion et son intérêt personnel, avait entraîné le tribunal de Calvi et jeté le trouble dans les élections.

Le juge royal de Bastia, Franceschi, condamnait pareillement la conduite de Giubega et de ses partisans. Selon lui, dans la réunion des trois ordres, Giubega s’était servi d’expression peu mesurées et très propres à échauffer les membres de la noblesse ; Cattaneo, au contraire, avait soutenu ses droits avec modération et prudence. Mais Franceschi protestait surtout contre l’élection de Calvi : l’assesseur, Damien Giubega, frère de Laurent Giubega, ne pouvait, disait-il, rendre un jugement dans cette affaire, et son devoir, ou celui du juge royal, Schouller, était de récuser les cinq personnages qu’il avait admis comme gentilshommes, les deux Anfriani, membres du tiers état, et les trois officiers de l’état-major qui ne présentaient pas leurs titres de noblesse.

Le comité de vérification des pouvoirs ne put donner gain de cause à Giubega. Il décida qu’ « il n’ya avait pas lieu de réformer l’élection de Buttafoco. » Mais pour consoler Giubega -et la consolation était mince- il demanda que le gentilhomme corse eût le droit d’assister aux séances de l’assemblée dans la tribune des supléants, et la Constituante approuva les propositions de son Comité.

juillet 29, 2007

LAURENT GIUBEGA – LE PARRAIN DE NAPOLEON PAR ARTHUR CHUQUET (2)

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II

La France confia le gouvernement de l’ïle à deux hauts fonctionnaires ou commissaires du roi, à un commandant en chef et à un intendant. Elle créa onze juridictions royales et un Conseil supérieur revêtu des attributions d’un parlement. Elle établit trois ordres, noblesse, clergé, tiers état, et fit de la Corse un pays d’Etats ; car les pays d’Etat, disait le comte de Vaux, « croyant avoir quelque part à la distribution des subsides, les paient avec moins de murmure. » Les Etats se tenaient à Bastia à des époques indéterminées, et, à chaque tenue, ils nommaient trois députés qui représentaient les trois ordres et portaient à Versailles un cahier de demandes. La première assemblée eut lieu en 1770 ; elle élut député Stefanini, évêque de Sagone, pour le clergé, Antonio Massesi pour la noblesse, ete Laurent Giubega, quoique noble, pour le tiers etat.

Pendant son séjour en france, Giubega attira l’attention par la fierté de son attitude et la franchise de ses propos. A un déjeuner qu’il donnait aux députés, le ministre de la guerre -qui dépendait de l’île- s’efforçait de leur démontrer que la Corse serait heureuse sous la dominaition française. Giubega le regardait fixement sans faire aucun signe d’approbation. Le ministre, étonné, demanda si le député du tiers état ne partageait pas son opinion. « Excellence, répondit Giubega, je ne puis pas oublier que nous avons perdu le plus grand des biens qui est l’indépendance. »

Le mot est-il authentique ? En tout cas, après son voyage, Giubega compris plus que jamais que la Corse ne pouvait être une république, qu’elle ne trouverait le repos et la prospérité que dans l’union avec la France, qu’isolée, indépendante, elle serait fatalement à la merci des factions, des discordes intérieures, des interventions de l’étranger. Il servit donc le nouveau gouvernement. Procureur du roi à La Porta, puis à Ajaccio, il fut nommé le 16 février 1771, greffier en chef des Etats. Cette charge, qui lui rapportait 2.000 livres par an, fit de Giubega un des premiers personnages de l’île ; c’était comme on disait, une charge d’importance et de confiance « qui ne pouvait être exercée que par un noble de noblesse prouvée. » Il fut installé dans ses fonctions le 1er mai 1772 et désormais, dans les séances de l’assemblée, il eut sa place au bureau, au-dessous et « aux pieds » des deux commissaires du roi. Il écrivait et signait tous les actes, et il avait seul le pouvoir d’en délivrer des copies. C’était même lui, et non le président qui proposait les matières sur lesquelles l’assemblée délibérait.

Son zèle fut apprécié. Les mémoires que l’administration le chargea de rédiger sur la législation du pays, furent goûtés ; ils parurent aussi clairs que complets. Le département des finances lui donna, outre une pension de 700 livres, la direction du bureau des impositions. En 1781, il obtint le privilège de déssécher à Calvi le marais du Stagnone et de planter sur l’emplacement une pépinière de muriers. mais ce fut surtout en 1785 qu’il rendit d’éclatants services. Cette année là, les Etats lui exprimèrent solennellement leur satisfaction et leur reconnaissance en déclarant, qu’il avait, par ses lumières et ses talents, par ses réflexions et ses éclaircissements de toutes sortes, aidé l’assemblée à résoudre avec autant de précision que de promptitude les questions les plus essentielles et les plus épineuses. Aussi, après la session, Giubega n’hésita pas à solliciter du ministre de la guerre une gratification. Les commissaires du roi, le commandant en chef Marbeuf et l’intendant Boucheporn, appuyèrent chaudement sa demande. Ils écrivaient que Giubega avait fourni de nouvelles preuves de son intelligence et de son activité dans l’assemblée des Etats où « des objets vraiment importants avaient exigé de sa part un travail plus considérable que les matières traitées dans les Etats précédents. » Marbeuf et Boucheporn ajoutaient que Giubega était sans contredit celui de tous les Corses qui avait le mieux mérité du gouvernement royal, qu’on le trouvait « à la tête de toutes les affaires difficiles et délicates, » que ses entreprises privées « réuissaient bien, » que les commissaires du roi avaient toujours fait le plus grand cas et rendu dans tous les témoignages les plus avantageux de Laurent Giubega. Le 13 juillet 1786, le ministre de la guerre, maréchal de Ségur, accordait à Giubega une gratification de 1.200 livres.

Nombre de ses compatriotes le jalousaient. Ils prétendirent qu’il avait pesé sur les motions des Etats et, dans l’année 1777, on le qualifia de despote en pleine séance de l’assemblée. Ce fut lui, dit-on, qui proposa d’élever une statue au roi et un monument au marquis de Monteynard, ministre de la guerre et gouverneur honoraire de la Corse, lui qui proposa de graver sur la façade du palais des Etats l’inscription suivante : « A Marbeuf, cet homme éminent qui a si bien mérité de leur pays, tous les ordres ont fait graver sur le marbre les sentiments d’amour depuis longtemps gravés dans les coeur. » Les Corses irréconciliables le traitèrent de renégat, l’appelèrent un instrument d’oppression, lui reprochèrent de flatter, de seconder Marbeuf, le tyran de la Corse, et d’avilir la nation.

Pourtant, en plusieurs circonstances, Giubega montra qu’il n’était pas le flagorneur et le plat valet de Marbeuf. Le commandant en chef voulait perdre le lieutenant-colonel Abbatucci dont il redoutait l’ascendant sur le peuple. Abbatucci avait dit imprudemment à Marbeuf qu’il se chargeait pendant son absence de maintenir les Corses dans la bonne voie. Marbeuf remarqua devant Giubega qu’Abbatucci avait encore la même influence qu’avant la conquête et pourrait la tourner contre le roi. Giubega se hâta d’avertir son compatriote qui était aussi son ami. Mais Marbeuf sut impliquer le lieutenant-colonel dans une méchante affaire, et Abbatucci, injustement accusé d’avoir suborné de faux témoins, fut condamné par le Conseil supérieur à neuf ans de galère et à la marque. Giubega se joignit à la députaiton des Etats qui vint supplier le commandant en chef d’adoucir la sentence, et il se jeta tout pleurant aux genoux de Marbeuf. « Excellence, s’écria-t-il, je ne me relèverai que si vous m’accordez la grâce que nous vous demandons. » Il réussit à gagner le bourreau qui ne fit qu’érafler Abbatucci au lieu de le marquer, et quand le maheureux s’embarqua pour se rendre au bagne de Toulon, Giubega l’accompagna jusqu’au dernier instant et lui remit une bourse de cent louis.

On sait enfin que Giubega ne voyait pas sans déplaisir le nombre de cohorte de commis français que l’administration avait investis des emplois. Chacun des ses mots était répandu et il ne prononçait pas au hasard « Les pauvres insulaires, dit-il un jour, ne peuvent-ils pas manger le peu de pain que produit leur île puisqu’on ne leur donne rien nulle part ? »

III

Pendant qu’il était procureur du roi à Ajaccio en 1770 et 1771, Giubega s’était lié très intimement avec Charles Bonaparte qui venait, à son exemple, d’entrer dans les juridictions royales. A la prière de Charles, Giubega fut le parrain de Napoléon, né le 15 août 1769, et de Marie-Anne, née le 14 juillet 1771 et morte en bas âge. Les deux enfants furent baptisés le même jour, le 21 juillet 1771, et ils eurent le même Padrino, « l’illustrissimo Lorenzo Giubega de Calvi, procuratore del Re. »

Ce fut par l’entremise de Giubega que Charles Bonaparte obtint la protection du tout-puissant Marbeuf. Malgré le courage qu’il avait montré dans la guerre de l’indépendance, Charles était de ces Corses, qui selon le mot de Paoli, avaient les cheveux frisés et sentaient les parfums du continent. Ses fils ont prétendu qu’il voulait, après le désastre de Ponte-Novo, tenter une résistance impossible, qu’il désirait rejoindre Paoli sur la terre d’exil, qu’il ne se rallia qu’à contre-coeur aux Français, qu’il déplorait la mollesse de ses compatriotes et les accusait de s’accomoder trop aisément à la domination étrangère, qu’il écrivit même une chanson satirique, Pastorella infida sei, où Paoli, représenté par un berger, se plaint de la Corse, sa maîtresse infidèle. Non. Charles embrassa sur le champ le parti Français. La Corse disait-il, -tout comme Giubega- est le plus petit pays du monde, et le roi de France, le plus grand monarque de la terre. « J’ai été, ajoutait-il, bon patriote et paoliste dans l’âme, tant qu’a duré le gouvernement national; mais ce gouvernement n’est plus ; nous voilà Français, vive le roi et son gouvernement, Evviva el re é suo goberno ! » Et Charles, ce Charles que les siens nous ont dépeint faible, frivole et fastueux, eut assez de souplesse et de persévérance pour faire son chemin sous le nouveau régime, briguant, intriguant, quémandant -comme plus tard Napoléon dans les comités- pratiquant le métier de solliciteur avec une intrépidité toute corse, multipliant les démarches, obsédant les bureaux sans redouter ni fatigue ni humiliation, inquièt d’humeur, subtil d’esprit, ardent d’imagination, forgeant des projets, revendiquant des sucessions, engageant des procès, déployant pour défendre ses prétentions, une audacieuse argutie, assurant d’un air imperturbable qu’il avait le droit de son côté.

Il ne faut pas oublier que la famille de Letizia était dévouée aux Génois. Le père de Letizia, Ramolino, avait été inspecteur des ponts et chaussées au service de Gênes, et son beau-père, Fesch, capitaine dans la marine génoise. Son grand-père, Pietra-Santa, fut un des quatre Corses qui siégèrent dès 1768 au Conseil supérieur, et l’intendant vantait non seulement la décence et son application, mais son attachement à la France. Sur le conseil de Pietra-Santa, Charles Bonaparte, à peine remis des émotions de la défaite, résolut d’obtenir un emploi de judicature. Cinq mois après la fuite de Paoli, le 30 novembre 1769, il présentait à l’Université de Pise une thèse qui lui valait son diplôme de docteur en droit, et, l’année suivante, il était nommé assesseur de la juridiction royale d’Ajaccio aux appointements mensuels de 900 livres. Ce serait peu aujourd’hui ; c’était beaucoup pour cette époque, et en Corse, puisque les habitants, selon le mot du comte de Vaux, étaient accoutumés à une médiocre fortune, et avec le temps, Charles espérait arriver, comme le grand-père de Letizia, au parlement de Corse : ses fonctions d’assesseur, étaient, disait-on, « le séminaire et le premier port » qui devait le conduire à la place de membre du Conseil supérieur, et l’intendant Chardon avait jugé qu’il était doué de talent et capable de bien faire.

Mais, cinq à six ans après l’annexion, Charles n’était pas content. Il lui importait de plaire à Marbeuf qui ne semblait pas répondre à ses avances. Le 18 mai 1775, dans une lettre intime à Giubega, il se plaint que le commandant en chef ne le paie pas de retour, et pourtant, dit-il, « je lui suis vivement attaché et le diable m’entraîne de ce côté. » Marbeuf allait partir pour le continent. Charles demande à Giubega s’il peut quitter Ajaccio pour courir à Bastia et souhaiter bon voyage au général. Il n’ose, de lui-même, faire cette démarche ; il a peur que sa venue ne soit pas opportune, qu’on ne lui sache aucun gré de sa visite, qu’on ne l’accueille sans remerciement ni reconnaissance, senza grato nè grazia.

Giubega que Charles traite de « très cher compère, » recommanda vivement le gentilhomme ajaccien à Marbeuf, et l’année suivante, en 1777, à la tenue de Etats où, comme d’ordinaire, s’exerça l’influence de Marbeuf et Giubega, Charles avait mission d’ « aller en cour » : il était élu, par trente voix sur soixante-neuf, député de la noblesse et chargé avec Santini, évêque de Nebbio, et Paul Casabianca qui représentaient le clergé et le tiers état, de se rendre à Versailles pour y porter, comme de coutume, les voeux du pays et « implorer » la continuation de toutes les grâces multipliées que le roi daignait répandre sur le peuple. » Les trois délégués ne furent appelés en France qu’à la fin de 1778, et c’est alors que Charles mena au collège d’Autun où ils entrèrent le 1er janvier 1779, ses deux fils, Joseph et Napoléon. Il toucha 3.000 livres pour ses frais de route et de séjour, et quand il regagna la Corse, après avoir affirmé dans une pétition qu’il était dans la détresse, il obtint encore 2.000 livres en récompense de sa « bonne conduite ». Il avait d’ailleurs prôné Marbeuf et assuré que tout allait bien dans l’ïle, que le commandant en chef « ne cessait d’employer ses soins et ses fonds à la régénération du pays. » Ne fut-il pas, à son retour, un de ceux qui, le 4 juin 1779, votèrent l’inscription latine en l’honneur de Marbeuf ?

En revanche, il eut, par le crédit de Marbeuf, tout ce qu’il souhaitait : une bourse pour Joseph au collège d’Autun, une bourse pour Napoléon à l’école militaire de Brienne, une bourse pour Elisa à la maison royale de Saint-Cyr. Le commandant en chef consentit à être le parrain de Louis. Il concéda à Charles Bonaparte, comme à Giubega et aux mêmes conditions avantageuses, une pépinière de mûriers. Il lui donna 6.000 livres pour achever le défrichement du marais des Salines. Il lui fit attribuer sur la succession Odone le bail emphytéotique de la maison Boldrini et de la campagne des Milelli.

Aussi, Charles Bonaparte temoignait-il en toute occasion le plus grand attachement à Marbeuf. Lorsqu’en 1784 le commandant en chef, à l’âge de 72 ans, épousa, sur le désir de ses parents et amis, pour perpétuer son nom, Mlle Antoinette de Fenoyl, Charles lui prédit dans un sonnet un fils qui serait le vrai portrait de son père et suivrait avec éclat la carrière des siens.

On comprend dès lors que les relations entre les familles Giubega et Bonaparte étaient constantes. Le 14 juin 1779, Laurent Giubega tint sur les fonds baptismaux avec Mme Letizia dans l’église Sainte-Marie de Bastia la fille de Muselli, premier commis des Etats. A chaque voyage qu’il fait en Corse, le lieutenant d’artillerie Napoléon Bonaparte ne manque pas de rendre visite au greffier en chef et de l’assurer de « son plus profond respect. »

juillet 28, 2007

LAURENT GIUBEGA – LE PARRAIN DE NAPOLEON PAR ARTHUR CHUQUET (1)

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Napoléon n’a jamais, croyons-nous, parlé de son parrain Laurent Giubega. Mais Joseph Bonaparte le nomme dans ses Mémoires et il assure que Giubega avait acquis l’affection et le respect d’un grand nombre de ses compatriotes par son rôle dans la guerre de l’indépendance, par son savoir juridique et par sa facilité de parole. Bien que les documents n’abondent pas à notre gré, une étude sur ce personnage ne sera peut-être pas dépourvue d’intérêt.

Laurent Giubega (1733 -1793)

I

La famile de Laurent Giubega était originaire de Gênes. Agnolo Giubega combattit dans les rangs de l’armée combinée des Génois et des Pisans qui chassa les sarrazins de la Sardaigne en l’an 1015. Don-Pierre-François Giubega, établi à Madrid, est dans son testament qui date du 24 juillet 1516, qualifié de « grand avocat fiscal royal et intendant général de la chambre du roi. » Son frère Jean-Antoine était secrétaire d’Etat de François Sforza, duc de Milan, et un autre frère, Dom Claude, abbé du Mont-Cassin.

Jean-Antoine se maria. Son fils, Jean-César, hérita de « l’Espagnol » Don-Pierre-François, qui l’avait institué légataire universel. Le petit-fils de Jean-César, Pasqualino, capitaine au service de Gênes, vint se fixer à Calvi, en Corse en l’année 1570.

L’arrière-petit-fils de Pasqualino, François-Xavier-Giubega, eut huit enfants, dont l’avant dernier fut Lorenzo ou Laurent Giubega, auquel ce travail est consacré.

Laurent Giubega fit de fortes études à gênes sous la direction de son frère aîné, l’archidiacre Pascal, et durant quelques années il exerça dans cette ville avec distinction la profession d’avocat. Lorsqu’il regagna son île natale, il prit avec son frère Damien une part active à la lutte des Corses contre les Français en 1768 et 1769.

Paoli semblait le tenir en grande estime. A plusieurs reprises il loue le zèle, la diligence, l’éloquence de Laurent Giubega. Il lui communique les nouvelles du dehors. Tantôt il lui mande que la favorite a fait disgracier Choiseul, que le peuple corse a résolu de vaincre ou de périr, que les Français quitteront la partie parce que l’Angleterre a déclaré qu’elle ne souffrirait pas que l’île appartint à Louis XV. « Ne dissimulons pas dit Paoli, les secours que nous recevons de l’étranger, et les Français se croiront perdus, » et il annonça à Giubega qu’un seigneur anglais et un marquis milanais viennent d’arriver à l’Île Rousse, qu’une felouque a débarqué à l’embouchure du Golo un capitaine de vaisseau anglais avec du plomb et huit petits canons de campagne. Tantôt il exprime à Giubega l’indignation que lui inspire la « perfidie » des Français et leur « dessein, arrêté avec les Génois, de réduire le pays sous le plus intolérable despotisme. » Mais il ne cesse d’espérer le succès. Il voit, écrit-il à Giubega, la confusion régner chez les ennemis et il lui rapporte leurs propos : les officiers français pensent ou bien qu’ils vont prochainement se retirer au cap Corse ou bien, s’ils se renforcent, que leurs bataillons seront incomplets et ne compteront même pas 4.000 hommes ; ils ajoutent que leur roi redoute la dépense et que, si l’île n’est pas soumise dans les deux mois, la cour renoncera décidément à la Corse ; bref, les Français semblent « désorientés » parce qu’il reconnaissent les difficultés insurmontables de leur entreprise. « Courage donc, cria Paoli à Giubega, courage et résolution de défendre la patrie, et nous aurons la victoire ; notre résistance rendra notre nom célèbre et notre liberté eternelle! »

Au mois de mars 1759, Paoli charge Giubega d’envoyer une escorte à Vivario au devant des prisonniers français et de les loger dans l’église et le couvent de Ghisoni. Le général, comme les Corses l’appelaient, entre à ce sujet dans de minutieux détails. Les soldats seront mis dans l’église. les officiers habiteront le couvent, et les cinq ou six Corses qui veilleront sur eux les traiteront bien et empêcheront le peuple de les insulter. Paoli sait que, parmi ces Français, un lieutenant-colonel aime passionnément la chasse ; on peut le laisser parcourir la campagne avec quelques hommes sûrs. Les moines se fâcheront peut-être et il leur faudra se serrer un peu ; mais qu’ils voient avec quel zèle les Capucins et les Observantins de Corte ont obéi à la loi, et ils montreront le même attachement aux intérêts de la nation corse, le même souci de son salut et de son honneur. Et lorsque les moines regimbent, le général ne les blament pas : « Ils ont tort ; mais il est des occasions où l’on doit pallier le tort des moines ; ils peuvent faire du bien et du mal ; tachez de les gagner, surtout le père Don Diego. » La sollicitude de Paoli s’étend même auu corps de garde du couvent : il craint qu’un détachement français ne vienne le surprendre, l’attaquer à l’improviste, et il engage Giubega à se mettre en mesure. On lui a dit qu’il y a parmi les hommes du poste un mauvais sujet ; que Guibega se renseigne sur le compte de ce vaurien : « Il ne sied pas que les officiers français voient de quelle espèce de gens nous nous servons. »

Vers la même époque, Paoli prie Giubega de pacifier le Fiumorbo – le canton actuel de Prunelli dans l’arrondissement de Corte. Il faut, lui écrit-il enlever à tout prix Astolfi et quelques « infâmes », quelques « machinateurs » qui égarent les esprits ; il faut « faire un exemple » et effrayer le pays ; Giubega a dû ceindre l’épée, exercer le métier de soldat ; qu’il éclaire les bons, les timides, les indifférents et qu’il frappe les méchants. Qu’il sache user de ruse, qu’il s’abouche secrètement avec certains personnages qui connaissent les desseins des séditieux ; qu’il les « manie avec adresse et discrétion ; » qu’il n’hésite pas à leur donner de l’argent ; qu’il s’assure de ceux qui sont généreux de leur naturel et qui se laisseront aisément ramener dans le droit chemin par de bonnes paroles. Qu’il réconcilie les deux Murati, qui sont patriotes et pleins des meilleurs intentions ; quel dommage « si quelqu’un soufflait la discorde parmi eux ! » Qu’il se concerte avec les magistrats et la junte pour apaiser les querelles domestiques et terminer « les malentendus et chicanes qui existent entre les chefs de famille. » Les rancunes privées, les dissentions instestines ont déjà fait tant de mal à la nation corse, et le moment n’est-il pas venu pour les insulaires d’oublier les ressentiments particuliers et de concourir à la défense commune ?

La victoire de Ponte-Novo, remportée le 8 mai 1769 par le comte de Vaux, mit fin à l’indépendance corse. Paoli s’enfuit en Toscane, et lîle devint française. Laurent Giubega fut un des premiers à se soumettre. A la nouvelle de la défaite, nombre de familles, les Giubega, les Arrighi, les Bonaparte, avaient quitté Corte pour se réfugier sur le Monte-Rotondo. Le comte de Vaux leur envoya des officiers qui les invitèrent à regagner Corte. Les fugitifs, dit-on députèrent au vainqueur quelques-uns d’entre eux, Laurent Giubega et son frère Damien, Charles Bonaparte, Nicolas et Louis Paravicini d’Ajaccio, Dominique arrighi, de Speloncato, Jean-Thomas Arrighi et Jean-Thomas Boerio de Corte, Thomas Cervoni, de Soveria. Monsieur de Vaux reçut courtoisement ces délégués. Il les assura de la clémence royale et leur vanta les avantages que la Corse recueillerait de son union avec la France. Laurent Giubega était le chef de la députation. Il répondit que la Corse se montrerait digne de la bonté du roi : « Puisque l’indépendance nationale est perdue, nous nous honorerons d’appartenir au peuple le plus puissant du monde, et, de même que nous avons été bons et fidèles Corse, nous serons bons et fidèles Français. »