février 17, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – CONSUL A VIE

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Napoléon Bonaparte (1769-1821), Premier Consul à vie

Il n’est pas besoin d’avoir cent hommes pour discuter les lois faites par trente : ils bavardent sans rien faire.

(Napoléon Bonaparte)

Le premier consul semblait arrivé à l’apogée de sa grandeur et déjà compté en quelque sorte parmi les souverains de l’Europe. Dominant tous les partis par l’éclat de sa renommée, par les grandes choses qu’il avait faites et par celles qui s’étaient faites en son nom, il apparaissait comme le maître inévitable et perpétuel. Cependant des mécontentements sérieux s’agitaient autour de lui, et beaucoup de ceux qui l’admiraient déploraient néanmoins la perte des libertés publiques. Les éléments d’opposition existaient dans le Corps législatif, dans le tribunat surtout, et jusque dans le Sénat. L’esprit de la Révolution n’était pas encore complètement éteint, même chez ceux qui étaient entrés dans la voie du servilisme. Dans le traité de paix entre la France et la Russie, le mot de sujets avait été introduit par mégarde ou par routine diplomatique ; ce fait, signalé au tribunat, excita un frémissement d’indignation qu’on eut quelque peine à calmer. Les négociations avec la cour de Rome (pour le concordat) soulevèrent aussi beaucoup de récriminations, et le Sénat protesta à sa manière en repoussant les candidats aux places vacantes présentés par le consul pour élire l’ex-conventionnel Grégoire, adversaire énergique du concordat. Le Corps législatif fit une manifestation plus vive encore en portant au fauteuil de la présidence Dupuis, l’auteur de l’Origine de tous les cultes. En outre, cette assemblée, d’accord avec le tribunat, rejeta plusieurs projets de loi. Bonaparte, profondément irrité, méditait un nouveau coup d’Etat contre ceux, qu’il nommait les bavards, les idéologues, les brouillons, les factieux. Cambacérès, plus prudent, plus délié, indiqua un moyen pour arriver au même résultat sans recourir à la violence. D’abord, on laissa les corps délibérants dans une complète inaction, en s’abstenant de leur communiquer aucun projet de loi ; puis le Sénat, habilement gagné ou intimidé, entra dans les vues du gouvernement, et élimina 60 opposants du Corps législatif et 20 du tribunat, en vertu d’un article de la constitution interprété fort arbitrairement (février 1802). Dans l’intervalle, Bonaparte était allé à Lyon recevoir des mains de la consulte italienne la présidence de la république Cisalpine, dont il avait modelé la constitution sur celle de la France. Cette espèce de prise de possession fut d’ailleurs envisagée avec déplaisir par l’Autriche, la Russie et l’Angleterre. Au retour de Bonaparte, on remplit les vides des corps délibérants au moyen des listes de notabilités imaginées par Sieyès, en ayant soin de choisir surtout parmi les grands propriétaires, les préfets, les magistrats, etc. Maître désormais des corps de l’Etat, le premier consul ordonna une session extraordinaire, qui devait durer du 5 avril au 20 mai (15 germinal – 30 floréal an X). Le premier projet soumis fut celui, du concordat conclu avec la cour de Rome pour la restauration en France du culte catholique. Malgré les répugnances générales, les assemblées épurées adoptèrent cet acte, non par conviction, mais pour donner cette satisfaction à la politique du maître. Le dimanche de Pâques, on chanta un Te Deum solennel à Notre-Dame en présence de toutes les autorités civiles et militaires, qui durent s’y rendre bon gré mal gré. Les généraux, les officiers avaient d’abord témoigné le désir de ne pas assister à cette cérémonie ; mais ils en reçurent l’ordre formel. On connaît le mot du général Delmas au premier consul, qui lui demandait comment il trouvait la cérémonie : « C’est une belle capucinade ; il n’y manque qu’un million d’hommes qui se sont fait tuer pour détruire ce que vous rétablissez. » II n’est pas inutile de rappeler que ce qu’on craignait alors, ce n’était pas la liberté des cultes, qui existait, mais le rétablissement, d’une religion d’Etat. Les autres mesures adoptées ensuite furent : le rappel des émigrés ; l’institution de la Légion d’honneur, qui rencontra une opposition sérieuse et ne fut adoptée qu’à de faibles majorités ; l’organisation de l’instruction publique ; la marque, flétrissure si justement abolie par l’Assemblée constituante ; enfin, le maintien de l’esclavage dans les colonies que l’Angleterre nous restituait. Il devenait de plus en plus évident pour tous que Bonaparte ne se contenterait point de la dictature temporaire qu’il exerçait, et qu’il convoitait la puissance suprême et perpétuelle. Tous ses actes le disaient assez clairement ; sa famille, ses courtisans, son entourage s’agitaient pour obtenir ce résultat ; quant à lui, il dissimulait le fond de sa pensée et attendait. Enfin, quand les meneurs eurent tout préparé, le tribunat et le Corps législatif exprimèrent le vœu d’une grande récompense nationale, et le Sénat rendit un sénatus-consulte qui prorogeait pour dix ans les pouvoirs du premier consul (8 mai 1802 – 18 floréal an X). Bonaparte, qui sans doute attendait une couronne, éprouva un amer dépit de n’avoir pas été mieux deviné ; et peut-être allait-il se livrer à quelque fâcheuse brusquerie, quand l’homme des situations délicates, le souple Cambacérès, s’engagea à tout réparer par un habile expédient. Le premier consul, suivant le plan de son collègue, partit pour la Malmaison, après avoir écrit une lettre dans laquelle il remerciait le Sénat de sa décision, en déclarant qu’il était prêt à faire aux intérêts de l’Etat un nouveau sacrifice, si le vœu du peuple le lui commandait. Puis, comme commentaire, Cambacérès fit prendre par le conseil d’Etat un arrêté par lequel la proposition était soumise au peuple français, mais complétée en ces termes : Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie ? En fait, la royauté existait, et déjà presque aussi absolue que sous Louis XIV ; mais personne à ce moment n’eut le courage d’en prononcer le nom, ni le maître, qui bien évidemment désirait et la chose et le nom, ni les plus zélés d’entre les zélés, sauf un député obscur, qu’on fit taire et dont on se moqua. D’ailleurs, et rien ne peint mieux le byzantinisme des mœurs de ce temps, c’est au nom de la souveraineté du peuple, qui n’est rien si elle n’est permanente et imprescriptible, qu’on demandait au peuple d’abdiquer. Le souverain n’allait profiter de son droit que pour l’anéantir et enchaîner la destinée de ses enfants. Tous les corps constitués se précipitèrent aux pieds de César et tracèrent aux citoyens leur conduite. Cependant, dans l’armée comme dans le peuple, il y avait encore un grand nombre de républicains sincères ; mais la plupart étaient subjugués par la gloire et par le succès, dominés par la fortune et les événements. Le dépouillement des registres donna pour résultat 3.568.885 approbations, et seulement 8.000 et quelques centaines de non. Pendant que le peuple français lui décernait de nouveaux pouvoirs, Bonaparte ne songeait qu’à le dépouiller des derniers débris de liberté que la constitution de l’an VIII avait laissés à la France. Par ses ordres et sous ses yeux, on travailla donc à remanier cette constitution. On supprima les listes de notabilités, qui avaient cependant un caractère oligarchique assez prononcé, et on les remplaça par des collèges électoraux à vie, qui pouvaient donner au pouvoir l’appui d’une caste fixe. Ces collèges devaient présenter des candidats entre lesquels le Sénat choisirait les élus. En réalité, c’était le chef du gouvernement qui devenait le seul électeur. En outre, le Sénat recevait un pouvoir constituant, la faculté d’interpréter, de compléter et même de suspendre la constitution, le droit de dissoudre le Corps législatif et le tribunat, de casser les jugements des tribunaux , etc. Le premier consul fut chargé de compléter le Sénat et de pourvoir aux vacances par des nominations directes ; il eut son conseil privé, pour la ratification des traités, le droit de désigner son successeur ; enfin il reçut à peu près toutes les prérogatives qui constituent la monarchie absolue et héréditaire. Il garda les deux consuls inférieurs, comme d’humbles satellites, et, pour les récompenser de leur docilité, il fit admettre également pour eux le principe de la durée à vie. Le conseil d’Etat et le Sénat se hâtèrent de voter toutes ces modifications (août 1802). Le premier consul alla s’établir au château de Saint-Cloud ; il institua une fête nationale pour le jour anniversaire de sa naissance (15 août) ; il eut une cour, il s’entoura de plus en plus d’une pompe royale ; enfin, il n’oublia rien de ce qui pouvait le rabaisser au niveau des autres souverains. Bientôt, cependant, éclatèrent les symptômes d’une rupture prochaine avec l’Angleterre. Les griefs ne manquaient pas de part et d’autre, et si les deux peuples voulaient passionnément la paix, les deux gouvernements se conduisaient de manière à faire croire qu’ils ne cherchaient qu’à recommencer la guerre. D’un côté, Bonaparte étendait de plus en plus son influence sur la Suisse, la Hollande et le Piémont, et changeait progressivement sa tutelle en domination ; en outre, tout en justifiant les craintes et les défiances de l’Angleterre par sa politique continentale, il avait l’incroyable prétention de vouloir imposer silence à la presse anglaise, de faire la police de la pensée à Londres comme il la faisait à Paris, d’exiger la répression des attaques contre sa personne, la punition des journalistes et des pamphlétaires, et même l’expulsion des réfugiés et des princes émigrés. D’un autre côté, l’Angleterre élevait toutes sortes de difficultés relativement à Malte, et se plaignait vivement et’assez justement que Bonaparte traitât la Suisse en vassale, se fût imposé comme médiateur de la confédération, et tendît, en quelque sorte, par toutes ses entreprises, à imposer à l’Europe la dictature dont il était revêtu en France. Les intrigues des deux puissances s’entre-croisaient dans tous les Etats, et il était visible qu’une nouvelle guerre allait sortir de cette situation. En mai 1803 la rupture était consommée ; les peuples allaient de nouveau s’entr’égorger pour l’ambition des maîtres du monde. Bonaparte, tout en mûrissant le projet d’une descente, résolut d’abord d’attaquer son ennemie dans le Hanovre. Il chargea de cette expédition le général Mortier, qui commandait alors un corps d’armée en Hollande ; et, en même temps, il fit occuper plusieurs positions nouvelles dans l’Italie méridionale, et commença des préparatifs gigantesques pour une invasion en Angleterre (formation du camp de Boulogne). Pour faire face aux dépenses, il vendit la Louisiane aux Etats-Unis. Pendant qu’il s’occupait avec sa prodigieuse activité de tant d’entreprises démesurées, la police consulaire découvrit le complot de Cadoudal et Pichegru, qui avait, disait-on, pour but, l’assassinat du premier consul, et très certainement le rétablissement de la monarchie. Bonaparte répondit aux conspirations royalistes par un acte terrible qui pèse toujours sur sa mémoire, et dont on a vainement voulu le disculper. Nous voulons parler de l’exécution du duc d’Enghien, qu’il fit enlever sur le territoire de Bade, amener à Paris, condamner par une commission militaire et fusiller dans les fossés de Vincennes (mars 1804). C’est à ce moment aussi que fut terminé le grand labeur du Code civil. Les corps constitués, les chefs militaires, les partisans sincères de Bonaparte, ainsi que les purs ambitieux, saisirent le prétexte des : nouvelles conspirations royalistes pour prononcer le grand mot de stabilité. On provoqua de toutes parts des adresses, et enfin , dans le conseil d’Etat et dans le conseil privé, on agita la question de la monarchie. Elle était à l’avance résolue. Le 10 avril (1804) le tribun Curée, à la suite d’un long discours, déposa la proposition de présenter au Sénat le vœu que le premier consul fût proclamé empereur, et que cette dignité fût déclarée héréditaire dans sa famille. Cette haute comédie avait été concertée, comme toutes les transformations successives de ce gouvernement. A peine cette proposition était-elle déposée, que le cri nouveau de Vive l’empereur retentit dans l’enceinte du palais. Carnot seul parla et vota pour le maintien de la République. Les sénateurs, sauf sept, se rallièrent avec toute l’ardeur de l’enthousiasme ofiiciel au vœu du tribunat, et le votèrent dans les termes mêmes où il avait été présenté (18 mai 1804). C’était, d’ailleurs, la version qui avait été arrêtée en haut lieu.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> L’Empereur Napoléon Ier

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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novembre 25, 2007

BONAPARTE ET LE COUP D’ETAT DU 18 BRUMAIRE AN VIII (9 NOVEMBRE 1799)

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Bonaparte le 19 brumaire an VIII (10 novembre 1799) au Conseil des Cinq-Cents à Saint-Cloud

La faiblesse du pouvoir suprême est la plus affeuse calamité des peuples.

L’anarchie ramène toujours au gouvernement absolu.

(Napoléon Bonaparte)

Dix-Huit brumaire an VIII. Le général Bonaparte venait d’arriver soudainement d’Egypte, au milieu de l’enthousiasme des populations sur son parcours. La première chose qu’il fit, fut d’aller rendre visite aux membres du Directoire, c’était le 25 vendemiaire, et il leur dit qu’après avoir consolidé l’établissement de son armée en Egypte, après les victoires du Mont-Thabor et d’Aboukir et confié le commandement en chef en ses lieu et place, à Kléber, il était parti pour voler au secours de la République qu’il croyait perdue, mais il la trouvait sauvée par les exploits de ses frères d’armes et il s’en réjouissait. « Jamais, ajouta-t-il en mettant la main sur son épée, jamais il ne la tirerait que pour la défense de la République. » Le président Gohier lui répondit en le complimentant sur ses triomphes et sur son retour, et lui donna l’accolade fraternelle. L’accueil fut en apparence très flatteur, mais au fond les Directeurs se méfiaient. Lannes, Murat, et Berthier ne le quittaient pas et le Directoire, de plus en plus méfiant et inquiet, cherchait à l’écarter en lui offrant un commandement, mais Bonaparte, se tenant dans l’expectative, répondait qu’il ne s’était pas encore assez reposé de ses fatigues.

Pendant ce temps, des amis faisaient tous leurs efforts pour engager Bonaparte à agir avec Sieyès et Roger Ducos : « Barras, ajoutaient-ils, est tellement déconsidéré qu’il ne compte plus. » Une entrevue eut lieu, en effet, entre Sieyès et Roger Ducos d’une part, et de Bonaparte de l’autre, et l’entente fut complète, ils décidèrent d’en finir au plus tard du 18 au 20 brumaire. Il fut décidé que l’on demanderait le transfert à Saint-Cloud des deux conseils. Le 18 au matin, un mouvement imprévu se manifesta de toute part, une nombreuse cavalerie parcourut les boulevards et tout ce qu’il y avait de généraux et d’officiers dans Paris se rendirent en grand uniforme, rue chantereine où habitait Bonaparte. Ce même jour, le Conseil des Anciens réuni aux Tuileries, décidait que les conseils seraient transférés à Saint-Cloud, le lendemain matin même, et nommait Bonaparte général en chef de toutes les troupes de la 17e division militaire, de la garde du Corps législatif, de la garde du Directoire et de la garde nationale de Paris et de ses environs. Parmi les quelques généraux qui ne voulurent point seconder Bonaparte, il y eut Bernadotte, Augereau, puis Jourdan. Nous sommes près du dénouement. Bonaparte monta à cheval pour se rendre aux Tuileries, suivi par les généraux Moreau, Macdonald, Berthier, Lannes, Murat et Leclerc. En arrivant aux Tuileries il trouva les détachements du 9e, les harangua, et, après les avoir enthousiasmés, entra dans le Palais ; il se présenta aux Anciens, accompagné de son magnifique état major, et fit son apparition à la barre : « Citoyens représentant, dit-il, la République allait périr, votre décret vient de la sauver ! Malheur à ceux qui voudraient s’opposer à son exécution. Aidé de tous mes compagnons d’armes rassemblés ici autour de moi, je saurais prévenir leurs efforts. On cherche en vain des exemples dans le passé pour inquiéter vos esprits ; rien dans l’Histoire ne ressemble au dix-huitième siècle, et rien dans ce siècle ne ressemble à sa fin… Nous voulons la République… Nous la voulons fondée sur la vraie liberté, sous le régime représentatif. Nous l’aurons, je le jure en mon nom, et au nom de mes compagnons d’armes… » Murat fut chargé d’aller occuper Saint-Cloud. Sérurier fut mis au Point-du-jour avec une réserve, Lannes fut chargé de commander les troupes qui gardaient les Tuileries, et Moreau fut chargé de garder le Luxembourg avec 500 hommes. Fouché, qui était de connivence avec Bonaparte, comme préfet de police, suspendit 12 municipalités de Paris. Le lendemain 19, la route de Saint-Cloud était couverte de troupes.

Trois salles avaient été préparées au château, l’une pour les Anciens, l’autre pour les Cinq-Cents, la troisième pour la Commission des inspecteurs et pour Bonaparte. La séance des deux Conseils s’ouvrit à deux heures. Aux Anciens rien de bien saillant ne se produisit, mais il en fut tout autrement aux Cinq-Cents. Gaudin avait mission de Sieyès et de Bonaparte d’ouvrir la séance, mais à peine a-t-il fini de parler qu’un orage épouvantable éclate dans l’Assemblée ; des imprécations, des discours violents retentissent, on entend de toutes parts ces cris : « A bas les dictateurs, point de dictature, vive la Constitution ! – La Constitution ou la mort ! s’écrie Delbrel. Les baïonnettes ne nous effrayent pas, nous sommes libres ici. » Ces paroles furent suivies de nouveaux cris. Quelques députés furieux répétèrent en regardant Lucien : « Point de dictature ! A bas les dictateurs ! » Après cette longue agitation, Grandmaison propose de prêter serment à la Constitution de l’an III. La proposition est aussitôt accueillie. On demande l’appel nominal, ce qui est accepté. Chaque député vient tour à tour préter serment à la tribune à l’applaudissement de toute l’Assemblée.Voyant le danger croître, Bonaparte et Sieyès arrête sur le champ d’en finir de suite. Bonaparte se décide à se présenter aux deux Conseils à la tête de son état-major. Il rencontre Augereau qui, d’un ton railleur, lui dit : « Vous voilà dans une jolie position ! – Les affaires étaient en bien plus mauvais état à Arcole, » lui répond Bonaparte, et il poursuit son chemin au conseil des Anciens. Il n’avait pas les habitudes parlementaires, et, au moment où il devait prendre la parole devant les Anciens, il se trouva quelque peu géné. « Citoyens représentants, dit-il, vous n’êtes point dans des circonstances ordinaires, mais sur un volcan. Permettez-moi quelques explications. Vous avez cru la République en danger ; vous avez transféré le Corps législatif à Saint-Cloud ; vous m’avez appelé pour assurer l’exécution de vos décrets ; je suis sorti de ma demeure pour vous obéir, et déjà on nous abreuve de calomnies, moi et mes compagnons d’armes : on parle d’un nouveau Cromwell, d’un nouveau César. Citoyens, si j’avais voulu d’un tel rôle, il m’eut été facile de le prendre au retour d’Italie, au moment du plus beau triomphe, et lorsque l’armée et les partis m’invitaient à m’en emparer, je ne l’ai pas voulu alors, je ne le veux pas aujourd’hui. Ce sont les dangers seuls de la patrie qui ont éveillé mon zèle et le vôtre. » Il trace ensuite le tableau de la situation dangereuse de la République, tableau qu’il rend très noir. « Prévenons, ajoute-t-il, tant de maux ; sauvons les deux choses pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la liberté et l’égalité… »  » Parlez donc aussi de la Constitution ! » lui crie Lenglet. Cette interruption interloque sur le moment le général, mais bientôt remis, il répond :  » De Constitution ! vous n’en avez plus. C’est vous qui l’avez détruite en attentant, le 18 fructidor, à la représentation nationale, en annulant, le 22 floréal, les élections populaires, et en attaquant le 30 prairial, l’indépendance du gouvernement. Cette Constitution dont vous parlez, tous les partis veulent la détruire. Ils sont tous venus pour me faire confidence de leurs projets, et m’offrir de les seconder. Je ne l’ai pas voulu ; mais, s’il le faut, je nommerai les partis et les hommes. » – « Nommez-les, s’écrie alors les opposants, nommez-les, demandez un comité secret. » Une longue agitation succède à cette interruption. Bonaparte attend quelques moments et reprend la parole : « Environné de mes frères d’armes, je saurai vous seconder. J’en atteste ces braves grenadiers dont j’aperçois les baïonnettes, et que j’ai si souvent conduits à l’ennemi, j’en atteste leur courage, nous vous aiderons à sauver la patrie, et si quelque orateur, ajoute Bonaparte d’une voix menaçante, si quelque orateur, payé par l’étranger parlait de me mettre hors la loi, alors j’en appelerais à mes compagnons d’armes. Songez que je marche , accompagné de la fortune et du dieu de la guerre. » Ces paroles menaçantes étaient à l’adresse des Cinq-Cents. Quant aux Anciens, ils furent gagnés à sa cause ; ils lui accordèrent les honneurs de la séance. De là, sûr à peu près de lui-même, il se rendit aux Cinq-Cents suivi de quelques grenadiers ; il entre et laisse des grenadiers derrière lui au bout de la salle. A peine arrivé au milieu, une tempête furieuse éclate de toutes parts. « Quoi ! s’écrient plusieurs voix, des soldats ici ! des armes ! Que veut-on ? A bas le dictateur ! A bas le tyran ! » Beaucoup de députés s’élancent au milieu de la salle, entourent Bonaparte et lui adressent des interpellations très vives. Quoi ! lui dit Destrem, c’est pour cela que vous avez vaincu ?… Tous vos lauriers sont flétris… Votre gloire s’est changée en infamie… Respectez le temple des lois. Sortez, sortez ! » Bonaparte au milieu de cette foule menaçante, semble perdre contenance. Les grenadiers qu’il avait laissé à la porte accourent, repoussent les députés et le saisissent par le milieu du corps. Des coups de poignards auraient été donné sans l’atteindre. Le grenadier Thomé eut ses vêtements déchirés. Bonaparte est emporté hors de la salle, fort pâle, il monte à cheval, se rend auprès des troupes, et leur crie que l’on a voulu l’assassiner, il est accueilli par les cris de : Vive Bonaparte ! Cependant l’orage continue au sein du Conseil des Cinq-Cents et, cette fois, les attaques sont dirigés contre Lucien, frère de Bonaparte. Lucien essaie d’être ferme à son poste : « Votre frère est un tyran, lui dit-on ; en un jour il a perdu toute sa gloire ! » Ce dernier chercha à le justifier. « Vous n’avez pas voulu l’entendre, leur répond-il. – Non, non, à bas le tyran ! clament certains des Cinq-Cents. Hors la loi ! ajoutent-il. » Ce mot terrible, on le sait, avait perdu Robespierre ; prononcé devant les troupes, il pouvait jeter la perturbations dans les rangs. Lucien, qui ne voulut pas mettre aux voix la proposition de mise hors la loi de son propre frère, déclara qu’il renonçait au fauteuil de la présidence et descendit. Bonaparte, entendant du dehors ce qui se passait, fait entrer quelques grenadiers pour sauver son frère, puis se décide à en finir d’un seul coup : il monte à cheval avec Lucien et parcourt le front des troupes. Lucien les harangue. « Le Conseil des Cinq-Cents est dissous, leur dit-il ; c’est moi qui vous le déclare. Des assassins ont envahi la salle des séances, et ont fait violence à la majorité : je vous somme de marcher pour la délivrer. » Murat et Leclerc ébranle alors un bataillon de grenadiers et le conduisent à la porte des Cinq-Cents. A la vue des baïonnettes les députés jettent des cris épouvantables, mais des roulements de tambours couvrent leurs cris : Grenadiers, en avant ! commandent les officiers. Ces derniers entrent dans la salle et dispersent en tous sens les députés, les uns par les couloirs, les autres par les fenêtres. La salle est évacuée et Bonaparte reste complètement maître du champ de bataille. La nouvelle, portée aux Anciens, loin de les rasséréner les plonge dans l’inquiètude et les regrets. Mais Bonaparte avait réussi, et les députés des Anciens, quoique atteints de remords, acceptèrent le fait accompli…

Bonaparte, Roger Ducos et Sieyès furent nommés consuls provisoires et les Conseils furent ajournées au 1er ventôse prochain. Deux commissions, qu’on a appelées intermédiaires, de vingt-cinq membres chacune, prises dans les deux Conseils, furent chargées de fonctionner et d’approuver les mesures législatives que les trois Consuls eurent besoin de prendre. Les Consuls et les commissions susdites furent chargées de rédiger une Constitution nouvelle. Tel fut le 18 brumaire.

(Extrait du dictionnaire sur la Révolution et l’Empire du Dr Robinet)

Lien : Coup d’Etat du 18 brumaire sur Wikipedia

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