janvier 27, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – SECONDS SEJOURS A AUXONNE ET VALENCE

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Canonnier du régiment de La Fère en 1790

Les premières qualités du soldat sont la constance et la discipline, la valeur n’est que la seconde.

(Napoléon Bonaparte)

C’est pendant ce second séjour de quelques mois à Auxonne (de février à juin 1791) qu’il fit imprimer à Dole, chez M. Joly, sa Lettre à Buttafuoco, qui ne fut tirée qu’à cent exemplaires. Napoléon, toujours accompagné de son frère Louis, allait en corriger lui-même les épreuves chez l’imprimeur à Dole. Ils partaient d’Auxonne à pied, dès quatre heures du matin, prenaient chez M. Joly un déjeuner frugal, et se remettaient en route pour revenir à Auxonne, où ils étaient souvent de retour avant midi, ayant ainsi parcouru huit lieues de poste dans la matinée. A Auxonne, Napoléon était à la fois, et le mentor et le précepteur de son jeune frère. Au rapport de M. de Coston, on n’a jamais connu à Bonaparte d’aventures galantes à Auxonne, quoique plusieurs dames peu scrupuleuses se soient vantées plus tard d’avoir eu des relations intimes avec lui. Dans les courses qu’il aimait à faire aux environs d’Auxonne, à Dole, à Nuits, à Citeaux, partout le jeune officier d’artillerie, d’une bonne logique et d’une langue alerte, prétait main forte à la cause de la Révolution, sans précisément déplaire aux aristocrates, dont cependant il combattait vaillamment les doctrines surannées. C’est ainsi qu’étant allé, au printemps de 1791, faire à Nuits une visite à M. de. Gassendi, capitaine commandant au régiment de La Fère, qui ‘avait épousé, le 4 mai 1790, la fille d’un riche médecin de Nuits, il ne tarda pas à s’apercevoir du dissentiment des opinions politiques entre le beau-père et le gendre. Le gentilhomme Gassendi, tout descendant qu’il était du philosophe de ce nom, était aristocrate, et le médecin très chaud patriote. Celui-ci trouva dans le jeune lieutenant un auxiliaire puissant, ne déguisant rien, allant au fond des choses, rétorquant sans embarras tous les arguments de son adversaire, et il en fut si ravi que, le lendemain, au point du jour, il faisait à Bonaparte une visite de reconnaissance et de sympathie. Le tocsin de la Révolution venait de sonner. Bonaparte, alors détaché en garnison à Nuits, a tracé de l’état des opinions à ce moment un tableau d’une vérité saisissante ; et, à ce propos, M. de Coston raconte une anecdote très caractéristique. Il y avait, dans cette même ville de Nuits, si célèbre par ses vins, beaucoup d’aristocrates. Le maire, loin d’être patriote, s’était fait en quelque façon l’espion du parti ; il dénonçait aux ennemis de la Révolution tous ceux qui en professaient les principes, et il s’étonnait qu’on ne les pendît point en compagnie, des membres les plus illustres de l’Assemblée constituante, qui n’étaient pour lui que des coquins et des brigands. Il faisait sa lecture habituelle et ses délices des Actes des Apôtres, l’insolent journal qui leur prodiguait les insultes les plus irritantes. Mais monsieur le maire de Nuits tenait surtout à ce qu’on destituât, puisqu’on était assez faible pour ne pouvoir les pendre, ceux, qui n’étaient pas, comme lui, ennemis des philosophes et des novateurs. Or un dimanche, Bonaparte fut inviter à souper chez Mme Marey, auprès de laquelle un de ses camarades, M. Rolland de Villeneuve, semblait fort bien établi. C’était là le repaire de l’aristocratie du canton, bien que la dame ne fût que la femme d’un marchand de vins ; mais elle avait une grande fortune et les meilleures manières du monde ; c’était la Célimène de l’endroit. Là se trouvait toute la gentilhommerie contre-révolutionnaire des environs. Le jeune officier avait donné dans un vrai guêpier. Il lui fallut rompre force lances. La partie n’était pas égale. Au plus fort de la mêlée, on annonce M. le maire. Napoléon crut que c’était un secours envoyé du ciel dans ce moment de crise. « Mais il était le pire de tous, ce maudit homme, dans son bel accoutrement du dimanche, bien boursouflé sous un grand habit cramoisi. Toute la compagnie jugea le jeune républicain perdu. Heureusement, la maîtresse de la maison, peut-être par une secrète sympathie d’opinions, car elle tenait à la famille Monge, vint au secours de Napoléon dans cette circonstance ; elle détourna constamment, avec esprit, les coups qui eussent pu porter ; elle fut sans cesse pour Bonaparte le bouclier gracieux sur lequel les armes ennemies venaient s’émousser et perdre leur force ; Mme Marey préserva de toute blessure son convive, qui a toujours conservé d’elle un agréable souvenir pour le service qu’il en avait reçu dans cette chaude affaire. » Pour un observateur superficiel, la France, en ce moment, semblait partagée en deux camps d’égale puissance. Selon les lieux où l’on était, on pouvait se faire aisément illusion sur la force respective des partis et des opinions. Partout on rencontrait des champions des deux causes qui divisaient la France ; on discutait avec feu. Dans les salons, dans la rue, sur les chemins, dans les auberges, toutes les questions à l’ordre du jour étaient agitées ; on s’enflammait de part et d’autre ; on semblait prêts à en venir aux mains. Un patriote, c’était alors le mot consacré, pouvait croire son parti le moins fort quand il se trouvait dans les salons ou dans les réunions d’officiers, tant il se voyait en minorité ; mais, aussitôt qu’il était dans la rue ou parmi les soldats, il se retrouvait au milieu de la nation tout entière. Par instinct, par nature, Bonaparte appartenait à ce parti. Peu à peu les résistances de la cour, l’insolence des journalistes qui la soutenaient, les menaces de l’émigration produisirent un effet contraire à ce qu’on s’en était promis. Les opinions, les sentiments du jour ne laissèrent pas que de gagner jusqu’aux officiers mêmes, surtout après le fameux serment à la Nation, à la Loi et au Roi. C’est à ce sujet que Napoléon a dit : « Jusque-là, si j’eusse reçu l’ordre de tourner mas canons contre le peuple, je ne doute pas que l’habitude, le préjugé, l’éducation, le nom du roi, ne m’eussent porté, à obéir ; mais, une fois le serment national-prêté, c’était fini : je n’eusse plus connu que la nation. Mes penchants naturels se trouvaient dès lors en harmonie avec mes devoirs, et concordaient à merveille avec, toute la métaphysique de l’Assemblée. Toutefois, les officiers patriotes, il faut en convenir, ne composaient que le petit nombre ; mais avec le levier des soldats, ils conduisaient le régiment et faisaient la loi. Les camarades du parti opposé, les chefs même recouraient à eux dans les moments de crise. « Telles étaient la véritable situation de la France et les très vives et très sincères opinions de Napoléon Bonaparte, lorsqu’il reçut son brevet de lieutenant en premier au régiment de Grenoble, qui tenait alors garnison à Valence. Il partit en conséquence d’Auxonne avec son frère Louis, de l’éducation duquel, comme nous l’avons vu, il s’était chargé. On a dit qu’à Auxonne Bonaparte avait laissé quelques dettes : un billet de 100 livres entre les mains d’un marchand de drap pour fournitures d’étoffes ; un autre de 15 livres à un fournisseur pour le prix d’une épée de rencontre à poignée de cuivre doré, et une reconnaissance d’une petite fourniture de bois : voilà des dettes honorables. L’entretien de son frère Louis sur sa solde l’obligeait d’ailleurs à la plus sévère économie. Plus tard, sous l’Empire, le marchand de drap, M. Louvrier, se vantait, avec une prétention d’assez auvais goût, d’avoir fourni à Napoléon son premier habit d’uniforme et ses premières épaulettes de lieutenant. Sous la Restauration, le drapier donna bassement une autre direction aux fils de sa trame : quand il racontait l’anecdote, il ajoutait, mensongèrement sans doute, que le drap du lieutenant n’avait été payé que par le premier Consul. C’était pour la seconde fois que Bonaparte tenait garnison à Valence. Comme un chef de famille qui suivrait l’éducation d’un flls, il avait auprès de lui son frère Louis, qu’il avait toujours dirigé à Auxonne. Un matin, que M. Parmentier, chirurgien-major du 4e régiment d’artillerie, se trouvait dans la chambre de Napoléon, le jeune Louis entra les yeux rouges et un peu gros, comme quelqu’un qui a dormi plus longtemps que de coutume. Bonaparte fit observer avec quelque sévérité à son jeune frère qu’il s’était oublié dans son lit. Louis s’excusa timidement en disant qu’il venait de faire un songe, agréable, qu’il avait rêvé qu’il était roi. «-Toi, roi ! répliqua Bonaparte avec une légère pointe d’ironie ; quand tu seras roi, je serai empereur. » M. Parmentier, qui avait assisté à ce petit dialogue, aimait plus tard à répéter cette anecdote. Fidèle à ses anciennes affections, Bonaparte voulut habiter la première chambre qu’il avait occupée chez Mlle Bou ; elle n’était pas libre, et il s’installa avec Louis dans une autre pièce plus grande, au premier étage et prenant jour sur la rue de l’Equerre. Il ne trouva plus dans sa nouvelle garnison tous ceux qu’il y avait connus, l’abbé de Saint-Ruf’ était mort quelque temps auparavant, le 4 avril 1791 ; mais il y revit, ses autres amis, ainsi que Mme du Colombier, auprès de laquelle il reprit presque toutes ses anciennes habitudes. Seulement, son nouveau grade le contraignait, par bienséance, à manger avec les lieutenants du régiment, qui prenaient leur pension chez un sieur Geny, traiteur, qui tenait alors l’hôtel des Trois Pigeons, rue Pérollerie. Quant à son frère, il mangeait avec Mlle Bou dans un salon-cuisine de l’arrière-fond du café. Il s’abonna de nouveau au cabinet littéraire de M. Aurel, où on le voyait fort assidu. Cependant, la Révolution marchait, et le patriotisme de Bonaparte devenait de jour on jour plus ardent. Il entra dans la Société des Amis da la constitution dont il fut successivement secrétaire et président, cumulant ces fonctions avec celles de bibliothécaire. La Société des Amis de la constitution de Valence, d’abord composée de vingt-cinq membres, tint sa première séance chez Mlle Bou et dans sou café : d’autres séances eurent lieu dans le cabinet littéraire de M. Aurel ; plus tard, le 3 juillet 1791, après la fuite du roi, cette, société, dans laquelle Bonaparte fit recevoir deux officiers supérieurs de son régiment, MM. de Mauroy et de Campagnol, se réunit dans l’église de Saint-Ruf avec vingt-deux sociétés patriotique des départements de la Drôme, de l’Isère et de l’Ardèche ; et, dans cette espèce de fédération, Bonaparte prononça, un chaleureux discours. Dans une lettre du 27 juillet 1791, écrite à M. Naudin, commissaire des guerres, qu’il avait connu et avec lequel il s’était lié à Auxonne, il parle de sa sollicitude pour là mère patrie, et il s’exprime avec une grande vivacité sur cette réunion du 3 juillet, où fut prêté le serment civique. « Ce pays-ci est plein de zèle et de feu, dit-il. Dans une assemblée composée de vingt-deux sociétés des trois départements, on fit, il y a quinze jours, la pétition que le roi fût jugé. Mes respects à Mme Renaud, à Marescot et à Mme de Goi. J’ai porté un toast aux patriotes d’Auxonne, lors du banquet du 14. Ce régiment-ci est très sûr en soldats, sergents et la moitié des officiers. » Le post-scriptum surtout est remarquable : PS. Le sang méridional coule dans mes veines avec la rapidité du Rhône ; pardonnez donc si vous avez-de la peine à lire mon griffonnage, » Griffonnage, en effet, dit M. de Coston, griffonnage qui témoigne à lui seul de la chaleur de ce sang méridional qui coulait dans les veines, de Bonaparte « avec la rapidité du Rhône ». « Tout le monde, à Valence, parlait des ardeurs révolutionnaires du jeune lieutenant. M. de Campagnol, son colonel, ne les partageait point, non plus que ses autres chefs et quelques-uns de ses camarades. On commençait, à se diviser plus sérieusement que par le passé. La fuite du roi était l’objet de toutes les conversations, et, comme on l’imagine bien, était diversement jugée. Il fallait avoir été élevé dans la foi monarchique la plus aveugle ou la plus servile pour ne pas voir un acte coupable au plus haut degré dans cette désertion, dans ce passage à l’ennemi du chef militaire et civil d’un grand empire, pour aller se mettre à la tête ou se laisser remorquer à la queue des émigrés et des armées liguées contre la France. Bonaparte pensait comme ceux qui jugeaient que cette fuite à l’étranger n’était ni d’un roi, ni d’un honnête homme, ni d’un homme courageux ; il mit même tant de vivacité dans ce blâme au moment du retour de Louis XVI, que M. de Campagnol, très bon royaliste, s’en souvint quand Louis XVI eut été refait roi par l’assemblée. Bonaparte reçut une forte admonestation sur sa chaude participation aux séances des Amis de la constitution, et lorsque, au commencement d’août il sollicita un congé, ce congé lui fut positivement refusé ; mais, avec sa puissance de volonté ordinaire, il tourna la difficulté en s’adressant directement au baron du Teil, l’ancien commandant de l’école d’Auxonne, qui avait toujours eu beaucoup de bonté pour lui, et qui était alors maréchal de camp, inspecteur général de l’artillerie du VIe arrondissement, comprenant l’école et la place de Valence. Celui-ci lui fit accorder par le ministre de la guerre un congé, au grand déplaisir des chefs immédiats du lieutenant, que M. du Teil n’en avait nullement prévenus. Paris l’attirait en ce moment : il en respirait de loin l’esprit, et sentait qu’il y avait quelque chose avoir et à juger, et aussi quelque chose à faire pour la cause de son pays natal. En effet, avec cet esprit pratique qu’il mêla toujours à son enthousiasme, il avait rédigé pour le ministre de la guerre un mémoire qu’il voulait lui présenter et lui expliquer de vive voix. Dans ce mémoire, il proposait d’armer les gardes nationales corses avec les fusils d’artillerie qu’on venait de retirer à cette partie de l’armée comme inutiles ou embarrassants. Mais il avait besoin, pour ce voyage, de plus d’argent qu’il n’en possédait, car il ne couvait faire d’économies sur sa solde, qui suffisait à peine à ses besoins et à ceux de son frère Louis, et il est probable qu’il devait encore les fameuses 100 livres à ce M. Louvrier, qui se voyait menacé de n’être payé qu’à l’avènement du consulat – le pauvre homme ! Dans cette situation embarrassante, Bonaparte écrivit à son grand-oncle l’archidiacren Lucien les deux lettres que dans le recueil d’Adolphe Blanqui, on voit datées par erreur de 1792, puisque l’archidiacre mourut comme nous le verrons à Ajaccio, dans la nuit du 15 au 16 octobre 1791, en présence de son petit-neveu Napoléon, qui, n’ayant pu se rendre à Paris faute d’argent, était allé jouir de son congé en Corse, près de sa famille. On lit dans la première : « J’attends avec impatience les 6 écus que me doit maman (sans doute la part modeste de la mère dans l’entretien de Louis) ; j’en ai le plus grand besoin. » Et dans la seconde : « Envoyez-moi 300 francs ; cette somme me suffira pour aller à Paris. Là, du moins, on peut se produire, surmonter les obstacles ; tout me dit que j’y réussirai : voulez-vous m’en empêcher faute de cent écus ? » II ne reçut pas l’argent demandé et resta quelques jours encore à Valence, où, aspirant à toutes les gloires, il avait écrit un discours sur cette question : Quelles vérités et quels sentiments importe-t-il le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur ? mise au concours par l’Académie de Lyon pour un prix, de 1.200 frans, fondé par l’abbé Raynal de ses propres deniers. Le concours fut jugé le 25 août par l’Académie, et aucun des concurrents n’obtint le prix, qui, plus tard, devait être adjugé à Daunou. On connaît aujourd’hui le travail que le jeune officier présenta au concours. Ce travail incohérent, déclamatoire souvent, mais plein de feu, est écrit tout entier dans les idées philosophiques du temps. C’est une sorte de nébuleuse ardente, en travail de formation, et dont se dégagent de temps en temps des étincelles lumineuses, comme des rayons de soleil qui jaillissent du milieu d’épaisses ténèbres. Voici d’ailleurs en quels termes les juges du concours apprécièrent le mémoire du jeune. Bonaparte : « Le numéro 15 est un songe très prononcé, c’est peut-être l’ouvrage d’un homme sensible ; mais il est trop mal ordonné, trop disparate, trop décousu pour fixer l’attention. » Au luxe de déclamations qui signalaient cet écrit, on aurait difficilement deviné la future haine de l’Empereur pour les idéologues, mot qui, dans sa bouche impériale, sera le nec plus ultra du dédain et du mépris. Bonaparte et son frère Louis arrivèrent à Ajaccio dans la première quinzaine d’octobre, et Napoléon trouva son grand-oncle Lucien, qu’il aimait beaucoup, malgré tout, au lit de la mort. Il était avec tous les siens près du mourant dans la nuit du 15 au 16 octobre, et il le vit expirer avec douleur. L’archidiacre était plus philosophe que semblait l’indiquer son habit. Au moment suprême, il s’occupait surtout des intérêts et de l’avenir de sa famille, et paraissait peu s’inquiéter de son salut dans l’autre monde. L’abbé Fesch, alors grand vicaire de l’évêque constitutionnel d’Ajaccio, accourut au lit du mourant pour lui débiter les homélies d’usage. L’agonisant l’interrompit : Fesch n’en tint aucun compte. Le vieillard s’impatienta : « Eh laissez donc, je n’ai plus que quelques moments à vivre ; je veux, les consacrer aux miens. » II les fit en effet approcher, leur donna des avis, des conseils ; et, s’adressant à Joseph, quelques instants avant de mourir : « Tu es l’aîné de la famille, lui dit-il ; mais voilà celui qui en est le chef. Aie soin de t’en souvenir. » Et il désignait Napoléon. Napoléon avait alors vingt-deux ans, et Joseph près de vingt-quatre. Napoléon a raconté lui-même, à Sainte-Hélène, qu’à genoux en ce moment près du lit où l’archidiacre venait de rendre le dernier soupir, il pleura comme un enfant, lui qui pleurait si peu. Dans les cinq mois que Bonaparte avait passés à Valence lors de sa seconde garnison, il avait beaucoup pensé, beaucoup agi, beaucoup souffert aussi ; car il y avait vécu dans la gêne, tout occupé, comme eut pu le faire un père, de l’éducation de Louis. Lui-même a rappelé ces temps où il vivait durement avec ce jeune frère, à l’avenir duquel il s’était dévoué ; il les a rappelés dans une circonstance où, pourquoi ne le dirions-nous pas, il nous semble avoir jugé trop sévèrement ce Louis qu’il aimait tant. L’Empereur, parlant au duc de Vicence, de son frère qui venait d’abdiquer le trône de Hollande, s’exprimait ainsi : « Abdiquer sans me prévenir ! se sauver en Westphalie comme s’il fuyait un tyran !… Mon frère me nuire au lieu de m’aider !… Ce Louis que j’ai fait élever sur ma solde de lieutenant, Dieu sait au prix de quelles privations !… Je trouvais de l’argent pour payer la pension de mon jeune frère. Savez-vous comment j’y parvenais ? C’était en ne mettant jamais les pieds ni au café m dans le monde ; c’était en mangeant du pain sec, en brossant mes habits moi-même, afin qu’ils durassent plus longtemps. Pour ne pas faire tache parmi mes camarades, je vivais comme un ours, toujours seul dans ma petite chambre, avec mes livres, alors mes seuls amis. Et ces livres ! par quelles dures économies, faites sur le nécessaire, achetais-je cette jouissance. Quand, à force d’abstinence, j’avais amassé deux écus de six livres, je m’acheminais avec une joie d’enfant vers la boutique d’un libraire, qui demeurait près de l’évêché. Souvent j’allais visiter ses rayons avec le péché d’envie ; je convoitais longtemps avant que ma bourse me permît d’acheter ! Telles ont été les joies et les débauches de ma jeunesse. » Ici, cette interruption arrachée au duc de Vicence. : « Sire, jamais le trône ne vous vit plus grand que ne l’était le lieutenant d’artillerie dans sa petite chambre de Valence. – « Eh! non, j’avais du cœur, voilà fout, répondit l’Empereur avec simplicité. Tout petit garçon, j’ai été initié à la gène et aux privations d’une nombreuse famille. Mon père et ma mère ont connu de mauvais jours !… Huit enfants!… Le ciel est juste… Ma mère est une digne femme. » On sera peut-être surpris de nous voir insister si souvent, et avec une complaisance qui peut paraître minutieuse, sur les moindres circonstances des premières années de Bonaparte ; c’est qu’elles nous semblent, à nous dignes du plus grand intérêt : une fois ces humbles commencements mis hors de toute contestation, le contraste fera mieux comprendre la fortune extraordinaire de notre héros. Encore une fois, voilà pourquoi nous nous complaisons tant à insister sur toutes ces misères extraordinairement honorables, et qui n’ont armorié les commencements d’aucun héros de l’Histoire. Nous nous supposons à l’embouchure du Missouri ou des Amazones : quelles proportions ne prendra pas notre étonnement, si, transporté tout à coup vers la source, nous sommes en présence d’un mince filet d’eau que le moindre rayon de soleil menace de tarir et de dessécher !

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Patriote corse et Révolutionnaire français

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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janvier 20, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE PREMIER SEJOUR DE NAPOLEON A AUXONNE

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Napoléon Bonaparte, lieutenant d’artillerie

Le génie ne se perfectionne pas, mais l’art de bien combiner les choses est perfectionné chaque jour par l’observation et l’expérience.

(Napoléon Bonaparte)

Le régiment d’artillerie de La Fère était en garnison à Auxonne depuis le 25 décembre 1787 lorsque Napoléon y arriva courant juin 1788 et il devait y rester jusqu’en septembre 1789. C’est à Auxonne que le jeune officier atteignit sa vingtième année, et il a laissé dans cette ville, comme à Valence, des souvenirs très précis près de tous ceux qui l’ont connu dans cette garnison. Sa manière de vivre et d’être étonnait et occupait tout le monde. Il fréquentait la maison du professeur de mathématiques de l’Ecole d’Auxonne, M. Lombard, qui l’avait pris en grande amitié, et qui, comme s’il eût pressenti les hautes destinées qui attendaient son élevé, ne cessait de répéter : Ce jeune homme ira loin. Bonaparte était très studieux et très assidu aux leçons du savant professeur. Il donnait au travail presque tout le temps que son service n’exigeait pas, et, pour être moins souvent dérangé, il allait sans façon manger un peu de bouillie de maïs ou de millet. Quand il se promenait, il avait toujours des livres ou des papiers à la main. Il dirigeait le plus souvent ses pas vers le village de Villers-Rotin, à une lieue d’Auxonne, et s’asseyait là sous un vieux et gros tilleul, qu’on appelait l’arbre de Sully, parce qu’il avait été planté un jour que l’ami de Henri IV passait par là pour se rendre à Autun. Dans ses courses, il s’arrêtait souvent pour tracer sur le sable du chemin des figures de géométrie avec le bout de son épée. Une de ses promenades favorites était la grande chaussée établie à l’extrémité du pont sur la Saône. Arrivé à une chaumière qui était au bout de cette chaussée, il s’y faisait servir une tasse de lait ou de café, qu’il prenait toujours l’un ou l’autre pur. Cette chaumière pris plus tard et conserva jusqu’à la Restauration le nom de Café Bonaparte. Il n’aimait pas, comme il disait « qu’on l’empêchât de penser. » Or presque tous les officiers de la garnison d’Auxonne se prirent, vers ce temps-là, d’une belle passion pour la musique, et ils déchiraient impitoyablement, jusque très avant dans la nuit, les oreilles de leurs voisins. On se plaignit au commandant d’école, qui n’était pas plus tendre que mélomane, et il défendit ce tapage depuis la retraite jusqu’au roulement du matin ; mais dans le jour le vacarme était permis, et à quelques-uns il paraissait insupportable. De ce nombre était le lieutenant Bonaparte, qui faillit avoir un duel à propos de musique. C’était se mettre en flagrante contradiction avec les principes du maître à chanter du Bourgeois gentilhomme, qui prétendait que si les hommes ne s’entendent pas entre eux, c’est parce qu’ils ne savent pas la musique. Un de ses camarades du même grade, logé au-dessus de lui, (M. Belly de Bussy, qui depuis fut son aide de camp pendant la campagne de France) avait pris le goût de sonner du cor, et l’assourdissait de manière à le distraire de toute espèce de travail. Bonaparte le rencontre dans l’escalier : « Mon cher, vous devez bien vous fatiguer avec votre maudit instrument. – Mais non, pas du tout. – Eh bien, vous fatiguez beaucoup les autres. – J’en suis fâché. – Mais vous feriez mieux d’aller sonner de votre cor plus loin. – Je suis maître de ma chambre. – On pourrait vous donner quelque doute là-dessus. – Je ne pense pas que personne fût assez osé. » Duel arrêté. Dans le régiment de La Fère, à moins de courir la chance d’être renvoyés, deux lieutenants ne pouvaient se battre qu’après avoir préalablement fait juger le duel par leurs camarades, qui décidaient s’il ‘aurait lieu ou non. Le conseil décida en cette occasion qu’en effet ce vacarme du cor trop prolongé ne pouvait pas se produire quotidiennement sans préjudice pour les voisins, et qu’à l’avenir on irait donner du cor à pleins poumons dans les forêts. Les deux lieutenants devaient avoir une fortune bien diverse ; M. Belly de Bussy se retira de bonne heure du service ; mais l’Empereur prouva en 1814 à M. Belly de Bussy qu’il avait oublié la rancune du lieutenant. Lors de la grande invasion, le patriotisme se réveilla dans l’aristocrate, qui trouva l’occasion de donner à son ancien adversaire des renseignements importants sur la position de l’ennemi, dans cette terrible lutte qu’on a appelée si justement la campagne de France. Napoléon le nomma d’emblée son aide de camp, avec le grade de colonel d’artillerie, et, pour subvenir aux frais de son équipement, lui remit sur le Trésor un bon de 25.000 francs. A la place du petit caporal, Henri IV, qui aimait l’a plaisanterie en action, l’aurait nommé son grand-veneur pour qu’il pût donner du cor tout à son aise ; malheureusement, à cette triste époque, il s’agissait de courre autre chose que les daims et les sangliers. Un autre souvenir du séjour de Bonaparte à Auxonne se rattache à une anecdote ultérieure. En cette année 1788, le général du Teil ordonna, dans le polygone d’Auxonne, divers travaux dont il chargea le lieutenant Bonaparte, auquel il adjoignit le sieur Floret, alors sergent au régiment d’artillerie de La Fère. Le commandant d’école, qui était sévère, trouvant que ses instructions n’avaient pas été suivies, mit le lieutenant aux arrêts et le sergent en prison. A une affaire assez importante de la première campagne de Saxe, sous l’ex-lieutenant Bonaparte alors passé empereur, ce même Floret qui était devenu capitaine-commandant d artillerie au 1er régiment à pied, ayant tardé à venir se mettre en ligne, l’Empereur Napoléon arrive : « Monsieur Floret, s’écria-t-il, votre batterie est toujours en retard !… Je vous ferai arrêter à la tête de votre compagnie ! – Sire, si vous me faites arrêter, ce ne sera pas le moyen de me faire aller plus vite, » répondit froidement le capitaine. Ce mot fit sourire l’Empereur. Deux jours après, Napoléon rencontrant cet officier, et ne pensant plus à ce qui s’était passé, s’approche de Floret, cause amicalement avec lui, et lui rappelle, entre autres choses, le temps où ils étaient en garnison à Auxonne. Te souviens-tu, dit-il en lui tirant l’oreille, de ces travaux que nous fûmes chargés d’exécuter au polygone ? – Oui, sire. – Te rappelles-tu que nous les effectuâmes, si mal, que le sergent Floret fut mis en prison pour huit jours, et le lieutenant Bonaparte aux arrêts pendant vingt-quatre heures ? – C’est vrai, sire, répondit Floret avec une sorte de vivacité ; vous avez toujours été plus heureux que moi. » Ces anecdotes sont charmantes, et la vie militaire de Napoléon, comme celle de plusieurs autres grands capitaines, en est remplie. Seulement ici, on rencontre une vivacité, une bonne humeur de corps de garde, en un mot, une grognardise qui ne se trouve que rarement ailleurs. Le séjour de Bonaparte à Auxonne, ou bien, pour les besoins du service ; dans des lieux peu éloignés, à Seurre et à Autun, fut d’un peu plus d’un an (de juin 1788 à septembre 1789). Il avait dans cet intervalle, comme nous l’avons dit, atteint sa vingtième année. Une émeute ayant éclaté à Seurre au commencement de 1789, le marquis de Gouvernet, lieutenant général, commandant en chef le duché de Bourgogne, envoya de Dijon à Auxonne l’ordre d’en faire partir immédiatement pour Seurre un détachement de cent hommes du régiment d’artillerie de La Fère. Ce détachement était commandé par M. de Menoir, lieutenant en premier, qui devint colonel d’artillerie sous le Consulat, et par Bonaparte, lieutenant en second. Heureusement encore, comme à Lyon, ce détachement n’eut point à sévir ; l’ordre s’était rétabli de lui-même. On jugea nécessaire cependant de laisser là quelque temps ce détachement. Ici encore se place une.petite anecdote caractéristique. A Seurre, Bonaparte était logé chez le procureur de cette petite ville. Celui-ci, voulant régaler son hôte d’une distraction, donna en son honneur un bal, auquel il invita tous ses amis et les personnages marquants de la localité. Minuit venait de sonner ; tous les violons étaient en branle depuis deux heures, et notre lieutenant n’avait pas encore paru. Le maître de la maison monte à la chambre de son hôte, frappe à la porte, entre et le trouve couché tout de son long sur des plans. Comme Archimède au milieu du sac de Syracuse, il n’avait entendu ni la musique ni le sourd retentissement des sauts et des galops des danseurs, qui faisaient trembler la maison, lui dont l’oreille s’était montrée si délicate à l’occasion du cor de chasse de M. de Bussy. Sur les instances du procureur, Napoléon se rendit au bal, où il ne resta que trois quarts d’heure. Pendant son séjour à Seurre, le jeune Bonaparte fut remarqué comme étant très studieux, très sérieux, très liseur et peu communicatif ; on s’aperçut aussi qu’il était moins que recherché dans sa tenue. Cette remarque avait été faite également à Auxonne, où sa mise simple, presque négligée, contrastait avec celle de plusieurs de ses camarades, qui étaient très élégants, et donnaient autant d’heures aux soins de leur toilette que Napoléon en donnait à l’étude et à la méditation. Une autre remarque que l’on fit encore, c’est qu’une riche bibliothèque de la ville ayant été mise à sa disposition, les ouvrages qu’il recherchait avec le plus d’avidité étaient ceux qui traitaient des révolutions chez les peuples. Les préoccupations du patriote corse semblent, dès cette époque, avoir commencé à dominer fortement son esprit. On à de lui, du 12 juin 1789, une lettre politique écrite d’Auxonne à Paoli, qui était alors en Angleterre, lettre dans laquelle il entretient le citoyen démocrate de son Histoire de Corse, lettre curieuse à plus d’un titre et qui témoigne hautement des sentiments qui l’agitaient déjà à cette époque. On sait ce qu’était Pascal Paoli. Né le avril 1725, d’Hyacinthe Paoli, au village de Stretta, paroisse de Rostino, en Corse, il avait été nommé général de la nation en 1755, par une assemblée tenue au couvent des frères servîtes de San-Antonio-di-Casabianca, et, le 13 juin 1769, après d’infructueux efforts pour rendre l’indépendance à son pays (quelques mois avant la naissance de Napoléon), il s’était embarqué pour Livourne, puis pour Londres, où il avait vécu depuis, loin de sa patrie annexée à la France. Le père de Napoléon, Charles-Marie Bonaparte, avait combattu avec lui pour cette indépendance, qui lui était chère ; ainsi c’est à cet ancien ami de sa famille, mais surtout au chef de l’ancien parti national, que le jeune homme corse adressait cette lettre, qui fut trouvée en 1797, à Corte, dans les papiers de Paoli, qui venait de quitter sa patrie pour la troisième et dernière fois. « Général, Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français, vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards. Les cris du mourant, les gémissements de l’opprimé, les larmes du désespoir environnèrent mon berceau dès ma naissance. Vous quittâtes notre île, et avec vous disparut l’espérance du bonheur ; l’esclavage fut le prix de notre soumission. Accablés sous la triple chaîne du soldat, du légiste et du percepteur d’impôts, nos compatriotes vivent méprisés…, méprisés par ceux qui ont les forces de l’administration en main. N’est-ce pas la plus cruelle des tortures que puisse éprouver celui qui a du sentiment ? L’infortuné Péruvien périssant sous le fer de l’avide Espagnol éprouvait-il une vexation plus ulcérante? Les traîtres à la patrie, les âmes viles que corrompit l’amour d’un gain sordide ont, pour se justifier, semé des calomnies contre le gouvernement national et contre votre personne en particulier. Les écrivains, les admettant comme des vérités, les transmettent à la postérité. En les lisant, mon ardeur s’est échauffée, et j’ai résolu de dissiper ces brouillards, enfants de l’ignorance. Une étude de la langue française commencée de bonne heure, de longues observations, et des mémoires puisés dans les portefeuilles des patriotes m’ont mis à même d’espérer quelque succès… Je veux comparer votre administration avec l’administration actuelle… Je veux noircir du pinceau de l’infamie ceux qui ont trahi la cause commune… Je veux appeler au tribunal de l’opinion ceux qui gouvernent, détailler leurs vexations, découvrir leurs sourdes menées, et, s’il est possible, intéresser le vertueux ministre qui gouverne l’Etat (c’était alors Necker) au sort déplorable qui nous afflige si cruellement. Si ma fortune m’eût permis de vivre dans la capitale, j’aurais eu sans doute d’autres moyens pour faire entendre nos gémissements ; mais, obligé de servir, je me trouve réduit au seul moyen de la publicité ; car, pour des mémoires particuliers, ou ils ne parviendraient pas, ou, étouffés par la clameur des intéressés, ils ne feraient qu’occasionner la perte de l’auteur. Jeune encore, mon entreprise peut être téméraire ; mais l’amour de la vérité, de la patrie, de mes compatriotes, cet enthousiasme que m’inspire toujours la perspective d’une amélioration dans notre état, me soutiendront. Si vous daignez, général, approuver un travail où il sera si fort question de vous ; si vous daignez encourager les efforts d’un jeune homme que vous vîtes naître, et dont les parents furent toujours attachés au bon parti, j’oserai augurer favorablement du succès. J’espérai quelque temps pouvoir aller à Londres vous exprimer les sentiments que vous m’avez fait naître, et causer ensemble des malheurs de la patrie ; mais l’éloignement y met obstacle. Viendra peut-être un jour ou je me trouverai à même de le franchir. Quel que soit le succès de mon ouvrage, je sens qu’il soulèvera contre moi la nombreuse cohorte d’employés français qui gouvernent notre île, et que j’attaque ; mais qu’importe, s’il y va de l’intérêt de la patrie ! j entendrai gronder le méchant, et si ce tonnerre tombe, je descendrai dans ma conscience, je nie souviendrai de la légitimité de mes motifs, et, dès ce moment, je le braverai. Permettez-moi, général, de vous offrir les hommages de ma famille. Eh ! pourquoi ne dirais-je pas de mes compatriotes ? ils soupirent au souvenir d’un temps où ils espérèrent la liberté. Ma mère, madame Laetitia, m’a chargé surtout de vous renouveler le souvenir des années écoulées à Corte. Je suis avec respect, général, votre très humble et très obéissant serviteur, Napoléon BUONAPARTE, Officier au régiment de La Fère. » Auxonne en Bourgogne, 12 juin 1789. Le Corse, le libéral, le républicain déjà, éclatent dans cette lettre. Une profonde amertume y règne, et, malgré l’inexpérience de l’écrivain et quelques expressions pompeuses, on y trouve un je ne sais quoi d’éloquent à la Raynal, en un mot on y sent un homme sérieux et profondément passionné, qui apportera dans tous les actes de sa vie le sérieux et la passion. On se figure qu’à cet âge, Brutus, ce jeune homme triste et pâle qui parcourait silencieusement les rues de Rome, ne devait ni penser, ni écrire, ni se conduire autrement. Singulier rapprochement, dira-t-on ; Brutus devenir César ! Ce sont là les caprices ou, si l’on veut, les ironies de l’histoire. Le mois suivant (juillet 1789), Napoléon écrivait d’Auxonne à sa mère, au moment peut-être où l’on prenait à Paris la Bastille, et où commençait cette Révolution qui allait, lui ouvrir une si vaste carrière et le conduire à de si hautes destinées. Voici ce que confiât le futur empereur à la sollicitude maternelle : « Je n’ai d’autre ressource ici que de travailler. Je ne m’habille que tous les huit jours, je ne dors que très peu depuis ma maladie : cela est incroyable. Je me couche à dix heures et je me lève à quatre heures du matin. Je ne fais qu’un repas par jour à trois heures : cela me fait très-bien à la santé. » Cela- lui faisait au contraire très mal à la santé, car la maladie dont il parle n’avait d’autre cause que le régime annihilant auquel il s’était soumis pendant l’hiver de 1788 à 1789. Par besoin d’économie, par vertu, et connue pour tout essayer des choses humaines, Napoléon avait persuadé son ami Alexandre des Mazis que l’homme pouvait ne vivre qu’avec du lait et du pain : principe animal et principe végétal. Les deux amis s’étaient laissé convaincre, et l’on se réunissait pour ce copieux repas dans la chambre du jeune Bonaparte. Seulement, pour que l’esprit ne fût pas complètement déshérité de ce festin du corps, il avait été convenu que chacun à son tour y apporterait un conte en prose, qu’on lirait après ce qu’ils appelaient par hyperbole le dîner. Napoléon fournissait son contingent avec une exactitude militaire ; ses récits étaient toujours bizarres et roulaient sur quelque aventure romanesque et tragique. Ce qu’il y avait de sombre et d’amer en lui y débordait, et souvent sa physionomie réfléchie prenait un air de tristesse en les lisant. Mais ces agapes fraternelles, bonnes au cœur, étaient mauvaises à l’estomac ; et c’était en ne vivant que de lait que Napoléon était tombé dans un état d’anémie dont un seul repas par jour ne pouvait guère le tirer. Il fut traité par M. Bienvelot, chirurgien-major du régiment d’artillerie de La Fère, lequel l’était encore sous le Consulat, dans le même régiment, lorsque, le 15 prairial an X (4 juin 1802), Bonaparte, premier Consul, en passa lu revue au Champ de Mars. L’ancien officier de La Fère reconnut son docteur, et lui dit : « Eh bien, mon vieux Bienvelot, êtes-vous toujours aussi original ? Pas tant que vous, citoyen premier Consul, qui ne faites rien comme les autres, et que personne jusqu’ici n’a encore pu imiter. » Les soins de M. Bienvelot donnés au jeune Napoléon à Auxonne firent beaucoup pour le rétablissement de la santé de celui-ci, qui, par ordonnance, dut manger de la viande et boire du vin ; mais il fallait encore quelques distractions et l’air natal, et, par les conseils du même docteur, le petit lieutenant d’artillerie obtint un congé de semestre, et partit d’Auxonne pour la Corse le 1er septembre 1789.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Le troisième séjour de Napoléon en Corse

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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septembre 11, 2007

LE LIEUTENANT BONAPARTE A AUXONNE ET A VALENCE

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Chambre de Napoléon Bonaparte à Auxonne

Je crois l’amour nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes. Enfin, je crois que l’amour fait plus de mal que de bien.

(Napoléon Bonaparte)

En arrivant à Auxonne, le premier soin de Bonaparte fut de publier sa Lettre à Buttafoco. Il traita avec M. Joly, imprimeur à Dôle ; le tirage de sa brochure qui avait été fixé à cent exemplaires était terminée le 15 mars. Le lendemain, il l’expédiait au Club patriotique d’Ajaccio et il en adressait quelques exemplaires à Paoli. Le 2 avril, Paoli accusait réception de son envoi au lieutenant Bonaparte. Il se méfiait du zèle intempestif de son fougueux apologiste et lui conseillait la mesure, la modération : « Ne vous donnez pas la peine, lui écrivait-il, de démentir les impostures de Buttafoco ; cet homme ne peut avoir de crédit auprès d’un peuple qui a toujours estimé l’honneur et qui maintenant a recouvré sa liberté ». Il écrivait au surplus, à Joseph, que la brochure de son frère « aurait fait plus grande impression si elle avait dit moins et elle avait montré moins de partialité ».

Le lieutenant avait amené avec lui à Auxonne son frère Louis dont il dirigeait l’éducation en vue de le faire entrer dans l’artillerie. Il avait repris ses études de garçon studieux ; il lisait de nombreux ouvrages d’histoire, en tirait d’abondantes notes ; il était recherché dans les salons libéraux d’Auxonne pour la crânerie et la véhémence de ses idées révolutionnaires.

Le 1er juin 1791, il était nommé lieutenant en premier au 4e régiment de Valence. Sa solde était augmentée d’environ deux cents livres. Le 14 juin, il partait pour sa nouvelle garnison.

A valence, Bonaparte fut heureux de retrouver son logement chez Mlle Bou, et il pris pension, comme autrefois, à l’hôtel des Trois pigeons où se réunissaient messieurs les officiers.

A peine arrivé, il se fit admettre, avec d’autres camarades, à la société des Amis de la Constitution. Le soir même, il prononça un discours vibrant qui lui valut d’unanimes applaudissements. On le nomma secrétaire.

Les événements le tenaient surexcité. On parlait, en termes vagues, d’un vaste complot organisé à l’étranger par les émigrés pour étouffer, de concert avec les grandes puissances européennes, la Révolution. Des désertions en masse se produisaient dans l’armée.

Le lieutenant Bonaparte se montrait assidu à la Société des Amis de la Constitution, se mêlait aux agitations de la rue, sans cesser d’être avide de savoir. Il prolongeait souvent la veillée, une fois rentrée dans sa chambre, à lire avec voracité ou à écrire pour atténuer son violent désir d’action.

A la suite de l’évasion du roi, le 3 juillet 1791, après avoir signé, par écrit, le 6 juillet, le Serment civique, il le réitéra, le 14 juillet, au Champs de Mars de Valence, tandis que beaucoup d’officiers préféraient émigrer plutôt que de violer la foi en leur roi.

L’inaction l’énervait ; son esprit était enfiévré par des bouillonnements de pensées. Depuis des mois, il avait concentré ses méditations sur le sujet de concours proposé, en 1790, par l’Académie de Lyon, sur les vérités et les sentiments à inculquer aux hommes pour les rendre heureux. Précisément, les limites fixées par ce concours allaient expirer fin août ; il se mit à relire le discours de Rousseau sur l’inégalité, afin de rafraîchir les idées sur sa conception du bonheur ; mais il n’était plus le petit jeune homme candide, enthousiaste, du premier séjour à Valence ; il avait démonté le mécanisme, comparé les civilisations des peuples anciens et modernes ; il avait promené son regard sur la vie, pénétré au fond de l’âme des hommes, scruté les passions qui les font agir ; son esprit avait mûri, il s’était enrichi de faits, d’observations directes ; il relisait donc Rousseau, mais il le relisait avec un esprit indépendant ; en reproduisant sur son cahier de notes les idées de Rousseau qui l’avaient frappé, il griffonnait en marge : Je ne crois pas cela, je ne crois rien de tout ceci, et, à la fin , exaspéré par les sophismes du philosophe genevois, il écrivait d’un trait une dissertation intitulée : Mes réflexions sur l’état de la nature ».

Puis, tout plein de son sujet, il commençait la rédaction de son mémoire, remplissait, d’abondance, plus de soixante feuillets in-folio. Il y mettait sa sensibilité frémissante, ses rêveries tumultueuses, ses idées sur l »homme et la Société, montrait son âme à nu, débordante de passion. Sa pensée commençait à s’affranchir de l’influence de ses maîtres ; sa forme restait encore hésitante, n’était qu’une pâle imitation de Rousseau et de l’abbé Raynal qui l’avaient saturé de leur jargon littéraire ; cependant sous les oripeaux, la phraséologie creuse de l’abbé Raynal, la mémoire de Bonaparte laissait entrevoir un esprit logique, vigoureux, ayant des idées nettes sur les grands problèmes de l’humanité, un fervent admirateur de Paoli, convaincu, comme les Corses d’autrefois, que la liberté et le patriotisme devaient être le fondement des sociétés.

Dans le feu du travail, il avait eu connaissance du décret du 12 août qui ordonnait la levée, en Corse, de quatre bataillons de gardes nationales. Son mémoire achevé, expédié, il éprouva le désir de se trouver au milieu de ses compatriotes où il pourrait obtenir, à l’exemple de quelques-uns de ses camarades, un grade élevé dans les nouveaux bataillons.

Grâce au bienveillant appui de M. le baron du Teil, maréchal de camp et inspecteur d’artillerie, il put obtenir une permission de trois mois avec solde. Dans les premiers jours de septembre, il se mit en route pour la Corse avec son frère Louis.

(Extrait du Souvenir de Napoléon à Ajaccio de Jean-Baptiste Marcaggi)

septembre 9, 2007

BONAPARTE, LIEUTENANT D’ARTILLERIE

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Statue du Lieutenant Bonaparte à Auxonne

Quand j’avais l’honneur d’être lieutenant en second, je déjeunais avec du pain sec, mais je vérouillais ma porte sur ma pauvreté.

(Napoléon Bonaparte)

Séjours à Valence, en Corse, à Auxonne

Bonaparte était rendu à Valence dans les premier jours de novembre 1785. Il avait un billet de logement pour Mlle Bou qui demeurait à l’angle de la Grand’Rue et de la rue du Croissant. Il prit pension à l’Hôtel des Trois Pigeons où se réunissaient MM. les lieutenants.

Durant les premiers mois de son séjour à Valence, Bonaparte fut absorbé par l’apprentissage de son métier d’artilleur. Sur la recommandation de Monseigneur de Marbeuf, il avait été reçu chez Monseigneur de Tardivon, abbé de Saint-Ruff, où se réunissait la haute société valentinoise ; il fut ainsi admis dans l’intimité de Mlle du Colombier, de Mlle de Laurencin et de Mlle de Saint-Germain.

Mais le jeune Bonaparte était tourmenté par un besoin d’activité. M. Aurel, libraire, tenait un cabinet de lecture au rez-de-chaussée de son logement. Il se mit à lire fièvreusement ; Joseph lui avait envoyé des ouvrages sur la Corse ; il prit connaissance de de Boswell et de nombreux mémoires écrits par les Français au moment de la conquête de l’île. Sa sympathie allait d’un élan vers les écrivains qui parlaient de la Corse avec admiration : l’abbée Raynal et Jean-Jacques Rousseau.

Rousseau l’enivrait de sa corrosive éloquence, Rousseau marquait sur son esprit l’empreinte de son âme inquiète. D’ailleurs, n’y avait-il pas d’affinités entre eux ? Les majestueuses montagnes suisses de Rousseau n’avaient-elles pas une étroite parenté avec ses montagnes corses ? Comme Rousseau, n’avait-il pas palpité, son âme ne s’était-elle pas éclose à la lecture de Plutarque ? N’avait-il pas, aussi, comme lui, « cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude », que Rousseau indique dans ses Confessions ?

Ainsi le lieutenant Bonaparte passait les loisirs que lui laissait son service militaire dans la méditation et le rêve. Ses méditations et ses rêves, étaient circonscrits, par inclination d’âme, à la patrie, aux institutions des peuples et des gouvernements.

Le 1er septembre 1786, il partait en congés de semestre pour Ajaccio.

Il arriva dans sa ville natale le 15 septembre, « après une absence de sa patrie de sept ans, neuf mois, et âgé de dix-sept ans un mois », ainsi qu’il l’a consigné lui-même dans une note intime de jeunesse.

Sa grande joie était de faire des excursions dans les environs d’Ajaccio. Son passé d’enfant revivait à son esprit. A l’exemple de Rousseau, il goûtait le charme, le « sentiment » de la nature. Ses habitudes étaient restées celle d’un « jeune homme appliqué et studieux » ; il avait apporté à Ajaccio une caisse de livres qui était de bien plus grandes dimensions que celles contenant ses effets.

Les intérêts de la famille faisait l’objet de sa constante sollicitude. Sa mère était créancière de 3.050 livres envers l’Etat pour la pépinière de mûriers et, en mai 1786, l’Administration avait résilié son contrat avec la veuve Bonaparte et cessé toute avance. Il adressa une requête à l’intendant M. de la Guillaumye, qui fit preuve de mauvais vouloir. La solution de l’affaire de la pépinière réclamait sa présence en Corse. Le 21 avril 1787 il demandait et obtenait un congé de cinq mois et demi, pour raison de santé, avec appointements, puis, en septembre, une prolongation de six mois sans appointements, à compter du 1er septembre 1787. Le 12 septembre il s’embarquait pour Paris avec l’idée arrêtée d’exposer l’affaire de la pépinière à M. le Contrôleur général lui-même et tâcher d’en obtenir la liquidation, une bonne fois pour toutes.

Mais au contrôle il n’existait aucune pièce relative à la pépinière d’Ajaccio. Le 1er janvier 1788 il était retour à Ajaccio ; il se rendit à Bastia, demanda une audience à M de barrin, commandant en chef de la Corse, puis à M. de la Guillaumye, mais il ne put obtenir que de vagues promesses tant pour l’affaire de la pépinière que pour celle du dessèchement des Salines.

Le 1er juin 1788, à l’expiration de son congé, il se mettait en route pour Auxonne, la nouvelle garnison de son régiment.

Pendant son séjour à Auxonne, d’une durée de plus d’un an, le lieutenant Bonaparte fait preuve d’une très grande activité cérébrale ; il suit avec une assiduité exemplaire les cours de l’école d’artillerie d’Auxonne, placé sous la direction de M. le baron du Teil, maréchal de camp, attire sur lui l’attention de ses professeurs, et, à la clôture du Cours de pratique, en septembre 1788, il se remet avec ardeur à ses études favorites. Il lit, la plume à la main, de nombreux livres d’histoire, ancienne, anglaise, histoire de France, histoire des arabes, histoire de Prusse, etc… , se préoccupe d’en dégager des faits précis, significatifs, s’exprimant par des chiffres ; il écrit deux nouvelles historiques, le Comte d’Essex, tirée de l’histoire d’Angleterre, le Masque Prophète, tirée de l’histoire des Arabes, et trace, sous forme de lettres, une esquisse de l’histoire de la Corse.

Le 5 mai 1789, les Etats-Généraux se réunissaient à Versailles. Une grande agitation se produisait dans le pays. Le moment propice lui semblait venu de faire paraître ses Lettres sur la Corse, d’éclairer M. Necker, le ministre philosophe, sur l’état lamentable de l’île, de « noircir du pinceau de l’infamie » la « cohorte d’employés français » qui administrait l’île.

Mais les événements se précipitaient ; le 17 juin, le tiers état s’était séparé des deux autres ordres et s’était constitué en Assemblé nationale ; le 20 juin avait lieu la séance du Jeu de Paume ; le 14 juillet la prise de la Bastille ; le 16, le départ de Paris des princes et seigneurs de la Cour ; le 17, l’acceptation par le roi de la cocarde tricolore.

Les contre-coups de la Révolution se répercutaient, en juillet, à Auxonne. Le lieutenant Bonaparte se demandait si la Corse n’allait pas bénéficier de ce mouvement révolutionnaire, récouvrer même son indépendance !

Le 8 août, il demandait à jouir de son semestre d’hiver, ainsi qu’il y avait droit d’après les règlements ; le 21 août, le Ministre de la guerre lui accordait le congé sollicité ; le lieutenant Bonaparte arrivait à Ajaccio dans les derniers jours de septembre 1789.

(Extrait du Souvenir de Napoléon à Ajaccio de Jean-Baptiste Marcaggi)

août 18, 2007

JEAN-LOUIS LOMBARD – AUXONNE

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Jean-Louis Lombard (1723 -1794)

Jean-Louis Lombard était né à Strasbourg le 23 août 1723 ; professeur de mathématiques à l’école d’artillerie de Metz (3 mars 1748), passé en 1756 au Havre, envoyé le 28 mars 1759 à l’école d’artillerie d’Auxonne, détaché en 1776 à Strasbourg pour y travailler de concert avec Brackenhoffer à un nouveau Cours, il ne recevait de Du Teil et de La Mortière que compliments et éloges. Du Teil vantait les « peines extraordinaire » qu’il prenait, et le nommait un homme de mérite à tous égards, très savant, remplissant ses devoirs avec distinctions et zèle, donnant des soins particuliers aux élèves, s’apliquant aux opérations de pratiques, étayées de théorie sur laquelle il avait donné d’excellentes choses ». Et Monsieur de La Mortière confirmait cela par d’autres propos tout aussi flatteur « Monsieur Lombard professeur de mathématiques depuis 40 ans, possédant et remplissant son état avec la plus grande distinction… il a donné les plus grandes lumières sur le tir de bouches à feu et sur les tirs de ricochets : nous devons ces connaissances à son assiduité à ne pas manquer une seule Ecole de pratique où il explique d’ailleurs les effets théoriques et physiques. »

Au printemps 1788, Napoléon Bonaparte, alors lieutenant en Second au régiment de la Fère vient en garnison à Auxonne. Lombard sut très tôt percevoir les grandes capacités de son nouvel élève particulièrement studieux. Il aurait alors dit « ce jeune homme ira très loin », parole o’ combien prophétique.

Il s’est eteint le 1er avril 1794 à Auxonne de mort naturelle, soit un mois à peine après la tragique disparition de son ami le général Jean-Pierre du Teil, victime de la Terreur à Lyon.

(Notes et notices « enrichies » – La jeunesse de NapoléonArthur Chuquet)

août 17, 2007

NAPOLEON BONAPARTE A AUXONNE PAR MARTINE SPERANZA* (2)

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Lieutenant en Second à Auxonne

Vie Militaire

Les premiers travaux de Bonaparte sur l’artillerie datent de 1788, c’est qu’à cette époque il voulait devenir un bon artilleur. La personnalité du commandant de l’Ecole et celle du professeur de mathématiques, tous deux passionnés pour leur arme, ont sans doute fortement encouragé Bonaparte dans cette voie.

Dans ses Cahiers sur l’histoire de l’artillerie dont le premier est conservé à la Biblioteca Medicea Laurenziana (Firenze), il prend des notes sur les systèmes en usage au XVIIIème siècle, Vallière et Gribeauval, et sur le cours du professeur Lombard concernant l’emploi des différentes charges de poudre.

En août 1788 le baron du Teil fait des expériences sur le jet des bombes avec le canon : comment employer des bombes de différents calibres lorsqu’on n’a pas de mortiers ou des mortiers sans affûts ? Bonaparte, le plus jeune lieutenant de la commission est chargé, selon l’usage, de rédiger le procès verbal des épreuves. Pour complèter ces expériences et les pousser plus avant, il écrit lui-même en mars 1789, un mémoire sur le jet des bombes qui fit autorité quelques années plus tard et, servit à tout le corps de l’artillerie.

Le Régiment de la Fère possède à cette époque un traité de fabrication de l’artifice de guerre qui passe pour un des meilleurs traités du corps royal.

Comme le professeur Lombard dont les ouvrages sont reconnus par tous, plusieurs officiers du régiment publient sur l’artillerie. Le Chevalier du Teil, frère du baron et major du Régiment a pris une part active dans la controverse opposant les partisans de l’ancien système de Vallière et les promoteurs du nouveau système de Gribeauval, en donnant « De l’usage de l’artillerie nouvelle dans la guerre de campagne » Metz – 1778. Gassendi, capitaine détaché, fait paraître en 1789 un Aide-mémoire destiné aux officiers d’artillerie du Corps-Royal. Le chevalier d’Uturbie, chef de brigade au Régiment, rédige un Manuel de l’Artilleur, dont les nombreuses éditions ont prouvé la valeur.

Bonaparte rédige même en septembre 1788, sur la demande de ses camarades, un projet de règlement de la Constitution de la Calotte du Régiment, société formée par les lieutenants pour juger les officiers qui manquent à l’honneur. Mais il le fait avec tant de sérieux et d’un ton si grave que tous se moquent de lui.

Les Lectures – Les Ecrits

Pendant les loisirs que lui laissent ses études d’artilleur, Bonaparte s’éfforce de compléter son instruction. Enfermé dans sa chambre, il lit et ses nombreuses notes de lecture sont la preuve de son infatigable curiosité.

C’est l’histoire surtout qui l’attire : Rollin, l’abbé Marigny, Mably, Raynal, Barrow, mais aussi la géographie de Lacroix, l’Histoire Naturelle de Buffon, les tragédiens de Corneille et Racine, et des auteurs aussi variés que Bernardin de Saint-Pierre, Stevenson, Montesquieu ou Rousseau.

Il emprunte des livres et il en achète. En 1791, il demande à M. Joly libraire imprimeur à Dole de lui faire parvenir l’ouvrage de Guishardt « Mémoires militaires sur les Grecs et les Romains » Lyon – 1760. Mais les deux volumes sont livrés après le départ de Bonaparte pour Valence ; ils figurent à la Bibliothèque Municipale de Dole qui les acheta sans doute au libraire.

Ces lectures inspirent à Bonaparte plusieurs nouvelles en prose : « Le Comte d’Essex » nouvelle anglaise écrite en 1789, « Le Masque Prophète » » (avril 1789) et une « Nouvelle Corse ». D’autres écrits plus politiques datent de cette période : la Dissertation sur l’autorité royale (1788) et les Lettres sur la Corse.

Il n’y a pas d’imprimeur à Auxonne. En avril 1791, Bonaparte demande à M. Joly à Dole d’imprimer cent exemplaires de sa « Lettre à Buttafoco », écrite en Corse quelques mois plus tôt. C’est un pamphlet plein d’insolence et d’ironie contre Matteo de Buttafoco, chef de file des royalistes et adversaire de Paoli, le célèbre patriote corse.

Il se rend plusieurs fois à pied à Dole pour corriger les épreuves, en compagnie de son frère Louis (récit de Joly dans sa lettre à Amanton du 14 août 1821. Bibliothèque Municipale de Dole).

Les Fréquentations

Parmi les artilleurs du Régiment de la Fère Bonaparte a de bons amis, surtout le lieutenant des Mazis qui était déjà avec lui à l’Ecole Militaire de Paris, puis à Valence. Il s’entretient volontiers avec le capitaine Gassendi, qui aime la Corse, lit Dante, Le Tasse et Rouseau et écrit des vers.

Ses liens avec le professeur Lombard qui l’a pris en amitié, lui permettent d’être reçu dans les salons d’Auxonne, chez Madame de Berbis, chez le Directeur de l’Arsenal, et chez le baron du Teil.

D’autres liens se créent avec Jean-Marin Naudin, le Commissaire de Guerres, qui a passé treize années en Corse avant de venir à Auxonne. Naudin vit séparé de sa femme dont il divorcera en 1793. Bonaparte rencontre chez lui Madame Renaud et semble avoir éprouvé de l’amitié pour elle. Jeanne Lucant avait épousé en 1775 Dominique Renaud, trésorier du Régiment de Grenoble, mais son mari l’avait abandonnée lorsque le Régiment avait quitté Auxonne. Elle divorcera en 1793 et deviendra Madame Naudin en 1798.

Chez Naudin, il rencontre André Degoy, quartier-maître du Régiment, qui avait fait campagne en Amérique, et Norbert Bersonnet agent comptable des vivres qui lui prête des livres. Souvent, il rend visite à Jean-Baptiste Lardillon, directeur de la Poste aux Lettres, pour y lire les journaux.

De Manesca Pillet, que Bonaparte aurait voulu épouser, nous n’avons trouver aucune trace.

Les Promenades

« Bonaparte vint un jour chez moi à Dole, d’Auxonne à 8 h du matin, (il était vêtu d’une carmagnole et d’un pantalon de toile blanche rayée de bleu, chapeau rond) me proposer de lui imprimer la lettre à Buttafoco… Il me demanda le jour où il devait revenir pour vérifier l’épreuve de la 1ère feuille d’impression : il dit qu’il y arriverait à 8 h du matin. Deux jours après précisément à cette heure, Bonaparte était dans ma chambre. Il lut l’épreuve sans s’asseoir et ne voulut prendre qu’un doigt de vin, malgré mes instances… Il me demanda encore le jour fixe où il devait revenir à la même heure, pour voir le reste des épreuves ; il ajouta qu’il amènerait son jeune frère qui était curieux de voir comment on imprimait… Il repartit tout de suite parce qu’il devait être présent à Auxonne à 11 h précise… » (Extrait de la lettre de Joly à Amanton – Bibliothèque municipale de Dole).

A Auxonne Bonaparte est un marcheur infatigable, l’aller et le retour à Dole dans la matinée ne l’effraye pas, même si parfois des ampoules aux pieds (lors du voyage du Creusot) l’obligent à prendre un cheval. Il devient familier de la campagne à l’entour de sa ville de garnison. Il préfère les lieux ombragés : Villers-Rotin où le Tilleul planté en 1601 à la naissance de Louis XIII a déjà presque deux cents ans ; le hameau de la Cour, à la lisière de la forêt de Crochères, où se trouve une clairière de vieux chênes ; la Levée, ce lieu de promenade favori des Auxonnais. La Chapelle de la Levée, plus tard appelée Chapelle Napoléon, est située tout près de la nouvelle route surélevée qui conduit à Auxonne, en franchissant huit ponts de pierre construits en 1739. Le bois de Boutrans la touche ; à côté coule une source d’eau très pure. En 1867 Maître Garnier notaire honoraire, fit ériger là, selon le voeu de sa fille Amélie morte en 1863, un obélisque gravé en souvenir des promenades de Bonaparte (aujourd’hui terrain privé).

Les Décors

Comme ses camarades officiers, Bonaparte prend pension chez la veuve du traiteur Dumont et mange dans la grande pièce du rez-de-chaussée qui donne sur la rue de Saône. L’inventaire après décès de Jeanne Chevalier, veuve Dumont (2 avril 1806 – Maître Caire- Archives de Maître Lagé) nous restitue le décor : la cheminée avec crémaillère et tournebroche, une grande armoire en noyer avec commode et tiroirs pour le linge de table, un placard et bureau formant une seule pièce, entre la fenêtre et la cheminée, pour la vaisselle, au mur deux miroirs à cadre doré et un Saint Suaire, au milieu de la pièce une grande table avec allonges et tréteaux, et des chaises paillées.

A partir de 1787 quatre salles de billard seulement sont autorisées à Auxonne. Les officiers y sont assidus. Celle du Sieur Bourotte est située à l’angle de la rue Chesnois et de la rue des Pelletiers. Son décor sur toile peint par Picard en 1773, était encore en place il y a peu de temps (collection particulière).

Bonaparte accompagne fréquemment M. et Mme Lombard chez M. Pillon d’Arquebouville, directeur de l’Arsenal (rue Chesnois). Le soir on joue au loto dans le grand salon au rez-de-chaussée : des tables à jouer, des fauteuils garnis de coussins, un secrétaire en noyer, une glace sur la cheminée, des rideaux de toile de coton composent l’ameublement ; à l’office six paires de flambeaux d’argent, à la cave six pièces de vin de Comté et deux cents bouteilles de vin d’extraordinaire. A l’étage se trouve l’appartement où réside l’inspecteur d’artillerie, M. de la Mortière lorsqu’il vient visiter l’Ecole d’Auxonne, et le petit salon décoré (O) (Apposition de scellés au domicile de François Laurent Pillon d’Arquebouville – 5 mars 1790).

(Extrait du catalogue réalisé par Martine Speranza à l’occasion du bicentenaire de Bonaparte à Auxonne)

* Martine Speranza est présidente de l’Association Auxonne-Patrimoine.

août 15, 2007

NAPOLEON BONAPARTE A AUXONNE PAR MARTINE SPERANZA* (1)

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Caserne d’Auxonne - Pavillon de la Ville

Auxonne, est une ancienne place forte dont le passé militaire, les fortifications, l’Arsenal et les Casernes seraient vite tombés dans l’oubli, s’ils n’avaient eu pour hôte, un jour de juin 1788, le lieutenant Napoléon Bonaparte.

Tous disent que déjà à cette époque on le remarque : c’est un jeune officier d’artillerie, fort maigre, très brun, aux yeux perçants, au visage sérieux, à l’accent légèrement italien : il est Corse, intelligent, et ambitieux. « Ce jeune homme ira loin » dit Lombard, son professeur de mathématiques, mais Bonaparte n’est encore qu’un simple lieutenant en second.

Lorsque le 18 Floréal an VIII, le Premier Consul en route pour l’Italie, s’arrête à Auxonne, il est fêté comme un héros. Le 2 décembre 1804, il devient Napoléon 1er, mais aujourd’hui à Auxonne il reste Bonaparte.

Son séjour ici comme à Valence, a fait l’objet de maints ouvrages, des plus grandes biographies aux plus mauvaises compilations ; il a fallut tous les lire et revenir aux sources, c’est à dire aux archives militaires et civiles qui permettent de redresser les erreurs des uns et vérifier le sérieux des autres ; mais rien n’est jamais terminé.

AUXONNE EN BOURGOGNE

« Auxonne, petite ville du Duché de Bourgogne, située sur la Saône qui passe à sa partie occidentale, est à 74 lieues de Paris, long. 23 d 3 ‘ 35″, lat. 47 d 11 ‘ 24″. Son territoire est plat, marécageux et argileux ; à l’occident sont de superbes prairies qui vont du nord au midi ; elles sont terrminées par de petites collines couvertes de forêts en divers endroits. La Saône coule dans la même direction et baigne les murs de la ville. A son orient sont d’excellentes terres, on y récolte des grains de toutes espèces, elles sont aussi bornées à environ une lieue et plus par des collines et des montagnes qui sont pareillement couvertes de forêts et sur lesquelles les nuées orageuses ont coutume de se diriger ». (Description topographique et médicale de la ville d’Auxonne – Par Roussel méd. adj. de l’Hôpital. 1786 ms F 502 – Archives départementales de la Saône et Loire).

La popualtion de la ville est de 3599 habitants en 1786, à cela s’ajoute le régiment d’artillerie, soit environ 1200 hommes et officiers.

Le voyageur qui passe par Auxonne, tel Arthur Young le 30 juillet 1789, voit une belle rivière et de grasses prairies, mais la réalité est un peu différente. Le climat est mauvais, la fin de l’automne et le printemps sont humides et froids, le peuple des campagnes est misérables, il ne se nourrit que de céréales et de légumes, « surtout d’une espèce de bouillie faite avec la farine de blé de Turquie appelée gaude ». La ville enfermée dans ses murs semble jouir d’une situation plus privilégiée ; la présence du régiment et de ses officiers lui procure une activité quotidienne, il n’y a pas moins de 35 cabaretiers, aubergistes, cafetiers ou traiteurs en ville en 1788. Mais de graves problème inquiètent le commandant de l’Ecole et le médecin de l’Hôpital : les casernes sont construites dans un lieu malsain, le long du fossé des fortifications, là où les eaux stagnent. Les latrines s’y diversent et c’est « le militaire si précieux à l’état, qui est la première victime de cette insalubrité » (ms Roussel -op. cit). Le canal de la petite Saône qui traverse la ville n’a pas assez de courant d’eau, les égoûts s’y déversent et répandent une odeur intolérable. Cette situation engendre des fièvres intermittentes dont Bonaparte a souffert en arrivant à Auxonne ; on compte 40 morts au Régiment entre 1788 et 1791.

La municipalité essaye, dans la mesure de ses modestes ressources, d’améliorer la vie quotidienne : le nom des rues est peint systématiquement aux angles des maisons, permettant aux soldats porteurs de billets de logement de s’orienter plus facilement ; le soir la ville est éclairée par 30 réverbères ; en 1786 le Roi donne enfin l’autorisation de démolir la tour de la Porte de France, vestige des anciennes fortifications, qui donnait à l’entrée d’Auxonne « une teinte sombre et lugubre » et causait par son étroitesse des encombrements perpétuels. Les propriétaires de maisons contribuent à l’embellissement de la ville par la construction de façades à la mode surtout dans la rue principale : on se préoccupe d’urbanisme.

Les relations entre la municipalité et le commandant de l’Ecole n’ont pas toujours été bonne et l’absence continuelle de M. de Bissy, gouverneur d’Auxonne, en est en partie responsable. Le Roi dut envoyer au baron du Teil, en 1783, un brevet l’établissant lieutenant-général, sous l’autorité du gouverneur, pour commander tant aux habitants qu’aux gens de guerre ; la situation devient meilleure avec le nouveau maire, de La Ramisse, puis son successeur Petit en 1788.

Et pourquoi ne pas rapporter pour mieux évoquer les hommes, les petits évènements qui rompent la vie monotone et réglée de la ville ? Parfois la Saône rejette le cadavre d’un soldat noyé, ainsi Jean-Baptiste Larcher dit l’Espérance trouvé mort au bas du grand pont, « vêtu d’un habit de culotte bleu uniforme d’artillerie, un gilet de coton blanc… portant cheveux noirs en queue et attachés d’un ruban noir vulgairement nommé floret… » Parfois on voit en ville une scène semblable à celle décrite par le Mercure Dijonnais en 1788 : « MM les officiers d’artillerie s’étaient mis à danser en rond l’un d’entre eux entra dans le milieu de la danse, monta sur les épaules d’un tambour et reçut sur son derrière un coup de main de chaque officier. Il remercia le tambour et lui donna douze sous ».

Ce jeu s’appelle fondre la cloche, l’officier avait manqué à une dame.

Comme partout la Révolution va tout bouleverser ; c’est l’heure des doléances, le désordre des esprits va gagner la rue. En janvier 1789 commence déjà la Révolution dont Bonaparte ne connaîtra que les prémisses à Auxonne, du 14 juillet au serment du 23 août.

LA REVOLUTION

11 et 12 juin 1788 : deux émeutes éclatent à Dijon après la « mise en vacances » du Parlement.

13 juin 1788 : 400 hommes du Régiment de la Fère arrivent à Dijon sur la demande du commandant de la province. Ils rentreront à Auxonne le 25 octobre après le retour des parlementaires.

11 juin 1789 : le Tiers-Etat auxonnais se prononce pour le vote par tête dans une assemblée de toute la nation formée des trois ordres réunis.

15 juillet 1789 : une émeute éclate à Dijon. A Auxonne, on reçoit des nouvelles alarmantes de Paris.

19 juillet et 20 juillet : à Auxonne la populace brise les barrières des octrois et pille la maison du receveur des gabelles. La bourgeoisie prend les armes pour veiller à la sureté publique. Le Régiment de la Fère intervient et le calme revient.

Fin juillet : Un régiment de garde nationale s’organise.

23 août 1789 : le Régiment de la Fère prête serment conformément aux décrets des Etats Généraux ; environ 150 artilleurs ont été répartis en détachements dans la province, à Macon, Cluny, Tournus ; chaque ville soucieuse de sa tranquillité réclame des troupes royales. Des canonniers sont envoyés à Dijon avec 4 pièces pour exercer les volontaires artilleurs.

10 décembre 1789 : le maire d’Auxonne Petit démissionne. Il est remplacé le 28 janvier 1790 par F.A. de Suremain.

27 et 28 février 1790 : la garde nationale proclame son adhésion aux décrets de l’Assemblée Nationale et invite la garnison qui avait su maintenir l’ordre « dans les temps de trouble et d’anarchie » à s’unir à elle pour défendre la tranquillité publique.

14 juin 1790 : le maire de Suremain, nommé administrateur au district, est remplacé par C. Bertrand.

14 juillet 1790 : nouvelle prestation de serment par les gardes nationaux et par le régiment, chaque officier et soldat « reçoit à la boutonnière un ruban aux couleurs de la nation ».

16 août 1790 : les cannoniers du régiment se révoltent et exigent de leur colonel la distribution de la masse noire. Un détachement de 50 hommes ne peut s’opposer à cette action. Le maire Bertrand dénonce la collusion entre les soldats insurgés et une certaine classe de citoyens.

23 janvier 1791 : l’aumonier du Régiment prête serment à la constitution civile avec 7 prêtres familiers.

20 juin 1791 : la fuite du Roi est présentée comme un enlèvement. La peur réapparaît : on fait l’inventaire des armes de l’Arsenal, on ramène en ville les armes du Polygone, on double la garde du Pont.

4 juillet 1791 : le Régiment de la Fère, devenu le 1er Régiment d’Artillerie, prête le serment conformément au décret de la Constitutante du 21 juin.

21 juillet 1791 : constitution à Auxonne d’une société populaire.

Fin 1791 : de nombreux officiers du Régiment émigrent pour constituer à l’étranger une armée destinée à délivrer le Roi : 14 capitaines et presqu’autant de lieutenants.

(Extrait du catalogue réalisé par Martine Speranza à l’occasion du bicentenaire de Bonaparte à Auxonne)

* Martine Speranza est présidente de l’Association Auxonne-Patrimoine.

août 13, 2007

LES CAHIERS D’ALEXANDRE DES MAZIS – VALENCE ET AUXONNE (2)

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Le 8 septembre 1785… Buonaparte put subir au bout de la première année les examens d’élèves et d’officiers, faculté qu’avaient les élèves des écoles militaires sans passer par l’école de Metz. Il fut nommé lieutenant d’artillerie au régiment de La Fère, je me présentais en même temps que lui, mais à ma seconde année.

Nous partîmes de l’Ecole militaire à 11 heures du soir pour rejoindre notre régiment à Valence, un sous-officier nous conduisit à la diligence. Le lendemain matin, lorsque nous pûmes marcher, nous mîmes pied à terre pour monter une côte rapide, sa première exclamation fût : « Enfin, je suis libre ». Et il se mit à courir comme un fou, sautant, gesticulant, et respirant ce premier air de liberté.

A Lyon, ayant manqué la diligence, nous fûmes obligés d’y rester un jour et, oubliant toute prévoyance, nous dépensâmes en achat de livres le peu d’argent que nous avions. Nous aurions été fort embarrassés pour rejoindre notre garnison si un officier d’artillerie, avec lequel nous avions voyagé, voyant notre embarras, ne nous eût pas offert sa bourse.

Buonaparte fut placé dans la compagnie de Bombarbiers de Monsieur de Coquebert. Mon frère aîné, qui était déjà capitaine au régiment de la Fère, nous reçut à notre arrivée et accueillit Buonaparte d’autant mieux que son frère, Joseph, sachant qu’il était placé dans le même régiment que moi, avait écrit à mon frère pour le prier d »être son mentor. Mais loin de là. Buonaparte fut fort choqué de la recommandation… disant qu’il n’avait pas besoin d’être mis sous tutelle.

Bien que mon frère déclinât au plus vite la mission qui lui étai donné, le jeune officier lui conserva toujours rancune d’avoir accepté, il s’éloigna de lui et jamais il ne me témoigna le désir de le voir, même après qu’il l’êut nommé administrateur de la loterie.

Peu de jours après notre arrivée à Valence, Buonaparte me proposa de faire une course à cheval à Chabeuil. Nous avions encore nos uniformes d’élèves de l’Ecole militaire, nous prîmes des chevaux de louage et ne fîmes qu’un temps de galop. Mon frère qui nous vit partir était fort effrayé de « voir d’aussi mauvais cavaliers monter d’aussi mauvais chevaux ». Une fois lancé, nous ne pûmes nous retenir, nous traversâmes un village à toute bride, nos chevaux épars, la poudre qu’ils renfermaient répandue sur nos habits, ce qui nous fit prendre pour des contrebandiers ; nous revînmes à Valence le même train et fûmes plusieurs jours à nous remettre de cette équipée, qui fut toujours pour Buonaparte un souvenir plein de charme parce qu’il lui rappelait ce premier élan de sa jeunesse libre.

Notre séjour à Valence fut consacré par Buonaparte à ses études favorites, il s’occupait peu de son métier. Quoi qu’on en ait dit, il n’a jamais lu l’histoire de nos capitaines ni des livres de tactiques. Il était d’une pureté de moeurs tout à fait rare chez un jeune homme, il ne pouvait concevoir qu’on pût se laisser dominer par une femme et il n’a jamais lu d’autre roman que Paul et Virginie qui lui plaisait beaucoup. Peu après notre arrivée au régiment, un officier qui vivait avec une actrice l’amena un jour pour souper avec nous, habillée en homme et nous la présenta comme un jeune officier nouvellement arrivé. Napoléon s’aperçut de la plaisanterie et jamais on ne put le déterminer à l’embrasser. A Lyon, comme à Paris ; je l’ai toujours vu fuir ce qui était contraire aux bonnes moeurs.

De Valence, Buonaparte partit pour la Corse où il passa son semestre et son congé d’été. Pendant son séjour, il parcourut toute cette île, habillé comme les gens du pays et errant avec les paysans dans le « makis ». De ce moment, il commença à être désabusé sur l’amour de la liberté qu’il croyait trouver dans les coeurs corses. Plus tard, il me dit qu’il s’était convaincu que plus les peuples s’éloignent de la civilisation, plus ils sont barbares. Ce fut lors de ce premier voyage que Buonaparte, n’ayant plus d’argent pour l’exécuter, mon frère et moi lui prétâmes vingt-cinq louis. A la fin de 1788, il rejoignit le régiment à Auxonne. Je revins l’y trouver. Il était alors très occupé d’écrire une histoire de la Corse. Lorsqu’il travaillait, il fermait les volets de sa chambre afin d’être plus recueilli (il envoya son ouvrage à un Père minime à Brienne). Nous mangions ensemble, nous voulions essayer une cure de laitage, mais ce régime n’allait pas à son tempérament et nous fûmes obligés d’y renoncer. A cette époque, nous visitâmes le Creusot établissement qui renfermait trois usines également intéressantes, l’exploitation des mines de charbon de terre, la fonderie et la maufacture de cristaux.

Nous partîmes à pied, le sac sur le dos, nous pûmes coucher à Cîteaux, mais mon camarade ne pouvant plus marcher parce qu’il avait des ampoules aux pieds, nous nous résolûmes de prendre un cheval. A Chagny, nous passèrent une soirée fort agréable dans la famille d’un ancien camarade de Buonaparte, comme lui élève à Brienne, qui nous reçut à merveille, Buonaparte aimait à se rappeler son voyage sentimental ; il fut au moment de l’écrire à la façon de Sterne. Devenu Empereur et se promenant un jour avec moi dans les jardins de Saint Cloud, il me dit : « Nous avons une dette Des Mazis. » Je cherchais inutilement à me rappeler.

« Vous souvenez-vous, dit-il, que nous nous fîmes faire la barbe avant d’arriver au Creusot ? Ayant remis à payer à notre retour, ayant pris un autre chemin, nous ne nous sommes pas acquittés. » Après cette conversation, Buonaparte fit jouer le télégraphe pour savoir ce qu’était devenu le barbier. Il étai mort et sa famille avait quitté le pays. Deux jours nous suffirent pour visiter Le Creusot, nous retournâmes à Auxonne par Chalon en remontant la Saône.

Pendant l’hiver de 1790, Buonaparte resta au régiment. Le général du Teil le chargea de plusieurs expérience relatives au tir de bombes, il s’acquita de cette mission avec zèle, c’était la première fois qu’il en mettait à s’occuper de son service. Les plans… et autres travaux que le général donnait à faire aux officiers ne furent jamais exécutés par lui, il n’y entendait rien. Un sergent les exécutait, il les signait. Il protestait qu’il ne pouvait pas plus s’astreindre à tracer des lignes qu’à bien écrire.

Au mois d’avril 1791, Buonaparte passa dans le régiment de Grenoble, il retourna alors à Valence, quant à moi je suivis le régiment de La Fère à Douai. Ce fut dans ce second séjour qu’il se fit présenter dans le monde, parce que, disait-il, il ne suffit pas de connaître les hommes par les livres, il faut, pour les étudier, vivre avec eux. Avant de nous séparer, il me remit les vingt-cinq louis qu’il m’avait empruntés. Les idées républicaines commençaient à germer dans les esprits, elles avaient surgi spontanément dans la tête de Buonaparte dès son enfance, mai son théâtre ne s’étendait pas au-delà de la Corse ; aussi, lorsque après la Fédération, on voulut obliger les officiers à assister aux assemblées populaires, il s’y refusa. Les mouvements politiques qui s’opéraient en France lui faisaient espérer qu’un jour Paoli, qui était son héros, reviendrait dans sa patrie et qu’il pourrait se jondre à lui pour fonder en Corse la république des Spartiates qu’il avait toujours rêvée. Le retour de Paoli, sa trahison lorsqu’il livra son pays à l’Angleterre, détrompèrent cruellement les illusions de sa jeunesse.

Mes opinions n’étant pas les siennes, malgré ses efforts pour m’y ramener, je restai fidèle à mon drapeau. Nous nous retrouvâmes en semestre à Paris dans cette même année. Je me rappelle qu’il me conta qu’étant au café de Foi un orateur impromptu, comme on en voyait tant alors, se mit à haranguer l’assistance d’une manière peu convenable ; lui, impatienté, monta sur une table et parvint à persuader les auditeurs que ce parleur était un espion de la police. On le jeta à la porte. C’était la première fois quue Buonaparte parlait en public.

A cette époque, nous nous séparâmes, je ne m’attendais guère à trouver sur le trône celui que je quittais, mon camarade, mon ami !

Revenu à Paris en 1792, Buonaparte vint chez mon oncle, M. des Mazis, ancien capitaine du régiment d’Eu, espérant m’y trouver et redoubler sur ses instances pour m’engager à ne point émigrer ; il m’écrvit une lettre que je n’aurais jamais reçue. Déjà j’avais quitté la France. Quel prodigieux contraste que celui des premières années de Buonaparte et son existence d’homme. Dans sa jeunesse rien d’extraordinaire en fait de science ni de dispositions naturelles, rien de saillant que de petites bizarreries de caractère ; il n’était ni catholique ni protestant sans être athée, la lecture des oeuvres de Jean-Jacques Rousseau l’avait dirigé dans les principes qu’ils s’était faits. En butte à l’adversité, il est heurté par cette république, dont son imagination caressait le côté poétique.

Explusé de l’artillerie comme noble et forcé de quitter la Corse, il vit obscurément à Marseille. Puis le général Carteaux, aveugle, promoteur de sa grande fortune, le tire de sa retraite, où il vivait avec sa famille et lui ouvre la carrière qu’il doit remplir de son nom.

Telles sont les seules notes que mon père ait laissées. Pour les complèter, j’ajouterai quelques détails puisés dans mes souvenirs. ils m’ont été confirmés par des amis et camarades de mon père auxquels je les ai communiqués. Lorsqu’il émigra en 1792, mon père était capitaine au régiment de La Fère. Son frère Aîné, Gabriel Des Mazis, capitaine en premier dans le même régiment, commandait un détachement envoyé dans une ville éloignée de la garnison. Mon père et mon oncle n’étaient donc pas ensemble lorsqu’ils quittèrent la France pour rejoindre en Allemagne l’armée des Princes. Séparés au moment de leur départ, ils n’avaient pu se communiquer leurs projets ni leurs intentions, mais le Ciel qui protégeait l’amitié qui les unissait permit que mon père retrouvât son frère dans un petit village où il venait d’arriver, bien inquiets l’un pour l’autre et ne voyant pas de terme à leur séparation, ils regardèrent -et leurs camarades aussi- cette rencontre comme tout à fait providentielle. Dès lors, ils se promirent, quelque chose qu’il arrivât, de ne plus se séparer et nous savons si cette promesse a été religieusement gardée. Pendant les 10 ans que dura leur exil, ils allèrent d’Allemagne en Hollande, où s’était réunie l’armée des Princes, puis en Angleterre où ils durent faire partie de l’expédition de Quiberon. Puis, après qu’elle eut échoué, le Portugal ayant demandé à l’Angleterre des officiers d’artillerie, un certain nombre d’émigrés de ce corps passèrent au service de Sa Majesté très fidèle, mon père et mon oncle y restèrent jusqu’en 1802. A cette époque, le désir de rentrer dans leur patrie les décida à profiter du calme qui commençait à s’y rétablir pour solliciter des lettres d’amnistie. Elles furent délivrées le 26 février, an II (1803).

Plus heureux que bien d’autres, ils rentrèrent en France, ayant dans leur ceinture la même somme (100 louis) qu’ils s’étaient partagée, lorsqu’ils se retrouvèrent en Allemagne. Souvent, elle avait été réduite à bien peu de chose, malgré les leçons de mathématiques et dessin qu’ils donnaient. Ils aimaient à nous raconter ce trait qui excitait toujours leur reconnaissance envers la Providence qui avait veillé sur eux pendant ces dix longues années.

Les premiers temps de leur retour furent employés à visiter leur famille et leurs amis. Mais bientôt ils durent songer à l’avenir. Ils vinrent à Paris. Mon père et mon oncle se trouvant sans fortune par suite de la confiscation de leurs biens, mon père se décida à demander une audience au Premier Consul. Elle leur fut accordée de suite. Malgré les événements qui s’étaient passés depuis leur séparation, il reçut de Bonaparte un accueil tel que pouvait le désirer un ancien camarade. Le Premier Consul demanda avec intérêt des nouvelles de mon oncle et apprit qu’il venait d’être gravement malade.

« Eh bien, dit-il à mon père, soyez tranquille, je lui trouverai une place qui conviendrait mieux à un convalescent que la carrière qu’il a toujours suivie. » En effet, peu de temps après, il le nomma admistrateur de la loterie… et mon père travailla au Cadastre en attendant de pouvoir rentrer dans l’artillerie. En 1806, le 2 mars, l’Empereur le nomma admistrateur du mobilier des palais impériaux ; il lui annonça lui-même sa nominaton. Mon père, passionné pour l’artilerie, et tout entier au souvenir de sa vie militaire qu’il avait commencé à l’âge de cinq ans à l’école militaire de Rebais, ne put dissimuler sa surprise et exprima à l’Empereur combien il était incapable de remplir une place si peu en rapport avec ses goûts et ses études.

« Sire, dit-il, je ne suis point administrateur, renvoyez-moi plutôt à mes canons. » Mais Napoléon lui déclara qu’il avait besoin de lui, il accepta donc, et ce même jour, l’Empereur disait au ministre de l’Intérieur, : « aujourd »hui, j’ai gagné un million en choisissant des Mazis pour administrateur du mobilier. » Toutes les fois qu’il le voyait, il le traitait avec la même bienveillance et témoignage d’amitié, il aimait alors à revenir sur le passé et à causer intimement des années de leur jeunesse.

A cette époque, mon père fit par de son mariage à l’Empereur, qui, de son côté, voulait lui donner une femme : apprenant qu’il épousait Mademoiselle Henriette des Mazis, dont les parents habitaient le Maine : « Ah ! Ah ! une chouane ! -Oui, Sire, » répondit mon père.

Cela ne l’empècha de vouloir signer sur le contrat de mariage. Vers la fin de 1812, il le nomma chambellan pour l’attacher de plus près à sa personne. En 1815, mon père rentra dans la vie privée où il donna constamment l’exemple de la piété la plus solide et des vertus les plus aimables.

(notes de Cécile des Mazis, l’aînée des cinq enfants d’Alexandre)

août 11, 2007

LES CAHIERS D’ALEXANDRE DES MAZIS – ECOLE MILITAIRE (1)

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Alexandre des Mazis (1768-1841), fut sans nul doute le plus intime des amis de jeunesse de Napoléon Bonaparte. Leur amitié née à l’Ecole Militaire de Paris fin 1784 se prolongea ensuite en garnison à Valence et Auxonne, au sein du régiment de la Fère, qu’ils intègrèrent ensemble en 1785. Et si la Révolution les sépara un temps, l’affection mutuelle que se portaient les deux compères ne s’était pas pour autant distendue. Ainsi, en 1802, de retour d’émigration, Alexandre des Mazis fut reçu par le Premier Consul au Palais des Tuileries. En charge du garde meuble impérial sous l’Empire, il semble qu »il continua de fréquenter assidument le Maître de l’Europe dans le cadre domestique, en plus de ses fonctions publiques peu exposées elles-aussi. Les courts mémoires de ce vieil homme droit, honnête, et moral, écrits sans doute trop tardivement (à l’été 1835), et qui étaient a priori destinés à ses petits-enfants, sont toutefois assez décevants. Outre un certain nombre d’erreurs (relevées assez durement par Robert Laulan), ils nous laissent un sentiment de frustration. Dans ses Cahiers, des Mazis ne fait état que des ses rapports de jeunesse avec Bonaparte, mais ne dévoile rien de son intimité avec lui et l’impératrice Joséphine à La Malmaison. Cependant, Alexandre des Mazis demeure le principal témoin et acteur de la vie de Bonaparte entre 1784 et 1791. Son témoignage ne peut donc être être totalement négligé. Ce court récit sur une véritable amitié de plus de trente ans nous livre malgré tout quelques anecdotes et faits intéressants sur le quotidien des deux jeunes hommes à Paris, en Bourgogne et dans la Drôme. Il nous confirme aussi que Napoléon avait un sens aigu de l’amitié.

Alexandre Des Mazis (1768 -1841)

Au 1er septembre 1783, je suis rentré à l’école militaire de Paris en sortant de Rebais où j’étais resté quatre ans environ, placé dans la classe de mathématiques pour suivre les instructions nécessaires pour entrer dans l’artillerie ; je me trouve placé dans la salle d’étude auprès de Le Lieur de Ville-sur-Arce, entré la même année à l’école, venant de Brienne et se destinant aussi à l’artillerie. Nous nous liâmes bientôt et notre amitié a duré jusqu’à la fin des jours de cet ami que je regrette encore et qui, comme moi, avait été lié étroitement à Buonaparte qu’il avait laissé à l’école de Brienne parce qu’il était trop jeune pour venir à l’école de Paris. Je vous dirai quelle a été la destinée de ce bon camarade. Ses aventures font aussi partie des réminiscences de notre jeune âge et vous feront connaître un honnête homme, jouet de la fortune, que Buonaparte estimait, qu’il voulait rendre heureux, mais qui détruisait par sa mauvaise étoile le bien qu’on lui faisait. Ville-sur-Arce me parlait souvent de son camarade et du regret de ne pas se trouver ensemble à Paris, il m’en faisait beaucoup d’éloges, tant sous le rapport du caractère que sous celui de l’instruction, il me donnait envie de me lier aussi avec lui. A la fin de 1784, vers le mois de septembre, Ville-sur-Arce fut reçu élève d’artillerie, il quitta l’école et fut reçu à celle de Metz. Nous eûmes le regret de nous quitter et il ne vit pas Buonaparte qu n’arriva qu’un mois après son départ. Il avait été choisi par Monsieur Reynaud des Monts, inspecteur des écoles militaires, pour faire partie de élèves de Brienne qui devaient en sortir pour aller à Paris. Ville-sur-Arce en partant me dit qu’il désirait que j’accueillisse son ami, que je pourrais lui être utile, soit auprès de ses camarades, soit auprès des chefs, que l’originalité de son caractère, ses manières un peu étrangères pourraient lui attirer des ennuis que je pourrais lui éviter. Je lui promis de rechercher l’amitié de Buonaparte et nous nous dîmes adieu en conservant l’espoir que nous nous retrouverions ensemble dans l’artillerie et que notre première liaison se cimenterait encore dans le monde où nous allions entrer. Cet espoir n’a pas été trompé : après avoir parcouru les diverses vicissitudes des événements politiques, nous nous sommes toujours retrouvés amis et dans la même union de pensées, quoiqu’ayant, l’un et l’autre, été le jouet des tempêtes des révolutions et longtemps séparés par d’immenses distances. Lorsque Buonaparte arriva, je fus à lui en lui parlant de Ville-surArce. Il m’accueillit assez froidement, mais sans refuser mes avances ; nous fumes placés dans la même division et le hasard fit qu’on le plaçât à côté de moi dans la classe de mathématiques, se destinant à entrer dans la marine.

Nous passâmes plusieurs mois sans rapprochement particulier, mais une circonstance que son caractère inflexible fit naître, me mit en rapport avec Buonaparte ; on lui avait donné un instructeur dans le maniement des armes un élève nommé Champeaux assez sévère dans son commandement. Un jour le jeune élève, qui souvent avait ses idées ailleurs qu’à l’exercice, n’obéit pas aux leçons qu’on lui donnait, ou les exécutait mal.

Son instructeur lui donna un coup de baguette de fusil sur les doigts. Buonaparte, enflammé de colère, lui jetta son fusil à la tête en promettant que jamais il ne recevrait de leçon de lui. Les chefs, voyant qu’il fallait agir avec douceur avec cet indocile élève, me chargèrent de son éducation militaire. Je m’acquittai fort mal de cette commission. Si mon élève put gagner quelque chose du côté des formes, il perdit beaucoup du côté de l’instruction. Car, pendant les heures qu’on faisait marcher au pas ordinnaire et faire la charge en douze temps, nous laissions de côté nos fusils pour causer de tout autre chose ; j’appris alors à connaître ce que valait mon nouveau camarade, soit par l’originalité de son caractère, soit par son instruction. Nous désirâmes réciproquement de nous lier ensemble, ce que j’avais d’opposé à lui pouvait aussi lui convenir, il trouvait quelqu’un qui le concevait, l’appréciait, et à qui il pouvait sans contrainte, manifester ses pensées.

Au bout de quelques mois il fut admis au Bataillon sans, cependant être très instruit des manoeuvres, mais les distractions continuelles qu’il avait en faisant l’exercice du bataillon lui attiraient souvent de fortes réprimandes de ses chefs, surtout de M. de Lanoy qui voulait que les élèves fissent l’exercice comme de vieux soldats ; il arrivait quelquefois que lorsqu’on faisait le comandement de reposer sur les armes, on voyait au second rang un fusil resté en l’air, on était sûr que c’était celui de M. Buonaparte, j’avais soin de le pousser du coude, étant son voisin de droite, mais son arme n’en arrivait pas moins trop tard à « libre » et le bruit qu’elle faisait troublait l’unité exigée si strictement par M. de Lanoy qui s’emportait en criant : « Monsieur Buonaparte, réveillez-vous donc, vous faites toujours manquer les temps d’exercices. »

Buonaparte était arrivé à l’école militaire avec plusieurs élèves de Brienne, il y en avait un qui avait attiré son amitié. C’était Laugier, il avait beaucoup d’esprit naturel et plaisait sous tous les rapports, mais il était dissipé et avait un caractère tout à fai opposé à celui de Buonaparte, il aimait le plaisir, les jeux et se liait avec les élèves les plus gais. Voyant que Buonaparte vivait retiré, peu communicatif, il s’éloigna de lui, il s’associa à ceux qui le raillaient, soit sur sa réserve, soit sur sa taciturnité. Buonaparte s’aperçut de ce changement, il s’en plaignit, lui fit des reproches de sa dissipation, Laugier n’écouta pas les conseils d’un ami, il excitait même les camarades à lui faire des niches, mais il en fut puni, car un jour qu’il se promenait seul dans la salle de récréation, Laugier vint doucement par-derrière lui, au moment où il traversait d’une salle à dans l’autre et, le poussant fortement, s’enfuit dans la foule des élèves pour se soustraire à sa colère, mais il l’eut bientôt distingué et atteint, malgré les efforts de ceux qui l’entouraient et qui riaient de cette malice. Buonaparte le prit au collet et le poussa à terre avec tant de force que Laugier fut tomber violemment contre la grille en fer d’un poêle, il s’y fit une blessure assez profonde au front. Le capitaine commandant de service, en entendant ce bruit, vint à Buonaparte pour le punir, mais avec le plus grand sang froid, il répondit au chef : « J’ai été insulté, je me suis vengé. Tout est dit. » Et il continua sa promenade sans émotion. Depuis ce moment, Laugier fut plus réservé. Buonaparte regrettait d’avoir perdu cet ami qui avait de si heureuses dispositions, hors de l’école militaire, il en parlait encore avec un sentiment sincère d’affection. Laugier a émigré, il s’est distingué dans son régiment, il est mort en 1796, tué en duel à l’armée de Condé par des Roches, officier d’artillerie qui, au régiment de la Fère à Auxonne, avait manqué de se battre avec Buonaparte. Un ouvrage sur Buonaparte a été fait par lui ou par quelqu’un qui a pris son nom.

Buonaparte était dans la classe de mathématiques… MM. Dagelet et Monge, deux hommes distingués étaient nos professeurs, M. Dagelet avait fait le tour du monde de M. de Bougainville, il avait de l’esprit, de l’instruction et aimait beeaucoup à raconter ses voyages, il nous intéressait infiniment lorsqu’il nous parlait. Souvent toute une étude se passait à l’écouter, il racontait très bien et ses récits excitaient l’enthousiasme parmi ses jeunes auditeurs pour les voyages d’outre-mer, beaucoup se destinaient pour la marine, Dabaud, Peccaduc, Phelippeaux, Le Lieur et Buonaparte étaient du nombre. Dans le courant de 1784, il fut question du voyage de M. de la Perouse. MM. Dagelet et Monge sollicitèrent et obtinrent la faveur d’en faire partie, comme astronomes, les aspirants à la marine étaient trop enflammés du désir d’aller parcourir les mers, comme leur professeur, pour ne pas désirer ardemment de le suivre dans cette expédition. Buonaparte aurait bien voulu avoir occasion de déployer son énergie dans une si belle entreprise, mais Darbaud eut seul la préférence, on ne put pas admettre un plus grand nombre d’élèves, il partit avec MM. Dagelet et Monge en 1784. M. Monge ne pouvant supporter la mer, fut obligé de relacher à Madère et de revenir en France. MM Dagelet et Darbaud suivirent le sort funeste de M de la Perouse. Si Buonaparte eut réussi dans ses désirs, comme lui il aurait péri dans une isle éloignée, il lui était réservé de mourir au-delà des mers, mais après avoir tenté bien d’autres voyages.

Cette année, on prévint qu’il n’y aurait pas d’examen de marine, les élèves qui se destinaient à cette partie, pour ne pas perdre une année, dirigèrent leurs études pour entrer dans l’artillerie. Buonaparte fut du nombre ainsi que Peccaduc et Phelippeaux ; me destinant aussi au corps d’artillerie, comme avaient fait mes pères, nous eûmes de plus ce motif de rapprochement. On avait dans cette classe de mathématiques beaucoup de zèle pour cette science, nos professeurs se plaisaient à nous instruire et tous nous efforcions de leur complaire. M. Dagelet venait souvent s’approcher de Buonaparte pour causer avec lui. Il se plaisait à apprécier l’opiniâtreté qu’il mettait à soutenir ses opinions, déjà très avancées. Ces conversations roulaient quelquefois sur les littérateurs, sur la Corse et sur la politique. Les connaissances de Buonaparte n’étaient pas très avancées, il avait plus de facilité à concevoir les propositions qu’à les exprimer. On nous proposait des problèmes à résoudre qui n’étaient pas dans nos cours. Buonaparte venait toujours à bout de les résoudre. Il ne quittait le travail qu’après avoir vaincu les difficultés.

Buonaparte ne réussissait pas aussi bien dans ses autres classes, le maître d’allemand, ne pouvant rien lui faire apprendre, avait fini, après bien des menaces, à lui laisser faire tout autre chose que de l’allemand. Il avait pour cette langue une répugnance invincible et il ne comprenait pas qu’on pût s’en mettre un mot dans la tête. Il profita de cette liberté pour lire pendant toute la classe des livres d’histoire et de politique qu’on lui prêtait de la bibliothèque qui était à disposition des élèves. Il lisait surtout Montesquieu et des histoire de la Corse. Le maître d’écriture avait fait comme celui de l’allemand, il l’avait renvoyé de sa classe, non parce qu’il n’écrivait pas bien, mais parce qu’il voyait qu’il ne pourrait jamais s’assujettir aux plus simples principes de l’écriture. M. Daniel était pourtant un académicien dans cette partie et n’estimait les élèves qu’autant qu’ils écrivaient parfaitement. Buonaparte s’appliquait aux cours d’histoire et de géographie, faits par M. de l’Aiguille, ancien jésuite. Il professait d’une manière admirable, il avait un art admirable pour se faire écouter, il ne lisait jamais ses cahiers, il parlait d’abondance en un très bon style, s’animant lorsque le sujet le demandait. Il conversait avec ses élèves et disputait avec ceux qui n’en avaient pas une conforme à la sienne, je parlerai plus tard d’une discussion au sujet de la Corse avec Buonaparte, et M. de l’Aiguille. Il a été placé par l’Empereur. Je l’ai revu sous l’Empire, il se rappelait encore de la chaleur de son élève dans cette recherche, s’il avait été avantageux pour la Corse d’avoir été soumise à la France. Le professeur en soutenant sa patrie attaquait l’écolier dans ce qu’il avait de plus sensible.

Ses compositions en littérature avaient de l’originalité, mais ne lui attiraient pas d’éloges de M. Domairon, son professeur qui pouvait à peine lire tant elles étaient mal écrites. Lui-même ne pouvait parfois en venir à bout. M. Domairon est l’auteur de plusieurs ouvrages de littératures estimés, il était placé à l’Université. Quant aux étude de dessin de fortification, de dessin d’agrément et de danse, il ne s’en occupait nullement, les trouvant trop futiles et ayant peu de dispositions.

L’exercice qui lui plaisait le plus était celui des armes. Nous avions un excellent maître, Monsieur… Toutes les heures consacrées à la salle d’armes étaient employée à faire assaut. Napoléon s’y mettait en nage, il était dangereux de férailler avec lui, il se mettait en colère lorsqu’il était touché et fondait sur son adversaire sans règle ni mesure ; c’était avec moi qu’il faisait assaut le plus souvent et, lorsque je lui portais une botte, j’avais soin de me retirer en arrière pour lui donner le temps de se calmer.

« Par Saint Pierre, s’écriait-il, je vais me venger », et il allait d’estoc et de taille sans songer à se garantir des coups qu’il se mettait hors d’état de parer et qu’alors il était facile de lui porter. Le maître d’armes venait s’interposer pour faire cesser le combat qu’il poussait à outrance. Il a cassé un grand nombre de fleurets. Je porte encore la marque d’une de ces bottes qui m’a mis plusieurs jours hors de combat avec lui.

Ses récréations se passaient souvent à se promener à grands pas dans les salles de récréation, les bras croisés, à peu près comme il a été représenté depuis dans ses portraits, ayant la tête baissée, défaut pour lequel on le reprenait souvent à l’exercice, il ne faisait aucune attention aux jeux de ses camarades, auxquels il ne prenait aucune part. Il paraisait très occupé de ses reflexions et avait l’air de se réveiller lorsque parfois on le heurtait en courant. Ces méditations lui donnaient un air distrait. On le voyait ainsi s’animer, marcher à plus grands pas et rire ou gesticuler. Cette manière d’agir l’avait fait passer pour singulier, nous nous promenions parfois ensemble et sa conversation était toujours intéressante, elle roulait sur des choses sérieuses, il gémissait sur la frivolité des élèves, les désordres qui régnaient entre eux et le peu de soin qu’on apportait à nous surveiller et nous préserver de la la corruption. Il ne jouait jamais avec ses camarades. Cette réserve a été mal interprétée par les chefs de l’Ecole, qui attribuaient l’isolement qu’il recherchait à de l’éloignement pour la France qui avait subjugué sa patrie. C’était la Corse qui le plus souvent occupait ses pensées et faisait le sujet de nos conversations. Il espérait qu’un jour la Corse deviendrait un état libre et indépendant. Dans son imagination il s’en voyait législateur. Cette idée qui se formulait dans la tête de Buonaparte a été à l’origine de toutes les grandes qualités qui se sont plus tard développées chez lui. Le commencement de la Révolution française lui a fait entrevoir que son rêve pourrait se réaliser.

A la mort de son père en 1785, son confesseur fut chargé de le conduire à l’infirmerie comme c’était l’usage dans ses premiers moments de douleur ; il refusa d’y aller, disant qu’il avait assez de force d’âme pour supporter cette peine sans qu’on prit soin de le consoler. Il n’était pas complètement irreligieux et encore moins athée et cependant il n’était ni catholique ni protestant, les seules circonstances qui tirassent Buonaparte de sa rêverie habituelle était l’attaque ou la défense des redoutes que nous nous amusions à faire avec la neige. Alors, il se mettait à la tête d’un de ces partis et le commandait avec une intelligence remarquable. Un jour de fête publique, un ballon devait être lancé au Champ de Mars, les élèves de l’école étaient sous les armes depuis fort longtemps et le ballon ne partait pas. Buonaparte s’impatienta et, sans me communiquer son projet, il me donna son fusil à tenir, il sort des rangs sans être aperçu et va couper les cordes qui retiennent le ballon. Il fut crevé et Buonaparte puni sévèrement.

août 7, 2007

GENERAL JEAN-PIERRE DU TEIL – AUXONNE

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Portrait du général Jean-Pierre Du Teil (1722 - 1794)

Jean-Pierre du Teil de Beaumont, né le 14 juillet 1722 à Châbons (Isère), volontaire au corps de l’artillerie en mars 1731, cadet (18 décembre 1733), sous-lieutenant de cannooniers (24 août 1735), lieutenant en second (9 novembre 1743) et en premier de cannoniers (24 août 1735), lieutenant en second (9 novembre 1743) et en premier cannoniers (29 mars 1746), capitaine en second de sapeurs (14 avril 1748), capitaine en premier de cannoniers (1er janvier 1757), employé à Schlestadt (1er janvier 1759), avait déjà pour raisons de santé obtenu sa pension de retraite le 21 mai 1760. Mais il rejoignit volontairement l’armée et prit par à la bataille de Warbourg. Il fut réadmis (20 juin 1761), devint capitaine de bombardiers (25 novembre 1761), et après avoir été détaché à La Rochelle (13 août 1765), chef de brigade au régiment de Toul (25 août 1765), avec rang de lieutenant-colonel (29 février 1768), lieutenant-colonel sous-directeur à Collioures (11 avril 1770), lieutenant-colonel du régiment de Toul (27 novembre 1773), colonel du régiment de La Fère (1er janvier 1777), comandant de l’école d’artillerie d’Auxonne (3 juin 1779), brigadier d’infanterie (1er mars 1780), maréchal de camp (1er janvier 1784). Il n’aimait pas la Révolution mais la servit. Inspecteur général d’artillerie (1er avril 1791), commandant en chef l’équpage de l’artillerie à l’armée du Rhin (avril 1792), poste qu’il ne rejoignit pas pour cause de maladie, il était inspecteur général d’artillerie à l’armée des Alpes au mois de septembre 1793. Arrêté par trois membres du comité révolutionnaire de cette ville, il fut envoyé à Lyon aux repésentants du peuple Collot d’Herbois et Fouché, traduit devant le commissaire militaire et fusillé le 27 février 1794.

(Notes et notices – La jeunesse de NapoléonArthur Chuquet)