février 10, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE MARIAGE DE NAPOLEON ET JOSEPHINE

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 12:02 par napoleonbonaparte

Le Général Bonaparte et son épouse Joséphine en 1796

La circonstance de mon mariage avec Madame de Beauharnais m’a mis en point de contact avec tout un parti qui était nécessaire à mon système de fusion, un des principes les plus grands de mon administration. Sans ma femme, je n’aurais jamais pu avoir avec ce parti aucun rapport naturel.

(Napoléon Bonaparte)

Mme de Beauharnais, à la veille de devenir Mme Bonaparte, était, on on conviendra, dans une bien singulière et bien fâcheuse situation d’esprit… Que d’hésitation ! que de considérations de toute nature ! Le mariage cependant ne tarda pas à être tout à fait arrêté, et, avant le 23 février 1796, jour de la nomination du général au commandement en chef de l’armée d’Italie, les publications légales en furent faites à la mairie du IIe arrondissement de Paris. En effet, nous voyons dans l’acte de mariage, du 9 mars, que Bonaparte n’est qualifié que de général en chef de l’armée de l’intérieur, parce qu’il ne pouvait prendre que le titre qu’il avait au moment où devaient commencer les publications légales pour rendre possible l’acte de mariage du 9 mars. C’est un document curieux, que nous avons voulu lire de nos propres yeux et collationner de notre propre main. Extrait du registre des actes de mariage de ventôse an IV, IIe arrondissement. Du 19 ventôse an IV de la République. (Mercredi, 9 mars 1796). « Acte de mariage de Napolione Buonaparte ; général en chef de l’armée de l’intérieur, âge de vingt-huit ans, né à Ajaccio, département de la Corse, domicilié à Paris, rue d’Antin, n° (le numéro est en blanc), flls de Charles Buonaparte, rentier, et de Laetitia Ramolino, Et de Marie-Joséphine-Rose de Tascher, âgée de vingt-huit ans, née à l’Ile Martinique, dans les îles du « Vent, domiciliée à Paris, rue Chantereine, n° (le chiffre est en blanc), fille de Joseph-Gaspard de Tascher, capitaine de dragons, et de Rosé-Claire Des Vergers Desanois, son épouse. Moi, Charles-François Leclerq, officier public de l’état civil du deuxième arrondissement du canton de Paris, après avoir fait lecture en présence des parties et témoins : 1» de l’acte de naissance de Nupolione Buonaparte, qui constate qu’il est né le, cinq février mil sept cent soixante-huit du légitime mariage de Charles Buonaparte et de Ltetitia Ramolino ; l’acte de naissance de Mnrie-Joséphine-Rose De Tascher, qui constate qu’elle est née le vingt-trois juin mil sept cent soixante-sept du légitime mariage de Joseph Gaspard de Tascher et de Rosé-Claire Des Vergers Desanois ; vu l’extrait de décès d’Alexandre -François -Marie Beauharnais , qui constate qu’il est décédé le cinq thermidor an deux, marié à Marie-Joséphine-Rose de Tascher ; vu l’extrait des publications dudit mariage dûment affiché le temps prescrit par la loi, sans opposition ; et après aussi que Napolione Buonaparte et Marie-Joséphine-Rose de Tascher ont eu déclaré à, haute yohc. se prendre mutuellement pour époux, j’ai prononcé à haute voix que Napolione Buonaparte et Marie-Joséphine-Rose de Tascher sont unis en mariage. Et ce en présence des témoins majeurs ci-après nommés ; savoir : Paul Barras, membre du Directoire exécutif, domicilié au palais du Luxembourg ; Jean Lemarois, aide de camp capitaine, domicilié rue des Capucines ; JeanLambert Tallien, membre du Corps législatif, domicilié à Chaillot ; Etienne-Jacques-Jôrôme Calmelet, homme de loi, domicilié rue de la place Vendôme, 207 ; -qui tous ont signé avec les parties et moi après lecture faite. Signé au registre : Napolione BUONAPARTE ; M. J. R. TASCHER ; Paul BARBAS ; TALLIEN ; J. LEMAROIS le jeune ; E. CALMELET, et LECLERQ, maire. » On remarque dans cet acte plus d’une irrégularité. On y dit le marié âgé de vingt-huit ans et né le 5 février 1768. Or Bonaparte était né réellement le 15 août 1769. Son extrait de baptême, la note du chevalier de Keralio, délivrée en 1783 à Brienne, et son bulletin de sortie de ce collège en 1784, en font foi de la manière la plus authentique. Comment expliquer cette première anomalie ? par une seconde fausse énonciation, comme on va le voir. Bonaparte, sans doute pour faire sa cour à Joséphine, en d’autres termes, pour l’approcher son âge de celui de sa future, qui voulait le dissimuler à tout prix, au risque de rendre son mariage nul, dut gagner le maire Leclercq pour se vieillir d’un an, car il ne pouvait guère le tromper, et l’un et l’autre eurent la galanterie, l’un de produire et l’autre d’accepter, malgré la différence des prénoms, l’acte de naissance de Giuseppe Buonaparte, né effectivement le 5 février 1768, au lieu de celui de Napolione Buonaparte, né le 15 août 1769. Le motif de la seconde anomalie, qui, comme nous l’avons dit, explique la première, c’est l’invincible répugnance de Joséphine à avouer son âge véritable, cause, pour elle, d’un chagrin secret et profond qui ne la quitta jamais, même dans sa plus haute fortune. Mme de Beauharnais s’y donne donc, comme son futur, l’âge de vingt-huit ans, et, comme elle était née le 23 juin 1763, le complaisant officier de l’état civil eut encore la galanterie de prendre pour un 7 le 3, probablement mal fait, de 1763, ce qui, d’un coup, était cinq ans à l’âge de Mme de Beauharnais, qui se sentait cruellement mortifiée d’avoir trente-trois ans au lieu de vingt-huit, malgré l’amour passionné dont elle était l’objet. Bonaparte, à qui elle avait tout avoué, et à qui elle avait, quand il la pressait d’accepter sa main, loyalement opposé ces terribles six ans qu’elle avait de plus que lui, et qui lui semblaient un insurmontable obstacle à leur mariage, ne fut donc pas trompé par elle ; mais, trop complaisamment peut-être, il la satisfit sur ce point en se prêtant à la supercherie qui égalait à peu près leur âge afin d’arranger les choses au mieux pour l’amour-propre de la femme qu’il aimait. Napoléon disait à ce sujet a Sainte-Hélène : « La pauvre Joséphine s’exposait pourtant par là à de grands inconvénients : ce pouvait être réellement un cas de nullité de mariage. » Et, en effet, tout avait été arrangé un peu à la diable, et, à ce qu’il semble, exprès, par l’officier de l’état civil, qui eut la complaisance de relater les diverses dispositions au mieux pour l’amour-propre de Mme Bonaparte dans cet acte de mariage, où il louvoya de manière à ne pas donner à Joséphine la qualité de veuve de Beauharnais. Quoi qu’il en soit, cette allusion du prisonnier de Sainte-Hélène à la possibilité d’un divorce légal nous a fait sourire, comme si la volonté du maître avait eu besoin de s’appuyer sur une raison légale, comme s’il était d’obligation pour le loup de consulter son avocat Bertrand afin de savoir s’il a ou non le droit de croquer, l’agneau. Il n’y eut pas de mariage religieux. Cette cérémonie n’eut lieu que plus tard, et trois jours seulement avant le sacre, sur la demande formelle du pape, à minuit, dans la chapelle des Tuileries, en présence d’un très petit nombre de témoins, parmi lesquels figuraient le prince Eugène et le général Duroc, grand maréchal du palais. On remarque dans cet acte une autre irrégularité, l’absence de la forme française du prénom de l’époux, cette forme qui devait retentir si glorieusement dans toute la suite des siècles. Une particularité remarquable, c’est que Bonaparte n’a jamais joint son prénom à la signature de son nom patronymique, jusqu’à ce que ce nom fût devenu celui d’une dynastie impériale. Dans l’acte civil en question, où il était nécessaire qu’un prénom accompagnât le nom de l’époux, ce prénom figure, tant en tète de l’acte que dans le seing requis de la fin, sous la forme qu’on a vue plus haut, Napolione. Dans un acte postérieur de deux ans, acte qui se trouve aux archives de l’enregistrement de Paris (vol. XXXIII, fol. 50, cases 5 et 6), et qui constate l’acquisition, au retour de la campagne d’Italie, de la maison de la rue Chantereine, qu’habitait Joséphine avec sa tante Fanny de Beauharnais, lors du mariage, le prénom du général est encore plus mal orthographié ; on le voit figurer sous cette forme étrange : Napoline. Quoique nous anticipions ici sur le cours des événements, il nous semble qu’il sera curieux de donner, à cette place, l’extrait suivant, copié mot à mot, de cet acte important : Du 2 germinal an VI (3l mars 1798), enregistré, vente par Louise-Julie Carreau, femme séparée de François-Joseph Talma, demeurant, savoir : ledit Talma, rue de la Loi; et elle, rue de Matignon, n° 2; A Napoline Buonaparte, président de la légation française au congrès de Rastadt, demeurant rue de la Victoire, n° 6 ; D’une maison, susdite rue de la Victoire, ci-devant Chantereine, même numéro, appartenant à ladite citoyenne Talma comme l’ayant acquise par contrat devant Rouen, notaire, le 6 décembre 1781, moyennant cinquante-deux mille quatre cents francs. Passé devant Raguideau, notaire à.Paris, le 6 germinal an VI. Reçu deux mille quatre-vingt-seize francs. ……… 2.096 francs. » Ainsi, ce grand nom de Napoléon, qui était pour ainsi dire bégayé sous la forme de Napolione, en mars 1796, dans l’acte de mariage de Bonaparte, s’éloigne plus encore du nom originaire italien dans l’acte de vente ci-dessus (mars 1798), sous la forme de Napoline. Nous ignorons vraiment si le lecteur nous saura gré d’insister sur ces particularités, en apparence insignifiantes, des origines napoléoniennes ; si cette hypothèse est vraie, nous avouons ingénument que nous ne partageons pas cette manière de voir : rien ne doit paraître indifférent dans la vie des grands hommes. Revenons au point où nous en étions ; aussi bien, le nom du notaire Raguideau nous y ramène naturellement. Le mariage du général Bonaparte avec la citoyenne Beauharnais était devenu, au commencement du mois de mars 1796, en quelque sorte urgent. Trois ou quatre jours avant l’acte civil, le général avait écrit à sa future la brûlante lettre qui suit : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quel effet bizarre faites-vous sur mon cœur ! Vous fâchez-vous ; vous vois-je triste, êtes-vous inquiète ;… mon âme est brisée de douleur et il n’est point de repos pour votre ami… Mais en est-il donc davantange pour moi, lorsque, vous livrant au sentiment profond qui nie maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre cœur, une flamme qui me brûle ? Ah ! c’est cette nuit que je nie suis bien aperçu que votre portrait n’est pas vous. Tu pars à midi, je te verrai dans trois heures. En attendant, mio dolce amor, reçois un millier de baisers, mais ne m’en donne pas, car ils brûlent mon sang. Signé :….. » Le mariage était en ce moment, on le voit par cette lettre, plus qu’arrêté. Les deux futurs l’avaient annoncé à tout le monde, et le général Bonaparte conduisait assez souvent à pied sa fiancée par la ville, soit en visite chez leurs amis communs, soit même chez les marchands pour diverses emplettes jugées nécessaires par la future épouse. On raconte que, presque à la veille de la cérémonie, Mme de Beauharnais pria le général de la conduire chez le citoyen Raguideau, vieux notaire demeurant rue Honoré, près de la place Vendôme, que la belle veuve honorait de toute sa confiance, et consultait, dit-on, non-seulement sur ses affaires d’intérêt, mais encore sur ses affaires de cœur. Elle voulait, sans doute, par déférence, annoncer en particulier son mariage au vieux Raguideau, plutôt que de le consulter. Arrivée chez le notaire, à la porte de l’étude où travaillaient les clercs, elle se détacha du bras de Bonaparte, qu’elle pria de l’attendre là, et entra dans le cabinet où se tenait seul le notaire, laissant par mégarde la porte entre-bâillée, si bien que le général, placé près de cette porte, entendit et retint presque mot pour mot toute la conversation suivante : « Monsieur Raguideau, dit Mme de Beauharnais, je viens vous faire part de mon prochain mariage. Vous, madame ! et avec qui ? J’épouse dans quelques jours le général Buonaparte. Comment ! veuve d’un militaire, vous allez en épouser un autre ? Le général Buonaparte, dites-vous ? Ah ! oui, je me le rappelle, le commandant de l’armée de l’intérieur, l’ex-chef de bataillon qui donna à Toulon une leçon d’artillerie au général Carteaux. Lui-même, monsieur Raguideau. Mais c’est un homme sans fortune, madame. Et votre mariage est irrévocablement arrêté ? Sans doute, monsieur. Tant pis pour vous, madame. Pourquoi donc, s’il vous plaît, monsieur Raguideau ? Pourquoi ? parce que mieux vaut rester veuve que d’épouser un petit général sans avenir et sans nom. Votre Buonaparte sera-t-il jamais un Moreau ou un Pichegru ? Sera-t-il jamais l’égal de nos grands généraux de la République ? J’ai le droit d’en douter… Du reste, croyez-moi, madame, la carrière des armes ne vaut rien maintenant, et je préférerais, moi, à tous les grades militaires possibles, une place de fournisseur à l’armée. Chacun son goût, monsieur, répondit sèchement Mme de Beauharnais, blessée sans doute de l’irrévérence avec laquelle le notaire avait parlé de l’homme qu’elle aimait ; chacun son goût. Vous voyez, vous, dans le mariage, une affaire d’argent… Et vous, madame, dit en l’interrompant l’obstiné Raguideau, vous y voyez une affaire de cœur et d’inclination, voilà ce que vous, voulez dire, n’est-ce pas ? Eh bien ! vous avez tort. Les épaulettes d’or du général Buonaparte vous ont trop éblouie, songez-y bien, et n’allez pas vous préparer un repentir inévitable en épousant, je le répète, un homme sans fortune, un homme qui n’a que la cape et l’épée. » Napoléon (car il ne se plut à raconter cela que quand il fut Napoléon et pour le contraste) au moment où les mots de cape et d’epée frappèrent son oreille, se leva vivement, bouillonnant d’impatience et de colère ; ses yeux étincelaient. Il fit un pas vers la porte, mais la crainte du ridicule le retint, et il se rassit sur sa chaise, un peu honteux de ce mouvement irréfléchi. En ce moment Mme de Beauharnais sortit, d’un air boudeur, du cabinet du notaire, qui l’accompagna jusqu’à la porte de l’étude, assez embarrassé à la vue du général, qu’il salua, pensant bien que c’était là le futur mari dont il venait d’être question, et Bonaparte, donnant le bras à Joséphine, pour la reconduire chez elle, ne répondit à Raguideau que par un froid salut. Pendant le trajet, le général garda le silence sur ce qu’il venait d’entendre, et, jusqu’au jour du sacre, ni Raguideau ni Mme Bonaparte ne se doutèrent que leur conversation avait eu pour auditeur celui-là même qui en était l’objet, tant, malgré sa fougue, il savait se contenir. Raguideau, après tout, était un homme sûr en affaires, et, chose singulière, ni le général, ni le consul, ni l’Empereur n’eurent jamais d’autre notaire ; nous pouvons même ajouter que plus tard l’Empereur, nous ne nous rappelons pas en quelle circonstance, ayant occasion de parler de cette petite mésaventure, n’hésita pas à reconnaître que le notaire, dans cette conjoncture, s’était conduit en honnête homme et en homme de bon conseil. C’était là le sentiment de l’Empereur ; mais l’amoureux vexé voulut tirer une petite vengeance de cette conversation où il avait été si fort maltraité par Raguideau, et quand, après les campagnes d’Italie et les victoires d’Egypte, Bonaparte de consul fut devenu Empereur, il lui parut que le jour même de son couronnement serait le plus propre à la vengeance qu’il méditait. Il aimait assez à faire de ces sortes d’espiègleries impériales. Ce jour-là donc, il envoya chercher le notaire Raguideau, devenu très respectueux pour le petit général, dont il faisait si peu de cas quand il n’avait que la cape et l’épée, maintenant qu’il portait le sceptre et la couronne. Raguideau, surpris, se perdit en conjectures sur cette brusque convocation, dont il était loin de deviner le motif, car il était trop sensé pour croire que le nouvel Empereur voulût lui faire dresser un acte notarié de son couronnement. Il s’empressa néanmoins de se rendre aux Tuileries, aux ordres du maître. Arrivé là, le chambellan de service lui fit traverser les vastes pièces du palais toutes resplendissantes de dorures et toutes pleines de maréchaux, de ministres et de grands officiers de l’Empire, et l’introduisit dans la salle où Napoléon l’attendait en causant avec Joséphine. « Ah ! c’est vous, Raguideau, lui dit l’Empereur en souriant ; je suis bien aise de vous voir. » Et, sans autre préambule : « Vous rappelez-vous le jour où j’accompagnai chez vous, en 1796, Mme de Beauharnais, aujourd’hui impératrice des Français ? Et il appuya sur ces derniers mots. Vous rappelez-vous l’éloge que vous fîtes de la carrière militaire et le panégyrique personnel dont je fus moi-même l’objet ? Eh bien, qu’en dites-vous, Raguideau ? Avez-vous été bon prophète ? Vous annonciez que je n’aurais jamais que la cape et l’épée. » Et, en prononçant ces deux mots, qu’il accentuait d’une manière singulière, il montrait du doigt le manteau impérial semé d’abeilles d’or et le sceptre de Charlemagne, tout prêts pour la cérémonie, et il ajoutait : Vous aviez raison, monsieur Raguideau ; voici la cape et voilà l’épée. Comme vous le voyez, monsieur Raguideau, j’ai marché, cependant… Je ne vous parle pas de ma fortune… Après huit ans de mariage, j’apporte une couronne en dot à ma femme… » Et en disant ces mots, il pressait la main de Joséphine, muette d’étonnement à cette scène inattendue. Stupéfait de cette apostrophe, Raguideau, de son côté, balbutia quelques paroles sans suite : « Sire… je ne pouvais… Quoi ! Sire… vous avez… entendu…! Tout, Raguideau, et je vous dois une punition sévère trop longtemps différée ; car, enfin, si ma bonne Joséphine eût suivi vos conseils, ils lui eussent couté, à elle ; un trône, et à moi la meilleure des femmes. Vous êtes bien coupable, Raguideau ! » A ces mots de coupable et de punition, Raguideau ; déconcerté, commença réellement à concevoir quelques craintes, et il ne savait où Napoléon voulait en venir, quand celui-ci, après s’être, un moment amusé de son embarras et de son trouble, mêlé d’une vague terreur, lui dit avec bonté : « Allons, rassurez-vous, Raguideau, ma punition sera paternelle. Je vous condamne à aller aujourd’hui à Notre-Dame assister à la cérémonie de mon couronnement… Et que je vous y voie, entendez-vous, monsieur ? Trouvez-vous dans l’église, sur le passage de mon cortège. » Le prophète Raguideau, comme Napoléon aimait à appeler son notaire, n’eut garde de désobéir, et l’Empereur se donna le malin plaisir de le voir dans la foule à Notre-Dame. A la vue de cette pompe en l’honneur du petit général qu’il avait vu huit ans auparavant ans son étude, accompagnant comme un simple mortel la citoyenne Beauharnais, devenue par lui impératrice des Français, le pauvre Raguideau n’en pouvait croire ses yeux. En quittant la métropole, Napoléon aperçut Raguideau dans la foule et lui sourit avec bonté. Le pauvre tabellion lui fit une salutation si profonde, qu’on eût dit que son front allait toucher la terre. Le grand Empereur se plaisait à ces petites malices, comme aussi à tirer quelquefois les oreilles à ses grands officiers, et même à certains de ses maréchaux. Mais nous voilà encore une fois bien loin du général en chef de l’armée d’Italie, tant il est difficile de séparer Napoléon de Bonaparte, ces deux hommes cependant si différents. Toutefois, avant de le voir s’élever à cette haute fortune par ses victoires, il nous faut le reprendre où nous l’avons laissé, ex-commandant en chef de l’armée de l’intérieur, nommé, par arrêté du Directoire exécutif en date du 4 ventôse an IV (23 février 1796), général en chef de l’armée d’Italie. On. a vu que, quoique investi de ce grade à cette date, il ne prit, dans son acte de mariage du 9 mars que le titre de commandant en chef de l’armée de l’intérieur ; peut-être voulait-on cacher sa nomination jusqu’à son départ de Paris. Quoi qu’il en soit, ce départ était arrêté ayant le 9 mars 1796. En sortant de la municipalité, le général alla habiter la maison qu’occupait Joséphine rue Chantereine ; mais les quartiers de sa lune de miel ne durèrent que quarante-huit heures ; les circonstances politiques commandaient impérieusement son départ, et les deux jours de douceurs conjugales furent presque entièrement absorbés par les devoirs de chef d’armée. Il passa la plus grande partie de son temps à mettre en règle ses affaires, à visiter les archives de la guerre pour y prendre tous les documents dont il avait besoin, et ne resta au nid de la rue Chantereine que le temps strictement nécessaire pour prouver à sa palombe que son veuvage avait cessé ; encore, aussitôt rentre, se mettait-il à travailler sur les meilleures cartes des Alpes et du prochain théâtre où il devait porter la guerre, à dresser les cadres de son armée, à étudier les positions et les forces de l’ennemi, à méditer et à préparer son plan de campagne. « Joséphine, dit un historien, venait l’interrompre ; il lui donnait un baiser et la renvoyait. Revenait-elle à la charge, il redoublait la dose en murmurant un peu. Enfin, se fâchant tout à fait, il prenait le parti de se barricader, et quand elle se plaignait : « Patience, ma bonne amie, lui disait-il, nous aurons le temps de faire l’amour après la victoire. » Ces deux jours durent être pour lui deux jours d’une extraordinaire activité et d’une fiévreuse agitation de cœur et d’esprit. Il aimait sa femme et la gloire, mais si l’une était sa compagne depuis deux jours, l’autre était sa maîtresse depuis dix ans, une maîtresse absolue, à laquelle il fallait obéir. Le 11 mars 1796, il partit donc en poste de Paris, avec son aide de camp Junot et l’ordonnateur en chef Chauvet, pour Nice, quartier général de l’armée d’Italie. Il passa par Troyes, Châtillon-sur-Seine, et, le troisième jour mars), il écrivait à Joséphine, dont son âme était pleine, cette lettre passionnée, datée du relais de Chanceaux : « Je t’ai écrit de Châtillon et je t’ai envoyé ma procuration pour que tu touches différentes sommes qui me reviennent… Chaque instant m’éloigne de toi, adorable amie, et à chaque instant je trouve moins de force pour supporter dêtre éloigné de toi. Tu es l’objet perpétuel de ma pensée ; mon imagination s’épuise à chercher ce que tu fais. Si je te vois triste, mon cœur se déchire et ma douleur s’accroît ; si tu es gaie, folâtre avec tes amis, je te reproche d’avoir bientôt oublié la douloureuse séparation de trois jours ; tu es alors légère, et dès lors tu n’es affectée par aucun sentiment profond. Comme tu vois, je ne suis pas facile à contenter ; mais, ma bonne amie, c’est bien autre chose si je crains que ta santé soit altérée ou que tu aies des raisons d’être chagrine, que je ne puis deviner ; alors, je regrette la vitesse avec laquelle on m’éloigne de mon cœur. Je sens vraiment que ta bonté naturelle n’existe plus pour moi, et que ce n’est que tout assuré qu’il ne t’arrive rien de fâcheux que je puis être content. Si l’on me fait la question si j’ai bien dormi, je sens qu’avant de répondre j’aurais besoin de recevoir un courrier qui m’assurât que tu as bien reposé. Les maladies, la fureur des hommes ne m’affectent que par l’idée, qu’ils peuvent te frapper, ma bonne amie. Que mon génie, qui m’a toujours garanti au milieu des plus grands dangers, t’environne, te couvre, et je me livre découvert. Ah ! ne sois pas gaie, mais un peu mélancolique, et surtout que ton âme soit exempte de chagrin, comme ton corps de maladie : tu sais ce que dit là-dessus notre bon Ossian. Ecris-moi, ma tendre amie, et bien longuement, et reçois les mille et un baisers de l’amour le plus tendre et le plus vrai. » On voit comme tous les sentiments touchaient aux extrêmes chez cet homme singulier : son amour était aussi fougueux que son génie militaire.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> La première campagne d’Italie

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com

Publicités

février 9, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – MADAME DE BEAUHARNAIS

Posted in BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , à 1:22 par napoleonbonaparte

Le général Bonaparte rendant à Eugène de Beauharnais l’épée de son père (1795)

La génération future ne doit point souffrir des haines et des petites passions de la génération présente.

(Napoléon Bonaparte)

C’est peu après le 13 vendemiaire que le jeune général eut occasion de connaître une femme qui a eu une grande influence sur la destinée de cet homme extraordinaire, Mme veuve de Beauharnais. Voici comment il la connut : Ou venait d’exécuter le désarmement général des sections. Les perquisitions avaient été opérées avec tant de rigueur dans les maisons qu’aucune arme n’y était restée. Un matin on introduisit chez le général Bonaparte un enfant de quinze ans, qui venait réclamer l’épée de son père, général de la République, mort sur l’échafaud le 23 juillet 1794. Cet enfant était Eugène de Beauharnais. Sa naïveté pieuse, son enthousiasme, sa simplicité, touchèrent le général ; il fit rechercher et lui rendit l’arme de son père. A cette vue, l’enfant se mit à pleurer. Bonaparte lui parla avec douceur, et le fils pieux s’en retourna pénétré de la bienveillance qu’on lui avait témoignée ; si bien que Mme veuve de Beauharnais se crut obligée de venir le lendemain lui faire une visite de remerciement. Bonaparte fut frappé de la distinction, de l’élégance des manières de la mère de cet enfant, qu’il avait vu la veille pleurant. Elle avait, à ce que tous ceux qui l’ont connue s’accordent à dire, une physionomie expressive, attrayante, pleine de douceur, et qui était son principal charme. Toujours est-il qu’elle fit une grande impression sur le jeune général, et que cette impression ne resta pas sans conséquences. Nous allons donner ici le portrait de cette femme, dont le nom est resté si profondément gravé dans la mémoire du peuple. Elle était d’une figure angélique, pleine de bonté ; d’une taille moyenne, mais modelée avec une rare perfection, elle montrait dans tous ses mouvements une souplesse, une légèreté incroyables ; sa démarche respirait la majesté ; sa physionomie était expressive, sa douceur charmante. Les yeux, bleu foncé, à demi fermés par de longues paupières légèrement arquées, entourés des plus beaux cils du monde, reflétaient son âme tout entière. Quoique son aspect fût imposant, il semblait que la sévérité lui fût impossible. Elle avait des cheveux longs, blonds, soyeux, le teint châtain clair, la peau éblouissante de finesse et de fraîcheur, un son de voix si ravissant qu’on éprouvait du plaisir à l’entendre ; quand on l’écoutait et qu’on la voyait parler, il fallait faire un effort pour cesser de la regarder. D’une beauté peut-être moins achevée que Mmes Tallien et Récamier, ses amies, elle offrait dans tout l’ensemble plus de charme et plus de séduction. Le lendemain, Bonaparte se présenta à son tour chez Mme de Beauharnais. Une heure après, il ne voyait qu’elle, il l’aimait avec cette ardeur qu’il mettait à tout. Il passa, dès ce moment, toutes ses soirées chez elle, quand elle recevait à Paris, ou à Chaillot, chez Barras, qui, comme on l’a dit, « faisant en grand seigneur les honneurs de la République » recevait la plus brillante compagnie de tout Paris. La figure expressive, et qu’on n’oubliait plus quand on l’avait vue une seule fois, du jeune et frêle général Bonaparte, ce je ne sais quoi de grave, de grand et d’imposant qui était le caractère particulier de sa physionomie d’alors, tout cela frappa, disons le mot, bouleversa Joséphine. Elle ne put dissimuler l’impression que cet homme, singulier, comme elle l’appelle elle-même dans une très intéressante lettre qu’on lira plus loin, avait faite sur elle. Elle en eut le cœur troublé. La bienveillance avec laquelle il avait accueilli le jeune Eugène ; la vivacité de sa conversation, la forme même de ce visage républicain, ferme, sévère, simple et noble tout ensemble ; d’une beauté si particulière qu’aucun artiste n’eût su le modeler sur l’antique mieux que ne l’avait fait la nature ; le feu, l’esprit qu’il apportait dans la conversation, tout cela occupait Mme de Beauharnais, la remplissait d’une admiration et d’un sentiment vague et mal défini qu’elle n’eût jamais nommé d’elle-même de son vrai nom, si Bonaparte ne l’y eût aidée et en quelque sorte entraînée. C’était bien certainement de l’amour, mais un amour peureux, timide, craintif. Mme de Beauharnais se dissimulait ou voulait étouffer ce sentiment ; elle se trouvait trop peu jeune pour ce jeune homme. Mais ce jeune homme l’avait trop frappée pour qu’elle pût l’oublier. Dès le premier jour où elle l’eut vu, elle en parla avec une telle chaleur, une si grande vivacité d’expressions, que le trouble de cœur que Bonaparte avait produit en elle se montra dans ses discours ; il ne put échapper aux yeux clairvoyants de Mme Tallien, qui l’en plaisantait gaiement ; l’idée d’un mariage vint d’elle-même : on en parla d’abord de part et d’autre en se jouant ; puis l’idée mûrit et se réalisa. Barras n’avait pas été des derniers à lire dans les yeux de son protégé le secret de cet amour ; mais après que Bonaparte lui-même ; qui d’abord l’avait tenu sévèrement renfermé dans son cœur, l’en eut laissé échapper. L’idée de ce mariage ne paraît avoir pris de la consistance que dans les derniers mois de 1795 lorsque déjà Barras songeait à faire donner à Bonaparte le commandement en chef de l’armée d’Italie. Bonaparte, commandant en second l’armée de l’intérieur, avait son quartier général rue Neuve-des-Capucines, dans l’hôtel, aujourd’hui démoli. C’est là qu’affluèrent ses anciens amis, et qu’il recevait ses connaissances, mais le matin seulement. Déjà il avait une sorte de cour. Le reste du jour était consacré à expédier les affaires et à pourvoir avec vigilance à la sûreté de Paris, qu’il parcourait souvent avec son état-major ; car tout n’était pas fait : les factions s’agitaient encore, et les ennemis de la République espéraient vaguement que le passage du gouvernement dictatorial et révolutionnaire de la Convention au gouvernement constitutionnel de la République ne s’opérerait pas tranquillement. Bonaparte, dans ces moments difficiles, s’acquitta de ses devoirs avec zèle, et quand, le 4 brumaire an IV (26 octobre 1795), Barras, qui aspirait à être nommé l’un des cinq membres du Directoire exécutif, eut donné à plusieurs reprises sa démission de commandant en chef de l’armée de l’intérieur, que la Convention nationale n’accepta qu’avec peine, à raison des services qu’il avait rendus, un arrêté du comité de Salut public, daté du même jour, nomma le citoyen Bonaparte aux fonctions de général en chef de l’année de l’intérieur, en remplacement du citoyen Barras, dont la démission était enfin acceptée. La correspondance de ces premiers jours a un caractère remarquable. Les billets que s’écrivirent en ce temps le général et Mme de Beauharnais ne portent malheureusement ni date de mois ni date d’année, et il faut un certain effort d’induction pour leur en assigner une approximative. Nous ne parlons que du mois et du jour ; car il n’a nul doute sur l’année : ils sont tous de la fin de 1795, Il avait été évidemment question entre Mme de Beauharnais et Barras d’un grand poste pour le général Bonaparte, plus spécialement du commandement en chef de l’armée d’Italie, où le Directoire avait l’intention de frapper un grand coup contre l’Autriche. Ce ne peut donc être qu’au mois de décembre 1795 ou au mois de janvier 1796 que Joséphine adressa à Bonaparte le billet suivant, daté probablement du 6 brumaire an IV : « Vous ne venez plus voir une amie qui vous aime ; vous l’avez tout à fait délaissée ; vous avez bien tort, car elle vous est tendrement attachée. Venez , demain septidi, déjeuner avec moi ; j’ai besoin de vous voir et de causer avec vous sur vos intérêts. Bonsoir, mon ami, je vous embrasse. Ve BEAUHARNAIS. » En acceptant son invitation, Bonaparte lui envoya, le soir même, le billet suivant : « Je ne conçois pas ce qui a pu donner lieu à votre lettre. Je vous prie de me faire le plaisir de croire que personne ne désire autant votre amitié que moi et n’est plus prêt que moi à faire quelque chose qui puisse le prouver. Si mes occupations me l’avaient permis, je serais venu moi-même porter ma lettre. BUONAPARTE: » Ce billet, griffonné comme à l’ordinaire par Bonaparte, portait pour date 28 ; vendredi. Dans sa précipitation, il l’avait daté en vieux style, et non 28 vendem…. ; c’est-à-dire vendémiaire , comme on serait porté d’abord à lire, mais 28 vendre… Or le 28 octobre 1795, qui était un vendredi, correspond précisément à « ce 6 brumaire » que nous avons assigné pour date au billet de Mme Ve Beauharnais. Cependant, le Directoire n’était pas encore nommé, et la Convention procéda au choix des cinq citoyens pris dans son sein qui devaient le composer. Ces cinq hommes étaient assurément de sincères républicains ; mais Bonaparte et les tètes politiques du temps n’augurèrent pas favorablement du personnel du Directoire. La Révellière était un honnête homme, mais il avait peu de portée dans les idées. Barras, malgré les services réels qu’il avait rendus constamment à la cause républicaine, avait les mœurs d’un grand seigneur de l’ancien régime; Rewbell et Letourneur n’avaient montré à la Convention qu’un zèle peu éclairé. Carnot seul avait déployé une grande capacité dans les affaires de la guerre et dans l’organisation des quatorze armées de la République aux époques les plus difficiles ; il avait été, comme on l’a dit, l’organisateur de la victoire ; savant de premier ordre, citoyen intègre, il était investi de la confiance générale à cause de sa probité et de ses mœurs austères ; mais ce n’était point une tête politique. Bonaparte ne fut pas le seul à craindre que le pouvoir qui leur était confié ne manquât entre leurs mains de l’homogénéité de vues et de l’ascendant moral nécessaires en présence des factions mal éteintes et de l’esprit de sourde contre- révolution soigneusement entretenu par les royalistes du dedans et du dehors mais c’était, après tout, un pouvoir de la part duquel la République n’avait pas à craindre de trahison. Aussi Bonaparte résolut-il de le servir de toutes ses facultés. Barras , son ami politique, son protecteur, pour appeler franchement les choses par leur nom, était donc membre du Directoire, et Bonaparte commandant on chef de l’armée de l’intérieur. Toujours préoccupé de l’Italie, il en parlait sans cesse ; là se déployait pour lui le champ de bataille où la République française devait se faire reconnaître du monde, et frapper son premier ennemi. l’Autriche. Le 29 nivôse an IV (10 janvier 1796), il rédigea et signa un projet d’attaque comme il savait les faire, intitulé : Note sur l’armée d’Italie. C’était le troisième travail consacré par lui à cette Italie, vers laquelle tendaient toutes ses aspirations, qu’il avait pour ainsi dire toujours en tête. Il adressa ce projet au général Aubert du Bayet, qui avait été nommé ministre de la guerre le 5 novembre 1795, et qui en garda le portefeuille jusqu’au moment où il passa à l’ambassade de Constantinople, à laquelle il fut envoyé en vue, précisément, d’après les plans de Bonaparte, de favoriser ainsi indirectement la campagne d’Italie alors décidée. C’était un homme d’esprit et un loyal officier, qui apprécia ce projet et le recommanda au Directoire. Aussi le lui rappela-t-il avec orgueil dans une lettre de Constantinople, du 14 thermidor an V (1er août 1797) : « Il doit sans doute m’être permis de me glorifier de vos exploits, d’abord comme citoyen français , ensuite comme ministre qui sut vous apprécier, lontemps avant votre gloire, auprès du Directoire exécutif. » On sait que le général Aubert du Bayet trouva, comme on l’avait prévu, le Grand Seigneur très sympathique à la France et très hostile au cabinet de Vienne. Dans l’audience qu’il en obtint, et où il lui présenta une compagnie d’artillerie, alors dénommée volante, le général Aubert du Bayet lui ayant notifié l’avènement du Directoire exécutif : Au moins celui-là n’épousera pas une archiduchesse d’Autriche » s’écria spirituellement le sultan Sélim III, qui avait attribué tous les désastres de Louis XVI à son mariage avec Marie-Antoinette. C’est le 23 février 1796 (4 ventôse an IV), que le général Bonaparte, commandant en chef de l’armée de l’intérieur, fut nommé au commandement en chef de l’armée d’Italie en remplacement du général Schérer. Cette nomination était certainement due, en grande partie du moins, à Barras. Elle entrait ans ses plans politiques, et aussi dans ses plans particuliers, disons-le sans commentaire. Il considérait Bonaparte comme sa créature depuis le 13 vendémiaire ; il avait reconnu sa grande capacité militaire, et il avait confiance dans le succès des entreprises du jeune général. Il comptait se faire un glorieux appui de ses victoires futures pour sa propre gloire, ou au moins pour le maintien de son crédit dans la République. En ce sens, on peut dire que Bonaparte fut son œuvre. Mais tout concourait à lui rendre cette œuvre facile, et, par-dessus tout, le mérite transcendant de l’homme qu’il protégeait. On peut faire honneur à Barras cependant d’avoir su deviner, par ce qu’il avait fait, ce qu’il pourrait faire, et dans le jeune officier général du 13 vendémiaire le général en chef de l’année d’Italie. Toutefois, il n’était pas le seul qui eût démêlé en Bonaparte un homme extraordinaire et le futur conquérant de l’Italie : Carnot avait été pour quelque chose dans sa nomination. Quand le Directoire délibéra pour trouver un successeur à Schérer, qui avait laissé languir l’armée d’Italie dans les Alpes, plusieurs généraux furent proposés : Bonaparte, Bernadotte et Championnet furent seuls mis en balance. Barras, Carnot et La Révellière se prononcèrent sur-le-champ pour Bonaparte ; Letourneur, qui penchait pour Bernadotte, et Rewbell pour Championnet, ne soutinrent leur candidat que faiblement, et se joignirent à leurs collègues après une courte discussion. Ce ne fut même point Barras qui, le premier, proposa Bonaparte pour ce commandement si important, bien qu’il désirât vivement l’en voir investir ; ce fut Carnot. Barras n’ignorait pas l’estime de celui-ci pour les rares qualités militaires de Bonaparte ; il lui laissa le soin de les faire valoir. Lorsque le 18 fructidor eut englobé injustement Carnot parmi les victimes innocentes de cette journée, d’ailleurs nécessaire au salut de la République, Carnot, attribuant sa disgrâce imméritée à la rivalité de Barras, déclara nettement dans sa réponse au rapport de Bailleul, qui l’incriminait, la part qu’il avait prise à la nomination de Bonaparte. « II n’est point vrai, dit-il, dans cet écrit, que ce soit Barras qui ait proposé Bonaparte pour le commandement de l’armée d’Italie ; c’est moi-même. Mais sur cela on a laissé filer le temps pour savoir comment il réussirait ; et ce n’est que parmi ses intimes que Barras se vanta d’avoir été l’auteur de sa proposition au Directoire. Si Bonaparte eût échoué, c’est moi qui étais le coupable : j’avais proposé un jeune homme sans expérience, un intrigant ; j’avais évidemment trahi la patrie ; les autres ne se mêlant point de la guerre, c’était sur moi que devait tomber toute la responsabilité. Bonaparte est triomphant : alors c’est Barras qui l’a fait nommer, c’est à lui qu’on en a l’obligation ; il est son protecteur, son défenseur contre mes attaques ; moi, je suis jaloux de Bonaparte ; je le traverse dans tous ses desseins, je le persécute, je le dénigre, je lui refuse tout secours, je veux évidemment le perdre. Telles sont les ordures dont on remplit dans le temps les journaux vendus à Barras. » Voilà, certes, de curieuses révélations, et elles expliquent cette sorte de respectueuse estime que Napoléon professa toujours pour Carnot, en dépit de l’antipathie que lui inspirait d’ailleurs la sévérité de ses principes, à lui, dont le républicanisme avait fait si complètement naufrage dans la tempête du 18 brumaire. C’est ainsi que Napoléon, qui regrettait qu’une si haute individualité échappât à son action, lui disait un jour : « Monsieur Carnot, tout ce que vous voudrez, quand vous voudrez et comme vous voudrez. » L’honnête et inflexible républicain s’était retiré sous sa tente, et il y resta pendant toute l’épopée impériale. Mais l’admiration, on peut dire l’affection qu’il avait conçue pour le héros de vendémiaire, était encore si vivace en 1814, à l’heure des revers, qu’il n’hésita pas à offrir au vaincu de l’Europe coalisée son bras sexagénaire. Sorti du Directoire par une crise, dans laquelle il eut Barras pour adversaire, Carnot met dans ses récriminations contre Barras beaucoup d’amertume ; mais là n’est pas pour nous l’intérêt du passage que nous venons de rapporter ; il réside en ceci que Carnot fut pour beaucoup dans cette nomination, dont résulta la rapide et magnifique campagne d’Italie, et c’est, comme on le voit par le passage que nous venons de citer, un honneur dont lui-même, à juste titre, ne voulait pas qu’on le dépouillât. La nomination de Bonaparte à ce commandement est du 4 ventôse an IV (23 février 1796) mais, avant qu’elle fût annoncée officiellement, le général, amoureux de Joséphine, avait demandé sa main et l’accablait des plus vives instances pour qu’elle ne s’arrêtât à aucune des considérations qui paraissaient la faire hésiter. Quant à lui, il ne faisait aucun mystère ni de sa passion ni de son désir de se marier avec Mme veuve Beauhurnais ; il en parlait fréquemment à Barras. Un jour que celui-ci tenait entre ses mains le projet de campagne intitulé : Note sur l’armée d’Italie, le directeur dit au général : « Voilà le présage de nombreuses victoires et d’une belle conquête. – Pour moi, répondit Bonaparte, il ne m’en faut qu’une : celle du cœur de la citoyenne Beauharnais. – Vous l’avez faite, général, je le sais, » reprit Barras. Dès ce moment, il fut plus question que jamais du mariage de Bonaparte avec Joséphine, et de traduire en un acte officiel ce qui jusque-là n’avait été que dans les vœux de l’un et de l’autre. On a de ce temps une longue et singulière lettre de Joséphine, sans date, mais probablement de janvier 1796, adressée à une de ses amies, dont on ignore le nom, parce que cette lettre, ayant évidemment été envoyée à la destinataire sous enveloppe, celle-ci s’est perdue. L’autographe seul a échappé ; en voici la copie textuelle. Cette lettre accuse bien des faiblesses et des incertitudes de cœur et d’esprit dans cette douce et excellente femme, qui devait devenir impératrice des Français. L’accent en est triste et touchant, et l’on y sent, au fond, je ne sais quoi de douloureux : Sunt lacrymœ rerum. La préoccupation de l’âge semble surtout la tenir en suspens : « On veut que je me remarie, ma chère amie. Tous mes amis me le conseillent, ma tante me l’ordonne presque, et mes enfant m’en prient. Pourquoi n’êtes-vous pas là pour me donner vos avis dans cette importante circonstance, pour me persuader que je ne puis refuser cette union, qui doit faire cesser la gêne de ma position actuelle? Votre amitié, dont j’ai déjà eu tant à me louer, vous rendrait clairvoyante pour mes intérêts, et je me déciderais sans balancer dès que vous auriez parlé. Vous avez vu chez moi le général Buonaparte. Eh bien, c’est lui qui veut servir de père aux orphelins d’Alexandre de Beauharnais, d’époux à sa veuve ! L’aimez-vous ? allez-vous me demander. Mais… non. – Vous avez donc pour lui de l’éloignement ? – Non ; mais je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplaît, et que les dévots trouvent plus fâcheux que tout en fait de religion. L’amour étant une espèce de culte, il faudrait aussi, avec lui, se trouver toute différente de ce que je suis ; et voilà pourquoi je voudrais vos conseils, qui fixeraient les irrésolutions de mon caractère faible. Prendre un parti a toujours paru fatiguant à ma créole nonchalance, qui trouve infiniment plus commode de suivre la volonté des autres. J’admire le courage du général, l’étendue de ses connaissances en toutes choses, dont il parle également bien, la vivacité de son esprit, qui lui fait comprendre la pensée des autres presque avant qu’elle ait été exprimée ; mais je suis enrayée, je l’avoue, de l’empire qu’il semble vouloir exercer sur tout ce qui l’entoure. Son regard scrutateur a quelque chose de singulier qui ne s’explique pas, mais qui impose même à nos directeurs : jugez s’il doit intimider une femme ! Enfin, ce qui devrait me plaire, la force d’une passion dont il parle avec une énergie qui ne me permet pas de douter de sa sincérité, c’est précisément ce qui arrête le consentement que je suis souvent prête à donner. Ayant passé la première jeunesse, puis-je espérer de conserver longtemps cette tendresse violente, qui, chez le général, ressemble à un accès de délire ? Si, lorsque nous serons unis, il cessait de m’aimer, ne me reprochera-t-il pas ce qu’il aura fait pour moi ? ne regrettera-t-il pas un mariage plus brillant qu’il aurait pu contracter ? Que répondrai-je alors ? que ferai-je ? je pleurerai. – La belle ressource ! vous écriez-vous. – Mon Dieu, je sais que cela ne sert à rien ; mais, dans tous les temps, c’est la seule ressource que j’aie trouvée lorsque l’on blessait mon pauvre cœur, – si aisé à froisser. Ecrivez-moi promptement, et ne craignez pas de me gronder si vous trouvez que j’aie tort. Vous savez que, venant de vous, tout est bien reçu. Barras assure que, si j’épouse le général, il lui fera obtenir le commandement en chef de l’armée d’Italie. Hier Buonaparte, en me parlant de cette faveur qui fait déjà murmurer ses frères d’armes, quoiqu’elle ne soit pas encore accordée : Croient-ils, me disait-il, que j’aie besoin de protection pour parvenir ? Ils seront tous trop heureux, un jour, que je veuille bien leur accorder la mienne. Mon épée est à mon côté, et, avec elle, j’irai loin. Que dites-vous de cette certitude de réussir ? N’est-elle pas une preuve d’une confiance provenant d’un amour-propre excessif ? Un général de brigade protéger les chefs du gouvernement ! Je ne sais, mais quelquefois cette assurance ridicule me gagne au point de me faire croire possible tout ce que cet homme singulier me mettrait dans la tête de faire ; et, avec son imagination, qui peut calculer ce qu’il entreprendrait ? Nous vous regrettons tous ici, et nous ne nous consolons de votre absence prolongée qu’en parlant de vous à tout instant, et en cherchant à vous suivre pas à pas dans le beau pays que vous parcourez. Si j’étais sûre de vous trouver en Italie, je me marierais demain, à condition de suivre le général ; mais nous nous croiserions peut-être en route. Aussi je trouve plus prudent d’attendre votre réponse avant de me déterminer. Hâtez-la, et votre retour encore davantage. Madame Tallien me charge de vous dire qu’elle vous aime tendrement. Elle est toujours belle et bonne, n’employant son immense crédit qu’à obtenir des grâces pour les malheureux qui s’adressent à elle, et ajoutant à ce qu’elle accorde un air de satisfaction qui lui donne l’air d’être l’obligée. Son amitié pour moi est ingénieuse et tendre ; je vous assure que celle que j’éprouve pour elle ressemble à ce que j’ai pour vous : c’est vous donner l’idée de l’affection que je lui porte. Hortense devient de plus en plus aimable ; sa charmante taille se développe, et, si je voulais, j’aurais une belle occasion de faire de fâcheuses réflexions sur ce maudit temps qui n’embellit les uns qu’aux dépens des autres ! Heureusement, j’ai bien autre chose en tête vraiment, et je glisse sur les idées noires pour ne m’occuper que d’un avenir qui promet d’être heureux, puisque nous serons bientôt réunies pour ne plus nous quitter. Sans ce mariage qui me tracasse, je serais fort gaie, en dépit de tout ; mais tant qu’il sera à faire, je me tourmenterai. Je ine suis fait l’habitude de souffrir, et si j’étais destinée à de nouveaux, chagrins, je crois que je les supporterais, pourvu que mes enfants, ma tante et vous me restassiez. Nous sommes convenues de supprimer les fins de lettres : adieu donc, mon amie. » Ce n’est pas souvent que l’histoire est assez heureuse pour mettre la main sur des pièces aussi curieuses, aussi intéressantes ; cette lettre nous fait prendre Bonaparte sur le vif, et aucun historien n’a jamais exprimé d’une façon plus saisissante et plus originale l’influence que cet homme extraordinaire exerçait sur tous ceux qui vivaient autour de lui, sur ses supérieurs comme sur ses égaux et’ ses inférieurs. Pauvre femme, qui trouvait ridicule l’ambition qu’il manifestait de vouloir protéger ses camarades ; si elle avait pu soulever un simple coin du voile qui recouvrait l’avenir, si elle avait pressenti ce que le génie et la fortune réservaient au petit général Bonaparte !…

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Le mariage de Napoléon et Joséphine

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

http://www.lerubicon.com