février 9, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – L’INSURRECTION ROYALISTE DU 13 VENDEMIAIRE AN IV

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Le général Bonaparte brisant l’insurrection royaliste lors du 13 vendemiaire an III

La saignée entre dans les combinaisons de la médecine politique.

(Napoléon Bonaparte)

La Convention nationale, qui, depuis sa réunion (22 septembre 1792), avait gouverné la France dans les circonstances les plus difficiles et les plus critiques avec une indomptable énergie, et maintenu toujours haut et ferme le drapeau de la République, venait d’achever son œuvre et de décréter la constitution de l’an III, qui confiait le pouvoir exécutif à un directoire composé de cinq membres, et l’élaboration des lois deux conseils, le conseil des Cinq-Cents et le conseil des Anciens. Cette constitution venait d’être soumise à l’acceptation du peuple réuni en assemblées primaires, et le 2 vendémiaire an IV (23 septembre 1795), après le recensement général des votes, on avait proclamé dans Paris l’acceptation de la constitution et des lois additionnelles par la majorité des assemblées primaires de la République. Cependant le parti royaliste, qui voyait le régime républicain s’affirmer de plus en plus, s’agitait dans Paris ; il s’était fortifié des mécontents de toutes les couleurs. On déclamait surtout dans les sections contre celle des lois additionnelles qui, pour rendre plus facile le passage du gouvernement conventionnel au gouvernement constitutionnel de la République, établissait que les deux tiers de la législature nouvelle seraient composés des membres sortants de la Convention, et que les assemblées électorales des départements n’auraient en conséquence à nommer, pour la première fois, qu’un tiers seulement de la nouvelle législature. Des orateurs forcenés, cachant leurs projets sous un masque républicain, s’animaient à la lutte. La garde nationale était en partie acquise à ce plan, que la presse royaliste soutenait de ses violences accoutumées : il s’agissait en réalité d’attaquer la Convention et de la dissoudre avant qu’elle eût achevé d’établir un gouvernement républicain régulier. Dans ces sections brillait alors un homme qui, après le 9 thermidor, s’était empressé de publier un journal intitulé le Républicain français, titre à l’abri duquel, comme il s’en est vanté depuis, il travaillait à la ruine de la République ; nous voulons parler de M. Charles de Lacretelle. « Ce titre nous déplaisait un peu, disait-il plus tard avec une franchise presque cynique ; mais, depuis le 10 août, il ne paraissait de journaux qu’avec cet indispensable passeport. » Jouer carrément sa tête, à l’exemple de Camille Desmoulins, ou même comme les rédacteurs des Actes des Apotres, allons donc ! C’est bon pour les hommes honnêtes qui ont la niaiserie de croire que leurs opinions doivent refléter la couleur du drapeau qu’ils arborent. Les royalistes d’alors étaient beaucoup plus habiles : ils minaient en cajolant. Aussi toutes leurs espérances s’étaient-elles réveillées, et ils mettaient tout en œuvre pour discréditer le gouvernement. Un de leurs grands moyens contre-révolutionnaires était à ce moment de présenter comme un acte d’égoïsme, comme un acte d’usurpation la loi organique des deux tiers. Les fondateurs de la République qui ne voulaient pas abandonner celle-ci aux mains des royalistes étaient honnis, et, comme on se croyait maître du mouvement contre-révolutionnaire, on était devenu insolent. Les royalistes relevaient partout la tête. Ah ! nous avons le droit de pétition, se disaient-ils, usons-en, abusons-en contre cette loi qui nous gêne ; que nous importe qu’elle ait reçu la sanction régulière de la majorité du peuple français ? L’instigateur, le promoteur ardent de ce dernier moyen de frapper l’esprit public, M. Charles de Lacretelle, fut chargé de présenter une de ces pétitions à la barre de la Convention, comme c’était l’usage alors ; ce n’était pas une pétition, mais une sorte d’injonction impérieuse, une audacieuse menace. Une insurrection armée des sections de Paris, où les royalistes avaient pris le dessus par leurs sourdes et habiles menées, se cachait au fond de ces incroyables paroles, qu’une assemblée souveraine ne pouvait, ne devait pas souffrir ; la Convention n’avait plus qu’à pourvoir à sa défense. Il fallait d’abord dissoudre les sections rebelles à une loi organique qui avait reçu la sanction du peuple tout entier. Le 2 vendémiaire (24 septembre), les sections, menées, surmenées par des orateurs véhéments entre lesquels se faisaient surtout remarquer, par la violence de leur langage, Charles de Lacretelle et La Harpe, nommèrent des députés pour former une assemblée centrale de résistance aux décrets, et cela au mépris de l’acceptation de la constitution et des lois organiques par les assemblées primaires ; cette assemblée se réunit à l’Odéon. La Convention, menacée, rendit, le 3 vendémiaire (25 septembre), un décret portant que les citoyens de Paris étaient garants envers la nation de l’inviolabilité de la représentation nationale, et ordonnant que, en cas d’attentat sur elle, le nouveau Corps législatif et le Directoire exécutif se réuniraient à Châlons-sur-Marne, où ils rappelleraient pour leur défense et leur sauvegarde les armées de la République, décret inséré au Moniteur du 7 vendémiaire an IV (29 septembre 1795). En même temps, la Convention déclara illégale et inconstitutionnelle l’assemblée de l’Odéon, et ordonna à son comité de sûreté générale de la dissoudre par la force. Le 10 vendémiaire, la force armée se portà à l’Odéon et exécuta cet ordre ; il ne lui fut opposé, aucune résistance ; mais la réaction, qui avait préparé de longue main une insurrection, ne se tint pas pour battue. L’ordre qui avait fait fermer l’Odéon devint le sujet des discours indignés de MM. La Harpe et Lacretelle, surtout dans la section Lepelletier, qui tenait ses séances au couvent des Filles-Saint-Thomas, qu’elle avait transformé eu une sorte de forteresse. Dans la séance du 2 vendémiaire, Daunou lut un rapport sur l’état des choses, et signala l’attitude insurrectionnelle des sections en général ; il terminait ainsi : « Représentants du peuple, cette République, que les factieux menacent dans son berceau, votre premier devoir est de la défendre. Tous ses ennemis se liguent contre elle ; appelez à son secours tous ses amis. Le génie des dissensions civiles essaye de verser au milieu du peuple tous ses poisons… Représentants, ils se rassemblent, les ennemis de la liberté ; assemblons le bataillon Sacré. Les royalistes aiguisent leurs poignards ; que les républicains préparent leurs boucliers. Laissons aux malveillants l’affreuse initiative de la guerre civile ; mais s’ils osent ce qu’on dit qu’ils méditent ; si, continuant de résister à vos lois, ils ont l’audace d’appuyer de leurs armes des rassemblements séditieux, eh bien, donnez le signal de la résistance à la rébellion ! Qu’alors les sections fidèles viennent se ranger autour de vous ; que, du sein même des sections révoltées, la foule des bons citoyens accoure. Patriotes de 1789, hommes du 14 juillet, vainqueurs du 10 août, victimes du 31 mai, libérateurs du 9 thermidor, venez, placez-vous dans les rangs des vainqueurs de Fleurus, de ces soldats de la patrie, qui n’inspirent d’alarmes qu’aux soldats de l’Autriche et de l’Angleterre ; républicains innombrables, venez tous ; formez la légion toujours invincible ; et puisque les amis des rois l’exigent, donnez-leur encore le spectacle d’un triomphe. » C’est à la suite de ce chaleureux discours que la Convention prit les mesures vigoureuses qui seules pouvaient assurer son salut. La section Lepelletier, dont le chef-lieu, comme nous venons de le dire, était au couvent des Filles-Saint-Thomas, et où Lacretelle et La Harpe continuaient à pérorer contre la Convention, était la plus animée, et appelait les citoyens aux armes. Un décret de la Convention ordonna que le lieu de ses séances fût fermé, l’assemblée dissoute et la section désarmée. Le 12 vendémiaire (4 octobre), vers les huit heures du soir, le général Menou, commandant, en chef l’armée de l’intérieur, accompagné des représentants du peuple Delmas, La Porte, Letourneur de la Manche, et de la 17e division militaire, se rendit avec un corps nombreux de troupes, composé d’infanterie, de cavalerie et d’artillerie, au lieu des séances de la section Lepelletier pour y faire exécuter le décret de la Convention. Cette petite armée était entassée dans la rue Vivienne, à l’extrémité de laquelle se trouvait le couvent des Filles-Saint-Thomas, sur l’emplacement même où s’élève aujourd’hui la Bourse. Les sectionnaires occupaient les fenêtres des maisons de cette rue. Plusieurs de leurs bataillons se formèrent dans la cour du couvent, et la force militaire que commandait le général Menou se trouva compromise. Le comité de la section s’était déclaré représentant du peuple souverain dans l’exercice de ses fonctions ; il refusa d’obéir aux ordres de la Convention, et, après une heure d’inutiles pourparlers, le général Menou et les commissaires de la Convention se retirèrent par une espèce de capitulation sans avoir désarmé ni dissous ce rassemblement, que la faiblesse de Menou enhardit. Demeurée en quelque sorte victorieuse, la section se constitua en permanence, envoya des députés aux autres sections qu’elle savait disposées à la résistance, établit un comité insurrectionnel, et arrêta ; dans la nuit du 12 au 13 vendémiaire, l’organisation d’un mouvement qui, dans ses prévisions, allait devenir fatal à la Convention, car c’était là son but principal. Le général Bonaparte, encore employé au comité topographique, était, ce soir-là, au théâtre Feydeau avec un de ses amis, M. Ozun, patriote, qui fut depuis élu membre du conseil des Cinq-Cents, et nommé préfet de l’Ain sous le Consulat. Au premier bruit qui se répandit dans la salle d’une lutte engagée entre les troupes de la Convention et les sectionnaires, il sortit du théâtre avec son ami, et fut témoin du singulier traité verbal que le général Menou venait de conclure avec un certain Charles Delalot, stipulant au nom des rebelles. Il se dirigea en toute hâte vers la Convention, par pure curiosité, pour juger de l’effet que produirait sur elle la nouvelle de cet armistice ridicule. Il la trouva en permanence, agitée, délibérant en tumulte, mais énergique et fière. Il sentit que c’était encore la représentation d’un grand peuple. Diverses mesures furent proposées, mais on alla au plus pressé, et on ordonna l’arrestation et la mise en jugement du général Menou. Bonaparte était loin de se douter que ce serait lui qui le remplacerait le lendemain, et assurerait le triomphe de la grande Assemblée nationale. Dans une crise aussi violente, les comités de Salut public et de sûreté générale voulurent concentrer davantage le pouvoir exécutif, et ils le déléguèrent à une commission de cinq membres, composée de Barras, Colombel, Daunou, Letourneur et Merlin de Douai. Toute la nuit, l’Assemblée resta en permanence, et, le 13 vendémiaire, date à jamais mémorable, à quatre heures et demie du matin, sur la proposition de Merlin de Douai, l’Assemblée déféra au général de brigade Barras, représentant du peuple et membre de la commission executive des Cinq, les fonctions de commandant eu chef de la force armée de Paris et de l’intérieur. Barras accepta; Delmas, La Porte et Goupilleau de Fontenay lui furent adjoints. A peine nommé, Barras comprit l’immense responsabilité qui pesait sur lui ; de son énergie allaient dépendre le salut de la Convention et le sort du gouvernement régulier de la République, qu’elle avait le devoir d’établir. Quoi qu’on puisse penser de Barras, ce n’était ni un royaliste ni un traître. Il sentait tout l’embarras de la situation, et se montrait inquiet. Carnot, qu’il consulta, lui dit : « Je te conseille de t’adjoindre un bon général qui agira pendant que tu donneras des ordres. – Lequel ? – II y en a trente là. -Nommes-en un. Brune, Verdier, Bonaparte. – Ah ! celui-ci, je le connais, il a pris Toulon. – Qui sait, répliqua Carnot, s’il n’est pas destiné à prendre le couvent des Filles-Saint-Thomas ? » La gaieté de Carnot devint communicative. Barras s’engoue tout à coup du général Bonaparte, et, sur cette indication vague, il l’envoie chercher. Bonaparte était resté toute la nuit au bureau topographique du comité de Salut public, auquel il était attaché. On n’eut pas de peine à le trouver. Arrivé dans la salle de la commission executive. Barras le prend par le bras, l’attire vers un coin de la salle et lui demande s’il veut accepter le commandement en second sous lui. Bonaparte, confondu de la proposition, paraît hésitant ; il demande à tenir conseil avec lui-même. Barras lui donne trois minutes. Bonaparte, debout et immobile, à deux pas de Barras, pèse à la hâte les chances de succès et de malheur ; sa fibre révolutionnaire s’émeut ; il voit la République sacrifiée si les sections l’emportent, tous les fruits de la Révolution perdus, le triomphe des étrangers, l’abaissement humiliant de la patrie ; il n’hésite plus. Il revient vivement à Barras, et lui dit avec sa résolution accoutumée : « Soit, j’accepte ; mais je vous préviens que si je tire l’épée, elle ne rentrera dans le fourreau que quand l’ordre sera rétabli, coûte que coûte. – C’est ainsi que je l’entends moi-même, lui dit Barras ; c’est donc chose décidée. » Il était cinq heures et demie du matin. « Oui, reprit Bonaparte, ne perdons pas de temps ; les minutes en ce moment sont des heures. L’activité seule peut nous rendre l’influence morale qu’un premier échec nous a fait perdre. » Barras, dès que Bonaparte lui eut parlé ainsi, poussa un long soupir d’allégement, et, sous prétexte qu’il avait en lui une confiance absolue, il se hâta de se mettre à l’écart en l’investissant des pouvoirs les plus illimités, et lui dit : « Maintenant vous voilà au fait autant que moi, et la bride sur le cou; chargez-vous de la partie militaire, je prends l’action civile sur mon compte ; mais, parbleu ! ne vous avisez pas de recourir à moi, j’aurai assez d’affaires de mon côté. » II présenta alors à la commission des Cinq un jeune homme à la figure pâle et maigre, à l’attitude modeste, presque embarrassée, mais « à l’œil étincelant d’expression, d’audace, d’intelligence et de génie, et qui devait s’appeler un jour l’empereur Napoléon. Le premier soin du jeune général fut d’aller voir Menou, qui, arrêté, n’avait pas été encore transféré à la prison militaire, et qui était retenu dans une des salles du comité de Salut public. En l’abordant, Bonaparte lui dit : « C’est moi, général ; c’est Bonaparte qui vient causer avec vous. Nous nous connaissons peu, cependant assez pour savoir réciproquement qui nous sommes. » Le général Menou lui demanda s’il était aussi prisonnier. « Quant à moi, ajouta-t-il sans attendre la réponse, je suis un nouvel exemple de la justice des républiques ; je suis puni pour n’avoir pas voulu verser le sang de mes concitoyens. » Bonaparte lui répondit froidement, mais sans sécheresse : « Vous avez eu tort, général, et grand tort dans cette circonstance ; il y a des moments où il y a plus que de la faiblesse à ne pas frapper ; les ménagements ne valent plus rien là où la révolte contre la loi est flagrante. » Le général Menou, piqué de cette admonition et plus frappé de la différence de l’âge que de l’espèce d’identité qu’il y avait entre lui et Bonaparte, lui répondit assez brusquement : « Je ne veux pas recommencer Santerre ou Henriot. Au reste, général, que le tribunal qui doit me juger et me condamner soit prêt, me voilà à vos ordres, vous pouvez me conduire. » L’esprit droit, ami de l’ordre, du général Bonaparte se révèle ici tout entier, et ses sentiments sont d’autant moins suspects que l’obéissance ne se pratiquait pas encore à son profit. Républicain encore sincère, il avait raison d’être sans ménagements pour ces rebelles qui, obéissant à d’aveugles passions, à des intérêts qui n’étaient pas même les leurs, ne représentaient en définitive que la nuance des émigrés, haletants d’impatience, de colère et de haine aux portes de la France, et n’attendait que l’occasion d’y rentrer pour y exercer d’implacables vengeances. Cependant, blessé d’avoir été pris pour ce qu’il n’était pas, il désabusa bien vite Menou, lui expliqua l’objet de sa visite, et en obtint des renseignements qui faisaient honneur à la franchise du pauvre Menou, mais dont l’insuffisance révélait aussi la profonde incapacité. Bonaparte, investi nominalement du commandement en second, mais en fait du commandement en chef, avec carte blanche, de l’armés de Paris, prit, le 13 vendémiaire, à six heures du matin, ses dispositions d’àttaque contre les sectionnaires. Il appela à le seconder les meilleurs officiers généraux de la République alors à Paris, Verdier, Mont-choisy, Brune, Berruyer, Vachot, Duvigier, et jusqu’à son ancien général en chef Carteaux, qui jouissait d’une certaine popularité dans la démocratie parisienne, et qui tous, sous ses ordres, firent leur devoir. Ses dispositions militaires furent savamment combinées pour le succès de la journée, et il n’oublia rien de ce qui pouvait l’assurer. Donnant déjà un exemple de cette prévoyance qui n’a jamais eu d’égale, il faisait distribuer huit cents fusils aux membres de la Convention, dont il comptait faire un corps de réserve, et il établit une ambulance sous les galeries du palais, du côté du jardin. L’artillerie de position était au camp des Sablons. Il n’y avait aux Feuillants que quelques pièces de 4, sans canonniers. Les magasins de vivres étaient disséminés dans Paris. La section du Théâtre-Français, dirigée par des royalistes, qui depuis s’en sont fait honneur tout haut, avait des avant-postes jus-qu’au Pont-Neuf, qu’elle avait barricadé. Cependant il arrivait de tous côtés des rapports faisant connaître que les sections se réunissaient en armes et formaient leurs colonnes ; le général Bonaparte disposa des troupes pour défendre la Convention, et distribua autour d’elle les moyens de défense. Il plaça des canons aux Feuillants pour battre la rue Saint-Honoré ; il mit des pièces de 8 à tous les débouchés, et, en cas de malheur, il plaça des pièces de réserve pour exécuter uu feu de flanc sur la colonne qui aurait forcé un passage ; il laissa dans le Carrousel trois obusiers pour foudroyer les maisons dont les rebelles s’étaient emparés et d’où l’on tirait sur la Convention. Le signal de l’attaque partit de la rive droite ; il était près de cinq heures. Le général Danican, qui commandait les sections du côté de la rue Saint-Honoré, envoya un parlementaire rue du Dauphin, où se tenaient Bonaparte et son état-major, avec ordre de déclarer une dernière fois à la Convention les volontés des sectionnaires. Bonaparte fit conduire le parlementaire à la Convention, et, comme le temps se passait, Danican crut que son parlementaire avait été retenu ; il ordonna alors la première décharge. C’est ce qu’attendait Bonaparte pour agir, car il ne voulait pas qu’il fût dit que le premier coup de fusil avait été tiré par ceux qui défendaient, l’ordre et la liberté. L’engagement le plus meurtrier eut lieu à Saint-Roch ; les sectionnaires y perdirent environ cent hommes, qui tombèrent sous la mitraille dont les cribla Bonaparte. Le reste s’enfuit alors en désordre. Quant à la colonne de la rive gauche, qui s’avançait pour déboucher sur le quai Voltaire, prise de front et de flanc par les batteries qu’avait établies Bonaparte, elle fut écrasée en un instant. Pendant deux heures encore le général de la Convention fit tirer le canon du côté du Pont-Neuf, mais à poudre seulement et pour effrayer les sections, qui ne songeaient plus à la résistance. Sa rapidité d’action et son énergie venaient de sauver cette constitution, qu’il devait renverser lui-même quatre années plus tard. « Parmi les morts, dit le premier rapport de Bonaparte, on reconnut partout des émigrés, des propriétaires et des nobles ; parmi ceux qui furent faits prisonniers, on trouva que la plupart étaient des chouans de Charrette. » La Convention, dans la plénitude de son triomphe, tint une séance en quelque sorte solennelle, comme pour célébrer sa victoire, le 18 vendémiaire an IV (10 octobre 1795). « N’oubliez pas, dit à la tribune le représentant Fréron, n’oubliez pas que le général d’artillerie Buonaparte, nommé dans la nuit du 12 vendémiaire (4 octobre), pour remplacer Menou, et qui n’a eu que la matinée du 13 pour faire les dispositions savantes dont vous avez vu les heureux effets, avait été retiré de son arme pour le faire entrer dans l’infanterie. Fondateurs de la République, tarderez-vous plus longtemps à réparer les torts qu’en votre nom on fait essuyer à un grand nombre de ses défenseurs ? » Dans cette même séance du 18 vendémiaire an IV, Barras, prenant la parole, dit : « J’appellerai l’attention de la Convention nationale sur le général Buona-Parte (son nom est ainsi orthographié dans le Moniteur et dans l’Almanach national). C’est à lui, c’est à ses dispositions savantes et promptes qu’on doit la défense de cette enceinte, autour de laquelle il avait distribué des postes avec beaucoup d’habileté. Je demande que la Convention confirme la nomination de Buona-Parte à la place de général en second de l’armée de l’intérieur. » Cette proposition fut immédiatement décrétée sans discussion et comme acclamée. Les suites du 13 vendémaire, du reste, n’eurent rien de terrible. Il n’y avait eu qu’environ deux cents tués ou blessés du côté des sectionnaires, mais il n’y en avait eu guère moins du côté des troupes conventionnelles. C’est rue Saint-Honoré, aux portes de Saint-Roch, qu’on recueillit la plupart des uns et des autres après la canonnade et la vive fusillade ordonnées par Bonaparte, qui rompit par là toute résistance, abrégea la lutte, et en rendit les conséquences moins désastreuses. Pendant que les sectionnaires canonnés s’enfuyaient de toutes parts, les blessés qu’ils avaient laissés, surtout sur les marches de Saint-Roch et dans les rues adjacentes, étaient apportés dans la salle des séances de la Convention et dans les pièces contiguës, où ils étaient pansés par des femmes, au milieu des fusils, des gibernes et des cartouches que le général Bonaparte y avait fait apporter ; car il avait résolu de vaincre à tout prix, même s’il avait d’abord subi un échec. Après la victoire, bien qu’on eût institué des commissions militaires pour juger ceux qui avaient pris part à la révolte, on alla jusqu’à faciliter l’évasion des personnages les plus compromis ; ils furent seulement poursuivis par contumace ; et, ainsi que le dit, dans son Histoire du XVIIIe siècle, Charles de Lacretelle, un des plus fougueux parmi ceux qui avaient espéré taire triompher en ce jour la cause de la royauté ; « Au bout de vingt jours, plusieurs hommes d’un nom célèbre, et qui venaient d’être condamnés à mort, rentrèrent dans Paris et s’y montrèrent ouvertement ; » à plus forte raison épargna-t-on ceux qui, comme le général Menou, n’avaient favorisé la révolte des sections que par faiblesse ou incapacité. Celui-ci, mis en jugement le 30 vendémiaire (22 octobre), fut acquitté le 11 brumaire (2 novembre) par le conseil de guerre, que présidait le général Loyson, sur les démarches déjà influentes du général Bonaparte, lequel disait hautement que si le général Menou méritait la mort pour avoir parlementé avec la section Lepelletier, les représentants qui raccompagnaient la méritaient aussi. Les autres furent définitivement couverts, quelques mois après, par une amnistie générale, amnistie que sollicita Daunou au conseil des Cinq-Cents. Les historiens de la Révolution n’ont pas assez insisté sur la conspiration royaliste déjouée par le 13 vendémiaire, conspiration qui comptait des agents au sein de la Convention même. De ce nombre étaient certainement Rovère, Saladin, Aubry. Les deux premiers, traîtres avérés, compromis par une correspondance lue à la Convention par Louvet, furent arrêtés. Aubry fut oublié. A leur grande satisfaction, une disette qui survint dans l’intervalle où le général Bonaparte commanda en second l’armée de l’intérieur (du 5 au 26 octobre 1795), vint mettre le comble à leurs espérances, en paraissant devoir servir les arrière-pensées qu’ils nourrissaient encore. Des attroupements populaires, comme il arrive naturellement quand le pain manque, avaient lieu à la porte des boulangers. La contre-révolution tirait parti de tout contre les conventionnels : ils étaient cause de la disette ; c’était l’armée, c’étaient les gouvernants qui absorbaient tout. Un jour où les boulangers avaient manqué de farine pour une fabrication suffisante de pain, un attroupement considérable se porta au-devant du général Bonaparte, qui passait par hasard avec une partie de son état-major. Des hommes, des femmes surtout, criant à tue-tête, l’entourèrent, demandant du pain à grands cris. Les femmes se faisaient remarquer par leur exaspération. Le rassemblement ne tarda pas à devenir menaçant. On ne pouvait user du sabre contre ce genre d’adversaires ; heureusement, un incident, ou plutôt un mot de Bonaparte le tira d’affaire, lui et son état-major. Une femme, monstrueusement grosse et grasse, vociférait avec violence, criant plus haut que les autres, gesticulant comme une énergumène. Elle apostropha directement le groupe d’officiers qui accompagnait Bonaparte. « Tout ce tas à d’épauletiers, disait-elle, se moque indéfiniment de nous ; pourvu qu’ils mangent et qu’ils s’engraissent bien, il leur est fort égal que le pauvre peuple meure de faim. » Sur quoi Bonaparte l’interpellant : « La bonne, regardez-moi bien, lui dit-il ; lequel est le plus gras de nous deux ? » On sait à quel point le général était maigre alors lui-même disait plus tard : « Je ressemblais à un véritable parchemin. » Ce mot égaya la foule, et l’attroupement se dispersa sur-le-champ : on avait ri, on était désarmé. Un fait plus important dans la vie de Bonaparte devait marquer les premiers jours de son commandement en second de l’armée de l’intérieur.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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novembre 2, 2007

PAUL BARRAS (1755-1829)

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Vicomte Paul Barras (1757-1829)

Barras était d’une haute stature, il parla quelquefois dans les moments d’orage et sa voix couvrait alors la salle. Ses facultés morales ne lui permettaient pas d’aller au-delà de quelques phrases. La passion avec laquelle il parlait l’aurait fait prendre pour un homme de résolution, mais il ne l’était point : il n’avait aucune opinion faite sur aucune partie de l’administration publique.

(Napoléon Bonaparte)

Barras (Paul-François-Jean-Nicolas, vicomte de), capitaine, législateur, et membre du Directoire, né à Fox-Amphoux (Var) le 30 juin 1755, de « François de Barras et d’Elisabeth Pourcely », mort à Chaillot (Seine) le 29 janvier 1829 ; entra dans l’armée comme sous-lieutenant au régiment de Languedoc, et partit en 1775 pour l’Ile de  France. Capitaine au régiment de Pondichéry, il  échappa à la capitulation de cette ville et, mécontent de la conduite des affaires dans les colonies, se décida à venir prendre sa résidence à Paris où il dissipa en peu de temps tout son patrimoine. Il se trouvait dans une triste position quand la Révolution éclata ; il l’accepta avec enthousiasme, prit part à la prise de la Bastille, voulut encore défendre le roi et la reine, lorsque le peuple envahit le palais des Tuileries, mais les abandonna quand il s’aperçut qu’ils étaient complètement perdus. Il s’affilia aux Jacobins et les poussa aux événements du 10 août ; il était administrateur du Var depuis le 31 août 1791, quand il devint haut juré à Orléans, puis commissaire à l’armée d’Italie et administrateur du comté de Nice. Le 7 septembre 1792, il fut élu par le Var membre de la Convention. Il siégea d’abord à la Montagne, vota la mort du roi et le 31 mai se prononça contre les Girondins. Nouvellement en mission à l’armée d’Italie, il se rendit à Toulon et Dugommier lui confia le commandement de l’aile gauche assiégeante. Revenu à Paris, il fut de ceux qui préparèrent le 9 thermidor ; chargé de défendre la Convention contre Henriot, qui commandait la garde nationale, il agit en conséquence, et lorsqu’il eut réuni assez de troupes, prit l’offensive, s’empara de l’Hôtel de Ville et put se saisir de Robespierre et de ses patisans. Après cette journée, Barras oublia qu’il avait siégé à la Montagne, se rapprocha des modérés, fut nommé secrétaire,  puis président de la Convention, et ensuite membre du Comité de sureté générale. Pour donner le change, il sut ou voulut contenter un peu tout le monde, en attaquant d’une part les émigrés et en faisant proclamer jour de fête publique l’anniversaire de la mort de Louis XVI ; et, d’autre part, en poursuivant les derniers montagnards (1er prairial) et en mitraillant les sections révoltées de Paris (13 vendemiaire). Il fut alors nommé général en chef par la Convention en s’adjoignant Bonaparte qu’il avait connu à Toulon.  En brumaire an IV, élu par le conseil des Anciens membre du Directoire exécutif, il alla habiter le palais du Luxembourg avec 150.000 francs d’appointements, devint alors le véritable chef du pouvoir exécutif, et put donner libre carrière à ses appétits de luxe et de jouissances :  » La cour de Barras, dit le Dictionnaire des Parlementaires, donna le ton à la jeunesse dorée » dont Mme Tallien fut la reine. Bonaparte y rencontra la veuve du général de Beauharnais ; Barras la lui fit épouser, et lui fit donner le commandement en chef de l’armée d’Italie. Les élections de l’an V ayant été favorables en majorité aux royalistes, les deux conseils conspirèrent contre les institutions existantes, Barras très résolu encore, décida la résistance, et le 18 fructidor, aidé par Augereau, surprit les Tuileries, fit arrêter Pichegru et Barthélemy, son collègue,  ainsi que tous les députés réactionnaires aux cris de : A bas les aristocrates ! mais très perplexe sur l’avenir du Directoire, qui était de plus en plus discrédité, il fit rompre les conférences ouvertes avec l’Angleterre au sujet de la paix, écrivit en secret à Pitt, assure-t-on , offrant d’accepter les conditions proposées en échange de 50 millions pour ses amis et pour lui, mais cette combinaison échoua ; et après le 3 prairial, qui fut une revanche contre le Directoire, Barras demanda à entrer en relation avec Louis XVIII ; il devait recevoir 12 millions. Le Dictionnaire des Parlementaires nous apprend encore que l’agent royal, le chevalier Tropez de Guérin, écrivit à Louis XVIII, : « Ce n’est pas une misérable conspiration qui se trame par des particuliers sans moyens, sans alentours ; c’est le chef du gouvernement, c’est l’homme presque assis à votre place qui vous l’offre. » Les négociations traînèrent en longueur du coté des royalistes, ce qui permit à Bonaparte de revenir en toute hâte d’Egypte, et de faire le 18 brumaire. Entre temps, Barras avait été élu député du Var au conseil des Cinq-Cents (germinal an VI). Le coup d’Etat de brumaire l’annihila complètement, sa carrière politique fut brisée ; il donna sa démission de député et se retira à Grosbois. Bonaparte lui fit offrir l’ambassade de Dresde, celle des Etats-Unis et le commandement de l’armée de Saint-Domingue, mais il refusa d’une façon catégorique toutes ces places, ce qui irrita profondément le Premier Consul. Barras prit alors la détermination de se retirer à Bruxelles, et comme cette retraite lui pesait, il demanda à plusieurs reprises de faire cesser cet état de choses. Il obtint enfin, en 1805, d’aller habiter à Marseille pour raison de santé. Il revint à Paris au retour des Bourbons, et on le laissa vivre tanquillement dans sa maison de Chaillot. Il fut le seul régicide excepté de la loi du 12 janvier 1816.

(Extrait du dictionnaire sur la Révolution et l’Empire du Dr Robinet)

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