juillet 20, 2008

MAXIMILIEN DE ROBESPIERRE (1758-1794) – LE COMITE DE SALUT PUBLIC (2)

Posted in Dignitaires civils, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , à 2:44 par napoleonbonaparte

Ni Robespierre, ni Danton, ni Marat n’avaient d’égaux quand « liberté, égalité ou la mort » se lisaient en lettres de sang sur toutes les bannières françaises ; ils étaient les premiers d’une aristocratie terrible, dont la livrée était teinte journellement par la hache du bourreau.

(Napoléon Bonaparte)

Elu précédemment accusateur public près le tribunal criminel du département de Paris, il avait pris part aux travaux préliminaires de cette magistrature nouvelle ; mais, au moment où elle allait entrer complètement en exercice, en avril 1792, il se démit de ces fonctions lucratives pour réserver tout son temps aux affaires publiques. Il avait d’ailleurs l’intention de fonder un journal, dont il commença en effet la publication en mai, sous le-titre du Défenseur de la constitution. Il était un peu tard pour défendre la constitution de 1791 ; mais, bien qu’il ne conservât sans doute que peu de foi dans l’institution monarchique, Robespierre, on le sait, n’aimait guère à se placer hors de la légalité. D’ailleurs, sa prudence et sa réserve ne l’empêchèrent point d’exposer des idées et des principes très élèves dans son journal (qui lui servit aussi dans sa guerre contre les girondins). Mais jusqu’au dernier moment, il s’attacha à se maintenir dans les limites légales. A la veille du 20 juin, il se montra, aux Jacobins, opposé au mouvement : « Rallions-nous autour de la constitution, disait-il ; je prends acte de ce que je me suis opposé à toutes les mesures contraires à la constitution. » A ce moment où la France était exposée aux plus grands périls, à cause de l’usage même que le roi faisait de la constitution, l’invoquer, la prendre pour arche de salut, n’était pas la marque d’une grande hardiesse polilique. C’est sans doute pour caractériser cette timidité d’esprit ou du moins ce manque d’audace pratique, que Danton disait plus tard en sa langue grassement familière : « Ce b…..-là n’est pas capable seulement de cuire un œuf ! » Robespierre ne joua non plus aucun rôle actif dans la grande journée du 10 août, qui sauva la France et la Révolution. Toutefois, avant cet événement, il s’était prononcé pour la déchéance du roi et pour la convocation d’une Convention nationale. Le 11, il fut adjoint par sa section (place Vendôme) aux commissaires qui composèrent ce qu’on a nommé la commune du 10 août. Il y siégea assidûment jusqu’au 20, jour où il fut nommé président de l’assemblée primaire de sa section. Elu membre du tribunal extraordinaire du 17 août, il refusa d’accepter ces fonctions. Quelques écrivains royalistes l’ont accusé d’avoir trempé plus ou moins directement dans les massacres de septembre. Mais il est tellement avéré qu’il fut absolument étranger à ces terribles exécutions, qu’une réfutation de cette inepte calomnie est inutile. Elu député de Paris à la Convention nationale, il fut également nommé par l’assemblée électorale du Pas-de-Calais. Par la constitution de son bureau, la grande Assemblée montra tout de suite qu’elle inclinait alors du côté des girondins. Le premier bureau fut, en effet, composé exclusivement de membres de ce parti. Le schisme politique qui séparait les républicains éclata violemment dès les premières séances. Des divers côtés volaient déjà les appellations meurtrières, également injustes et qui attestaient la profonde inimitié des partis. Presque aussitôt, les girondins accusèrent Robespierre d’aspirer à la dictature et de vouloir former avec Danton et Marat, une espèce de triumvirat. De plus, avec une violence plus qu’injuste, ils rejetaient sur les montagnards la responsabilité des massacres de septembre. Robespierre, non moins que Marat, fut l’objet de leurs attaques incessantes. Lasource, Rebecqui, Barbaroux, ressassèrent tour à tour cette vague et meurtrière accusation de projet de dictature ; Robespierre y répondit d’abord avec dignité et une modération relative, soit à la tribune de la Convention, soit dans ses Lettre à ses commettants, dont il commença la publication à cette époque pour remplacer son Défenseur de la constitution. Mais en même temps, il combattait vigoureusement ses ennemis, défendait contre eux Paris et la commune, s’opposait au projet de garde départementale présenté par Buzot, et contribuait à l’exclusion de Brissot de la société des Jacobins (il est du moins permis de le conjecturer). La guerre continua de part et d’autre avec le plus déplorable acharnement. Le 29 octobre 1792, après des attaques plus ou moins directes de Roland, de Guadet, de Lanjuinais, un enfant perdu de la coterie girondine, Louvet, l’auteur de Faublas, lancé par les Roland, vint lire à la tribune un acte d’accusation contre Robespierre, tissu de vagues dénonciations qui concluait à la nomination d’un comité d’examen de la conduite de Maximilien et à la mise en accusation immédiate de Marat. Le choix d’un tel accusateur, célèbre comme écrivain graveleux, était en lui-même assez malheureux. Suivant toutes les probabilités, il appartenait à Mme Roland, et les principaux girondins y furent étrangers. Robespierre, très habilement et pour laisser à l’opinion le temps de se prononcer, demanda quelques jours pour préparer sa défense. Il écrasa facilement son mince adversaire et, sur la proposition de Barère, la Convention écarta l’accusation par l’ordre du jour. La Gironde resta compromise de ces attaques inconsidérées et de cet échec. Elle n’en devint malheureusement que plus implacable, comme il arrive dans les luttes de parti. On sait que la Convention se consuma dans ces discordes intestines, qui bientôt divisèrent toute la France et qui finirent par entraîner la décadence et la ruine de la République. Lorsque la question du parti qu’il y avait à prendre à l’égard du roi fut posée devant l’Assemblée et devant le pays (3 décembre 1792), Robespierre développa son opinion avec une précision qu’il n’avait pas toujours. Il se prononça pour le jugement par la Convention et pour la mort. Il dit en substance : « Vous n’êtes point des juges, mais des hommes d’Etat; c’est moins une sentence que vous ayez à prononcer qu’une mesure de salut public à prendre. » II avait sur ce sujet l’opinion de la Montagne entière et de la plus grande partie de la France, à savoir que Louis XVI devait être puni pour ses trahisons, pour ses appels à l’étranger, pour ses manœuvres contre-révolutionnaires ; ses violations de la constitution et des lois ; puni pour le sang versé au Champ-de-Mars et au 10 août, pour les périls qu’il avait attirés sur la patrie ; qu’on devait enfin jeter sa tête aux rois de l’Europe comme une réponse à leurs attaques et à leurs hostilités. Il demandait d’ailleurs, comme il l’avait fait à la Constituante, l’abolition de la peine de mort pour lès délits ordinaires, mais il faisait exception pour ces grands crimes publics qui attirent sur une nation le fléau de la guerre étrangère et de la guerre civile ; en un mot, il invoquait la raison d’Etat. « Louis doit mourir, disait-il, parce qu’il faut que la patrie vive. Chez un peuple paisible, libre et respecté au dedans comme au dehors, on pourrait écouter les conseils qu’on vous donne d’être généreux. Mais un peuple à qui l’on dispute encore sa liberté, après tant de sacrifices et de combats, un peuple chez qui les lois ne sont encore inexorables que pour les malheureux, un peuple chez qui les crimes de la tyrannie sont des sujets de dispute, doit désirer qu’on le venge… » Dans le procès, il combattit vigoureusement l’appel au peuple, expédient imaginé par les girondins et qui pouvait allumer la guerre civile, et il vota pour la peine de mort, sans appel ni sursis. Il motiva son vote de la manière suivante : « … Je ne sais pas outrager la raison et la justice en regardant la vie d’un despote comme d’un plus grand prix, que celle des simples citoyens, et en me mettant l’esprit à la torture pour soustraire le plus grand des coupables à la peine que la loi prononce contre des délits beaucoup moins graves et qu’elle a déjà infligée à ses complices. Je suis inflexible pour les oppresseurs, parce que je suis compatissant pour les opprimés ; je ne connais point l’humanité qui égorge les peuples et qui pardonne aux despotes. Le sentiment qui m’a porté à demander, mais en vain, à l’Assemblée constituante l’abolition de la peine de mort est le même qui me force aujourd’hui à demander qu’elle soit appliquée au tyran de ma patrie et à la royauté elle-même dans sa personne. Je ne sais point prédire ou imaginer des tyrans futurs ou inconnus pour me dispenser de frapper celui que j’ai déclaré convaincu, avec la presque unanimité de cette assemblée….. Je vote pour la mort. » Ce fut lui qui fut chargé par la société des Jacobins de prononcer l’oraison funèbre du représentant Michel Le Peltier, assassiné par le garde du corps Pâris. A cette époque son autorité morale, qui grandissait de jour en jour à la Convention, était déjà prépondérante au puissant club de la rue Saint-
Honoré, qui donnait le mot d’ordre à plus de sociétés affiliées dans les départements ; immense corporation qui peuplait des siens les administrations, les municipalités, etc., disposait en beaucoup d’endroits des fonctions, avait une force incomparable. On conçoit quelle puissance réelle avait le chef d’une telle armée ; et Robespierre en devint non-seulement le chef, mais, pour ainsi dire, le prophète et le Dieu. Il appuya toutes les mesures répressives contre les émigrés et les prêtres rebelles, présenta quelques observations au projet d’établissement du tribunal révolutionnaire, mais n’eut d’ailleurs, quoi qu’on en ait dit, qu’une part indirecte à la création de cette redoutable juridiction. Il n’est pas douteux toutefois qu’il n’y ait donné son approbation, et ses critiques ne portaient que sur des points de détail. Au, reste, à cette époque, le sentiment des périls publics, les attaques journalières dont il était l’objet, les luttes qu’il avait soutenues avaient assombri son caractère, naturellement orgueilleux et concentré. M. Louis Blanc lui-même en convient : « A partir de ce moment, dit-il, l’humeur de Robespierre subit par degrés une altération que chacun remarqua et qui ne tarda pas à paraître sur son visage. Le tic nerveux auquel il était sujet se prononça de plus en plus ; son sourire devint un effort ; ses préoccupations intérieures se révélèrent chaque jour davantage dans l’inquiétude croissante de son regard, et à la douceur naturelle de sa physionomie s’associa insensiblement cette amertume qui, vers la fin, lui imprima quelque chose de sinistre. Et, en effet, son esprit, déjà ouvert aux noires visions, s’enfonça peu à peu dans la région des fantômes. Il crut apercevoir partout des conspirateurs et des traîtres. Doublement égaré par l’admiration excessive de ses séides et l’excessive animosité de ses ennemis, il en vint à s’identifier au peuple, à force d’orgueil, après s’être identifié au peuple à force de conviction ; et une fois sur cette pente dangereuse, devenu aussi implacable envers ses ennemis qu’il s’était montré implacable envers lui-même, il les poursuivit avec une haine d’autant plus terrible qu’il la jugea désintéressée, s’imaginant que c’était la patrie, la République, le peuple, qu’ils avaient voulu tuer dans sa personne, et ne s’apercevant pas jusqu’à quel point il devenait injuste à son tour. » Sous ces formes oratoires et à travers le fracas de ces antithèses, il y a un aveu d’autant plus intéressant à enregistrer, qu’il émane d’un admirateur enthousiaste de Robespierre. La trahison de Dumouriez fut une nouvelle occasion pour les partis d’échanger de mutuelles accusations. Précédemment, d’ailleurs, Maximilien avait à plusieurs reprises attaqué ce général, et cette fois ses soupçons étaient fondés, ses prévisions étaient justes. Où il s’égarait, bien évidemment, c’est quand il représentait les girondins comme ses complices. Ce qu’il y a seulement de très probable, c’est que ceux-ci comptaient sur l’épée du général pour les aider à réduire les sections parisiennes et la Montagne. Mais de part et d’autre on apportait les mêmes préventions aveugles les uns contre les autres. Lors des débats sur le projet de constitution (avril 1793), Robespierre y prit une part active. Il présenta aux Jacobins un projet de Déclaration des droits de l’homme, que la société adopta comme sien et qui est une œuvre fort remarquable. Il en donna également lecture à la Convention et recueillit de chaleureux applaudissements. Plusieurs autres discours qu’il prononça sur le même sujet, et qui étaient en désaccord sur des points importants avec le projet ébauché de la commission (girondine), furent accueillis avec la même faveur. Mais bientôt l’œuvre pacifique de la constitution fut interrompue par de nouvelles discordes. On sait comment se termina cette crise funeste : par le soulèvement de Paris et la chute des girondins qui, si souvent eux-mêmes, avaient réclamé avec acharnement la proscription de leurs adversaires. Robespierre n’eut point de part directe à cette insurrection des 31 mai-2 juin 1793 ; mais il est hors de doute qu’il avait contribué à la préparer par ses discours et qu’il en approuva les résultats. Il appuya vigoureusement de sa parole les mesures proposées le 31 mai à la Convention par les autorités constituées de Paris, au nom des sections ; tout son rôle se borna là. Il ne figura dans aucun conciliabule, ni à l’Evêché, ni à la Commune, dans aucune des réunions où fut préparé l’événement. S’il a donné son assentiment à la mutilation de l’Assemblée, il ne faut pas oublier que toute la Montagne et Paris entier en ont fait autant, entraînés par une nécessité terrible, et que cette funeste scission avait été rendue inévitable par les continuelles agressions de la Gironde, qui eussent perdu la République et qui rendaient tout gouvernement impossible. Couthon et Saint-Just, qui faisaient partie du comité de constitution, firent passer quelques-unes des idées de Robespierre dans la constitution de 1793. Lui-même, dans le cours de la discussion, fit adopter plusieurs modifications importantes ; mais le nouveau pacte social fut loin d’être son œuvre personnelle, comme quelques-uns l’ont répété. Son autorité dans la Convention n’en était pas moins fort considérable, et la disparition des principaux girondins, n’avait fait que l’augmenter. Beaucoup même le suivaient, l’appuyaient sans l’aimer. Sa roideur, sa sécheresse éloignaient de lui ; mais son austérité, son intolérance puritaine, l’incontestable sincérité de ses convictions imposaient la déférence, sinon l’enthousiasme et la chaude sympathie que Danton faisait naître autour de lui. En outre, sa position de chef réel des sociétés jacobines le rendait très fort. On commençait à le craindre ; les ambitieux, les prudents et les habiles se serraient autour de lui ; sans autre titre que celui de député, il devenait peu à peu le dictateur de l’opinion. Le 26 juillet (1793), il fut appelé au comité de Salut public, un an presque jour pour jour avant sa proscription. Que d’événements dans cette année, au milieu des crises les plus violentes et les plus périlleuses où jamais nation ait été plongée ! A ce moment, le comité n’était pas encore passé à l’état de gouvernement; le pouvoir exécutif était encore entre les mains des ministres. Le 1er août, Danton proposa d’ériger le comité en gouvernement provisoire ; mais Robespierre demanda et fit voter l’ajournement de cette proposition, se fondant sur la nécessité de ne pas paraliser la puissance executive en en modifiant trop brusquement l’organisation. On sait quelles étaient alors les formidables difficultés que la République avait à vaincre : l’insurrection fédéraliste, la rébellion vendéenne, la révolte de Lyon, la défection de Toulon, la crise des subsistances, des trahisons et des complots sans cesse renaissants, l’Europe entière à combattre, etc. Jamais une nation n’avait été si près de sa, ruine. Dans une situation aussi désespérée, il y avait quelque courage à accepter le fardeau du pouvoir, et il ne pouvait être exercé qu’avec la plus indomptable énergie. Robespierre eut part à toutes les mesures de salut public, à l’établissement du gouvernement révolutionnaire, à tous les actes de la Terreur. Quoi qu’on en ait dit, il n’a pas plus contribué que ses collègues, à ériger ce régime, que nous n’avons pas à juger ici, en système de gouvernement; et même, dans les premiers temps, il fit quelques efforts pour maintenir un certain équilibre, pour contenir les révolutionnaires ardents, les enragés, comme on disait alors, en même temps que les royalistes et les modérés, pour introniser enfin cette politique de bascule qui a été le programme de tant d’hommes d’Etat dont elle n’a pas empêché la chute. Il n’a donc pas établi la Terreur, comme le veut la légende ; mais il est non moins incontestable qu’il ne tarda pas à s’en servir contre ses ennemis, qui lui semblaient autant d’ennemis publics. Ces ennemis, dantonistes, hébertistes et autres, il ne les attaquait encore que par de vagues et meurtrières accusations, soit aux Jacobins, soit à la tribune de la Convention ! Avec son ascendant, cela suffisait déjà pour les mener fort loin. Etre désapprouvé, accusé par le pur, l’incorruptible Maximilien, c’était une espèce d’excommunication ; bientôt même ce sera comme une condamnation anticipée. Toutefois, dans la séance de la Convention du 3 octobre, il s’opposa à la mise en accusation des 73 représentants incarcérés pour avoir signé la protestation contre le 31 mai. Des historiens royalistes, comme M. de Barante, ont, il est vrai, prétendu que cette conduite lui était inspirée par la prévision qu’il aurait un jour besoin des votes de la Plaine, de l’appui du parti modéré ; mais tout indique qu’il a plutôt obéi à uu sentiment d’humanité et de modération. Au comité de Salut public, Robespierre formait, avec Couthon et Saint-Just, une sorte de triumvirat d’amitié, dans lequel on finit par soupçonner un triumvirat d’ambition. On les nommait, avec plus ou moins d’exactitude, les « gens de la haute main. » Les autres membres, Carnot, Lindet, Prieur, étaient les travailleurs, tout absorbés dans les immenses labeurs de la guerre, des subsistances, transports, administration, correspondance, etc. Maximilien, tout en prenant part aux travaux ou du moins aux délibérations de ses collègues, était surtout chargé des questions d’ensemble, des rapports avec les corps administratifs et les autorités constituées, de certains exposés législatifs, enfin des hautes questions politiques et sociales soumises à la Convention. Plus tard, un bureau de police générale ayant été créé au Comité pour surveiller les fonctionnaires et examiner les dénonciations qui abondaient chaque jour, la direction de ce bureau avait été confiée à Saint-Just, qui, souvent en mission, était remplacé par Robespierre. Toutes ces attributions donnaient à celui-ci une grande puissance, non pas dictatoriale, comme on l’a dit, mais bien souvent prépondérante, cela est incontestable. Ce qu’il y a de certain, c’est que ses collègues finirent par surnommer entre eux ses deux disciples et lui les triumvirs. Au comité de Sûreté, il avait deux hommes influents entièrement à lui, le peintre David et Lebas. Toutes les administrations, d’ailleurs, étaient peuplées de ses créatures ou d’hommes placés par ses amis. Cette influence qui s’étendait dans tous les sens, cette autorité qu’il avait partout n’était, dit-on, que l’ascendant de la vertu. Cela est possible, nous ne discutons pas, bien que les chefs de parti soient ordinairement entourés de plus d’ambitieux que de dévoués ; mais, en tout état de cause, il n’en est pas moins vrai qu’il devenait de plus en plus un gouvernement, un chef d’Etat, ce que ses ennemis ont nommé un « tyran » dans la langue énergique de l’époque. Ajoutons que les commissaires du comité de Salut public envoyés aux armées et dans les départements, et spécialement les hommes de Robespierre, semblaient avoir et exerçaient en effet une autorité plus haute que les simples représentants en mission, qui s’en plaignirent plus d’une fois. Il suffit de rappeler les missions de Robespierre jeune, de Couthon, de Saint-Just et Lebas, de Jullien de Paris, etc., qui d’ailleurs montrèrent une certaine modération, peut-être calculée. En novembre 1793, le mouvement qui se produisit dans presque toute la France contre le culte catholique, et qui non-seulement répondait à la Vendée, à la guerre des prêtres contre la République, mais encore qui était la Révolution même, la pensée philosophique du XVIIIe siècle, la révolte contre la tutelle sacerdotale et l’Église du moyen âge, ce mouvement fournit à Robespierre l’occasion de frapper ceux qu’il nommait les ultrarévolutionnaires, les exagérés. Les communes, des municipalités avaient pris l’initiative. Paris reprit l’œuvre et donna la grande impulsion. Cloots, Chaumette, les sections, la Commune s’y mirent avec une passion extraordinaire. L’évêque de Paris, Gobel, vint à la tête de son clergé, à la barre de la Convention, abdiquer ses fonctions épiscopales et sa qualité de prêtre ; les églises furent transformées en temples de la Raison ; partout les prêtres abjuraient par milliers ; les municipalités envoyaient les vases sacrés à l’Assemblée pour être convertis en monnaie ; des fêtes à la Raison étaient célébrées dans toute la France ; on renversait les images, on brisait les vieux fétiches, on punissait la Vendée sur les statues des saints ; partout le peuple rejetait violemment le joug des vieilles croyances, sortait de l’Eglise de servitude, accomplissait le vœu des philosophes. Les représentants en mission dans les départements s’associaient partout à ce mouvement, que la Convention vit d’un œil favorable et qu’elle encouragea par ses applaudissements presque unanimes. Nombre de ses membres, évèques constitutionnels, ministres protestants, simples prêtres se démirent avec enthousiasme de leurs fonctions sacerdotales. Le prudentissime abbé Sieyès lui-même crut nécessaire de renier la foi que personne ne lui supposait. Enfin, l’Assemblée se rendit en corps à Notre-Dame (10 novembre) pour assister à la fête de la Raison, et le 16, sur la proposition de Cambon, elle décida que les églises, devenant la propriété des communes, serviraient spécialement d’asile aux indigents. Eh bien ! et c’est ici qu’éclaté la puissance réelle de Robespierre, contre l’immense majorité de la Convention, contre la presque totalité des révolutionnaires, contre une grande partie du peuple, il entreprit de faire avorter ce mouvement, qui paraissait irrésistible, et il n’eut qu’un mot à dire pour obtenir ce résultat. Outre qu’il détestait tous ceux, qui y avaient pris part, les uns parce qu’ils le dépassaient, les autres parce qu’ils échappaient a son influence ou qu’ils l’avaient combattu, ou par d’autres raisons toutes personnelles, il avait encore d’autres motifs puisés dans ses convictions philosophiques. Disciple exclusif de Rousseau, il avait comme hérité de ses haines, de ses misanthropies, de ses amertumes, en même temps que de ses idées. La profession de foi du vicaire savoyard, le déisme de l’Emile étaient pour lui des articles de foi ; ceux qui ne les acceptaient pas aveuglément étaient des matérialistes abjects, sectaires du philosophisme, athées, contempteurs de la vertu, enfin corrupteurs du peuple, factieux. Son imagination était tellement montée sous ce rapport, il ressentait tellement lui-même les haines personnelles de Jean-Jacques, qu’il avait fait enlever de la salle des Jacobins la buste d’ Helvétius. Rousseau était à lui seul la doctrine, la politique, la morale; il était l’Eglise, il était l’unique et suffisait à la Révolution ; ses théories devenaient une religion d’Etat. Et voyez comme ses adversaires furent frappés en la personne de leurs disciples : Camille Demoulins expie pour Voltaire, Chaumette pour Diderot, Danton pour Helvétius, Cloots pour d’Holbach ! Ajoutons que Robespierre, comme nous l’avons déjà dit, voulait à tout prix, soit par tendance naturelle, soit par tactique instinctive, ménager ce qui restait de l’ancien culte et de l’ancien clergé. Cela était plus près de ses idées que le rationalisme pur, et il était bien assuré d’y trouver un appui pour l’établissement de son déisme. Enfin il était choqué, lui, révolutionnaire classique, officiel, pour ainsi dire académique, des saturnales de ces révolutionnaires nouveaux, qui portaient sans trembler une main hardie sur les vieux autels et renversaient les idoles de pierre et de bois. Il se scandalisa, s’épouvanta de ce que les réformés du XVIe siècle avaient vu sans se troubler et même avec joie ; et dès lors, il employa toute sa puissance révolutionnaire contre ce développement logique de la Révolution et contre les efforts du peuple pour sortir de la vieille Eglise. Il eut ainsi la triste gloire de sauver ce qui était l’essence même de la contre-révolution et d’être lui-même le précurseur du concordat. Toute sa tactique fut de représenter ce mouvement comme une atteinte à la liberté des cultes, comme étant de nature à créer des embarras à la République. De là à en considérer les auteurs comme des ennemis publics, des conspirateurs et des traîtres, il n’y avait qu’un pas. Il le franchit sans embarras dans l’entraînement de sa passion. Sa colère se manifesta d’abord par quelques paroles pleines d’aigreur à Anacharsis Cloots. Peu de jours après, il hasarda quelques vagues allusions dans un grand rapport sur la situation de la République, présenté au nom du comité de Salut public. Puis, dans un discours aux Jacobins, le 1er frimaire an II (21 novembre 1793), il se découvrit tout à fait, s’éleva contre les persécutions dont le culte et ses ministres étaient l’objet (pas un prêtre n’avait été touché), invoqua la liberté des cultes, déclara que celui qui voulait empêcher de dire la messe était plus fanatique que celui qui la disait, enfin à travers toutes sortes de généralités oratoires le plus souvent à côté de la question, il ne manqua pas de représenter, par des allusions transparentes, les promoteurs du mouvement comme de faux patriotes et des agents de contre-révolution. Son pharisaïsme éclatait ça et là par des phrases significatives : « L’athéisme est aristocratique… Le peuple, les malheureux m’applaudissent ; si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les coupables… » Enfin, il conclût en proposant à la société de passer tous ses membres à un scrutin épuratoire et de chasser tous les « agents de l’étranger » qui se seraient introduits dans son sein. Les jacobins applaudirent et votèrent ce que voulait le maître. Cependant, ils étaient si peu préparés à cette inarche rétrograde, qu’ils venaient précisément de porter à la présidence Anacharsis Cloots. Cette espèce de manifeste de Maximilien eut un effet considérable, jusqu’à’ entraîner Danton, athée notoire, mais qui déjà fléchissait et qui d’ailleurs avait été mordu par Hébert. D’un grand sérieux, il s’éleva à la Convention contre les « mascarades antireligieuses » ( que présidaient cependant une foule de représentants en mission) ; puis, flattant la manie de Robespierre, demanda des fêtes publiques dans lesquelles on offrirait de l’encens à l’Etre suprême, au Maître de la nature ; « car, dit-il, nous n’ayons pas voulu anéantir la superstition pour établir le règne de l’athéisme. » La « mascarade » était précisément que lui, Danton, prononçât de telles paroles, auxquelles évidemment il ne croyait pas. Un peu plus tard, Camille Desmoulins sera pris, lui aussi, du même zèle conservateur, et tout en se moquant du catholicisme, percera de ses flèches aiguës ceux, qui veulent le supprimer. Ces complaisances des dantonistes, qui, d’ailleurs, avaient des griefs particuliers contre ceux qu’on nommait les ultras, ces complaisances un peu trop serviles ne les sauvèrent pas, comme on sait, de l’échafaud. Cependant, Robespierre poursuivait avec son opiniâtreté habituelle sa guerre contre les exagérés, au comité, aux Jacobins, dans la Convention, jusque dans ses discours et rapports essentiellement politiques, il continua à déclamer contre les extravagances du pldlosophisme, à représenter follement les nouveaux réformateurs comme les agents soldés de l’étranger. Dans les départements, les représentants en mission continuaient à patronner la déprètrisation; mais à Paris, sous l’œil de l’incorruptible, le mouvement s’arrêta ; Hébert et Chaumette eux-mêmes baissèrent la tête. L’étonnant pouvoir de cet homme, qui n’est pas sans analogie avec celui de Calvin à Genève, n’avait jamais mieux éclaté ; il avait intimidé jusqu’à Danton ! Nous avons dit plus haut que Maximilien avait proposé un scrutin épuratoire aux Jacobins, li fut nommé lui-même membre de la commission d’épuration avec quelques autres sociétaires peu influents. Il défendit Danton, Desmoulins, dont il avait besoin à cette heure, et même Barère, dont la souplesse était utile ; mais il attaqua avec une extrême violence et avec une mauvaise foi insigne Cloots et le fit épurer, c’est-à-dire rejeter de la redoutable société. Cette espèce d’excommunication était un premier pas vers l’échafaud. Cloots avait été l’un des promoteurs du mouvement contre le-culte. Quelques jours plus tard, Robespierre l’attaqua non moins violemment à la Convention. C’était décidément le vouer à la mort. Dans sa marche difficile entre le modérantisme et l’exagération, Robespierre oscilla souvent, suivant les besoins de sa politique, déroutant ainsi ses disciples fidèles, et même il s’allia un moment, plus ou moins directement, avec les hëbertistes, qu’il allait frapper. La publication du Vieux cordelier, où Desmoulins attaquait si visiblement le gouvernement révolutionnaire et demandait un comité de clémence, le rejeta à gauche.il réclama, lui, un comité de justice, ce qui d’ailleurs, dans la situation, était plus politique. Il défendit dédaigneusement la personne de Camille, aux Jacobins, mais en demandant que ses numéros fussent brûlés. Le lendemain (8 janvier) il attaqua violemment Fabre d’Eglantine, un dantoniste, qui fut arrêté quelques jours après. Puis, comme pour se défendre de partialité contre les indulgents, il prêta les mains (cela n’est pas douteux) à l’arrestation de Roux, Varlet et Leclerc, tribuns de quartier, de ceux qu’on nommait les enragés, en même temps qu’il couvrait de sa protection Vincent et Ronsin, deux hébertistes ; et tout cela en quelques jours, sans qu’on pût bien discerner la ligne précise qu’il suivait. Peut-être avait-il quelque velléité de concilier, de rapprocher les partis qui divisaient la République ; mais le plus probable, c’est qu’il flottait d’une heure à l’autre au gré de ses incertitudes et de ses passions.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Maximilien de Robespierre (1758-1794) – La Terreur MontagnardeMaximilien de Robespierre sur wikipedia

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