février 3, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – L’ARMEE D’ITALIE

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Le général de brigade Napoleone Buonaparte en 1794

L’ambition est le principal mobile des hommes ; on dépense son mérite tant qu’on espère s’élever.

(Napoléon Bonaparte)

La position de l’armée d’Italie était devenue en effet critique après le 9 thermidor, comme l’avaient mandé Saliceti et Albitte au comité de Salut public. Une sorte de torpeur s’était emparée d’elle. L’armée piémontaise avait repris courage ; elle se renforçait tous les jours par l’arrivée de nouveaux bataillons autrichiens. Les deux armées françaises qui investissaient le Piémont étaient dans un état déplorable. La première, l’armée des Alpes, campée par détachements sur les crêtes de la chaîne supérieure, et formant une ligne de 240 kilomètres de développement, du mont Blanc aux sources du Tanaro, périssait de misère et de maladie. « Les communications étaient difliciles, dit un historien militaire, les vivres rares et fort coûteux, les chevaux exténués. L’air vif, les eaux crues de ces régions élevées occasionnaient dans les hôpitaux une mortalité qui, tous les trois mois, aurait pu suffire à la consommation d’une grande bataille. Cette défensive était plus onéreuse pour les finances et plus désastreuse pour les hommes qu’une campagne offensive. » La seconde armée, commandée en chef par Dumerbion, décrivait un immense demi-cercle depuis le mont Viso jusqu’au-dessus d’Albengo, et ne souffrait pas moins par les mêmes causes. Les divers corps ainsi campés sur ces sommités, séparés par des vallées souvent profondes, ne pouvaient se secourir en cas d’attaque. On les croyait perdus, et l’ennemi chantait déjà victoire : le 9 thermidor avait ranimé toutes ses espérances. Les armées austro-sarde et anglaise combinées, dont la jonction devait se faire dans les plaines méridionales du Piémont, et qui avaient pour alliées la faim, la misère et les maladies de nos soldats, comptaient nous attaquer sur plusieurs points à la fois, et, par l’envahissement de la France, prêter main-forte aux contre-révolutionnaires, qui se remuaient partout en faveur du prétendant. Mais on calculait sans le génie de la République, et, il faut bien le dire, celui de Bonaparte. Le comité de Salut public désirait qu’on prît l’offensive. Mais il fallait consulter ses forces, ne point attaquer si l’on n’était point en mesure de vaincre ; et la victoire devenait difficile dans la situation où se trouvaient nos troupes. Agir de concert avec l’armée des Alpes eût seulement permis à l’armée d’Italie d’espérer la victoire ; il fallait s’entendre avec elle : Dumerbion chargea Bonaparte de ce soin. Celui-ci eut à ce sujet, avec les officiers de cette armée, des conférences à Colmars, près de Digne ; mais on ne tomba pas d’accord, parce que, pour marcher ensemble utilement, il eût fallu que les deux armées fussent placées sous le commandement d’un seul général en chef, et que cela dépendait du comité de Salut public. Un péril était cependant à conjurer. Le 12 septembre, on avait appris qu’une division autrichienne, sous les ordres du général Wallis, s’était rassemblée sur les bords de la Bormida et avait porté ses magasins à Dego. Une division anglaise devait débarquer à Vado, et les deux armées combinées occuper Savone et forcer la république de Gênes a se déclarer contre la France. Il était de la plus haute importance d’empêcher que les forces anglaises, réunies aux forces austro-sardes, n’obtinssent contre nous le concours de la république de Gênes. Ce fut Bonaparte qui appela l’attention du général Dumerbion sur ce péril, et qui l’engagea à entreprendre, malgré tout, une campagne pour le conjurer. Il en était arrivé à ce point de considération, que le vieux général, qui pourtant ne manquait ni de bravoure ni d’initiative, lui répondit : « Mon enfant, présente-moi un plan de campagne, tel que tu sais les faire, et je l’exécuterai de mon mieux. » On n’a jamais vu, on ne verra jamais un pareil exemple de la supériorité du génie. Il s’agissait surtout d’empêcher la jonction des armées ennemies, de les rompre et de leur imposer par quelque coup hardi. Le 19 septembre, Dumerbion, à la tête de 18.000 hommes et avec 20 pièces de montagne, se mit en mouvement, accompagné de son général d’artillerie. Ce mouvement, est-il besoin de le dire, était le premier du plan de Bonaparte ; il consistait à s’emparer des positions de Saint-Jacques, de Montenotte et Vado, et à appuyer ainsi la droite de l’armée aux portes de Gênes. L’exécution répondit à l’excellence du plan. Une première division autrichienne, sous les ordres du général Colloredo, occupait Carcare et une partie de la vallée de la Bormida ; le général Mercy-Argenteau, avec une forte division autrichienne, était à Mondovi ; une troisième division autrichienne, sous les ordres du général Wallis, était placée en réserve vers Dego et devait appuyer les deux premières. Dumerbion fit mine d’attaquer la division Argenteau pour agir plus fortement sur celle de Colloredo vers les sources de la Bormida. L’armée française était ainsi disposée : 1° A droite, le général Masséna, de Loano à Bardinello ; 2° Au centre, le général Macquart, tenant Limone et Tende ; 3° A gauche, les généraux Sérurier et Garnier, s’étendant jusqu’au col de Fenestrelle. « La troisième sans-culottide (19 septembre), dit le rapport du général en chef au comité de Salut public, lu à la Convention et inséré au Moniteur du 4 octobre 1794, le poste de Saint-Jacques, situé sur la partie de l’Apennin qui sépare les forteresses de Savone et de Finale des vallées de la Bormida occupées par l’ennemi, et fortifié par un double retranchement, a été enlevé à la baïonnette avec une telle bravoure, que la terreur nous a précédés dans les postes de Bormida, Mallere, Pallere et Altare. Le 4 (quatrième jour complémentaire ou quatrième sans-culottide, comme on disait alors, de l’an II, 20 septembre 1794), une de nos colonnes, dérobant sa marche à l’ennemi, arriva très précipitamment au château de Cossaria, força ce poste redoutable, et l’armée autrichienne allait être coupée et renfermée dans les gorges de la Bormida, lorsqu’une fuite précipitée est devenue son unique salut. Le général rend compte ensuite de l’affaire de la Roquette de Cairo. La cinquième sans-culottide (21 septembre), les républicains poursuivirent leur marche et rencontrèrent l’ennemi à la Roquette de Cairo ; la cavalerie et l’artillerie ennemies y avaient des positions avantageuses, et l’infanterie y, était protégée par des hauteurs d’un difficile accès. Il ne restait qu’une heure et demie de jour ; une attaque aussi prompte que bien combinée les a culbutées sur tous les points. » Dans cette journée du 21 septembre, les généraux Bonaparte et Masséna dirigeaient, sous le général Dumerbion, les soldats de la République. Le lendemain 22 septembre, au moment où l’on se disposait à livrer un nouveau combat à, l’ennemi en arrière de Dego, où il avait été rejeté, on apprit sa fuite à plus de 20 kilomètres de cette ville, pour se porter sur Alexandrie et rejoindre sa réserve. Le général Wallis, harcelé le même jour par le général Cervoni, qui commandait notre avant-garde, prit position à Acqui, où le général en chef Dumerbion ne jugea pas à propos de le suivre, pour ne pas attirer sur lui toutes les forces sardes et autrichiennes ; il se contenta de cette reconnaissance, se replia par Montenotte sur Savone, et, conservant un poste dans cette Vallée, il prit position sur les hauteurs de Vado, qu’il fit lier aux hauteurs du Tanaro par de forts ouvrages et par des postes de communication. C’est à cela qu’avaient servi les cartes et les plans que, dans sa prévoyance, le général Bonaparte avait ordonné au citoyen Chantron de lever, par l’ordre que nous avons cité plus haut (29 mai 1794). Le général Dumerbion disait encore vers la fin de son rapport daté de Cairo le 2 vendémiaire an III (23 septembre 1794) : « L’affaire de Cairo a coûté à la République quatre-vingts de nos frères d’armes et autant de blessés. La perte de l’ennemi est de plus de mille hommes, tant tués que blessés et prisonniers, et il nous a laissé dans ses magasins de quoi nourrir l’armée pendant un mois. Puis ces mots : C’est ainsi, citoyens représentants, que l’armée d’Italie a célébré la cinquième sans-culottide et le 1er vendémiaire de l’an III de la République française ! Vive la République ! DUMERBION. » Les représentants du peuple près l’armée d’Italie disaient aussi dans leur lettre à leurs collègues du comité de Salut public, en leur rendant compte des mêmes faits : « La cinquième sans-culottide a été célébrée par une portion de l’armée d’Italie d’une manière digne de la République et de la Convention nationale. » Cette victoire, en effet, éloignait les Autrichiens de la mer, empêchait le débarquement des troupes, anglaises, qui cherchaient à se joindre à leurs alliés, et permettait ainsi le rétablissement des relations commerciales entre Gênes et Marseille. Les batteries que l’on construisit sur toute la côte, sous la direction du général Bonaparte, protégèrent le cabotage et interceptèrent, comme nous venons de le dire, tout rapport entre les Autrichiens et les Anglais. L’armée française, maîtresse de toute la rivière du Ponant jusqu’à Savone, maintenait dans sa neutralité vacillante la république de Gênes, dont les chefs aristocratiques étaient assez mal disposés pour les Français ; elle donnait, par le prestige même de son voisinage, une plus grande influence au parti déjà très nombreux des amis de la République française. C’était beaucoup dans l’état des choses ; et un conseil de guerre, malgré l’avis de Bonaparte, qui voulait qu’on profitât de l’entrain des troupes pour enlever le camp retranché de Civa, et qu on se précipitât à l’improviste sur le Piémont, par la gauche, en appelant à soi l’armée des Alpes, jugea prudent de s’arrêter aux avantages obtenus, jusqu’à nouvel ordre. Le combat de Cairo fut ainsi, dans cette campagne, la dernière opération de l’armée d’Italie ; et si l’on n’exécuta pas le plan d’invasion du Piémont proposé par Bonaparte, la République n’en eut pas moins à se féliciter des avantages de toutes sorte que le succès de nos armes nous assura dans cette partie de l’Italie. Déjà le jeune officier rêvait la conquête de l’antique Péninsule. Plus tard, quand le géant sera arrivé au faîte de la gloire et de la puissance, et qu’aucun horizon, si vaste qu’il soit, ne sera plus capable de caresser son regard, il se plaira à reporter ses souvenirs sur ce temps-là, et à dire que c’est un matin, au soleil levant, du haut du Col de Tende qu’il jeta pour la première fois un œil avide sir ces belles plaines de l’Italie, dont la conquête était dès lors l’objet de ses méditations. Alors Bonaparte était rentré pleinement en grâce auprès de Saliceti et d’Albitte, qui étaient toujours représentants près de l’armée d’Italie, et qui s’efforçaient, par des marques non équivoques de déférence, de lui faire oublier les défiances qu’ils avaient conçues contre lui. Deux nouveaux représentants, Ritter et Turreau, leur avaient été adjoints par le comité de Salut public. Ils avaient assisté à cette dernière campagne, et l’un d’eux, si l’on en juge par les égards qu’il lui témoigna dès son arrivée, avait dû recevoir en faveur de Bonaparte des instructions secrètes de quelques membres du comité de Salut public, sinon du Comité tout entier. C’était Turreau, Louis Turreau de Linières, né à Orbec, alors âgé de trente-quatre ans. Selon l’usage des conventionnels mariés qui étaient envoyés en mission près des armées, Turreau était accompagné de sa femme. Mme Turreau, jeune et trèsjolie personne, fort instruite et fort aimable, partageait et parfois dirigeait la mission de son mari. Elle était fille d’un chirurgien de Versailles, et avait reçu une éducation soignée. Turreau et surtout Mme Turreau se prirent tout de suite d’une véritable admiration pour Bonaparte, et n’en firent point mystère. Ils ne juraient que par lui, et ils le traitaient avec la plus grande faveur. Bonaparte se montra très sensible à ces marques d’estime et d’amitié, et il en était heureux à d’autres égards. Il commençait à se plaire dans la société des femmes, et Mme Turreau avait fait sur lui une vive impression, dont il n’était pas dans ses principes d’abuser le moins du monde. Toutefois, il se montra plus galant auprès d’elle qu’il ne l’avait été auprès de la belle Mme Ricord et de Mlle Charlotte Robespierre, dont la figure ouverte, quoique sévère, et les traits réguliers et fins lui avaient plu beaucoup aussi. Il ne dédaignait pas d’ailleurs de faire sa cour sans bassesse aux représentants du peuple en mission et aux personnes de leur famille, quand il sentait quelque sympathie pour eux. Peut-être aussi y avait-il là un motif intéressé, mais après tout naturel et légitime : « C’était un avantage immense de leur plaire, a-t-il dit lui-même ; car, en ce temps de l’absence des lois, un représentant du peuple était une véritable puissance. » Malgré tout cela, cette sorte de raison d’Etat paraît avoir été étrangère à sa galanterie près de Mme Turreau. Il était tout simplement heureux et fier de lui plaire, parce qu’elle était belle, spirituelle et aimable. Ce sentiment de vanité juvénile qu’il éprouvait lui fit même faire une sottise qu’il se reprocha amèrement et dignement plus tard. Racontons cette circonstance. Nous avons dit que Mme Turreau suivait son mari partout dans sa mission. Un jour Bonaparte, qui s’était rendu en compagnie des représentants Ritter et Turreau, pour faire une reconnaissance, dans les environs du Col de Tende, donnait le bras à Mme Turreau et se promenait avec elle au milieu des positions de l’armée ; tout à coup il eut l’idée de la faire assister au spectacle d’une petite guerre. On sait que, dans cette tête, l’exécution suivait de près la conception. Il ordonna sur-le-champ une attaque d’avant-poste à la baïonnette. Les Français furent vainqueurs, mais cette escarmouche n’était pas absolument nécessaire en ce moment, et elle pouvait même avoir des conséquences fâcheuses. Plus tard, Napoléon s’est reproché cet acte, qu’il a qualifié lui-même d’abus d’autorité. Quant à nous, ces petites faiblesses ne nous déplaisent pas ; cela accidente le tableau, qui deviendrait d’une monotonie fatigante si la pâte de la palette n’était pétrie que de génie ; un petit grain de faiblesse humaine réjouit l’œil et rapproche un peu les distances… Hélas ! attendons quinze ans, et malheureusement ce souhait de quelques taches dans le soleil ne sera plus à former. Bientôt le représentant Turreau et sa femme quittèrent l’armée d’Italie ; Bonaparte s’en éloigna également, et l’on se perdit de vue. Toutefois, il revit un jour Mme Turreau, la belle représentante de Nice, d’ancienne et douce connaissance ; mais elle était bien changée, à peine reconnaissable. La fortune des deux amoureux avait suivi une marche inverse. Bonaparte était devenu Empereur des Français, et Mme Turreau, dont le mari était mort en 1799, était tombée dans la plus profonde misère. Le malheur l’avait vieillie avant l’âge. Elle vivait tristement à Versailles, des secours de quelques parents qui n’étaient rien moins que riches. Elle se sentait malheureuse de leur être à charge. On l’engageait sans cesse à s’adresser à cet ancien ami, maintenant couronné, qui pouvait la tirer aisément de sa triste situation, et elle l’avait fait, et c’était là un de ses plus grands chagrins. Elle avait en effet écrit directement à Berthier, qui était aussi de Versailles, et, de plus, son ami d’enfance, le priant de lui faire avoir une audience de l’Empereur ; mais sa lettre était restée sans réponse. Une fois même, elle s’était décidée à écrire, directement à Napoléon, à qui là missive n’était point parvenue. Mais si le grand maître des cérémonies manquait de mémoire, Napoléon en avait pour deux. Mme Turreau ne comprenait rien à ce silence, bien que ses malheurs et la perte de sa beauté lui eussent appris à quoi tient le cœur des hommes. Elle ne pouvait croire à tant de dédain et à tant d’oubli de la part d’un homme qui lui avait paru si bon et si généreux lorsqu’elle l’avait connu à Nice, et qui même, pour tout dire, lui avait semblé un peu amoureux d’elle, quelque respectueux qu’eut été cet amour. Elle ne se trompait pas ; Napoléon ne l’avait point oubliée, mais la demande de Mme Turreau avait paru à Berthier devoir être importune à l’Empereur, et il ne lui en avait point fait part. Ce fut Napoléon qui, lui-même, un jour de chasse à Versailles, se souvint d’elle. Il savait qu’elle était née dans cette ville ; elle lui avait souvent parlé, à Nice, des premières scènes de la Révolution dont elle avait été témoin, lorsqu’elle était toute jeune fille. Son souvenir lui revint vivement à l’esprit, et les plaisirs de la chasse ne furent plus pou lui qu’un accessoire. Il la nomma tout haut avec intérêt, parut désirer la voir, et demanda à Berthier, qui l’accompagnait, s’il savait ce qu’elle était devenue. Berthier, jusque-là si indifférent, s’empressa de s’inclmer sous le désir du maître, et Mme Turreau fut appelée. L’Empereur lui fit le plus gracreux accueil, et, comprenant à son costume plus que modeste et à la tristesse de son visage la fâcheuse position où elle était tombée, il lui dit entre autres choses : « Mais comment ne vous êtes-vous pas servie de nos connaissances communes de l’armée d’Italie pour arriver jusqu’à moi ? » Et, en disant ces paroles, il lançait un regard à Berthier. « Hélas! sire, répondit Mme Turreau, nous ne nous sommes plus connus dès qu’ils ont été grands et que je suis devenue malheureuse. » Elle comprit alors que Berthier avait négligé de parler d’elle à l’Empereur ; mais cette femme délicate n’ajouta rien de plus. Comme on le voit, le jeune Bonaparte avait su bien placer ses affections. Mme Turreau n’eut qu’à se féliciter de cet entretien, qu’elle ne devait guère qu’à un heureux hasard. Le lendemain, l’Empereur ordonna à Berthier de lui faire compter 100.000 francs sur sa cassette. « Je ne veux pas, lui avait-il dit en donnant cet ordre, que mes plus anciens amis soient malheureux sous mon règne. » Le prince de Wagram, dont le cœur ne sut jamais être à la hauteur de sa fortune, comprit-il ? cela est probable ; car Napoléon, savait accentuer ses mots. Il eut toujours pour son ancien camarade de l’armée d’Italie la plus vive affection, affection que n’affaiblirent même pas les honteuses défections de celui-ci. « Pour toute vengeance, disait-il en 1815, je voudrais contempler un instant cet imbécile de Berthier dans son costume de capitaine des gardes de S. M. Louis XVIII. » Le mot souligné, appliqué à un prince, est sanglant, mais, il était mérité. « Pour toute vengeance… » Napoléon est tout entier dans ces trois mots ; il ne savait pas haïr ceux qui avaient été jadis ses amis ; et, dans les circonstances où il avait le plus à se plaindre de leur ingratitude ou même de leurs trahisons, les bons rapports qu’avait eus avec eux le général Bonaparte revenaient immédiatement à la mémoire du maître irrité. On a vu ce qu’en trois jours, du 19 au 22 septembre, avait, accompli la bravoure française. Après cette campagne si courte, terminée par l’heureux combat de Cairo, l’armée se tint sur la défensive, et Bonaparte ne prit plus, comme commandant en chef de l’artillerie , que des mesures d’ordre pour le maintien des positions acquises et l’armement des côtes de la Méditerranée. Il s’acquitta de tous ces devoirs avec une activité et un zèle extraordinaires, dont témoignent les ordres et les nombreuses lettres da service qu’il adressa, du mois d’octobre 1794 au mois de mai 1795, aux officiers qui relevaient de lui. Toute cette activité était dépensée en vue d’un grand objet qu’il se proposait, quand tout à coup l’entrée au comité de Salut public d’un ennemi de la Révolution vint l’arrêter douloureusement dans sa carrière. Nous abordons ici une des phases les plus importantes de la vie de Bonaparte ; c’est la triste histoire de ses démêlés avec ce fameux Aubry, fameux seulement par son injustice calculée et obstinée, qui faillit briser pour toujours cette fortune destinée à un si grand éclat. Cette histoire, très curieuse à plus d’un titre, ne nous semble avoir été approfondie et éclaircie par aucun historien, sans en excepter M. de Coston, qui n’en dit que ce que cent autres en avaient dit avant lui. Tous, en effet, parlent de la malveillance d’Aubry pour Bonaparte, sans s’inquiéter des causes. Nous avons été assez heureux pour les découvrir, à force de les rechercher ; et nous allons les exposer avec détail, car rien ne paraît plus singulier, quand on n’en a pas pénétré le secret, que ce changement subit qui s’opéra au sein du comité de Salut public à l’égard de l’armée, et dans la direction de la guerre, pendant les quatre mois moins deux jours qu’Aubry en fut chargé. Il y a là un mystère qui n’a pas assez préoccupé les historiens de la Révolution. La trahison était entrée au comité avec cet Aubry, et nous le prouverons. Pour cela, il nous faut recourir aux conjectures, aux hypothèses, aux inductions ; on sait que c’est armé de ce flambeau, ou, si l’on veut, de cette lanterne sourde, qu’il est souvent nécessaire de se diriger dans les broussailles et les sentiers rocailleux qui couvrent encore certains parages inexplorés du domaine de l’histojre. C’était la méthode de Condillac ; ce sera aussi la notre. Commençons tout d’abord par rappeler un point que nous avons suffisamment établi et qui n’est plus douteux aujourd’hui qu’aux yeux de ceux qui ont intérêt à le nier : Bonaparte était sincèrement républicain ; non pas républicain par calcul, mais républicain par conviction. L’enfant rêveur de la grotte du Casone était républicain, l’écolier de Brienne était républicain, le convive de Beaucaire était républicain, le lieutenant, de Carteaux et de Dumerbion, l’ami de Robespierre jeune était républicain. Le coup de tonnerre du 14 juillet avait retenti jusque dans les profondeurs de son âme ; les grands actes de la Convention parlaient fortement au cœur du Corse et de l’ami de Paoli. En ce temps-là, la Révolution comptait des ennemis jusque dans les corps chargés de la défendre ; car on sait qu’à toutes les époques de bouleversements sociaux, il se trouve des hypocrites qui s’attellent au char du progrès avec l’espoir de l’enrayer. Aubry était un de ces hommes ; et tout ce qui lui semblait de nature à pousser à la roue devait lui porter ombrage.Mais avant d’entamer ce chapitre, il convient de dire quelques mots du court intervalle qui sépara la mise à la réforme du général Bonaparte, événement qui a si fort marqué au début de sa vie. du moment où nous l’avons laissé après, la vive campagne de trois jours qui se termina par le combat de Cairo. Nous avons dit qu’après la cessation des hostilités, il s’était voué tout entier aux affaires de son arme et aux soins de l’autre objet dont, il n’avait pas cessé d’être chargé : la défense du littoral, des golfes et des stations maritimes de cette longue étendue de côtes qui va de l’embouchure du Rhône à la rivière de Gènes, et dont nous possédions une partie. Il s’y voua en homme qui a le sentiment que les choses n’en resteront pas là ; qu’après un moment d’arrêt, il faudra poursuivre l’œuvre commencée, et, pour cela, se trouver armé sur toute la ligne pour la défense, afin de pouvoir agir plus librement et plus fortement dans l’attaque. Quelques-uns de ces ordres méritent d’être rapportés. Le 18 vendémiaire an III (9 octobre 1794), il écrivait au citoyen Manceaux, si souvent cité plus haut : « Le général d’artillerie de l’armée d’Italie au citoyen Manceaux, directeur d’artillerie à Port-la-Montagne : Nous venons d’occuper le fort de Vado, près de Savone, qui maîtrise la rade de Vado ; nous sommes obligés d’y placer huit pièces de 36. Je te prie d’en faire la demande à la marine. Si elle n’a pas d’affûts, envoie-moi toujours les pièces et 400 boulets de 30. J’en attends 6.000 au premier jour. BUONAFARTE. » Pendant les trois derniers mois de cette année 1794, il écrit de Nice lettres sur lettres au même Manceaux à Toulon, au capitaine Perrier à Marseille, à d’autres officiers, et donne même des ordres en sa qualité de général de brigade d’artillerie. Le 4 janvier 1795, il se rend à Toulon pour y surveiller les détails d’une expédition maritime qu’on méditait. Le 7 du même mois, il était à Marseille, et les pouvoirs que lui avaient conférés les délégués de la Convention étaient bien grands, puisque nous le voyons écrire de Marseille, sous cette date du 7 janvier 1795 (18 nivôse an III), ce qui suit : « Le général commandant l’artillerie de l’armée au citoyen Manceaux, chef de brigade, etc. J’ai donné ordre à une compagnie de grenadiers de Paris, qui est arrivée à Avignon, de se rendre à Toulon, où elle prendra tes ordres ; j’ai ordonné à Faisand de te faire passer sur-le-chainp les cinq milliers de poudre qui te reviennent. » Le 22 mars, il était de nouveau à Toulon, où il donnait l’ordre suivant au citoyen Manceaux :« 2 germinal an III. Il y a, dans la demi-lune de la porte d’Italie, des écouvillons et des lanternes sur les affûts. Je te prie de donner des ordres pour qu’on les retire ; tu sens l’inutilité de tenir le rempart de Toulon et les forts environnants armés. BUONAPARTE. » Le même jour, il écrivait au même : « Je donne ordre que l’on te remette dix milliers de poudre, de celle destinée à l’expédition. » Dans nos collèges, on a toujours admiré l’activité et la facilité de César dictant à ses secrétaires quatre lettres sur des sujets différents. Cette admiration devait singulièrement donner à rire à l’officier Bonaparte : son génie n’eût demandé que dix légions et beaucoup moins de dix ans pour ne faire qu’une bouchée de la Gaule. Cet acte fut le dernier qu’il exerça comme général commandant l’artillerie de l’armée d’Italie. Le 1er floréal an III (20 avril 1795), en vertu d’un congé que lui avait envoyé de Marseille le représentant du peuple Beffroi, il quitta Toulon, en compagnie de l’inséparable Junot, revit un moment sa famille à Marseille, et, le 22 avril, en partit avec ses aides de camp, Junot et Louis Bonaparte, ïl voulait profiter de l’inaction obligée de l’armée d’Italie pour venir à Paris conférer avec les membres du comité de Salut public de la grande expédition en Italie, dont il avait l’âme remplie. Il ignorait les changements survenus dans le comité, où il comptait surtout trouver encore Carnot pour comprendre et y appuyer son projet ; il n’y trouva qu’Aubry et sa mise en non-activité. Le 15 germinal an III (4 avril 1795), Aubry, ancien et médiocre officier d’artillerie, sorti de l’armée en 1790, député du Gard à la Convention nationale, l’un des signataires de la protestation du 6 juin 1793 contre les 31 qui furent mis en état de détention et réintégrés au sein de la Convention le 8 décembre 1794, Aubry, disons-nous, avait remplacé Carnot dans la direction des opérations militaires ; l’un de ses premiers actes dans ces fonctions, qui correspondaient à celles d’un véritable ministre de la guerre, fut la mise à la réforme, du général Bonaparte et de Masséna, en même temps que d’un grand nombre d’autres officicrs des armées de la République, connus par leur civisme et leur bravoure. Mais cet acte, avait exigé quelque travail, et l’arrêté officiel n’avait pu être signifié du jour au lendemain. Il avait fallu à Aubry le temps de se reconnaître. On ne commet pas de pareilles énormités, même avec l’audace d’un conspirateur, sans y réfléchir quelque peu. Nous avons prononcé le mot énormité ; en effet, le travail d’Aubry, qui éliminait le général Bonaparte de l’artillerie, y introduisait Aubry lui-même, et à quel-titre ? comme général de division d’artillerie, inspecteur général de cette arme, chargé de la deuxième tournée, comprenant les départements de la Seine-Inférieure, de l’Eure, du Calvados et de la Manche ; lui, Aubry, simple capitaine de cette arme, dont il avait cessé de faire partie depuis 1790 ! c’est cet homme qui se faisait tout d’un coup, et de son chef, général de division et inspecteur général d’artillerie. Comme on le voit, le mot énormité n’a rien d’excessif, appliqué à une pareille mesure. Bonaparte, ignorant l’acte inouï qui le condamnait à l’inaction, au moment où il sentait bouillonner le génie militaire qu’il portait en lui, mit quelques jours à se rendre à Paris. Chemin faisant, il revit Valence ; il passa trois jours, du 29 avril au 2 mai, dans cette chère garnison où il s’était fait des amis qu’il n’avait pas oubliés et qui ne l’avaient pas oublié non plus. Il vit Mlle Bou ; mais, pour la première fois, il ne logea pas chez elle ; il avait promis à Sucy, qui, depuis, fut commissaire ordonnateur en chef à l’armée d’Italie, de descendre chez lui lorsqu’il passerait de nouveau à Valence, et il reçut l’hospitalité chez Mme de Sucy, mère de son ami. Il y visita la famille Aurel fils, dont il avait fréquenté si assidûment le cabinet littéraire. Il en partit le 14 mai et arriva quelques jours après à Paris, où il devait éprouver ; pendant près de quatre mois, les déboires les plus inattendus.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Général en disgrâce

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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