février 2, 2008

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – 9 THERMIDOR AN II ET LA CHUTE DE ROBESPIERRE

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Napoléon Bonaparte mis aux arrêts après le 9 thermidor an II

Ma conscience est le tribunal où j’évoque ma conduite.

(Napoléon Bonaparte)

La mission de Bonaparte à Gènes était, du reste, parfaitement définie par la lettre de créance que le représentant Ricord, en l’absence de son collègue Augustin Robespierre, en mission à Paris, lui avait expédiée de Loano le 13 juillet, et par les instructions secrètes qui l’accompagnaient. Comme cette mission joue un rôle important dans la vie de notre héros, nous allons mettre ici sous les yeux du lecteur le texte même des pièces. La lettre ou l’ordre de Ricord était ainsi conçu : « Le général Bonaparte se rendra à Gênes pour, conjointement avec le chargé d’affaires de la République française, conférer avec le gouvernement de Gênes sur des objets portés dans ses instructions ; Le chargé d’affaires de la République française le reconnaîtra et le fera reconnaître par le gouvernement de Gênes. Loano, le 25 messidor an II de la Répubique Signé : RICORD, » A cet ordre étaient jointes les instructions suivantes : INSTRUCTIONS SECRÈTES. « Le général Bonaparte se rendra à Gênes. 1° Il verra la forteresse de Savone et les pays circonvoisins. 2° Il verra la forteresse de Gênes et les pays voisins, afin d’avoir des renseignements sur les pays qu’il importe de connaître au commencement d’une guerre dont il n’est pas possible de prévoir les effets. 3° Il prendra sur l’artillerie et les autres objets militaires tous les renseignements possibles. 4° Il pourvoira à la rentrée à Nice de quatre milliers de poudre qui avaient été achetés pour Bastia, et qui ont été payés. 5° Il verra à approfondir, autant qu’il sera possible, la conduite civique et politique du ministre de la République française, Tilly, et de ses autres agents, sur le compte desquels il nous vient différentes plaintes. 6° Il fera toutes les démarches et recueillera tous les faits qui peuvent déceler l’intention du gouvernement génois relativement à la coalition. Fait et arrêté à Loano, le 25 messidor an II de la République. Signé : RICORD. » Robespierre jeune, nous l’avons dit, était parti pour Paris depuis plusieurs jours, au moment où Ricord signait à Loano cet ordre et ces instructions ; mais le voyage du général Bonaparte à Gênes avait été ordonné par Ricord conformément à ce qui avait été convenu entre celui-ci et son collègue absent. Bonaparte ne mit que quelques jours à remplir sa mission à Gênes, et il en revenait pour rentrer à Nice le 9 thermidor an II, le jour même où s’accomplissait a Paris la chute de Robespierre ; or, cet événement ne devait à aucun titre lui rester indifférent, car la hache thermidorienne qui avait frappé les deux Robespierre et qui lui avait enlevé un ami véritable, allait être un moment suspendue sur sa propre tête. Des hommes qui avaient été terroristes l’accusaient de terrorisme. Bonaparte était-il réellement terroriste ? Non, dans le sens vulgaire qu’on attache à ce mot ; mais il avait compris, comme tant d’autres grands esprits de cette grande époque, qu’il faut appliquer aux vieilles sociétés le systerne au moyen duquel on rajeunit, on vivifie les terres usées, c’est-à-dire y apporter de la terre neuve ou remuer l’ancienne à de grandes profondeurs ; il avait compris qu’une révolution ne s’opère pas sans troubles et même sans violences ; que, de ces troubles et de ces violences, il ne faut pas trop s’effrayer, et qu’une vie nouvelle ne peut être que la conséquence d’une sorte de métempsycose. Il avait compris le mythe antique : pour redevenir jeune, beau, vigoureux, le vieil Eson avait dû être préalablement coupé en morceaux et plongé dans une chaudière bouillante. ; 93 n’était, à ses yeux comme aux nôtres, que la crise suprême d’une grande démolition. Toute la théorie des révolutions est dans ces deux mots : démolition et reconstruction. Pour reconstruire, il faut tout d’abord démolir. Certes, elle n’était pas belle cette place où s’élève aujourd’hui le Louvre, ce chef-d’œuvre unique de sculpture et d’architecture ; il y a quelques années à peine gisaient là des masures informes et innomées, un je ne sais quoi qui n’avait de nom dans aucune langue. Le marteau retentit dans ces ruines, et bientôt l’œil attristé n’eut plus à contempler que des décombres et des gravois, restes hideux des vieilles maisons jetées à bas par le pic des démolisseurs. On ne passait que péniblement et avec tristesse à travers les pierres, les poutres, les débris amoncelés, et les esprits étroits devaient appeler vandales les courageux pionniers de ces futurs embellissements. Aujourd’hui, la plus magnifique harmonie règne au milieu de ce chaos, et le Louvre de Paris est devenu le monument le plus beau et le plus grandiose du monde entier. Il en est ainsi dans l’ordre social. Seulement, personne ne voulant s’y laisser exproprier de ses privilèges pour cause d’utilité publique, l’expropriation s’y fait de vive force, quand elle est devenue nécessaire. La mauvaise volonté des privilégiés à céder aux exigences du temps et de la raison est la seule cause de ces crises suprêmes, appelées révolutions, et des emportements populaires qui les accompagnent. C’est la loi : dura lex, sed lex. Le nom de Robespierre, le nom du plus grand démolisseur qu’offre l’histoire, n effrayait pas plus Bonaparte qu’il ne nous effraye aujourd’hui, nous, fils des destructeurs d’une monarchie de quatorze siècles. Or, on a vu qu’il s’était lié étroitement avec le frère de Maximilien ; qui, dans Toulon fumant, avait le premier récompensé ses services en le nommant général de brigade d’artillerie ; la reconnaissance, ce levain généreux qui ne vieillit jamais dans le cœur des Napoléons, l’attachait déjà à ce nom. Il s’était plus étroitement lié encore avec Robespierre jeune à Nice, et, dans cette rapide campagne des Alpes-Maritimes, qui avait reculé les frontières de la République, une grande intimité s’était établie entre eux ; ils s’étaient fait des confidences ; et, peut-être au delà du point immédiatement praticable dont nous venons de parler, avaient-ils eu le projet d’une expédition sur un plan vaste en Italie, laquelle, en couvrant de gloire la Montagne à l’extérieur, lui aurait permis d’asseoir à l’intérieur la République sur des bases constitutionnelles qui ne donneraient point prise contre elle aux royalistes déguisés, ainsi qu’on le vit plus tard. Bonaparte, comme tout l’indique, aurait-il donc conçu dès lors le plan de cette grande campagne d’Italie qui devait porter si haut la gloire des armes françaises, et qui, exécutée dès cette époque avec le concours de la Montagne, eût empêché la partie corrompue de l’assemblée de triompher et de jeter la France dans la voie contre-révolutionnaire qu’elle suivit sous le Directoire ? Ce n’est ni le moment ni le lieu de répondre à ce point d’interrogation ; mais la question nous semble valoir la peine d’être posée, et, sans avoir la prétention de la résoudre, voici, du moins, ce que nous pouvons dire. Les actes du gouvernement de la Convention, inspirés jusque-là par Robespierre l’aîné, n’avaient point trouvé un désapprobateur en Bonaparte, et son affection pour Robespierre jeune était connue de tout le monde. Le conventionnel en mission avait une confiance telle en la capacité de ce jeune général, qu’il avait conçu l’idée d’en faire un appui direct pour le parti de son frère. M. de Coston, qui a étudié la vie de notre héros avec la conscience et la passion qu’apporté un paléographe à déchiffrer un vieux parchemin, M. de Coston’n’hésite pas à dire que, vers la fin de juin 1794, Robespierre jeune, sur le point de partir pour Paris, où l’attendait l’échafaud, sollicita, au nom de son frère, le jeune général à venir prendre la place d’Henriot, commandant de la force armée dans la capitale. A cette occasion, il raconte même une scène qui est à peine croyable, et que nous allons rapporter avec toute la réserve qu’impose l’hypothèse d’une détermination qui, si elle eût passé dans le domaine des faits, aurait changé la face de l’Histoire. Peu de jours après son entretien avec Robespierre jeune, Bonaparte, qui désirait depuis quelque temps rapprocher sa famille de lui, l’attira au château Salle, à un quart de lieue d’Antibes. Joseph s’y rendit de Saint-Maximin, qu’il habitait ; quand ils se trouvèrent tous réunis, Bonaparte, qui paraissait plus préoccupé que de coutume, s’adressant tout à coup à Joseph et à Lucien, leur annonça qu’il ne tenait qu’a lui de partir dès le lendemain pour Paris, en position de les y établir avantageusement. « On m’offre , continua-t-il, la place d’Henriot. Je dois donner ma réponse ce soir. Eh bien qu’en dites-vous ? » Ses frères hésitèrent un moment ; sur quoi Bonaparte reprit : « Eh ! eh ! cela vaut bien la peine d’y penser. Il ne s’agirait pas de faire l’enthousiaste ; il n’est pas si facile de sauver sa tête à Paris qu’à Saint-Maximin. » II soulignait ce dernier mot en regardant fixement Joseph, qui jouissait à Saint-Maximin de la réputation d’enthousiaste. « Robespierre jeune est honnête, mais son frère ne badine pas…… Puis, après une pause pendant laquelle le mot ambitieux de César : le second à Rome, lui revint sans doute à la mémoire, il reprit brusquement :  « Moi  servir,   moi   soutenir  cet homme ! non, jamais. Je sais combien je lui serais utile en remplaçant son imbécile commandant de Paris, mais c’est ce que je ne veux pas être….. il n’est pas temps aujourd’hui ; il n’y a de place honorable pour moi qu’à l’armée….. Prenez patience ; je commanderai à Paris plus tard. » II y a de tout dans ce discours prononcé d’une voix vibrante et saccadée : un peu du jacobin, beaucoup du républicain ; mais, par dessus tout, du futur empereur et du maître absolu. Nous ne donnons pas cet épisode comme authentique. Bonaparte estimait beaucoup Robespierre jeune, et il le lui aurait prouvé plus tard, si la hache révolutionnaire lui en avait laissé le temps ; mais, comme il voyait juste, Robespierre l’aîné ne pouvait pas être son homme : son idéal était tout personnel. Toutefois, il ne pensait pas que Maximilien fût ce monstre sans idées, sans portée politique, dont nos grand-mères ont fait une légende à la façon de celle de Barbe-Bleue. En parlant du séjour qu’elle fit à Nice, où elle avait accompagné son frère, Mlle Charlotte Robespierre, dans les Mémoires qu’on lui attribue et qui ont été en eifet écrits sous sa dictée par M. de Laponneraye, rappelle les relations que son frère et elle eurent à Nice avec le jeune général, et elle parle des sentiments qui alors l’animaient. « Pendant son second séjour à l’armée d’Italie, mon frère, dit-elle, eut l’occasion de se lier assez étroitement avec Bonaparte. Durant sa première mission, il avait fait, ainsi que moi, sa connaissance, mais il ne l’avait pas cultivée aussi particulièrement que dans la seconde. Bonaparte avait une très haute estime pour mes deux frères, et surtout pour l’aîné ; il admirait ses talents, son énergie, la pureté de son patriotisme et de ses intentions ; je dirai même qu’il était républicain montagnard, du moins il m’a fait cet effet par la manière dont il envisageait les choses à l’époque où je me trouvais à Nice. Dans la suite, ses victoires lui tournèrent la tête et le firent aspirer à dominer ses concitoyens ; mais lorsqu’il n’était que général d’artillerie à l’armée d’Italie, il était partisan d’une liberté large et d’une véritable égalité. » Ceci est de l’histoire, et toutes les fantasmagories de la calomnie ne prévaudront pas contre elle. Tels étaient, en effet, les opinions et les sentiments du jeune Bonaparte a cette époque, qu’au lendemain même de la catastrophe thermidorienne, le jeune général se vit impliqué et fut l’objet de poursuites. On cherchait à l’englober parmi les adhérents du système politique de la Montagne vaincue, et, comme on l’a dit justement, la hache réactionnaire fut un moment suspendue sur sa tête. Il était revenu à Nice de sa mission à Gênes dès le 9 thermidor (27 juillet 1794) au soir. On n’y savait rien encore des événements dont Paris avait été le théâtre, ni de l’exécution des deux Robespierre et de leurs amis ; et Bonaparte avait repris son service actif de chef de l’artillerie de l’armée d’Italie. Le 4 août (17 thermidor), il était au camp de Sieg, à peu de distance de Nice, ne s’occupant, avec son ardeur ordinaire, que de la poursuite des opérations militaires et ne se doutant encore de rien. De là, il adressait le billet suivant au citoyen Berthier, alors chef de brigade d’artillerie à pied : « Je donne l’ordre à Songis qu’il fasse passer deux pièces de 24 à Fréjus. Tu voudras bien y faire un tour pour t’assurer si la batterie est en état, et pour déterminer l’emploi que l’on doit faire des pièces de 8. BUONAPARTE. » Ce n’est que le 5 août qu’on apprit à Nice les événements de Paris. Dans le premier mouvement de stupeur que cette nouvelle y causa, Bonaparte, qui avait reconnu à Gênes le patriotisme du ministre de la République française, et s’était, dans sa mission rapide, spontanément lié avec lui, lui écrivit le lendemain la lettre suivante : Nice, 13 thermidor an II (6 août 1794). Tu auras appris la conspiration et la mort de Robespierre, Couthon, Saint-Just, etc. Il avait pour lui les jacobins, la municipalité de Paris, l’état-major de la garde nationale ; mais, après un moment de vacillation, le peuple s’est rallié à la Convention. Barrère, Carnot, Prieur, Billaud-Varennes, etc. , sont toujours au comité de Salut public ; cela n’apporte aucun changement aux affaires. Ricord, après avoir été chargé par le comité de Salut public de la notification de la conspiration, a été rappelé dans le sein de la Convention ; Saliceti est dans ce moment-ci représentant à l’armée d’Italie. Nos opérations maritimes seront, je crois, un peu contrariées, peut-être même absolument changées. L’artillerie était en avant, et le tyran sarde allait recevoir un grand coup ; mais j’espère que cela ne sera que retardé. J’ai été un peu affecté de la catastrophe de Robespierre le jeune, que j’aimais et que je croyais pur ; mais, fût-il mon frère, je l’eusse moi-même poignardé s’il avait aspiré à la tyrannie. » On voit par cette lettre que la conspiration des thermidoriens contre Robespierre était présentée aux armées comme la conspiration de Robespierre. Eh bien, la veille même (18 thermidor), lorsque Bonaparte écrivait cette lettre à Tilly, les trois représentants près l’armée des Alpes et d’Italie, Salicetti, Albitte et La Porte, avaient écrit de Barcelonnette une lettre au comité de Salut public, pleine d’assertions venimeuses contre Robespierre jeune, Ricord et lui, Bonaparte, lettre dans laquelle ils annonçaient au Comité, entre autres choses, qu’ils venaient d’ordonner l’arrestation à Nice de ce dernier. Ce leur avait semblé sans doute une bonne occasion de faire du zèle et de montrer par là qu’ils n’étaient pas du parti vaincu. Ils avaient cru Bonaparte plus réellement compromis qu’il ne l’était, à cause de la liaison intime et des bons rapports qu’il avait- constamment entretenus avec Robespierre jeune. Ils espéraient que, dans ses papiers, dont ils avaient ordonné la saisie, on trouverait matière à quelque grave sujet d’accusasation contre lui. Dans les lettres au comité de Salut public, ils lui imputaient surtout à crime son voyage à Gènes, ignorant qu’il l’avait fait en vertu d’une commission régulière et même impérative d’un délégué de la Convention, ayant droit et pouvoir de la donner. Cette lettre de Barcelonnette au comité de Salut public, long échafaudage de mensonges et d’assertions lancés à tout hasard contre Ricord autant que contre Bonaparte, et évidemment écrite par Saliceti, quoique signée de ses deux collègues, porte, cela est triste à dire, le caractère de la plus basse envie, et l’on sent en la lisant qu’elle est l’œuvre malheureuse et honteuse de ce même Saliceti qui, depuis, dut venir à résipiscence devant la vérité, et qui en fut pour ses frais de dénonciation. La lettre finissait par ces mots : « Vous voudrez bien, chers collègues, adresser tous les ordres que vous aurez à nous donner à Nice, où Saliceti et Albitte se rendent à l’instant, tandis que La Porte reste a l’armée des Alpes pour correspondre et suivre les opérations convenues. Signé : ALBITTE, SALICETI, LA PORTE. » L’ordre d’arrestation du général Bonaparte portait : « Le 19 thermidor an II de la République française une et indivisible et démocratique. De Barcelonnette. Les représentants du peuple près l’armée des Alpes et d’Italie, Considérant que le général Buonaparte, commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, a totalement perdu leur confiance, par la conduite la plus suspecte et surtout par le voyage qu’il a dernièrement fait à Gênes ;  Arrêtent ce qui suit : Le général de brigade Buonaparte, commandant en chef l’artillerie de l’armée d’Italie, est provisoirement suspendu de ses fonctions. Il sera, par les soins et sous la responsabilité du général en chef de ladite armée, mis en état d’arrestation et traduit au comité de Salut public à Paris sous bonne et sûre escorte. Les scellés seront apposés sur tous ses papiers et effets, dont sera fait inventaire par des commissaires qui seront nommés sur les lieux par les représentants du peuple Saliceti et Albitte, et tous ceux desdits papiers qui seront trouvés suspects seront envoyés au comité de Salut-public. Signé: ALBITTE, SALICETI, LA PORTE. » A quelques jours de là, ils écrivaient : « A notre armée de Barcelonnette. Nous avons mis le général Buonaparte en état d’arrestation ; on examine ses papiers. Son successeur (c’était le général de brigade d’artillerie Dujard, un de ses bons camarades) reçoit de lui les renseignements nécessaires pour la direction de l’artillerie, tant de siège que de campagne, qui se trouve préparée. Nous aurons soin de vous rendre compte sous peu du parti que nous aurons cru devoir prendre à son égard. » Ils sentaient déjà que les éléments d’une accusation sérieuse allaient leur manquer, et ils se préparaient pour la retraite. Ce fut l’ordonnateur Denniée qui fut chargé par Saliceti et Albitte d’examiner les papiers saisis, et il le fit avec une bonne grâce et une loyauté dont Napoléon a toujours conservé la plus vive reconnaissance. Bonaparte, dans les premiers moments de sa détention, fut mis au secret au fort Carré d’Antibes mais le secret fut levé peu après son emprisonnement, et Junot, son aide de camp, ayant été admis à le voir, il lui dicta, pour les représentants qui l’avaient fait arrêter, une lettre dans laquelle il rappelle d’abord ses services et ses titres à la confiance des républicains, et où il procède presque d’un bout à l’autre par interrogations et par apostrophes. Il y dit : « Vous m’avez suspendu de mes fonctions, arrêté et déclaré suspect. Me voilà flétri sans avoir été jugé, ou bien jugé sans avoir été entendu. Dans un état révolutionnaire, il y a deux classes : les suspects et les patriotes. Lorsque les premiers sont accusés, ils sont traités, par forme de sûreté, de mesures générales. L’oppression de la seconde classe est l’ébranlement de la liberté publique ; le magistrat ne peut condamner qu’après les plus mûres informations, et que par une succession de faits. Déclarer un patriote suspect, c’est un jugement qui lui arrache ce qu’il a de plus précieux : la confiance et l’estime. Dans quelle classe veut-on me placer ? Depuis l’origine de la Révolution, n’ai-je pas toujours été attaché aux principes ? Ne m’a-t-on pas toujours vu dans la lutte, soit comme citoyen contre les ennemis intérieurs, soit comme militaire contre les étrangers ? J’ai sacrifié le séjour de mon département ; j’ai abandonné mes biens ; j’ai tout perdu pour la République. Depuis, j’ai servi sous Toulon avec quelque distinction, et j’ai mérité à l’armée d’Italie une part des lauriers qu’elle a acquis à la prise de Saorgio, d’Oneille et de Tanaro. A la découverte de la conspiration de Robespierre, ma conduite est celle d’un homme accoutumé à ne voir que les principes. On ne peut donc me contester le titre de patriote. Pourquoi donc me déclare-t-on suspect sans m entendre ? M’arrête-t-on huit jours après que l’on avait la nouvelle de la mort du tyran ? On me déclare suspect et l’on met les scellés sur mes papiers. On devait faire l’inverse : mettre les scellés sur mes papiers, m’entendre, me demander des éclaircissements et ensuite me déclarer suspect, s’il y avait lieu. On veut que j’aille à Paris avec un arrêté qui me déclare suspect ; on doit supposer que les représentants ne l’ont fait qu’en conséquence d’une information, et l’on ne me jugera qu’avec l’intérêt que mérite un homme, innocent, patriote, calomnié, quelles que soient les mesures que prenne le Comité, je ne pourrai me plaindre de lui. Si trois hommes déclaraient que j’ai commis un délit, je ne pourrais pas me plaindre du jury qui me condamnerait. Saliceti, tu me connais. As-tu rien vu, dans ma conduite de cinq ans, qui soit suspect à la Révolution ? Albitte, tu ne me connais point ; on n’a pu te prouver aucun fait ; tu ne m’as pas entendu ; tu connais cependant avec quelle adresse quelquefois la calomnie siffle. (Il ne parle pas ici de La Porte, le moins influent des trois). Dois-je donc être confondu avec les ennemis de la patrie, et des patriotes doivent-ils inconsidérément perdre un général qui n’a point été inutile à la République ? Des représentants doivent-ils mettre le gouvernement dans la nécessité d’être injuste et impolitique ? Entendez-moi, détruisez l’oppression qui m’environne et restituez-moi l’estime des patriotes. Une heure après, si les méchants veulent ma vie, je l’estime si peu, je l’ai si souvent méprisée ! Oui, la seule idée qu’elle peut être encore utile à la patrie m’en fait soutenir le fardeau avec courage. » Tout cela était écrasant ; on ne trouva rien de compromettant dans ses papiers, et les commissaires eux-mêmes, il faut bien le dire, furent les premiers à regretter leur précipitation : dans une lettre du 20 août, adressée au comité de Salut public, ils avouèrent franchement qu’on avait toutes les raisons de maintenir le général Bonaparte dans son grade et son commandement. Voici l’ordre d’élargissement que le général en chef Dumerbion mit un grand empressement et un grand plaisir à signifier au jeune prisonnier. « Après avoir scrupuleusement examiné les papiers du citoyen Buonaparte, suspendu provisoirement des fonctions de général d’artillerie de l’armée d’Italie, et mis en état d’arrestation après le supplice du conspirateur Robespierre, par forme de sûreté générale ; Après avoir pris connaissance des ordres à lui donnés, le 25 messidor, par le représentant du peuple Ricord pour se rendre à Gênes, où il devait remplir une mission spéciale précisée par l’arrêté dudit jour, et reçu de lui un rapport par écrit du résultat de sa mission ; après avoir pris les renseignements les plus exacts sur la conduite antérieure dudit général et cherché la vérité dans plusieurs interrogatoires qui lui ont été faits par eux-mêmes, n’ayant rien trouvé de positif qui pût justifier les soupçons qu’ils avaient pu concevoir de sa conduite et de ses dispositions ; Prenant en outre en considération l’utilité dont peuvent être à la République les connaissances militaires ou locales dudit Buonaparte, et voulant recevoir de lui tous les renseignements qu’il peut donner sur la situation antérieure de l’armée et ses dispositions ultérieures ; Arrêtent que le citoyen Buonaparte sera mis provisoirement en liberté pour rester au quartier général, et qu’il sera nécessairement rendu compte au comité de Salut public de l’opinion que l’examen le plus approfondi a donnée aux représentants du peuple de la conduite dudit Buonaparte, pour, après la réponse du comité de Salut public, être statué définitivement. Signé : ALBITTE, SALICETI. Collationné conforme à l’original, Signé : CAVENEZ. Certifié conforme. Le général en chef de l’armée d’Italie, Signé : DUMERBION. » Dans leur lettre du 7 fructidor an II (24 août) au comité de Salut public, les mêmes représentants disaient : « Chers collègues, Par le courrier que nous avons envoyé de Barcelonnette, conjointement avec notre collègue La Porte, et par lequel nous vous instruisons de nos mesures concertées, et des soupçons graves que nous avions sur Ricord et Buonaparte, général d’artillerie, nous vous annoncions que l’un et l’autre vous seraient envoyés ; vous avez rappelé le premier ; le second, comme nous vous l’avons déjà mandé, a été mis par nous en état d’arrestation. Par l’examen de ses papiers, et tous les renseignements que nous avons pris, nous avons reconnu que rien de positif ne pouvait faire durer sa détention plus longtemps. Surtout quand nous avons trouvé l’arrêté de Ricord, dont nous vous envoyons copie, par lequel ce représentant envoyait à Gênes le général Buonaparte, et que nous avons été convaincus de l’utilité dont peuvent être les talents de ce militaire, qui, nous ne pouvons le nier, devient très nécessaire dans une armée dont il a, mieux que personne, la connaissance, et où les hommes de ce genre sont extrêmement difficiles à trouver ; En conséquence, nous l’avons remis en liberté, sans cependant l’avoir réintégré, pour tirer de lui tous les renseignements dont nous avons besoin, et nous prouver, par son dévouement à la chose publique et l’usage de ses connaissances, qu il peut reconquérir la confiance et rentrer dans un emploi qu’au demeurant, il est très capable de remplir avec succès, et où les circonstances et la position critique où se trouve l’armée d’Italie pourraient nous obliger de le remettre provisoirement, en attendant les ordres que vous pourrez donner à cet égard. Salut et fraternité, Signé : SALICETI, ALBITTE. » On ne pouvait justifier en termes plus explicites et plus honorables que ne le faisaient là Saliceti et Albitte la conduite du jeune général ; et l’on sent, au ton d’estime et de considération avec lequel ils parlent de lui, qu’ils ne lui garderont pas longtemps rigueur, et que les circonstances ne vont pas tarder à les obliger à le faire rentrer plus que provisoirement dans cet emploi qu’ils lui avaient ôté, et, qu’au demeurant, il est très capable de remplir avec succès. C’était dire en propres termes, malgré les circonlocutions : le général Bonaparte est à lui seul l’âme de toute l’armée, et nous sommes perdus, si nous le perdons. Le comité de Salut public, qui, lui, n’avait autorisé aucune mesure contre Bonaparte, et qui n’avait désapprouvé ni approuvé celles que les représentants avaient cru devoir prendre, les laissa faire, et nous voyons, peu après sa sortie de prison, Bonaparte agir comme auparavant en qualité de commandant en chef de l’artillerie. Il n’eut, du reste, qu’à se louer, en cette crise, de ses camarades. Tous lui témoignèrent la plus grande bienveillance, à commencer par le général en chef Dumerbion. Pendant sa captivité au fort Carré d’Antibes, son ancien camarade, le général Dujard, qui avait été mis à sa place par les représentants, ne prit aucune disposition, et lui rendit, avec le plus honorable empressement, l’emploi qu’il n’avait occupé un moment que par devoir. Aussi voyons-nous, dès le commencement du mois de septembre 1794, Bonaparte rentré pleinement dans ses anciennes attributions, et nous le verrons exerçant ses fonctions de général pendant la campagne suivante.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> L’armée d’Italie

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

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