septembre 16, 2007

LE SEJOUR DE NAPOLEON A AJACCIO A SON RETOUR D’EGYPTE

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Maison de la Sposata

Les insulaires ont toujours quelque chose d’original, par leur isolement, qui les préserve des irruptions et du mélange perpétuel qu’éprouve le continent ; les habitants des montagnes ont une énergie de caractère et une trempe d’âme qui leur est toute particulière…

Tout en Corse y était meilleur, il n’était pas jusqu’à l’odeur du sol même.

(Napoléon Bonaparte)

Six mois après son arrivée à Toulon, à peine âgé de 24 ans, le capitaine d’artillerie Bonaparte avait été nommé, à la suite de son action décisive au siège de Toulon, général de brigade (22 décembre 1793) et alors avait commencé à se dessiner sa fabuleuse destinée : général en chef de l’armée d’Italie (2 mars 1796), commandant en chef de l’armée d’Egype (mai 1798). Sur des nouvelles alarmantes venues de Paris, il se décida à quitter l’Egypte, le 24 août 1799, avec des officiers et savants de sa suite qui avaient pris place sur les frégates la Muiron et la Carrère, pou rentrer en France. L’entreprise était périlleuse ; les mers étaient sillonées par des croisières anglaises.

Sur le Muiron, dit Marmont, se trouvaient : « Bonaparte, Berthier, Andreossi, Monge, Berthollet, Bourrienne, les aides de camp du général en chef et Gantheaume, commandant de la division » ; sur la Carrère : « Lannes, Murat, Marmont, Denou, Parceval, Grandmaison, nos officiers, et Dumanoir, chef de division, commandant de la frégate. On avait embarqué sur chaque frégate cent hommes de guides du général en chef qui en faisait la garnison ; nous avions en outre deux avisos bons marcheurs ».

Le 29 septembre, la flotille longeait le Sud de la Sardaigne ; elle put éviter une voile de guerre qui avait paru à l’horizon ; elle doublait dans la nuit le cap Bon ; l’amiral Gantheaume fit mettre le cap sur Ajaccio ; « le général en chef avait résolu d’y prendre langue. Le début de la guerre en Italie avait été accompagné de tant de désordres, qu’on pouvait redouter de trouver l’ennemi sur les côtes de Gênes et même sur celles de Provence. La Corse pouvait être occupée ; il était bon de savoir, au moment de l’atterage, sur quel point on pouvait se jeter avec sureté ».

Marmont raconte qu’on envoya un aviso à Ajaccio et il rendit compte qu’il « n’y avait aucun ennemi en Corse, que les côtes de France et de Gênes étaient libres ».

Un chroniqueur contemporain, Rossi, donne des détails précis sur l’arrivée à Ajacio du général en chef Bonaparte ; dans la journée du 30, la population avait assisté avec inquiètude aux évolutions singulières d’une flotille qui paraissait moins désireuse de gagner le port que de menacer la ville ; la mer était démontée ; un vent violent de Nord-Ouest soufflait en tempête ; le commandant de la grande felouque armée en course, Roch Donzella reçut l’ordre de reconnaître ces navires ; il s’empressa d’aller à leur rencontre.

« Parvenu à portée de la voix, dit Rossi, on lui fit savoir qu’on demandait un pilote pour être guidé dans le golfe. Comme la grande felouque battait pavillon français, on ne douta plus que la Corse n’appartînt encore à la France. Entre temps, le commandement de la felouque s’étant offert de les piloter, et ayant dit aux navires de le suivre, il demanda qui se trouvait à bord. Le général Berthier fut le premier à se faire connaître ».

« A-t-on des nouvelles du général Bonaparte ? Quesitionna l’équipage. La réponse fut donnée par le général Bonaparte qui se nomma et se montra en personne. Aussitôt l’équipage l’acclamant de ses Evviva ! arbora au mieux qu’il put tous les drapeaux qui se trouvaient à bord, tandis que Donzella se hâtant d’aborder la corvette du général faisait tirer des salves d’artillerie et criant sans cesse : Vive le général ! »

« Comme l’événement se passait à proximité de la ville et de la citadelle, chacun put entendre ce qu’on disait ; la population se porta en foule vers le môle, sans exception de sexe, d’âge et de condition, et dans un élan d’enthousiasme, pour satisfaire la vive allégresse de le revoir, les uns à cause du bruit qui avait couru sur sa mort en Egypte, d’autres à cause des factions qui agitaient la ville ».

« A la vue de sa ville natale, note Lavalette, son coeur s’émut profondément ». De nombreuses barques, où se trouvaient ses anciens amis et parents ne tardèrent pas à entourer le navire où flottait au grand mât le pavillon amiral ».

« Cependant le Directeur de la santé, J.B. Barberi, se rendit à bord dans sa chaloupe, et, l’ayant embrassé avec des larmes dans les yeux, il lui montra le môle et la place envahis par toute la population « qui demandait qu’il débarquât à terre sans quarantaine. » Le général, qui voyait et entendait les transports d’allégresse de la foule, répondit au digne Barbieri avec une grande émotion : Je n’attendais pas moins de mes concitoyens ! ».

La quarantaine fut rompue. « Il y avait au reste peu d’inconvénients, fait observer Lavalette, puisque après quarante-quatre jours de traversée, nous n’avions pas un seul malade à bord ». Et il ajoute : « Parmi le peuple qui s’agitait dans les barques autour de la chambre de poupe, une vieille femme, vêtue de noir, tenait dans ses bras élevés vers le général, en criant : « Caro tiglio ! » sans pouvoir attirer les regards du général ; enfin, il la distingua et se mit à crier : Madre ! c’était sa nourrice… »

Malgré les pressantes sollicitations dont il était l’objet, le général Bonaparte resta à bord de la Muiron ; il demanda des renseignements sur ce qui s’était passé en France pendant son absence, se fit apporter le Moniteur et les feuilles publiques, et passa la soirée dans sa cabine à les lire avec avidité.

Le lendemain il débarqua à terre, se rendit dans sa maison au milieu de l’enthousiasme délirant de la population.

Les passions locales s’étaient tues pour un instant.

La ville, en effet, était divisée en deux factions ennemies. Après l’évacuation de la Corse par les anglais (octobre 1796), les républicains, ainsi qu’on désignait les nouveaux administrateurs, avaient commis toutes sortes d’exactions sous prétexte de faire rentrer le pays dans l’obéissance aux lois ; la prestation de serment à la Constitution de l’An III avait donné lieu (mai-juin 1797) à une vive effervescence ; les prêtres avaient été emprisonnés à Ajaccio, puis relachés à l’arrivée de Letizia Bonaparte (juin 1797). Le décret d’expulsion contre les émigrés, parvenu en Corse sur ces entrefaites, y avait semé l’émoi. Les nombreux corses réfugiés en Toscane, dans les lettres qu’ils adressaient dans l’île, représentaient le général Bonaparte comme le suppôt des terroristes, l’ennemi de la religion et de l’ordre. Les populations corses entendaient conserver leurs traditions religieuses, le libre usage de leurs églises et de leurs cloches, et elles s’indignaient que le pays pût être entraîné vers l’anarchie. Un sourd mouvement de réprobation s’était produit contre le général Bonaparte, avait englobé sa famille et même la Signora Letizia, qui s’était efforcée de maintenir l’ordre parmi ses concitoyens. L’attitude intransigeante des administrateurs du Golo et du Liamone qui étaient leurs créatures n’avaient fait qu’accroître l’exapération des esprits. Usant des mêmes procédés que les Paolistes avaient employés, en 1793, à l’égard des partisans de Saliceti et Bonaparte, ils avaient dressé avec une rigueur impitoyable la liste de proscription des prêtres non assermentés et des émigrés ; les insurrections avaient éclaté en divers points de l’île pour la défense de la religion ; la plus importante était celle de la Crocetta ; elle avait été étouffée, et le chef des insurgés, le vieux général Giafferi, arrêté et fusillé (1798).

Mais les réfugiés Corses dans le Grand-Duché de Toscane, dont le nombre s’était accru à la suite de récentes proscriptions, entretenaient, par leurs écrits, l’agitation dans l’île qu’ils inondaient de fausses nouvelles.

Le 21 pluviôse, an VII (9 février 1799), les membres de l’administration centrale du Liamone qui avait nommé Miot, sur les indications de Joseph Bonaparte, avaient été arrêtés à Ajaccio, en exécution d’un décret du Directoire du 13 nivôse an VII (2 janvier 1799) et envoyés à Brignoles pour y être jugés.

Leur mise en accusation avait été obtenue par une faction active et puissance, ayant pour chef Citadella, membre du Conseil des Anciens, qui s’était formée à Ajaccio contre ceux qu’on appelait les anarchistes. On ne leur pardonnait pas d’avoir dressé la liste des émigrés ; on les abhorrait d’avoir envoyé des troupes armées pour s’emparer des cloches, des ciboires et de tous les objets du culte ; en disqualifiant les administrateurs du Liamone on entendait discréditer Bonaparte.

Le 18 germinal, an VII (7 avril 1799), les administrateurs du Liamone avaient été reconnus innocents des imputations portées contre eux, grâce à l’intervention de Bonaparte, et, en particulier de Lucien (avril 1799). Aussitôt après leur acquittement, Letizia Bonaparte qui se voyait toujours en butte aux animosités d’une partie de la population, avait quitté Ajaccio (12 mai 1799).

On peut aussi se rendre compte dans quelle atmosphère de passions violentes, un instant apaisées, avait eu lieu le débarquement du général Bonaparte.

« Rentré dans sa maison, il prenait plaisir à observer cette foule avec la plus minutieuse attention ; il remarqua l’absence de certaines personnes des plus distinguées de la ville. Il en demanda la raison, car plus d’une avait toujours donné des preuves indubitables d’attachement ; ayant appris qu’elles se trouvaient en prison par mesure de sureté (prétexte perpétuel à l’arbitraire) : « Vite, fit-il, du ton le plus impérieux, vite ! qu’on les mette tous immédiatement en liberté ; je veux voir mes concitoyens ; je veux qu’ils soient unis avec moi et unis entre eux… Cette journée est pour moi la plus heureuse et j’en perdrais toute la joie si je ne voyais pas ma vile natale en union et en concorde. » Cet ordre fut formulé avec tant de fermeté qu’il fut mis à exécution à l’instant même ; il excita la surprise de quelques-uns, mais la foule exprima sa reconnaissance au pacificateur de la ville ». Il alla plus loin ; il n’ignora pas les les intrigues ourdies contre l’Ancienne Administration et les exactions qu’on pourrait commettre après son départ ; avisant le Président de l’Administration, il lui ordonna de se démettre de ses fonctions ; le Président demanda le temps de réfléchir. « Je vous donne le temps de l’écrire, reprit le général, et, si vous hésitez un seul instant, je vous ferai sauter par la fenêtre. » A peine ces paroles furent-elles prononcées que le Président dut se démettre, car il voyait là des gens tout prêts à lui faire exécuter le saut périlleux. Ce second fait, et la manière expéditive qu’il avait employé, fut jugé favorablement en ville : « On voit bien, disaient quelques personnes qu’il est investi de pleins pouvoirs ».

Le chroniqueur Rossi ajoute que les personnes éclairées de la ville ne croyaient nullement que le Directoire avait délégué des pouvoirs au général Bonaparte jusqu’en Egypte, mais elles s’accordaient à trouver que les actes d’autorités qu’il avait accomplis avaient eu pour résultats de supprimer les éléments de discorde à Ajaccio, et de faciliter l’union de tous les bons citoyens.

Déjà le général Bonaparte parle et agit en maître. Rossi note qu’il aurait confié à un ami qu’à « son retour en France il y aurait un nouvel ordre des choses » ; il est à présumer que si l’idée germait dans son esprit de la nécessité impérieuse de rétablir l’ordre en France, d’amener la pacification religieuse, de faire l’union de tous les Français, le spectacle des dissentions créées à Ajaccio par une situation politique trouble, instable, lui a permis de vérifier que sa conception correspondait à la réalité des faits, et que le salut du pays était dans une politique d’ordre et de concorde.

Le général Bonaparte passa sept jours à Ajaccio. Sa maison ne désemplissait pas de monde ; des parents et des amis descendaient pour le voir des villages de montagne, de Bocognano, de Tavera et d’ucciani ; ils étaient heureux et fiers d’embrasser le glorieux général en chef de l’armée d’Italie et de l’expédition d’Egypte qui, six ans auparavant, n’était qu’un simple capitaine d’artillerie, et avait été contraint, par fidélité à la France, de quitter son pays natal et d’aller chercher un asile, pour lui et les siens en Provence.

Marmont, observateur sagace, mais enclin au dénigrement, souligne que les paysans corses se montraient empressés auprès du général Bonaparte. « Dans tous les pays, un homme illustre et puissant trouve facilement de nombreux parents ; mais en Corse et dans les pays d’une civilisation arriérée, la famille devant la puissance a son étendue, on reconnaît les parents à un degré fort éloigné. Aussi une multitude de cousins, paysans en veste, vint-elle remplir la maison du général Bonaparte ».

Marmont ignorait, sans doute, que les moeurs égalitaires de la Corse font que les paysans les plus humbles entretiennent des rapports d’égal à égal avec les chefs les plus puissants de l’île ; il ignorait que ces cousins, ces paysans en veste, avaient aidé, soutenu, le capitaine d’artillerie Bonaparte, partagé ses périls, aux heures critiques ; mais lui savait que sous ces vestes brunes grossièrement tissées en poils de chèvre, battaient des coeurs ardents, qu’il pouvait compter sur le dévouement absolu, jusqu’à la mort, de ces braves gens, qu’ils lui en avaient donné des preuves en 1793 ; aussi les accueillait-il avec la plus grande affabilité ; il faisait même des donations par acte notarié, à sa nourrice, Camilla Ilari, au berger Bagaglino, qui avait protégé la fuite de la famille en 1793, faisait des présents à Marmotta et à plusieurs de ses dévoués partisans ; au cours de ses promenades, des femmes du peuple l’abordaient familièrement, l’entretenaient de leurs petites affaires.

Bourrienne nous semble avoir gardé une impression exacte du séjour du général Bonaparte à Ajaccio : « Sans cesse, dit-il, il était accablé de visites, de félicitations, de demandes ; la ville était tout en mouvement ; tout le monde voulait être son cousin ; et, au nombre prodigieux de filleuls qui venaient complimenter leur parrain, on eût dit que Bonaparte avait tenu le quart des enfants d’Ajaccio sur les fonts baptismaux ».

Pendant son séjour à Ajaccio, le général organisa des chasses dans les environs d’Ajaccio, entre autres à sa propriété de Milelli, auxquelles prirent part Lannes, Murat, Berthier, Bourienne, Andreossi, les savants Monge, Berthollet, Denon, Parceval Grand-Maison, et les officiers de la Carrère et de la Muiron ; il se plut à visiter ses propriétés familiales ; « Bonaparte se promena plusieurs fois avec nous, dit Bourrienne, et, à l’apogée de sa puissance, il ne compta pas ses couronnes avec plus de plaisir qu’il n’en mettait alors à nous montrer les petits domaines de son père ».

Le 7 octobre, le coup de vent du Nord-Ouest s’étant calmé, l’amiral Gantheaume mit à la voile, et, pendant que les navires levaient l’ancre, la population accourut sur le môle, et se mit à crier, dit Rossi : « Vive le général ! Vive notre héros ! Vive notre bon père ! et celui-ci se montra très touché de cette manifestation de sympathie ».

(Extrait du Souvenir de Napoléon à Ajaccio de Jean-Baptiste Marcaggi)

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