septembre 3, 2007

LE SUICIDE DU MARECHAL BERTHIER

Posted in Maréchaux, Napoléon à 10:26 par napoleonbonaparte

Maréchal Louis Alexandre Berthier, prince de Neuchâtel et de Wagram (1753-1815)

I

Berthier, Prince de Wagram, s’était en 1814 rallié sincèrement et sans réserve aux Bourbons, et les Bourbons le récompensèrent. Louis XVIII le fit commandeur de l’ordre de Saint-Louis, pair de France et capitaine d’une compagnie des gardes du corps, la compagnie Wagram, comme l’appelaient les royalistes, la compagnie de Saint-Pierre, comme l’appela le peuple qui nommait « compagnie de Judas » la compagnie commandée par Marmont.

Aussi, lorsque Napoléon quitta l’île d’Elbe et marcha sur Paris, Berthier n’abandonna pas les Bourbons. De même que Macdonald et Mortier, il accompagna Louis XVIII fugitif jusqu’à la frontière. Mais, disait Jaucourt, les maréchaux fidèles et dévoués avaient ainsi fait tout ce qu’il feraient ; le roi était hors de leur responsabilité ; ils allaient se mettre à l’abri, allaient sauver leur tête et leur fortune. Macdonald et Mortier demandèrent à Louis XVIII la permission de rester sur le territoire français en assurant qu’ils lui seraient là plus utiles qu’ailleurs. Berthier, il est vrai, n’osa solliciter la même faveur. Il était alors de service, comme capitaine des gardes, et, selon son habitude, il se rongeait nerveusement les ongles, pendant que les deux maréchaux prenaient congé de Louis XVIII. Toutefois, au sortir de l’audience royale, il confia à Macdonald qu’une fois en Belgique, il enverrait sa démission, qu’il irait chercher à Bamberg la princesse sa femme et ses enfants, puis qu’il rentrerait en France parce qu’il craignait d’être considéré comme émigré, et il pria Macdonald d’annoncer cette résolution à sa famille et à ses amis, fût-ce par la voie des journaux.

Il voulait donc faire ce que firent Macdonald, Oudinot, Moncey, Castellane, demeurer en France sans avoir la moindre part aux évènements. Moncey demandait à l’Empereur l’autorisation de se retirer dans ses propriétés de Franche-Comté et, le 23 mars, Napoléon approuvait son projet. Oudinot déclarait qu’il se confinait désormais dans la retraite. Macdonald regagnait Paris et y restait, tourmenté par la goutte, sans voir personne. Le colonel Castellane refusait de rejoindre son régiment et passait les Cent Jours à la campagne. Berthier aurait volontiers suivi cet exemple, et dans une lettre que Savary a vue et qu’il adressait à un général, peut-être à son frère César, il disait qu’il était Français avant tout, qu’il ne voulait pas émigrer et qu’il se recommandait à la générosité de l’Empereur. A-t-il écrit à Napoléon, comme le rapporte Savary, et Napoléon lui aurait-il répondu ? Nous ne le croyons pas. Quoi qu’il en soit, son devoir rempli envers le roi, Berthier comptait revenir en France et vivre tranquillement sur ses biens.

Dès qu’il fut à Ostende et son service de capitaine des gardes terminé, il quitta Louis XVIII. Le 29 mars, il était à Bamberg auprès de sa femme, chez son beau-père, le duc Guillaume de Bavière-Birkenfeld, et le 2 avril il demanda au ministre comte de Montgelas un passeport pour rentrer en France, sur ses domaines, soit à Grosbois, soit à Chambord. Le 5 avril il réitère sa requête à Montgelas : « La fortune de ma famille exige que nous nous retirions de suite dans nos terres où je veux vivre. » Le 10 avril, il écrit au roi Max-Joseph de Bavière que l’honneur guide toujours sa conduite, qu’il désire revenir en France et y demeurer dans la retraite, uniquement occupé de sa femme et de ses enfants, fidèle à ses serments et faisant voeux pour son pays. Le 11 avril, son premier aide de camp, le colonel baron Pernet, revenant de Vienne, passe la journée avec lui au château de Bamberg, et Berthier montre avec douleur à Pernet les journaux de Paris : ils prétendent que le maréchal Berthier est arrivé à Vienne le 5 avril, et le prince de Wagram prie Pernet qui se rend à Paris, de démentir la nouvelle. Le 20 avril, dès son arrivée, Pernet envoie aux journaux une lettre qu’ils reproduisent le lendemain : le maréchal prince Berthier, dit Pernet, a rejoint à Bamberg sa femme et ses enfants, il y attend les passeports qu’il a demandés au gouvernement bavarois pour rentrer en France avec sa famille, et d’ailleurs, « il est trop bon Français, trop connu pour son attachement à la patrie pour laisser croire qu’il ait jamais songé la quitter. » Le 23 avril, le Journal de l’Empire publie une lettre particulière de Gand, datée du 17 ; elle confirme le dire de Pernet : « On annonce tous les jours l’arrivée prochaine du maréchal Berthier, mais des personnes bien informées assurent qu’il ne viendra point et qu’il veut rentrer en France. »

 

II

Napoléon n’avait pas de rancune contre Berthier. Le frère du maréchal, le général César Berthier l’assurait dans ses lettres que, s’il rentrait, il n’aurait rien à craindre. « Il reviendra, disait Napoléon à Rapp avec un malin sourire, je lui pardonne tout, à condition qu’il revêtira son habit de garde du corps pour paraître devant moi, » et, dans ses conversations avec Mollien, l’Empereur répétait, sans accompagner ses regrets de plaintes ni de reproches, qu’il aurait besoin d’un Berthier, que le prince de Wagram était le plus intelligent et le plus habile des majors généraux, celui qui saisissait mieux que tout autre ses pensées et ses plans, qui savait les transmettre et les rédiger sous une forme claire et facile à comprendre. Pourtant, dans le secret de son coeur, Napoléon se doutait que Berthier ne le servirait plus. « Il m’a trahi, disait-il à Sainte-Hélène, parce que c’était un homme de Versailles. » Il mit les biens de Berthier, le 26 mars, sous séquestre et il le raya, le 10 avril, de la liste des maréchaux. Mais, si Berthier était rentré en France, Napoléon aurait sûrement levé le séquestre, et c’est pourquoi le prince de Wagram avait sollicité du roi de Bavière la permission de partir.

Le roi de Bavière et le ministre Montgelas n’osèrent pas lui donner de passeport sans avoir consulté les alliés, et l’envoyé bavarois à Vienne, le comte de Techberg, prit l’avis de Metternich. Le chancelier refusa le passeport : il croyait que Berthier, une fois en France, serait de nouveau le lieutenant de Napoléon, et, le 15 avril, Montgelas répondait au prince de Wagram : « Les puissances alliées m’ont invité à vous conseiller de ne pas vous retirer en France, et je vous prie de rester auprès du duc, votre beau-père, jusqu’à ce que les circonstances vous permettent de retourner dans votre patrie. »

Le gouverment bavarois exerça dès lors une surveillance occulte sur Berthier. Le 14 avril, sans nul doute après avoir reçu la réponse de Metternich, Montgelas ordonnait au directeur de la police de Bamberg d’employer tous les moyens « pour observer le prince de Wagram et savoir sous main tous les mouvements qui auraient rapport au départ. »

Berthier sut que ses moindres démarches étaien épiées ; il sut que ses lettre étaient envoyées à Munich ; il se vit comme prisonnier à Bamberg, et s’attrista, se désespéra. Il écrivit au duc de Feltre et au duc d’Havré qu’il était fatigué, vieilli, chagrin, incapable de toute besogne, quelle qu’elle fût, et qu’il souffrait très vivement de la goutte, « cette maladie sur laquelle les affections morales agissent toujours. »

Par deux fois, il avait envoyé sa démission au duc de Feltre : « L’état de sa santé, disait-il, le forçait à la retraite de toutes les fonctions militaires ou civiles. » Le duc de Feltre répondit que Berthier devait remetre personnellement à Louis XVIII sa démission de capitaine des garde, puisque cette charge « venait directement du roi, » et il pria le prince de Wagram de se rendre sans retard à Gand, si sa santé le lui permettait, puisque tous les autres capitaines de la garde étaient, en ce moment critique, réunis autour du monarque. Lois XVIII lui-même écrivit de sa main au maréchal. Le 22 mai, dans une lettre au roi, Berthier maintint sa démission.

Un grave incident avait finit de l’assombrir et de lui faire voir tout en noir. Sa femme avait obtenu du roi de Bavière, ainsi que ses enfants et serviteurs, la permission de retourner en France. Elle fut arrêtée, le jour même de son départ, le 30 avril, à Stockach, par les autorités wurtembergoises, et obligée de revenir sur ses pas, sous prétexte que son passeport n’était pas signé par le prince de Schwarzenberg.

Déjà, depuis le débarquement de Napoléon, Berthier, qui n’avait pas l’âme forte, semblait méconnaissable. Il se lamentait à la cour des Tuileries parce que sa femme était allée en Allemagne chez ses parents, et Castellane jugeait qu’il n’avait pas une tenue convenable et ne montrait pas de caractère. Un autre témoin, Reiset, trouvait qu’il était des tous les gens le plus affecté par les évènements, qu’il avait la figure à l’envers, que son état faisait peur. Durant le mois d’avril et le mois de mai, Berthier ne se remit pas, ne se releva pas de cette sorte de découragement et de dépression. Il demeurait accablé, affaissé, absolument démoralisé ; il se renfermait sur lui-même ; il ne parlait que pour se plaindre de l’ennui mortel qui le consumait, et les médecins notaient en lui tous les symptômes d’une « hypocondrie mélancolique, » le manque d’appétit, une sensation d’amertume dans la bouche. Le 31 mai, le général russe Sacken qui dînait avec lui chez le duc Guillaume de Bavière, le félicitait d’être du petit nombre de ceux qui n’avaient pas trahi le roi légitime ; Berthier ne répondit qu’avec embarras et par des mots entrecoupés.

Le lendemain, 1er juin, à midi et demi, au palais de Bamberg, il tombait d’une fenêtre du troisième étage et se fracassait le crâne.

 

III

Les bruits les plus étranges, les plus inouïs coururent aussitôt. Des émissaires du Tugendbund, disait-on, des parents du libraire Palm que Berthier avait fait passer par les armes en 1806, des amis de Staps qu’il avait fait fusiller en 1809, avaient pénétré dans le château sous un déguisement et jeté le maréchal par la fenêtre. N’a-t-on pas prétendu naguère, et très sérieusement, que Berthier fut assassiné sur un ordre parti de Gand par des hommes de main, émigrés ou chouans, parce que les les royalistes craignaient qu’il ne re rejoignît l’Empereur pour être de nouveau son major général ?

D’autres, avec plus de raison, ont soutenu que Berthier était mort, soit d’une congestion cérabrale, soit d’un accident : pour mieux voir les troupes russes qui passaient devant le palais, il monta sur une chaise et, soudainement étourdi, frappé de vertige ou d’un transport au cerveau, il perdit l’équilibre, tomba dans le vide et vint s’écraser sur le pavé. Le général Thiébault qui défend cette opinion et qui n’est jamais à court d’arguments, affirme que l’apoplexie semblait endémique chez les Berthier ; que César Berthier et Mme d »Haugeranville étaient morts comme leur frère le maréchal, dans une attaque d’aploplexie ; que l’un, montant en bateau sur le lac de Grosbois, tomba dans l’eau ; que l’autre, étant debout devant la cheminée de sa chambre, tomba dans le feu, et, parce qu’un autre frère, Léopold, est mort d’une sorte de malaria à Hanovre, Thiébault conclut ingénieusement, sinon subtilement, que ces quatre Berthier ont péri par les quatre élèments et que la nature leur a fait l’honneur de déployer contre eux les plus nobles moyens de destruction, la terre, l’air, l’eau, et le feu.

Eh bien non ! Berthier s’est donné volontairement la mort.

Ce qui prouve son suicide, c’est ce mot d’un employé du ministère bavarois qui écrit au crayon sur une lettre du directeur de la police de Bamberg : « Le prince a mis fin lui-même à la surveillance. »

C’est la missive du baron Seckendorf, prsident du tribunal d’appel de Bamberg, qui mande le 5 juin à Mongelas : « je déjeunais lorsque deux messagers, hors d’haleine, vinrent l’un après l’autre, m’annoncer que le prince Berthier s’était jeté du haut d’une fenêtre dans la rue et qu’il était mort sur la place. L’opinion qui règne ici croit à une mort préméditée. Les gens qui tiennent à la cour veulent expliquer la chose par le vertige qu’aurait excité un soudain retour de la goutte. »

C’est la lettre envoyée de Gand par Sir Charles Stuart le 9 juin à Castlereagh et ainsi conçue ; « des lettres de Bamberg annoncent que le maréchal Berthier a mis fin récemment à sa vie en se jetant par la fenêtre au moment où une colonne russe passait par la ville. »

C’est le rapport que le tribunal d’appel de Bamberg adressa le 21 juin au roi de Bavière. Le prince de Wagram, lisons-nous dans cette pièce capitale vint entre midi et une heure dans la chambre de ses enfants, au troisième étage du palais. Il s’entretint avec la gouvernante française Mlle Gallien ; il dit qu’il était souffrant, qu’il avait la langue jaune, et il allait par la chambre, de long en large, absorbé dans ses pensées et rongeant ses ongles. Les troupes russes ne cessaient de passer. Il les vit de la fenêtre et il s’écria en soupirant :  » Ce défilé n’aura donc pas de fin ! Pauvre France, que vas-tu devenir ? Et moi, je suis ici ! «  Puis s’éloignant de la fenêtre, il demanda si Mlle Gallien allait sortir pour faire une promenade en voiture avec les enfants. La gouvernante répondit qu’elle ne pourrait sortir que lorsque le prince aurait quitté la chambre. Alors il voulut savoir où étaient les cabinets. Il ouvrit la porte et la referma. Soudain retentit un bruit. Mlle Gallien accourt, croyant le prince indisposé ; elle ne le voit plus ; mais la chaise percée entre la commode et la croisée est tombée et vacille encore ; pendant que la gouvernante entendait le bruit de la chaise renversée, « avait lieu la malheureuse chute. »

Le mot de suicide n’est pas prononcé dans le rapport que nous venons de traduire. Mais ce rapport décisif nous révèle l’état d’âme de Berthier, et on notera qu’avant d’entrer dans les cabinets, il a essayé d’éloigner mlle Gallien et qu’elle n’a pas voulu le laisser seul dans la chambre des enfants.

Une lettre confidentielle, écrite de Munich le 13 juin par le conseiller de légation baron Strampfer à Hardenberg, confirme le rapport du tribunal d’appel de Bamberg. Le conseiller Strampfer assure que la princesse de Wagram craignait une catastrophe et qu’elle avait chargé les domestiques de surveiller son mari, mais que le prince sut se soustraire à l’attention de ses gens, qu’il se rendit, pour exécuter son dessein, dans la chambre de ses enfants où il y a des cabinets, et que là, sous prétexte d’un besoin naturel, il trouva le temps de mettre une chaiser contre la fenêtre, de se jeter en bas. « La cour de Bamberg, ajoute Strampfer, représente cette mort comme tout à fait accidentelle ; mais on sait que Berthier s’est ôté la vie à dessein, et il a sans doute choisi ce genre de mort pour donner à la chose l’air d’un accident. »

 

IV

La cause est entendue. Nous n’ignorons plus le comment et le pourquoi de la mort de Berthier. Il est degoûté de la vie, et voici que passent sous ses yeux les colonnes russes en files interminables. Quoi ! elles vont envahir et ravager la France, et lui Berthier, est cloué à Bamberg ! Plutôt mourir… et il meurt.

On a dit que ce suicide était impossible parce qu’il était vulgaire, qu’un soldat, un maréchal de France aurait choisi d’autres moyens. Berthier devait donc se tirer un coup de pistolet ! Il devait s’empoisonner ainsi que Napoléon l’avait tenté dans la nuit du 11 au 12 avril 1814 ! Hélas, le pauvre Berthier ne pensait pas à mourir en beauté. Quand on veut mourir, on meurt comme on peut.

Arthur Chuquet – Etudes d’Histoire – Série 3

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