août 3, 2007

LAURENT GIUBEGA – LE PARRAIN DE NAPOLEON PAR ARTHUR CHUQUET (5)

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VII

Le Comité supérieur céda bientôt la place à l’administration régulière qui fut organisée selon les décrets de l’Assemblée nationale. Mais le maître de la Corse, c’était Paoli. Rappelé de l’exil par la Constitutante, avec tous les Corses qui s’étaient expatriés après la conquête française, imposant encore, malgré ses soixante-six ans, par sa haute taille, par son air résolu et par le regard pénétrant de ses yeux bleus, Paoli avait abordé, le 17 juillet 1790, à Bastia au milieu de l’enthousiasme délirant des insulaires, et dès lors, bien qu’il ne voulût être qu’un simple citoyen, il fut pour les Corses, comme auparavant, le « général, » le « père » ou le Babbo. Napoléon Bonaparte, dans son exaltation juvénile, le nommait le « père de la liberté, » l’ « homme créé pour la consolation commune. » Giubega l’appelait « notre héros », nostro eroe : « Le généreux accueil, écrivait-il, et tous les témoignages d’estime que Paoli reçus à Paris justifient les sentiments de respect et d’attachement que la Corse a toujours eu pour lui. »

Néanmoins Giubega comprenait que Paoli serait le véritable roi de Corse. A vrai dire, c’était la meilleure solution du problème. Pourquoi ne pas se servir de Paoli puisque les Corses voyaient en lui, suivant l’expression d’un de nos fonctionnaires, leur dieu et leur unique ressource ? Mieux valait Paoli que l’anarchie, et Paoli avait mis sincèrement à la disposition de la France son influence et son nom. « Il faut, s’écriait Barère, que Paoli lui-même apprenne à devenir Français. » Et Paoli, ainsi que Napoléon Bonaparte et tous les Corses, était devenu Français. Il ne parlait des Français que comme des compatriotes et des frères ; il vantait le « titre glorieux  » de Français que les Corses avaient désormais ; il assurait qu’ils regardaient maintenant le soldat français non comme l’instrument d’une administration arbitraire et le suppôt de la tyrannie, mais comme le défenseur de leur île ; qu’ils seraient dignes de la nouvelle Constitution ; que les lois rendues par l’Assemblée nationale leur retraçaient l’image de leur précédent gouvernement embelli et perfectionné. En toute circonstance, il affirmait sa loyale affection pour le grand pays dont dépendait son petit pays.

Mais la réaction ne pouvait s’éviter. Paoli fut entraîné par les paolistes. Tout pour Paoli et ses amis, tel était le mot d’ordre. Gaffori, mandé à Bastia par le Comité supérieur, se vit arrêté et envoyé en France. D’autres personnages qui passaient pour aristocrates furent embarqués de force ou obligés de s’éloigner. On évinça les français de tous les emplois, et que de maledictions furibondes lancèrent les meneurs du congrès d’Orezza contre le système d’antan ! Giubega était venu, comme électeur du district de l’île Rousse, à cette assemblée qui dura dix-huit jours, du 9 au 27 septembre. Elle n’avait d’autre mission que de nommer les membres du Département et de désigner le chef-lieu. Elle ne nomma que des paolistes avérés, elle ne désigna pas de chef-lieu, et combien de motions illégales elle prit et qui sans nul doute blessèrent Giubega jusqu’au fond du coeur puisqu’elles condamnaient impitoyablement son passé ! Elle ne se borna pas à choisir les administrateurs des districts et parmi eux des bannis qui n’étaient ni propriétaires, ni domicilés dans l’île depuis un an ; à donner au Babbo le commandement de toutes les milices corses ; à décider que les deux députés du tiers, Saliceti et Cesari, seraient, l’un, procureur général syndic, et l’autre, général en second des gardes nationales ; à désapprouver avec éclat la conduite des deux députés de la noblesse et du clérgé, Buttafoco et Peretti. Elle vota la suppression du régime provincial qu n’avait rendu que de « funestes services à la tyrannie. » Elle exprima hautement sa haine contre l’ancien gouvernement royal -ce gouvernement dont Giubega avait été l’un des plus fermes appuis- en déclarant qu’il avait exercé « le plus cruel despotisme. » Elle cassa toutes les délibérations -ces délibérations que Giubega avait souvent inspirées- prises par les Etats en faveur des généraux Marbeuf, Narbonne et Sionville, ces « principaux ennemis de la nation corse qui avaient poursuivi arbitrairement les meilleurs citoyens ! » Elle demanda que la mémoire de tous ceux qui avaient été  » les victimes du pouvoir judiciaire et militaire parce qu’il avaient désiré la liberté de la patrie » fût réhabilitée. Elle proposa de révoquer les concessions d’étangs et de terres communales prononcées par la royauté -comme la concession de l’étang de Stagone que Giubega avait désséché pour planter sa pépinière. C’était, a dit Napoléon l’esprit du temps. Joseph Bonaparte ne fit-il pas dans ce congrès d’Orezza la motion d’élever une pyramide qui porterait les noms des héros de 1769 et des martyrs de l’indépendance ainsi que la date de la régénération du peuple corse et le témoignage de l’indignation publique contre les traîtres ? Lui aussi, de même que Napoléon, oubliait l’attitude de son père ; lui aussi oubliait que les résolutions des Etats dénoncées à l’assemblée d’Orezza comme « écrites avec l’encre de la flatterie et de la peur » avaient été approuvées par son père ; lui aussi oubliat que l’inscription latine de Bastia qui rappelait l’amour des Corses pour Marbeuf, avait été votée par son père et qu’elle venait d’être effacée et remplacée ainsi : « Le voilà détruit, ce monument que le vil mensonge et la vénale adualtion ont dédié au tyran de la Corse gémissante ! »

Giubega avait gardé le silence. Il sentait qu’il ne jouerait plus aucun rôle. Les électeurs le nommèrent juge à La Porta ; il refusa la place ; l’ancier greffier en chef des Etats ne pouvait déchoir, et peut être, dans sa maison de Calvi où il se retira, se prenait-il à regretter l’époque où il était l’un des fonctionnaires les plus considérés et les plus influents de son pays natal. Ce qui semble sûr, c’est qu’il crut désormais et à tort- que Paoli n’avait d’autre visée que celle de son intérêt personnel ; d’autre but que la puissance suprême, d’autre désir que de rendre à la Corse son indépendance et de restaurer le gouvernement national. Giubega aurait dit volontiers, comme Buttafoco, que Paoli était un renard qui perdait son poil, mais qui ne perdait pas sa malice. Et Paoli, de son côté, n’aimait pas Giubega. Il lui reprochait ses attaches génoises. Même durant la guerre de l’indépendance, il suspectait son zèle et il ne l’avait employé qu’à son corps défendant et sur les instances du chanoine Salvini. Il lui fit bonne mine en 1790 ; mais aux yeux de Paoli, Giubega était un « rallié », un de ces Corses qui, de même que Charles Bonaparte, de même que Buttafoco et Gaffori, avaient courtisé Marbeuf ou sollicité les faveurs des bureaux et dans le secret des coeurs, il lui en voulait d’avoir servi le despotisme royal. Les Corses que Paoli affectionnait, fort naturellement, et qu’il préférait aux autres, c’étaient ceux qui, selon ses propres termes, avaient sucé les maximes de la liberté avec le lait. Quant aux Giubega, aux Arena, aux Bonaparte, il les nommait, en 1793, des patriotes de quatre jours, des esclaves qui ne s’étaient émancipés que depuis quatre années, des gens dont l’opinion était soumise à l’influence des circonstances et des événements extérieurs.

Quoi qu’il en soit, Giubega combattit les desseins de Paoli sur les forteresses de l’île. Lorsque, dans les premiers mois de 1792, ils formèrent quatre bataillons de volontaires corses, Paoli, ainsi que le Directoire du département, voulu les mettre en garnison dans les quatre présides, à Bastia, à Ajaccio, à Calvi, à Bonifacio, et au château de Corte où il n’y avait que des troupes de lignes. Non que Paoli et le Directoire eussent des projets de révolte contre la France : un des membres du Directoire était Joseph Bonaparte qui professait des sentiments tout français. Mais ils désiraient exercer leur droit. Les volontaires n’était-ils pas destinés à la défense du pays ? Pourquoi la Corse ne serait-elle pas protégée par des milices corses ? Pourquoi les nouveaux bataillons ne prendraient-ils pas contact avec les anciens régiments ? Et Paoli, tout bas, remarquait avec assez de justesse que la fidélité des troupes de ligne pouvait être en défaut et que certains de leurs officiers étaient soupçonnés d’aistocratie, disposés soit à émigrer, soit à trahir. Mais les commandants des forteresses, ne connaissaient que leur consigne, refusèrent d’ouvrir leurs portes. Le Directoire du département demandait que les volontaires du 3e bataillon, commandé par Achille Murati -ce Murati à qui, selon le jeune et exubérant Napoléon de 1791, il ne manquait pour être un Turenne que des circonstances et un théâtre plus vaste- eussent accès à la citadelle de Calvi. Le vieux commandant Maudet répondit rudement qu’il n’obéirait pas aux réquisitions du Directoire, et, lorsque les députés de la Corse joignirent leurs plaintes à celle du département, il répliqua que les vieux renards valaient bien les jeunes et que, grâce à lui, dans le trouble et le désarroi des choses, Calvi était la seule place de l’île où le sang n’avait pas coulé. Giubega encourageait Maudet ; il commandait la garde nationale de la ville, et il avait un grand ascendant sur la municipalité ; sous l’influence de Giubega, tout Calvi vantait la prudence de Maudet et son dévouement à la loi. Vainement Paoli envoyait un Calvais, un de ses meilleurs amis confidents, l’actif et remuant Panattieri, qu’il chargeait de résister aux mesures de Giubega et de gagner la population. Il dut reconnaître qu’il ne pouvait rien contre la « conjuration » et que « l’esprit de Giubega regnait toujours à Calvi » : lo spirito di Giubega regna ancora in Calvi !

C’est que Giubega opposait de solides arguments à Paoli. Il remontrait ques les volontaires corses commettaient de graves désordres et volaient l’argent de la nation, qu’ils étaient indiscipilnés, très mal organisés, le rebut des villes et de la montagne, la garde prétorienne du Directoire, et Paoli, malgré lui, donnait raison à Giubega : « L’assertion de Giubega avait quelque fondement, l’asserzione di Giubega aveva qualche fondamento. » Puisque Paoli, ajoutait à Giubega, voulait mettre des gardes nationales dans les citadelles, pourquoi recourait-il aux volontaires de Corse et non aux volontaires du continent ? Pourquoi les prenait-il dans l’île et non en France ? Si la guerre éclatait, « quelqu’un ne pouvait-il penser à séparer la Corse de la France ? »

Ce quelqu’un, c’était Paoli. Aussi, dans sa correspondance de 1792, Paoli se plaint-il très vivement de Giubega. Il lui reproche d’être un misérable aristocrate, de pactiser avec les gens de Bastia -qui n’étaient nullement paoliste- de renouer avec ses ennemis de jadis, Buttafoco et Gaffori. « Giubega, écrit Paoli, m’accuse de tahison ; si je le rencontre, je veux le rendre plus petit qu’un grain de mil ; c’est encore un de ceux qui, lorsqu’on les montre au doigt, deviennent zéro ! » Et, à son tour, il accuse Giubega d’être un royaliste de la vieille roche : Giubega, prétend Paoli, avait dit dans ses discours que, si la contre-révolution se produisait, la Corse devrait se détacher de ceux qui tenaient ferme pour la liberté et la Constitution ; selon Giubega, le gouvernement précédent, le gouvernement de Marbeuf et des Boucheporn, convenait mieux à l’île que le gouvernement actuel.

Paoli l’emporta ; il fit entrer les volontaires dans les forteresses. Sous la Constituante, sous la Législative et dans les commencement de la Convention, il eut toujours la confiance des ministres et de l’Assemblé, et, comme disait Saliceti, une confiance sans limites. Il n’était pas du tout, à cette époque, le « machiavéliste » qu’ont représenté ses adversaires, et, nous le répétons, il ne pensait aucunement à séparer la Corse de la France. S’il avait l’ambition de faire seul le bien de la nation Corse, cette ambition n’était-elle pas satisfaite ? Il fut, le 11 septembre 1792, nommé par le Conseil exécutif lieutenant-général et commandant de la 23e division militaire, et il présidait en même temps l’administration départementale ; il avait donc tous les pouvoirs, et, au nom de la France, il gouvernait la Corse comme avant la conquête. Jusqu’à sa rébellion, il eut pour la France l’attachement, qu’il lui avait promis ; jusqu’au dernier jour, il sentit et déclara que la force de la Corse venait de son intime union avec la France.

Mais il s’appuya sur Pozzo di Borgo, sur Cesari ; sur Panattieri, sur Leonetti, et un grand parti se forma contre lui. A la tête de ce parti était Saliceti qui voulait dominer l’île : après avoir été l’admirateur de Paoli, Saliceti devint, selon le mot de Volney, son rival, et il trouva des alliés : Gentili, les Arena, les Bonaparte, tous ceux que Paoli avait écartés. Cosas di Corsica ! Paoli, Pozzo et autres souhaitaient de rester fidèles à la France, et ils n’avaient aucune arrière-pensée d’indépendance et de soumission à l’Angleterre. S’ils se révoltèrent, ce fut, comme disait Pozzo, contre Saliceti et compagnie ; ce fut comme disait le Conseil supérieur du département, contre les intrigants qui désiraient « despotiser en Corse » et « accaparer le crédit ; » ce fut, comme disait Paoli, contre la cabale, contre l’arbitraire et les abus de l’autorité. « Mes ennemis, s’écriait Paoli, me qualifient de tyran parce qu’ils voient en moi un obstacle à leurs projets ambitieux ; ma tyrannie n’existe pas, ou, si elle existe, il faudrait qu’il y eût dans chaque département des gens qui l’exercent dans mon style ! »

Le parrain de Napoléon appartenait au parti qui s’était formé contre Paoli. Il n’intervint pas dans la lutte qui s’engagea sourdement d’abord, puis ouvertement, entre Saliceti et Paoli dans les premiers mois de 1793. Pourtant, il eut, dit-on, en septembre ou en octobre 1792, une entreveu avec le Babbo. Pozzo di Borgo avait obtenu du ministre Servan le brevet de lieutenant-général pour Paoli : ce grade, avait dit Pozzo, était nécessaire au babbo qui, fort de son influence et du commandement des troupes, verrait toutes les intrigues se taire en sa présence. Mais Paoli, lieutenant-général, dépendait du ministre de la guerre et du général en chef de l’armée du Midi. Ses ennemis accueillirent donc sa nomination sans déplaisir : ils le « tenaient » ;  » Paoli n’était plus au dessus des lois ; il se soumettait du moins aux lois militaires. Telle fut la pensée de Giubega. Lorsqu’il apprit que Paoli avait envie de refuser les fonctions que lui offrait le Conseil exécutif, il courut à Rostino et pria Paoli d’accepter le fardeau et de sacrifier une fois encore son repos personnel à la sécurité publique. N’était-il pas le seul homme qui inspirait la confiance, le seul qui pût dans le danger suprême rallier les Corses et les mener au combat, le seul qui connût les vrais patriotes et sût les employer au salut du pays ? Ne devait-il pas conséquemment avoir en main toutes les forces de l’île ? Giubega, écrit un contemporain, se doutait que Paoli deviendrait bon gré mal gré coupable envers la loi.

On n’a du reste que peu de détails sur les derniers jours de Giubega. Il fit à la fin de 1792 le voyage de Paris, et, le 18 mars 1793, devant des gens qui parlaient de la mission des trois députés, Saliceti, Delcher et Lacombe Saint-Michel, envoyés en Corse par la Convention, il disait tout haut que le conflit ne pouvait s’éviter, que Paoli n’était pas homme à se soumettre ni à se démettre, et n’obéirait pas aux ordres des commissaires. Mais lorsque Giubega revint à Calvi, il déraissonait, tant l’exécution de Louis XVI avait troublé, bouleversé son esprit !

L’événement produisit, en effet, sur tous les Corses une profonde impression d’horreur. Des six députés de l’île, un seul Saliceti, vota la mort du monarque ; les cinq autres demandèrent sa détention, et Chiappe assurait que la fatale sentence annonçait la perte de la République et un nouveau roi après de nouveaux carnages. Paoli ne disait-il pas dans ses conversations intimes que les Corses devaient être les ennemis, et non les bourreaux des rois ? Napoléon Bonaparte ne déplorait-il pas devant Sémonville le grand crime que la Convention avait commis ? Muselli, faisant l’oraison funèbre du frère de Paoli, n’affirmait-il pas que l’acte du 21 janvier avait excité l’indignation de ses compatriotes ? Leonetti, le neveu de Paoli, attaquant les murs de Calvi, ne criait-il pas aux défenseurs de la ville qu’il paieraient cher le sang de leur roi ?

 

VIII

Ce fut à Calvi, chez les Giubega, au mois de juin 1793, que les Bonaparte vinrent chercher un asile, lorsqu’ils furent chassés d’Ajaccio par les paolistes, lorsque la Consulta de Corte, composée de mille délégués des communes, déclara qu’ils étaient nés de la fange du despotisme, qu’ils avaient été nourris et élevés sous les yeux et aux frais du pacha luxurieux qui commandait dans l’île, qu’ils avaient secondé les efforts et appuyé les impostures des Arena, qu’ils seraient, par suite, ainsi que les Arena, abandonnés à leurs remords et à l’opinion publique, qui, d’ores et déjà , les avait condamnés à une perpétuelle exécration et infamie.

On sait que Napoléon courut quelque danger. Il avait pris la voie de terre, et il s’égara dans le maquis. Selon la tradition, un faiseur de fagots le remit dans le bon chemin et le conduisit à Calvi, chez Laurent Giubega. Depuis, et jusqu’à sa mort, cet homme ne parla que de sa rencontre avec Napoléon et on ne l’appelait plus que Napolino ou le petit Napoléon.

Le frère de Laurent, Damien, reçut Bonaparte avec amitié. Les filles de Mme Letizia étonnèrent, dit-on, la domestique par leurs habitutdes de propreté et leurs petits talents : sur l’ordre de leur mère, elles allaient l’une après l’autre à la cuisine faire le plat doux du dîner.

Laurent mourut au mois de septembre suivant. Il avait épousé durant son séjour à Gênes une demoiselle noble de la ville, Marie Rogliano, à qui Napoléon Bonaparte faisait ses compliments en ces termes à la fin d’une lettre de 1789 : « Permettez que Madame reçoive ici le serment de mon hommage. » Plusieurs enfants étaient nés de ce mariage et morts en bas âge. Une fille avait survécu, Annette, qui devait dit-on épouser le beau Joseph Bonaparte. Pendant le siège de Calvi, en 1794, elle fut blessée à la cuisse par un éclat de bombe. Elle en resta boiteuse : ce qui ne l’empêcha pas de se marier deux fois, la première avec un veuf, le docteur Massoni, la seconde avec un officier de l’administration, nommé Durante. Elle n’avait eu qu’une fille, morte très jeune. Lorsqu’elle décéda, en 1851, à Calvi, elle était dans sa soixante-douzième année, et cette reine manquée aurait connu la misère si ses parents ne l’avaient secourue.

Le frère de Laurent, Damien, député par l’ordre de la noblesse à la cour, en 1779, et, comme nous l’avons vu, assesseur du juge royal Schouller avant la Révolution, exérçait la profession de médecin, et, en 1793, le représentant Lacombe Saint-Michel louait le zèle de sa femme et de sa fille qui servaient d’infirmières et donnaient l’exemple du zèle le plus charitable. Damien était devenu médecin adjoint à l’hopital de Calvi aux appointements de 2.000 livres, et Lacombe assurait qu’il se rendait très utile, qu’il avait sans Calvi la plus grande influence, qu’en Corse un chef de parti est tout et que la masse du peuple ne voit que par ses yeux. Après la capitulation de Calvi, il se rendit à l’armée d’Italie, et Desgenettes qui le vit alors, le compare à un vieux lion. Desgenettes ajoute qu’il avait avec lui une douzaine d’enfants et de petits-enfants, qu’il était était estimé pour son savoir et qu’il se vantait de l’antiquité de sa maison, casa antichissima, et du rôle qu’il avait joué dans la guerre de l’indépendance en défendant Calvi contre les Génois. Damine Giubega fut plus tard sous-prefet de Calvi et président du tribunal civil.

Deux de ses fils, Vincent et Xavier ont laissé quelque réputation. Vincent, docteur en droit civil canonique, attaché à l’envoyé de France près la république de Gênes, puis prêtre et vicaire général de l’évêché de Sagone, fut, lorsque l’île redevint française, juge au tribunal de cassation. Il mourut en 1800 à l’âge de 39 ans, trois mois après que Bonaparte l’eût envoyé siéger au tribunal d’appel d’Ajaccio. Ses poésies italiennes, gracieuses, pleines de naturel et de goût, l’ont fait surnommé l’Anacréon et le Parny de la Corse. Il en détruisit un grand nombre par scrupule religieux. On admire surtout ses sonnets et le poème qui célèbre le retour de Paoli et son débarquement à Bastia en 1790.

Xavier ou François-Xavier, capitaine d’une compagnie franche qui s’appelait la compagnie de Giubega, employé à l’armée d’Italie en 1795 comme adjoint aux adjudants généraux, entré en 1796 dans l’administration des vivres et, de 1798 à 1799, agent général des contributions et finances à la suite de l’armée française à Rome, fut sous-préfet de Calvi et, à la fin de l’Empire, préfet de Corse. Lorsque Napoléon quitta l‘île d’Elbe il nomma Xavier Giubega l’un des douze membres de la junte et, le 6 avril 1815, lui confia de nouveau la préfecture du département. Aussi Xavier Giubega fut-il, après les Cent-Jours, comme « homme dangeureux et intelligent » envoyé en surveillance à Toulon, puis à Montpellier.

Le fils de Xavier, Pascal-Hiacynthe, boursier à Paris au Lycée impérial, secrétaire de son père et délégué par la junte en 1815 pour arborer dans l’arrondissement de Calvi le drapeau tricolore et « dissiper la faction anglo-corse, » secrétaire -général du département de la Corse en 1830, sous-préfet de Sartène, de Corte et de Sisteron sous le règne de Louis-Philippe, révoqué par le commissaire du gouvernement en février 1848, réintégré bientôt sur la recommandation du préfet Aubert, fut, durant, dix ans, du mois d’août 18488 au mois d’août 1858, sous-préfet de Bastia. Il aimait à rappeler q’un lien de parenté religieuse et spirituelle unissait les Giubega aux Bonaparte. Il eut plusieurs enfants : Laurent qui combattit aux journées de février 1848 et « sortit de la lutte avec une main blessée et des vêtements en lambeaux, » Pierre, naguère conseiller à la Cour d’appel d’Aix, et une fille mariée à un Calvais, Pierre-Marie Rossi, cousin germain du prefet Aubert.

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