août 1, 2007

LAURENT GIUBEGA – LE PARRAIN DE NAPOLEON PAR ARTHUR CHUQUET (4)

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VI

Pendant que Giubega plaidait subtilement sa cause à Versailles et à Paris, la Corse s’agitait et, selon le mot du commandant en chef, le vicomte de Barrin -qui avait succédé à Marbeuf- l’explosion était à peu près générale et aussi forte qu’on pouvait l’imaginer. Quelques Corses pensaient à restaurer l’ancien gouvernement national. La plupart demandaient que les indigènes eussent toutes les places sans exception et ils rappelaient avec indignation que le traitement des Corses employés dans l’île par l’administration était inférieur d’un tiers à celui des Français. Le vicomte de Barrin qui n’avait pas d’instructions et presque pas de troupes, ne savait que gémir. De toutes parts des comités, des municipalités nouvelles se formaient. Les paysans brûlaient les registres des communes.

Giubega fut consulté par le ministre de la guerre, La Tour du Pin. Le vicomte de Barrin l’avait recommandé comme un homme attaché au service du roi et très instruit des affaires de son pays, fort utile par ses connaissances et son zèle aux principaux administrateurs de l’île, et, de son côté, Giubega assurait que ses sentiments étaient purs, et qu’il se dévouait entièrement à la France et au monarque? Il fit un Mémoire sur l’état actuel de la Corse. La possession de cette contrée, disait-il était onéreuse ; même en temps de paix, les dépenses excédaient les recettes de six cents mille livres pour le moins. Pourtant, il fallait conserver la Corse, ne fût-ce que pour empêcher l’Angleterre d’y prendre pied ? Mais, ajoutait Giubega, les garnisons étaient faibles et, si le peuple courait aux armes, « il ne dépendait que de lui de s’emparer des places ; » la perte d’une forteresse entraînait la perte de toutes les autres ; il fallait donc dépêcher en Corse quelques régiments de plus.

Ce mémoire ne convainquit pas le ministre. Il avait décidé de ne plus envoyer de troupes dans l’île. Pouvait-il dégarnir le midi de la France, Dauphiné, Languedoc, Provence ? La Corse se révoltait-elle contre Sa Majesté ? Renforcer les garnisons, n’était-ce pas aigrir les insulaires, leur inspirer de la défiance, leur faire croire qu’ils paraîssait redoutables ? Ne serait-ce pas provoquer la sédition au lieu de la prévenir ? Mieux valait employer la douceur, et, si des excès se produisaient, puisqu’il était impossible de les punir, pratiquer l’indulgence commandée hélas ! par les circonstances.

Mais Giubega avait vu les députés de l’île, Buttafoco, l’abbé Peretti, l’avocat Saliceti et le capitaine Colonna de Cesari Rocca, ainsi que les principaux Corses qui se trouvaient à versailles et à Paris, et ces hommes, oubliant pendant quelques jours leurs dissentiments personnels, se réunirent pour délibérer sur la situation de leur pays. Buttafoco et Peretti, liés à la cause de l’aristocratie, se retirèrent bientôt en accusant les autres de n’envisager que leur intérêt propre, l’intérêt du parti populaire. Sans se soucier de cette désertion, Saliceti, Cesari et leurs amis cherchèrent, comme disait Giubega, à mettre quelque ordre dans le désordre. Ils adoptèrent le plan de Giubega. Il y aurait un Comité permanent ou Comité national qui comprendrait vingt deux membres, sujets sages et zélés, attachés au roi et à la patrie, » nommés dans l’assemblée de chacune des onze juridictions royales par des députés de chaque commune. Les juridictions de Bastia, d’Ajaccio, de Calvi, de La Porta, d’Ampugnani, auraient trois représentants ; le Cap Corse et Corte, deux ; le Nebbio, Aleria, Vico, Sartène, Bonifacio et Porto-Vecchio, un. Le Comité installerait un inspecteur dans chaque juridiction et un commissaire dans chaque piève ou canton. Chaque inspecteur rendrait compte au Comité qui, après avoir délibéré, enverrait à Paris tous les renseignements nécessaires pour recevoir et exécuter les décrets de l’assemblée. Les commandants des troupes et des milices prêteraient main-forte au Comité sitôt qu’il leur adresserait une réquisition ; une milice bourgeoise serait établie « suivant l’ancien régime de la Corse, » et le Comité seul fixerait le nombre et le mode de levées de ces gardes nationales.

Le projet fut accueilli avec enthousiasme par la plupart des communes, et Napoléon Bonaparte, alors en Corse, jugeait qu’il était inspiré par l’amour de l’ordre, par le patriotisme, par le zèle plus noble. Mais le vicomte de Barrin, l’intendant La Guillaumye, la commission des Douze, le désapprouvaient, et les Douze publièrent un manifeste qui déclarait ce plan de comité et de milices dangereux et impraticable. Napoléon Bonaparte répondit à ce manifeste par une adresse véhémente, et, le 5 novmebre éclatait l’insurrection de Bastia. Le vicomte de Barrin dut accorder aux bastiais la formation d’une milice bourgeoise, et huit semaines plus tard, le 30 novembre, lorsque trois capitaines de cette garde nationale bastiaise demandèrent à l’Assemblée nationale que leur pays ne fût plus soumis au régime militaire, la Constituante décida que tous ses décrets seraient exécutés dans l’île, que la Corse faisait partie intégrante de l’empire, que les insulaires étaient gouvernés par la même constitution que les autres Français. C’était un véritable décret d’incorporation. La Corse devenait réellement française et acquérait les mêmes droits que le reste du territoire. Dès ce moment, les Corses s’attachent sincèrement à la France. Ils ne sont plus Corses ; ils sont Corses-Français, et on peut dire, pour employer une expression de Napoléon Bonaparte, que la Corse est leur pays, et la France leur mère-patrie. « La nation française, s’écriait le jeune lieutenant d’artillerie, nous a ouvert son sein ; désormais nous avons les mêmes intérêts, les mêmes sollicitudes ; il n’est plus de mer qui nous sépare ! » Il fit tendre sur la maison familiale d’Ajaccio, dans la rue Saint-Charles, une banderole qui portait les mots : Vive Paoli et aussi ces mots : Vive Mirabeau, Vive la nation.

Son parrain partage ses idées. Il n’y a plus d’Etat en Corse ; il n’a plus de greffier en chef ; mais bien qu’il perde à la Révolution, Giubega, en bon Corse, l’acclame et l’installe.

A la vérité, le décret de la Constituante n’apaisait pas les esprits. La Corse fut enivrée de sa liberté nouvelle, et Barrin déplorait plus que jamais « l’état de combustion épouvantable » où se trouvait la contrée. Des milices s’organisent partout, sans règles ni principes. Les paysans avaient tous des fusils et ils ne cessaient de tirer au blanc. Barthélemy Arena, qui régnait en maître à l’île Rousse, refusait de recevoir une garnison de troupes de ligne en disant que les milices suffiraient à garder la place, et Napoléon Bonaparte applaudissait cet Arena qu’il condamna plus tard à l’éternel exil : « Arena, disait-il, est venu les armes à la main, les décrets de l’Assemblée nationale de l’autre, et il a fait pâlir les ennemis publics ! »

Par bonheur, le comité que Giubega avait projeté de créer, parvint à s’imposer. Une commission municipale, formée de notables, s’était constituée à Bastia après l’insurrection du 5 novembre 1789. Elle invita au mois de février 1790, toutes les pièves à déléguer chacune un de leurs membres à un Congrès. Ce Congrès se tint à Orezza dans l’église de la Conception, durant huit jours, du 22 février au 1er mars. Il eut pour président un gentilhomme, Petriconi, colonel de la garde nationale bastiaise, ancien député de la noblesse, exilé jadis parce qu’il avait blâmé l’administration de Marbeuf. Ses deux secrétaires furent Louis Benedetti, assesseur du juge royal de Bastia, et Laurent Giubega. Il décréta l’établissement d’un Comité supérieur qui veillait au maintien de l’ordre public et qui siégea successivement à Bastia, à Orezza, à Corte, et enfin à Bastia.

Le Comité supérieur vécut du 2 mars au 1er septembre 1790. Il comptait soisante-six membres, six par juridiction, qui résidaient à Bastia par tiers. Chaque tiers était remplacé tous les quinze jours. Il y avait un président permanent, le frère de Pascal Paoli, ce Clément Paoli que Napoléon Bonaparte nommait un bon guerrier et un vrai philosophe ; mais Clément se faisait vieux et à chaque quinzaine, le tiers qui entrait en fonctions élisait un second et réel président. Les membres hors de tour allaient, en qualité de commissaires, dans les endroits de l’île où une insurrection était sur le point d’éclater.

Bien qu’illégal, le Comité supérieur rendit de grands services et par d’habiles mesures, soit par des sommations réitérées, soit par de envois ou « marches » de la milice, soit par des moyens de douceur, mezzi blandi, il pacifia la Corse, la fit passer sans effusion de sang, et comme insensiblement, du despotisme à la liberté. Il avait raison de dire qu’il était « le seul lien qui pût réprimer et réfréner le peuple; » Dans l’effacement ou l’écroulement de toutes les autorités il tint lieu d’une administration départementale, il fixa les idées des Corses, il donna une interprétation conforme des décrets de la Constituante sur l’organisation des municipalités, il trancha les questions qui provoquaient des troubles, il apaisa des querelles particulières et notamment celle qui divisait les Giubega et les Arena.

Giubega siégea dans le Comité supérieur qui le nommait « un très digne confrère et sage compatriote. » Durant près d’un mois, du 20 avril au 3 mai comme doyen et du 3 au 15 mai comme président, il dirigea les débats, et un jour, l’ancien greffier en chef des Etats écrivit sur un ton impérieux au vicomte de Barrin -ce Barrin dont il exécutait docilement les volontés un an auparavant -qu’il fallait respecter les intentions de l’Assemblée nationale, que le Comité supérieur n’avait d’autre but que l’intérêt de la nation française  » à laquelle la Corse avait l’avantage d’être incorporée. »

Il fut un des membres les plus influents du Comité et celui peut-être qu’on écoutait avec le plus de déférence. Ses collègues le prient, dans la séance du 8 mars, de leur rendre compte des décisions de la Constituante sur les élections des officiers municipaux. Ils favorisent les intérêts personnels en statuant que la subvention allouée à sa pépinière de Calvi restera provisoirement la même que par le passé. Ils lui font place dans une commission de quinze « signori » élue le 19 avril et chargée d’examiner et de proposer les moyens qui sont les plus propres au calme et à l’union.

Lui-même déploie autant de fermeté que d’habileté. Dans la séance du 13 avril, il déclare que le Comité supérieur ne fera qu’une besogne inutile tant qu’il ne disposera pas de « moyens coercitifs, » mezzi coattivi. A quoi servent, par exemple, les délibérations tenues jusqu’ici pour obliger les adjudicataires de la subvention à payer l’arriéré de leur dû qui monte à près d’un demi-million ? Il faut, conclut Giubega, former un corps de troupes soldées, Un corpo di truppa pagata, qui contraigne les adjudicataires au paiement de leur dette, qui exécute les résolution du Comité et les décrets de l’Assemblée nationale, arrête les délinquants, maintienne le bon ordre, imprime dans l’île entière le respect des autorités légitimes. Sans doute, il sera malaisé de solder ce corps ; mais « les difficultés ne sont que passagères et tant que le Comité manquera de forces, tout son zèle sera infructeux, les embarras iront se multipliant, les délits seront impunis, et les lois inobservées. » La motion de Giubega fut adoptée.

Mais, si énergique qu’il fût, Giubega ne cessait de recommander la modération. La cour avait, au mois d’août 1789, envoyé en Corse le maréchal de camp Gaffori seconder le vicomte de Barrin, et Gaffori, que Napoléon Bonaparte nommait le sattelite de la tyrannie et le restaurateur du despotisme, n’avait trouvé dans l’île que défaveur et défiance : il avait combattu la formation de la milice nationale et la constitution du Comité supérieur ; il avait couru le pays avec les détachements du régiment provincial dont il était naguère colonel ; il s’était fait à Corte un parti considérable et le régiment de Salis, qui tenait garnison dans cette ville, avait tiré les habitants sans réquisition de la municipalité. Lorsque le Comité supérieur se réunit à Orezza, du 12 au 20 avril 1790, Giubega se joignit à Barbaggi et à plusieurs autres pour demander l’ « union des esprits discordants. » Il proposa d’apaiser toute les « contestations » et d’écrire à Gaffori une lettre conciliante. Son discours que les assistants jugèrent très sensés, sensatissimo, et applaudirent unanimement, fut imprimé aux frais de la nation et la lettre, rédigée par une commission dont Giubega était membre, envoyée à Gaffori : le Comité assurait le général de son respectueux attachement et le chargeait d’exprimer au régiment de Salis ses sentiments d’estime ; Gaffori devait, ainsi que les soldats, « oublier les choses passées et ce qui pouvait avoir provoqué l’irritation; » il devait prendre part aux travaux du Comité. Gaffori vint à Orezza et promit obéissance au Comité, jura de l’aider à former les milices et à rétablir la tranquilité. Sur les instances de Gaffori, le Comité décida même de se fixer à Corte, point central et le plus commode pour toute les provinces.

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