juillet 30, 2007

LAURENT GIUBEGA – LE PARRAIN DE NAPOLEON PAR ARTHUR CHUQUET (3)

Posted in Napoléon, Personnages tagged , , , , , , , , , , , , , , , à 10:23 par napoleonbonaparte

IV

En 1789, à la veille de la convocation des Etats généraux, Napoléon eut l’idée de prendre Giubega pour confident de ses secrètes pensées. On sait qu’il était, à cette époque, Corse de coeur et d’âme, qu’il aimait la Corse par dessus tout, qu’il ne respirait que l’amour de sa petite île. Ma nation, écrivait-il en parlant de la Corse, et comme s’il n’eût pas porté l’uniforme d’officier français. Mais ne pouvait-il dire, ainsi que le personnage d’une de ses nouvelles : « J’ai puisé la vie en Corse et avec elle un violent amour pour mon infortunée patrie et pour son indépendance ? » Il louait le peuple corse, ce peuple, fort de sobriété et de sa constance, qui s’était si longuement, si bravement battu contre les armées étrangères. Il exaltait Paoli qui, à Brienne et à l’Ecole militaire de Paris, était déjà son idole ; il vantait l’éloquence, la fermeté, les ressouces d’esprit du grand Pasquale, le montrait faisant face à tout, effrayant les Génois même, ouvrant des ports et créant une marine, fondant une Université. Il maudissait les Français qui, « vomis sur les côtes de la Corse, étaient venus renverser et noyer dans des flots de sang le trône de la liberté, » qui, non contents de ravir à l’insulaire tout ce qu’il possédait, avaient encore corrompu ses moeurs. Il vouait à l’éxécration les généraux français, -non Marbeuf, son bienfaiteur et le bienfaiteur des siens, dont il ne prononçait pas le nom -mais Narbonne-Fritzlar et Sionville qui, selon lui, avaient commis des horreurs et déshonoré leur caractère par leurs cruautés, Narbonne-Fritzlar qui faisait entasser dans la tour de Toulon et mourir les prisonniers corses, Sionville qui brûlait les maisons, coupait les oliviers, arrachait les vignes des insurgés, arrêtait leurs parents et leurs amis. Il jugeait que les Corses pouvaient secouer le joug des Français comme ils avaient secoué le joug des Génois, et de 1785 à 1789, la pensée de son pays réduit à l’esclavage ne cessait de le poursuivre. « Nos maux, mandait-il à Giubega, sont toujours présents à mon esprit et ont si profondément frappé mon âme qu’il n’y a rien au monde que je ne sacrifie pour les voir finir. »

Lorsqu’il composait vers ces temps les Lettres sur la Corse, il voulait non seulement faire oeuvre d’historien, mais faire oeuvre de patriote. Révéler la véritable situation de sa terre natale, flétrir les abus de l’administration française, appeler au tribunal de l’opinion les hommes qui gouvernaient la Corse, découvrir leurs menées, détailler leurs tyranniques mesures et « noircir du pinceau de l’infamie » ceux de ses concitoyens qui trahissaient la cause commune, tel était son but.

Il sentait toutefois qu’il était bien jeune pour « empoigner le burin de l’histoire. » -Paoli ne lui disait-il pas que « l’histoire ne s’écrit pas dans les tendres années, » la storia non si scrive negli anni teneri ?– Il sentait que cette entrerprise convenait plutôt à un homme mûr, expérimenté, connu dans l’île et même en France, revêtu d’une de ces fonctions qui inspirent la confiance. Pourquoi son parrain ne serait-il pas l’organe des Corses persécutés ? Pourquoi Giubega ne dirait-il pas la vérité qui, venant de sa bouche, serait mieux écoutée ?

Napoléon écrivit donc à Giubega. Dans une suite d’interrogations rapides, fièvreuses, il s’indigne que la Corse ne « renaisse » pas comme la France où le mot liberté semble enflammer les coeurs, et qu’elle continue à subir le despotisme. Il demande à Giubega si ses compatriotes doivent toujours courber la tête sous le triple joug du militaire, du robin, du financier qui s’unissent pour les opprimer. Le militaire, dit Bonaparte avec une emphase qui rappelle Raynal, « ne trouve aucune digue et inonde de ses débordements jusqu’au sommet le plus élevé de ces montagnes. » Le robin, étranger à la langue et aux moeurs de la Corse, étranger même aux lois de son propre pays, ne juge que pour avoir du pain et amasser une fortune. Le financier, le « publicain », dépourvu comme le magistrat, de moralité et de probité, lève à son gré les impositions. Et ces Français, dont la naissance est aussi abjecte que la conduite, ces Français qui sont l’écume du royaume, viennent dénigrer, humilier et mépriser l’insulaire ! « N’est-ce pas la plus horrible des tortures que puisse subir le sentiment ? N’est-ce pas là tyrannie la plus affreuse ? De tous les degrés du despotisme, n’est-ce pas le dernier ? Le Péruvien, qui égorgeait le féroce espagnol, éprouvait-il une vexation plus ulcérante ? ». Eh bien ! que Giubega qui sait tout cela, et le sait mieux que Bonaparte, ose prendre la parole. Il est prudent et rompu aux affaires ; il se fera sûrement entendre ; il aura l’oreille des ministres d’aujourd’hui ; car ces ministres sont sages, et ils veulent le bien, et ils ne restent pas sourds aux doléances des peuples. Oui, que Giubega porte au pied du trône ou devant les Etats du royaume les gémissements de la Corse : peut-être suffit-il qu’un homme comme lui élève la voix pour que le sort de l’ïle soit changé. Sans doute, les commissaires du roi, le commandant en chef et l’intendant apporteront des liasses de certificats qui les justifieront ; ils jugeront que tout est pour le mieux. Mais le Français n’a t-il pas appris par son propre exemple que dans une nation les trois quarts « voient mal » et que l’autre quart n’encense que la fortune qui le favorise ! Que Giubega s’acquitte donc de ce grand devoir envers la patrie ; qu’il saisisse l’occasion de mettre en pleine évidence la mauvaise administration de la Corse ; qu’il ait pitié de ses compatriotes qui seront esclaves à jamais, si personne ne crie combien ils sont misérables. « La scène a changé, il faut changer la conduite. »

Cette lettre fut-elle envoyée ? Giubega la reçut-il ? Répondit-il à son filleul ? Ce qu’on sait, c’est qu’il accueilli plus tard avec bienveillance un opuscule que l’aîné des Bonaparte avait composé dans le même goût et sur le même sujet. C’était des Lettres de Paoli à ses compatriotes. Joseph y retraçait la situation malheureuse de la Corse et traitait des moyens de regénérer l’île par les réformes qui se préparaient sur le continent.

Mais Napoléon, aveuglé par sa passion corse, ignorait ou oubliait le rôle et les vrais sentiments de Giubega, comme il ignorait ou oubliait le rôle et les vrais sentiments de son père Charles Bonaparte. Il assurait à Paoli que ses parents s’étaient toujours attachés au bon parti : il oubliait que son père avait accepté, recherché les faveurs de Marbeuf. Il rappelait que Letizia avait à Corte joué au reversis avec Paoli et que Charles avait été l’un des secretaires du général, avait rédigé dans les termes les plus chauds et les plus énergiques une proclamation à la jeunesse corse : il oubliait que son père avait été, selon l’expression française, tout à fait dans la main du roi, avait été , comme disait le commandant d’Ajaccio, comblé des bienfaits du gouvernement. Il écrivait qu’avant la Révolution des « brigands » commandaient en Corse et jonchaient la terre de leurs victimes : il oubliait que son père avait servi ces brigands. Il flétrissait les Corse « à l’âme basse, » ceux que « l’amour d’un gain sordide avait corrompus, » ceux qui s’étaient jetés les premiers dans les bras de la France et qui « avaient prospéré dans l’avilissement universel » : il oubliait que son père était de ceux là. Il critiquait âprement la commission permanente des Etats ou commisison des Douze, cette commission de douze gentilhommes qui prétendait représenter la nation et qui laissait toujours l’intendant usurper leurs droits : il oubliait que son père -tout comme Giubega- avait été Douze, avait été Dodici. Il reprochait à Buttafoco d’avoir obtenu par son assiduité dans les bureaux de Versailles honneurs, domaines, pensions : son père Charles Bonaparte n’était-il pas sun Buttafoco au petit pied ?

Pareillement, lorsqu’il priait Giubega de protester contre les méfaits et forfaits de l’administration française, Napoléon oubliait que Giubega avait été le principal soutien de cette administration, que Giubega avait été, comme s’exprime un contemporain, le très fidèle serviteur de Marbeuf, fedelissimo servitore di Marbeuf.

Si Giubega lut la lettre de Napoléon, il dut hausser railleusement les épaules et dire, de même que Paoli trois ans plus tard, que l’officier d’artillerie n’était qu’un jouvenceau irréfléchi, qu’un jeune garçon inexpérimenté, un giovinetto, un ragazone inesperto.

V

Giubega joignait à son habileté, à sa massima cautela une très grande ambition, et des contemporains assurent qu’il désirait être intendant de la Corse, qu’il essaya de remplacer La Guillaumye, successeur de Boucheporn. On ne s’étonnera donc pas qu’il ait voulu jouer un rôle durant la Révolution.

La noblesse de l’ïle devait élire un député aux Etats généraux. Giubega résolut de briguer ses suffrages et, pour préparer l’opinion, il annonça hautement son dessein. Il sut bientôt que le maréchal de camp comte Mathieu de Buttafoco serait son concurrent, et déjà ses ennemis objectaient que la charge de greffier des Etats, était incompatible avec la députation, qu’il ne convenait pas d’envoyer à Versailles un simple gentilhomme qui serait mal reçu s’il n’avait ni titre ni grade militaire. Giubega écrivit à Paris qu’il tenterait les chances du scrutin : il n’était sans doute ni titré, ni officier général, mais il était bon gentilhomme, comme six cents autres en Corse, et si la noblesse de l’île le choisissait pour son représentant, le premier commis ferait pendant son absence les fonctions de greffier en chef.

La lutte électorale fut vive. Buttafoco, que Jean-Jacques tenait pour un très galant homme, instruit et doué d’esprit, avait toujours été d’avis que l’île ne pouvait être une république, que ses ports seraient constamment aux mains des étrangers, que les Corses, entourés et resserrés de toutes parts, n’avaient dans l’intérieur qu’une liberté de nom, qu’il valait mieux, comme il disait à Paoli, « renoncer à l’idée flatteuse, mais inconsistante d’une malheureuse indépendance. » Aussi, s’était-il en 1768, battu contre ses compatriotes, et, d’ailleurs il servait depuis l’âge de dix ans sous les drapeaux du roi. Les partisans de Giubega lui reprochèrent d’avoir trahi la patrie et de vouloir le maintien de l’ancien régime. Mais, de leur côté, les amis de Buttafoco répétaient que Giubega avait été l’organe et l’instrument de toutes les avanies et vexations exercées par Marbeuf.

Il fallait d’abord que Giubega fût un des trois députés que la noblesse de la juridiction de Calvi déléguait à l’assemblée générale de Bastia, et il réussit à enlever le vote. Il avait huit électeurs contre lui : Cattaneo, membre du Conseil supérieur, deux Questa et cinq Fabbiani. Mais ses adhérents étaient onze : lui-même qui n’hésita pas à se donner sa voix ; son frère Damien et son neveu Xavier ; les trois officiers de l’état-major de Calvi, le commandant Maudet, le major Gombault, et l’aide-major Saillant ; les deux Anfriani, père et fils ; deux Castelli et Dominique Fabiani. Il y eut de très chaudes contestations. Cattaneo soutenait, non sans raison, que les trois officiers de l’état-major et les deux Anfriani n’avaient pas droit de suffrage : les trois officiers étaient Français du continent, et non Corses, et leurs lettres de noblesse n’avaient pas été enregistrées ni au Conseil supérieur, ni au greffe des Etats, et les deux Anfriani avaient déjà voté dans l’assemblée du tiers. Il se plaignait, en outre, que les officiers de l’état-major fussent venus l’épée au côté, que des grenadiers fussent entrés dans la salle la baïonnette au bout du fusil et que leur lieutenant l’épée nue à la main, se fût placé près du juge royal : les électeurs disait Cattaneo, avaient l’air d’une bande de prisonniers gardés à vue et ils avaient dû quitter à la porte leurs armes et même leur canne. Mais le juge royal Schouller, feignant d’être malade, produisit un certificat de « faiblesse de santé, » et Damien Giubega, son assesseur, qui le remplaça, admit hardiment dans l’assemblée de la noblesse calvaise les trois officiers français et les deux Anfriani : avec le plus grand sang-froid, il rendit les deux sentences l’une après l’autre, la première, de concert avec un des Anfriani, en faveur des messieurs de l’état-major, la seconde, de concert avec les deux officiers, en faveur d’Anfriani : les offciers admettaient celui qui, l’instant d’auparavant, avait prononcé leur admission. Le 29 avril, les onze partisans de Giubega envoyaient à Bastia comme députés de la noblesse calvaise Laurent Giubega, Charles-Antoine Anfriani, et Dominque Fabiani. Toutefois, les huit opposants, ou, ainsi qu’on les appelait, les huit protestants ne se tinrent pas pour battus : ils firent, eux aussi leur élection et ils nommèrent trois députés : Cattaneo, Octave Questa et Simon Fabbiani. « Voilà, s’écriait un de nos fonctionnaires, voilà les hauts faits de Giubega : il bouleverse tout ! »

A Corse, Corse et demi. Giubega vainqueur à Calvi, fut vaincu à Bastia. Dès la première séance de l’assemblée générale des trois ordres, le 18 mai, il déclara qu’il s’opposait formellement à l’admission de Cattaneo, de Questa, et de Simon Fabbiani : lui, Laurent Giubega, ainsi qu’Anfriani et Dominique Fabiani, étaient les vrais représentants de la noblesse calvaise, comme en témoignait le procès-verbal dûment rédigé à Calvi et revêtu de l’approbation du juge Schouller. Mais Cattaneo avait la langue bien affilé ; il répondit que l’élection de Giubega était nulle et une discussion s’engagea qui dura deux heures.

Le lendemain, 19 mai, nouveaux débats dans l’assemblée générale. Cattaneo assura que l’élection de Giubega était due à la violence, aux baïonnettes des grenadiers et à l’intrusion de cinq membres qui n’appartenaient aucunement à la noblesse calvaise. Giubega répliqua qu’il n’y avait pas eu la moindre contrainte, le moindre « appareil de coaction, » que les grenadiers veillaient au bon ordre et que leur intervention avait été nécessaire à cause de l’effervescence des esprits. Mais le procureur du roi, Serval, et le président de l’assemblée générale, le juge royal de Bastia, Franceschi, étaient amis de Buttafoco ; Serval donna ses conclusions et Franceschi les adopta : l’ordre de la noblesse devait, dans sa sagesse et sa compétence, statuer sur l’exclusion ou l’admission des députais calvais. C’était d’avance condamner Giubega. Aussi, disait-il tout haut qu’il regardait l’assemblée de la noblesse comme incompétente et que nul, sinon le roi et son Conseil, n’avait le droit de prononcer sur la validité des élections : « Vous refusez donc, s’exclama Cattaneo, de vous soumettre au jugement de vos pairs et vous insultez la noblesse ! » -« Oui, répondit Giubega, je refuse de me soumettre à la décision de la noblesse, non que je manque d’estime et de respect pour elle, mais je récuse quelques-uns de ses membres à cause de leurs parentés et alliance. » Le jour suivant, 20 mai, dans la séance de l’après-midi, l’opiniâtre Giubega voulut présenter un mémoire à l’assemblée générale. Mais la plupart des gentilshommes crièrent que les intérêts particuliers retardaient l’intérêt commun et que Giubega n’avait qu’à lire ses observations dans la chambre de la noblesse. Le président Franceschi partagea cet avis ; il décida que Giubega lirait son mémoire, non en assemblée générale, mais séparément à chacun des trois ordres.

L’affaire était jugée. Faut-il raconter que Giubega, Anfriani et Dominique Fabiani furent exclus par la chambre de la noblesse qui, par onze voix contre sept, ne reconnut comme députés de Calvi que Cattaneo, Questa, et Simon Fabbiani ? Faut-il dire que Buttafoco fut élu député de la noblesse de Corse ? Le 6 juin, à trois heures de l’après-midi, les électeurs se réunirent. Ils devaient être vingt-deux, selon le règlement, et ils n’étaient que dix-sept. Cinq manquaient : Cinq partisans de Giubega, Frédéric et Jean-Baptiste de Susini, Pierre-Paul Cuneo d’Ornano, Benedetti de Vico et Hyacinthe Arrighi de Corte. L’assemblée les attendit jusqu’à cinq heures, puis les fit appeler ; ils refusèrent de venir. Elle les somma de se présenter ; ils refusèrent de nouveau. Après les avoir attendus jusqu’à sept heures et demie, les dix-sept gentilshommes procédèrent à l’élection. Buttafoco fut nommé député ; Gaffori, suppléant de Buttafoco ; Cattaneo, suppléant adjoint, pour remplacer Buttafoco ou Gaffori en cas de mort ou de légitime empêchement.

Le parti populaire était indigné. L’évèque de Sagone s’élevait contre les « tracasseries » dont Giubega avait été l’objet ; il assurait que le juge royal Franceschi, mû par une rancune personnelle, avait voulu se venger d’un homme qui méritait l’estime de la nation et la confiance du gouvernement ; selon lui, Giubega, Anfriani, et Dominique Fabiani, nommés suivant les règles députés légitimes de la noblesse calvaise, ne devaient pas être exclus, et la chambre de leur ordre, en décidant de la validité de l’élection, avait empiété sur les attributions du Conseil d’Etat par un « coup d’autorité. »

Les deux représentants du tiers, l’avocat Saliceti et le capitaine Colonna de Cesari-Rocca, protestaient, eux aussi, contre l’admission de Cattaneo, de Questa et de Simon Fabbiani ; ils déclaraient que le tiers état et le public impartial blâmait l’assemblée de la noblesse ; ils affirmaient que l’assemblée de la noblesse était illégale et que Buttafoco, élu par des gens qui n’avaient ni titre ni caractère pour être électeurs, ne pouvait être regardé comme député.

Napoléon Bonaparte était du même sentiment, et il prit avec chaleur le parti de son parrain ; dans sa fameuse Lettre à Buttafoco, il soutient que Buttafoco a gagné le Conseil supérieur -il y avait trois membres de ce Conseil, Morelli, Belgodere, et Cattaneo, dans l’assemblée de la noblesse- a mis tout en jeu, menaces, promesses, caresses, argent.

Giubega avait couru à Paris. Il quitta Bastia, le 7 juin, sur un bateau de poste, douze heures après l’élection de Buttafoco. Mais il eut mauvais temps ; il fut obligé de relâcher dans la rivière de Gênes ; il tomba malade, et lorsqu’il arriva, le 1er juillet, à Paris, Buttafoco était déjà validé. Il ne perdit pas courage. Il fit un mémoire habile, plein de finasseries, d’arguements spécieux et de raisons plausibles, un mémoire où se déployaient toutes les ressources de son esprit adroit et retors. Selon lui, l’assemblée de la noblesse était incompétente pour statuer sur l’admission des députés de Calvi. Onze membres, sur dix-huit, avaient voté son exclusion. Mais Buttafoco qui n’aurait eu d’autre compétiteur que Giubega, pouvait-il être juge dans sa propre cause ? Boccheciampe n’était-il pas allié à Simon de Fabbiani ? Pruni n’avait-il pas un procès pendant au Conseil supérieur et la prudence ne lui défendait-elle pas d’indisposer Cattaneo contre lui ? Et Buttafoco pouvait-il être élu par une assemblée où il ne comptait que des parents et des alliés ? Gaffori n’était-il pas son beau-père ; André Antoni, son oncle ; Casalta, ainsi que Jean Antoni, ses cousins ? L’élection de Buttafoco, concluait Giubaga, était donc illégale, était « un acte de nullité, d’injustice et d’aritocratie ; » l’assemblée dont il avait eu les voix, offrait « tous les caractères de l’irrégularité, du désordre, » et il fallait ordonner une prompte onvocation de la noblesse corse, composée de ses membres légitimes et chargée d’élire un député légitime.

Le temps s’écoulait. D’André devait faire « le rapport des difficultés élevées sur la députation de la noblesse de l’ïle de Corse. » Il laissa la tâche à Grellet de Beauregard, député du tiers état de la sénéchaussée de la Haute-Marche. Le 30 octobre, Beauregard était prêt, et Giubega priait le président de la Constituante d’ « accélerer la décision ; » il était, disait-il, épuisé par les dépenses d’un séjour de quatre mois et il comptait que l’assemblée nationale reconnaîtrait la solidité de ses réclamations et le tort qu’il avait subi.

Le rapport fut déposé le 4 novembre. Mais comment donner raison à Giubega ? Le marquis de Monteynard écrivait que le grefier en chef était un homme très dangereux, qu’il avait longtemps abusé de la place qu’il occupait, que la prochaine assemblée des Etats de Corse le casserait aux gages.

Le président de l’ordre de la nobesse corse, Bocchepiampe, dans ses lettres au roi et aux ministes, demandait justice contre les « sujets turbulents » qui méconnaissaient la faveur royale, contre le juge et l’assesseur de Calvi qui venait de mésuser si scandaleusement de leurs fonctions contre cet « intrigant redoutable » cet auteur d’une « cabale séditieuse, » ce Laurent Giubega qui, pour satisfaire sa passion et son intérêt personnel, avait entraîné le tribunal de Calvi et jeté le trouble dans les élections.

Le juge royal de Bastia, Franceschi, condamnait pareillement la conduite de Giubega et de ses partisans. Selon lui, dans la réunion des trois ordres, Giubega s’était servi d’expression peu mesurées et très propres à échauffer les membres de la noblesse ; Cattaneo, au contraire, avait soutenu ses droits avec modération et prudence. Mais Franceschi protestait surtout contre l’élection de Calvi : l’assesseur, Damien Giubega, frère de Laurent Giubega, ne pouvait, disait-il, rendre un jugement dans cette affaire, et son devoir, ou celui du juge royal, Schouller, était de récuser les cinq personnages qu’il avait admis comme gentilshommes, les deux Anfriani, membres du tiers état, et les trois officiers de l’état-major qui ne présentaient pas leurs titres de noblesse.

Le comité de vérification des pouvoirs ne put donner gain de cause à Giubega. Il décida qu’ « il n’ya avait pas lieu de réformer l’élection de Buttafoco. » Mais pour consoler Giubega -et la consolation était mince- il demanda que le gentilhomme corse eût le droit d’assister aux séances de l’assemblée dans la tribune des supléants, et la Constituante approuva les propositions de son Comité.

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