juillet 29, 2007

LAURENT GIUBEGA – LE PARRAIN DE NAPOLEON PAR ARTHUR CHUQUET (2)

Posted in Napoléon, Personnages tagged , , , , , , , , , , , , , , , , à 11:27 par napoleonbonaparte

II

La France confia le gouvernement de l’ïle à deux hauts fonctionnaires ou commissaires du roi, à un commandant en chef et à un intendant. Elle créa onze juridictions royales et un Conseil supérieur revêtu des attributions d’un parlement. Elle établit trois ordres, noblesse, clergé, tiers état, et fit de la Corse un pays d’Etats ; car les pays d’Etat, disait le comte de Vaux, « croyant avoir quelque part à la distribution des subsides, les paient avec moins de murmure. » Les Etats se tenaient à Bastia à des époques indéterminées, et, à chaque tenue, ils nommaient trois députés qui représentaient les trois ordres et portaient à Versailles un cahier de demandes. La première assemblée eut lieu en 1770 ; elle élut député Stefanini, évêque de Sagone, pour le clergé, Antonio Massesi pour la noblesse, ete Laurent Giubega, quoique noble, pour le tiers etat.

Pendant son séjour en france, Giubega attira l’attention par la fierté de son attitude et la franchise de ses propos. A un déjeuner qu’il donnait aux députés, le ministre de la guerre -qui dépendait de l’île- s’efforçait de leur démontrer que la Corse serait heureuse sous la dominaition française. Giubega le regardait fixement sans faire aucun signe d’approbation. Le ministre, étonné, demanda si le député du tiers état ne partageait pas son opinion. « Excellence, répondit Giubega, je ne puis pas oublier que nous avons perdu le plus grand des biens qui est l’indépendance. »

Le mot est-il authentique ? En tout cas, après son voyage, Giubega compris plus que jamais que la Corse ne pouvait être une république, qu’elle ne trouverait le repos et la prospérité que dans l’union avec la France, qu’isolée, indépendante, elle serait fatalement à la merci des factions, des discordes intérieures, des interventions de l’étranger. Il servit donc le nouveau gouvernement. Procureur du roi à La Porta, puis à Ajaccio, il fut nommé le 16 février 1771, greffier en chef des Etats. Cette charge, qui lui rapportait 2.000 livres par an, fit de Giubega un des premiers personnages de l’île ; c’était comme on disait, une charge d’importance et de confiance « qui ne pouvait être exercée que par un noble de noblesse prouvée. » Il fut installé dans ses fonctions le 1er mai 1772 et désormais, dans les séances de l’assemblée, il eut sa place au bureau, au-dessous et « aux pieds » des deux commissaires du roi. Il écrivait et signait tous les actes, et il avait seul le pouvoir d’en délivrer des copies. C’était même lui, et non le président qui proposait les matières sur lesquelles l’assemblée délibérait.

Son zèle fut apprécié. Les mémoires que l’administration le chargea de rédiger sur la législation du pays, furent goûtés ; ils parurent aussi clairs que complets. Le département des finances lui donna, outre une pension de 700 livres, la direction du bureau des impositions. En 1781, il obtint le privilège de déssécher à Calvi le marais du Stagnone et de planter sur l’emplacement une pépinière de muriers. mais ce fut surtout en 1785 qu’il rendit d’éclatants services. Cette année là, les Etats lui exprimèrent solennellement leur satisfaction et leur reconnaissance en déclarant, qu’il avait, par ses lumières et ses talents, par ses réflexions et ses éclaircissements de toutes sortes, aidé l’assemblée à résoudre avec autant de précision que de promptitude les questions les plus essentielles et les plus épineuses. Aussi, après la session, Giubega n’hésita pas à solliciter du ministre de la guerre une gratification. Les commissaires du roi, le commandant en chef Marbeuf et l’intendant Boucheporn, appuyèrent chaudement sa demande. Ils écrivaient que Giubega avait fourni de nouvelles preuves de son intelligence et de son activité dans l’assemblée des Etats où « des objets vraiment importants avaient exigé de sa part un travail plus considérable que les matières traitées dans les Etats précédents. » Marbeuf et Boucheporn ajoutaient que Giubega était sans contredit celui de tous les Corses qui avait le mieux mérité du gouvernement royal, qu’on le trouvait « à la tête de toutes les affaires difficiles et délicates, » que ses entreprises privées « réuissaient bien, » que les commissaires du roi avaient toujours fait le plus grand cas et rendu dans tous les témoignages les plus avantageux de Laurent Giubega. Le 13 juillet 1786, le ministre de la guerre, maréchal de Ségur, accordait à Giubega une gratification de 1.200 livres.

Nombre de ses compatriotes le jalousaient. Ils prétendirent qu’il avait pesé sur les motions des Etats et, dans l’année 1777, on le qualifia de despote en pleine séance de l’assemblée. Ce fut lui, dit-on, qui proposa d’élever une statue au roi et un monument au marquis de Monteynard, ministre de la guerre et gouverneur honoraire de la Corse, lui qui proposa de graver sur la façade du palais des Etats l’inscription suivante : « A Marbeuf, cet homme éminent qui a si bien mérité de leur pays, tous les ordres ont fait graver sur le marbre les sentiments d’amour depuis longtemps gravés dans les coeur. » Les Corses irréconciliables le traitèrent de renégat, l’appelèrent un instrument d’oppression, lui reprochèrent de flatter, de seconder Marbeuf, le tyran de la Corse, et d’avilir la nation.

Pourtant, en plusieurs circonstances, Giubega montra qu’il n’était pas le flagorneur et le plat valet de Marbeuf. Le commandant en chef voulait perdre le lieutenant-colonel Abbatucci dont il redoutait l’ascendant sur le peuple. Abbatucci avait dit imprudemment à Marbeuf qu’il se chargeait pendant son absence de maintenir les Corses dans la bonne voie. Marbeuf remarqua devant Giubega qu’Abbatucci avait encore la même influence qu’avant la conquête et pourrait la tourner contre le roi. Giubega se hâta d’avertir son compatriote qui était aussi son ami. Mais Marbeuf sut impliquer le lieutenant-colonel dans une méchante affaire, et Abbatucci, injustement accusé d’avoir suborné de faux témoins, fut condamné par le Conseil supérieur à neuf ans de galère et à la marque. Giubega se joignit à la députaiton des Etats qui vint supplier le commandant en chef d’adoucir la sentence, et il se jeta tout pleurant aux genoux de Marbeuf. « Excellence, s’écria-t-il, je ne me relèverai que si vous m’accordez la grâce que nous vous demandons. » Il réussit à gagner le bourreau qui ne fit qu’érafler Abbatucci au lieu de le marquer, et quand le maheureux s’embarqua pour se rendre au bagne de Toulon, Giubega l’accompagna jusqu’au dernier instant et lui remit une bourse de cent louis.

On sait enfin que Giubega ne voyait pas sans déplaisir le nombre de cohorte de commis français que l’administration avait investis des emplois. Chacun des ses mots était répandu et il ne prononçait pas au hasard « Les pauvres insulaires, dit-il un jour, ne peuvent-ils pas manger le peu de pain que produit leur île puisqu’on ne leur donne rien nulle part ? »

III

Pendant qu’il était procureur du roi à Ajaccio en 1770 et 1771, Giubega s’était lié très intimement avec Charles Bonaparte qui venait, à son exemple, d’entrer dans les juridictions royales. A la prière de Charles, Giubega fut le parrain de Napoléon, né le 15 août 1769, et de Marie-Anne, née le 14 juillet 1771 et morte en bas âge. Les deux enfants furent baptisés le même jour, le 21 juillet 1771, et ils eurent le même Padrino, « l’illustrissimo Lorenzo Giubega de Calvi, procuratore del Re. »

Ce fut par l’entremise de Giubega que Charles Bonaparte obtint la protection du tout-puissant Marbeuf. Malgré le courage qu’il avait montré dans la guerre de l’indépendance, Charles était de ces Corses, qui selon le mot de Paoli, avaient les cheveux frisés et sentaient les parfums du continent. Ses fils ont prétendu qu’il voulait, après le désastre de Ponte-Novo, tenter une résistance impossible, qu’il désirait rejoindre Paoli sur la terre d’exil, qu’il ne se rallia qu’à contre-coeur aux Français, qu’il déplorait la mollesse de ses compatriotes et les accusait de s’accomoder trop aisément à la domination étrangère, qu’il écrivit même une chanson satirique, Pastorella infida sei, où Paoli, représenté par un berger, se plaint de la Corse, sa maîtresse infidèle. Non. Charles embrassa sur le champ le parti Français. La Corse disait-il, -tout comme Giubega- est le plus petit pays du monde, et le roi de France, le plus grand monarque de la terre. « J’ai été, ajoutait-il, bon patriote et paoliste dans l’âme, tant qu’a duré le gouvernement national; mais ce gouvernement n’est plus ; nous voilà Français, vive le roi et son gouvernement, Evviva el re é suo goberno ! » Et Charles, ce Charles que les siens nous ont dépeint faible, frivole et fastueux, eut assez de souplesse et de persévérance pour faire son chemin sous le nouveau régime, briguant, intriguant, quémandant -comme plus tard Napoléon dans les comités- pratiquant le métier de solliciteur avec une intrépidité toute corse, multipliant les démarches, obsédant les bureaux sans redouter ni fatigue ni humiliation, inquièt d’humeur, subtil d’esprit, ardent d’imagination, forgeant des projets, revendiquant des sucessions, engageant des procès, déployant pour défendre ses prétentions, une audacieuse argutie, assurant d’un air imperturbable qu’il avait le droit de son côté.

Il ne faut pas oublier que la famille de Letizia était dévouée aux Génois. Le père de Letizia, Ramolino, avait été inspecteur des ponts et chaussées au service de Gênes, et son beau-père, Fesch, capitaine dans la marine génoise. Son grand-père, Pietra-Santa, fut un des quatre Corses qui siégèrent dès 1768 au Conseil supérieur, et l’intendant vantait non seulement la décence et son application, mais son attachement à la France. Sur le conseil de Pietra-Santa, Charles Bonaparte, à peine remis des émotions de la défaite, résolut d’obtenir un emploi de judicature. Cinq mois après la fuite de Paoli, le 30 novembre 1769, il présentait à l’Université de Pise une thèse qui lui valait son diplôme de docteur en droit, et, l’année suivante, il était nommé assesseur de la juridiction royale d’Ajaccio aux appointements mensuels de 900 livres. Ce serait peu aujourd’hui ; c’était beaucoup pour cette époque, et en Corse, puisque les habitants, selon le mot du comte de Vaux, étaient accoutumés à une médiocre fortune, et avec le temps, Charles espérait arriver, comme le grand-père de Letizia, au parlement de Corse : ses fonctions d’assesseur, étaient, disait-on, « le séminaire et le premier port » qui devait le conduire à la place de membre du Conseil supérieur, et l’intendant Chardon avait jugé qu’il était doué de talent et capable de bien faire.

Mais, cinq à six ans après l’annexion, Charles n’était pas content. Il lui importait de plaire à Marbeuf qui ne semblait pas répondre à ses avances. Le 18 mai 1775, dans une lettre intime à Giubega, il se plaint que le commandant en chef ne le paie pas de retour, et pourtant, dit-il, « je lui suis vivement attaché et le diable m’entraîne de ce côté. » Marbeuf allait partir pour le continent. Charles demande à Giubega s’il peut quitter Ajaccio pour courir à Bastia et souhaiter bon voyage au général. Il n’ose, de lui-même, faire cette démarche ; il a peur que sa venue ne soit pas opportune, qu’on ne lui sache aucun gré de sa visite, qu’on ne l’accueille sans remerciement ni reconnaissance, senza grato nè grazia.

Giubega que Charles traite de « très cher compère, » recommanda vivement le gentilhomme ajaccien à Marbeuf, et l’année suivante, en 1777, à la tenue de Etats où, comme d’ordinaire, s’exerça l’influence de Marbeuf et Giubega, Charles avait mission d’ « aller en cour » : il était élu, par trente voix sur soixante-neuf, député de la noblesse et chargé avec Santini, évêque de Nebbio, et Paul Casabianca qui représentaient le clergé et le tiers état, de se rendre à Versailles pour y porter, comme de coutume, les voeux du pays et « implorer » la continuation de toutes les grâces multipliées que le roi daignait répandre sur le peuple. » Les trois délégués ne furent appelés en France qu’à la fin de 1778, et c’est alors que Charles mena au collège d’Autun où ils entrèrent le 1er janvier 1779, ses deux fils, Joseph et Napoléon. Il toucha 3.000 livres pour ses frais de route et de séjour, et quand il regagna la Corse, après avoir affirmé dans une pétition qu’il était dans la détresse, il obtint encore 2.000 livres en récompense de sa « bonne conduite ». Il avait d’ailleurs prôné Marbeuf et assuré que tout allait bien dans l’ïle, que le commandant en chef « ne cessait d’employer ses soins et ses fonds à la régénération du pays. » Ne fut-il pas, à son retour, un de ceux qui, le 4 juin 1779, votèrent l’inscription latine en l’honneur de Marbeuf ?

En revanche, il eut, par le crédit de Marbeuf, tout ce qu’il souhaitait : une bourse pour Joseph au collège d’Autun, une bourse pour Napoléon à l’école militaire de Brienne, une bourse pour Elisa à la maison royale de Saint-Cyr. Le commandant en chef consentit à être le parrain de Louis. Il concéda à Charles Bonaparte, comme à Giubega et aux mêmes conditions avantageuses, une pépinière de mûriers. Il lui donna 6.000 livres pour achever le défrichement du marais des Salines. Il lui fit attribuer sur la succession Odone le bail emphytéotique de la maison Boldrini et de la campagne des Milelli.

Aussi, Charles Bonaparte temoignait-il en toute occasion le plus grand attachement à Marbeuf. Lorsqu’en 1784 le commandant en chef, à l’âge de 72 ans, épousa, sur le désir de ses parents et amis, pour perpétuer son nom, Mlle Antoinette de Fenoyl, Charles lui prédit dans un sonnet un fils qui serait le vrai portrait de son père et suivrait avec éclat la carrière des siens.

On comprend dès lors que les relations entre les familles Giubega et Bonaparte étaient constantes. Le 14 juin 1779, Laurent Giubega tint sur les fonds baptismaux avec Mme Letizia dans l’église Sainte-Marie de Bastia la fille de Muselli, premier commis des Etats. A chaque voyage qu’il fait en Corse, le lieutenant d’artillerie Napoléon Bonaparte ne manque pas de rendre visite au greffier en chef et de l’assurer de « son plus profond respect. »

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