03.29.08

LOUIS-MARIE COMTE DE NARBONNE-LARA (1755-1813)

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Louis-Marie-Jacques-Amalric, comte de Narbonne-Lara (1755-1813) par Herminie Déhérain

J’aurais nommé Narbonne grand maréchal du palais à la mort de Duroc… Il est devenu homme de cour, homme de beaucoup d’esprit et diplomate de haute valeur. Malheureusement j’ai écouté Talleyrand qui le craignait.

(Napoléon Bonaparte)

NARBONNE-LARA (Louis, comte DE), lieutenant général, diplomate et ministre, né à Colorno, duché de Parme, en 1755, mort en 1813. Sa mère était dame d’honneur de la duchesse de Parme, Elisabeth de France, fille de Louis XV. Il fut amené, à l’âge de cinq ans, à la cour de France, où sa mère devint dame d’honneur de Mme Adélaïde, reçut ses premières leçons du dauphin, fit de bonnes études à Juilly, apprit presque toutes les langues de l’Europe et s’initia à la connaissance de la jurisprudence et de la diplomatie. Il prit ensuite du service, eut un avancement rapide et devint colonel du régiment d’Angoumois, puis du régiment de Piémont, sans cesser d’être attaché à la famille royale, qui le traitait avec une grande bonté. Il y avait d’ailleurs sur ce bel officier de cour, qui avait une vogue brillante auprès des dames, une légende assez répandue ; on se disait tout bas qu’il était un des bâtards de Louis XV. Quelle que soit la valeur de cette assertion, M. de Narbonne, qui était d’ailleurs un homme aimable, instruit et spirituel, jouissait dans le monde de tous les avantages que peuvent procurer une grande fortune, une position élevée, une belle figure et les plus brillantes relations. A l’époque de la Révolution, il parut accueillir quelques-unes des idées constitutionnelles, toutefois sans engouement, et peut-être sans conviction réelle. En 1790, son régiment se trouvant à Besançon, il se fît nommer commandant des gardes nationales du Doubs et apaisa quelques troubles avec assez de modération. L’année suivante, il était à Paris lorsque Mesdames résolurent de partir pour Rome, et il accepta la mission d’accompagner les tantes du roi. A Arnay-le-Duc, elles furent arrêtées par la municipalité ; Narbonne parvint à s’échapper, accourut à Paris pour solliciter un décret qui permît à ces dames de continuer leur route. Il fut assez heureux pour l’obtenir, remplit sa mission et revint en France presque aussitôt. Nommé maréchal de camp par l’Assemblée, après la fuite de Varennes, il fit acte de royalisme en n’acceptant d’être replacé sur le cadre qu’après l’acceptation de la Constitution par Louis XVI. Peu de temps après, le 6 décembre 1791, il parvint au ministère de la guerre par l’influence de Mme de Staël, dont on prétend qu’il était l’amant. C’était une main bien légère pour porter l’épée de la France. Sa jeunesse et sa frivolité, en effet, semblaient le rendre peu propre à ce poste élevé, dans les circonstances critiques où l’on se trouvait. Néanmoins, il déploya quelque activité. Il devenait de plus en plus certain que la guerre ne tarderait pas à éclater, et, dans la situation de désorganisation où était l’état militaire du pays, il était de la dernière importance de prendre des mesures décisives. Le nouveau ministre fit en grand apparat la visite des places fortes et des côtes, ayant à sa suite Mme de Staël, donna le bâton de maréchal à Rochambeau et à Luckner, qui furent désignés, ainsi que La Fayette, pour commander autant d’armées en voie de formation, et présenta à l’Assemblée des rapports, d’ailleurs assez inexacts, sur notre situation militaire. Souvent attaqué à la tribune et dans la presse, il était appuyé néanmoins par quelques feuilles girondines et par les feuillants. Il eut l’idée romanesque et qui semble éclose dans la tète d’une femme, de placer un étranger a la tête de l’armée française, le duc de Brunswick, le même qui bientôt allait signer le fumeux manifeste de la coalition et qui passait pour le premier général de l’Europe. Il fit partager cette idée à Louis XVI ; des négociations furent ouvertes, mais n’aboutirent point. On sait aussi que d’autres, plus extravagants encore, rêvaient de placer Brunswick sur le troue de France. Les rivalités de Narbonne avec Bertrand de Molleville amenèrent sa retraite du ministère, qu’il dut quitter après trois mois et quelques jours (10 mars 1792). Quoi qu’on en ait dit, il laissa peu de trace de son court passage et dépensa son activité surtout en projets. Il retourna alors a l’armée, prit part à quelques affaires, revint à Paris quelques jours avant le 10 août, appelé par le roi et probablement engagé dans les petites intrigues des feuillants pour enrayer la Révolution, fut décrété d’accusation après la prise des Tuileries, relativement surtout à la partie financière de son administration, et s’enfuit à Londres, aidé par le dévouement de Mme de Staël. Lors du procès du roi, il sollicita de la Convention un sauf-conduit pour venir défendre et son ministère et le monarque. N’ayant pu l’obtenir, il envoya à l’Assemblée un mémoire justificatif en faveur de Louis XVI. Lors de la guerre entre la France et l’Autriche, l’ex-ministre se retira en Suisse, puis en Allemagne, rentra en France après le 18 brumaire, vécut dans la retraite jusqu’en 1809, recouvra à cette époque son grade de lieutenant général, fut employé à Vienne, puis nommé gouverneur de Raab jusqu’à la paix de Schœnbrunn. Son esprit délié, ses manières d’ancienne cour engagèrent Napoléon à lui confier des missions fort délicates en Bavière, à Vienne et au congrès de Prague. Il avait été aide de camp de l’Empereur pendant la campagne de Russie. Nommé ensuite gouverneur de Torgau, il y mourut, les uns disent d’une chute de cheval, les autres d’une maladie contractée en soignant les milliers de soldats malades dont cette place était encombrée. Une de ses filles a épousé M. de Rambuteau, préfet de la Seine sous Louis-Philippe. Courtisan spirituel et souple sans trop de bassesse, élégant de manières et d’une politesse exquise, fertile en bons mots et en reparties fines, M. de Narbonne plaisait beaucoup à Napoléon, qui avait, comme on le sait, un engouement de parvenu pour les hommes de l’ancien régime.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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03.26.08

JOHANN-WOLFGANG GOETHE (1749-1832), POETE ET ROMANCIER ALLEMAND

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Johann-Wolfgang Goethe (1749-1832), poète et romancier allemand par Johann Heinrich Wilhelm Tischbein

Voilà un homme !

(Napoléon Bonaparte)

GOETHE (Johann-Wolfgang), illustre écrivain allemand, l’un des plus beaux génies de son époque, né à Francfort-sur-le-Mein en 1749, mort à Weimar le 22 mars 1832. Il appartenait à une famille de riches bourgeois, qui le destinait à la carrière du barreau. Il commença ses études à Leipzig (1768), les acheva à l’université de Strasbourg (1769-1771), et, reçu docteur en droit, revint dans sa ville natale pour y exercer la profession d’avocat. Mais tout autre était sa destinée. La jurisprudence était peut-être la chose dont il s’était occupé le moins. Sophocle et Aristophane, Corneille, Racine et Molière, Shakespeare et Klopstock, la Bible dans le texte hébreu, la philosophie, l’histoire, les romans de chevalerie, les anciennes ballades nationales, les sciences exactes, l’alchimie même, il avait voulu tout connaître, et ces éléments si divers fermentaient dans sa jeune tête, désordonnés, mais féconds. Le mouvement littéraire en Allemagne était de sa part l’objet d’une étude particulière. Gottsched, le défenseur intrépide du goût français, était descendu dans la tombe en laissant de nombreux, disciples. En réaction de cette tendance, Klopstock et beaucoup d’autres arboraient la bannière de Shakspeare et de Milton. Répudiant anglomanes et gallomanes, Lessing essayait de frayer des routes nouvelles au génie allemand, mais il y avait en lui plus de volonté que de puissance. A Goethe était réservée la gloire de créer une littérature nationale. « Le goût, disait-il, c’est la juste appréciation de ce qui doit plaire en tel pays ou à telle époque, d’après l’état moral des esprits. » Ainsi, la tradition était brisée ; l’écrivain s’affranchissait de toute règle absolue pour n’obéir qu’à sa propre inspiration. Le coup d’essai du novateur est un drame, Goetz de Berlichingen (1773). C’est le héros de la guerre des paysans, le chef de la guerre sociale à la fin du moyen âge, idéalisé, glorifié comme le dernier défenseur de la liberté et de la justice. Le sujet seul était fait pour remuer les âmes ; la manière émouvante dont il était traité, la naïve et sauvage énergie des peintures, la hardiesse du plan en dehors de toute idée admise, l’originalité du style, révélaient à l’Allemagne l’avenir de son théâtre. L’année suivante parut Werther. Gœthe s’y peint lui-même, amoureux fou, brisé dans ses affections par les convenances sociales, désespéré, roulant dans sa tête des pensées de suicide, et les justifiant par des subtilités. Ce tableau est exagéré, on le sent ; mais il fascine, il entraîne, et, pour peu qu’on soit jeune et malade de cœur, on se sent dégoûté de la vie comme le héros du roman. L’accueil que reçut Werther fut une véritable frénésie. On le traduisit dans toutes les langues de l’Europe ; il devint le type d’une foule de romans dans le même genre, dont les plus célèbres sont le René de Chateaubriand et l’Obermann de Senoncourt. En exprimant ses peines, Gœthe semble s’être soulagé : les œuvres qui succèdent à Werther annoncent le calme de l’âme. La tragédie du Comte d’Egmont, commencée en 1775, est une exaltation du dévouement ; Wilhelm Meister, 1777, une peinture vraie de la vie d’artiste ; Iphigénie en Tauride, 1786, une idéalisation de la beauté antique, mélange de l’art grec et de l’art chrétien ; Torquato Tasso, 1790, une rêverie mélancolique. Il y a là plus de régularité dans l’ordonnance, une grande richesse de style, des beautés de premier ordre ; mais toute cette magnificence nous laisse froids : l’écrivain a cessé de suivre ses impressions personnelles, le poète s’est fait artiste. Pourtant il retrouve toute son originalité dans ses Lieds : le Calme de la mer, le Roi de Thulé, le chant nocturne du Voyageur, celui du Comte prisonnier, et tant d’autres pièces délicieuses ont renouvelé en Allemagne la poésie lyrique. Faust, cette création incomparable, le triomphe du génie de Goethe, et qui résume toute sa vie intellectuelle, comme celle de son époque, suivit de près ces premières productions. Werther était le découragement du cœur, Faust est le désenchantement de l’intelligence. Ce dernier livre manque d’unité ; commencé en 1790, continué eu 1807, il ne fut achevé qu’en 1831. La première partie, qui appartient à la jeunesse de l’auteur, est incontestablement la plus vigoureuse et la plus belle. Goethe passa la plus grande partie de sa vie à la cour de Weimar, ou il fut appelé en 1776. Il ne s’en éloigna depuis que pour faire un voyage en Italie, 1786-1789, et pour une course rapide, en 1792, à la suite du duc de Brunswick, qu’il accompagnait lors de l’invasion de la Champagne. Il fut le véritable roi intellectuel de cette cour brillante, rendez-vous de tous les talents, et dont l’éclat valut à Weimar le surnom d’Athènes germanique. Pendant son séjour à Erfurt, en 1808, Napoléon voulut voir le grand écrivain, objet dune idolâtrie universelle. A la suite d’un long entretien dont l’histoire a enregistré le souvenir, le guerrier détacha de sa boutonnière la croix de la Légion d’honneur, pour la placer sur la poitrine du poète. De 1815 à 1828, Goethe remplit les fonctions élevées de premier ministre de Saxe-Weimar. Il mourut, ou plutôt il s’éteignit doucement, enivré d’hommages, le front couronné d’une auréole de gloire. On était aux premiers jours du printemps ; le soleil se jouait dans les plis de ses rideaux, qui en interceptaient les rayons ; il demanda qu’on les ouvrît, en s’écriant : « de la lumière ! delà lumière ! » dernière étincelle d’une âme tout entière consacrée au culte du beau. Il fut inhumé dans la chapelle grand ducale de Weimar, entre le prince Charles-Auguste, son protecteur, et Schiller, son ami et son compagnon d’armes dans les luttes littéraires du commencement de ce siècle. Gœthe avait la fibre sèche. On l’a vu traverser les orages de la Révolution, assister au drame de l’Empire, presque sans s’émouvoir ; les efforts héroïques des peuples vers la liberté l’ont laissé indifférent. Aussi le publiciste Bœrne lui demandait-il avec amertume : « Quelles larmes as-tu séchées ? Quelles douleurs as tu consolées ? » II ne faut pas demander aux hommes plus qu’ils n’ont reçu de la nature. Goethe était un écrivain puissant ; il a révolutionné, rajeuni la littérature, et c’est là son titre à l’immortalité. A lui appartient la création de cette école romantique qui a brillé d’un si vif éclat sous la plume de lord Byron, et dont le dernier et le plus intrépide représentant est Victor Hugo. « Gœthe, a dit Mme de Staël, pourrait représenter la littérature allemande tout entière ; non qu’il n’y ait d’autres écrivains supérieurs à lui, sous quelques rapports, mais seul il réunit tout ce qui distingue l’esprit allemand, et nul n’est aussi remarquable par un genre d’imagination dont les Italiens, les Anglais, ni les Français ne peuvent réclamer aucune part… Gœthe se plaît, dans ses écrits, comme dans ses discours, à briser les fils qu’il a tissés lui-même, à déjouer les émotions qu’il excite, à renverser les statues qu’il a fait admirer. Lorsque dans ses fictions il inspire de l’intérêt pour un caractère, bientôt il montre les inconséquences qui doivent en détacher. Il dispose du monde poétique comme un conquérant du monde réel, et se croit assez fort pour introduire, comme la nature, le génie destructeur dans ses propres ouvrages… J’ai dit que Goethe possédait à lui seul les traits principaux, du génie allemand ; on les trouve tous en lui à un degré éminent : une grande profondeur d’idées, la grâce qui naît de l’imagination, grâce plus originale que celle que donne l’esprit de société ; enfin une sensibilité, quelquefois fantastique, mais par cela même plus faite pour intéresser des lecteurs qui cherchent dans les livres de quoi varier leur destinée monotone, et veulent que la poésie leur tienne lieu d’événements véritables. » Les compatriotes de Gœthe lui ont élevé plusieurs statues, et ils célèbrent religieusement le j’our de sa naissance.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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03.15.08

LOUIS XVI (1754-1793), ROI DE FRANCE (1774 -1792)

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Louis XVI (1754-1793), roi de France (1774-1792)

Nous condamnons Louis XVI ; mais indépendamment de sa faiblesse, il a été le premier prince attaqué. C’est celui sur lequel les nouveaux principes faisaient leurs effets.

Qui fut plus populaire, plus débonnaire que le maheureux Louis XVI ? Pourtant quelle a été sa destinée ? Il a péri ! C’est qu’il faut servir dignement le peuple et ne pas s’occuper de lui plaire. La belle manière de le gagner, c’est de lui faire du bien, car rien n’est plus dangereux que de le flatter : s’il n’a pas ensuite tout ce qu’il veut, il s’irrite et pense qu’on lui a manqué de parole et, si alors on lui résiste, il hait d’autant plus qu’il se dit trompé.

(Napoléon Bonaparte)

LOUIS XVI, (Louis-Auguste), né à Versailles le 23 août 1754, décapité le 21 janvier 1793. Il était le troisième fils du dauphin (fils de Louis XV) et de Marie-Josèphe de Saxe, et il reçut en naissant le titre de duc de Berry. Il fut élevé, comme ses frères puînés, sous la direction du duc de La Vauguyon, dans les principes d’une dévotion fort étroite. Son intelligence était médiocre, son caractère indécis, sa physionomie vulgaire, ses manières brusques et timides à la fois. Nous ne pouvons mieux faire, pour esquisser le portrait de ce malheureux prince, qui devait être le dernier roi de l’ancienne France, que de reproduire les traits suivants, empruntés à quelques-uns de nos principaux historiens. Ces appréciations se rapportent à l’époque où Louis XVI monta sur le trône. « …. Un mot de Louis XVI, encore dauphin, avait jeté une sorte de panique parmi les courtisans. Tandis qu’à Paris, par une sanglante épigramme contre son aïeul (Louis XV), on le surnommait Louis le Désiré, des seigneurs de la cour lui ayant un jour demandé quel surnom il préférait : « Je veux, répondit-il, qu’on m’appelle Louis le Sévère. » On redoutait donc à Versailles un règne dur et sombre. L’expression de brusquerie et de mauvaise humeur, qui était assez habituelle au jeune monarque, fortifiait ces appréhensions. L’éducation qu’il avait reçue de son gouverneur La Vauguyon avait augmenté sa sauvagerie naturelle, dont la cause n’était point dureté, comme on le supposait, mais timidité et répugnance pour les mœurs dont il était témoin. Qui eût examiné plus attentivement cette physionomie, d’où avait disparu la majesté mêlée d’élégance, le grand air bourbonien conservé par Louis XV jusque dans sa dégradation, y eût reconnu, sous une expression vulgaire, un fond de bonté et surtout de grande honnêteté. Ce n’étaient pas les traits qui étaient vulgaires, mais le port, le geste, l’obésité précoce, le maintien gauche et disgracieux, la parole hésitante et embarrassée. Il n’était à son aise qu’au milieu de ses livres, car il était instruit et il aimait fort les sciences naturelles, ou, mieux encore, dans sou atelier de serrurerie ; s’il avait une passion, c’était le travail manuel ; il suivait les préceptes de l’Emile par goût, et non par système ; la nature lui avait donné les facultés d’un habile et probe artisan ; les lois humaines avaient fait de lui le chef d’un empire, pour son malheur et pour celui de sou peuple. » (Henri Martin.) « …. Cependant, que faisait le roi ? Tandis que le comte de Maurepas, son Mentor, cherchait un aliment à des moqueries cyniques et souriait à la lutte établie entre des ministres réformateurs et des courtisans ; taudis que les philosophes révolutionnaires allaient à la conquête des esprits, et que, par des voies souterraines mais sûres, les mineurs s’avançaient jusqu’au pied de la monarchie, le roi chassait, il récitait des litanies ou des psaumes ; le roi faisait des serrures, heureux quand il avait contenté l’ouvrier Gamain, son maître, dont il redoutait fort la sévérité, ou bien lorsque, perdu dans l’ombre des corridors de Versailles et chargé des instruments de son travail favori, il était parvenu à gagner la chambre aux enclumes sans être aperçu de la reine ! C’est qu’en effet Louis XVI n’avait rien d’un roi, et le voir suffisait pour le juger. Sa démarche indécise, ses manières lourdes, la mollesse de sa physionomie, sa brusque timidité, tout cela révélait son règne et permettait de lire dans sa destinée. On eût dit qu’afin de mieux encourager les futurs élus de la place publique à porter la main sur lui, Dieu l’avait d’avance dépouillé de tout prestige. En lui transmettant leur autorite, ses aïeux ne lui avaient rien laissé pour la défendre ; rien, pas même la domination du regard, pas même l’attitude et le geste du commandement. Dans lui, la dignité contenue de Louis XIV se trouva changée en embarras, et la grâce de Louis XV en bonhomie. Ou allait avec insulte frapper sa famille dans sa personne ; et le type de cette famille, il le reproduisait assez dégénéré pour que le peuple désapprît le respect. Roi, il représentait l’affaiblissement de son principe ; homme, il représentait le dépérissement de sa race… Louis XVI était instruit ; il possédait, en géographie et en histoire, des connaissances peu communes ; il avait un fond de bonté qui résista aux mauvais conseils du rang suprême… Mais quand les rois prennent leur point d’appui autre part que dans la bassesse humaine, il leur est si difffcile de se maintenir que Louis XVI eut contre lui ses qualités mêmes. Sa faiblesse l’exposait au mépris du peuple ; ce qui lui attira le mépris des grands, ce fut l’honnêteté de ses mœurs. Séparé du peuple par ses fautes, et de la noblesse par ses vertus, il resta seul : étranger à la nation sur le trône, étranger à la cour dans un palais, et comme égaré au sommet de l’Etat… » (Louis Blanc.) « …. Louis XVI n’eut rien de la France, ne la soupçonna même pas. De race, et par sa mère, il était un pur Allemand, de la molle Saxe des Auguste, obèse et alourdie de sang, charnelle et souvent colérique. Mais, à la différence des Auguste, sou honnêteté naturelle, sa dévotion, le rendirent régulier dans ses mœurs, dans sa vie domestique. En pleine cour, il était solitaire, ne vivait qu’à la chasse, dans les bois de Versailles, à Compiègne ou à Rambouillet. C’est uniquement pour la chasse, pour conserver ses habitudes, qu’il tint les états généraux à Versailles. S’il n’eût vécu ainsi, il serait devenu énorme, comme les Auguste, un monstre de graisse, comme son père le dauphin, qui dit lui-même, à dix-sept ans, « ne pouvoir traîner la masse de son corps. » Mais ce violent exercice est comme une sorte d’ivresse. Il lui fit une vie de taureau ou de sanglier. Les jours entiers aux bois, par tous les temps ; le soir, un gros repas où il tombait de sommeil, non d’ivresse, quoi qu’on ait dit. Il n’était nullement crapuleux comme Louis XV. Mais c’était un barbare, un homme tout de chair et de sang… Sous ses formes un peu rudes, le fond chez lui était la sensibilité aveugle, il est vrai, et sanguine, qui lui échappait par accès. Morne, muet, dur d’apparence, il n’en avait pas moins quelquefois des torrents de larmes. Quand, coup sur coup, son père, sa mère moururent, il eut ce cri : « Qui m’aimera ?… » (Michelet.) Ses deux frères aînés étant morts en bas âge, le duc de Berry resta, après la mort du dauphin son père (1765), l’héritier présomptif de la couronne. Il avait, comme on le sait, deux autres frères, les comtes de Provence et d’Artois (depuis Louis XVIII et Charles X). Il n’avait pas seize ans révolus quand ou le maria avec Marie-Antoinette (16 mai 1770). La jeune, fille de Marie-Thérèse n’avait elle-même que quatorze ans. Il y eut à l’occasion de ce mariage des fêtes publiques d’une grande magnificence, qui se terminèrent de la manière la plus tragique, par l’étouffernent de plusieurs centaines de personnes, à la suite du feu d’artifice, dans l’encombrement d’une foule immense à laquelle on n’avait pas préparé des débouchés suffisants. Cet événement funeste eut lieu sur cette même place Louis XV où devait se dresser, vingt-trois ans plus tard, l’échafaud de Louis XVI ! Autre coïncidence plus singulière. Dès sa première jeunesse, ce prince se préoccupait déjà du sort de Charles Ier, dont le nom et la destinée semblaient exercer sur son esprit une fascination lointaine. Il traduisit même de l’anglais l’histoire de ce prince, histoire lugubre dont il devait tant de fois méditer les péripéties au milieu des tempêtes de la Révolution et dans ses insomnies de la tour du Temple. On sait que le mariage du dauphin de France avait été négocié par Choiseul, dans l’intérêt de l’alliance autrichienne. Les époux d’ailleurs enfants tous les deux ne s’aimaient point. Le dauphin, circonvenu par ses tantes et La Vauguyon, ne voyait dans sa jeune compagne qu’un instrument docile de Marie-Thérèse, au moyen duquel l’ambitieuse impératrice espérait peser sur la France. Les lettres de la mère et de la fille, ont prouvé que cette prévention était fondée. Plus tard, Marie-Antoinette prit un grand ascendant sur son époux, mais sans détruire entièrement ses défiances ; on l’a vu par diverses pièces trouvée dans l’armoire de fer. Ainsi, la rudesse de manières et les dispositions chagrines du dauphin ne purent encore être adoucies par les affections de famille, si puissantes sur les natures simples. Il fut longtemps avant de connaître les satisfactions de la vie privée. Tout entier à quelques études solitaires, et surtout à ses éternelles chasses, il revenait harassé au château, soupait trop abondamment, se fatiguait d’indigestions, se couchait de bonne heure, et souvent même s’endormait pesamment à table, pendant que Marie-Antoinette, nature légère et folle, cherchait à secouer son ennui au milieu des amusements les plus frivoles. Une circonstance assez étrange contribuait encore à rendre les deux époux comme étrangers l’un à l’autre, c’est que le mariage fut longtemps avant d’être consommé. Ici, nous touchons à un sujet assez délicat ; cependant, nous ne pouvons nous dispenser de l’aborder, ou au moins de l’effleurer le plus sobrement qu’il nous sera possible. Pendant les premières années du mariage, on s’étonnait fort à la cour et dans le public de la stérilité de cette union. On paraît avoir été longtemps avant d’en soupçonner la cause ; sans cela, quelle pluie de chansons et d’epigrammes la verve gauloise, si peu respectueuse, surtout à cette époque, n’eût-elle pas prodiguée ! Plus tard, cependant, il circula des bruits étranges, et l’on parla tout bas d’une infirmité secrète dont le roi était atteint, d’un vice de conformation qui empêchait la consommation du mariage. Quelques-uns allaient même jusqu’à affirmer l’impuissance complète (comme on la soupçonnait chez le comte de Provence). Ce qui est certain, c’est qu’après sept ans de mariage Marie -Antoinette n’avait pas encore le droit de concevoir l’espérance d’être mère. On savait déjà ce triste détail par Mme Campan ; on le connaît mieuux aujourd’hui par la correspondance de la reine avec sa mère. La pauvre princesse revient constamment sur cet objet, qui fait à toutes deux leur constante et vive sollicitude. Certes, la chose serait d’un haut comique et toucherait même à la farce, si l’intérêt dynastique et politique n’était ici en jeu. Enfin, le futur empereur Joseph II vint taire un voyage à Paris en 1777, et il parait que l’intervention et les conseils de ce prince contribuèrent à amener un changement notable dans cette singularité matrimoniale. On voit que la comédie se continue jusqu’au bout. A ce propos, Marie-Antoinette écrit à sa mère : « On croit la comtesse d’Artois encore grosse ; c’est un coup d’œil assez désagréable pour moi, après plus de sept ans de mariage. Il y aurait pourtant de l’injustice à en avoir de l’humeur. Je ne suis pas sans espérance ; mon frère (Joseph) pourra dire à ma chère maman ce qui en est. Le roi a causé avec lui sur ce chapitre avec sincérité et confiance… » Sans entrer dans plus de détails sur ce sujet scabreux, disons que l’événement paraît avoir eu lieu vers le mois d’août de la même année. C’est ce qui ressort des documents que nous avons cités. Ajoutons, comme épilogue à ce curieux fait conjugal, que Louis XVI, déjà gauche et timide, était en outre empêche par un obstacle dont il-fut délîvré par une petite opération chirurgicale analogue à celle qu’on fait subir à certains enfants mal conformés pour leur délier la langue. (On ne se choquera pas si nous donnons le mot médical : le roi était bridé.) Le procès-verbal original de l’opération existe. Le 10 mai 1774, la mort de son aïeul investit Louis XVI de la royauté, dont il redoutait sincèrement le poids et l’éclat. Malgré son ignorance des affaires, il débuta assez heureusement. Instruit, par l’examen des papiers secrets de Louis XV, des manœuvres de l’Autriche, il refusa à la reine le rappel de Choiseul, écarta d’Aiguillon, Maupeou et l’abbé Terray, appela au conseil Maurepas, choix peu heureux, qui lui fut inspiré par sa tante, Mme Adélaïde, puis Saint-Germain, Turgot et Malesherbes. Il remit à ses sujets le droit de joyeux avènement, qui coûtait 40 millions aux contribuables, mais dont la moitié était dévorée par la ferme. On remarqua au reste que l’ordonnance, tout en s’abstenant de l’appliquer, consacrait ce prétendu droit, exaction féodale non reconnue par les parlements. L’homme tout-puissant du nouveau gouvernement fut Maurepas, vieil homme de cour sceptique et léger ; mais la haute capacité fut Turgot, déjà célèbre par son intendance du Limousin. Ce n’est pas ici que nous pouvons entrer dans le détail des réformes tentées par ce grand citoyen. Bornons nous à rappeler qu’après avoir converti le jeune roi à ses plans il fit rendre l’ordonnance établissant la pleine liberté du commerce des grains à l’intérieur, et supprimant tout achat et emmagasinement au compte de l’Etat, ce qui coupait court aux opérations des accapareurs qui avaient fait le fameux pacte de famine; ce qui, en outre, devait avoir pour effet d’encourager la culture, d’augmenter les produits, par la certitude donnée au cultivateur de vendre sur tous les points du royaume. Il provoqua en outre, par des primes, l’importation des blés étrangers, frappa la haute finance en supprimant le banquier du roi, en cassant les baux usuraires signés par Terray, en refusant les pots-de-vin des fermiers, en supprimant les croupes que ces traitants distribuaient aux plus grands personnages pour se créer des appuis et s’assurer l’impunité de leurs vols et de leurs exactions, enfin par une série de mesures qui lui firent naturellement un grand nombre d’ennemis parmi ceux qui s’engraissaient des abus. Le roi avait rétabli les anciens parlements malgré Turgot ; ces corps ne manquèrent point de se prononcer contre les réformes et en faveur des privilèges dont la réforme était urgente. Le grand ministre n’en poursuivit pas moins son œuvre, cherchant, comme contrôleur des finances, à introduire partout l’économie, la répartition plus équitable des charges publiques, améliorant les lois fiscales, accomplissant d’utiles réformes dans les tailles, les impôts, les octrois, étendant son influence, sur des matières étrangères aux finances, créant des chaires, une école de clinique, l’Académie de médecine, le mont-de-pièté, une caisse d’escompte, remplaçant la corvée par un impôt, dont les classés privilégiées n’étaient point exemptes, délivrant l’industrie du régime des maîtrises, etc. C’était la Révolution qui commençait. Malesherbes, de son côté, secondait son ami et faisait des efforts pour réformer le système des lettres de cachet, établir la liberté de conscience, abolir la torture, etc. On a fait honneur à Louis XVI de tous ces progrès ou tentatives de réformes. En réalité, il y donna d’abord son adhésion, mais il n’eut pas même le courage de soutenir les hommes qui cherchaient à les accomplir contre la meute qui les poursuivait. Naturellement, d’ailleurs, comme dévot et comme roi, il était antinovateur, antiphilosophe, attache aux traditions du passé, aux iniquités de la vieille monarchie ; en un mot, s’il consentait à l’adoucissement des abus, il n’en voulait pas la destruction. D’ailleurs, c’était l’indécision même, et chez lui les variations de la faiblesse et de l’irrésolution ressemblaient souvent aux combinaisons de la fausseté. « II n’y a, disait-il, que moi et M. Turgot qui aimions le peuple. » Et peu de temps après (mai 1776), il le congédiait avec la dureté la plus brulale. Le roi était « si bon » comme disait la cour, qu’il n’avait rien à refuser aux privilégiés. Sa « bonté » en certains cas, était la plaie publique ; il ne savait rien refuser à son entourage, ni les pensions énormes qui dévorent la substance du peuple, ni le rétablissement de la corvée et de la torture (qui ne tomba définitivement qu’en 1788), ni le maintien de toutes les iniquités qui étaient l’essence même de l’ancien régime. Tout cela lui était respectable comme choses anciennes, traditionnelles, monarchiques par excellence. Turgot arrache au roi la promesse de ne plus signer des acquits au comptant ; mais l’excellent cœur du monarque ne lui permet pas de refuser à quelque favori de la reine ou à tout autre courtisan des bons qui vont parfois jusqu’à un demi-million. Malesherbes veut supprimer les lettres de cachet ; mais comment résister aux prières des familles nobles qui veulent se débarrasser de quelqu’un de leurs membres ? Le roi. cède : il est si bon ! Les prisons se remplissent de nouveau (1777). De même, quand les parlements, malgré leur intolérance janséniste, proposèrent de donner l’état civil aux protestants, Louis XVI refusa pour ne pas affliger le clergé. On pourrait multiplier ces exemples, mais à quoi bon ? N’est-il pas assez connu qu’il en va toujours ainsi dans les gouvernements de la faveur et du bon plaisir ? Louis se croyait très bon, dit encore M. Michelet ; mais c’était la bonté de son père le dauphin, de son aïeul le duc de Bourgogne. Son évangile était les papiers de son père et ceux du dévot Télémaque. Il sortait peu de là. Il voulait être juste, mais pour les injustes. Quand on lui fit supprimer le servage sur ses domaines, il n’osa y toucher sur les domaines des seigneurs, respectant la propriété (propriété de chair humaine). Sur un plan de Turgot, qui ne tient ; compte des ordres et privilèges, il écrit ce mot étonnant : « Mais qu’ont donc fait les grands, les états de province, les parlements, pour mériter leur déchéance ? » Tellement il était ignorant, ou aveugle plutôt, incapable d’apprendre. Là, était la difficulté, plus qu’en aucune intrigue. Le réel adversaire du progrès, de l’idée nouvelle, c’était le bon cœur de cet homme qui, tout en admettant certaines nouveautés, n’en couvait pas moins le passé d’une tendresse religieuse, respectait tous les droits acquis, et n’y portait atteinte qu’avec regret, remords. L’ennemi véritable, c’était surtout le roi. Il était l’antiquité même. » Malesherbes, abreuvé de dégoûts, était sorti du ministère quelques jours avant Turgot, et le roi lui avait dit en le quittant un mot qui peint assez bien les embarras que lui causait l’indécision de son caractère : « Vous êtes plus heureux que moi, vous pouvez vous en aller. » Ce prince, absolument médiocre de caractère et d’esprit, fut donc, comme nous l’avons dit, étranger aux grands essais de réforme de ces deux illustres citoyens. Il ne le fut pas moins aux idées mêmes de son temps, à cet admirable mouvement intellectuel qui, depuis 1750, par l’Encyclopédie, par Voltaire, Diderot, les économistes, puis par Rousseau, Mably, Montesquieu, etc., emportait la nation et passionnait jusqu’aux femmes. Non-seulement il n’en fut pas touché, chose rare en ce grand siècle, mais instinctivement, par infirmité de nature aussi bien que par les vices de son éducation jésuitique, il était hostile à ces idées, et il les repoussait pour ainsi dire sans les connaître. Après le départ de Turgot, les finances, dirigées par de Clugny, tombèrent dans une véritable anarchie ; le crédit public s’aifaissa, et l’on en fut réduit à chercher des ressources honteuses dans l’établissement de la loterie. Les corvées et les jurandes furent rétablies ; tout l’ancien système reprit faveur. Cependant on jugea bientôt nécessaire d’appeler Necker, financier capable, enfoncé dans des systèmes contestables, mais honnête et désintéressé. Il remit un peu d’ordre dans le chaos des finances et accomplit quelques réformes, dont on trouvera le résumé dans l’article consacré à sa biographie. Toutes les préoccupations s’effacèrent bientôt devant l’agitation passionnée que souleva le grand événement de la révolution d’Amérique. Toute la France fut entraînée, non-seulement, comme on l’a dit, par sa haine contre l’Angleterre, mais par enthousiasme pour les idées nouvelles et pour la liberté. On vit se manifester d’une manière éclatante l’esprit chevaleresque de la nation, ce dévouement pour les peuples opprimés, qu’elle a consacré dans ses lois et dans les faits pendant la Révolution, et qui lui conquit un ascendant irrésistible dans le monde, jusqu’au moment où les violences militaires de l’Empire vinrent changer en haine cet amour des peuples. La Fayette et une foule d’autres jeunes nobles traversèrent les mers pour aller mettre leur épée au service de la liberté. Beaumarchais, d’un cœur admirable, se jette dans le mouvement, aventure des sommes considérables pour envoyer des secours et de fusils aux insurgents, comme on disait alors, éblouit, entraîne les hommes les plus flottants, comme Louis XVI et le ministre Vergennes, obtient un million, et enfin, à force d’obsessions, décide ou contribue largement à décider notre gouvernement à s’allier ouvertement aux Américains (février 1778). Le prudent Necker lui-même fut emporté. L’hésitation était permise, car nos finances étaient dans l’état le plus désastreux. Mais la nation n’hésita pas ; les hommes d’Etat furent poussés, entraînés par le sentiment public. A ce moment, Voltaire et Rousseau mouraient. Mais leurs disciples allaient bientôt faire passer leurs idées dans le domaine des faits. Cette guerre en faveur de l’indépendance américaine fut très glorieuse pour la France ; mais elle nous ruina, nous endetta de plus d’un milliard. Elle se termina par le traité de Versailles (1783), qui consacra l’indépendance des Etats-Unis et nous lit recouvrer Saint-Pierre, Miquelon et Sainte-Lucie, Pondichéry et Chandernagor, daenleva à l’Angleterre Minorque et la Floride, rendues à l’Espagne, etc. Nos officiers et nos soldats revinrent d’Amérique enthousiasmés pour la liberté, qu’ils avaient vue dans les faits, bien plus puissants que les livres et les théories. La guerre avait été une sorte de dérivatif extérieur aux sentiments de la France ; mais ces sentiments n’en éclateront bientôt qu’avec plus de puissance et d’énergie. Entravé dans ses réformes, comme l’avait été Turgot, Necker avait été renversé en par les manœuvres de Vergennes et de Maurepas, ligués avec la cour et tous les privilégiés. Il venait de publier son célèbre Compte rendu, première révélation publique (encore incomplète) du mystère des finances, le saint des saints de la vieille monarchie. Ses successeurs incapables, Joly d’Ormesson creusèrent encore le gouffre qu’il avait essayé de combler malgré les énormes dépenses de la guerre. Le déficit ne cessa plus de s’accroître, autant à cause de la mauvaise direction des finances que par les largesses insensées faites aux princes, aux courtisans, par les prodigalités de la reine, ses dons énormes à ses créatures et à ses favorites (Lamballe, Polignac), etc. Incapable d’apprécier les hommes, trop faible d’ailleurs et trop indécis pour soutenir ceux qui lui eussent été le plus utiles, le roi allait de l’un à l’autre, et tombait enfin sur Calonne, ce Figaro qui allait mener si gaiement le convoi de la monarchie dans cette crise permanente des finances, le ministre de ce département se trouvait être le plus important personnage de l’Etat. Le système de Calonne était ingénieux ; il consistait à dépenser le plus possible, à gorger les grands pour s’en faire des appuis. Des 100 millions qu’il emprunta tout d’abord, il n’en arriva pas 25 au roi ; d’Artois, Condé et autres sangsues absorbèrent le reste. Tout va aller à la dérive. « Où est le roi ? Que devient-il ? Il était travailleur, sérieux, sous Turgot. A voir aujourd’hui sa torpeur, on le croirait hydrocéphale. La table, la vie conjugale, l’invincible progrès de l’obésité paternelle, semblent paralyser sa grosse tète d’embryon. On lui fait en un an signer en acquits au comptant 136 millions ! Pour qui ? Je ne le sais. Il ne le sait lui-même. » (Michelet.) Au milieu de cette débâcle de l’ancien régime, la nation conservait sa vitalité ; une société nouvelle se formait. Beaumarchais lançait son terrible Figaro, les sciences reprenaient un nouvel éclat avec les Lagrange, les Bailly, les Lalande, les Lavoisier ; l’audace de conception et d’entreprise suscitait la navigation aérienne, inspiration aventureuse des Montgolfier ; une génération nouvelle avait grandi, qui croyait aux miracles de la science et de la raison, à l’éclosion d’un monde nouveau. La Révolution était pour ainsi dire dans l’air. Tous les grands acteurs qui devaient y figurer étaient déjà debout et frémissants. Un événement fameux, une tragi-comédie de cour vint activer encore la désaifection pour la famille royale et pour les gens de cour. Nous voulons parler de l’affaire du Collier. Cependant, après avoir épuisé la ressource des emprunts, ne sachant plus que faire et se trouvant en face d’un déficit toujours croissant, Calonne, à bout d’expédients, proposa au roi l’idée (que Mirabeau lui avait suggérée) d’une Assemblée des notables, qui eut lieu à Versailles en février 1787. Naturellement cette assemblée de quelques privilégiés ne produisit absolument rien ; elle repoussa les « réformes » proposées par le charlatan Calonne, qui tomba du ministère. Il eut pour successeur Loménie de Brienne, poussé par la reine, qui tira des notables quelques réformes et quelques contributions, et qui fit exiler le parlement pour refus d’enregistrer le nouvel impôt du timbre. Avant de se séparer, le grand corps judiciaire lance un mot gros d’orages : il réclame la convocation des états généraux. Il paraît certain que dans cette déroute gouvernementale la banqueroute fut proposée, discutée, surtout dans le cercle de la reine, pendant que l’agitation causée par l’exil du parlement, par l’idée des états généraux, qui faisait son chemin dans les esprits, par l’état désastreux des affaires publiques, suscitait des troubles fort graves en Bretagne, et surtout en Dauphiné, où la célèbre assemblée de Vizille fut comme le prélude de la Révolution. Au milieu de toutes ces complications, Brienne tombe ; on rappelle Necker (août 1788). En même temps, on se résignait à la convocation des états généraux pour le 1er mai de l’année suivante. Une nouvelle Assemblée des notables montre une fois de plus l’invincible obstination des privilégiés, leur résistance à tout progrès. Malgré tout, la force de l’opinion était telle qu’elle imposa au roi même et à la reine (avec l’appui de Necker) le doublement des députés du tiers aux états généraux. L’ouverture de cette mémorable Assemblée eut lieu à Versailles le 5 mai 1789. On peut marquer à cette date la fin de l’ancien régime. Une ère nouvelle s’ouvrait pour la France et pour le monde. A demi converti parfois par les partisans les plus modérés des idées nouvelles, mais tiraillé en sens contraires, dominé par ses propres préventions et par l’influence de la reine, qui était le centre de la faction la plus rétrograde, il ne faisait une concession que pour la regretter aussitôt et tâcher de la reprendre par de petites manœuvres, qui passaient facilement pour des trahisons et des parjures. A peine les états s’étaient-ils assemblés que, devinant les vues du tiers état, il se repentit de lui avoir accordé une représentation double de celle des deux autres ordres. Il s’opposa au vote par tête et en commun, employa l’intimidation ; mais le tiers, fort de l’appui du peuple, se déclara Assemblée nationale dans la fameuse séance du Jeu de paume (20 juin). Le roi céda bientôt, avec l’arrière-pensée de reprendre l’avantage ; tel est le rôle qu’il joua constamment jusqu’au dénouement fatal ; telle est la perpétuelle contradiction dans laquelle il s’agita, se dégradant dans les plus pitoyables duplicités sans pouvoir conjurer sa perte ni celle de la monarchie. Effrayé de la marche des événements et poussé par la faction, il renvoie Necker, le ministre populaire, et concentre des troupes dans Paris, comme s’il méditait quelque coup d’Etat. A ces mesures, qui annonçaient des projets sinistres, le peuple répondit par la prise de la Bastille (14 juillet 1789). Nouvelles concessions du roi ; mais à quelque temps de là, lorsqu’il croit la tourmente calmée, nouvelles agressions de sa part ou tolérées par lui. Les gardes du corps, dans un repas resté fameux, se répandent en manifestations bruyantes en faveur de la cour et en imprécations contre le nouveau régime ; les Parisiens se portent sur Versailles (5 et octobre) et ramènent Louis XVI avec eux pour le garder à vue dans la capitale. A chaque péripétie de cette lutte, le monarque perdait une partie de son crédit et de sa puissance, qui passait à l’Assemblée et aux autorités populaires. En réalité, il ne régnait plus, il assistait effaré aux événements, jouet des circonstances et des hommes, cherchant à de rares intervalles à s’accommoder aux institutions dont la formation successive était pour lui un sujet d’étonnement et de scandale, mais le plus souvent réagissant contre la destinée et méditant des restaurations impossibles par des appels secrets aux armes de l’étranger. C’est dans ces vues coupables qu’il écrivit au roi de Prusse le 3 décembre 1790, et que, jusqu’à la fin de son règne, il prêta la main aux complots de la reine et des émigrés, tout en les désavouant officiellement. Nous le répétons, les péripéties de ce grand drame appartiennent à l’histoire de la Révolution bien plus qu’à la biographie du roi. En juin 1791, après diverses combinaisons avortées, il s’enfuit secrètement des Tuileries avec sa famille, dans l’intention de gagner la frontière de l’est, de se mettre sous la protection de Bouillé et de commencer, avec l’appui de l’étranger, une lutte pour recouvrer son autorité. D’Artois, qu’il désavouait en apparence, s’était, au nom du roi, concerté avec l’empereur, dans l’entrevue de Mantoue, pour combiner l’envahissement de la France par quatre points à la fois : première ébauche de coalition qui échoua. Arrêté dans sa fuite, à Varennes, et ramené à Paris, Louis XVI se réconcilie avec l’Assemblée (mais non avec l’opinion), en prêtant serment à la Constitution, trop heureux de conserver sa couronne à ce prix. Va-t-il au moins l’exécuter loyalement, cette Constitution ? Non ; il y apportera toutes sortes d’entraves ; il laissera machiner secrètement par la reine l’invasion de la France par les armées ennemies ; il soudoiera des pamphlétaires et des hommes prêts à prendre les armes contre la Révolution ; il corrompra des députés : toute cette œuvre sourde fut révélée plus tard par l’ouverture de l’armoire de fer et par des pièces authentiques découvertes depuis. Pendant que, publiquement et conformément aux décrets, il commandait à ses frères émigrés de rentrer en France, secrètement il entretenait une correspondance avec eux pour se plaindre de la « captivité » qu’il subissait, et pour s’associer, quant au fond, à leurs intrigues et à leurs projets ; il envoyait Breteuil et Mallet-Dupan en Allemagne pour presser l’intervention ; il commettait enfin, de concert avec la reine, une série de trahisons qui ne sont plus contestées et dont les preuves existent partout. Malgré sa soumission apparente, il était donc très visiblement le chef de la réaction, le complice des émigrés et de la coalition des rois, le grand obstacle à l’établissement de l’ordre nouveau. Son refus de sanctionner les décrets de l’Assemblée législative contre les émigrés et les prêtres rebelles, le renvoi du ministère patriote qu’on lui avait, imposé (Roland, Servan, etc.), provoquèrent le mouvement du 20 juin 1792 ; enfin sa complicité évidente avec les étrangers qui marchaient sur la France détermina la révolution du 10 août, qui mit fin à la monarchie. Suspendu par décret, Louis XVI fut enfermé avec sa famille à la tour du Temple, mis en jugement par la Convention nationale (décembre 1792-janvier 1793) et condamné à la peine de mort le 20 janvier.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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01.15.08

CLAUDE AMBROISE REGNIER (1736-1814), DUC DE MASSA

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Claude Ambroise Régnier (1736-1814), Duc de Massa

Je suis mon ministre. C’est moi qui mène mes affaires. Je suis donc assez fort pour tirer un bon parti des hommes médiocres. De la probité, de la discrétion et de l’activité, voilà tout ce que je demande.

(Napoléon Bonaparte)

Régnier (Claude-Ambroise, duc de Massa). Homme d’Etat français, né à Blamont (Lorraine) le 6 avril 1736, mort à Paris le 24 juin 1714, était avocat à Nancy lorsqu’il fut élu, en 1789, député aux états généraux. Régnier ne s’occupa guère, à l’Assemblée constituante, que de questions judiciaires. Il y fit rejeter l’application du jury en matière civile, l’ambulance des juges d’appel, et se prononça pour qu’on donnât des indemnités pécuniaires aux personnes qui, arrêtées et détenues préventivement, seraient acquittées par le jugement. Cette proposition ne fut point adoptée. A l’occasion de l’insurrection du peuple et de la garnison de Nancy, Régnier défendit la municipalité contre les attaques dont elle était l’objet et approuva la conduite du marquis de Bouille. Au mois de juin 1791, il fut envoyé en mission dans les départements des Vosges et du Rhin pour calmer l’esprit public et la fermentation qu’avait fait naître la fuite de Louis XVI. Lorsque l’Assemblée constituante se sépara, Régnier, qui avait voté à peu près constamment avec le parti modéré, rentra dans la vie privée et disparut complètement de la scène politique pendant la période des grands orages révolutionnaires. Lors de la mise en vigueur de la constitution de l’an III, il fut élu député au Conseil des Anciens par le département de la Meurthe et se montra alors désireux de voir maintenues les institutions républicaines ; il se prononça contre le retour et le rappel des prêtres déportés ou exilés, soutint la loi du 3 brumaire, devint secrétaire, puis président du conseil (1796) et resta complètement étranger aux événements du 18 fructidor. Réélu au conseil des Anciens en 1799, il appuya la proposition faite par Courtois de faire fermer le club du Manège ; puis, au retour de Bonaparte de l’Egypte, il se jeta dans le parti qui conspirait la chute du Directoire et voulait donner le pouvoir au général corse. Le 17 brumaire, il prit part à une réunion tenue chez Lemercier, président du conseil des Anciens, pour préparer les mesures nécessaires à la réussite du coup d’Etat projeté, et présenta au conseil, le 18 brumaire au matin, un projet de décret qui transférait les deux Chambres législatives à Saint-Cloud. Après le Coup d’Etat qui jetait la France dans le despotisme de l’ambitieux Bonaparte, Régnier fut nommé président de la commission intermédiaire chargée de préparer une nouvelle constitution ; il entra au conseil d’Etat, fit rétablir la marque pour crime de faux, devint, en 1802, grand juge (ministre de la justice), ayant dans ses attributions la police, et mérita, par le zèle avec lequel il dirigea les poursuites contre Cadoudal, Pichegru et autres, d’être créé grand officier de la Légion d’honneur en 1804. Toutefois, en 1804, Napoléon, tout en lui laissant le ministère de la justice, lui enleva le ministère de la police, qui fut donné à Fouché. L’année suivante, il reçut le grand cordon de la Légion d’honneur et, le 15 août 1809, le titre de duc de Massa. Le 19 novembre 1813, son maître lui retira le portefeuille de la justice pour lui confier la présidence du Corps législatif, avec le titre de ministre d’Etat. Régnier se trouva alors en face de cette commission extraordinaire qui, en sonnant, pour ainsi dire, le réveil de la liberté, porta un si grand trouble dans l’esprit du chef de l’Etat, habitué dès longtemps à la plus servile soumission. Lorsque, le 28 décembre 1813, le rapporteur de cette commission eut commencé la lecture de son énergique rapport, le duc de Massa, effrayé du mâle langage de l’orateur, l’interrompit en s’écriant : « Ce que vous dites là, est inconstitutionnel. - Il n’y a d’inconstitutionnel ici que votre présence, » lui répliqua le rapporteur, faisant allusion à ce que Régnier n’était point membre du corps politique qu’il présidait. Régnier occupait encore le fauteuil de la présidence lorsque Bonaparte abdiqua en I814. Il écrivit alors (8 avril) au gouvernement provisoire pour lui demander des instructions, mais ne reçut aucune réponse. Privé tout à coup de toutes ses dignités, cet homme d’Etat, qui, depuis 1799, n’avait cessé d’être un courtisan, éprouva le plus vif chagrin de l’effondrement de sa fortune et succomba deux mois plus tard.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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01.14.08

JEAN NICOLAS CORVISART (1755-1821), BARON D’EMPIRE

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Jean Nicolas Corvisart (1755-1821), baron d’Empire 

Ne vous livrez pas à des idées mélancoliques ; j’espère que vous vivrez encore pour rendre des services et pour vos amis.

(Napoléon Bonaparte)

Corvisart (Jean-Nicolas, baron), médecin français, né à Brécourt, dans les Ardennes, le 15 février 1755, mort à Paris le 18 septembre 1821, était le fils d’un avocat et procureur au parlement de Paris. Un de ses oncles maternels, curé de Vimille, village voisin de Boulogne-sur-Mer, fut son premier maître. Ce fut lui qui forma ses idées naissantes et ses premiers sentiments, tout en l’initiant aux lettres françaises et latines. A l’âge de douze ans, Corvisart entra au collège de Sainte-Barbe, où il se fit remarquer, sinon par des facultés brillantes, du moins par un esprit réfléchi, par une grande rectitude dans le jugement, et par une singulière aptitude pour tous les exercices du corps. Ses humanités terminées, son père, qui le destinait au barreau, le fit travailler dans son étude. Corvisart obéit, bien qu’il eût une profonde antipathie pour la procédure mais cette obéissance était un supplice, qui bientôt lui devint insupportable. Une inquiétude qu’il ne pouvait maîtriser, et qui n’est que l’instinct du génie, le faisait soupirer après des travaux d’un autre genre, et le portait malgré lui vers une situation qu’il cherchait sans la connaître. Il lui arrivait par moments de s’échapper de l’étude, et d’aller à la découverte, ayant soin, pour couvrir ses courtes absences ou pour les faire pardonner, non-seulement de s’acquitter de son travail de chaque jour, mais encore d’en faire par anticipation et de le laisser en dépôt sur son pupitre. On conçoit que dans une ville telle que Paris, où mille portes sont ouvertes à celui qui désire s’instruire, Corvisart ne tarda pas à découvrir sa voie. Conduit par le hasard à d’éloquentes leçons de médecine et de chirurgie, sur le champ son parti fut pris. D’auditeur, il devint disciple, quitta la maison paternelle, et, seul, sans appui, sans recommandation et sans ressources, il chercha un asile dans le premier des hôpitaux de Paris, à l’Hôtel-Dieu, et s’y ménagea les moyens de vivre et d’étudier. Attaché au service de la salle, Corvisart se livra tout entier à la science médicale ; il cultiva avec la, même ardeur la médecine et la chirurgie. Admis dans la familiarité de ses maîtres, Petit, Desault et Louis, il devint leur ami et leur auxiliaire ; il préparait pour eux les pièces qui servaient à leurs démonstrations. Ce fut dans une de ces préparations anatomiques que Corvisart se fit une blessure au doigt, légère en apparence, mais qui lui eût coûté le bras et peut-être la vie, s il ne se fût trouvé dans les habiles mains de Desault. Nommé docteur régent de la Faculté de Paris en 1782, après des épreuves subies avec éclat, son goût pour les études positives et le désir d’étendre ses connaissances le portèrent à faire des cours d’anatomie, de physiologie, et même d’opérations de chirurgie et d’accouchements ; il obtint, dans quelques parties de cet enseignement, un succès dont le souvenir subsiste encore aujourd’hui. Cependant Corvisart, convaincu que les observations des maladies peuvent seules conduire au véritable but de la médecine, rechercha et obtint la place de médecin des pauvres de la paroisse Saint-Sulpice. Un motif frivole, le refus de porter perruque, dit-on, l’empêcha de devenir médecin de l’hôpital que M. Necker venait de fonder ; mais cet échec le servit, en lui permettant de parvenir un peu plus tard à un poste plus considérable. En effet, en 1798, à la mort de Desbois de Rochefort, il obtint la place de médecin de la Charité. L’élève devint le successeur du maître, et la gloire du maître en reçut un nouveau lustre. Corvisart, continuant l’enseignement de son prédécesseur, fonda cette
clinique célèbre qui, pendant près de vingt ans qu’il la dirigea, lui assura la réputation de premier praticien de son temps, et jeta tant d’éclat sur la médecine française. En 1795, lors de la première création de l’Ecole de médecine de Paris, Corvisart fut chargé de la chaire de clinique interne, comprise pour la première fois, en France, dans l’enseignement public, et établie à la Charité. Deux ans après (1797), il fut nommé professeur de médecine au Collège de France. En 1799, dès les premiers jours du Consulat, il fut nommé médecin du gouvernement, et plus tard premier médecin de Napoléon et de Joséphine, qui l’avait connu chez Barras, et qui le présenta elle-même à Bonaparte. « A quelle maladie, lui demanda Joséphine, selon vous, docteur, le général est-il exposé ? - Aux maladies du coeur.-Ah!… dit Bonaparte, et vous avez fait un livre là-dessus ? - Non, répondit Corvisart, mais j’en ferai un. - Faites, faites vite, nous en parlerons ensemble. » Peu de temps après, en effet, il publia son Traité des maladies du cœur et des gros vaisseaux (1806), qui, en 1810, partagea, avec la Nosologie de Pinel, les prix décennaux, et la seule œuvre vraiment remarquable qu’il nous ait laissée. Ce livre, écrit dans une forme excellente, a eu surtout l’immense avantage de délimiter les divers terrains de la pathologie circulatoire. Il a ouvert de larges routes dans une contrée couverte de ténèbres, à travers les ronces et les épines. Pour la première fois, les maladies du cœur et des poumons ont été isolées les unes des autres, les corrélations entre la composition du sang et les mouvements du cœur entrevues. Il avait ramassé également un grand nombre de matériaux relativement à l’affection connue sous le nom de squirre du pylore, mais rien n’en fut publié, et ce n’est que plus tard que quelques-uns de ses élèves songèrent à en tirer parti. Corvisart avait le tact et l’ouïe d’une extrême finesse et son diagnostic était regardé comme infaillible, et, quand il faisait résonner sous son doigt la poitrine et les reins d’un malade, en y prêtant l’oreille, on attendait comme une sentence le jugement qu’il allait prononcer. On a représenté Corvisart comme enclin aux dissipations et aux plaisirs ; il était, au contraire, d’un naturel morose et mélancolique. Si son esprit laissa souvent échapper de piquantes railleries, des mots fins et légers, en particulier dans des entretiens familiers avec ses amis. Ailleurs, il était toujours sérieux et préoccupé. Quelques historiens ont parlé de sa docilité aux volontés du maître et il est certain cependant que Napoléon, qui l’aimait beaucoup et qui avait en lui la plus entière confiance, lui passait certaines libertés de langage que nul autre ne se serait permises. Aussi disait-il de lui : « Honnête et habile homme, que Corvisart ; seulement, un peu brusque. » De son côté, Corvisart professait un tel dévouement à la personne de l’Empereur, que, à la nouvelle des désastres de 1814, il fut frappé d’une attaque d’apoplexie ; aussi son nom n’est-il pas oublié dans testament du captif de Sainte-Hélène. On a cité de ce savant praticien un trait d’honnêteté qui mérite de trouver place ici. Un jour l’Empereur lui remet, en personne, un brevet pour son frère : « Permettez, dit Corvisart, que je refuse pour mon frère. La place exige une capacité qu’il n’a pas. Je sais qu’il est pauvre, mais c’est mon affaire. » Bonaparte se tourna vers le ministre, et lui dit : En connaissez-vous ‘beaucoup comme celui-là? » En 1805, Corvisart fut créé baron et plus tard’ officier de l’ordre de la Légion d’honneur ; en 1811, l’Institut l’admit dans son sein. Il laissa, en mourant, pour héritier de sa fortune, mais non de son mérite, son neveu, Scipion Corvisart. Outre son Essai sur les maladies du cœur et des gros vaisseaux, il a publié (180 8) une traduction de l’ouvrage d’Avenbrugger, intitulé : Nouvelle méthode pour connaître les maladies externes de la poitrine par la percussion.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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DOMINIQUE JEAN LARREY (1766-1842), BARON D’EMPIRE

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Dominique Jean Larrey (1766-1842), baron d’Empire

A la science, il joignait au dernier degré toute la vertu d’une philanthropie effective ; tous les blessés étaient de sa famille.

C’est l’homme le plus vertueux que j’ai rencontré. Il a laissé dans mon esprit l’idée du véritable homme de bien.

(Napoléon Bonaparte)

Larrey (Dominique-Jean, baron), célèbre chirurgien français, né à Baudéan, près de Bagnères-de-Bigorre, en 1766, mort à Lyon en 1842. Il n’avait pas treize ans lorsqu’il commença ses études médicales à Toulouse, sous la direction de sou oncle le docteur Larrey. Il vint a Paris en 1787, et fit, bientôt après, un voyage en Amérique en qualité d’aide chirurgien. De retour en France, en 1789, il suivit les cours de Desault et de Sabatier, et fut nommé aide-major à l’armée du Rhin en 1792. Larrey devint ensuite chirurgien en chef de la Grande armée, qu’il suivit en Corse, en Egypte, en Russie, enfin jusqu’à Waterloo, où il fut blessé et fait prisonnier ; membre de l’Institut de France, de l’Académie de médecine, de l’Institut d’Egypte ; baron après la bataille de Wagram ; membre du conseil de santé des armées, du conseil d’hygiène et de salubrité, de la Société philomathique, de la Société médicale d’émulation ; associé ou correspondant d’un grand nombre d’Académies et de sociétés savantes, médicales et étrangères ; professeur du Val-de-Grace ; enfin, chirurgien en chef de l’hôpital du Gros-Caillou et des Invalides. Si la vie d’un homme doit se juger par les services qu’il a rendus à l’humanité, on peut le dire sans crainte d’être démenti, il n’a jamais existé un médecin qui ait rempli sa carrière mieux que le baron Larrey. Sa vie a été une série d’actes qui attestent a la fois l’homme bienfaisant, le citoyen sincèrement dévoué à son pays, le médecin profondément convaincu de l’importance et de la noblesse de sa profession. Larrey s’est acquis d’incontestables droits à la reconnaissance publique par la large part qu’il a prise au progrès de la science et au perfectionnement de l’art chirurgical. Ses mémoires de chirurgien militaire démontrent qu’il s’est trouvé à plus de soixante batailles rangées et de quatre cents combats, dans lesquels il a reçu des blessures plus ou moins graves, eu pansant les blessés sur la place même où ils avaient été frappés. Quel vaste champ d’observations pour un esprit aussi pénétrant et aussi inventif que celui de Larrey ! Il improvisait des moyens de secours applicables aux cas les plus insolites ; il prodiguait indistinctement ses soins à tous les blessés ; aussi, dans la campagne de Syrie, l’avait-on surnommé la Providence du soldat ! Il n’existait plus d’ennemis à ses yeux parmi les blessés ; tous avaient des droits égaux à ses secours généreux. « Le bon et habile Larrey, dit M. Thiers dans son Histoire du Consulat et de l’Empire, véritable héros de l’humanité, soignait les blessés de l’ennemi, afin que l’ennemi soignât les nôtres. » Larrey était doué, au plus haut degré, d’un courage imperturbable dans le danger ; avec le même calme, il affrontait la mitraille de l’ennemi et l’air pestilentiel des épidémies. Sur le terrain, il opérait avec le même sang-froid, avec la même sûreté de main que s’il se fût trouvé professant sa clinique dans les hôpitaux militaires. Il imprimait aux chirurgiens placés sous ses ordres l’impulsion de son activité infatigable. Il leur donnait l’exemple et se montrait devant eux prêt à parer à toutes les éventualités de la guerre. Il était pour les blessés un père qui souffre des douleurs de ses enfants ; il soutenait leur courage et les consolait. Son ardente énergie pour soustraire les blessés à la mort semblait braver le génie de destruction de la guerre. Ambroise Paré des temps modernes, Larrey doit être regardé comme l’organisateur de la chirurgie militaire en France, et l’organisation qu’il a établie a servi de modèle à celle de la plupart des armées européennes. C’est lui qui a surtout contribué à lixer les grands principes de la pratique chirurgicale dans nos années. On lui doit la création des ambulances volantes, parcourant le terrain pendant l’action et assurant aux blessés des secours immédiats. C’est à lui que l’on est encore redevable de la simplification des pansements, permettant d’improviser les plus utiles ressources, par les moyens les plus faciles ; c’est ainsi qu’à l’armée du Rhin, en généralisant l’emploi du linge fenêtre dans le pansement des plaies et en substituant des feuilles de végétaux à des compresses, et des branches d’arbre à des attelles, il sut parer à toutes les nécessités au milieu des circonstances les plus critiques. C’est à Larrey que la chirurgie doit encore le principe des appareils inamovibles dans le traitement d’un grand nombre de fractures ; celui des amputations primitives des membres dans les plaies d’armes à feu, et l’emploi de procédés aussi rationnels que rapides pour les amputations dans les articulations de l’épaule, de la hanche, de la cuisse et de la jambe. Il a montré les avantages des pansements rares des plaies, et exposé les indications du trépan et les phénomènes consécutifs des plaies de tète, etc.
Au milieu de la vie active des camps, Larrey se reposait de ses fatigues par l’étude, l’observation des faits, et même par l’enseignement qu’il prodiguait aux infirmiers et aux chirurgiens placés sous ses ordres. Les nombreuses publications scientifiques de Larrey portent l’empreinte de la franchise et de la naïveté de son caractère. Il écrivait comme il voyait, comme il pensait, comme il opérait, et ses ouvrages dogmatiques portent avec eux la conviction. Voici les titres des principaux : Mémoires de chirurgie militaire et campagnes (Paris, 1812-1817, 4 vol. in-8°) ; Relation des voyages et des campagnes de 1815 à 1840 (1840, in-8°) ; Relation historique et chirurgicale de l’expédition de l’armée d’Orient, en Egypte et en Syrie (1803, in-8°) ; Clinique chirurgicale exercée particulièrement dans les camps et les hôpitaux militaires depuis 1792 jusqu’en 1836 (Paris, 1830-1836, 5 vol. in-8°) ; Recueil de mémoires de chirurgie (Paris, 1821, in-8°). Enfin, on lui doit de nombreux mémoires, notices ou rapports sur divers sujets de médecine et de chirurgie, tels que : la Fièvre jaune ; le Choléra ; la Syphilis ; l’Epilepsie traumatique ; la Chorée ou Danse de Saint-Gui ; Effets des substances vénéneuses végétales ; Phénomène de la lésion des nerfs et de leur cicatrisation ; Journées de juillet 1830 ; Traitement des fractures des membres, Appareils inamovibles ; Fausse articulation de l’humérus ; Carie des os ; Amputation des membres ; Amputation coxo-fémorale ; Amputation de la jambe ; Effets consécutifs des plaies de la tète, cause particulière de surdité ; Ophthalmie d’Egypte ; Extirpation des glandes salivaires ; Plaies pénétrantes de poitrine ; Opération de l’empyème ; Plaise de la vessie ; Hernie inguinale -compliquée, et beaucoup d’autres travaux insérés dans le recueil de Mémoires de médecine, de chirurgie et de pharmacie militaires, et les divers journaux de médecine. Il faut encore mentionner trois discours prononcés successivement par Larrey aux obsèques de Pelletan, de Dupuytren et de Broussais. Le baron Larrey, dit un de ses biographes, est l’expression la plus haute et la plus complète de la chirurgie d’armée ; il en résume tous les devoirs, toutes les vertus… Larrey était un chirurgien d’armée complet, il fut le premier de sa race. Jusqu’à lui, on avait ignoré la grandeur et l’importance de la chirurgie aux armées. Non seulement il organisa le service, l’éleva à la hauteur où Napoléon élevait l’édifice de sa puissance militaire, mais il fit plus encore, et c’est là surtout que sa personnalité apparaît brillante et pure : il a l’intrépidité du capitaine le plus brave, la sévère probité du plus intègre administrateur, l’ardeur, l’activité du simple soldat, l’humanité d’un père, le courage du magistrat ; il est savant, il aime son art avec passion ; son esprit; observateur ne laisse échapper aucun phénomène sans en, tenir compte ; d’ailleurs, d’une bonté, d’une simplicité qui le font chérir de tous, et en même temps d’une vertu qui commande le respect universel. L’ambition lui est étrangère ; il dédaigne la fortune et vit au milieu de la Grande Armée comme un homme à part, une sorte de providence qu’invoquent tour à tour les amis et les ennemis, les maréchaux de France et les simples soldats. Sa mission, sa magistrature l’ont placé à la hauteur des chefs suprêmes dont il est le camarade. C’est que lui aussi est général en chef ; il a son armée qu’il commande et qu’il fait manœuvrer… Jamais Larrey n’oublie de sillonner le terrain que l’ennemi vient d’abandonner, de recueillir les blessés comme des frères, d’étancher de ses propres mains le sang de leurs plaies, et de leur prouver que, si la France est grande par le courage, elle est aussi grande par l’humanité. »

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Baron Dominique Larrey sur Wikipedia

01.13.08

LES GENERAUX DE NAPOLEON - GENERAL SAVARY (1774-1833), DUC DE ROVIGO

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Général Anne-Jean-Marie-René Savary (1774-1833, duc de Rovigo

Savary est un homme secondaire, qui n’a pas assez d’expérience et de calme pour être à la tête d’une grande machine. Du reste c’est un homme d’énergie, de zèle et d’exécution.

Il ne faut pas laisser entrevoir à Savary l’opinion que j’ai de son incapacité.

(Napoléon Bonaparte)

Savary (Anne-Jean-Marie-René, duc de Rovigo). Général et homme politique français, né à Marcq (Ardennes) le 26 avril 1774, mort à Paris le 2 juin 1833. Son père, attaché comme major à la place de Sedan, le fit élever au collège de Saint-Louis, à Metz. Savary avait à peine seize ans lorsqu’il  s’engagea dans un régiment de cavalerie, le Royal-Normandie. Grâce au départ de la plupart des officiers qui émigrèrent, il devint sous-lieutenant, puis servit dans l’armée de Custine et fut promu capitaine. Nommé officier d’ordonnance de Pichegru, puis de Moreau, Savary se fit remarquer par sa bravoure au passage du Rhin, à Freiberg en Saxe, et obtint alors le grade de chef d’escadron (1797). Desaix, avec qui il se lia à cette époque, l’ayant pris pour aide de camp, il l’accompagna dans toutes ses campagnes, à l’armée du Rhin, en Egypte (1798-1800) et en Italie, sur le champ de bataille de Marengo. C’est lui qui, après la mort de ce vaillant général, apporta son corps dans la tente de Bonaparte. (Celui-ci le prit alors pour son propre aide de camp et, à partir de cette époque, Savary devint l’homme de confiance de Napoléon ; il le suivit presque partout et reçut de lui les missions les plus délicates, sinon toujours les plus honorables. Il fut chargé notamment de découvrir les auteurs de l’enlèvement du comte Clément de Ris et d’aller secrètement en Vendée pour y découvrir les complices de Cadoudal. Nommé, en 1800, colonel et commandant de la gendarmerie d’élite, chargé de veiller à la sûreté du premier consul, il devint en même temps directeur d’un bureau de police secrète. Savary, promu général de brigade en 1803, reçut le commandement des troupes réunies à Vincennes, présida à l’exécution du duc d’Enghien et s’opposa, au rapport du général Hulin, à ce que le duc eût, selon son désir, un entretien avec Bonaparte. Après cette affaire et la mort mystérieuse de Pichegru, Savary vit augmenter encore la faveur dont il jouissait auprès du chef de l’Etat, dont il devait être constamment l’instrument aveugle. Général de division et grand officier de la Légion d’honneur en 1805, il fit avec Napoléon les campagnes de 1805 et de tantôt comme général, tantôt comme diplomate. Il fit prisonnier un régiment de hussards après la bataille d’Iéna, s’empara de la place de Hameln (1806). Le 16 février il gagna sur les Russes la bataille d’Ostrolenka, à la tête du 5e corps d’armée, qu’il commandait en l’absence du maréchal Lannes : c’est son plus beau titre de gloire. Bonaparte le récompensa par le brevet d’une pension de 20.000 francs et par le cordon de grand-aigle de la Légion d honneur. Après les batailles d’Heilsberg et de Friedland, auxquelles il prit part, Savary reçut le gouvernement de la Vieille-Prusse, qu’il quitta pour se rendre, après la paix de Tilsit, à Saint-Pétersbourg, en qualité d’ambassadeur. Rappelé peu après, il reçut, en février 1808, le titre de duc de Rovigo, avec une dotation de 15.000 francs, et fut envoyé, le mois suivant, en Espagne pour décider la famille royale d’Espagne à faire le voyage de Bayonne, qui devait lui coûter un trône. Il s’acquitta avec son habileté ordinaire de cette tortueuse mission, berna complètement Ferdinand VII, qu’il conduisit à Bayonne, fut chargé de lui signifier que la maison de Bourbon avait cessé de régner en Espagne, puis retourna à Madrid, où il prit le commandement des troupes françaises pendant la maladie de Murat. Le duc de Rovigo conserva ce poste, dans la situation la plus difficile, jusqu’à l’arrivée du roi Joseph Bonaparte. De retour à Paris ; il reprit auprès de son maître ses fonctions occultes. « Sa faveur augmenta d’autant plus à cette époque, dit Michaud, que celle de Fouché et de Talleyrand parut s’être considérablement affaiblie. Il devint l’intime confident, le directeur spécial des opérations les plus secrètes et surtout de ce qui appartenait à la sûreté personnelle de l’Empereur. A Paris, à l’armée, dans ses voyages, le duc de Rovigo ne quittait plus Napoléon. Après l’avoir accompagné aux conférences d’Erfurt, il le suivit encore en Espagne, à la prise de Madrid, dans cette courte campagne d’hiver contre l’armée anglaise, où il a raconté avec orgueil que Napoléon fit plusieurs lieues à pied, dans la neige, appuyé sur son bras. Il le suivit aussi dans la guerre d’Autriche en 1809. Le 3 juin il fut appelé à succéder à Fouché comme ministre de la police. Le duc de Rovigo a raconté lui-même l’impression fâcheuse que sa nomination fit sur le public. J’inspirais la frayeur à tout le monde, dit-il. Dès que je fus nommé, chacun fit ses paquets ; on n’entendit plus parler que d’exils, d’emprisonnements et pis encore ; enfin, je crois que la nouvelle d’une peste sur quelque point de la côte n’aurait pas plus effrayé que ma nomination au ministère de la police. » Son prédécesseur s’attacha à lui rendre la tâche difficile en ne le mettant en rien au courant des affaires dont il avait eu si longtemps la direction. Son administration fut telle qu’elle devait être en un temps où la légalité était le moindre souci d’un gouvernement odieusement tyrannique. Le duc de Rovigo fit remplir les prisons de républicains et de royalistes et traita avec rigueur Mesdames de Staël et Récamier. Malgré son incontestable et peu scrupuleuse habileté, il eut à subir la plus vive humiliation lors du coup de main de Malet. Arrêté par Lahorie le 23 octobre il fut enfermé pendant quelques heures à la Force. Il n’en conserva pas moins toute la confiance de son maître, qui l’appela au conseil de régence en mars 1814. Le duc de Rovigo suivit Marie-Louise à Blois, puis se retira dans une propriété qu’il possédait près de Fontainebleau. Créé pair au retour de Bonaparte de l’île d’Elbe et mis à la tête de toute la gendarmerie de l’Empire, après le désastre de Waterloo, il accompagna tristement son souverain sur le Bellérophon et demanda à partager son exil à Sainte-Hélène. Loin de lui accorder cette faveur, les Anglais l’envoyèrent à Malte comme prisonnier, pendant qu’à Paris on le condamnait à mort. Il s’évada au bout de sept mois (8 avril 1816), passa à Smyrne, où il se livra à de désastreuses opérations commerciales, puis se rendit en Autriche, qu’il quitta en 1819, et s’embarqua pour Londres. Quelques mois plus tard, il rentra en France pour y purger sa contumace et fut acquitté à l’unanimité, sur les plaidoiries de Dupin aîné (27 décembre 1819). En butte à la haine des royalistes, à propos de l’affaire du duc d’Enghien dont on faisait retomber tout le poids sur lui, il essaya d’établir qu’il n’avait été là que l’exécuteur des hautes œuvres et que toute la responsabilité devait remonter à Talleyrand, qui avait conseillé le sacrifice du prince. Il publia donc dans ce sens, en 1823, un petit volume in-8° ayant pour titre : Extrait des mémoires de M. le duc de Rovigo, concernant la catastrophe de M. le duc d’Enghien. Immense fut l’émotion produite par ces révélations inattendues ; elles donnèrent lieu à une avalanche de réponses et de pamphlets. En 1828 parurent les Mémoires du duc de Rovigo pour servir à l’histoire de l’Empereur Napoléon (in-8°), livre plein de détails curieux, mais dont la véracité, souvent suspecte, a été l’objet de vives critiques. A cette époque, Savary avait cru devoir se mettre en sûreté à Rome. Aussitôt qu’il apprit la Révolution de 1830, il se hâta de venir offrir ses services au nouveau gouvernement. Investi, à la fin de 1831, du commandement en chef des troupes françaises en Algérie, il resta dans ce pays jusqu’à ce que la maladie à laquelle il succomba l’eût obligé à revenir en France (1833).

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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