03.22.08

ENTREVUE D’ERFURT (1808)

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Napoléon Ier recevant l’envoyé de l’empereur d’Autriche

Nous allons à Erfurt et je veux en revenir libre de faire en Espagne ce que je voudrai ; je veux être sûr que l’Autriche sera inquiète et contenue, et je ne veux pas être engagé d’une manière précise avec la Russie pour les afaires du Levant. Préparez-moi une convention qui contente l’empereur Alexandre, qui soit surtout dirigé contre l’Angleterre et dans laquelle je sois bien à mon aise sur le reste. Je vous aiderai ; le prestige ne manquera pas.

[s'adressant à Talleyrand]

(Napoléon Bonaparte)

ENTREVUE ET NÉGOCIATION D’ERFURT. Napoléon et Alexandre, en se séparant à Tilsit, s’étaient promis de se revoir avant la fin de l’ànnée suivante. Les armements de l’Autriche, que cette puissance s’obstinait inutilement à nier ; le règlement des affaires d’Orient, le sort de la Prusse, la paix avec l’Angleterre, tout exigeait cette nouvelle entrevue, d’où Alexandre comptait emporter la satisfaction de tous ses vœux, Napoléon la consolidation de sa puissance. Alexandre ayant paru désirer pour lieu de rendez-vous Weimar ou Erfurt, Napoléon, choisit cette dernière ville, qui était encore tout entière à sa disposition, et il ordonna aussitôt tous les préparatifs nécessaires pour que cette entrevue, qui devait avoir lieu à la fin de septembre 1808, fût entourée de tout l’éclat possible. Ainsi il envoya à Erfurt un bataillon de grenadiers de la garde impériale, un régiment d’infanterie et deux de cavalerie, destinés au service d’honneur des souverains. Les plus riches parties du mobilier de la couronne, furent dirigées sur Erfurt, et les premiers acteurs français, Talma en tête, reçurent ordre de se rendre dans cette ville, afin d’y interpréter dignement les chefs-d’œuvre de la littérature française : Cinna, Andromaque, Mahomet, Œdipe, etc. Alexandre partit de Saint-Petersbourg accompagné de son frère et de quelques aides de camp. M. de .Romanzoff, son ministre, et M. de Caulaincourt, notre ambassadeur, le précédaient. Il arriva le 25 septembre à Weimar. Le 22, Napoléon était parti de Saint-Cloud, emmenant toutes les illustrations de sa cour et de son armée. Enfin, pour que rien ne manquât à la magnificence de cette entrevue, une foule de princes couronnés étaient accourus à Erfurt de tous les points de l’Allemagne pour faire leur cour aux deux plus puissants souverains de l’univers. Napoléon arriva à Erfurt le 27 septembre, jour fixé pour l’entrevue, à dix heures du matin ; puis il se porta à la rencontre d’Alexandre, sur la routé de Weimar. Dès qu’ils se furent abordés, les deux empereurs mirent pied à terre et s’embrassèrent cordialement. Ils rentrèrent alors à cheval dans la ville, marchant l’un à côté de l’autre, et le soir Napoléon,
qui faisait tous les frais de cette solennité splendide, offrit à son hôte un festin magnifique auquel prirent part, outre, les empereurs, le grand-duc Constantin, le roi de Saxe, le duc de Weimar, le prince Guillaume de Prusse, et une foule de princes régnants, de personnages titrés, civils ou militaires. Une brillante illumination éclaira la ville tout entière, et le théâtre joua Cinna. Deux souverains seulement n’avaient point été invités à prendre part aux fêtes d’Erfurt : le roi de Prusse et l’ empereur d’Autriche. Le premier, toutefois, y était représenté par son frère, le prince Guillaume ; le second, bien qu’irrité qu’on le laissât ainsi à l’écart, dépêcha à Erfurt le baron de Vincent, avec une lettre où il se défendait des intentions hostiles que lui prêtait Napoléon, et où il cherchait à justifier, par les besoins d’une réorganisation intérieure, les armements extraordinaires opérés en ce moment par l’Autriche. Napoléon répondit par une lettre fière et polie, où il ne dissimulait pas son appréhension au sujet de la conduite du gouvernement autrichien, en faisant nettement entendre qu’on le trouverait toujours bien disposé en faveur de la paix, mais toujours prêt à faire la guerre, et qu’il n’était pas homme à s’endormir sur des protestations d’amitié. Le baron de Vincent ne fut admis à aucune conférence, et, malgré tous ses efforts pour pénétrer le secret des résolutions prises entre les deux empereurs, il ne put rien apprendre à son gouvernement. Au reste, toutes les précautions avaient été mises en œuvre contre les indiscrétions, et M. de Talleyrand lui même, bien que Napoléon l’eût amené à Erfurt, en fut réduit pour le moment à des conjectures. Les premières heures consacrées aux fêtes, aux visites, aux présentations, on aborda les questions sérieuses, celles dont la solution formait le véritable objet de cette entrevue. La répugnance de Napoléon à céder Constantinople à la Russie était si grande et si connue que cette question ne fut même pas discutée ; mais sentant la nécessité de s’attacher Alexandre par des avantages positifs, il consentit à ce que la Russie s’emparât des provinces danubiennes, conquête qui allait brouiller inévitablement la Russie avec l’Autriche et l’Angleterre. Alexandre, en retour, s’engageait à ne gêner en rien les projets de Napoléon en Occident. Pendant ces entretiens, qui durèrent plusieurs jours, et qui se continuaient entre M. de Champagny et M. de Romanzoff lorsque les souverains vaquaient à d’autres soins, on accourait à Erfurt de tous les coins de l’Europe. Erfurt, dit M. Thiers, était devenu le rendez-vous de souverains le plus extraordinaire dont l’histoire fasse mention. Aux empereurs de France et de Russie, au grand-duc Constantin, au prince Guillaume de Prusse, au roi de Saxe, s’étaient joints les rois de Bavière et de Wurtemberg, le roi et la reine de Westphalie, le prince-primat, chancelier de la Confédération, la grand-duc, et la grande-duchesse de Bade, les ducs de Hesse-Darmstadt, de Weimar, de Saxe-Gotha, d’Oldenbourg, de Mecklembourg-Strelitz et Mecklembourg-Schwerin, et une foule d’autres qu’il serait trop long d’énumérer, avec leurs chambellans et leurs ministres. Ils dînaient chaque jour chez l’Empereur, assis chacun à son rang. Le soir on allait au spectacle, dans une salle que Napoléon avait fait réparer et décorer pour cette solennité. La soirée s’achevait chez l’empereur de Russie. Napoléon s’étant apérçu qu’Alexandre éprouvait quelque difficultés à entendre, à cause de la faiblesse de son ouïe, avait fait disposé une estrade à la place que l’orchestre occupe dans les théâtres modernes, et là les deux empereurs étaient assis sur deux fauteuils qui les mettaient fort en évidence. A droite, à gauche, étaient rangés des sièges pour les rois. Derrière, c’est-à-dire au parterre, se trouvaient les princes, les ministres, les généraux ; ce qui a donné lieu de dire si souvent qu’à Erfurt il y avait un parterre de rois. On avait représenté Cinna, on représenta Andromaque, Britannicus, Mithridate, Œdipe. A cette dernière représentation, un fait extraordinaire frappa l’auditoire d’étonnement et de satisfaction ; Alexandre, tout plein du nouveau contentement que Napoléon avait eu l’art de lui inspirer, donna à celui-ci une marque de la plus douce, de la plus aimable flatterie. A ce vers d’Œdipe,L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux”, Alexandre, de manière, à être aperçu de tous les spectateurs, saisit la main de Napoléon et la serra fortement. Cet à-propos causa dans l’assistance un mouvement de surprise et d’adhésion unanime. Le 6 octobre, les deux empereurs, accompagnés des rois de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, et de tous les princes de la Confédération, se rendirent à Weimar, où le grand-duc, les avait conviés à une fête magnifique. Il y eut chasse au cerf, puis banquet, et le soir, sur le théâtre de la cour, représentation de la Mort de César ; la journée se termina par un bal brillant où se trouvaient réunies toutes les illustrations de l’Allemagne. Napoléon, en apercevant Gœthe et Wicland, emmena les deux illustres écrivains dans un coin du salon, s’entretint longtemps avec eux, leur parla histoire, arts et littérature, les combla de flatteuses attentions et les laissa enthousiasmés de son génie. Tous deux, quelques jours après, reçurent la décoration de la Légion d’honneur. Le lendemain, 7 octobre, une fête d’un nouveau genre, et dont il était seul le héros, fut donnée à Napoléon. Cette fête eut lieu sur le champ de bataille même d’Iéna, sur le propre terrain où le grand-duc de Saxe-Weimar, qui faisait les honneurs de cette excursion triomphale, avait été battu à la tête d’une division prussienne. Il était difficile de pousser plus loin l’oubli de sa dignité, et il est douteux que Napoléon en ait conçu plus d’estime et d’amitié pour son hôte. De retour à Erfurt, les pourparlers recommencèrent avec plus d’activité, car le moment de se séparer était arrivé, et il fallait d’ailleurs s’occuper de la Prusse, dont l’évacuation par nos troupes avait été stipulée le 8 septembre, sauf trois places de sûreté, Stettin, Custrin, Glogau, et moyennant 140 millions payables en deux ans ; cette contribution, bien faible comparée à nos cinq milliards, Napoléon, à la prière d’Alexandre, consentît à la réduire de 20 millions et à étendre à trois années les délais de payement. Un autre point, d’une extrême délicatesse, restait à aborder. Napoléon, dont le divorce avec Joséphine était déjà arrêté dans sa pensée, avait songé à offrir le trône de France à une sœur d’Alexandre ; mais, ne voulant pas s’expliquer directement avec ce prince, il chargea de cette négociation difficile M. de Talleyrand, à l’esprit fin et délié, auquel elle convenait mieux qu’à tout autre. L’empereur Alexandre répondit qu’il n’avait aucune difficulté personnelle à élever contre cette union, mais qu’elle rencontrerait sans doute de grands obstacles auprès de sa mère, qui avait toutes les prétentions du vieux parti russe ; qu’au reste il promettait de ne rien négliger pour arriver au résultat que désirait son ami l’empereur Napoléon. Après cette assurance, l’entrevue d’Erfurt n’avait plus de raison de se prolonger puisqu’on était d’accord sur les autres points. En conséquence, MM. de Romanzoff et de Champagny reçurent l’autorisation de conclure, et, le 12 octobre, ils rédigèrent une convention que M. Thiers analyse ainsi : Les empereurs de France ; et de Russie renouvelaient leur alliance d’une manière solennelle, et s’engageaient à faire en commun soit la paix, soit la guerre. Toute ouverture parvenue à l’un des deux devait être Communiquée sur-le-champ à l’autre, et ne recevait qu’une réponse commune et concertée. Les deux empereurs convenaient d’adresser à l’Angleterre une proposition solennelle de paix, proposition immédiate, publique, et aussi éclatante que possible, afin de rendre le refus plus difficile au cabinet britannique. La base des négociations devait être l’utipossidetis. La France ne devait consentir qu’à une paix qui assurerait à la Russie la Finlande, la Valachie et la Moldavie. La Russie ne devait consentir qu’à une paix qui assurerait à la France, indépendamment de tout ce qu’elle possédait, la couronne d’Espagne sur la tête du roi Joseph. Immédiatement après la signature de la convention, la Russie pourrait commencer auprès de la Porte les démarches nécessaires pour obtenir, par la paix ou par la guerre, les deux provinces-du Danube ; mais les plénipotentiaires et agents des deux puissances s’entendraient sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre l’amitié existant entre la France et la Porte. De plus, si l’Autriche déclarait la guerre à l’une ou à l’autre des deux puissances, la France et la Russie uniraient leurs armées Enfin, si la guerre et non la paix venait à sortir de la conférence d’Erfurt, les deux empereurs promettaient de se révoir dans l’espace d’une année. Telle fut cette célèbre convention d’Erfurt, signée le 12 octobre 1808. Le 14, les deux souverains se quittèrent sur la route de Weimar.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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LE BLOCUS CONTINENTAL (1806)

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Entrée de Napoléon Ier dans Berlin le 27 octobre 1806 par la porte de Brandebourg

Je veux conquérir la mer par la puissance de la terre.

(Napoléon Bonaparte)

BLOCUS CONTINENTAL ou SYSTÈME CONTINENTAL, noms sous lesquels ou a désigné l’ensemble des mesures adoptées par Napoléon pour isoler l’Angleterre du continent, la frapper dans sa puissance maritime, et la contraindre à restituer les colonies qu’elle avait enlevées à la France, à la Hollande et à l’Espagne. L’idée n’était pas absolument nouvelle. Il paraît qu’en 1793 le comité de Salut public avaii déjà songé à fermer à l’Angleterre les marchés de l’Europe, afin de la ruiner ; mais, pouf obtenir un tel résultat, il eût fallu ou une marine formidable, ou l’abstention volontaire ou forcée des Etats du continent. Il était clair aussi qu’en excluant de cette manière les Anglais de l’Europe, au moyen d’efforts surhumains, c’était leur assurer en quelque sorte le monopole du globe et séquestrer l’Europe elle-même du reste du monde. La haute raison pratique des hommes de 1793 les préserva de cette idée grandiose et chimérique.En 1806, dans la fermentation d’esprit que produisit chez lui le succès extraordinaire de la guerre de Prusse, Napoléon, dominé en outre par les projets les plus gigantesques, se détermina à appliquer une pensée qui, depuis quelque temps déjà, occupait son esprit : vaincre la mer par la terre, c’est-à-dire frapper cette Angleterre, à qui l’océan permettait d’échapper à son joug, en la privant de tous ses alliés et en lui fermant tous les ports du continent. Déjà, par lui-même ou par la Prusse, il avait fermé les bouches de l’Ems, du Weser et de l’Elbe, mesure bien insuffisante pour le but qu’il se proposait, car les marchandises anglaises n’en pénétraient pas moins dans le Hanovre, la Hollande et la Belgique. L’Angleterre elle-même avait d’ailleurs violé les droits des neutres en outrepassant les limites du blocus réel et en osant défendre tout commerce sur les côtes de France et d’Allemagne, depuis Brest jusqu’aux bouches de l’Elbe. Cet abus de la force fournit à Napoléon le prétexte qu’il cherchait pour appliquer au commerce anglais les mesures les plus rigoureuses. Le 21 novembre 1806, il rendit ce formidable décret, dit de Berlin, qui déclarait les îles Britanniques en état de blocus. Ce décret était applicable non-seulement à la France, mais encore aux pays occupés par ses armées ou alliés avec elle, c’est-à-dire à la Hollande, à l’Espagne, à l’Italie et à l’Allemagne tout entière. Tout commerce avec l’Angleterre était absolument interdit ; toute marchandise provenant de l’Angleterre ou de ses colonies devait être confisquée, non-seulement dans les ports, mais à intérieur même et chez les négociants qui en seraient dépositaires ; toute lettre provenant d’Angleterre, ou y allant, adressée à un Anglais ou écrite en anglais, devait être arrêtée dans les bureaux de poste et détruite ; tout Anglais saisi en France, ou dans les pays alliés ou soumis, était prisonnier de guerre ; tout bâtiment ayant seulement touché aux colonies anglaises ou à l’un des ports des trois royaumes ne pourrait aborder aux ports français ou soumis à la France ; et s’il faisait une fausse déclaration a ce sujet, il était déclaré de bonne prise. Telles étaient les dispositions principales du décret de Berlin, conçu et rédigé par Napoléon lui-même, sans la participation de Talleyrand. Il fut immédiatement signifié à la Hollande, à l’Espagne, à l’Italie, et le maréchal Mortier reçut l’ordre de s’emparer des villes hanséatiques, des ports du Mecklembourg et de la Poméranie suédoise jusqu’aux bouches de l’Oder, et d’appliquer partout le décret. Le gouvernement anglais, de son côté, usa de représailles en aggravant encore les mesures qu’il avait déjà prises pour le blocus maritime ; en sorte qu’on eut le spectacle inouï des deux nations les plus puissantes du monde s’interdisant mutuellement l’une la terre, et l’autre la mer ! Le 2 septembre 1807, le roi de Prusse est contraint d’adhérer au blocus continental, rendu plus rigoureux encore par les décrets des 17 décembre 1807 et 11 janvier 1808. Le Danemark avait refusé de prendre part à la coalition : les Anglais bombardent Copenhague. Cet acte d’odieux vandalisme avait tellement indigné l’Europe contre eux, que, si Napoléon eût montré plus de modération, il eût sans doute détaché la plupart des nations de leur alliance ; mais c’est par la menace de la guerre qu’il prétend entraîner l’adhésion des princes et des peuples ; par ses sommations hautaines, il blesse les plus justes susceptibilités nationales et il rejette dans le parti de ses ennemis ceux que la barbarie anglaise en avait un instant détachés. Toutefois, le tsar Alexandre avait accédé au système continental. Le. Portugal tardant à se prononcer, par crainte de l’Angleterre qui menaçait ses possessions d’Amérique, Napoléon décrète que la maison de Bragance a cessé de régner, et il charge Junot d’exécuter le Portugal (novembre 1807). Désormais, toute la politique de Napoléon est subordonnée à son Système : c’est là ce qui explique l’occupation de Rome, les annexions italiennes, la déplorable et funeste guerre d’Espagne, etc. Il rend des décrets (août, septembre, octobre 1810) pour ordonner de brûler partout les marchandises de provenance anglaise, et pour frapper de droits élevés les denrées coloniales, dont le prix atteignit des chiffres inouïs. Les peuples souffrent, les alliés et les vaincus s’irritent d’être soumis à ces exigences despotiques, qui ruinent leur commerce, les réduisent à la misère et blessent si profondément leur dignité : mais l’Empereur poursuit imperturbablement la réalisation de son plan ; le Système va toujours, ou plutôt la France s’épuise en efforts surhumains pour l’appliquer. Mais la force des choses conspire contre l’œuvre insensée ; la contrebande se joue des décrets ; ce que le sabre a lié, le commerce le délie ; et jusque dans le palais impérial, dit-on, l’Angleterre s’ouvre des débouchés. Louis Bonaparte, roi de Hollande, impuissant à faire observer dans ses Etats le blocus continental, abdique, et la Hollande est incorporée à l’Empire. L’annexion du duché d’Oldenbourg à la France (février 1811), sans autre motif ni prétexte que l’intérêt du Système, mécontente la Russie et amène enfin,la rupture entre les deux empereurs. On sait le résultat : cette tragique campagne de Russie, les terribles guerres de 1813 et 1814, enfin la chute de l’Empire. Au milieu de ces événements, le rêve gigantesque était devenu de plus en plus impossible, irréalisable, et le fameux blocus était tombé en désuétude même avant le dénouement fatal.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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TRAITE DE FONTAINEBLEAU (11 AVRIL 1814)

Publié dans Empire, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , à 1:05 par napoleonbonaparte

Napoléon abdiquant à Fontainebleau en 1814

Je vivrai puisque la mort ne veut pas plus de moi dans mon lit que sur le champ de bataille. Il y aura aussi du courage à supporter la vie après de tels événements.

Ce n’est pas à moi que les puissances font la guerre. C’est à la Révolution. Elles n’ont jamais vu en moi que le le réprésentant, l’homme de la Révolution.

(Napoléon Bonaparte)

TRAITÉ DE FONTAINEBLEAU, par lequel fut réglée, après les événements de 1814 et la double abdication de Napoléon, sa situation, ainsi que celle de sa famille. Caulaincourt, les maréchaux Ney et Macdonald négocièrent cet acte, de la part de l’empereur déchu, avec les souverains alliés. C’était un dernier témoignage de déférence que ceux-ci accordaient l’homme qui les avait fait trembler si longtemps. L’orgueil de Napoléon s’en irrita. « A quoi bon un traité, écrivait-il à Caulaincourt, puisqu’on ne veut pas régler avec moi les intérêts de la France ? Du moment qu’il ne s’agit plus que de ma personne, il ny a pas de traité à faire. Je suis un vaincu. Un simple cartel suffît pour garantir ma liberté. » Puis il envoya le colonel Gourgaud à Paris pour y réclamer son acte d’abdication. « Je ne veux pas de traité pour moi seul, répétait-il à Caulaincourt ; je ne signerai pas ma honte. » On comprend, en effet, que Napoléon ait appréhendé l’impression qu’un acte de cette nature, uniquement consacré à satisfaire des intérêts d’argent, pouvait produire sur l’opinion. « Il avait honte, dit le baron Fain, qu’un si grand sacrifice offert à la paix du monde fût mêlé à des arrangements pécuniaires. » (Manuscrit de 1814). Toutefois, il était trop tard pour revenir sur son abdication, et Gourgaud fit à Paris un voyage inutile. Le 11 avril, le traité fut signé à Paris et il fut apporté le lendemain à Fontainebleau par Caulaincourt. Napoléon ne le ratifia que le 13 avril au matin, après avoir tenté de s’empoisonner la nuit précédente. Voici quelles étaient les principales clauses de ce traité octroyé à celui qui avait été le maître du monde, clauses dont la plupart restèrent inexécutées. On remarquera que les souverains alliés, par un honorable sentiment de délicatesse, conservaient à Napoléon et à Marie-Louise leurs titres d’empereur et d’impératrice ; le gouvernement anglais seul se tint dans la réservé à cet égard, conséquent en cela avec sa conduite politique : Article 1er. S. M. l’empereur Napoléon renonce, pour lui et ses successeurs et descendants, ainsi que pour chacun des membres de sa famille, à tout droit de souveraineté et de domination, tant sur l’empire français et le royaume d’Italie que sur tout autre pays. Art. 2. LL. MM. l’empereur Napoléon et l’impératrice Marie-Louise conserveront ces titres et qualités pour en jouir leur vie durant. La mère, frères, sœurs, neveux et nièces de l’Empereur conserveront également, partout où ils se trouveront, les titres de princes de sa famille. Art. 3. L’île d’Elbe, adoptée par S. M. l’empereur Napoléon pour le lieu de son séjour, formera, sa vie durant, une principauté séparée, qui’ sera possédée par lui en toute souveraineté et propriété. Il sera donné, en outre, en toute propriété à l’empereur Napoléon un revenu annuel de 2 millions de francs en rentes sur le grand-livre de France, dont 1 million réversible à l’impératrice. (Le gouvernement de la Restauration refusa de payer ces 2 millions, dont l’empereur n’a jamais rien touché). Art 5. Les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla seront donnés en toute propriété et souveraineté à S. M. l’impératrice Marie-Louise. Ils passeront à son fils et à sa descendance en ligne directe ; le prince son fils prendra, dès ce moment, le titre de prince de Parme, de Plaisance et de Guastalla. Art. 6. Il sera réservé, dans les pays auxquels Napoléon renonce pour lui et sa famille, des domaines, ou donné des rentes sur le grand-livre de France, produisant un revenu annuel net, et déduction faite de toutes charges, de 2.500.000 francs. Ces domaines ou rentes appartiendront en toute propriété, et pour en disposer comme bon leur semblera, aux princes et princesses de sa famille. (Suit la répartition.) Les princes et princesses de la famille de l’empereur Napoléon conserveront, en outre, tous les biens meubles et immeubles, de quelque nature que ce soit, qu’ils possèdent à titre particulier, notamment les rentes dont ils jouissent, également comme particuliers, sur le grand-livre de France ou le Monte-Napoleone de Milan. (Aucune de ces clauses n’a été exécutée.) Art: 7. Le traitement annuel de l’impératrice Joséphine sera réduit à 1 million en domaines ou en inscriptions sur le grand-livre de France. Elle continuera à jouir en toute propriété de tous ses biens meubles et immeubles particuliers et pourra en disposer conformément aux lois françaises. Art. 8. Il sera donné au prince Eugène, vice-roi d’Italie, un établissement convenable hors de France. Art. 17. S. M. l’empereur Napoléon pourra emmener avec lui et conserver pour sa garde, hommes de bonne volonté, tant officiers que sous-officiers et soldats. Art. 18. Tous les Français qui auront suivi S. M. l’empereur Napoléon et sa famille seront tenus, s’ils ne veulent pas perdre leur qualité de Français, de rentrer en France dans le terme de trois ans, à moins qu’ils ne soient compris dans les exceptions que le gouvernement français se réserve d’accorder après l’expiration de ce terme. Art. 20. Les hautes puissances alliées garantissent l’exécution de tous les articles du présent traité. Elles s’engagent à obtenir qu’ils soient adoptés et garantis par la France. » Les articles que nous avons passés sous silence ne contiennent que des stipulations de détail et d’intérêt secondaire. Le traité, daté de Paris 11 avril 1814, était signé : pour Napoléon, par Caulaincourt, duc de Vicence ; le maréchal Macdonald, duc de Tarente ; le maréchal Ney, prince de la Moskowa et pour l’Autriche, par le prince de Metternich ; pour la Russie, par le comte de Nesselrode ; pour la Prusse, par le baron de Hardenberg ; pour le gouvernement provisoire, par le prince de Bénévent, Dalberg, Jaucourt, Beurnonville, Montesquieu. L’Angleterre donna son consentement pur et simple, par l’entremise de lord Castlereagh ; enfin, le prince de Bénévent ratifia le traité le 31 mai suivant, au nom de Louis XVIII lui-même.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Traité de Fontainebleau

03.20.08

LES CENT JOURS (20 MARS 1815 - 8 JUILLET 1815)

Publié dans Empire, Napoléon tagged , , , , , , , , , , , , , , , , à 12:02 par napoleonbonaparte

L’assemblée du Champ de Mai en présence des députés et de l’armée, au Champ-de-Mars à Paris - 1er juin 1815

Français, j’arrive parmi vous pour reprendre mes droits qui sont les vôtres.

Je ne hais pas la liberté ; je l’ai écartée lorsqu’elle obstruait ma route, mais je la comprends. J’ai été nourri de ses pensées.

(Napoléon Bonaparte)

LES CENT-JOURS, nom que l’histoire a conservé à la dernière période du règne de Napoléon 1er, qui s’étend du 20 mars 1815, date de son arrivée à Paris après le retour de l’île d’Elbe, jusqu’à la seconde restauration de Louis XVIII (8 juillet). Cette période comprend cent dix jours ; mais on peut en réalité la considérer comme terminée le 22 juin, jour de l’abdication de l’Empereur. A son retour de l’île d’Elbe, le tact habituel de Napoléon lui fit juger que l’enthousiasme qui l’avait accueilli avait surtout sa source dans la haine des Bourbons et de l’ancien régime, dans une renaissance de l’esprit libéral, que toute la gloire militaire de l’empire avait assoupi, mais n’avait pu éteindre. Lutter contre ce courant irrésistible eût été plus qu’insensé : il résolut de s’en faire un auxiliaire, en un mot de se servir de la révolution en paraissant la servir. La situation était d’ailleurs extrêmement grave : résigné pour le moment à la paix, il voyait la coalition se reformer contre lui, parce que ses démonstrations pacifiques n’inspiraient aucune confiance à l’Europe, et il avait impérieusement besoin d’un appui, qu’il ne pouvait trouver que dans la nation. « Je prévois, disait-il, une lutte difficile, une guerre longue. Pour la soutenir, il faut que la nation m’appuie ; mais en récompense elle exigera, je crois, la liberté… Les idées libérales ont repris le terrain que j’avais fait gagner au pouvoir ; il ne faut pas lutter contre une nation, c’est le pot déterre contre le pot de fer, etc. » Dès son arrivée, il nomma Carnot ministre de l’intérieur. C’était un choix, significatif et habilement fait pour rallier les amis de la liberté. Puis, comme il avait promis un régime constitutionnel, il fit appeler Benjamin Constant, qui, la veille encore, écrivait contre lui, et le chargea de rédiger l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire, titre malheureux, qui rappelait trop le régime de l’arbitraire et de la dictature. Cette nouvelle constitution avait tous les caractères d’une charte octroyée; on le sait, elle fut mal accueillie par l’opinion, à ce point qu’on méconnut même les garanties sérieuses qu’elle contenait. Napoléon portait la peine de son passé, et les esprits éclairés ne croyaient pas plus à ses promesses de liberté que l’Europe ne croyait à ses offres de paix. De toutes parts il se sentait enveloppé d’un ennemi insaisissable, la défiance, contre lequel ses dernières forces allaient s’user. Toutefois, une liberté complète fut laissée à la presse, et, pendant que les préparatifs de guerre se poursuivaient avec activité, on convoqua la chambre des pairs et la chambre des représentants. Ici .encore, nouvelles et invincibles défiances. Beaucoup d’anciens républicains avaient été envoyés dans la chambre élective, et ils arrivaient avec l’énergique résolution de sauver l’indépendance nationale et d’assurer la liberté. Chose caractéristique, les hommes de cette opinion, groupés autour de Carnot, appuyaient volontiers Napoléon, ne voyant en lui, dans ce moment de péril, que le généralissime de la patrie en danger, et se bornant provisoirement à prendre des garanties contre son despotisme ; tandis que les libéraux purs, qui avaient La Fayette pour chef, se montraient intraitables et hostiles. Après avoir tenu le fameux Champ de mai, pour l’acceptation de l’Acte additionnel, Napoléon, sentant qu’il avait besoin de la victoire pour agir avec plus d’autorité sur l’opinion, résolut de ne pas attendre l’attaque des puissances coalisées et d’aller immédiatement chercher Sur les champs de bataille l’ascendant qui lui manquait pour dominer les esprits. Cette précipitation était peut-être une faute ; il le sentait, mais il répondit à Carnot qui lui en faisait l’observation : « Ma politique veut un coup d’éclat. » On sait ce que fut cette campagne si courte et si funeste, dans laquelle la fortune et l’épée de Napoléon furent à jamais brisées. Au lieu de rassembler les débris de son armée, le grand vaincu accourut à Paris pour demander de nouveaux soldats… et la dictature, comme si un accroissement de sou autorité politique eût pu lui donner plus de force contre l’étranger. La proposition n’en fut point faite officiellement, mais agitée seulement en conseil des mimstres, où elle rencontra de vives oppositions. Lucien seul, l’homme du 18 brumaire, se montra partisan de cette mesure extrême et conseilla à son frère, non de demander le pouvoir absolu, mais de le prendre en brisant les faibles garanties accordées par l’Acte additionnel. Il ne songeait pas que les temps étaient changés et que Napoléon n’était plus l’homme de l’an VIII ; avec la même passion du despotisme, il n’avait plus la même énergie pour l’exercer ; d’ailleurs, il sentait le terrain fuir sous ses pieds ; la France, qu’il avait de nouveau compromise et qu’il avait mécontentée en éludant une partie des promesses libérales faites à son retour, commençait à séparer la cause nationale des intérêts de la dynastie ; flottant, découragé, irrésolu, il se borna à demander à la Chambre des représentants la nomination de commissions législatives chargées de s’entendre avec les ministres. Mais l’Assemblée, surexcitée par les périls de la situation, irritée par les bruits de coup d’Etat, se montra ouvertement hostile ; la question de l’abdication fut discutée, et le mot de déchéance éclata même dans les polémiques ; enfin, après deux jours de débats orageux, au milieu desquels la Chambre déclara traître qui la, dissoudrait, et plaça l’Empereur entre l’abdication et la déchéance ; après bien des incertitudes et des pourparlers, Napoléon, pressé de toutes parts, consentit à signer son abdication, qu’on lui représentait comme un sacrifice nécessaire au salut de la patrie (22 juin). Une commission executive fut aussitôt nommée par les deux chambres ; elle se composait de Fouché (qui obtint la présidence), Carnot, le général Grenier, Caulaincourt et Quinette. Le premier soin de cette commission fut d’envoyer aux alliés des plénipotentiaires chargés de négocier la paix ou une suspension d’armes, aux conditions suivantes : intégrité du territoire, indépendance de la nation dans le choix de son gouvernement, reconnaissance de Napoléon II. Mais ces négociations, sur lesquelles on comptait, au moins pour retarder la marche de l’ennemi pendant qu’on rassemblerait les moyens de défense, échouèrent complètement. On sait d’ailleurs que le président de la commission, Fouché, négociait secrètement avec les alliés et multipliait de tous côtés ses intrigues. Les ennemis continuèrent à marcher sur Paris, qui fut investi et qui dut accepter, le 3 juillet, une nouvelle capitulation. Quelques jours plus tard, les Bourbons rentraient dans la capitale sous la protection des baïonnettes étrangères : la seconde restauration était inaugurée.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Les Cent-Jours sur wikipedia

11.25.07

BONAPARTE ET LE COUP D’ETAT DU 18 BRUMAIRE AN VIII (9 NOVEMBRE 1799)

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Bonaparte le 19 brumaire an VIII (10 novembre 1799) au Conseil des Cinq-Cents à Saint-Cloud

La faiblesse du pouvoir suprême est la plus affeuse calamité des peuples.

L’anarchie ramène toujours au gouvernement absolu.

(Napoléon Bonaparte)

Dix-Huit brumaire an VIII. Le général Bonaparte venait d’arriver soudainement d’Egypte, au milieu de l’enthousiasme des populations sur son parcours. La première chose qu’il fit, fut d’aller rendre visite aux membres du Directoire, c’était le 25 vendemiaire, et il leur dit qu’après avoir consolidé l’établissement de son armée en Egypte, après les victoires du Mont-Thabor et d’Aboukir et confié le commandement en chef en ses lieu et place, à Kléber, il était parti pour voler au secours de la République qu’il croyait perdue, mais il la trouvait sauvée par les exploits de ses frères d’armes et il s’en réjouissait. “Jamais, ajouta-t-il en mettant la main sur son épée, jamais il ne la tirerait que pour la défense de la République.” Le président Gohier lui répondit en le complimentant sur ses triomphes et sur son retour, et lui donna l’accolade fraternelle. L’accueil fut en apparence très flatteur, mais au fond les Directeurs se méfiaient. Lannes, Murat, et Berthier ne le quittaient pas et le Directoire, de plus en plus méfiant et inquiet, cherchait à l’écarter en lui offrant un commandement, mais Bonaparte, se tenant dans l’expectative, répondait qu’il ne s’était pas encore assez reposé de ses fatigues.

Pendant ce temps, des amis faisaient tous leurs efforts pour engager Bonaparte à agir avec Sieyès et Roger Ducos : “Barras, ajoutaient-ils, est tellement déconsidéré qu’il ne compte plus.” Une entrevue eut lieu, en effet, entre Sieyès et Roger Ducos d’une part, et de Bonaparte de l’autre, et l’entente fut complète, ils décidèrent d’en finir au plus tard du 18 au 20 brumaire. Il fut décidé que l’on demanderait le transfert à Saint-Cloud des deux conseils. Le 18 au matin, un mouvement imprévu se manifesta de toute part, une nombreuse cavalerie parcourut les boulevards et tout ce qu’il y avait de généraux et d’officiers dans Paris se rendirent en grand uniforme, rue chantereine où habitait Bonaparte. Ce même jour, le Conseil des Anciens réuni aux Tuileries, décidait que les conseils seraient transférés à Saint-Cloud, le lendemain matin même, et nommait Bonaparte général en chef de toutes les troupes de la 17e division militaire, de la garde du Corps législatif, de la garde du Directoire et de la garde nationale de Paris et de ses environs. Parmi les quelques généraux qui ne voulurent point seconder Bonaparte, il y eut Bernadotte, Augereau, puis Jourdan. Nous sommes près du dénouement. Bonaparte monta à cheval pour se rendre aux Tuileries, suivi par les généraux Moreau, Macdonald, Berthier, Lannes, Murat et Leclerc. En arrivant aux Tuileries il trouva les détachements du 9e, les harangua, et, après les avoir enthousiasmés, entra dans le Palais ; il se présenta aux Anciens, accompagné de son magnifique état major, et fit son apparition à la barre : “Citoyens représentant, dit-il, la République allait périr, votre décret vient de la sauver ! Malheur à ceux qui voudraient s’opposer à son exécution. Aidé de tous mes compagnons d’armes rassemblés ici autour de moi, je saurais prévenir leurs efforts. On cherche en vain des exemples dans le passé pour inquiéter vos esprits ; rien dans l’Histoire ne ressemble au dix-huitième siècle, et rien dans ce siècle ne ressemble à sa fin… Nous voulons la République… Nous la voulons fondée sur la vraie liberté, sous le régime représentatif. Nous l’aurons, je le jure en mon nom, et au nom de mes compagnons d’armes…” Murat fut chargé d’aller occuper Saint-Cloud. Sérurier fut mis au Point-du-jour avec une réserve, Lannes fut chargé de commander les troupes qui gardaient les Tuileries, et Moreau fut chargé de garder le Luxembourg avec 500 hommes. Fouché, qui était de connivence avec Bonaparte, comme préfet de police, suspendit 12 municipalités de Paris. Le lendemain 19, la route de Saint-Cloud était couverte de troupes.

Trois salles avaient été préparées au château, l’une pour les Anciens, l’autre pour les Cinq-Cents, la troisième pour la Commission des inspecteurs et pour Bonaparte. La séance des deux Conseils s’ouvrit à deux heures. Aux Anciens rien de bien saillant ne se produisit, mais il en fut tout autrement aux Cinq-Cents. Gaudin avait mission de Sieyès et de Bonaparte d’ouvrir la séance, mais à peine a-t-il fini de parler qu’un orage épouvantable éclate dans l’Assemblée ; des imprécations, des discours violents retentissent, on entend de toutes parts ces cris : “A bas les dictateurs, point de dictature, vive la Constitution ! - La Constitution ou la mort ! s’écrie Delbrel. Les baïonnettes ne nous effrayent pas, nous sommes libres ici.” Ces paroles furent suivies de nouveaux cris. Quelques députés furieux répétèrent en regardant Lucien : “Point de dictature ! A bas les dictateurs !” Après cette longue agitation, Grandmaison propose de prêter serment à la Constitution de l’an III. La proposition est aussitôt accueillie. On demande l’appel nominal, ce qui est accepté. Chaque député vient tour à tour préter serment à la tribune à l’applaudissement de toute l’Assemblée.Voyant le danger croître, Bonaparte et Sieyès arrête sur le champ d’en finir de suite. Bonaparte se décide à se présenter aux deux Conseils à la tête de son état-major. Il rencontre Augereau qui, d’un ton railleur, lui dit : “Vous voilà dans une jolie position ! - Les affaires étaient en bien plus mauvais état à Arcole,” lui répond Bonaparte, et il poursuit son chemin au conseil des Anciens. Il n’avait pas les habitudes parlementaires, et, au moment où il devait prendre la parole devant les Anciens, il se trouva quelque peu géné. “Citoyens représentants, dit-il, vous n’êtes point dans des circonstances ordinaires, mais sur un volcan. Permettez-moi quelques explications. Vous avez cru la République en danger ; vous avez transféré le Corps législatif à Saint-Cloud ; vous m’avez appelé pour assurer l’exécution de vos décrets ; je suis sorti de ma demeure pour vous obéir, et déjà on nous abreuve de calomnies, moi et mes compagnons d’armes : on parle d’un nouveau Cromwell, d’un nouveau César. Citoyens, si j’avais voulu d’un tel rôle, il m’eut été facile de le prendre au retour d’Italie, au moment du plus beau triomphe, et lorsque l’armée et les partis m’invitaient à m’en emparer, je ne l’ai pas voulu alors, je ne le veux pas aujourd’hui. Ce sont les dangers seuls de la patrie qui ont éveillé mon zèle et le vôtre.” Il trace ensuite le tableau de la situation dangereuse de la République, tableau qu’il rend très noir. “Prévenons, ajoute-t-il, tant de maux ; sauvons les deux choses pour lesquelles nous avons fait tant de sacrifices, la liberté et l’égalité…” ” Parlez donc aussi de la Constitution !” lui crie Lenglet. Cette interruption interloque sur le moment le général, mais bientôt remis, il répond : ” De Constitution ! vous n’en avez plus. C’est vous qui l’avez détruite en attentant, le 18 fructidor, à la représentation nationale, en annulant, le 22 floréal, les élections populaires, et en attaquant le 30 prairial, l’indépendance du gouvernement. Cette Constitution dont vous parlez, tous les partis veulent la détruire. Ils sont tous venus pour me faire confidence de leurs projets, et m’offrir de les seconder. Je ne l’ai pas voulu ; mais, s’il le faut, je nommerai les partis et les hommes.” - “Nommez-les, s’écrie alors les opposants, nommez-les, demandez un comité secret.” Une longue agitation succède à cette interruption. Bonaparte attend quelques moments et reprend la parole : “Environné de mes frères d’armes, je saurai vous seconder. J’en atteste ces braves grenadiers dont j’aperçois les baïonnettes, et que j’ai si souvent conduits à l’ennemi, j’en atteste leur courage, nous vous aiderons à sauver la patrie, et si quelque orateur, ajoute Bonaparte d’une voix menaçante, si quelque orateur, payé par l’étranger parlait de me mettre hors la loi, alors j’en appelerais à mes compagnons d’armes. Songez que je marche , accompagné de la fortune et du dieu de la guerre.” Ces paroles menaçantes étaient à l’adresse des Cinq-Cents. Quant aux Anciens, ils furent gagnés à sa cause ; ils lui accordèrent les honneurs de la séance. De là, sûr à peu près de lui-même, il se rendit aux Cinq-Cents suivi de quelques grenadiers ; il entre et laisse des grenadiers derrière lui au bout de la salle. A peine arrivé au milieu, une tempête furieuse éclate de toutes parts. “Quoi ! s’écrient plusieurs voix, des soldats ici ! des armes ! Que veut-on ? A bas le dictateur ! A bas le tyran !” Beaucoup de députés s’élancent au milieu de la salle, entourent Bonaparte et lui adressent des interpellations très vives. Quoi ! lui dit Destrem, c’est pour cela que vous avez vaincu ?… Tous vos lauriers sont flétris… Votre gloire s’est changée en infamie… Respectez le temple des lois. Sortez, sortez !” Bonaparte au milieu de cette foule menaçante, semble perdre contenance. Les grenadiers qu’il avait laissé à la porte accourent, repoussent les députés et le saisissent par le milieu du corps. Des coups de poignards auraient été donné sans l’atteindre. Le grenadier Thomé eut ses vêtements déchirés. Bonaparte est emporté hors de la salle, fort pâle, il monte à cheval, se rend auprès des troupes, et leur crie que l’on a voulu l’assassiner, il est accueilli par les cris de : Vive Bonaparte ! Cependant l’orage continue au sein du Conseil des Cinq-Cents et, cette fois, les attaques sont dirigés contre Lucien, frère de Bonaparte. Lucien essaie d’être ferme à son poste : “Votre frère est un tyran, lui dit-on ; en un jour il a perdu toute sa gloire !” Ce dernier chercha à le justifier. “Vous n’avez pas voulu l’entendre, leur répond-il. - Non, non, à bas le tyran ! clament certains des Cinq-Cents. Hors la loi ! ajoutent-il.” Ce mot terrible, on le sait, avait perdu Robespierre ; prononcé devant les troupes, il pouvait jeter la perturbations dans les rangs. Lucien, qui ne voulut pas mettre aux voix la proposition de mise hors la loi de son propre frère, déclara qu’il renonçait au fauteuil de la présidence et descendit. Bonaparte, entendant du dehors ce qui se passait, fait entrer quelques grenadiers pour sauver son frère, puis se décide à en finir d’un seul coup : il monte à cheval avec Lucien et parcourt le front des troupes. Lucien les harangue. “Le Conseil des Cinq-Cents est dissous, leur dit-il ; c’est moi qui vous le déclare. Des assassins ont envahi la salle des séances, et ont fait violence à la majorité : je vous somme de marcher pour la délivrer.” Murat et Leclerc ébranle alors un bataillon de grenadiers et le conduisent à la porte des Cinq-Cents. A la vue des baïonnettes les députés jettent des cris épouvantables, mais des roulements de tambours couvrent leurs cris : Grenadiers, en avant ! commandent les officiers. Ces derniers entrent dans la salle et dispersent en tous sens les députés, les uns par les couloirs, les autres par les fenêtres. La salle est évacuée et Bonaparte reste complètement maître du champ de bataille. La nouvelle, portée aux Anciens, loin de les rasséréner les plonge dans l’inquiètude et les regrets. Mais Bonaparte avait réussi, et les députés des Anciens, quoique atteints de remords, acceptèrent le fait accompli…

Bonaparte, Roger Ducos et Sieyès furent nommés consuls provisoires et les Conseils furent ajournées au 1er ventôse prochain. Deux commissions, qu’on a appelées intermédiaires, de vingt-cinq membres chacune, prises dans les deux Conseils, furent chargées de fonctionner et d’approuver les mesures législatives que les trois Consuls eurent besoin de prendre. Les Consuls et les commissions susdites furent chargées de rédiger une Constitution nouvelle. Tel fut le 18 brumaire.

(Extrait du dictionnaire sur la Révolution et l’Empire du Dr Robinet)

Lien : Coup d’Etat du 18 brumaire sur Wikipedia

09.19.07

LE DIVORCE DE NAPOLEON ET JOSEPHINE (3)

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L’Impératrice Joséphine (1763-1814)

Il me semble parfois que je suis morte.

En effet, l’Empereur ne reviendra plus à Malmaison parce que Marie-Louise, informée de sa visite à Joséphine, en dépit des précautions qu’il a prises pour la lui cacher, lui en fera le reproche. Désormais, les anciens époux ne correspondent plus que d’une manière épisodique. Leur destin est scellé, jusqu’à cette dernière lettre de l’empereur à Joséphine, écrite depuis Fontainebleau le 16 avril 1814, trois jours après sa tentative d’empoisonnement. « Adieu, ma chère Joséphine, résignez-vous ainsi que moi, et ne perdez jamais le souvenir de celui qui ne vous a jamais oublié et ne vous oubliera jamais. »Le divorce a marqué pour Joséphine le début d’une nouvelle existence. Elle quitte la vie officielle faite de contraintes et d’attentes de chaque instant pour une vie privée qui la ramène à ces années 1796-1797, où elle était une riche particulière fêtée par une Italie libérée du joug des Autrichiens. Plus de grands cercles à la Cour et de cet ennui qui la dévorait aux Tuileries. Plus de ces inquiétudes dans l’expectative du retour des campagnes de l’empereur. Elle n’est plus qu’une très grande dame, mais en tant que membre de la famille impériale, toujours dépendante de l’autorisation de l’empereur pour entreprendre le moindre déplacement. Mais prévoir un voyage ou demander un avis, n’est-ce pas conserver le lien ténu qui la relie encore à Napoléon ? Toutefois ces contraintes sont bien légères au regard de celles attachées à la position d’impératrice régnante, car elle ne représente plus l’Empire. Il lui arrive parfois de recevoir les hommages des autorités. Ainsi, à chaque relais de la route entre Malmaison et Navarre, les maires la haranguent encore, les jeunes filles méritantes lui remettent toujours des corbeilles de fleurs et la foule l’acclame sur son chemin. C’est pourquoi elle préfère autant que faire se peut circuler incognito, généralement sous le nom de sa dame d’honneur Mme d’Arberg. Elle s’épargne ainsi les réceptions et la représentation indissociables d’un voyage officiel. Que de fois ne l’a-t-on pas entendu répéter : « Cette étiquette est bonne pour des princesses nées sur le trône, et habituées à la gêne qu’elle impose ; mais moi qui ai eu le bonheur de vivre tant d’années en simple particulière, trouvez bon que je pardonne à ceux qui s’en souviennent autant que moi. » Mais si elle feint de ne pas s’offusquer des manquements aux principes qui régissent la vie d’une impératrice, fut-elle divorcée, aussitôt ces crimes de lèse-étiquette sont dénoncés à l’empereur. Napoléon la rabroue, mais ses rappels à la discipline prouve au moins à l’impératrice que sa cour est au complet, car les espions n’y manquent pas. Alors les somptueux uniformes remplacent immédiatement les simples habits de drap vert ornés de broderies noires : ce qui est perdu en aisance est gagné en respect. Son nouvel état lui fait retrouver un calme qui embellit sa vie. Elle paraît plus reposée, elle a pris quelques rondeurs au point que Napoléon informé de la vie sereine et régulière qu’elle mène à Navarre, lui écrit peu galamment : « On dit que tu engraisses comme une bonne fermière de Normandie. » Cet embonpoint lui va bien, mais la contraint à porter pour la première fois des baleines dans ses corsets. Si certains trouvent que la finesse de ses traits en est légèrement altérée, tous ceux qui la visitent lui reconnaissent un air de santé presque insolent qu’elle n’avait pas avant le divorce. L’épouse du sénateur Clément de Ris ose même un jour: « Votre Majesté me paraît bien engraissée » et Joséphine, une autre fois, répond à un compliment du maréchal Oudinot, d’un ton doux et résigné et avec un triste sourire : « Oui, tenez, cela me va bien de n’être plus impératrice régnante ».

Elle s’oblige à ne pas rester confinée dans ses appartements. Elle pratique la marche à pied pour affermir sa santé, s’impose une à deux heures d’exercice quotidien. En cas de mauvais temps, elle fait atteler pour une promenade dans les bois du Butard ou dans la forêt d’Evreux, selon qu’elle se trouve à Malmaison ou à Navarre. Même en cure à Aix-les-Bains elle épuise son entourage. Depuis l’été 1810, Hortense, officiellement séparée de son mari, le roi Louis, jouit d’une entière liberté qui lui permet de se rapprocher de l’impératrice. Loin de Malmaison et des intrigues de la cour, la mère et la fille se retrouvent à Genève, près d’Aix-les-Bains pour prendre les eaux. D’ailleurs l’empereur a donné son accord, pourvu que Joséphine ne retourne pas là où ils sont allés ensemble. La solitude forcée qui découle du divorce lui fait découvrir avec délectation l’art d’être grand-mère. Absorbée par les obligations officielles, elle avait à peine le temps de voir aux Tuileries les enfants d’Hortense. Elle ne connaît toujours pas ceux d’Eugène. Milan est si loin. La naissance en 1807 d’une première petite-fille, prénommée Joséphine comme elle, l’a flattée, parce que par sa belle-fille Augusta de Bavière, elle est désormais grand-mère d’une petite princesse, apparentée aux meilleures famille régnantes d’Europe. De quoi rendre encore un peu plus jaloux les frères et soeurs de l’empereur ! Ces petits-enfants italiens, elle ne les voit qu’une seule fois, en 1812, lors d’un séjour à Milan : l’aînée, Joséphine, est une beauté ; le garçon, Auguste, c’est Hercule enfant ; la troisième, Eugénie, a une physionomie vive et spirituelle et elle sera très jolie ; de la quatrième, Amélie, elle n’emportera que l’image d’un poupon bien portant et facile. Il en va différemment avec les deux fils d’Hortense, le prince Napoléon, né en 1804 et son cadet le prince Louis [le futur Napoléon III], né en 1808. Depuis l’abdication de leur père, ils vivent à Paris avec leur mère. Joséphine s’attache à eux et les prend en garde presque tous les étés pendant les absences de leur mère. Elle leur apporte l’affection qu’elle n’a pas toujours été en mesure de donner à Eugène et Hortense, se reprochant sans doute de n’avoir pas été assez disponible pour eux. « J’avais raison de rendre heureux deux enfants si bons et si sensibles, ils m’en ont bien récompensée depuis, je leur dois plus de bonheur qu’ils n’en ont eu de moi. », avoue-t-elle à sa fille. Elle ne manque aucune occasion de faire venir les deux petits princes auprès d’elle. Ils passent à Malmaison tous les étés de 1810, 1811 et 1813, excepté celui de 1812 où Joséphine est retenue à Milan, et ce printemps 1814 au cours duquel bascule le destin de l’Empire. Ils s’installent avec leur gouvernante dans l’appartement d’Hortense, tout à côté de celui de leur grand-mère. L’aîné, réfléchi et sérieux, amuse moins l’impératrice que le cadet, vite surnommé Oui-Oui, et qui visiblement a sa préférence. Joséphine ne manque pas de rapporter ses faits et gestes, les bons mots de l’enfant. Elle en éprouve une fierté bien naturelle pour une grand-mère enfin libre de donner libre cours à sa passion des enfants. Plus elle les voit, plus elle les aime, mais elle tâche de ne pas trop les gâter, car redoute fort les remontrances d’Hortense. Ils animent sa vie, elle en raffole.

Avec sa manie de tout ramener à elle, il n’est pas de lettre à Hortense où il ne soit question de sa santé. Elle regrette parfois de n’être pas assez solide pour ne pas pouvoir transmettre un peu de forces à sa fille, si maigre et si pâle. Eugène la rabroue si elle se vient à se plaindre à lui ! Mais il n’est pas une émotion, une contrariété qui ne la trouble. Un jour, ce sont ses soucis d’argent qui l’obligent à prendre un peu d’émétique; une autre fois, à Milan, elle est prise de fortes coliques et d’une disposition continuelle à vomir et se soigne avec le même remède. Ces vomissement répétés affaiblissent son organisme, aussi résistant soit-il. Elle jouit d’une santé parfois chancelante. « Moi qui ai l’air en apparence de bien me porter, j’éprouve une douleur à la tête et des bourdonnements dans les oreilles à me faire craindre de devenir sourde puisque, quelquefois, je n’entends pas », reconnaît-elle volontiers. Toutes ces petites alertes ne laissent pas de l’inquiéter. Qu’elle reste sans nouvelles d’Eugène en campagne, qu’Hortense voit se noyer sous ses yeux son amie Adèle de Broc, et aussitôt des étourdissements la prennent, la forcent d’arrêter à écrire. Elle se fait mettre alors des sangsues et s’en porte un peu mieux. Les événements de mars 1814 l’affectent profondément. Elle souffre depuis quinze jours d’un catarrhe humoral, elle se purge, ce qui l’épuise un peu plus. Réfugiée à Navarre, la position d’Eugène la tourmente. Elle est sans nouvelle de ses enfants, pleure à longueur de journée, vit dans des transes et une anxiété terribles. De retour à Malmaison, elle passe des heures entières allongée sur une chaise longue, plongée dans de tristes pensées. Hortense qui l’a rejointe, s’en inquiète. « Je la vois toujours courageuse et aimable avec tous ceux qu’elle reçoit, mais je m’aperçois qu’aussitôt qu’elle est seule, elle se livre à une tristesse qui me désespère, écrit-elle à son frère. J’ai peur qu’elle ne s’affecte trop de tous les événements qui nous ont frappés, et que sa santé ne s’en ressente. » Le sort de l’empereur la frappe au cœur en dépit de tous les hommages qui lui sont rendus par les Alliés et de l’intérêt que prend le tsar à sa situation. Alexandre partage son temps entre Malmaison et Saint-Leu et reconnaît se plaire infiniment plus dans la société intime de l’impératrice et de ses enfants qu’auprès des dames du faubourg Saint-Germain ; il ne cesse de le répéter et trouve auprès d’elles ces qualités de l’âme qu’il admire au-delà de tout. Mais dès que Joséphine se retrouve seule, ses yeux s’emplissent de larmes. L’annonce du retrait de la dépouille de son petit-fils, mort en 1807, de la cathédrale Notre-Dame, sur ordre du gouvernement provisoire, affecte sa sensibilité au point qu’Hortense la trouve toute abattue. S’y ajoute l’ingratitude des nombreux émigrés qu’elle a naguère secourus et qui semblent saisis d’amnésie. Si l’administration royale lui verse sa pension et continue de la désigner sous le titre de S.M. l’impératrice Joséphine, si les souverains étrangers viennent tout naturellement à Malmaison la saluer du nom de Majesté, les journaux, plus frileux, annoncent sa rentrée de Navarre par un inconvenant « la mère du Prince Eugène est de retour à Malmaison ». Ils persistent un peu plus tard dans leur goujaterie en relatant que l’empereur de Russie a dîné avec le prince Eugène, sa mère et sa sœur. Joséphine n’est-elle donc à leur yeux que la mère du prince Eugène ? Elle est à cent lieues d’imaginer que le comte Beugnot - que Napoléon n’aimait pas trop - annoncera sa mort à Louis XVIII par cette incroyable formule « Mme de Beauharnais a excité généralement des regrets ». Comme si elle n’était plus que la veuve, et pourquoi pas encore l’épouse, d’ Alexandre de Beauharnais ! Non seulement tout cela l’étonne, mais elle s’en offusque allant jusqu’à répéter à qui veut l’entendre : « j’ai eu un nom ; je suis montée sur le trône ; j’ai été couronnée et sacrée ! »

L’occupation de la France par les armées ennemies et l’abdication de Napoléon ébranlent sa santé, au point que le 25 mai, Eugène très inquiet sur l’état de l’impératrice, écrit à Augusta : « Notre mère est bien souffrante depuis deux jours et ce matin elle a beaucoup de fièvre ; le médecin dit que ce n’est qu’un catarrhe mais, moi, je ne la trouve pas bien du tout. » Tout va désormais très vite. Elle s’alite pour ne plus se relever. Elle meurt le dimanche de Pentecôte 29 mai à midi, regrettée de ceux qui l’entourent et de tous ceux qui l’ont connue, portant encore ce titre d’impératrice que plus tard on l’eût probablement forcée d’abandonner.

Quelle perte irréparable pour Hortense, Eugène et Augusta. En quelques mois ils voient s’écrouler leur univers et disparaître celle qui faisait leur bonheur. Les armées françaises d’abord vaincues, l’empereur est exilé à l’île d’Elbe, puis remplacé par un nouveau gouvernement, plutôt hostile, mais heureusement tempéré par l’attitude favorable du tsar. Nullement préparés à tant de bouleversements, au moment où leur sort est encore incertain, survient la mort brutale et inattendue de cette mère chérie. Ces derniers mois ont bouleversé Joséphine, au point qu’elle semble lassée par tant d’abandons, inquiète par un avenir qu’elle sent incertain. Ne serait-ce le sort de ses enfants, on la sent prête à abandonner la lutte. Et qui sait si l’envie de lutter ne l’habitant plus, elle ne s’est pas laissée glisser doucement vers ce néant auquel chacun aspire pour en finir avec des maux devenus insupportables ?
Devant tant d’émotions douloureuses, les enfants de l’impératrice, ne peuvent rester à Malmaison ; ils décident de se retirer à Saint-Leu d’où Eugène remplit son devoir filial en écrivant à l’empereur :
« Sire, je remplis un devoir bien pénible pour mon coeur. J’ai l’honneur d’informer Votre Majesté qu’avant-hier, à midi, nous avons perdu Vous la meilleure des amies, ma soeur et moi la plus tendre des mères.
Une maladie maligne et putride a terminé sa vie en quatre jours. Elle est morte avec le courage, le calme et la résignation d’un ange. Tout ce qu’elle nous a dit de Vous dans les derniers moments de sa vie, nous a assez prouvé combien elle Vous était sincèrement attachée. »

EPILOGUE

Défait à Waterloo le 18 juin 1815, au soir d’une « journée de géants », comme le dira Wellington, Napoléon se replie en catastrophe à Malmaison, au milieu des souvenirs de ses premières années de gloire et de bonheur. Il y passe cinq jours dans l’attente des passeports qui lui permettront de quitter le sol français pour les Etats-Unis. Seul avec Hortense, l’empereur se remémore les jours heureux de Malmaison, mais sans Joséphine, tout lui semble vide. Il croit parfois l’apercevoir au détour d’une allée cueillant l’une de ces plantes qu’elle aimait tant. Parmi les derniers fidèles qui l’entourent, il reconnaît le médecin de Joséphine, Claude-Elie Horeau, un disciple de Corvisart. Il veut connaître les derniers instants de l’impératrice. Et comme toujours avec lui, les questions fusent. A peine le médecin a-t-il le temps d’y répondre :
- Vous dites qu’elle avait du chagrin… quel chagrin ? d’où venait-il ?
- De ce qui se passait, Sire ; de la position de Votre Majesté.
- Ah ! elle parlait de moi, donc !
- Souvent… très souvent…
- Bonne femme ! Bonne Joséphine ! elle m’aimait vraiment, celle-là, n’est-ce pas ? Elle était Française !…
- Oh ! oui, Sire, et elle vous l’eût prouvé, si la crainte de vous déplaire ne l’eût retenue ; au moins elle en avait conçu l’idée.
- Comment cela ? Qu’aurait-elle fait ?
- Elle dit, un jour, qu’Impératrice des Français, elle aurait traversé Paris, à huit chevaux, toute sa Maison en grande livrée, pour aller vous rejoindre à Fontainebleau, et ne plus vous quitter.
- Elle l’aurait fait, monsieur, elle était capable de le faire !

© Bernard CHEVALLIER, directeur des châteaux de Malmaison et Bois Préau, du musée napoléonien de l’Île d’Aix, et de la Maison Bonaparte à Ajaccio, conservateur général du patrimoine.

LE DIVORCE DE NAPOLEON ET JOSEPHINE (2)

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Divorce de Napoléon et Joséphine (1809)

La politique n’a pas de coeur, elle n’a que de la tête.

(Napoléon Bonaparte)

Les quinze jours qui séparent Joséphine de l’acte officiel de séparation vont être pour elle parmi les plus terribles de sa vie. Avec beaucoup d’élégance, la femme s’efface une dernière fois devant l’impératrice pour faire les honneurs des Tuileries aux souverains étrangers venus à Paris à l’occasion de la signature de la paix avec l’Autriche. Quelle épreuve pour elle que tous ces regards qui la fixent et l’observent, parfois même avec un air de satisfaction ou de triomphe. Non cette séparation ne se passera pas à l’ombre des lambris dorés des Tuileries, mais au vu et au sus de toute l’Europe assemblée. Et que l’on juge du programme des festivités : grande réception à Malmaison le 1er décembre, Te Deum à Notre-Dame le 3, revue aux Tuileries et fête à l’Hôtel de Ville le 4, fête à Grosbois chez Berthier le 11 et grand cercle à la Cour le 14. Tous les témoins ont remarqué le courage de l’impératrice. Le futur chancelier Pasquier, placé près d’elle à ce dernier cercle, a été « frappé de la parfaite convenance de son maintien en présence de tout ce monde qui l’entourait encore d’hommages et qui ne pouvait ignorer que c’était pour la dernière fois, que dans une heure elle descendrait du trône et quitterait le palais pour n’y jamais rentrer ». Mme de Chastenay se souvient « de cette soirée, dans laquelle rien ne fut changé à la manière accoutumée ; cependant on voyait les traces de ses larmes et l’empreinte d’un profond chagrin sur le visage toujours gracieux de celle qui représentait pour la dernière fois ». Joséphine se prépare à la cérémonie du lendemain, dernière épreuve de la lente montée au supplice que représente pour elle cette répudiation, redoutée depuis près de quinze ans et qui subitement vient de la rattraper. Le 15 décembre, devant la famille impériale réunie dans le grand cabinet de l’Empereur aux Tuileries, le divorce par consentement mutuel est prononcé, exemple unique dans l’histoire de France d’une séparation où chacun des époux fait l’éloge de l’autre. Napoléon affirme qu’elle a embelli quinze ans de sa vie ; « le souvenir en restera toujours gravé dans mon cœur ». Joséphine assure que « la dissolution de mon mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur : l’Empereur aura toujours en moi sa meilleure amie. » Parfaitement maîtresse d’elle-même, dans sa robe blanche toute simple et sans le moindre ornement, elle se lève pour lire d’une voix assez ferme - du moins au début - les paroles d’adhésion à l’acte de séparation. Elle regagne son appartement abattue et épuisée par l’éprouvante cérémonie qui vient de s’achever. Hortense, cherchant à la réconforter, ne trouve pas mieux à dire que la dernière souveraine sortie de ce palais n’en est partie que pour monter à l’échafaud! Le 16, à cinq heures et demi du soir, Joséphine quitte à la nuit tombante sous une pluie battante ce palais , « triste comme la grandeur », où elle était entrée voici près de dix ans, par un après-midi de février 1800 aussi pluvieux que celui-ci. Tout semble l’abandonner pour ce départ sans retour. En apercevant sa voiture qui l’attend dans la cour, elle a comme l’impression que le temps l’a rattrapée et qu’elle monte dans cette charrette à laquelle avait échappé la veuve Beauharnais.

L’empereur va passer quelques jours à Trianon et l’impératrice se retire à Malmaison. Il vient lui rendre visite et la trouve très affaiblie. La vie pendant ces premiers jours n’est pas facile pour elle. L’empereur pourtant ne cesse de lui écrire ; sur les trente neufs lettres conservées entre décembre 1809 et avril 1814, douze sont envoyées dans les quinze jours qui suivent le départ des Tuileries. Comme il connaît sa Joséphine sur le bout du doigt, il alterne dans ses missives, gronderies et preuves d’amitié. Mais a-t-il le malheur de lui faire part de ses regrets et de son affliction, qu’elle entre dans des états terribles. Mais comment réagirait-elle autrement alors qu’il lui écrit « J’ai été fort ennuyé de revoir les Tuileries, ce grand palais m’a paru vide et je m’y suis trouvé isolé » ou « J’ai été bien content de t’avoir vue hier. Je sens combien ta société a de charme pour moi » ? Si trop de froideur de la part de l’empereur la désole, l’expression de ses regrets augmente son état de faiblesse. Anéantie, n’ayant plus goût à rien, elle se laisse aller à des aveux poignants. « Il me semble quelquefois que je suis morte, et qu’il ne me reste qu’une sorte de faculté vague de sentir que je ne suis plus », reconnaît-elle devant Mme de Rémusat. Le repos lui tient lieu désormais de bonheur, et c’est avec une extrême résignation qu’elle reçoit les marques de respect et l’empressement qu’on lui témoigne. Le temps passe, les lettres s’espacent. Napoléon n’oublie jamais de faire dire à l’impératrice qu’il se porte bien et qu’il désire qu’elle soit heureuse, mais les visites que lui rendent les personnes de la Cour ravivent sa douleur et lui rappellent les jours heureux de naguère. Chacun s’étonne de la voir supporter avec tel courage, elle qu’on dit si changeante et légère, ce sacrifice admirable fait à la nation toute entière. Au début, il y a affluence de voitures sur la route de Malmaison. On ne veut pas paraître abandonner celle à qui on était accoutumé à rendre des hommages. Puis, avec le temps, les visiteurs se font plus rares. Napoléon lui-même espace ses venues. « j’y allais rarement : une fois l’an, et c’était toujours pour moi une visite désagréable et pénible : des regrets, des pleurs… Et je n’y pouvais rien. » Joséphine n’ose plus quitter sa maison de peur de rater une visite impromptue de l’empereur. Elle attend avec impatience le page qui les lui apportera d’improbables lettres. Quand elle est informée d’une chasse de l’empereur en forêt de Saint-Germain, elle se poste à la fenêtre de son boudoir, d’où l’on aperçoit la grande route de Paris à Cherbourg, à guetter le passage de sa voiture. Parfois Napoléon s’arrête. Alors, l’on voit les anciens époux se promener dans le jardin comme en ce jour de juin 1810 où Joséphine le revoit pour la première fois depuis son remariage avec Marie-Louise. « J’ai eu hier un jour de bonheur, mande-t-elle à Hortense : l’Empereur est venu me voir. Sa présence m’a rendue heureuse, quoiqu’elle ait renouvelé mes peines… Ces émotions sont de celles qu’on voudrait éprouver souvent. Tout le temps qu’il est resté avec moi, j’ai eu assez de courage pour retenir des larmes que je sentais prêtes à couler ; mais après qu’il ait été parti, je n’ai pu les retenir, et je me suis trouvée bien malheureuse. Il a été pour moi bon et aimable comme à son ordinaire, et j’espère qu’il aura lu dans mon cœur toute la tendresse et tout le dévouement dont je suis pénétrée pour lui. »

Comme remède à sa mélancolie, son médecin lui recommande l’exercice. Napoléon insiste pour qu’elle se promène quotidiennement dans son jardin, qu’elle aille voir ses plantes, tandis que Mme de Rémusat tente de l’épuiser par de longues marches dans les bois de Saint-Cucufa. « Elle se laissait faire ; je lui parlais, je la questionnais, je l’agitais en tous sens, elle se prêtait à tout, comprenait mon intention, et semblait m’en savoir gré, au milieu de ses larmes » rapporte la dame du Palais à son mari.

Une fois le grand sacrifice accompli, il convient de trouver une épouse à l’empereur. Un mois a passé. Joséphine commence à se ressaisir. Elle s’occupe de son nouvel état, de son installation au palais de l’Elysée, remis à son intendant en janvier 1810, puis du château de Navarre situé aux portes d’Evreux que l’empereur vient de lui affecter comme seconde résidence. Elle refuse les propositions de Napoléon de la nommer gouvernante de Rome ou de l’établir à Bruxelles, car elle veut vivre à Malmaison. Comme il ne veut la contraindre en rien, il la laisse libre de son choix. Elle cultive sans doute le secret espoir de pouvoir jouer encore un rôle à la Cour. Elle se verrait volontiers en impératrice-mère, comme au temps d’ Henri IV, à porter la queue de la robe de la nouvelle souveraine ainsi que l’avait fait Marguerite de Valois pour Marie de Médicis. Elle examine avec attention la liste de toutes les princesses d’Europe à marier, à la recherche de celle qui conviendrait le mieux à la politique de l’empereur et elle jette son dévolu sur la jeune archiduchesse Marie-Louise d’Autriche. Personne alors n’est en mesure de deviner l’idée véritablement incroyable qui vient de germer dans l’esprit de Joséphine . Elle convie à Malmaison la propre épouse du Chancelier d’Autriche afin de faire demander à l’empereur François la main de sa fille. Mme de Metternich n’en croit pas ses oreilles. Eugène et Hortense présents lors de l’entrevue, appuient le projet de leur mère et se déclarent autrichiens dans l’âme! Se croit-elle donc toujours régnante, cette impératrice partie en quête de celle qui va lui succéder, sinon dans le cœur, du moins dans la couche de Napoléon ? Non, ni le choix ni la décision finale ne lui appartiennent, car c’est à la suite du conseil du 28 janvier 1810 que la princesse autrichienne est préférée à une grande-duchesse russe. Et c’est Eugène que Napoléon choisit pour aller officiellement chez le prince de Schwarzenberg, ambassadeur d’Autriche, faire la demande en mariage de l’archiduchesse Marie-Louise ! Tout va désormais aller très vite et Joséphine perd l’avantage qu’elle escomptait retirer de sa démarche.

Il ne lui reste plus maintenant qu’à tenter un rapprochement avec la nouvelle impératrice. Mais c’est sans compter sur le caractère de Marie-Louise que la moindre allusion à l’ancienne impératrice alarme et inquiète. De son côté, nullement vindicative et indulgente comme à son ordinaire, Joséphine ne la considère absolument pas comme une rivale. Elle se contenterait de la conseiller, de regarder l’enfant qui va naître un peu comme le sien. Mais Marie-Louise oppose un veto aux offres de Joséphine que rien ne peut assouplir. C’est sur un ton quelque peu dépité que celle-ci confie à Eugène en novembre 1810 : « Il paraît que l’impératrice Marie-Louise n’a pas parlé de moi et qu’elle n’a aucun désir de me voir. En cela nous sommes parfaitement d’accord, et je n’aurais consenti à la voir que pour faire plaisir à l’Empereur. Il paraîtrait même qu’elle a pour moi plus que de l’éloignement, et je n’en vois pas la raison, car elle ne me connaît que par le grand sacrifice que je lui ai fait. Je désire comme elle le bonheur de l’Empereur et ce sentiment devrait la rapprocher de moi. »
Napoléon s’accommode plutôt bien de la jalousie qui oppose les deux impératrices. Il persuade Joséphine de renoncer à rencontrer Marie-Louise ; il insinue que la nouvelle impératrice la croit une vieille femme, largement en âge d’être sa mère. Mais Joséphine insiste, il l’en dissuade, et à bout d’arguments finit par lui dire que Marie-Louise pourrait prendre ombrage des séductions de sa grâce. Elle ne manquerait pas de pleurer, elle le supplierait d’éloigner cette rivale, ce qu’il ne pourrait éviter de faire. A défaut de se rapprocher de la mère, Joséphine tente une offensive du côté du petit roi de Rome. Déjà pour sa naissance en mars 1811, elle a donné une grande fête à Navarre, regrettant d’être à cette occasion si loin de Paris. Elle s’attriste de ne pas avoir appris la nouvelle par l’empereur, mais sa manie de tout ramener à elle lui fait friser l’injustice, car Napoléon lui annonce la naissance de son fils dès le 22 mars, soit deux jours après la venue au monde du petit roi. « Mon fils est très gros et très bien portant, écrit-il à Joséphine. J’espère qu’il viendra à bien. Il a ma poitrine, ma bouche et mes yeux. J’espère qu’il remplira sa destinée. » Mais ces mots ne lui suffisent pas. Elle désire rencontrer ce bambin, prix de son sacrifice. Elle se réjouit de le savoir en bonne santé, elle trouve que la facilité avec laquelle ses premières dents ont percé annonce une bonne constitution. Elle insiste tant pour le voir que, de guerre lasse, Napoléon finit par céder. Mais que de précautions prises pour une simple visite! on n’en aurait pas prises autant pour une rencontre entre ambassadeurs de pays ennemis ! En 1812, par un bel après-midi de printemps, l’enfant, âgé d’un peu plus d’an, est amené à Bagatelle par sa gouvernante Mme de Montesquiou. «En entrant dans la cour, M. de Canisy [Premier Ecuyer du roi de Rome], avec un air d’étonnement, vint m’annoncer que l’Impératrice Joséphine était là, rapporte la brave Maman Quiou. Je lui répondis : - Nous sommes trop avancés pour reculer ; cela serait inconvenant. L’entrevue avait été arrangée avec le consentement de l’Empereur que Joséphine avait supplié. Elle était dans le petit cabinet du fond. Elle nous fit entrer tout de suite. Elle se mit à genoux devant l’enfant, fondit en larmes et lui baisa les mains en disant : Mon cher petit, vous saurez un jour l’étendue du sacrifice que je vous ai fait ; je m’en rapporte à votre gouvernante pour vous le faire apprécier. Après avoir passé une heure avec l’enfant et moi, elle voulut voir tout ce qui composait dans ce moment le service du jeune roi. Elle fut aimable comme elle l’était toujours. » Ce sera la seule entrevue de Joséphine avec cet enfant qui lui a coûté son trône. En octobre 1812 au moment où le général Malet, profitant de l’absence de Napoléon retenu en Russie, fomente un complot, Joséphine envisagera avec Hortense de rejoindre le petit roi de Rome et Marie-Louise, au cas où ils eussent couru quelque danger.

Il lui est infiniment plus facile, à défaut de fréquenter l’épouse légitime et son héritier, d’inviter à Malmaison la maîtresse de l’empereur et son fils. En effet, la douce Marie Walewska n’y voit pas malice et Joséphine, peu rancunière, prend un plaisir (pervers?) à s’entourer des anciennes maîtresses de Napoléon, comme la belle Carlotta Gazzani, qui conserve après 1810 auprès d’elle ses fonctions de lectrice. La comtesse Walewska devient ainsi une habituée du salon de Malmaison. Joséphine la couvre de présents et achète de somptueux cadeaux pour le petit Alexandre chez la veuve Stor, marchande de jouets d’enfants établie au Palais du Tribunat [Palais-Royal], galerie de bois n° 228. Frappée de sa ressemblance avec l’empereur, l’impératrice ne cesse de prodiguer des caresses à cet enfant. Elle apprécie chez sa mère cette bonté et cette absence d’ambition qui la rendent bien plus attachante que toutes les autres maîtresses de l’empereur.

Le 30 avril 1812, à onze heures vingt du matin, l’empereur sans se faire annoncer arrive à Malmaison par un temps magnifique, en calèche découverte accompagné par le Grand Maréchal Duroc, le maréchal Mortier, le général Durosnel et trois personnes du service. Joséphine a tout juste le temps de l’accueillir au débouché du petit pont qui ouvre sur le vestibule. Les anciens époux s’embrassent tendrement, puis font quelques pas dans le jardin, sans chercher à se cacher des personnes de leurs suites. Qu’ont-ils bien pu se raconter pendant l’heure et demi où ils sont restés ensemble (on sait que l’empereur est parti à exactement une heure moins dix)? Sans doute, l’a-t-il entretenue de son départ imminent pour la campagne de Russie, vers ces contrée si lointaine qu’elle n’est pas bien certaine qu’il en revienne. De retour chez elle, Joséphine laisse éclater sa joie comme après chaque rencontre avec Napoléon, mais elle ne sait pas alors qu’elle vient de le voir pour la dernière fois.

© Bernard CHEVALLIER, directeur des châteaux de Malmaison et Bois Préau, du musée napoléonien de l’Île d’Aix, et de la Maison Bonaparte à Ajaccio, conservateur général du patrimoine.

LE DIVORCE DE NAPOLEON ET JOSEPHINE (1)

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