01.31.08

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE SIEGE DE TOULON

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Bonaparte blessé par un soldat anglais lors du siège de Toulon (1793)

La première qualité d’un officier est la bravoure et de bien savoir faire ses dispositions ; mais dans l’artillerie et le génie, il y a des parties dont la connaissance ne saurait s’acquérir qu’à la guerre.

(Napoléon Bonaparte)

Il n’était toujours que capitaine de l’arme, et n’avait que vingt-trois ans et un mois, même un peu moins : on était au 12 ou au 13 septembre 1793. Il partit en poste de Paris et arriva rapidement à Lyon, où il s’embarqua aussitôt dans un bateau commandé par un nommé Benoît Mathieu de Condrieux, qui le conduisit jusqu’à Avignon. D’Avignon, Bonaparte se rendit en toute hâte à Ollioules, quartier général de l’armée de siège, où il arriva le 1er vendémiaire an II (22 septembre). Il s’empressa d’aller faire une visite et de présenter ses lettres de service au général Carteaux, qui était le commandant en chef de cette armée. Comme on le voit, la trahison de Toulon lui tenait au cœur. Ici commence une sorte d’épopée bizarre, où l’on voit l’impéritie d’un chef d’un âge mûr lutter maladroitement contre la capacité précoce d’un jeune homme de vingt-trois ans ; épopée tout à la fois sublime et burlesque, grâce à la présomption comique du chef et aux soudaines illuminations du subordonné. En présentant des lettres de service signées par les membres du comité de la guerre de la Convention, et où le nom de Carnot se trouvait, Bonaparte ne pouvait être mal reçu. Il aborde l’officier général, homme magnifique, doré depuis les pieds jusqu’à la tête. « C’était bien inutile, dit Carteaux avec une prétention superbe en caressant sa moustache ; nous n’avons plus besoin de rien pour reprendre Toulon. Malgré cela, soyez le bienvenu ; vous partagerez demain la gloire de le brûler sans en avoir pris la fatigue. » Le général Carteaux, comme un homme sûr de son fait, donna rendez-vous au jeune officier pour le lendemain, au jour naissant, afin de lui faire voir quelque chose de bon. Bonaparte n’eut garde d’y manquer, et Carteaux le mena, d’un air triomphant, à une batterie dont il avait lui-même indiqué la direction dans le but louable d’incendier la flotte anglaise. Cette curieuse batterie n’avait pas moins d’une lieue d’étendue ; les canons y étaient disposés de distance en distance en dehors des gorges d’Ollioules, sur la droite et à deux mille toises de la mer ; c’était cette batterie sans pareille qui devait agir et incendier les vaisseaux anglais mouillés à plus de quatre cents toises du rivage. Après une discussion de quelques instants, il fallut, on le pense bien, renoncer à entreprendre cette belle opération, et Toulon ne fut nullement brûlé ce jour-là. Dès ce même jour 24 septembre, Bonaparte reconnut toute l’importance du Caire, position restée inoccupée ; vit, avec son œil d’aigle, que c’était de là qu’on pouvait dominer Toulon, et il dit avec assurance à Carteaux que s’il voulait s’établir en force sur ce point et y faire placer, sans perdre une minute, de nombreuses batteries, il répondait de le faire entrer dans Toulon. Carteaux parut se rendre à cet avis ; mais il ne prit que des demi-mesures ; il envoya 400 hommes pour occuper la position du Caire. Les Anglais, qui, comme Bonaparte, avaient compris toute l’importance de cette position, résolurent de l’occuper eux-mêmes ; quelque jours après, ils envoyèrent 4.000 hommes, qui en chassèrent aisément les 400 Français, et élevèrent le fort Murgrave sur ce promontoire du Caire qui, comme l’avait vu sur-le champ Napoléon, était la vraie clef de Toulon. Ainsi, grâce à l’impéritie de Carteaux, c’étaient les ennemis qui profitaient des savantes combinaisons de Bonaparte. Carteaux n’ordonna pas même une attaque générale des Anglais pour les empêcher de poursuivre les travaux commencés. Ils purent, pour ainsi dire en paix, travailler pendant un mois à fortifier cette formidable redoute, qui devait être notre pierre d’achoppement, et dont la prise seule nous permit bien, tard de nous rendre maîtres de Toulon. Aucun effort, disons-nous, ne fut même tenté par le général Carteaux pour interdire à l’ennemi de faire là ce qui devait nous coûter tant à recouvrer. Bonaparte ne cessait de lui dire que cette position ruinait toutes les espérances d’une prise immédiate de Toulon, et qu’on laissait ainsi prendre aux ennemis une position formidable. Carteaux, plein de confiance, bien qu’il pût voir les ingénieurs anglais tracer les premiers linéaments de ce qui devait être le fort Murgrave, répondait avec aplomb aux représentations que lui faisait Bonaparte : « Tranquillise-toi ; quand je croirai utile de débusquer les ennemis, ils partiront. » On ne riait de rien dans ces jours solennels, et Bonaparte, jeune, n’était pas rieur de sa nature. Il s’affligeait de l’ignorance du général en chef ; il en craignait les suites fâcheuses pour l’armée de siège ; mais il ne pouvait rien contre son supérieur, dont les plans fantastiques contrariaient incessamment les siens. On peut dire que le général en chef Carteaux accumula fautes sur fautes dans ce commandement du siège de Toulon. Notre intention, on le conçoit, ne saurait être de donner ici l’histoire détaillée de ce siège, et d’en suivre jour par jour les péripéties. Il nous suffira de dire que, jusqu’au moment ou Carteaux cessa d’y commander, Bonaparte s’y vit perpétuellement contrarié par l’ignorance et la présomption du général en chef, brave homme au demeurant, mais dont les procédés militaires parurent, dans le temps, les plus étranges du monde aux juges compétents. On en raconte, en effet, des traits incroyables. Ainsi Carteaux proposa un jour à Bonaparte d’établir sur une hauteur, entre le fort Malbousquet et les forts Rouge et Blanc, tous trois occupés par les Anglais, une batterie qui les mitraillerait à la fois ; il fit mieux, il lui ordonna de faire construire cette batterie. Les militaires expérimentés savent que c’est en plaçant contre un fort trois ou quatre batteries dont les feux convergent, que le feu de l’assiégeant peut avoir l’avantage sur celui de l’assiégé ; ils savent également que de faibles batteries, construites à la hâte, ne peuvent rien contre des batteries établies avec soin et le relief de la fortification permanente. Il fut impossible à Bonaparte de faire comprendre à Carteaux que la batterie qu’il ordonnait de construire serait rasée en un quart d’heure, et que les canonniers en seraient tous tués. Force fut cependant à Carteaux de retirer cet ordre impossible à exécuter. Une autre fois, il voulait faire construire une batterie sur la terrasse d’une maison de campagne, mais cette terrasse était si étroite que, par l’effet du recul, les canonniers ne pouvaient manquer d’être écrasés par les débris de la maison. On n’en finirait pas si l’on voulait rapporter tous les faits du même genre qui illustrèrent devant Toulon le commandement de ce général en chef, si peu digne de l’être. Bonaparte était renversé par la tactique militaire de Carteaux, et déjà sans doute il méditait ce mot célèbre qu’il devait prononcer en Espagne : « II (Sébastiani) me fait marcher de surprise eu surprise. » On peut dire avec justice que tout ce qui s’exécuta de bien à ce siège, sous le commandement de Carteaux, fut fait pour ainsi dire en dépit de Carteaux, par Bonaparte, qui ne lui obéissait que dans la rigoureuse mesure hiérarchique exigée parla discipline militaire, dont le jeune officier, malgré les bouillonnements de son naissant génie, avait un sentiment très profond. C’est ainsi que, dès son arrivée, Bonaparte fit élever, presque malgré son général en chef, les batteries qu’il baptisa lui-même de la Montagne et des Sans-culottes, batteries qui jouèrent un si grand rôle durant le siège, et ne cessèrent de jeter l’alarme parmi les assiégés. Le feu en était épouvantable : les premières chaloupes anglaises furent coulées bas, quelques frégates furent démâtées, quatre vaiseaux de ligne furent si fort endommagés, qu’ils durent entrer dans le bassin pour y être réparés. Ce fut pendant la construction d’une de ces batteries que Bonaparte ayant besoin de dicter un ordre, demanda un homme qui sût écrire. « Présent, capitaine » répondit un sergent d’un bataillon de la Côte-d’Or. Comme il achevait d’écrire sur l’épaulement de la batterie, un boulet ennemi, qui venait de frapper à côté, le couvrit de terre, lui et son papier. Bon ! dit le secrétaire improvisé ; je n’aurai pas besoin de sable. C’était Junot. Cette preuve de sang-froid fut l’origine de sa fortune. Bonaparte prit aussitôt le sergent en amitié, et ce sergent devint successivement officier, chef de bataillon, aide de camp, général, enfin duc d’Abrantès. On sait que pareille chose arriva au siège de Stralsund, à Charles XII et à son secrétaire. C’est identique, seulement c’est, tout le contraire, comme disait le caporal instructeur faisant exécuter l’exercice de flanc droit et de flanc gauche : l’exclamation de terreur du Suédois, en passant par la bouche du soldat bourguignon, s’était changée en un mot plaisant. A propos de ce fameux siège de Toulon, première page d’une grande histoire, nous allons rapporter encore un fait excessivement honorable, où la calomnie joue, comme partout, un bien vilain rôle. Un jour, un canonnier ayant été tué à une batterie, Bonaparte arracha le refouloir de ses mains et se mit à charger lui-même dix ou douze coups. Quelques jours après, il était couvert d’une gale très maligne : le canonnier mort en était infecté. Bonaparte apprit ce détail de son adjudant, le brave Muiron, tué depuis, colonel aide de camp du général Bonaparte, auquel il sauva la vie, au prix de la sienne, en le couvrant de son corps, à la bataille d’Arcole, le 16 novembre 1796. Entraîné par l’ardeur de sa jeunesse et par sa passion pour le service, Bonaparte se contenta d’un léger traitement. Le mal sembla disparaître ; il n’était que rentré. Cette maladie cutanée, gagnée devant Toulon au service de la République, affecta longtemps la santé de Napoléon ; mais la cause en était si glorieuse, qu’on rougit en songeant aux cruelles épigramines qu’elle devait inspirer plus tard (1814) aux royalistes. De telles armes, si lâchement empoisonnées, ne blessent que les mains qui ont le courage de s’en servir. Cependant, et malgré Carteaux, la liberté d’action de Bonaparte devenait de jour en jour plus grande. Il y avait à peiné quinze jours qu’il était arrivé, et déjà tout le monde, hors le général en chef, semblait disposé à ne suivre que ses avis. Gasparin et Saliceti, délégués de la Convention, qui présidaient aux opérations du siège, l’écoutaient avec déférence ; Gasparin surtout en faisait les plus grands éloges et lui donnait, malgré sa jeunesse, les marques d’une sorte de respect bienveillant, qui allèrent profondément au cœur du jeune officier. Il s’en souvint dans son testament de Sainte-Hélène, bien qu’il ne fût resté que quelques jours avec ce représentant, qui mourut le 11 novembre suivant. Dans le sein du conseil, Gasparin appuyait toujours les avis du jeune officier et les soutenait contre ceux de Carteaux. A partir du 9 octobre 1793, jour de la prise de Lyon par l’armée des Alpes, le secours que la soumission de cette ville permettait d’envoyer donna l’espoir d’une prompte réduction de Toulon, et Bonaparte fit tout ce qu’il put pour hâter cette reddition. Le 15 octobre, il soutint opiniâtrement au conseil que le vrai point d’attaque était le fort Murgrave, appelé par les Anglais le Petit-Gibraltar ; que Toulon était là, ajoutant que soixante-douze heures après la prise de ce fort, l’armée de siège aurait recouvré Toulon. Là-dessus, Carteaux, appelé à donner son avis, répondit que la chose valait peut-être la peine d’être examinée ; et, après huit jours de profonde méditation, il envoya l’ordre suivant à son jeune subordonné : Le commandant de l’artillerie foudroiera Toulon pendant trois jours, et le quatrième, je ferai attaquer la ville par trois colonnes. » Ce mot souligné sonnait admirablement dans une bouche républicaine. Ce ton d’assurance de Carteaux rappelle parfaitement avec une légère nuance que le lecteur saisira celui que prendra plus tard le général en chef de l’armée d’Italie, en se parlant à lui-même. La scène se passe dans son cabinet des Tuileries ; le premier consul est couché tout de son long sur une carte, et il s’écrie, en présence de son secrétaire, qui l’écoute avec surprise : « Ce pauvre M. de Melas passera par Turin… Il se repliera vers Alexandrie… Je passerai le Pô… je le joindrai sur la route de Plaisance, dans les plaines de la Scrivia… et je le battrai là, là !…» Et, en disant ces mots, il piquait une épingle à San-Giuliano (village qui se trouve dans la plaine de Marengo). La suite prouvera que c’était la une vision extraordinaire de l’avenir. Cette héroïque résolution, le foudroiement de Toulon, fut le coup de grâce du pauvre Carteaux. L’ordre pittoresque du général en chef et le projet de Bonaparte furent expédiés au comité de Salut public par un courrier extraordinaire, dépêché par Gasparin lui-même, et Carteaux fut immédiatement révoqué. Un dernier mot sur ce type curieux de nos armées de la République. Le général était accompagné de Mme Carteaux, femme de bon sens. Son mari lui faisait en particulier des doléances sur ce que son autorité semblait tomber de ses mains dans celles de Bonaparte. « Laisse faire ce jeune homme, répondait Mme Carteaux ; il en sait plus que toi, et il ne te demande rien. Ne te rend-il pas compte exactement de tout ? la gloire te reste, et, s’il fait des fautes, elles seront pour lui. » Dans une autre circonstance, elle lui disait : « Ne t’y trompe pas : Bonaparte a trop d’esprit pour rester longtemps un sans-culotte. Citoyenne Carteaux, répliqua le général en se redressant fièrement, car il se sentait blessé dans son amour-propre ; citoyenne Carteaux, c’est donc à dire que nous sommes tous des bêtes ? – Je ne dis pas cela, mon ami, reprit-elle sur le ton d’Alceste à Oronte ; je dis seulement que ce jeune homme ne te ressemble en aucune manière. » Gasparin tomba malade sur ces entrefaites, et partit pour Orange, son pays, où il mourut. Carteaux avait commandé en chef devant Toulon depuis fin août jusqu’au 6 novembre, c’est-à-dire pendant deux mois et six jours ; et Bonaparte avait servi sous lui du 23 septembre au 6 novembre, c’est-à-dire pendant quarante-cinq jours. Bonaparte, qui avait appris à estimer Carteaux, comme homme et comme républicain, a dit plus tard de lui que ce n’était pas un méchant homme, mais un officier très médiocre. Il ne lui garda nullement rancune des rapports tendus qu’ils avaient eus au siège de Toulon, et, devenu premier consul il le nomma d’abord administrateur général de la loterie, puis administrateur de la principauté de Piombino. Carteaux exerçait de nouveau les fonctions d’administrateur de la loterie, lorsque, le 17 mars 1804, il écrivit à Bonaparte la lettre suivante, qui a passé sous nos yeux à la vente de la collection Villenave : « Général premier consul, comme dit le proverbe, où l’on trouve son bien on le reprend. C’est à ce titre que j’ai accepté de vous offrir, d’après la soumission ci-jointe des actionnaires d’Avignon, la somme de 166.650 francs qu’ils vous restituent sous le titre précieux de don à la patrie pour les frais de la guerre. Une telle offrande répugnera peut-être à votre cœur, mais je crois que, sans blesser ni votre religion ni votre honneur, vous pouvez accepter. » Le premier consul accepta et fit verser la sommeau trésor public Cartéaux, qui n’avait jamais su s’enrichir dans les diverses-fonctions qu’il vait exercées, et qui était devenu infirme, fut mis à la retraite à son retour d’Italie, et reçut de celui dont il avait été autrefois le supérieur une pension de 3.000 francs sur la cassette particulière de Napoléon. Cet honnête républicain mourut au mois d’avril 1813. Comme on le voit, le ciel lui avait accordé vingt ans pour méditer, sur la prédiction de la citoyenne Carteaux. Enfin, le 17 novembre 1793, le général français Dugommier vint prendre le commandement du siège de Toulon. Napoléon, à Sainte-Hélène, a fait de ce général ce bel éloge : Il avait toutes les qualités d’un vieux militaire ; extrêmement brave de sa personne, il aimait les braves et en était aimé. Il était bon, quoique vif, très actif, juste ; avait le coup d’œil militaire, du sang-froid et de l’opiniâtreté dans le combat. » Il n’y a ici que cinq lignes ; mais cela peint. Dès la première entrevue, le vieux général et le jeune officier d’artillerie s’entendirent à merveille et se parlèrent comme s’ils s’étaient connus toute leur vie. Ils poussèrent de concert le siège avec une vigueur extraordinaire. Bonaparte venait d’être nommé, par rang d’ancienneté (21 novembre), troisième chef de bataillon de son régiment, lorsque Robespierre jeune vint remplacer Gasparin en qualité de délégué de la Convention. Comme les autres, le frère de Maximilien ne tarda pas à être frappé de la fiévreuse activité de Bonaparte ; nous verrons plus tard ce que cette attention valut au jeune officier. De jour en jour, les assiégeants faisaient de nouveaux progrès. Le 14 décembre, les représentants du peuple, Robespierre jeune, Saliceti, et Ricord réunirent à Ollioules un conseil de guerre, où l’assaut du fort Murgrave fut résolu. Toulon était là, selon la pittoresque expression de Bonaparte, et Dugommier, avec son tact militaire, le comprenait comme lui ; mais c’était un rude morceau à emporter que ce fort Murgrave. Il le fallait emporter cependant, ou se résoudre à voir traîner le siège en longueur, et à ne prendre Toulon que dans un délai qui n’allait point à l’impatience de ces temps de fiévreuse ardeur. Il fallait donc tout tenter et, tout braver pour enlever cette position aux Anglais. Trois mille hommes de leurs meilleures troupes et quarante-quatre pièces de gros calibre défendaient le fort Murgrave, qu’ils jugeaient imprenable, et auquel ils avaient donné le nom de Petit-Gibraltar. Le commandant des Anglais avait même dit : Si les Français emportent cette batterie, je me fais jacobin. Les plus grands moyens de défense étaient accumulés dans cette grande redoute, située sur le promontoire du Caire, d’où l’on domine la ville. C’était, on se le rappelle, cette même position que, le surlendemain de sou arrivée a l’armée, Bonaparte avait proposé au général en chef Carteaux de faire occuper par une force suffisante, avant que les Anglais se fussent avisés eux-mêmes de son importance et s’y fussent solidement établis, l’assurant que dans huit ou dix jours il serait maître de Toulon. Tous les efforts furent dirigés sur ce point, et d’abord sans succès. Bonaparte avait fait construire, à 120 toises de la redoute anglaise, comme le meilleur moyen de l’entamer, une batterie masquée, qui fut foudroyée au moment où elle commençait à tirer. Et cette batterie masquée avait été jugée par Bonaparte indispensable au succès de l’opération. C’est ici que l’énergie morale du jeune officier devait se montrer dans toute sa puissance. Les canonniers effrayés refusaient de servir cette batterie. Bonaparte, persuadé plus que jamais que toute attaque sur un autre point serait vaine pour l’unique objet qu’il fallait se proposer ; que la prise de Toulon dépendait absolument de celle du Petit-Gibraltar ; qu’il ne fallait viser qu’à cela, qu’en un mot Toulon était là , Bonaparte s’avisa d’une de ces ressources morales que les grands capitaines savent seuls employer à l’occasion, lorsqu’ils agissent sur des soldats tels que les soldats réplublicains d’alors. Il fit, de sa personne, ce qu’il devait faire plus tard à Arcole et au pont de Lodi ; il l’exposa tout entière. Il se fit apporter un poteau et chargea Junot, qui, comme nous le savons, avait une belle écriture, d’y adapter un écriteau en gros caractères, portant ces mots : Batterie des hommes sans peur, et il alla en personne, avec Junot, le planter en avant de la batterie. Puis il s’écria qu’il ne commandait à personne d’y servir, mais qu’il attendait les hommes sans peur. Son courage inspira un courage égal à tout le monde. Tous les canonniers de l’armée voulurent servir cette batterie, remontée en un moment. C’était le 16 décembre 1793. Elle commença immédiatement à jouer et ne cessa son feu, ce jour-là, qu’à minuit. Le lendemain 17, d’autres batteries furent établies et dirigèrent un feu roulant. Il va sans dire que les Anglais ne furent pas sans riposter de leur mieux. D’après ce qui avait été concerté entre le général en chef et le commandant de l’artillerie Bonaparte, ce jour-là même, toutes les troupes républicaines se rassemblèrent pour l’attaque générale du fort Murgrave. Il pleuvait à verse. La division qui avait été placée dans le village de la Seyne, du côté de l’ouest, témoignait, malgré le mauvais temps, une ardeur et un enthousiasme extraordinaires. Dugommier avait formé son armée en quatre colonnes, qui devaient toutes opérer à la fois ; et, le 27 frimaire an II (17 décembre 1793), malgré la plus vive résistance, et au cri de Vive la République, nous fûmes maîtres à minuit du fort Murgrave. Dans cette attaque, le général-Laborde et le capitaine Muiron furent grièvment blessés. Bonaparte eut un cheval tué sous lui, et reçut au mollet un coup de sabre d’un canonnier anglais ! Une lettre datée du lendemain et écrite par lès représentants, qui avaient assisté de leur personne à cette brillante et périlleuse affaire, rendit compte au comité de Salut public du succès de la chaude journée de la veille. Mais Toulon n’était pas encore au pouvoir des troupes républicaines. Il fallait donc battre le fer pendant qu’il était chaud. Le 28 frimaire (18 décembre 1793), toute l’artillerie de siège bombarda Toulon, et l’on s’empara d’un autre fort important, le fort Malbousquet ; ce qui fit dire par Bonaparte aux commissaires de la Convention : « Demain, ou après-demain au plus tard, vous souperez dans Toulon. » En effet, le 29 frimaire, l’armée républicaine prit possession de la ville ; des lettres, du même jour, de Robespierre jeune et Saliceti et du général en chef Dugommier, annoncèrent à la Convention l’entrée dans Toulon de l’armée victorieuse ; et telle avait été la part glorieuse que Bonaparte avait prise au succès du siège, qu’il en reçut immédiatement la récompense. Il ne figurait sur les cadres réguliers de l’armée qu’avec le grade de chef de bataillon d’artillerie, le troisième de son régiment et le cinquante et unième de l’arme, qui, d’après l’Almanach national de l’an II, en comptait soixante-sept. Le lendemain 30 frimaire, les représentants du peuple relevèrent provisoirement au grade de général de brigade d’artillerie, lui faisant ainsi franchir les deux grades intermédiaires de lieutenant-colonel et de colonel. Cette nomination fut confirmée et rendue définitive par le comité de Salut public, où siégeait Carnot, c’est-à-dire par le gouvernement, le 18 nivôse an II (7 janvier 1704). Le nom de Bonaparte figure pour la première fois, dans l’Almanach national de France de l’an III (de septembre 1794 à septembre parmi les généraux de brigade de l’armée d’Italie, page 219 , sous cette forme : Buonaparte, et non dans celui de l’an II, comme on l’a dit par erreur, parce que celui de l’an III avait déjà paru à la fin de 1793. Dans celui de l’an IV (après le 13 vendémiaire), on lit, page 103 : Armée de l’intérieur. Citoyen Buonaparte. général en chef. Dans celui de l’an V, page 105 : Armée d’Italie. Citoyen Buonaparte, général en chef. Mais nous anticipons. Revenons à 93. En conséquence de sa nomination, qui n’avait besoin que pour la forme de la sanction du gouvernement, puisque les délégués de la Convention près des armées pouvaient conférer des grades, Bonaparte assista en uniforme d’officier général à un dîner qui fut donné à Toulon par l’ordonnateur en chef Chauvet, en l’honneur des représentants du peuple Robespierre jeune, Saliceti, Ricord et Fréron. Dans le menu figurait, par plaisanterie , comme pièce de résistance, une bombe française qui, pendant le siège, était tombée sans éclater dans la maison ou l’on dînait, appartenant à un citoyen de Toulon fidèle à la République. La bombe républicaine avait compris qu’elle était sous le toit d’un ami, et qu’elle devait se comporter de manière à ne pas faire de bruit pour ne point réveiller les petits enfants de son hôte. Pendant une partie du repas, ce fut un feu roulant de bons mots sur l’intelligence de cette bombe. Le 28 décembre 1793, Dugommier adressa à la Convention son rapport général sur le siège de Toulon, qui fut lu en séance publique, et où le nom de Bonaparte tient en quelque façon la première place parmi ceux qui ont le plus contribué à la prise de la ville. C’est dans ce rapport, qui parut au Moniteur universel, que fut consigné pour la première fois le nom de Bonaparte, sous cette forme : Buona-Parté. L’attacheraient et l’estime de Dugommier, qui devait bientôt trouver une mort glorieuse à l’armée des Pyrénées-Orientales, laissèrent dans l’âme de Napoléon un profond souvenir, souvenir qu’il consigna à Sainte-Hélène de la façon suivante,dans le quatrième codicille de son testament, parmi les legs qu’il se plut à faire à tous ceux dont la mémoire lui était chère ou à leurs descendants : « Deuxième legs : idem, au fils ou petit-fils du général Dugommier, qui a commandé en chef l’armée de Toulon, la somme de 100.000 francs ; nous avons, sous ses ordres, dirigé et commandé l’artillerie ; c’est, un témoignage pour les marques d’estime, d’affection et d’amitié que nous a données ce brave et intrépide général.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

01.30.08

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE JACOBIN

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Bonaparte et “Le Souper de Beaucaire”

Jeune, j’ai été révolutionnaire par ignorance et par ambition.

(Napoléon Bonaparte)

Au commencement de juin 1793, le lieutenant-colonel des volontaires corses, Bonaparte, obligé de quitter son pays livré aux Anglais, et redevenu simple capitaine d’artillerie dans les cadres réguliers des armées de la République française naissante, arriva à Marseille avec sa famille, fort dépourvu d’argent, et se logea dans les petits appartements de l’hôtel Cypières, rue Lafont. Plusieurs familles corses du parti français, chassées de l’île par la contre-révolution, vinrent aussi chercher l’hospitalité sur le continent, et, le 11 juillet 1793, la Convention nationale, sur la proposition de Collot-d’Herbois, mit à la disposition du ministre de l’intérieur une première somme de 600.000 francs pour leur être distribuée. Presque aussitôt après son arrivée à Marseille, le capitaine Bonaparte reçut l’ordre de se diriger sur Nice, où se trouvait déjà une partie du 4e régiment d’artillerie, auquel il appartenait. Son ancienneté l’avait porté, comme on l’a vu, au commandement de la 12e compagnie de ce régiment, qui était à son arrivée, détachée dans les montagnes, et se trouvait en ce moment à trois lieues du camp des Fourches, en face de celui de Braous, alors occupé par l’ennemi mais il fut autorisé par M. Dujard, chef de brigade du régiment et commandant en chef de l’artillerie de l’armée d’Italie, à rester à Nice comme chargé des détails de l’aministration de plusieurs compagnies détachées à l’exemple de la sienne. Le capitaine Bonaparte avait avec lui son sergent-major, appelé Dintroz, qui était Franc-Comtois, brave et digne garçon assez instruit et qui avait une belle écriture. Il tenait à merveille les registres du jeune capitaine, qui se prit pour lui d’une véritable affection. Ils se lièrent intimement et se tutoyaient. Cette marque de familiarité se prolongea même entre eux jusqu’après l’époque où Bonaparte fut nommé général en chef de l’armée d’Italie. Il avait conçu à Nice une telle estime pour Dintroz, qu’il lui confia, en entrant en campagne, les fonctions pénibles de conducteur général d’artillerie de cette armée, avec le grade de capitaine. On raconte de cette époque une anecdote qui témoigne au plus haut degré de cette familiarité républicaine et soldatesque. La veille de la bataille de Castiglione, le général en chef Bonaparte envoya au conducteur général Dintroz l’ordre autographe de lui faire parvenir sur-le-champ deux obusiers de six pouces. On connaît la mauvaise écriture de notre héros. Dintroz ne pouvant déchiffrer le billet, même avec l’aide des nombreux employés qui étaient avec lui au grand parc, se disposait à lui en faire demander l’explication, lorsqu’il le voit accourir au galop, et là s’établit entre eux le dialogue suivant : BONAPARTE. Pourquoi ne m’as-tu pas encore expédié ce que je t’ai demandé ? DINTROZ [bégayant selon sa coutume). Je…je… je… (très-vite) je n’ai pas pu lire ton billet. BONAPARTE. Tu es une f…. bête : apprends à lire. DINTROZ. Et toi, b…. apprends à écrire. L’ordre fut donné de nouveau, et les obusiers ne se firent pas attendre. Après cette campagne si brillante, loin de garder rancune à Dintroz, Bonaparte, voulant le récompenser de son zèle et de ses fatigues, lui offrit le grade de chef de bataillon d’artillerie, que celui-ci, malade et épuisé, ne put accepter, et il obtint du général en chef sa retraite, dont le brevet était accompagné d’un cadeau de 10.000 francs. Le pauvre et brave Dintroz mourut de consomption en arrivant dans son pays. Nous nous sommes arrêtés un peu longuement sur cette amitié militaire : c’est parce qu’elle est caractéristique : la bonne confraternité y garde sans mélange son caractère républicain. Vieux amis d’un autre temps, le capitaine et le général ne croyaient pas la discipline violée parce qu’ils se tutoyaient et s’expliquaient en s’envoyant à la tète les épithètes de f…. bête et de b…. Comme si tout devait être agitation et mouvement dans la vie de cet homme extraordinaire, il y avait à peine un mois que le capitaine Bonaparte avait quitté la Corse et qu’il était à Nice, lorsqu’il reçut du chef de brigade Dujard l’ordre de partir de Nice sur-le-champ, et de se rendre en poste à Vonges, poudrerie située dans le département de la Côte-d’Or, sur la rive gauche de la Saône, entre Auxonne et Gray. Il devait y inspecter les poudres nécessaires au service de l’armée et en presser l’envoi. Sa mission consistait surtout à empêcher que les fédérés qui s’étaient organisés à Marseille et à Avignon, n’employassent ces munitions contre les troupes de la République. L’ordre verbal du chef de brigade Dujard fut porté au milieu de la nuit au capitaine Bonaparte, que l’adjudant chargé de le lui signifier trouva au travail avec Dintroz dans son appartement. Dès le lendemain, il était en route. Le sort en était jeté. Bonaparte ne devait pas aller à tire-d’aile jusqu’à Vonges. Le, 5 ou le 6 juillet, il rencontra à Valence l’adjudant général Carteaux, que le délégué de la Convention avait nommé, depuis quelques jours, général de brigade, et qui, à la tête d’une colonne de 2.000 hommes, se disposait à partir de cette ville pour le Midi. Carteaux avait ordre de longer les deux rives du Rhône, afin de s’opposer à la jonction des fédérés de Marseille et de Nîmes, et Bonaparte fut requis par le représentant du peuple Albitte, un des trois délégués de la Convention nationale près de l’armée des Alpes, pour servir provisoirement dans la petite armée de Carteaux. Le voilà donc appelé à une tout autre œuvre que celle à laquelle il devait naturellement s’attendre à son départ de Marseille pour Nice, la guerre contre les Austro-Sardes dans les Alpes-Maritimes. Patience, cela viendra. Il s’agit maintenant d’avoir raison des fédérés du Midi, rebelles à la République, puis, après, des Anglais dans Toulon, œuvre plus difficile et qui sera le vrai commencement de cette étonnante fortune. Albitte avait été délégué par ses collègues, Dubois-Crancé et Gautier, pour accomplir la première de ces œuvres ; ses pouvoirs étaient très étendus, car, le 17 juillet 1793, ce proconsul avait annoncé à la Convention, comme chose toute naturelle de sa part, qu’il venait d’élever l’adjudant général Carteaux au grade de général de brigade. Bonaparte, ainsi requis, se rangea provisoirement sous les ordres du général Carteaux. Voilà donc le jeune capitaine attaché à l’artillerie de l’armée de celui-ci. Nous ne le suivrons pas dans tous les détails des premières opérations auxquelles il prit part dans cette campagne ; nous n’en marquerons que les points principaux. Le conventionnel Albitte, suivant l’usage, fit partie de l’expédition et l’anima de sa présence. Médiocre était sa capacité ; mais l’esprit et le courage du temps vivaient en lui, et il ne faillit pas à ses devoirs. Des le 14 juillet, à cinq heures du soir, le général Carteaux, le représentant Albitte et le jeune Bonaparte faisaient leur entrée dans la citadelle du Saint-Esprit, que venaient d’évacuer devant eux lés rebelles du département du Gard. L’armée républicaine poursuivit sa marche en passant par Orange. Elle était divisée en deux ailes : une, dont l’artillerie était commandée par le capitaine Bonaparte, longeait la rive droite du Rhône ; l’autre, que commandait Carteaux en personne, s’avançait le long de la rive gauche. Le 25 juillet, l’une et l’autre étaient en vue d’Avignon. Le général Carteaux, ayant sommé inutilement les insurgés qui occupaient la ville de livrer la place aux troupes de la République, l’attaqua résolument, bien que son armée fût de beaucoup inférieure à celle des fédérés ; mais sa colonne ne fut pas la seule à agir. Il savait que celle de droite venait d’entrer sans résistance à Vîlleneuve-lès-Avignon, et il envoya à Bonaparte l’ordre d’opérer avec l’artillerie qu’il commandait. Bonaparte, qui ne demandait pas mieux, plaça ses deux pièces de quatre en batterie sur un emplacement d’où on découvrait très bien la plate-forme du rocher d’Avignon, sur laquelle les insurgés avaient établi leur artillerie de siège, et il pointa lui-même ses canons. Au premier coup, il démonta une pièce des assiégés, au second, il tua un de leurs canonniers et cassa le bras à un autre. A ces ravages, les insurgés, voyant qu’ils ne pouvaient pas lutter contre l’artillerie républicaine, cessèrent leur feu, qu’ils dirigeaient d’ailleurs assez mal ; ils évacuèrent la ville en désordre et se retirèrent sur Saint-Remy. Le général Carteaux entra dans Avignon avec sa colonne ce jour-là même (25 juillet 1793), tandis que la colonne de droite resta sur l’autre rive du Rhône, à Villeneuve-lès-Avignon, jusqu’au lendemain 26 ou au surlendemain 27 juillet. Ce jour-là, Bonaparte reçut des représentants du peuple en mission dans les départements méridionaux l’ordre de revenir sur la gauche, pour marcher avec un détachement de 200 hommes du 59e régiment, ses 20 artilleurs et ses deux pièces, sur Tarascon, ce qu’il fit avec l’entrain que les hommes de sa trempe mettaient à tout en ce temps-là. Le 28 juillet 1793, il entrait sans résistance dans Tarascon, au cri de : Vive la République ! Le politique commençait à se dessiner en lui ; une circonstance va le prouver. Beaucaire n’est, comme on sait, séparé de Tarascon que par le Rhône, sur lequel il y avait alors un pont de bateaux. Le lendemain 29, Bonaparte se fait annoncer aux autorités de Beaucaire, rendez-vous des insurgés du Gard, et se met en marche avec 100 hommes et ses deux canons. A la vue de cette troupe marchant sur le pont, Bonaparte en tête, des cris répétés de : Vive la République ! sont poussés par un groupe de citoyens rassemblés sur la rive droite du fleuve. On les prend pour des fédérés, car ce cri était alors commun aux deux partis. En un instant les pièces sont braquées, et l’on allait faire feu, quand un délégué des représentants du peuple accourt et dit : Arrêtez ! ils sont des nôtres. – Ah ! c’est différent ; c’est très bien, répond Bonaparte d’un air très satisfait ; car, comme nous aurons l’occasion de le voir, il lui répugnait extrêmement d’avoir à tirer le canon contre des poitrines françaises. Alors la petite troupe républicaine entra à Beaucaire sans avoir à combattre. Ce même soir 29 juillet 1793, le capitaine Bonaparte soupa dans une auberge de Beaucaire avec des négociants de Montpellier, de Nîmes et de Marseille. C’était à l’époque de la foire. Vers la fin du repas, il s’engagea, entre le jeune militaire et les négociants, une discussion politique sur la situation de la France ; les convives avaient chacun une opinion différente, qu’ils soutenaient avec chaleur ; et c’est cette discussion, d’ailleurs très convenablement menée de part et d’autre, qui fait le sujet du mémorable et célèbre écrit de Bonaparte, intitulé : le Souper de Beaucaire, qu’il publia quelques jours après à Avignon, avec l’autorisation des représentants du peuple en mission dans le Midi, auxquels il l’avait communiqué. Nous ne suivrons point Bonaparte pas à pas dans le reste de cette rapide campagne, où les troupes du général Carteaux, agissant au nom de la République, arrivèrent à dissoudre l’insurrection des fédérés. Il nous suffira de dire qu’après avoir rétabli et consolidé l’autorité de la Convention à Beaucaire, Bonaparte repassa le Rhône, se porta sur Arles ; et rejoignit le 8 août le général Carteaux à Saint-Martin-de-la-Crau. Mais il avait gagné les fièvres dans le Delta du Rhône, et, quelques jours après, c’est-à-dire dans la première quinzaine d’août, il sentit le besoin de prendre du repos, et se rendit au quartier général à Avignon, où il logea chez M. Bouchet, négociant. Toujours actif, et pouvant dire comme le grand poète de l’Italie : Mes pensées ne peuvent pas dormir en moi, il consigna, dans la brochure le Souper de Beaucaire, la conversation qu’il avait eue dans cette ville le 29 juillet précédent, et l’état des opinions dans le Midi. Cet écrit, émanant d’un si jeune homme et composé dans de telles circonstances, est remarquable surtout par la sagacité des vues militaires et politiques ; il est d’un bout à l’autre plein de modération et de bon sens ; et tout ce que, à cette date, l’éloquent convive concevait de succès pour la cause qu’il avait embrassée et qui semblait si compromise aux yeux des insurgés, s’est réalisé de point en point. C’est en août 1793 que le jeune auteur sollicita et obtint des représentants du peuple en mission dans le Midi l’autorisation de faire imprimer le Souper de Beaucaire par M. Marc Aurel de Valence, nommé imprimeur en chef de l’armée du Midi le 19 juillet 1793, et qui se trouvait en ce moment à Avignon avec une imprimerie ambulante. Bonaparte fut heureux de retrouver le père Aurel, une de ses vieilles connaissances de Valence. L’impression fut exécutée aux frais du trésor national. C’était, en effet, une publication utile à répandre pour l’apaisement des esprits, et l’on ne doit pas être surpris que les délégués de la Convention l’aient compris de cette manière. Ainsi Bonaparte défendait alors la grande cause patriotique, non-seulement de l’épée, mais de la plume, ense et calamo. Les particularités relatives à cet opuscule nous ont paru, à double titre, dignes d’être rappelées et nous comprenons que le prote qui en avait conservé le manuscrit signé par l’auteur y ait attaché quelque prix. Les exemplaires imprimés à Avignon en août 1793 sont devenus introuvables. Diverses causes y ont contribué. On dit, en effet, que Napoléon voulut plus tard le retirer du commerce ; mais on peut en attribuer à des causes plus naturelles la diparition presque entière. Tout le monde sait avec quelle facilité les brochures, ce qu’on appelle les plaquettes dans le commerce de la librairie, deviennent en peu de temps très rares, sinon introuvables. D’après la lettre suivante de Louis Bonaparte, datée de Paris germinal an VII (24 mars 1799), on pourrait penser que Bonaparte voulait lui-même, dès ce temps-là, retirer le Souper de Beaucaire du commerce de là librairie. Cette lettre est assez curieuse, ce nous semble, et clora, comme il le mérite, cet historique de la brochure du républicain Bonaparte. « Paris, 4 germinal an VII. Louis Bonaparte aide de camp du général en chef de l’armêe d’Orient, au citoyen Aurel imprimeur-libraire à Avignon. C’est chez vous, citoyen, qu’a été imprimée en 1793 une brochure ayant pour titre le Souper de Beaucaire ; Si vous pouviez m’en envoyer plusieurs exemplaires, je vous en ferais passer aussitôt le prix. Salut et fraternité, Louis BONAPARTE ; Rue du Rocher, n° 505, près la barrière de Monceau. » L’adresse porte : « Au citoyen Aurel, imprimeur-libraire à Avignon, département de Vaucluse. » Voici le début dé cette brochure, remarquable à plus d’un titre : « Je me trouvais à Beaucaire le dernier jour de la foire, le hasard me fit avoir pour convives, à souper, deux négociants marseillais, un Nîmois et un fabricant de Montpellier. Après plusieurs moments employés à nous reconnaître, l’on sut que je venais d’Avignon et que j’étais militaire. Les esprits de mes convives, qui avaient été toute la semaine fixés sur le cours du négoce qui accroît les fortunes, l’étaient dans ce moment sur l’issue des événements présents, d’où en dépend la conservation ; ils cherchaient à connaître mon opinion, pour, en la comparant à la leur, pouvoir se rectifier et acquérir des probabilités sur l’avenir, qui nous affectait différemment ; les Marseillais surtout paraissaient être moins pétulants : l’évacuation d’Avignon leur avait appris à douter de tout ; il ne leur restait qu’une grande sollicitude sur leur sort. La confiance nous eut bientôt rendus babillards, et nous commençâmes un entretien à peu près en ces termes… » Suit un dialogue où les convives prennent tour à tour la parole, avec ces mots à chaque changement d’interlocuteur : le NÎMOIS… le MARSELLAIS… le FABRICANT DE MONTPELLIER ; quant à l’auteur, il se désigne toujours parce mot : le MILITAIRE. Est-il besoin de dire que c’est ce dernier qui tient presque constamment le dé de la conversation ? Il a affaire à des esprits prévenus, mais non endurcis. La Convention a soulevé des défiances, a éveillé des craintes, surtout dans nos départements du Midi ; on y fait le signe de la croix quand on entend prononcer les noms de nos grands révolutionnaires. Bonaparte, dont l’esprit droit est loin de partager ces préjugés, répète sur tous les tons ce mot à ses convives : « Confiance, confiance, confiance ; laissez à la Révolution le temps de grandir ; est-il juste de mettre en doute la vigueur future de l’enfant qui vient de naître ? » Toutes ces raisons, auxquelles l’uniforme militaire et ce ton bref, sûr de lui-même, que tout le monde connaît, portent la conviction dans les esprits, et le curieux écrit se termine par ces mots : « LE MILITAIRE. Croyez-moi, Marseillais, secouez le joug du petit nombre de scélérats qui vous conduisent à la contre-révolution ; rétablissez vos autorités constituées, acceptez la Constitution ; rendez la liberté aux représentants ; qu’ils aillent à Paris intercéder pour vous ; vous avez été égarés. Il n’est pas nouveau que le peuple le soit par un petit nombre de conspirateurs et d’intrigants ; de tout temps, la facilité et l’ignorance de la multitude ont été la cause de la plupart des guerres civiles. LE MARSEILLAIS. Eh ! monsieur, qui peut faire le bien de Marseille ? Seront-ce les réfugiés qui nous arrivent de tous les côtés du département ? Ils sont intéressés à agir en désespérés. Seront-ce ceux qui nous gouvernent ? Ne sont-ils pas dans le même cas ? Sera-ce le peuple ? Une partie ne connait pas sa position, elle est aveuglée et fanatisée ; l’autre partie est désarmée, suspectée, humiliée ; je vois donc, avec une profonde affliction, des malheurs sans remède. LE MILITAIRE. Vous voilà enfin raisonnable ; pourquoi une pareille conversion ne s’opérerait-elle pas sur un grand nombre de vos concitoyens qui sont trompés et de bonne foi ? Alors Albitte, qui ne peut que vouloir épargner, le sang français, vous enverra quelque homme loyal et habile ; on sera d’accord, et, sans s’arrêter un seul moment, l’armée ira sous les murs de Perpignan faire danser la carmagnole à l’Espagnol enorgueilli de quelques succès, et Marseille sera toujours le centre de gravité de la liberté, ce sera seulement quelques feuillets qu’il faudra arracher à son histoire. » Puis, l’auteur de la brochure conclut en ces termes : « Cet heureux pronostic nous remit en humeur ; le Marseillais nous paya de bon cœur plusieurs bouteilles de vin de Champagne qui dissipèrent entièrement les soucis et les sollitudes. Nous allâmes nous coucher à deux heures du matin, nous donnant rendez-vous au déjeuner du lendemain, où le Marseillais avait encore bien des doutes à proposer, et, moi, bien des vérités intéressantes à lui aprendre. » Ainsi donc, comme le jeune Bonaparte lui-même le sentait, toute la France était alors plus ou moins républicaine ; elle n’avait qu’un cœur, seulement ce cœur ne battait pas également partout : les pulsations étaient rapides à Paris, lentes en province : Toulon, Marseille, Lyon, Avignon, Nîmes, Montpellier, Beaucaire trouvaient que la Convention allait trop vite en besogne. C’est ce que montre la brochure du Souper de Beaucaire, avec une grande franchise d’allure et une admirable lucidité de raisonnement. Bonaparte, remis de son indisposition, partit en poste d’Avignon le 22 avril 1793, avec l’agrément des délégués de la Convention, pour aller remplir à Auxonne ou à Vonges la mission dont il avait été primitivement chargé. Vers le 28 août, il était à Auxonne, et c’est là que, le 3 septembre, il apprit la trahison qui avait livré Toulon aux ennemis de la France. Les Anglais en avaient pris possession le 27 août. Cet événement fut connu au camp devant Lyon le 1er septembre, et on n’en fut instruit à Auxonne que deux jours après. Bonaparte prit, sur cette nouvelle, une détermination qui témoigne de son esprit d’initiative ; il partit spontanément pour Paris, sans autorisation, de son chef, parvint à s’aboucher avec les membres du comité de Salut public, et obtint d’eux l’ordre de commander provisoirement l’artillerie du siège de Toulon.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

01.27.08

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – PATRIOTE CORSE ET REVOLUTIONNAIRE FRANCAIS

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Dernière entrevue entre Bonaparte et Paoli en 1793

La République française ne veut point être reconnue [par les plus grandes puissances européennes] ; elle est en Europe ce qu’est le soleil sur l’horizon ; tant pis pour qui ne veut pas la voir et ne veut pas en profiter.

(Napoléon Bonaparte)

Nous voici arrivés à une phase nouvelle de la vie de Bonaparte. Son séjour et sa conduite en Corse vont décider de sa fortune. D’abord, nous l’y voyons, comme à Valence, se jeter dans le grand parti de la Révolution française, et y rechercher Paoli, qui, rentré au sein de sa patrie, semblait avoir sincèrement embrassé ce parti. Il alla voir Paoli, qui accueillit avec franche amitié le fils de son ancien compagnon armes. Bonaparte accompagna dans ses courses le vieux général, qui, chemin faisant, lui montrait avec orgueil les lieux où il avait autrefois combattu pour l’indépendance de l’île, et lui racontait l’histoire de ces combats. Une fois, à Ponte-Novo, un cortège de 500 hommes à cheval accompagnait Paoli, Bonaparte marchait à ses côtés. Paoli lui désignait les positions, les lieux de résistance, de défaite et de triomphe des Corses dans la guerre de l’indépendance : il parlait avec feu, de cette lutte glorieuse a son jeune compatriote, qui l’écoutait avec une attention pleine d’intelligence, et lui soumettait de temps en temps des observations. A l’une d’elles, qui était probablement une de ces subites illuminations dont parle Bossuet, Paoli ne put s’empêcher de s’écrier : « 0 Napoléon ! tu n’as rien de moderne ; tu appartiens tout à fait aux hommes de Plutarque. Courage tu prendras ton essor. » A partir de ce moment, le grand citoyen conçut pour son jeune ami une sorte d’admiration, et il allait disant à tout venant : « Ce jeune homme, si on lui en donne le temps, fera parler le monde de lui. » Ce mot ne rappelle-t-il pas la fameuse exclamation de Kléber : Général, vous êtes grand comme le monde ! » Mais, puisque nous en sommes aux rapprochements, voici l’occasion de placer cette fameuse prophétie, si connue dans l’histoire, que l’on doit à l’esprit si perspicace de l’auteur du Contrat social : Il est encore en Europe un pays capable de législation, c’est l’île de Corse. La valeur et la constance avec lequelles ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté, mériteraient que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera l’Europe. » Le séjour de Bonaparte en Corse était limité par son congé ; mais parvint à se faire élire lieutenant-colonel d’un des quatre bataillons de volontaires nationaux corses qu’on organisait dans l’île, et, par conséquent, obtint l’autorisation pour d’y rester au delà du terme de son congé. Les grades dans les volontaires nationaux n’avaient rien de commun avec ceux de l’armée régulière. Le lieutenant-colonel des volontaires corses restait toujours capitaine en second dans le 4e d’artillerie. Bonaparte avait en effet été promu dans ce dernier grade le 14 janvier 1792 et classé dans la douzième compagnie du 4e régiment, en garnison à Valence, sans obligation de rejoindre. Il est à remarquer que ce fut le comte Louis de Narbonne, ministre de la guerre du 7 décembre 1791 au 10 mars 1792, qui contre-signa le brevet de Bonaparte, dont plus tard il devait devenir aide de camp. Ainsi Bonaparte avait été, de 1785 à 1792, simple lieutenant. Cette circonstance, il devait la rappeler lui-même plus tard dans l’occasion suivante. On était sous l’Empire. A une revue, un, jeune sous-lieutenant sort des rangs et vient se placer devant Napoléon, qui lui dit : « Que me voulez-vous ? -Sire, il y a quatre ans que je suis sous-lieutenant, et depuis lors je n’ai pas eu d’avancement. » Après un moment de silence, Napoléon répondit : « Moi, monsieur, je l’ai été pendant sept ans. – Sire, cela est vrai, mais Votre Majesté a bien rattrapé le temps perdu. » Ici, si l’écolier de Brienne avait été un peu moins rebelle au thème et à la version, il aurait pu, en guise d’épiphonème, ajouter : Vade, et fac similiter. Revenons à la Corse. Napoléon, quoique capitaine, resta dans sou pays ; mais il se montrait de plus en plus révolutionnaire, au grand déplaisir de Paoli, qui avait d’autres vues sur lui dans le cas où la Révolution triompherait tout à fait en France. Cette circonstance ne tarda guère à se présenter. Le canon du 10 août retentit bientôt jusqu’en Corse. La République fut proclamée, et Bonaparte en manifesta une grande joie, que Paoli et ses partisans feignirent de partager. En janvier 1793, le gouvernement de la République française avait ordonné une expédition contre la Sardaigne. Paoli, et certes quelque soit le sentiment qui l’inspira dans cette circonstance, cela ne lui fait pas honneur et justifie ce nom de traître que lui donnèrent les républicains français, Paoli fit échouer l’expédition de Sardaigne. Dans ce but, il avait demandé et obtenu le commandement de la contre-attaque pour son neveu et confident, le général Cesare Rocca, à qui il avait dit en secret : « Souviens-toi, ô Cesare ! que la Sardaigne est l’alliée naturelle de notre île ; que, dans toutes les circonstances, elle nous, a secourus en vivres et en munitions, et que le roi du Piémont a toujours été l’ami des Corses et de leur cause, Fais donc en sorte que cette expédition s’en aille en fumée. » Le 8 mars 1793, Bonaparte fut promu au grade de capitaine commandant dans le 4e régiment d’artillerie, et, pour la première fois, son nom figure dans l’almanach national de la même époque, sous cette forme : Buonaparte. Dès ce moment, nous allons le voir s’élever de grade en grade avec une rapidité extraordinaire. Les ailes ont poussé à l’aiglon d’Auxonne, de La Fère et de Valence, des ailes de la plus grande envergure, et l’aiglon menace de devenir un aigle immense. On le voit aussi, dès cette époque, prendre un intérêt passionné à la cause de la Révolution et à tout ce qui touche à la France. Jusqu’à ce jour, il avait, été Corse ; la Révolution le fit Français : le voilà tout à fait des nôtres. Après l’expédition malheureuse de la Sardaigne, il avait rejoint à Corte son bataillon, ou il apprit sa promotion et, peu après, l’acte du 2 avril 1793, par lequel la Convention nationale mandait à la barre le général Paoli, dénoncé comme traître, ainsi, que Pozzo di Borgo, alors procureur général syndic du département de la Corse, et nommait commissaires en Corse les représentants du peuple Delcher, Saliceti et Lacombe-Saint-Michel qu’elle autorisait à faire arrêter Paoli s’ils le jugeaient à propos. Paoli n’obéit pas au décret, de la Convention ; il lui écrivit toutefois une très-longue lettre, où il essayait de se justifier et où il offrait, si la Convention jugeait « ce nouveau sacrifice » nécessaire, de s’éloigner de la Corse. Mais déjà il avait résolu d’abandonner la France, et il s’en était ouvert à ses amis et, entre autres, à Napoléon. Il crut un moment pouvoir lui faire partager son opinion. Il lui peignit sous les plus noires couleurs la situation de la République ; il lui parla de l’anarchie dans laquelle la France était plongée, de l’heureuse constitution de l’Angleterre, des brillantes récompenses que lui vaudrait son génie s’il consentait à seconder son dessein de livrer la Corse aux Anglais ; il essaya, en un mot, de le séduire. Mais Bonaparte, avec son énergique esprit, sa précoce et pénétrante sagacité, et, disons le mot, son républicanisme, rejeta sans hésiter un seul instant les propositions de Paoli, au grand étonnement de ce dernier. Ce ne fut pas sans une extrême surprise que Paoli entendit ce jeune officier de vingt-quatre ans, qui jusque-là avait amèrement enduré la sujétion de la Corse à la France, rétorquer avec fougue, vivement et franchement, tous ses arguments. « Eh ! quoi ! se séparer maintenant de la France !nous ne ferons jamais cela ! Nos plus chers intérêts, nos habitudes, nos coutumes, l’honneur, la gloire, nos serments solennels, tout enfin exige que la Corse soit, oui, soit française ! L’anarchie actuelle, fille de la grande Révolution, ne peut être qu’éphémère. Tout doit changer, l’ordre renaîtra infailliblement ; les lois se modèleront sur les idées du siècle, et la France, avant peu, s’élèvera majestueusement au comble de la gloire. Moi ! l’abandonner ! Vous, général, vous, parler de se livrer à l’Angleterre ! la vénale Angleterre, protectrice des peuples libres ! Ah ! quelle erreur ! Et puis, l’éloignement, la langue, notre caractère, les dépenses énormes, incalculables, qu’il faudrait faire, tout s’oppose impérieusement à notre réunion avec la reine qui tyrannise les mers et les terres qui ne lui appartiennent pas. » Jusque-là, il avait été, Corse ; la Révolution française, nous le répétons , l’avait fait Français et républicain. Conclusion : malgré tout, en dépit de tout ce qui pourra s’ensuivre, le nom glorieux de Bonaparte est et reste à jamais rivé à la Révolution ; et Lodi, Arcole, Castiglione, les Pyramides, Aboukir, etc., etc., sont des victoires républicaines. Sous l’influence de Paoli, la réaction contre-révolutionnaire qui voulait livrer la Corse à l’Angleterre prenait de moment en moment une plus grande importance. Paoli avait réellement négocié la reddition et la remise de l’île aux Anglais ; d’un instant à l’autre, il attendait la flotte anglaise. Paoli était parvenu à réunir une consulte nationale à Corte. Dans cette consulte, dont Paoli fut nommé président, et Pozzo di Borgo secrétaire, on se borna d’abord à prétendre, en termes vagues, qu’on ne s’assemblait que pour résister au parti qui, disait-on, voulait s’opposer au bonheur de la Corse, et on signalait les familles Bonaparte et Arena comme perturbatrices du repos public. Toutes ces tergiversations avaient ceci pour cause : l’escadre anglaise n’était pas encore en vue, et l’on craignait l’énergie bien connue des commissaires de la République. La situation de ceux-ci, ainsi que celle des patriotes, devint dès lors très critique en Corse. Calvi, cependant, n’était point entré dans la conjuration antifrançaise. Toutefois les représentants de la Convention qui s’y trouvaient alors, et que Bonaparte y avait rejoints, désespérant de réduire les adhérents de Paoli par leur seule présence, résolurent d’aller chercher sur le continent des forces nouvelles pour dominer le parti contre-révolutionnaire, et empêcher, s’il en était temps encore, les Anglais de s’emparer de l’île. Ils firent donc embarquer avec eux, à Calvi, Bonaparte et sa famille, pour les soustraire à la fureur de leurs ennemis. Cette colère était telle, qu’à peine la frégate française qui émportait vers Marseille Bonaparte et les siens fut-elle en mer, que leur maison d’Ajaccio était pillée, leurs campagnes dévastées et leurs troupeaux détruits par les fauteurs armés de ce gouvernement, appelé rebelle par les républicains, et gouvernement provisoire par les partisans du général Paoli. On sait ce qui advint après ce départ des commissaires de la Convention et, avec eux, des familles corses du parti français : la Corse, comme Toulon, fut livrée aux Anglais ; mais elle ne devait pas tarder à rentrer dans le giron de la République, et Paoli, à se voir contraint lui-même de se réfugier eu Angleterre. Telle fut la rupture de Napoléon et de Paoli. Cependant, chose étrange, malgré la trahison de Paoli envers la France, malgré l’arrestation ordonnée par lui du jeune officier d’artillerie, ces deux grands cœurs ne purent parvenir ni à se haïr ni à se mépriser ; au contraire, il y eut toujours entre eux un courant sympathique, né de leur commun amour du pays natal. Pour les républicains purs de la Convention, Paoli était un traître : aux yeux de Napoléon, il ne fut qu’un patriote égaré, qu’il estima toujours. Et tel était chez le vieux Paoli l’ardent amour de la terre natale, que les victoires de l’enfant d’Ajaccio en Italie et en Egypte le faisaient tressaillir d’aise à Londres ; il battait bruyamment des
mains et riait dans sa barbe grise à la nouvelle de ses triomphes, comme s’ils eussent été remportés pour sa propre cause. A le voir et à l’entendre, on eût dit qu’ils étaient encore tous deux dans l’intimité où ils avaient autrefois vécu. Lorsque Napoléon fut devenu consul, puis Empereur, l’enthousiasme de Paoli ne connut plus de bornes. A chaque nouvelle victoire de son jeune compatriote, il donnait un dîner, auquel Fox ne paraissait pas trop contrarié d’assister. Les choses allèrent si loin que le ministère anglais s’en émut. C’est à Pitt surtout que cet enthousiasme déplaisait. On en fit des reproches au vieux général corse, complètement fourvoyé, qui répondit : « Vos reproches sont justes ; mais, que voulez-vous ? Napoléon est un des miens, je l’ai vu croître, je lui ai prédit sa fortune. Voulez-vous que je déteste sa gloire, et que je ne sois pas fier pour mon pays de l’honneur qu’il lui fait ? » Toutes les puissances du monde ne l’eussent pas fait sortir de là. De son côté, Napoléon portait le, plus vif intérêt à ce vieil ami de sa famille et de la liberté corse, qui s’était malheureusement trop
effrayé de premières violences rendues inévitables, et dans sa plus haute fortuné il a fréquemment exprimé ses sympathies. Il aurait voulu, a-t-il dit lui-même, pouvoir le rappeler, l’associer à ses entreprises et à sa gloire ; mais comment s’y prendre ? comment satisfaire à tout, dans l’entraînement de ses conquêtes, emporté comme tant d’autres dans le tourbillon vertigineux où l’avaient lancé ses passions e t son génie ? Paoli mourut en 1807, dans tout l’enivrement des triomphes du vainqueur d’Austerlitz et d’Iéna, envoyant sans doute sa dernière pensée et son dernier soupir à son jeune et brillant ami. Peut-être n’a-t-on pas encore assez approfondi le caractère de la lutte entre Paoli et Bonaparte, ces deux génies que l’âge seul séparait et qui, nés au même jour, auraient été si puissants par leur union. Paoli n’a pas été, comme on l’a prétendu à tort, le parrain de Bonaparte ; le seul lien qui les unissait était l’amitié du général corse pour Charles Bonaparte, son ancien secrétaire, et l’un de ses partisans les plus zélés. Paoli avait aspiré avec bonheur le vent de la liberté qui soufflait sur la France ; il avait compris, dans les longues heures de l’exil, que la Corse ne pouvait se défendre seule contre toutes les ambitions qui s’élevaient autour d’elle, et parfois bien loin d’elle ; il acceptait maintenant la domination de la France comme un protectorat d’autant plus doux que son amour-propre était agréablement flatté des honneurs qu’à l’exemple des républiques grecques on lui avait rendus à Paris. Napoléon, à cette époque encore, était plus Corse que Français ; lier des dernières pages si glorieuses de l’histoire de son pays, sur lesquelles rayonnait le grand nom de Paoli, il se fit son ombre, le suivait pas à pas, recueillant ses grands enseignements, et Paoli se prit pour lui de l’affection qu’éprouvent les vieillards pour le talent naissant qui s’incline devant eux. Mais Paoli appartenait trop au vieux monde qui s’écroulait ; il s’effraya de la pente vertigineuse qui emportait son œuvre ; 1793 le fit trembler ; sa voix n’avait plus, d’ailleurs, sur ses compatriotes, l’influence d’autrefois ; il demanda aux Anglais un pouvoir et le respect que la France lui refusait déjà. Bonaparte, au contraire, né au milieu de l’embrasement, s’y précipita avec ardeur, et, laissant Paoli se raidir contre le mouvement, il se sépara de lui. Paoli se prit alors de haine pour son élève dont le rôle venait si subitement de changer, et qui osait lui tenir tête ; ce fut une de ces haines terribles et aveugles : si Bonaparte fût tombé entre ses mains, il l’eût certainement fait mettre à mort. La haine des vieillards ressemble à celle des enfants, elle est oublieuse. Aussi, de nouveau vaincu, rendu à sa solitude de Londres, le vieux lion corse, négligé de ceux même dont il espérait tout, se prit à regretter la France, la France alors régénérée après ses sanglantes épreuves ; l’amour de sa patrie, cet amour passionné qui fait aimer le sol et ceux qui l’habitent, se réveilla en lui aussi puissant, aussi ardent qu’aux grands jours de sa lutte contre Gênes ; il applaudit aux succès de son ancien ennemi qui n’était plus que son élève, son compatriote, et l’astre couchant salua avec enthousiasme le nouveau soleil qui montait toujours.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – SECONDS SEJOURS A AUXONNE ET VALENCE

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Canonnier du régiment de La Fère en 1790

Les premières qualités du soldat sont la constance et la discipline, la valeur n’est que la seconde.

(Napoléon Bonaparte)

C’est pendant ce second séjour de quelques mois à Auxonne (de février à juin 1791) qu’il fit imprimer à Dole, chez M. Joly, sa Lettre à Buttafuoco, qui ne fut tirée qu’à cent exemplaires. Napoléon, toujours accompagné de son frère Louis, allait en corriger lui-même les épreuves chez l’imprimeur à Dole. Ils partaient d’Auxonne à pied, dès quatre heures du matin, prenaient chez M. Joly un déjeuner frugal, et se remettaient en route pour revenir à Auxonne, où ils étaient souvent de retour avant midi, ayant ainsi parcouru huit lieues de poste dans la matinée. A Auxonne, Napoléon était à la fois, et le mentor et le précepteur de son jeune frère. Au rapport de M. de Coston, on n’a jamais connu à Bonaparte d’aventures galantes à Auxonne, quoique plusieurs dames peu scrupuleuses se soient vantées plus tard d’avoir eu des relations intimes avec lui. Dans les courses qu’il aimait à faire aux environs d’Auxonne, à Dole, à Nuits, à Citeaux, partout le jeune officier d’artillerie, d’une bonne logique et d’une langue alerte, prétait main forte à la cause de la Révolution, sans précisément déplaire aux aristocrates, dont cependant il combattait vaillamment les doctrines surannées. C’est ainsi qu’étant allé, au printemps de 1791, faire à Nuits une visite à M. de. Gassendi, capitaine commandant au régiment de La Fère, qui ‘avait épousé, le 4 mai 1790, la fille d’un riche médecin de Nuits, il ne tarda pas à s’apercevoir du dissentiment des opinions politiques entre le beau-père et le gendre. Le gentilhomme Gassendi, tout descendant qu’il était du philosophe de ce nom, était aristocrate, et le médecin très chaud patriote. Celui-ci trouva dans le jeune lieutenant un auxiliaire puissant, ne déguisant rien, allant au fond des choses, rétorquant sans embarras tous les arguments de son adversaire, et il en fut si ravi que, le lendemain, au point du jour, il faisait à Bonaparte une visite de reconnaissance et de sympathie. Le tocsin de la Révolution venait de sonner. Bonaparte, alors détaché en garnison à Nuits, a tracé de l’état des opinions à ce moment un tableau d’une vérité saisissante ; et, à ce propos, M. de Coston raconte une anecdote très caractéristique. Il y avait, dans cette même ville de Nuits, si célèbre par ses vins, beaucoup d’aristocrates. Le maire, loin d’être patriote, s’était fait en quelque façon l’espion du parti ; il dénonçait aux ennemis de la Révolution tous ceux qui en professaient les principes, et il s’étonnait qu’on ne les pendît point en compagnie, des membres les plus illustres de l’Assemblée constituante, qui n’étaient pour lui que des coquins et des brigands. Il faisait sa lecture habituelle et ses délices des Actes des Apôtres, l’insolent journal qui leur prodiguait les insultes les plus irritantes. Mais monsieur le maire de Nuits tenait surtout à ce qu’on destituât, puisqu’on était assez faible pour ne pouvoir les pendre, ceux, qui n’étaient pas, comme lui, ennemis des philosophes et des novateurs. Or un dimanche, Bonaparte fut inviter à souper chez Mme Marey, auprès de laquelle un de ses camarades, M. Rolland de Villeneuve, semblait fort bien établi. C’était là le repaire de l’aristocratie du canton, bien que la dame ne fût que la femme d’un marchand de vins ; mais elle avait une grande fortune et les meilleures manières du monde ; c’était la Célimène de l’endroit. Là se trouvait toute la gentilhommerie contre-révolutionnaire des environs. Le jeune officier avait donné dans un vrai guêpier. Il lui fallut rompre force lances. La partie n’était pas égale. Au plus fort de la mêlée, on annonce M. le maire. Napoléon crut que c’était un secours envoyé du ciel dans ce moment de crise. « Mais il était le pire de tous, ce maudit homme, dans son bel accoutrement du dimanche, bien boursouflé sous un grand habit cramoisi. Toute la compagnie jugea le jeune républicain perdu. Heureusement, la maîtresse de la maison, peut-être par une secrète sympathie d’opinions, car elle tenait à la famille Monge, vint au secours de Napoléon dans cette circonstance ; elle détourna constamment, avec esprit, les coups qui eussent pu porter ; elle fut sans cesse pour Bonaparte le bouclier gracieux sur lequel les armes ennemies venaient s’émousser et perdre leur force ; Mme Marey préserva de toute blessure son convive, qui a toujours conservé d’elle un agréable souvenir pour le service qu’il en avait reçu dans cette chaude affaire. » Pour un observateur superficiel, la France, en ce moment, semblait partagée en deux camps d’égale puissance. Selon les lieux où l’on était, on pouvait se faire aisément illusion sur la force respective des partis et des opinions. Partout on rencontrait des champions des deux causes qui divisaient la France ; on discutait avec feu. Dans les salons, dans la rue, sur les chemins, dans les auberges, toutes les questions à l’ordre du jour étaient agitées ; on s’enflammait de part et d’autre ; on semblait prêts à en venir aux mains. Un patriote, c’était alors le mot consacré, pouvait croire son parti le moins fort quand il se trouvait dans les salons ou dans les réunions d’officiers, tant il se voyait en minorité ; mais, aussitôt qu’il était dans la rue ou parmi les soldats, il se retrouvait au milieu de la nation tout entière. Par instinct, par nature, Bonaparte appartenait à ce parti. Peu à peu les résistances de la cour, l’insolence des journalistes qui la soutenaient, les menaces de l’émigration produisirent un effet contraire à ce qu’on s’en était promis. Les opinions, les sentiments du jour ne laissèrent pas que de gagner jusqu’aux officiers mêmes, surtout après le fameux serment à la Nation, à la Loi et au Roi. C’est à ce sujet que Napoléon a dit : « Jusque-là, si j’eusse reçu l’ordre de tourner mas canons contre le peuple, je ne doute pas que l’habitude, le préjugé, l’éducation, le nom du roi, ne m’eussent porté, à obéir ; mais, une fois le serment national-prêté, c’était fini : je n’eusse plus connu que la nation. Mes penchants naturels se trouvaient dès lors en harmonie avec mes devoirs, et concordaient à merveille avec, toute la métaphysique de l’Assemblée. Toutefois, les officiers patriotes, il faut en convenir, ne composaient que le petit nombre ; mais avec le levier des soldats, ils conduisaient le régiment et faisaient la loi. Les camarades du parti opposé, les chefs même recouraient à eux dans les moments de crise. « Telles étaient la véritable situation de la France et les très vives et très sincères opinions de Napoléon Bonaparte, lorsqu’il reçut son brevet de lieutenant en premier au régiment de Grenoble, qui tenait alors garnison à Valence. Il partit en conséquence d’Auxonne avec son frère Louis, de l’éducation duquel, comme nous l’avons vu, il s’était chargé. On a dit qu’à Auxonne Bonaparte avait laissé quelques dettes : un billet de 100 livres entre les mains d’un marchand de drap pour fournitures d’étoffes ; un autre de 15 livres à un fournisseur pour le prix d’une épée de rencontre à poignée de cuivre doré, et une reconnaissance d’une petite fourniture de bois : voilà des dettes honorables. L’entretien de son frère Louis sur sa solde l’obligeait d’ailleurs à la plus sévère économie. Plus tard, sous l’Empire, le marchand de drap, M. Louvrier, se vantait, avec une prétention d’assez auvais goût, d’avoir fourni à Napoléon son premier habit d’uniforme et ses premières épaulettes de lieutenant. Sous la Restauration, le drapier donna bassement une autre direction aux fils de sa trame : quand il racontait l’anecdote, il ajoutait, mensongèrement sans doute, que le drap du lieutenant n’avait été payé que par le premier Consul. C’était pour la seconde fois que Bonaparte tenait garnison à Valence. Comme un chef de famille qui suivrait l’éducation d’un flls, il avait auprès de lui son frère Louis, qu’il avait toujours dirigé à Auxonne. Un matin, que M. Parmentier, chirurgien-major du 4e régiment d’artillerie, se trouvait dans la chambre de Napoléon, le jeune Louis entra les yeux rouges et un peu gros, comme quelqu’un qui a dormi plus longtemps que de coutume. Bonaparte fit observer avec quelque sévérité à son jeune frère qu’il s’était oublié dans son lit. Louis s’excusa timidement en disant qu’il venait de faire un songe, agréable, qu’il avait rêvé qu’il était roi. «-Toi, roi ! répliqua Bonaparte avec une légère pointe d’ironie ; quand tu seras roi, je serai empereur. » M. Parmentier, qui avait assisté à ce petit dialogue, aimait plus tard à répéter cette anecdote. Fidèle à ses anciennes affections, Bonaparte voulut habiter la première chambre qu’il avait occupée chez Mlle Bou ; elle n’était pas libre, et il s’installa avec Louis dans une autre pièce plus grande, au premier étage et prenant jour sur la rue de l’Equerre. Il ne trouva plus dans sa nouvelle garnison tous ceux qu’il y avait connus, l’abbé de Saint-Ruf’ était mort quelque temps auparavant, le 4 avril 1791 ; mais il y revit, ses autres amis, ainsi que Mme du Colombier, auprès de laquelle il reprit presque toutes ses anciennes habitudes. Seulement, son nouveau grade le contraignait, par bienséance, à manger avec les lieutenants du régiment, qui prenaient leur pension chez un sieur Geny, traiteur, qui tenait alors l’hôtel des Trois Pigeons, rue Pérollerie. Quant à son frère, il mangeait avec Mlle Bou dans un salon-cuisine de l’arrière-fond du café. Il s’abonna de nouveau au cabinet littéraire de M. Aurel, où on le voyait fort assidu. Cependant, la Révolution marchait, et le patriotisme de Bonaparte devenait de jour on jour plus ardent. Il entra dans la Société des Amis da la constitution dont il fut successivement secrétaire et président, cumulant ces fonctions avec celles de bibliothécaire. La Société des Amis de la constitution de Valence, d’abord composée de vingt-cinq membres, tint sa première séance chez Mlle Bou et dans sou café : d’autres séances eurent lieu dans le cabinet littéraire de M. Aurel ; plus tard, le 3 juillet 1791, après la fuite du roi, cette, société, dans laquelle Bonaparte fit recevoir deux officiers supérieurs de son régiment, MM. de Mauroy et de Campagnol, se réunit dans l’église de Saint-Ruf avec vingt-deux sociétés patriotique des départements de la Drôme, de l’Isère et de l’Ardèche ; et, dans cette espèce de fédération, Bonaparte prononça, un chaleureux discours. Dans une lettre du 27 juillet 1791, écrite à M. Naudin, commissaire des guerres, qu’il avait connu et avec lequel il s’était lié à Auxonne, il parle de sa sollicitude pour là mère patrie, et il s’exprime avec une grande vivacité sur cette réunion du 3 juillet, où fut prêté le serment civique. « Ce pays-ci est plein de zèle et de feu, dit-il. Dans une assemblée composée de vingt-deux sociétés des trois départements, on fit, il y a quinze jours, la pétition que le roi fût jugé. Mes respects à Mme Renaud, à Marescot et à Mme de Goi. J’ai porté un toast aux patriotes d’Auxonne, lors du banquet du 14. Ce régiment-ci est très sûr en soldats, sergents et la moitié des officiers. » Le post-scriptum surtout est remarquable : PS. Le sang méridional coule dans mes veines avec la rapidité du Rhône ; pardonnez donc si vous avez-de la peine à lire mon griffonnage, » Griffonnage, en effet, dit M. de Coston, griffonnage qui témoigne à lui seul de la chaleur de ce sang méridional qui coulait dans les veines, de Bonaparte « avec la rapidité du Rhône ». « Tout le monde, à Valence, parlait des ardeurs révolutionnaires du jeune lieutenant. M. de Campagnol, son colonel, ne les partageait point, non plus que ses autres chefs et quelques-uns de ses camarades. On commençait, à se diviser plus sérieusement que par le passé. La fuite du roi était l’objet de toutes les conversations, et, comme on l’imagine bien, était diversement jugée. Il fallait avoir été élevé dans la foi monarchique la plus aveugle ou la plus servile pour ne pas voir un acte coupable au plus haut degré dans cette désertion, dans ce passage à l’ennemi du chef militaire et civil d’un grand empire, pour aller se mettre à la tête ou se laisser remorquer à la queue des émigrés et des armées liguées contre la France. Bonaparte pensait comme ceux qui jugeaient que cette fuite à l’étranger n’était ni d’un roi, ni d’un honnête homme, ni d’un homme courageux ; il mit même tant de vivacité dans ce blâme au moment du retour de Louis XVI, que M. de Campagnol, très bon royaliste, s’en souvint quand Louis XVI eut été refait roi par l’assemblée. Bonaparte reçut une forte admonestation sur sa chaude participation aux séances des Amis de la constitution, et lorsque, au commencement d’août il sollicita un congé, ce congé lui fut positivement refusé ; mais, avec sa puissance de volonté ordinaire, il tourna la difficulté en s’adressant directement au baron du Teil, l’ancien commandant de l’école d’Auxonne, qui avait toujours eu beaucoup de bonté pour lui, et qui était alors maréchal de camp, inspecteur général de l’artillerie du VIe arrondissement, comprenant l’école et la place de Valence. Celui-ci lui fit accorder par le ministre de la guerre un congé, au grand déplaisir des chefs immédiats du lieutenant, que M. du Teil n’en avait nullement prévenus. Paris l’attirait en ce moment : il en respirait de loin l’esprit, et sentait qu’il y avait quelque chose avoir et à juger, et aussi quelque chose à faire pour la cause de son pays natal. En effet, avec cet esprit pratique qu’il mêla toujours à son enthousiasme, il avait rédigé pour le ministre de la guerre un mémoire qu’il voulait lui présenter et lui expliquer de vive voix. Dans ce mémoire, il proposait d’armer les gardes nationales corses avec les fusils d’artillerie qu’on venait de retirer à cette partie de l’armée comme inutiles ou embarrassants. Mais il avait besoin, pour ce voyage, de plus d’argent qu’il n’en possédait, car il ne couvait faire d’économies sur sa solde, qui suffisait à peine à ses besoins et à ceux de son frère Louis, et il est probable qu’il devait encore les fameuses 100 livres à ce M. Louvrier, qui se voyait menacé de n’être payé qu’à l’avènement du consulat – le pauvre homme ! Dans cette situation embarrassante, Bonaparte écrivit à son grand-oncle l’archidiacren Lucien les deux lettres que dans le recueil d’Adolphe Blanqui, on voit datées par erreur de 1792, puisque l’archidiacre mourut comme nous le verrons à Ajaccio, dans la nuit du 15 au 16 octobre 1791, en présence de son petit-neveu Napoléon, qui, n’ayant pu se rendre à Paris faute d’argent, était allé jouir de son congé en Corse, près de sa famille. On lit dans la première : « J’attends avec impatience les 6 écus que me doit maman (sans doute la part modeste de la mère dans l’entretien de Louis) ; j’en ai le plus grand besoin. » Et dans la seconde : « Envoyez-moi 300 francs ; cette somme me suffira pour aller à Paris. Là, du moins, on peut se produire, surmonter les obstacles ; tout me dit que j’y réussirai : voulez-vous m’en empêcher faute de cent écus ? » II ne reçut pas l’argent demandé et resta quelques jours encore à Valence, où, aspirant à toutes les gloires, il avait écrit un discours sur cette question : Quelles vérités et quels sentiments importe-t-il le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur ? mise au concours par l’Académie de Lyon pour un prix, de 1.200 frans, fondé par l’abbé Raynal de ses propres deniers. Le concours fut jugé le 25 août par l’Académie, et aucun des concurrents n’obtint le prix, qui, plus tard, devait être adjugé à Daunou. On connaît aujourd’hui le travail que le jeune officier présenta au concours. Ce travail incohérent, déclamatoire souvent, mais plein de feu, est écrit tout entier dans les idées philosophiques du temps. C’est une sorte de nébuleuse ardente, en travail de formation, et dont se dégagent de temps en temps des étincelles lumineuses, comme des rayons de soleil qui jaillissent du milieu d’épaisses ténèbres. Voici d’ailleurs en quels termes les juges du concours apprécièrent le mémoire du jeune. Bonaparte : « Le numéro 15 est un songe très prononcé, c’est peut-être l’ouvrage d’un homme sensible ; mais il est trop mal ordonné, trop disparate, trop décousu pour fixer l’attention. » Au luxe de déclamations qui signalaient cet écrit, on aurait difficilement deviné la future haine de l’Empereur pour les idéologues, mot qui, dans sa bouche impériale, sera le nec plus ultra du dédain et du mépris. Bonaparte et son frère Louis arrivèrent à Ajaccio dans la première quinzaine d’octobre, et Napoléon trouva son grand-oncle Lucien, qu’il aimait beaucoup, malgré tout, au lit de la mort. Il était avec tous les siens près du mourant dans la nuit du 15 au 16 octobre, et il le vit expirer avec douleur. L’archidiacre était plus philosophe que semblait l’indiquer son habit. Au moment suprême, il s’occupait surtout des intérêts et de l’avenir de sa famille, et paraissait peu s’inquiéter de son salut dans l’autre monde. L’abbé Fesch, alors grand vicaire de l’évêque constitutionnel d’Ajaccio, accourut au lit du mourant pour lui débiter les homélies d’usage. L’agonisant l’interrompit : Fesch n’en tint aucun compte. Le vieillard s’impatienta : « Eh laissez donc, je n’ai plus que quelques moments à vivre ; je veux, les consacrer aux miens. » II les fit en effet approcher, leur donna des avis, des conseils ; et, s’adressant à Joseph, quelques instants avant de mourir : « Tu es l’aîné de la famille, lui dit-il ; mais voilà celui qui en est le chef. Aie soin de t’en souvenir. » Et il désignait Napoléon. Napoléon avait alors vingt-deux ans, et Joseph près de vingt-quatre. Napoléon a raconté lui-même, à Sainte-Hélène, qu’à genoux en ce moment près du lit où l’archidiacre venait de rendre le dernier soupir, il pleura comme un enfant, lui qui pleurait si peu. Dans les cinq mois que Bonaparte avait passés à Valence lors de sa seconde garnison, il avait beaucoup pensé, beaucoup agi, beaucoup souffert aussi ; car il y avait vécu dans la gêne, tout occupé, comme eut pu le faire un père, de l’éducation de Louis. Lui-même a rappelé ces temps où il vivait durement avec ce jeune frère, à l’avenir duquel il s’était dévoué ; il les a rappelés dans une circonstance où, pourquoi ne le dirions-nous pas, il nous semble avoir jugé trop sévèrement ce Louis qu’il aimait tant. L’Empereur, parlant au duc de Vicence, de son frère qui venait d’abdiquer le trône de Hollande, s’exprimait ainsi : « Abdiquer sans me prévenir ! se sauver en Westphalie comme s’il fuyait un tyran !… Mon frère me nuire au lieu de m’aider !… Ce Louis que j’ai fait élever sur ma solde de lieutenant, Dieu sait au prix de quelles privations !… Je trouvais de l’argent pour payer la pension de mon jeune frère. Savez-vous comment j’y parvenais ? C’était en ne mettant jamais les pieds ni au café m dans le monde ; c’était en mangeant du pain sec, en brossant mes habits moi-même, afin qu’ils durassent plus longtemps. Pour ne pas faire tache parmi mes camarades, je vivais comme un ours, toujours seul dans ma petite chambre, avec mes livres, alors mes seuls amis. Et ces livres ! par quelles dures économies, faites sur le nécessaire, achetais-je cette jouissance. Quand, à force d’abstinence, j’avais amassé deux écus de six livres, je m’acheminais avec une joie d’enfant vers la boutique d’un libraire, qui demeurait près de l’évêché. Souvent j’allais visiter ses rayons avec le péché d’envie ; je convoitais longtemps avant que ma bourse me permît d’acheter ! Telles ont été les joies et les débauches de ma jeunesse. » Ici, cette interruption arrachée au duc de Vicence. : « Sire, jamais le trône ne vous vit plus grand que ne l’était le lieutenant d’artillerie dans sa petite chambre de Valence. – « Eh! non, j’avais du cœur, voilà fout, répondit l’Empereur avec simplicité. Tout petit garçon, j’ai été initié à la gène et aux privations d’une nombreuse famille. Mon père et ma mère ont connu de mauvais jours !… Huit enfants!… Le ciel est juste… Ma mère est une digne femme. » On sera peut-être surpris de nous voir insister si souvent, et avec une complaisance qui peut paraître minutieuse, sur les moindres circonstances des premières années de Bonaparte ; c’est qu’elles nous semblent, à nous dignes du plus grand intérêt : une fois ces humbles commencements mis hors de toute contestation, le contraste fera mieux comprendre la fortune extraordinaire de notre héros. Encore une fois, voilà pourquoi nous nous complaisons tant à insister sur toutes ces misères extraordinairement honorables, et qui n’ont armorié les commencements d’aucun héros de l’Histoire. Nous nous supposons à l’embouchure du Missouri ou des Amazones : quelles proportions ne prendra pas notre étonnement, si, transporté tout à coup vers la source, nous sommes en présence d’un mince filet d’eau que le moindre rayon de soleil menace de tarir et de dessécher !

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

01.22.08

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE TROISIEME SEJOUR DE NAPOLEON EN CORSE

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Le drapeau de l’indépendance corse

La première des vertus est le dévouement à la patrie.

(Napoléon Bonaparte)

Il va sans dire qu’il ne manqua pas de s’arrêter dans cette Valence qui tint toujours une si grande place en ses souvenirs. Il y revit avec une vive satisfaction tous ceux dont il avait pour ainsi, dire reçu la bienvenue aussi bienveillants à son égard : l’excellente Mme du Colombier ; la non moins excellente Mlle Bou, son ancienne hôtesse ; l’abbé-prélat M. de Saint-Ruf, dont l’obligeance envers lui ne s’était pas affaiblie malgré la divergence de leurs opinions politiques, qui s’accusait de plus en plus à mesure que les événements marchaient, et qui devait les pousser bientôt très-loin en sens divers. Mais il avait hâte de revoir sa patrie, sa mère, sa famille, et il arriva en Corse dans les derniers jours de septembre. Il fut reçu avec des larmes de joie par tous les siens, et sa conduite dans ses diverses garnisons en France lui méritait bien cet accueil. Jamais, sa famille n’avait reçu de plaintes contre lui ; officier pauvre, il n’avait aucune dette, vivant chétivement, mais sans créanciers. Il en résultait que, malgré sa jeunesse, il jouissait, dès l’âge de vingt ans, de cette considération précieuse que les mieux doués n’acquièrent ordinairement qu’avec les années, el à laquelle bon nombre d’hommes n’arrivent jamais. Cependant la Révolution marchait toujours. Elle avait fait, même en Corse, de grands progrès. Le jeune officier d’artillerie se sentait poussé invinciblement vers elle. Chose singulière, il retrouva son vieux grand oncle, l’archidiacre, presque démocrate en dépit, de sa robe et de ce qu’il redoutait pour le clergé. Il s’éteignait visiblement, souhaitant peut-être de s’endormir avant l’orage que tout annonçait, mais que son petit-neveu semblait respirer d’avance. Il ne tarda pas, durant ce semestre, d’en donner des marques non équivoques. Il prit part, dès son arrivée, aux assemblées populaires, et, le 31 octobre 1789, il signa, le premier en tête, l’adresse de plusieurs Corses à l’Assemblée nationale, qu’il passe même pour avoir rédigée. Ainsi déjà, ce jeune officier, de vingt ans s’était mis, par son ascendant moral et sa bouillante ardeur, à la tète des plus notables citoyens de sa patrie, revendiquant la liberté, avec des citoyens de toutes les classes. On voit là, en effet, pêle-mêle, et dans un véritable laisser-aller égalitaire et démocratique des hommes des plus humbles professions mêlés aux noms les plus aristocratiques de l’île, et le jeune Bonaparte y entraîne jusqu’à son vieux grand-oncle, l’archidiacre Lucien. A cette heure solennelle où la France nouvelle jetait un défi superbe au vieux monde, au lendemain de la prise de cette forteresse en qui se personnifiaient tous les abus de la royauté, le souffle de la Révolution avait évidemment passé sur l’âme de Bonaparte, et toutes les ardeurs bouillonnaient dans son cerveau. La grande aurore de 89 l’éblouissait de ses feux massants. Le 1er janvier 1790, il était devenu le huitième lieutenant en second du régiment de La Fère, mais le citoyen primait en lui le lieutenant. L’adresse que nous venons de rappeler était un acte collectif, dont il avait, sans nul doute, pris l’initiative, et que, en le signant le premier, il avait particulièrement marqué de son nom et de sa griffe, ex ungue leonem. Il ne devait pas tarder à faire plus encore, mais cette fois en son propre nom, et sous sa seule responsabilité. En effet, le 23 janvier 1790, il écrivit sa fameuse lettre à Buttafuoco, foudroyante apostrophe à celui qu’il regardait comme le Judas de sa patrie. Cette lettre, qui est datée de l’an II de la liberté, et signée simplement Buonaparte, sans autre qualification, est une véhémente philippique qu’il fit imprimer peu après, sous ce titre : Lettre écrite par Buonaparte à M. Matteo di Buttafuoco, maréchal des camps et armées du roi, député de la noblesse corse à l’Assemblée nationale conftituante. Dans la fameuse lettre à Matteo Buttafttoco, où règne, avec le sentiment et l’expression de l’ironie la plus amère, la déclamation la plus énergique contre les trahisons vraies ou supposées de celui auquel elle s’adresse ; elle fait merveilleusement connaître quelle impression avait produite la Révolution française sur les idées du jeune Corse, et retrace avec une rapidité et une éloquence remarquables les événements qui amenèrent la soumission de sa patrie à la France. Toutefois, avant de parler de cette pièce historique, disons quelques mots de celui à qui elle s adresse. Buttafuoco n’était pas, à proprement dire, un traître, du moins dans la honteuse acception de ce mot. Frappé des troubles, des tiraillements qui agitaient son pays depuis trop longtemps, il avait cru que le seul moyen d’y mettre un terme était une incorporation pure et simple à la France, et, lorsqu’en 1768 Gênes céda à Louis XV la souveraineté de l’île, comprenant que la lutte avec la France était désormais impossible, Buttafuoco fit connaître ses sentiments à Paoli, dont il avait été jusque-là le compagnon d’armes. Mais Paoli voulait pour son pays une liberté absolue. Alors les liens qui unissaient ces deux hommes furent rompus, et Buttafuoco fut déclaré traître à la patrie. Celui-ci suivit en Corse l’armée française mais à la condition expresse qu’il ne serait jamais contraint à tirer l’épée contre ses compatriotes. Sur ces entrefaites, 1789 éclata, et Buttafuoco eut le tort de rester dévoué aux principes de l’ancienne monarchie. Les idées républicaines travaillaient profondément la Corse et la réveillaient de son engourdissement ; les partisans de Paoli sentirent renaître leur enthousiasme pour la liberté, et cette haine vigoureuse, endormie mais non éteinte, contre ce qu’ils appelaient le despotisme militaire. Dans ceux qui s’étaient ralliés à la monarchie de Louis XV, ils ne virent plus que des adversaires politiques. C’est alors que le jeune Bonaparte, gagné entièrement aux principes républicains, lança sa fameuse lettre qui accrut encore l’irritation. Il est impossible à qui ne l’a pas lue de se faire une idée de la violence avec laquelle elle est écrite. Il y a surtout, vers la fin un passage singulièrement curieux: « O ‘Lameth ! o Robespierre ! ô Péthion ! ô Volney ! ô Mirabeau ! ô Barnave ! ô Bailly ! ô La Fayette ! » s’écrie le fougueux patriote après avoir tracé le porfrait le plus hideux de celui à qui il s’adresse, « voilà l’homme qui ose s’asseoir parmi vous ! Tout dégouttant du sang de ses frères, souillé de crimes de toute espèce, il se présente avec confiance sous une veste de général, inique récompense de ses forfaits ! Il ose se dire représentant de la nation, lui qui la vendit, et vous le souffrez ! il ose lever les yeux, prêter les oreilles à vos discours, et vous le souffrez ! Si c’est la voix du peuple, il n’eut que celle de douze nobles ; si c’est la voix du peuple, Ajaccio, Bastia et la plupart des cantons, ont fait à son effigie ce qu’ils eussent voulu faire à sa personne. (Il avait été brûlé en efligie). Et,vous, que l’erreur du moment, peut-être les abus de l’instant, portent à vous opposer aux nouveaux changements, pourrez-vous souffrir un traître, celui qui, sous l’extérieur froid d’un homme sensé, cache une avidite de valet ? je ne saurais l’imaginer ! Vous serez les premiers à le chasser ignominieusement, dès que l’on vous aura instruits du tissu d’horreurs dont il a été l’artisan. De mon cabinet de Milleli, le 23 janvier an II. » On voit que Bonaparte était admirablement préparé pour les grands jours qui s’approchaient. Par les idées et surtout par le tempérament, il était dès lors acquis à la Révolution. Mais, dans cette philippique, il y avait évidemment beaucoup d’exagération. Buttafuoco répondit au bouillant officier : « Vous voulez blâmer dans votre lettre, et vous ne connaissez les personnes que par vos souffleurs. » II répondait en même temps à son compatriote Salicetti, qui l’avait traité d’aristocrate en pleine Assemblée nationale : « Je fus sans doute zélé royaliste, c’était un devoir ; j’ai autant loué ceux du tiers état qui ont soutenu leurs droits avec modération. Mon avis était pour la monarchie réglée et tempérée par les états généraux permanents ; ce système aurait satisfait tout le monde, mais on n’adoptait, que des idées extrêmes. » , Napoléon, lorsque M. de Talleyrand lui rapporta ses œuvres de jeunesse, qu’il avait tant rechercher, brûla sa lettre à Buttafuoco, qu’il disait « empreinte de l’exaltation produite dans une jeune tète par les événements de la Révolution. » Sa bombe à Buttafuoco lancée, cet acte de patriotisme corse accompli, le citoyen avait quitté ses concitoyens, et le lieutenant d’artillerie était immédiatement parti pour aller reprendre stoïquement son service, emmenant dans cette patrie nouvelle, qui n’était pas encore même sa patrie d’adoption, son frère Louis.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

01.20.08

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE PREMIER SEJOUR DE NAPOLEON A AUXONNE

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Napoléon Bonaparte, lieutenant d’artillerie

Le génie ne se perfectionne pas, mais l’art de bien combiner les choses est perfectionné chaque jour par l’observation et l’expérience.

(Napoléon Bonaparte)

Le régiment d’artillerie de La Fère était en garnison à Auxonne depuis le 25 décembre 1787 lorsque Napoléon y arriva courant juin 1788 et il devait y rester jusqu’en septembre 1789. C’est à Auxonne que le jeune officier atteignit sa vingtième année, et il a laissé dans cette ville, comme à Valence, des souvenirs très précis près de tous ceux qui l’ont connu dans cette garnison. Sa manière de vivre et d’être étonnait et occupait tout le monde. Il fréquentait la maison du professeur de mathématiques de l’Ecole d’Auxonne, M. Lombard, qui l’avait pris en grande amitié, et qui, comme s’il eût pressenti les hautes destinées qui attendaient son élevé, ne cessait de répéter : Ce jeune homme ira loin. Bonaparte était très studieux et très assidu aux leçons du savant professeur. Il donnait au travail presque tout le temps que son service n’exigeait pas, et, pour être moins souvent dérangé, il allait sans façon manger un peu de bouillie de maïs ou de millet. Quand il se promenait, il avait toujours des livres ou des papiers à la main. Il dirigeait le plus souvent ses pas vers le village de Villers-Rotin, à une lieue d’Auxonne, et s’asseyait là sous un vieux et gros tilleul, qu’on appelait l’arbre de Sully, parce qu’il avait été planté un jour que l’ami de Henri IV passait par là pour se rendre à Autun. Dans ses courses, il s’arrêtait souvent pour tracer sur le sable du chemin des figures de géométrie avec le bout de son épée. Une de ses promenades favorites était la grande chaussée établie à l’extrémité du pont sur la Saône. Arrivé à une chaumière qui était au bout de cette chaussée, il s’y faisait servir une tasse de lait ou de café, qu’il prenait toujours l’un ou l’autre pur. Cette chaumière pris plus tard et conserva jusqu’à la Restauration le nom de Café Bonaparte. Il n’aimait pas, comme il disait « qu’on l’empêchât de penser. » Or presque tous les officiers de la garnison d’Auxonne se prirent, vers ce temps-là, d’une belle passion pour la musique, et ils déchiraient impitoyablement, jusque très avant dans la nuit, les oreilles de leurs voisins. On se plaignit au commandant d’école, qui n’était pas plus tendre que mélomane, et il défendit ce tapage depuis la retraite jusqu’au roulement du matin ; mais dans le jour le vacarme était permis, et à quelques-uns il paraissait insupportable. De ce nombre était le lieutenant Bonaparte, qui faillit avoir un duel à propos de musique. C’était se mettre en flagrante contradiction avec les principes du maître à chanter du Bourgeois gentilhomme, qui prétendait que si les hommes ne s’entendent pas entre eux, c’est parce qu’ils ne savent pas la musique. Un de ses camarades du même grade, logé au-dessus de lui, (M. Belly de Bussy, qui depuis fut son aide de camp pendant la campagne de France) avait pris le goût de sonner du cor, et l’assourdissait de manière à le distraire de toute espèce de travail. Bonaparte le rencontre dans l’escalier : « Mon cher, vous devez bien vous fatiguer avec votre maudit instrument. – Mais non, pas du tout. – Eh bien, vous fatiguez beaucoup les autres. – J’en suis fâché. – Mais vous feriez mieux d’aller sonner de votre cor plus loin. – Je suis maître de ma chambre. – On pourrait vous donner quelque doute là-dessus. – Je ne pense pas que personne fût assez osé. » Duel arrêté. Dans le régiment de La Fère, à moins de courir la chance d’être renvoyés, deux lieutenants ne pouvaient se battre qu’après avoir préalablement fait juger le duel par leurs camarades, qui décidaient s’il ‘aurait lieu ou non. Le conseil décida en cette occasion qu’en effet ce vacarme du cor trop prolongé ne pouvait pas se produire quotidiennement sans préjudice pour les voisins, et qu’à l’avenir on irait donner du cor à pleins poumons dans les forêts. Les deux lieutenants devaient avoir une fortune bien diverse ; M. Belly de Bussy se retira de bonne heure du service ; mais l’Empereur prouva en 1814 à M. Belly de Bussy qu’il avait oublié la rancune du lieutenant. Lors de la grande invasion, le patriotisme se réveilla dans l’aristocrate, qui trouva l’occasion de donner à son ancien adversaire des renseignements importants sur la position de l’ennemi, dans cette terrible lutte qu’on a appelée si justement la campagne de France. Napoléon le nomma d’emblée son aide de camp, avec le grade de colonel d’artillerie, et, pour subvenir aux frais de son équipement, lui remit sur le Trésor un bon de 25.000 francs. A la place du petit caporal, Henri IV, qui aimait l’a plaisanterie en action, l’aurait nommé son grand-veneur pour qu’il pût donner du cor tout à son aise ; malheureusement, à cette triste époque, il s’agissait de courre autre chose que les daims et les sangliers. Un autre souvenir du séjour de Bonaparte à Auxonne se rattache à une anecdote ultérieure. En cette année 1788, le général du Teil ordonna, dans le polygone d’Auxonne, divers travaux dont il chargea le lieutenant Bonaparte, auquel il adjoignit le sieur Floret, alors sergent au régiment d’artillerie de La Fère. Le commandant d’école, qui était sévère, trouvant que ses instructions n’avaient pas été suivies, mit le lieutenant aux arrêts et le sergent en prison. A une affaire assez importante de la première campagne de Saxe, sous l’ex-lieutenant Bonaparte alors passé empereur, ce même Floret qui était devenu capitaine-commandant d artillerie au 1er régiment à pied, ayant tardé à venir se mettre en ligne, l’Empereur Napoléon arrive : « Monsieur Floret, s’écria-t-il, votre batterie est toujours en retard !… Je vous ferai arrêter à la tête de votre compagnie ! – Sire, si vous me faites arrêter, ce ne sera pas le moyen de me faire aller plus vite, » répondit froidement le capitaine. Ce mot fit sourire l’Empereur. Deux jours après, Napoléon rencontrant cet officier, et ne pensant plus à ce qui s’était passé, s’approche de Floret, cause amicalement avec lui, et lui rappelle, entre autres choses, le temps où ils étaient en garnison à Auxonne. Te souviens-tu, dit-il en lui tirant l’oreille, de ces travaux que nous fûmes chargés d’exécuter au polygone ? – Oui, sire. – Te rappelles-tu que nous les effectuâmes, si mal, que le sergent Floret fut mis en prison pour huit jours, et le lieutenant Bonaparte aux arrêts pendant vingt-quatre heures ? – C’est vrai, sire, répondit Floret avec une sorte de vivacité ; vous avez toujours été plus heureux que moi. » Ces anecdotes sont charmantes, et la vie militaire de Napoléon, comme celle de plusieurs autres grands capitaines, en est remplie. Seulement ici, on rencontre une vivacité, une bonne humeur de corps de garde, en un mot, une grognardise qui ne se trouve que rarement ailleurs. Le séjour de Bonaparte à Auxonne, ou bien, pour les besoins du service ; dans des lieux peu éloignés, à Seurre et à Autun, fut d’un peu plus d’un an (de juin 1788 à septembre 1789). Il avait dans cet intervalle, comme nous l’avons dit, atteint sa vingtième année. Une émeute ayant éclaté à Seurre au commencement de 1789, le marquis de Gouvernet, lieutenant général, commandant en chef le duché de Bourgogne, envoya de Dijon à Auxonne l’ordre d’en faire partir immédiatement pour Seurre un détachement de cent hommes du régiment d’artillerie de La Fère. Ce détachement était commandé par M. de Menoir, lieutenant en premier, qui devint colonel d’artillerie sous le Consulat, et par Bonaparte, lieutenant en second. Heureusement encore, comme à Lyon, ce détachement n’eut point à sévir ; l’ordre s’était rétabli de lui-même. On jugea nécessaire cependant de laisser là quelque temps ce détachement. Ici encore se place une.petite anecdote caractéristique. A Seurre, Bonaparte était logé chez le procureur de cette petite ville. Celui-ci, voulant régaler son hôte d’une distraction, donna en son honneur un bal, auquel il invita tous ses amis et les personnages marquants de la localité. Minuit venait de sonner ; tous les violons étaient en branle depuis deux heures, et notre lieutenant n’avait pas encore paru. Le maître de la maison monte à la chambre de son hôte, frappe à la porte, entre et le trouve couché tout de son long sur des plans. Comme Archimède au milieu du sac de Syracuse, il n’avait entendu ni la musique ni le sourd retentissement des sauts et des galops des danseurs, qui faisaient trembler la maison, lui dont l’oreille s’était montrée si délicate à l’occasion du cor de chasse de M. de Bussy. Sur les instances du procureur, Napoléon se rendit au bal, où il ne resta que trois quarts d’heure. Pendant son séjour à Seurre, le jeune Bonaparte fut remarqué comme étant très studieux, très sérieux, très liseur et peu communicatif ; on s’aperçut aussi qu’il était moins que recherché dans sa tenue. Cette remarque avait été faite également à Auxonne, où sa mise simple, presque négligée, contrastait avec celle de plusieurs de ses camarades, qui étaient très élégants, et donnaient autant d’heures aux soins de leur toilette que Napoléon en donnait à l’étude et à la méditation. Une autre remarque que l’on fit encore, c’est qu’une riche bibliothèque de la ville ayant été mise à sa disposition, les ouvrages qu’il recherchait avec le plus d’avidité étaient ceux qui traitaient des révolutions chez les peuples. Les préoccupations du patriote corse semblent, dès cette époque, avoir commencé à dominer fortement son esprit. On à de lui, du 12 juin 1789, une lettre politique écrite d’Auxonne à Paoli, qui était alors en Angleterre, lettre dans laquelle il entretient le citoyen démocrate de son Histoire de Corse, lettre curieuse à plus d’un titre et qui témoigne hautement des sentiments qui l’agitaient déjà à cette époque. On sait ce qu’était Pascal Paoli. Né le avril 1725, d’Hyacinthe Paoli, au village de Stretta, paroisse de Rostino, en Corse, il avait été nommé général de la nation en 1755, par une assemblée tenue au couvent des frères servîtes de San-Antonio-di-Casabianca, et, le 13 juin 1769, après d’infructueux efforts pour rendre l’indépendance à son pays (quelques mois avant la naissance de Napoléon), il s’était embarqué pour Livourne, puis pour Londres, où il avait vécu depuis, loin de sa patrie annexée à la France. Le père de Napoléon, Charles-Marie Bonaparte, avait combattu avec lui pour cette indépendance, qui lui était chère ; ainsi c’est à cet ancien ami de sa famille, mais surtout au chef de l’ancien parti national, que le jeune homme corse adressait cette lettre, qui fut trouvée en 1797, à Corte, dans les papiers de Paoli, qui venait de quitter sa patrie pour la troisième et dernière fois. « Général, Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français, vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards. Les cris du mourant, les gémissements de l’opprimé, les larmes du désespoir environnèrent mon berceau dès ma naissance. Vous quittâtes notre île, et avec vous disparut l’espérance du bonheur ; l’esclavage fut le prix de notre soumission. Accablés sous la triple chaîne du soldat, du légiste et du percepteur d’impôts, nos compatriotes vivent méprisés…, méprisés par ceux qui ont les forces de l’administration en main. N’est-ce pas la plus cruelle des tortures que puisse éprouver celui qui a du sentiment ? L’infortuné Péruvien périssant sous le fer de l’avide Espagnol éprouvait-il une vexation plus ulcérante? Les traîtres à la patrie, les âmes viles que corrompit l’amour d’un gain sordide ont, pour se justifier, semé des calomnies contre le gouvernement national et contre votre personne en particulier. Les écrivains, les admettant comme des vérités, les transmettent à la postérité. En les lisant, mon ardeur s’est échauffée, et j’ai résolu de dissiper ces brouillards, enfants de l’ignorance. Une étude de la langue française commencée de bonne heure, de longues observations, et des mémoires puisés dans les portefeuilles des patriotes m’ont mis à même d’espérer quelque succès… Je veux comparer votre administration avec l’administration actuelle… Je veux noircir du pinceau de l’infamie ceux qui ont trahi la cause commune… Je veux appeler au tribunal de l’opinion ceux qui gouvernent, détailler leurs vexations, découvrir leurs sourdes menées, et, s’il est possible, intéresser le vertueux ministre qui gouverne l’Etat (c’était alors Necker) au sort déplorable qui nous afflige si cruellement. Si ma fortune m’eût permis de vivre dans la capitale, j’aurais eu sans doute d’autres moyens pour faire entendre nos gémissements ; mais, obligé de servir, je me trouve réduit au seul moyen de la publicité ; car, pour des mémoires particuliers, ou ils ne parviendraient pas, ou, étouffés par la clameur des intéressés, ils ne feraient qu’occasionner la perte de l’auteur. Jeune encore, mon entreprise peut être téméraire ; mais l’amour de la vérité, de la patrie, de mes compatriotes, cet enthousiasme que m’inspire toujours la perspective d’une amélioration dans notre état, me soutiendront. Si vous daignez, général, approuver un travail où il sera si fort question de vous ; si vous daignez encourager les efforts d’un jeune homme que vous vîtes naître, et dont les parents furent toujours attachés au bon parti, j’oserai augurer favorablement du succès. J’espérai quelque temps pouvoir aller à Londres vous exprimer les sentiments que vous m’avez fait naître, et causer ensemble des malheurs de la patrie ; mais l’éloignement y met obstacle. Viendra peut-être un jour ou je me trouverai à même de le franchir. Quel que soit le succès de mon ouvrage, je sens qu’il soulèvera contre moi la nombreuse cohorte d’employés français qui gouvernent notre île, et que j’attaque ; mais qu’importe, s’il y va de l’intérêt de la patrie ! j entendrai gronder le méchant, et si ce tonnerre tombe, je descendrai dans ma conscience, je nie souviendrai de la légitimité de mes motifs, et, dès ce moment, je le braverai. Permettez-moi, général, de vous offrir les hommages de ma famille. Eh ! pourquoi ne dirais-je pas de mes compatriotes ? ils soupirent au souvenir d’un temps où ils espérèrent la liberté. Ma mère, madame Laetitia, m’a chargé surtout de vous renouveler le souvenir des années écoulées à Corte. Je suis avec respect, général, votre très humble et très obéissant serviteur, Napoléon BUONAPARTE, Officier au régiment de La Fère. » Auxonne en Bourgogne, 12 juin 1789. Le Corse, le libéral, le républicain déjà, éclatent dans cette lettre. Une profonde amertume y règne, et, malgré l’inexpérience de l’écrivain et quelques expressions pompeuses, on y trouve un je ne sais quoi d’éloquent à la Raynal, en un mot on y sent un homme sérieux et profondément passionné, qui apportera dans tous les actes de sa vie le sérieux et la passion. On se figure qu’à cet âge, Brutus, ce jeune homme triste et pâle qui parcourait silencieusement les rues de Rome, ne devait ni penser, ni écrire, ni se conduire autrement. Singulier rapprochement, dira-t-on ; Brutus devenir César ! Ce sont là les caprices ou, si l’on veut, les ironies de l’histoire. Le mois suivant (juillet 1789), Napoléon écrivait d’Auxonne à sa mère, au moment peut-être où l’on prenait à Paris la Bastille, et où commençait cette Révolution qui allait, lui ouvrir une si vaste carrière et le conduire à de si hautes destinées. Voici ce que confiât le futur empereur à la sollicitude maternelle : « Je n’ai d’autre ressource ici que de travailler. Je ne m’habille que tous les huit jours, je ne dors que très peu depuis ma maladie : cela est incroyable. Je me couche à dix heures et je me lève à quatre heures du matin. Je ne fais qu’un repas par jour à trois heures : cela me fait très-bien à la santé. » Cela- lui faisait au contraire très mal à la santé, car la maladie dont il parle n’avait d’autre cause que le régime annihilant auquel il s’était soumis pendant l’hiver de 1788 à 1789. Par besoin d’économie, par vertu, et connue pour tout essayer des choses humaines, Napoléon avait persuadé son ami Alexandre des Mazis que l’homme pouvait ne vivre qu’avec du lait et du pain : principe animal et principe végétal. Les deux amis s’étaient laissé convaincre, et l’on se réunissait pour ce copieux repas dans la chambre du jeune Bonaparte. Seulement, pour que l’esprit ne fût pas complètement déshérité de ce festin du corps, il avait été convenu que chacun à son tour y apporterait un conte en prose, qu’on lirait après ce qu’ils appelaient par hyperbole le dîner. Napoléon fournissait son contingent avec une exactitude militaire ; ses récits étaient toujours bizarres et roulaient sur quelque aventure romanesque et tragique. Ce qu’il y avait de sombre et d’amer en lui y débordait, et souvent sa physionomie réfléchie prenait un air de tristesse en les lisant. Mais ces agapes fraternelles, bonnes au cœur, étaient mauvaises à l’estomac ; et c’était en ne vivant que de lait que Napoléon était tombé dans un état d’anémie dont un seul repas par jour ne pouvait guère le tirer. Il fut traité par M. Bienvelot, chirurgien-major du régiment d’artillerie de La Fère, lequel l’était encore sous le Consulat, dans le même régiment, lorsque, le 15 prairial an X (4 juin 1802), Bonaparte, premier Consul, en passa lu revue au Champ de Mars. L’ancien officier de La Fère reconnut son docteur, et lui dit : « Eh bien, mon vieux Bienvelot, êtes-vous toujours aussi original ? Pas tant que vous, citoyen premier Consul, qui ne faites rien comme les autres, et que personne jusqu’ici n’a encore pu imiter. » Les soins de M. Bienvelot donnés au jeune Napoléon à Auxonne firent beaucoup pour le rétablissement de la santé de celui-ci, qui, par ordonnance, dut manger de la viande et boire du vin ; mais il fallait encore quelques distractions et l’air natal, et, par les conseils du même docteur, le petit lieutenant d’artillerie obtint un congé de semestre, et partit d’Auxonne pour la Corse le 1er septembre 1789.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – PREMIER ET DEUXIEME SEJOURS EN CORSE

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Napoléon Bonaparte, lieutenant d’artillerie

Si ma famille eût été plus connue, si nous eussions été plus riches, plus en évidence, même en suivant la route de la Révolution, jamais je n’eusse commandé une armée ; ou, si je l’eusse commandée, je n’eusse jamais osé tout ce que j’ai fait.

(Napoléon Bonaparte)

Napoléon arriva en Corse à la mi-septembre 1786 après neuf années d’absence assez bien employées. Bonaparte avait encore son vieil oncle, l’archidiacre Lucien, qui était le plus riche des Bonaparte. Il le trouva perclus par la goutte et alité depuis longtemps. Sain de tête, il ne laissait commettre aucun abus dans l’administration de ses biens. Il connaissait la force et le nombre des pièces de bétail ; faisait abattre l’une, vendre ou conserver l’autre ; chaque berger avait son lot, ses instructions. Les moulins, la cave, les vignobles étaient soumis à la même surveillance. L’ordre et l’abondance régnaient partout. La situation de la famille Bonaparte n’avait jamais été plus prospère. Le grand-oncle était riche, avons-nous dit ; mais il n’aimait pas à se dessaisir ; il tenait surtout à prouver a sa famille qu’il ne faisait pas d’économies. Quand Napoléon, en vertu d’un axiome bien connu des neveux, lui demandait de l’argent : « Tu sais bien, lui répondait l’économe archidiacre, que je n’en ai, pas, que les expéditions de ton père ne m’ont rien laissé. » En même temps, il l’autorisait à vendre une tète de bétail, une pièce de vin ; Mais on avait aperçu un sac ; on était las dans la famille de l’entendre chanter misère avec des pièces d’or dans ses draps, car il en avait fourré partout. On résolut de lui jouer un tour. Pour cela, Napoléon se ligua avec sa sœur Pauline, qui était toute jeune alors et la plus espiègle des trois. Il lui donna militairement ses instructions, fit à l’heure dite, voilà ma Pauletta qui tire, comme par mégarde, un grand sac à demi caché, et une armée de doublons de rouler par la chambre. Toute la famille réunie riait aux éclats. Pour ceux qui connaissent la Corse, il sera plaisant de se représenter cette scène où l’on parlait moitié corse et moitié français. Le bonhomme d’oncle étouffait de colère et de confusion. Si Napoléon, l’âme du complot, n’eut pas cette fois de la canne sur le dos, c’est qu’il prit de la poudre d’escampette, lui qui n’avait pas l’habitude de fuir devant l’ennemi, Mme Laetitia, qui respectait les petites faiblesses de l’oncle Lucien, accourut au bruit, gronda fort les enfants, ramassa les espèces, et l’archidiacre de protester que cet argent n’était pas à lui : on savait dans la famille à quoi s’en tenir ; mais le complot avait eu un plein succès, et l’on n’eut garde de le contredire. Du reste, malgré le tour qu’il venait de lui jouer, l’attachement de Napoléon pour son grand-oncle était très sincère, et cet attachement se manifesta en ce temps par une de ces lettres singulières où se montrent tout à la fois les qualités morales, l’activité et même l’inquiétude de son esprit, qui le portaient, avec une sorte de curiosité vagué, vers tous les hommes dont la réputation était alors établie. Il est malheureux que Voltaire et Rousseau fussent morts lorsque le jeune Corse n’avait encore que neuf ans ; il leur eût certainement adressé des épîtres curieuses : Voici celle que dictèrent à vous demandant vos conseils pour un de mes son cœur les souffrances vraiment cruelles du vieil archidiacre, et qu’il adressa au docteur Tissot, à Lausanne : « 1er avril 1787, Ajaccio (Corse). Monsieur, vous avez passé vos jours à instruire l’humanité, et votre réputation a percé jusque dans les montagnes de la Corse, où l’on se sert peu de médecins. Il est vrai que l’éloge, court, mais glorieux, que vous avez fait de leur aimé général (Paoli), est un titre bien suffisant pour les pénétrer d’une reconnaissance que je suis charmé de me trouver, par la circonstance, dans le cas de vous témoigner au nom de tous mes compatriotes. Sans avoir l’honneur d’être connu de vous, n’ayant d’autre titre que l’estime que j’ai conçue pour vos ouvrages, j’ose vous importuner en vous demandant vos conseils pour un de mes oncles qui a la goutte. Ce sera un mauvais préambule pour ma consultation, lorsque vous saurez que le malade en question a soixante-dix ans ; mais, monsieur, considérez que l’on vit jusqu’à cent ans et plus, et mon oncle, par sa constitution, devrait être du petit nombre de ces privilégiés ; d’une taille moyenne, n’ayant fait de débauche d’aucune espèce ; ni trop, sédentaire, ni trop peu ; n’ayant jamais été agité de ces passions violentes qui dérangent l’économie animale, n’ayant presque point eu ide maladie dans tout le cours de sa vie. Je ne dirai pas, comme on l’a dit de Fontenelle, qu’il avait les deux grandes qualités pour vivre : bon corps et mauvais cœur ; cependant, je crois qu’ayant eu du penchant à l’égoïsme, il s’est trouvé dans une situation heureuse qui ne l’a pas mis dans le cas d’en développer toute la force. Un vieux goutteux génois lui prédit, dans le temps qu’il était encore jeune, qu’il serait affligé, de cette incommodité, prédiction qu’il fondait sur ce que mon oncle a des mains et des pieds extrêmement petits, et là tête grosse. Je crois que vous jugerez que cette prédiction accomplie n’est qu’un effet du hasard. La goutte lui prit, en effet, à l’âge de trente-deux ans : les pieds et les genoux en, furent le théâtre. Il s’est écoulé quelquefois jusqu’à quatorze ans sans qu’elle revînt. Un ou deux mois étaient la durée des accès. Il y a dix, ans, entre autres, qu’elle lui revint, et l’accès dura neuf mois. Il y aura deux ans au mois de juin que la goutte l’attaqua aux pieds. Depuis ce temps-là, il garde toujours le lit. Des pieds la goutte se communiqua aux genoux ; les genoux enflèrent considérablement. Depuis cette époque, tout usage du genou lui a été interdit. Des douleurs cruelles s’ensuivirent dans les genoux et les pieds ; la tête s’en ressentit, et il passa, les deux premiers mois de sou séjour au lit, dans des crises continuelles. Peu à peu, sans aucun remède, les genoux se désenflèrent, les pieds se guérirent, et le malade n’eut plus d’autre infirmité qu’une inflexibilité de genoux occasionnée par la fixation de la, goutte aux jarrets, c’est-à-dire aux nerfs et aux artères qui servent au mouvement. S’il essaye de remuer le genou, des douleurs aiguës le font cesser. Son lit n’est jamais refait; simplement on découd les matelas et on remue la laine et les plumes. Il mange bien, digère bien, parle, lit, dort, et ses jours s’écoulent, mais sans mouvement, mais sans pouvoir jouir des douceurs du soleil. Il implore le secours de votre science, sinon pour le guérir, du moins pour fixer dans une autre partie ce mal gênant. L’humanité, monsieur, me fait espérer que vous daignerez répondre à une consultation si mal digérée. Moi-même, depuis un mois, je suis tourmenté d’une fièvre tierce, ce qui fait que je doute que vous puissiez lire ce griffonnage. Je finis, monsieur, on vous exprimant la parfaite estime que m’a inspirée la lecture de vos ouvrages, et la sincère reconnaissance que j’espère vous devoir. Monsieur, je suis, avec le plus profond respect, votre très humble et très obéissant serviteur, BUONAPARTE, officier d’artillerie au régiment de La Fère. » On voit ici que Napoléon, qui savait tant ménager ses paroles, ne ménageait pas son encre aussitôt que le cœur venait à parler. L’adresse de ce curieux autographe porte : « A monsieur Tissot, docteur en médecine, de la Société royale de Londres, de l’Académie médico-physique de Basle, et de la Société économique de Berne, à Lausanne en Suisse. A Lausanne. » Et au coin : « Isle de Corse. » Le cachet, très bien conservé, porte les armes de la famille Buonaparte, surmontées d’une couronne de comte. La requête était sérieuse : le neveu, pieux et dévoué, l’entourait de toute la solennité désirable. Tissot ne fit aucune réponse à la lettre, sur laquelle il écrivit de sa main l’inscription suivante : « Lettre non répondue ; peu intéressante. » On sait que ce médecin célèbre est mort à Lausanne le 12 juin 1797, à l’âge de soixante-dix ans, c’est-à-dire quand déjà le jeune officier d’artillerie auquel il avait jugé inutile de répondre s’appelait le vainqueur de l’Italie, qu’il s’était placé parmi les César, les Mahomet et les Cromwell, et qu’on pouvait dire de lui mieux que du général Paoli, « plus grand qu’eux peut-être » et le docteur Tissot put s’apercevoir qu’il avait manqué là une fameuse occasion d’être prophète. Le brave oncle avait été toujours, malgré sa passion de thésauriser, la providence de la famille. Quand Charles-Marie Bonaparte, le père du héros, était revenu de Versailles en Corse, satisfait d’avoir obtenu des bourses pour ses enfants, il retrouva les affaires de sa maison, qu’il avait laissées en mauvais état, rétablies par les soins de Mme Laetitia et les économies du vieil oncle Lucien. La principale vertu de l’archidiacre était sans doute l’économie, mais cette vertu n’était pas chez lui stérile : elle lui avait donné le moyen de combler les déficits occasionnés par les dépenses et le luxe un peu inconsidérés de son neveu Charles-Marie, et par les expéditions militaires que celui-ci avait commandées pendant la guerre de l’indépendance, bien que l’oncle Lucien ne fût pas un grand partisan de cette guerre. Il s’accommodait assez pour son compte de la domination des Génois, sous laquelle il n’avait rien à craindre pour ses chèvres, qui, selon l’usage du pays, allaient brouter, sous la garde de ses bergers, dans les vaines pâtures ou les makis de l’île. Il aimait ses chèvres, et, pour tout dire, regrettait les Génois. Le jeune Napoléon, dans ce premier retour en Corse, apportait beaucoup d’idées françaises, et déclamait souvent devant son grand-oncle contre les chèvres trop nombreuses dans l’île, et qui y causaient de grands dégâts ; il voulait qu’on les extirpât entièrement. Il avait à ce sujet des prises terribles, avec le vieil archidiacre, qui en possédait de grands troupeaux et les défendait en patriarche. Dans la chaleur de la dispute, il reprochait à son petit-neveu d’être déjà un novateur, et accusait les idées philosophiques du péril de ses chèvres. Le congé de Napoléon était de ceux qu’on accordait ordinairement aux jeunes nobles élevés dans les écoles militaires, et qui, bien que dispensés pendant la durée de ces congés de tout service actif, gardaient tous leurs droits à l’avancement dans le corps auquel ils étaient attachés. Fin mai 1788, Bonaparte quitta sa patrie, au terme d’un long séjour (au cours duquel il monta à Paris et Versailles), il avait beaucoup lu, beaucoup travaillé ; il avait consulté sur les lieux de nombreux documents pour son Histoire civile et politique de la Corse, et il avait écrit ou griffonné avec sa fougue ordinaire les deux volumes qui devaient les composer, sauf à les revoir et à les corriger. Pour un si jeune homme (il n’avait pas encore dix-neuf ans accomplis), c’était là, certes, un honorable travail, de quelque façon qu’il fut exécuté, et qui témoignait d’une rare capacité et d’une singulière aptitude pour les entreprises sérieuses. Nous verrons plus loin ce qui advint de cette œuvre, en tout cas méritoire.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – LE PREMIER SEJOUR DE NAPOLEON A VALENCE

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Napoléon Bonaparte offrant des cerises à mademoiselle du Colombier

Une belle femme plaît aux yeux, une bonne femme plaît au coeur : l’une est un bijou, l’autre est un trésor.

(Napoléon Bonaparte)

Il arriva à Valence et fut logé par billet dans la maison de Mlle Bou, qui forme l’angle de la. Grande rue et de la rue du Croissant, et porte le n°4. L’Ecole d’artillerie de Valence était alors commandée par M. Bouchard, maréchal ,de camp, et le régiment de La Fère par le chevalier de Lance, colonel d’artillerie, avec rang de brigadier des armées du roi. Le lieutenant Bonaparte fut placé dans une des compagnies de la brigade de bombardiers. Il eut pour premier capitaine M. le chevalier Masson d’Autume, que, en 1802, premier consul, il nomma à la place de conservateur de la bibliothèque de’ l’Ecole d’application d’artillerie et du génie. Le frère aîné du meilleur ami de l’élève Napoléon, M. des Mazis, lieutenant en premier au régiment de la Fère, fut son mentor dès son arrivée. Bonaparte était venu à Valence, muni des meilleures lettres de recommandation ; il en avait une, entre autres, de M. deMarbeuf, évêque d’Autun, pour un spirituel ecclésiastique, l’abbé de Saint-Ruf, très-répandu dans les salons de Valence. L’abbé de Saint-Ruf était un véritable abbé, non dans la légère acception de ce mot, mais dans la plus sérieuse : il était crosse et mitre et abbé d’une abbaye, avec le titre de prélat ; d’ailleurs homme du monde et très ettré. Il présenta le lieutenant Bonaparte dans plusieurs maisons de Valence, notamment chez Mme Grégoire du Colombier. Cette dame habitait presque toute l’année une maison de campagne appelée Basseaux, à près de trois lieues sud-est de Valence. Le prélat s’y Rendait en voiture et emmenait quelquefois son jeune protégé, qui, plus tard, y fit seul et à pied de fréquentes visites. Mme du Colombier était alors âgée de cinquante ans. C’était une femme de mérite, qui s’engoua du jeune officier d’artillerie eur vraie méridionale ; elle aimait à le faire causer sur toutes choses, et elle parlait de lui à tout le monde avec un enthousiasme qui touchait à l’admiration. Elle vint exprès habiter sa maison de Valence, pour l’y produire, et bientôt les invitations affluèrent de tous côtés. Lancé de la sorte dans les salons de la ville, le jeune officier voulut, sans être un petit-maître, y figurer comme danseur ; et l’on, raconte qu’il prit des leçons d’un M. Dautel, le maître à danser le plus renommé de Valence ; mais il eut beau faire, il fut toujours très mauvais danseur, et il aurait pu répoudre plus tard à M. Dautel ce qu’il répondit à son maître, d’écriture de Brienne : « Le bel élève, ma foi, que vous avez fait là! » Napoléon allait quelquefois visiter M. de Grave, évêque de Valence, homme pieux et tolérant ; qui aimait à le faire parler de son grand-oncle, l’archidiacre Lucien. Bonaparte dit un jour au prélat qu’un de ses ancêtres Bonaventure Buonaparte avait été canonisé à Bologne. L’évêque répliqua : « Mon enfant, voilà un bel exemple à suivre ; songez-y, un trône dans le ciel! – Ah! monseigneur, répondit Bonaparte, si, en attendant, je pouvais passer capitaine ! » Ceci, dit M. de Coston, me rappelle un vœu analogue émis à l’empereur par un vieux soldat de sa garde ; Ah ! c’est toi, mon ami, lui dit Napoléon, comme il se présentait à lui, en le reconnaissant pour un de ses braves ; que me veux-tu? – Sire, il m’est arrivé un grand malheur… -Une injustice, un passe-droit, n’est-ce pas ? -Non, sire ; j’ai une bonne femme de mère qui vivait heureuse et contente du produit de la paye que lui faisaient ses cinq enfants, tous soldats comme moi. Elle habitait une chaumière que le feu vient de dévorer ; et, comme il ne lui reste plus que soixante-dix-sept ans et des yeux pour pleurer, ce n’est pas assez. -Tu viens me demander une pension pour elle ? C’est juste ; la mère d’un de mes braves doit compter sur moi. J’en parlerai au ministre de l’intérieur. Es-tu content ? -Non, sire: -Diable ! tu es bien difficile. Alors que veux-tu ? un bon de moi sur le Trésor ? -Non, sire. Ce n’est pas que je trouve votre signature mauvaise ; mais le temps que les commis mettront à enregistrer, timbrer et parafer votre bon, il n’y aura plus de vieille mère pour moi. Tenez, mon empereur, je n’y vais pas par quatre chemins ; je viens vous emprunter de l’argent de la main à la main ; et ; pour que vous ne pensiez pas que je veux vous tromper, voici mon livret ; vous toucherez mon prêt, la solde de ma croix ; le quartier-maître vous comptera tout cela. – Garde ton livret, mon brave : entre deux vieilles connaissances comme nous, la parole suffit. Voici un rouleau en attendant (c’était un rouleau de 1.000 francs) ; tu me rendras cela quand tu seras colonel. – Merci, mon empereur ; mais, dans votre intérêt, vous devriez bien me nommer caporal, pour avancer un peu l’époque du remboursement. » Plus heureux que l’évêque, qui ne pouvait faire passer Bonaparte capitaine, Napoléon dans son intérêt, accorda au vieux soldat les galons de sergent. Napoléon, durant ce premier séjour à Valence (de la fin d’octobre 1785 au 12 août 1786), s’abonna, ainsi que ses camarades, au cabinet littéraire de M. Aurel,alors libraire, qui avait un salon particulier pour les officiers d’artillerie, au rez-de-chaussée d’une maison située à l’angle de la place des Clercs et de la Grande rue, à côté de la maison de Mlle Bou. Bonaparte, d’abord logé militairement chez Mlle Marie-Claudine Bou, alors âgée de cinquante ans, laquelle mourut à Valence le 4 septembre 1800, loua d’elle peu après une chambre au premier étage sur le devant, à côté d’une salle où était un billard, exploité, ainsi que le café au-dessous, par Mlle Bou, qui n’avait pas d’enseigne, et ne recevait dans son établissement qu’un certain nombre d’habitués. M. de Coston nous donne la liste des personnes qui, en 1785 et 1786, fréquentaient, ainsi que Bonaparte, ce café-cercle. Voici cette  MM. Aurel, libraire, qui, en 1790, fut aussi imprimeur, et chez lequel Bonaparte publia, en 1793, Le Souper de Beaucaire ; Bérenger, procureur du roi à l’élection de Valence, et, en 1789, député aux états généraux ; Blachette frères, dont l’aîné a été payeur général de l’armée des Alpes ; Boveron, juge-mage, mort au commencement de la Révolution de 1789, Charlon, qui a été membre de la cour d’appel de Grenoble ; Charlon, horloger alors, qui devint procureur impérial et mourut procureur du roi à Valence sous la Restauration ; Colombier, procureur ; Marboz, curé de Bourg-lès-Valence, qui fut successivement évêque constitutionnel, conventionnel et conseiller de préfecture à Valence ; Mésangère , avocat et notaire ; Mésangère-Cleyrac , procureur, qui devint notaire à la mort de son frère, et dont un des fils fut très lie avec Louis Bonaparte ; Sucy, alors commissaire des guerres, puis ordonnateur en chef en Italie et en Egypte, et Vinet, imprimeur. Telle est la précision des détails que donne M. de Coston sur les premiers pas de Bonaparte dans le monde, qu’il nous apprend même où, chez qui et avec qui le futur empereur prenait ses repas. Dans ce premier séjour à Valence, Napoléon mangeait avec les lieutenants chez un sieur Gény, qui tenait l’hôtel des Trois Pigeons, rue Pérollerie. Les capitaines mangeaient chez le nommé Faure, à l’hôtel de France, rue Saint-Félix. Le 4 décembre 1785, Napoléon fêta très gaiement, dans cet hôtel des Trois-Pigeons, la Sainte-Barbe, patronne de l’artillerie. Les convives étaient nombreux : outre les lieutenants du régiment de La Fère, il y avait plusieurs officiers en semestre à Valence, au nombre des.quels se trouvait M. de Bachasson, alors sons-lieutenant au régiment de Rouergue infanterie), cousin germain de M. de Montalivet, à qui Napoléon, dont il a été un des ministres favoris, a souvent parlé de ce repas tiès-bruyant et très-cassant. Le soir du même jour, il assista à un bal brillant- donné, dans les salles de l’hôtel de ville, par les officiers de son régiment, à la société de Valence. On remarqua que Bonaparte y dansa beaucoup, bien qu’il ne fût guère beau danseur. Il a laissé de ce temps là des souvenirs très précis et très profonds chez tous ceux qui le connurent alors à Valence, et ces souvenirs de toute une ville sont d’autant plus frappants, qu’à la date de cette fête Napoléon n’avait que seize ans trois mois et quatre jours ; mais le caractère de sa physionomie et de ses allumes avait quelque chose de si remarquable, qu’il s’imprimait dans la mémoire des plus indifférents. Le 1er janvier 1786, il n’était encore, et c’était beaucoup à son âge, que le vingtième, c’est-à-dire le dernier lieutenant en second du régiment de La Fère, d’après l’Etat militaire général pour 1786, et il avait fait, depuis son arrivée à Valence, le service voulu de canonnier et de bas officier ; mais, dans le courant de janvier, il fut reçu officier, commença à en remplir les fonctions, assista comme tel aux manœuvres du canon, de chèvre, de force, et aux exercices d’infanterie, enfin monta à son tour, comme lieutenant, la garde au poste de la place des Clercs. Il figure, sous la date du 1er avril 1786, dans l’Etat militaire général, comme le seizième lieutenant en second du régiment de La Fère. Ici se place un petit incident de sa vie privée, qui en rappelle un autre raconté par Jean-Jacques Rousseau ; et cependant le laborieux écolier de Brienne n’avait pas encore eu le loisir de lire les Confessions. On était au printemps de 1786 ; Napoléon, très bien accueilli dans la meilleure société de Valence, particulièrement, comme nous l’avons dit, par Mme du Colombier, allait plus souvent que de coutume à Basseaux. Il avait distingué Mlle Caroline du Colombier, jeune personne charmante, qui, de son côté, ne le voyait pas sans intérêt. Ils se ménageaient, a dit Napoléon à Sainte-Hélène, de petits rendez-vous ou tout leur bonheur se réduisaità manger des cerises. Le mélancolique prisonnier dédaigne de nous apprendre si, à l’instar du citoyen de Genève, il grimpa sur le cerisier et n’eut pas aussi l’occasion de faire ce vœu d’une ardeur toute juvénile : Que mes lèvres ne sont-elles cerises ! Mais il est probable que non ; le futur vainqueur d’Austerlitz devait avoir en tête des conquêtes d’une tout autre nature. On montrait dans la haie du domaine de Basseaux, théâtre de ces innocentes amours, le tronc du cerisier dont Napoléon aimait à cueillir et à manger les fruits avec Mlle Caroline du Colombier. De ces premiers temps, M. de Coston raconte une anecdote assez caractéristique dans un autre sens. Présenté par Mme du Colombier à tous ses voisins de campagne les plus distingués : chez les dames Dupont, Anglaises qui avaient aussi une maison à Valence ; chez M. Roux de Montagnière, alors garde du corps ; chez un oncle de M. de Coston, M. des Aymard, qui avait rencontré quelquefois Napoléon à Basseaux ; chez M. de Bressac, l’un des présidents du parlement de Grenoble, propriétaire d’un beau château à la Vache, le jeune lieutenant en second du régiment de La Fère, bien reçu partout, se plaisait à visiter ces honorables personnes ; et le vicomte d’Urtubie, lieutenant-colonel du régiment, qui avait conçu de l’amitié, pour lui, loin de lui défendre ces visites, ne cessait de lui être favorable, et de lui faciliter les moyens d’allier les devoirs du service avec ces honorables relations dans le monde. Au mois de juin 1786, il lui permit d’aller, avec M. des Mazis, son ami, faire une excursion à Roche-Colombe, montagne d’une assez grande élévation, et qui se trouvait à dix lieues sud-est de Valence. Cette course avait été suggérée à Napoléon par l’oncle de M. de Coston, M. des Aymard, qui, venant d’y faire une partie de chasse, s’était enthousiasmé de son petit voyage et parlait avec chaleur, en présence du jeune Bonaparte, de cette montagne dont il vanta les richesses minéralogiques et surtout, la beauté des sites, la magnifique perspective. Le jeune officier, dit M. de Coston, pria mon oncle de vouloir bien lui procurer un guide, et lui dit à plusieurs reprises : « Je ferai cette course avec plaisir ; j’aime à m’élever au-dessus de l’horizon. » Ces paroles, qui sont devenues prophétiques, ajoute M. de Coston, m’ont souvent été répétées par mon oncle, et à des époques bien antérieures à celle où l’ancien lieutenant d’artillerie vit ses vœux exaucés. Mon oncle lui désigna un nommé Frémond, et, au jour convenu, les deux officiers (Bonaparte et des Mazis) et leur guide partirent pour Roche-Colombe de chez M. des Aymard, qui les recommanda à un de ses parents, M. le baron de Bruyères Saint-Michel, maréchal des camps et armées du roi, qui habitait la ville de Crest, où il commandait, et qui se trouvait alors à sa campagne de Saou, village par où il fallait passer avant de commencer à gravir la montagne. » Les mœurs du jeune militaire étaient très sévères, et ses habitudes de la plus grande frugalité. Un officier âgé de moins de dix-sept ans, c’était presque un écolier. Ses vertus (le mot n’est pas trop fort), ses goûts élevés si précoces, avaient quelque chose d’étrange et comme de fatidique. La singularité en avait frappé tous les membres de la famille de M. de Coston ; les particularités s’en étaient comme gravées clans leur mémoire. Un petit fait, qui témoignait de ces goûts simples et presque encore d’écolier dans le jeune officier d’artillerie destiné à une si haute fortune, fut remarqué à la rentrée des semestriers. Le régiment commença ses écoles ; les cours de mathématiques et de fortification furent repris, et, chaque matin, Napoléon revenant du polygone ou de la caserne, ou enfin du couvent des cordeliers, dans lequel les moines louaient un local pour les instructions théoriques des officiers, Napoléon passait chez le père Couriol, très bon pâtissier, à l’angle des rues Vernoux et Briffaud, prenait deux petits pâtés brûlants parmi ceux qu’on trouvait toujours dans un tiroir en tôle établi au dessous de l’âtre du four, et buvait par dessus un verre d’eau ; pour le prix de deux sous qu’il donnait sans jamais dire un seul mot. Il s’était lié à Valence avec M. Aurel, le libraire-imprimeur, chef et fondateur de la maison que JM. de Coston ne mentionne jamais qu’avec considération. Un ami libraire devait être un trésor précieux pour cet esprit insatiable, dévorant tous les livres qui lui tombaient sous la main, et qui, quand il entrait dans la boutique de son ami, devait s’écrier, comme l’ogre dans la chambre du Petit-Poucet : « Cela sent ici la chair fraîche. » C’est là, sans doute, qu’il a fait connaissance avec Bernardin de Saint-Pierre, auquel il dira plus tard : « Monsieur Bernardin, faites-nous des Chaumière indienne. » Donc, il se plaisait à faire, avec M. Aurel, des courses dans les environs de Valence. A la fin de juin, il visita en sa compagnie la Chartreuse de Bouvantes, dont celui-ci connaissait le prieur, et tout ce pays resta dans la mémoire de Bonaparte. Les deux voyageurs avaient passé, dans cette excursion, par Romans et Saint-Jean-en-Royans, bourg à dix lieues est-nord-est de Valence, où M. Aurel visita, avec son jeune compagnon, un propriétaire du lieu, qui était de ses amis, M. Grand de Châteauneuf. Ils y reçurent une hospitalité antique. Bonaparte, qui ne laissait rien échapper, avait retenu ce nom ; car, à son retour de l’île d’Elbe, comme il ne connaissait pas encore assez les dispositions de Grenoble à son égard, et qu’il craignait de ne pas y être reçu aussi facilement et aussi triomphalement qu’il le fut, il envoya un de ses officiers d’ordonnance pour faire préparer son logement chez M. Grand de Châteauneuf ; il avait calculé qu’en cas d’échec il pouvait venir s’appuyer sur un point central très rapproché des ponts volants de la Sone, de Rochebrune et d’Eymeu, qui auraient rapidement transporté sa petite troupe sur la rive droite de l’Isère, ce qui lui aurait facilité l’entrée de la ville de Romans, dont il connaissait les bonnes dispositions. Ce jeune homme, d’une intelligence si précoce, est tout particulièrement curieux à étudier pendant ce premier sèjour à Valence. Lieutenant en second d’artillerie avant d’avoir, atteint dix-sept ans, on le voit dans cette garnison s’occuper sérieusement de la réalisation d’un projet qu’il avait conçu à Brienne, quand il venait d’accomplir à peine sa quatorzième année, celui d’écrire l’Histoire politique, civile et militaire de la Corse, depuis les temps les plus reculés jusqu’à son annexion à la France. Cette résolution est attestée par la lettre qu’il  écrivit de Brienne à son père, le 13 septembre 1783, où il le priait de lui envoyer l’Histoire de la Corse, par Boswel. Il se mit résolument à l’œuvre, et écrivit avec enthousiasme les premiers chapitres, qu’il lut à ses camarades et à Mme du Colombier, laquelle lui conseilla de les soumettre à l’abbé Raynal. « Je ne le connais pas, lui dit Bonaparte. – Eh bien, répondit Mme du Colombier, je lui ferai recommander votre histoire par un de mes amis, et, s’il l’approuve, vous continuerez. » Cet ami, dont parlait Mme du Colombier, était l’abbé de Saint-Ruf, chez qui l’abbé Raynal descendait chaque fois qu’il allait à Marseille, et vice versa.  La curiosité du jeune Bonaparte, d’ailleurs, s’étendait à tout, et l’on voit que déjà il rêvait toutes les gloires. A cette époque, Napoléon était très enthousiaste de Rousseau, dont tous les ouvrages lui étaient familiers ; mais ce sont surtout les livres sur la Corse qu’il cherchait à acquérir et, à rassembler de tous côtés, pour son travail d’historien, qu’il fut, du reste, bientôt obligé de suspendre, car, une révolte ayant éclaté à Lyon au commencement du mois d’août, à propos du droit de banvin exigé par M. de Montazet, en sa qualité d’archevêque, le 2e bataillon du régiment d’artillerie de La Fère, appelé à Lyon, partit de Valence le 12 août, et Bonaparte avec lui, pour aller, comme on dit toujours en pareil cas, prêter main forte à la loi et faire régner l’ordre. Or ce droit de baivin était un reste odieux des droits féodaux, dont Mgr de Montazet, pour le bien de l’Eglise, ne voulait à aucun prix se départir ; c’était pour plus de précision, une modification du droit par lequel les anciens seigneurs, afin de débiter plus tacilement le vin de leurs recopies, interdisaient à leurs vassaux ou censitaires, pendant la durée du mois d’août, la faculté de vendre leur propre vin. C’était pour coopérer au maintien de ce beau droit de baivin que Bonaparte était oblige de quitter ainsi Valence ; mais la fortune voulut lui épargner le malheur de débuter dans la carrière militaire pour la conservation d’un droit féodal. D’autres que lui avaient donné cette satisfaction à l’archevêque, en réprimant la révolte le jour même du départ du 2» bataillon du régiment d’artillerie de La’Fère. Les soldats arrivés les premiers à Lyon avaient suffi pour disperser les ouvriers en soie, les ouvriers chapeliers et autres révoltés, dont trois furent arrêtés, jugés et pendus dans la journée du 12 août. Les lieutenants en second, Bonaparte et le chevalier des Mazis , qui faisaient partie du détachement envoyé à Lyon, eurent le bonheur de n’y arriver que le 15. Ils entrèrent dans la ville en même temps qu’un escadron et une compagnie du bataillon des chasseurs du Gévaudan, et un bataillon de Royal-marine. L’artillerie occupa Vaise, les chasseurs prirent poste à la Guillptière,et le bataillon de Royal-marine s’établit à la Croix-Rousse ; mais aucun d’eux n’eut à sévir contre les Lyonnais. Ici, puisque le nom du jeune des Mazis se trouve encore dans notre récit, arrêtons-nous un instant. Fidèle à son système de reconnaissance , Napoléon devait donner plus tard à cet aimable compagnon une preuve de ses souvenirs de jeunesse. Le noble royaliste avait émigré en 1792. Avant de partir, il avait écrit à son ancien camarade, qui paraissait vouloir suivre une tout autre route et s’était lancé dans la carrière révolutionnaire. Dans sa réponse, Bonaparte blâmait vivement la résolution de son ami et cherchait à l’en détourner ; en même temps, il lui faisait tenir 25 louis, qu’il lui devait. Alexandre des Mazis, rentré plus tard en France, fut nommé par Napoléon administrateur général du mobilier de l’Empire. En lui donnant cette place, Napoléon, qui avait su apprécier ses principes de loyauté, lui dit qu’il croyait par là gagner un million. Bonaparte avait, cette première fois, séjourné à Valence neuf mois et douze jours, de la fin. d’octobre 1785 au 12 août 1786. A. Lyon, la révolte apaisée, comme nous venons de le dire, sans que le concours des officiers du régiment de La Fère eût été nécessaire, ceux-ci furent logés militairement chez les principaux négociants de la ville. Les lieutenants se faisaient tous les jours, à la parade, des confidences mutuelles sur leur manière d’être dans les logements qui leur avaient été assignés. Napoléon,   forcé comme les autres de se rendre à ces réunions quotidiennes, était le seul à ne pas s’épancher à cet égard avec ses camarades. L’un d’eux lui dit : « Et toi, Bonaparte, comment es-tu dans ton logement ? (Tous les lieutenants du régiment de La  Fère se tutoyaient ; ils avaient à peu près le même âge et la même éducation.) – Moi, répondit Bonaparte, je suis dans un enfer ; je ne puis entrer ni sortir sans être accablé de prévenances ; je ne puis être seul dans mon logement. Enfin, il m’est impossible de penser dans cette maudite maison. – Je voudrais bien être à ta place, dit celui qui l’interrogeait, je ne ne plaindrais pas de ces prévenances. » Le ministre de la guerre, qui voulait que les officiers et les soldats ne s’acoquinassent point dans une garnison, comme cela arrive trop souvent, saisit cette occasion pour ordonner au régiment de Bonaparte de se rendre de Lyon à Douai. Bonaparte ne séjourna pas dans cette ville car il obtint peu avant le départ de son régiment pour Douai un congé pour son se rendre dans son île natale.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Premier et deuxième séjours en Corse

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

01.19.08

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – DE BRIENNE A L’ECOLE MILITAIRE

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Bonaparte à l’Ecole militaire s’initiant à la fortification

Tout ce qui n’est pas fondé sur les bases physiques et mathématiques exactes doit être proscrit par la raison.

(Napoléon Bonaparte)

La Corse avait été réunie à la France un peu plus d’un an avant la naissance de Napoléon. En 1777, son père, Charles Bonaparte, ayant été nommé membre de la députation envoyée à Versailles, obtint pour son second fils, Napoléon, une bourse à l’Ecole militaire de Brienne, où celui-ci entra le 23 avril 1779, âgé de neuf ans huit mois et huit jours. Comme nous bénirions l’artiste qui nous représenterait le jeune Corse traversant sur un navire le bras de mer qui sépare sa ville natale, et peut-être voyant déjà, à travers les brumes de l’océan, à l’horizon, un trône et un tombeau ! car on sait que Napoléon croyait sérieusement à son étoile. Ah oui, nous saurions infiniment gré à l’artiste, au poëte… La muse athénienne a chanté la traversée de la belle Lesbienne quittant sa patrie pour aller à la conquête d’une couronne dans la ville de Périclès. Que le voyage dut être long au gré de la jeune et belle inconnue, sans fortune aussi et, de plus, sans naissance, qu’un secret instinct menait vers la grande cité, où elle devait trouver pour époux plus qu’un roi ! Il nous semble la voir debout à la proue du navire ; elle cherche des yeux la célèbre cité hellénique. Elle aperçoit au loin une colline où elle ne distingue rien encore ; mais elle sait que c’est Athènes, et elle sent en elle un trouble indéfinissable. Comment la muse française n’a-t-elle, pas encore trouvé d’accents pour célébrer ce passage autrement mystérieux ? car là, si c’est une jeune fille, une beauté, un charme, un esprit ; ici, c’est un homme prédestiné, un incomparable génie. Quelles sont les idées qui devaient bouillonner dans ce cerveau de dix ans ? Que se passa-t-il dans cette barque, qui portait César et sa fortune? Admirable sujet, tout d’invention, mais où la fiction n’atteindrait point les hauteurs de la réalité. A Brienne, le nombre des élèves n’excédait guère cent dix, dont cinquante aux frais du roi, qui payait pour chacun 700 livres par an ; et soixante environ aux frais de leurs parents, payant aussi une pension de 700 livres. La maison, desservie par des minimes, n’avait que 8 à 10.000 livres de rente. On dit que ces moines étaient bien inférieurs en connaissances à ceux des congrégations qui dirigeaient les autres écoles militaires ; car, sous l’ancien régime, chose singulière ! c’étaient des moines qui étaient chargés de former les officiers de l’armée française. Obligés d’avoir recours à des professeurs laïques, et trop pauvres pour leur assurer un traitement convenable, les minimes de Brienne n’avaient que des sujets médiocres. Telle était leur pénurie à cet égard que, vers le temps où Napoléon entra dans leur école, ils avaient eu recours aux minimes de la Franche-Comté, qui leur envoyèrent le Père Patrault comme professeur de mathématiques, homme assez ordinaire d’ailleurs, qui avait pris Napoléon en grande amitié, et qui, rentré dans la vie séculière après 1789, devint secrétaire du général Bonaparte, quand celui-ci fut nommé commandant en chef de l’armée d’Italie. Une tante de Pichegru, soeur de charité, suivit ce minime à Brienne, et y amena son neveu alors jeune, Franc-Comtois comme elle, à qui l’on donna gratuitement la même éducation qu’aux élèves. Pichegru, doué d’une grande intelligence, devint, aussitôt que son âge le permit, maître de quartier et répétiteur pour les quatre règles d’arithmétique du Père Patrault, qui a eu ainsi la gloire de compter parmi ses élèves un des bons généraux de la France et le plus grand capitaine des temps modernes. Pichegru songeait alors à se faire minime ; c’était là toute son ambition, c’était aussi le désir de sa tante ; mais le Père Patrault l’en dissuada en lui disant que leur profession n’était plus du siècle, et qu’il devait songer à quelque chose de mieux. Ce conseil d’un homme de bon sens porta Pichegru à s’enrôler dans le régiment d artillerie de Metz, où il devint bientôt après bas officier, et obtint rapidement, sous la République, le grade de général de division et les fonctions de général en chef de l’armée de Hollande. II y avait à l’Ecole de Brienne un maître d’écriture nommé Dupré, qui donna pendant quinze mois des leçons à Napoléon, et un maître d’escrime, le sieur Daboval, qui lui donna aussi des leçons de son art. Celui-ci devint sous-officier de gendarmerie, et n’est mort, retiré a Nogent-sur-Marne, qu’au commencement de 1834, âgé de plus de quatre-vingts ans. A propos de l’autre, on raconte que, peu de temps après l’élévation de Napoléon a l’Empire, un homme âgé, et d’une mise plus que modeste, arriva un jour à Saint-Cloud, et sollicita du grand maréchal Duroc la faveur d’une audience particulière de l’Empereur. Introduit presque aussitôt dans le cabinet de Napoléon : « Qui êtes-vous, et que me voulez-vous ? demanda sèchement l’empereur. Sire, répondit le solliciteur, c’est moi qui ai eu le bonheur de donner des leçons d’écriture à Votre Majesté pendant quinze mois, à Brienne. – Le bel élève, en vérité, que vous avez fait là ! dit vivement l’Empereur ; ma foi, monsieur Dupré, je ne vous en fais pas mon compliment. » Puis, se prenant à rire de sa vivacité, il adressa quelques paroles bienveillantes au pauvre vieillard, et le congédia en lui promettant de lui faire savoir bientôt de ses nouvelles. Le vieux professeur reçut, en effet, quelques jours après, le brevet d’une pension1 de 1.200 francs sur la cassette particulière de l’Empereur, signée de cette terrible griffe parfaitement illisible, mais reconnaissable entre toutes, comme une griffe de lion, dont Sa Majesté était redevable aux leçons du pauvre Dupré. Napoléon avait apporté à Brienne une âme, encore tout italienne : il se sentait comme étranger et mal à l’aise parmi ces jeunes nobles français, la plupart infatués de leurs noms, et qui regardaient la patrie du jeune Corse comme un pays barbare. Il ne prenait que rarement part à leurs jeux et à leurs exercices, et ne se lia qu’avec un ou deux de ses camarades. Malgré sa petite taille, son air sombre et fier leur imposait ; toutefois, le nom de Napoleone, que son accent corse lui faisait prononcer à peu près Napoillioné, lui valut de ses nouveaux camarades le sobriquet de La Paille-au-Nez. Dévoré du désir d apprendre, et déjà, pressé du besoin de parvenir, Napoléon se faisait remarquer de ses maîtres par une application forte et soutenue ; il était, pour ainsi dire, le solitaire de l’école. On croit que l’éloignement du jeune écolier pour ses condisciples prenait aussi sa source dans l’état d’infériorité où il se sentait placé, en raison de sa condition de boursier et du peu de fortune de sa famille, qui ne permettait pas à celle-ci de lui envoyer les petits secours d’argent que les autres recevaient de leurs parents. Un dernier trait, qui achèvera de peindre cette fierté de l’écolier de Brienne : Un jour, le maître du quartier, brutal de sa nature, condamna le jeune Bonaparte, pour une faute légère, à dîner à genoux sur le seuil de la porte du réfectoire, punition que les élèves redoutaient entre toutes et qu’ils considéraient comme une espèce de déshonneur. L’exécution provoqua chez Bonaparte une violente attaque de nerfs accompagnée de vomissements. Le supérieur, qui passait par là, l’arracha au supplice et réprimanda sévèrement le maître sur son peu de discernement ; en même temps, le P. Patrault accourait de son côté et se plaignait que, sans nul égard, on dégradât ainsi son premier élève. Au mois d’août 1783, le duc d’Orléans (père de celui qui s’appela plus tard Philippe-Egalité, et qui ne prit le titre de duc d’Orléans qu’à la mort de celui dont nous parlons, en et Mme de Montesson vinrent à Brienne. Mme de Montesson était alors mariée au prince, avec le consentement conditionnel du roi, qui portait : « Qu’elle ne changerait pas de nom ; qu’elle ne s’attribuerait aucune prérogative de princesse du sang ; qu’elle ne déclarerait point son mariage, et ne paraîtrait jamais à i cour. » Le magnifique château de Brienne fut, pendant plus d’un mois, un petit Versailles ; on célébra par de brillantes fêtes la présence des nobles visiteurs, qui venaient pour présider à la distribution des prix aux élèves de l’école. Ce fut le 25 août, jour de la Saint-Louis, qu’eut lieu cette distribution. Le jeune Bonaparte eut, avec Bourrienne, le prix de mathématiques, partie à laquelle il avait à peu près borné ses études et où il excellait. Tous deux reçurent leur couronne de la main de Mme de Montesson. Lorsque Bonaparte fut élevé au consulat, ayant appris que Mme de Montesson vivait encore, il la fit prier de se rendre aux Tuileries. Dès qu’il la vit ; il se leva, alla courtoisement au-devant d’elle et l’engagea à lui demander tout ce qui pourrait lui plaire. « Mais, général, je n’ai aucun droit à ce que vous voulez bien m’offrir, » répondit Mme de Montesson, «Vous ne savez donc pas, madame, répliqua le premier consul, que j’ai reçu de vous ma première couronne ? Vous vîntes à Brienne, avec M. le duc d’Orléans, distribuer les prix, et, en posant sur ma tête le laurier précurseur de quelques autres : Puisse-t-il vous porter bonheur ! me dîtes-vous. Je suis, assure-t-on, fataliste, madame ; il est tout simple que je n’aie pas oublié ce dont vous ne vous souvenez plus. Je serai charmé de vous être utile. D’ailleurs, le ton de la bonne compagnie est à peu près perdu en France ; il faut qu’il se retrouve chez vous. J’aurai besoin de quelques traditions ; vous voudrez bien les donner à ma femme ; et lorsque quelque étranger marquant viendra dans la capitale, vous lui offrirez des fêtes, pour qu’il soit convaincu que nulle part on ne peut voir plus de grâce et d’amabilité. » Le premier consul fit restituer à Mme de Montesson les 60.000 livres de rente qui lui avaient été léguées par le duc d’Orléans. La grande dame survécut peu à cette faveur. Quelque temps après, mais lorsque déjà Napoléon avait été élevé à l’Empire, elle se fit transporter mourante à Saint-Cloud, et obtint de lui la promotion à la dignité de sénateur du lieutenant général vicomte de Valence, son petit-neveu par alliance, et neveu direct du lieutenant général du même nom, qui avait été gouverneur de l’Ecole militaire de Paris, quand Napoléon y était passé au sortir de Brienne. Comme nous l’ayons déjà fait pressentir plus haut, cette famille est vraiment étonnante par les élans de reconnaissance qui animent chacun de ses membres ; chez elle, la mémoire du cœur ne fait jamais défaut. En voyant ce sentiment toujours vivace, on dirait une plante dans un sol généreux, qui rend au centuple le peu qu’il a reçu. Le 15 septembre 1783, arriva a Brienne M. le chevalier de Keralio, maréchal de camp et sous-inspecteur général des écoles royales militaires de France. C’était un vieillard aimable, des plus propres aux fonctions dont il, était chargé ; il aimait les enfants, jouait avec eux après les avoir examinés, et retenait avec lui à la table des minimes les élèves qui lui avaient plu. Il avait conçu une affection toute particulière pour le jeune Corse, qu’il se plaisait à exciter de toutes manières. Il le mit sur la liste des élèves en état d’entrer au service ou de passer à l’Ecole de Paris. L’élève Napoléon Bonaparte avait alors tout juste quatorze ans et un mois. L’enfant n’était fort que sur les mathématiques, et les moines représentèrent à M. de Keralio qu’il serait mieux d’attendre à l’année suivante, afin de lui donner le temps de se fortifier dans la langue latine. Mais le chevalier tint bon. « Je sais, leur dit-il, ce que je fais. Si je passe ici par-dessus la règle, ce n’est point une faveur de famille ; je ne connais pas celle de cet enfant. C’est tout à cause de lui-même. J’aperçois ici une intelligence qu’on ne saurait trop cultiver. » Et M. de Keralio rédigea la note suivante sur cet élève, dont il plaça le nom en tête de sa liste : ” ÉCOLE DE BRIENNE. Etat des élèves du roi capables, par leur âge, d’entrer au service ou de passer à l’Ecole de Paris, savoir : M. de Bnonaparte (Napoléon), né le 15 août Taille de 4 pieds 10 pouces 10 lignes ; bonne constitution ; excellente santé ; caractère-soumis. Il a fait sa quatrième. Honnête et reconnaissant ; sa conduite est très-régulière. Il s’est-toujours distingué par son application aux mathématiques ; il sait passablement l’histoire et la géographie ; il est faible dans les exercices d’agrément. Ce sera un excellent marin. Mérite de passer à l’Ecole de Paris. » Ce bon chevalier, si juste appréciateur du mérite, fut bientôt mis à la retraite, et mourut peu de temps après. M. Reynaud des Monts, brigadier de dragons, qui remplaça M. de Keralio, n’en avait pas la perspicacité ; mais il se conforma à ses notes, tout en s’étonnant, à la vue du jeune Napoléon, de celles qui le concernaient, et, l’année suivante, le futur empereur des Français passa à l’Ecole de Paris octobre 1784. Mais ne quittons pas si vite l’Ecole de Brienne, restons encore quelques instants sur ce mont Pélion ; nous avons bien le temps de suivre Achille à la guerre de Troie. Ceux des élèves de Brienne qui cherchaient à taquiner Napoléon feignaient de ne pas comprendre le mot assesseur, qui était le titre de son père, et se plaisaient à dire qu’il était tout simplement huissier. Le 8 octobre 1783, un écolier nommé Pougin des Ilets, avec qui il se disputait, ne craignit pas de lui dire : « Votre père est un misérable sergent. » A ces mots, Napoléon se retire frappé de stupeur, et revient bientôt avec un cartel qu’il ne put faire tenir à celui qui venait de l’insulter, le cartel ayant été aperçu et saisi entre ses mains par le préfet des classes, qui condamna Bonaparte à la chambre de discipline et Pougin aux arrêts. L’irritation du jeune Corse fut extrême, et toucha presque au désespoir. Cet incident, tout petit qu’il paraisse, eut cependant pour Napoléon un résultat important; il lui dut le repos et presque le respect de ses camarades. Frappés de l’énergie qu’il avait déployée en cette occasion, ils ne se hasardèrent plus à le mortifier, et prirent dès lors la plus haute idée de son courage et de ses qualités personnelles. Le 19 octobre 1784, Napoléon arriva à Paris avec quatre de ses condisciples de Brienne, nommés comme lui, sur le rapport du chevalier de Kéralio, élèves de l’Ecole militaire de Paris. Tous portaient de grands noms, des noms aristocratiques : c’étaient MM. Nicolas-Laurent Montarby de Dampierre, Jean-Joseph de Cominges, Henri-Alexandre-Léopold de Castries et Pierre-François-Marie Laugier de Bellecour. Aucun, toutefois, de ces quatre élèves n’entra dans l’artillerie aussitôt que Napoléon. Les cinq jeunes gens furent accompagnés jusqu’à Paris par un minime chargé dé veiller sur eux, et jusqu’à Nogent-sur-Seine, où ils prirent le coche, par leur camarade Bourrienne, qui allait à Sens, son pays, faire une visite à sa mère. A l’Ecole militaire de Paris, Napoléon reçut des leçons de messieurs Monge et Labbey. M. de l’Eguille, professeur d’histoire, dans le rapport qu’il fit sur ses élèves, avait ainsi noté le jeune Napoléon : Corse de nation et de caractère ; il ira loin les circonstances le favorisent. Ce professeur était très fier – il y avait de quoi-de sa prédiction, et se plaisait, lorsqu’elle fut accomplie, à la rappeler M. Domairon, professeur de belles-lettres, disait qu’il avait toujours été frappé de la bizarrerie des amplifications de Napoléon ; il les appelait du granit chauffé au volcan. Un seul s’y trompa : ce fut M. Bauer, le gros et lourd maître d’allemand. Le jeune Napoléon ne faisait aucun progrès dans cette langue, ce qui avait inspiré un profond mépris à maître Bauer, qui ne supposait “rien au-dessus de son art. Un jour que Vécolier ne se trouva pas à sa place, ce professeur s’informe où il pourrait être. On lui dit qu’il subissait en ce moment un examen préparatoire pour l’artillerie. « Mais, est-ce qu’il sait quelque chose ? dit ironiquement l’épais M. Bauer. -Comment, monsieur ! c’est le plus fort mathématicien de l’école , lui fut-il répondu. – Eh bien, je l’ai toujours entendu dire, et j’ai toujours pensé que les mathématiques n’allaient qu’aux bêtes. » C’est Napoléon -lui-même qui a rappelé ce mot à Sainte-Hélène ; et, comme il n’avait plus entendu ‘parler de ce professeur : « Je serais curieux, disait-il, de savoir si M. Bauer a vécu assez longtemps pour jouir de son jugement. « Quoique nommé lieutenant en second d’artillerie, le 1er septembre 1785, après avoir été examiné à Paris par Laplace, il n’avait encore reçu, le 23 septembre, ni son brevet ni sa lettre de service, ainsi que le témoigne une lettre qu’il écrivit sous cette date, de Paris, à M. Labitte, marchand de draps, rue Saint-Honoré, au coin de la rue des Prouvaires, à l’enseigne de la Croix d’or, et fournisseur de tous les régiments étrangers au service de France. Enfin le jeune officier reçut l’ordre de se rendre à Valence à la fin d’octobre 1785.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> Le premier séjour de Napoléon à Valence

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – DE PONTENOVO AU GOLFE D’AJACCIO

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L’Empereur Napoléon (179-1821) et Madame Mère (1750-1836)

C’est à ma mère que je dois ma fortune et tout ce que j’ai fait de bien.

(Napoléon Bonaparte)

On sait que Napoléon eut pour père Charles-Marie Bonaparte, dont l’éducation avait été très soignée à Rome et à Pise, où il avait étudié la jurisprudence. Plein de patriotisme, Charles-Marie Bonaparte avait combattu avec ardeur à la tête de sa paroisse dans la guerre contre les Génois, oppresseurs de son pays, et il s’était attiré particulièrement l’estime et l’amitié de Paoli. Il s’était marié très jeune, au commencement de 1767, a une belle fille corse, Marie-Laetitia Ramolino, dont la mère, devenue veuve, avait épousé en secondes noces M. Fesch, capitaine dans un des régiments suisses que la république de Gênes entretenait en Corse. De ce mariage était issu, le 3 janvier 1763, un fils qui fut le cardinal Fesch, par conséquent frère utérin de la mère de Napoléon, et oncle, à ce titre, du futur empereur ; Dans l’a matinée du 15 août 1769, au moment où l’île tout entière célébrait la fête de la mère du Christ, Mme Laetitia Bonaparte accoucha d’un enfant mâle qu’on appela Napoléon. C’était, depuis des siècles, le nom que portait le second fîls de la famille Bonaparte, pour y conserver éternellement le souvenir de ses relations avec un Napoleone Degli Orsini, célèbre dans les fastes militaires de l’Italie. Napoléon arrivait à point pour payer cette dette à un vieux souvenir de famille. Cette particularité n’est qu’un détail infime ; mais ici les moindres choses acquièrent de l’importance. Ainsi ce nom, qui doit retentir des Alpes aux Pyramides, est un hommage à la reconnaissance ; et, chose frappante, nous verrons dans la suite de cette histoire, de cette épopée, que cette vertu est peut-être celle qui domine toutes les autres au sein de l’illustre maison. Alors Mme Bonaparte était encore souffrante des fatigues qu’elle avait éprouvées pendant la guerre de la liberté ; car la future Madame Mère accompagnait son époux dans la guerre de l’indépendance, et partageait avec lui tous les dangers. C’était une maîtresse femme que Mme Laetitia Bonaparte. Napoléon eut constamment pour elle un respect qui touchait à l’idolâtrie. Retirée à Rome, où elle termina ses jours ; toujours vêtue d’habits de deuil et vivant silencieusement dans une modeste maison, elle était généralement vénérée, et cette vénération, elle ne la devait qu’à elle-même, puisque le géant que ses flancs avaient porté était alors cloué sur son rocher. Napoléon tenait évidemment son génie de sa mère, et, pour les hommes extraordinaires, il en est généralement ainsi ; car on est toujours avant tout, et tout au moins, le fils de sa mère. Arrêtons-nous donc un instant sur ce phénomène psychologique. Les Gracques avaient pour mère Cornélie, le plus beau nom de femme de l’histoire romaine ; Alexandre était fils d’Olympias, cette grande reine qui sut toujours montrer de la fierté et de l’énergie, tandis que Philippe n’étalait que la ruse et le machiavélisme ; c’est de sa mère que Washington tenait son rare bon sens, sa droiture, sa conscience rigide, son énergie de caractère et son esprit de commandement ; et, pour n’emprunter qu’aux sources nationales, Clovis reçut le jour de cette Basine qui, s’il faut en croire Frédégaire, avait conscience de ce qu’elle valait quand, dans l’enivrement adultère de sa première nuit de noces, elle disait au faible Childéric : « Que cette nuit ne soit pas consacrée qu’à l’amour… Lève-toi, va à la fenêtre, et reviens dire à ta servante ce que tu auras vu dans la cour du logis. » Childéric se leva, alla à la fenêtre et vit un lion monstrueux qui déchirait des licornes, des léopards, des ours et des loups. Il revint alors, et Basine lui dit : « Ce que tu as vu de tes yeux, arrivera : il nous naîtra un fils qui sera un lion à cause de son courage. » Charlemagne était fils de cette Berthe au grand pied, dont le nom a enrichi la légende ; Saint Louis était fils de Blanche de Castille ; Louis XIV, fils d’Anne d’Autriche…; mais, et c’est le bonhomme qui nous y invite, ne continuons pas de peur d’approfondir. Une circonstance de la vie de Napoléon vient, quoique indirectement, à l’appui de cette loi. Sans jamais manquer de respect à la mémoire de son père, dont le rôle en Corse avait été assez effacé, Napoléon parlait peu de l’auteur de ses jours, lui cependant qui aimait tant à vivre dans le passé et qui ne laissait échapper aucune occasion de s’inspirer des souvenirs de sa jeunesse. Charles Bonaparte était mort à Montpellier le 24 février 1785, et il y avait été inhumé. Le 2 juillet 1802, le conseil municipal de cette ville, réuni extraordinairement, eut l’idée d’une sorte d’exhumation ; il leur semblait que l’apothéose de Saturne serait un encens qui ne déplairait pas à Jupiter. Un membre, un lettré sans doute, prit la parole et dit : « Le père de Bonaparte a fait à cette, ville l’honneur de décéder dans ses murs. Je propose de saisir cette heureuse circonstance pour élever un monument à la gloire du premier consul. Voici de quelle manière je voudrais rendre mon idée : A. gauche, un piédestal ; au milieu, la Ville de Montpellier, accompagnée de la Religion montrant de la main droite le piédestal, et, de la gauche, le couvercle du tombeau ; au-dessous, cette inscription : SORS DU TOMBEAU ; TON FILS NAPOLÉON T’ÉLEVE À L’lMMORTALITÉ. Cette idée, surtout la prosopopée qui la couronnait, fut accueillie avec acclamation par le conseil municipal, et, séance tenante, la délibération fut envoyée à Chaptal, alors ministre de l’intérieur, qui la soumit immédiatement à l’approbation de Napoléon. Celui-ci, avec son sens droit et son jugement ordinaire, et peut-être aussi avec un sentiment vague du phénomène psychologique auquel nous avons fait allusion plus haut, ne comprit pas tout ce que cette idée pouvait avoir de grandiose, et il refusa l’offre des notables de Montpellier, en leur disant : « Ne troublons point le repos des morts ; laissons leurs cendres tranquilles. J’ai perdu aussi mon grand-père, mon arrière-grand-père, pourquoi ne ferait-on rien pour eux ? Cela mènerait loin. Si c’était hier que j’eusse perdu l’auteur de mes jours, il serait convenable et naturel que j’accompagnasse mes regrets de quelque haute marque de respect ; mais il y a vingt ans ; .et événement est étranger au public ; n’en parlons plus. » Ainsi l’érudit conseiller en fut pour ses frais de rhétorique, et il est probable que, dans la suite, il ne s’expliqua jamais qu’un homme d’un si vulgaire positivisme ait pu remporter les victoires d’Iéna et d’Austerlitz. Encore un mot sur cette leçon de génésiologie ; le sujet en vaut la peine : neuf mois avant sou accouchement, Mme Laetitia parcourait la campagne en compagnie de son mari, et c’est au milieu des forêts et des rochers qu’elle conçut le lionceau. Encore aujourd’hui, les paysans de la Corse en tirent des conclusions qui sont devenues pour eux une légende, et l’imprudent qui oserait leur dire que ce sont là des contes de bonne femme s’exposerait, nous n’en doutons pas, à la plus terrible des vendetta. Puisque nous en sommes sur cette matière délicate, mais intéressante, citons ici une page qu’un enfant de la Corse, fier de son compatriote au delà de toute expression, nous a communiquée, et qui vient on ne peut mieux à l’appui de l’idée que nous avons hasardée : Tout se tient, tout s’enchaîne dans la vie d’un homme, et si sa carrière politique étonne parfois, c’est qu’on ne cherche pas, à, travers l’éblouissement qu’elle cause, et dont il est souvent difficile de se défendre, le fil conducteur qui a dirigé l’essor du génie. La vie privée, où le caractère se dévoile tout entier, donne parfois la cause première des grandes actions ou des grandes fautes ; mais il faut remonter plus haut pour rencontrer l’instinct, cette partie du caractère de l’homme que l’on peut vraiment dire naturelle, involontaire, dont la trace ineffaçable se retrouve dans tous ses actes, inexorable et fatale comme un sceau dont Dieu aurait marqué sa créature pour la faire connaître au monde et la pousser dans la voie qu’il lui a tracée. C’est dans la vie antérieure à la naissance, alors que l’enfant perçoit toutes les sensations de sa mère, s’imprègne en quelque sorte des impressions qu’elle subit, que l’on doit chercher le secret de ces aptitudes, de ces prédispositions et de ces goûts qu’on peut appeler organiques, puisqu’ils sont nés chez l’enfant avant sa vie : Bonaparte, plus que tout autre, dut porter en naissant, par la vie que les événements firent à sa mère pendant sa grossesse des instincts puissants et belliqueux. En 1768, la Corse était profondément troublée : Paoli et toute l’île avec lui luttaient contre la France. M. de Choiseul avait à cœur cette conquête pour faire oublier ses nombreux revers en Europe et en Amérique. Charles Bonaparte, le secrétaire du général corse, suivait sa fortune, et sa femme, bien souvent éloignée de lui, avait à veiller à sa propre sûreté. En novembre 1768, les deux époux se retrouvèrent à Corte et purent y prendre quelques jours de repos. Ils habitaient la maison du général Gaffori ; c’était une construction massive, aux fenêtres étroites comme des meurtrières, une vraie forteresse, dont la façade toute ravagée, toute couturée, conservait encore l’empreinte des boulets génois dont elle avait été si souvent et toujours inutilement criblée. C’est là qu’avait vécu Gaffori, vaillant soldat qu’en d’autres temps on eût vanté à l’égal de Paoli ; là encore l’hospitalité était offerte aux jeunes époux par l’héroïque veuve qui se défendit seule dans sa maison contre les Génois et menaça de se faire sauter avec ses défenseurs, qui voulaient se rendre. Rapprochant les dates, on voit que Bonaparte fut conçu dans cette vaillante maison aux glorieuses cicatrices et où devaient se faire de longs récits de gloire, de courage et d’honneur patriotique. Il fallut bientôt fuir Corte, errer de village en village devant l’armée française ; il y eut une halte au pied du Monte Rotondo, là plus haute cime de l’île, le géant dont le front neigeux la domine tout entière, et enfin l’enfant prédestiné vient au monde au milieu des splendeurs les plus riches et les plus sublimes d’une grande fête chrétienne. N’y a-t-il pas dans cette vie antérieure de récits héroïques qui durent souvent faire tressaillir la jeune mère, de grandes souffrances où plus d’une fois elle maudit son sexe qui l’empêchait de se jeter au milieu de la lutte, et de grandes pompes, le secret des instincts de guerre, d’ambition et de fastueuse vanité, ainsi que l’image fidèle de la vie de celui qui fut Bonaparte et Napoléon ?» La Corse avait été réunie à la France un peu plus d’un an avant la naissance de Napoléon.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Suite -> De Brienne à l’Ecole Militaire

Biographie de Napoléon Bonaparte par Pierre Larousse

BIOGRAPHIE DE NAPOLEON BONAPARTE (1769-1821) – BONAPARTE PAR PIERRE LAROUSSE

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Le général Napoléon Bonaparte (1769-1821)

L’homme de génie est un météore destiné à brûler pour éclairer son siècle.

(Napoléon Bonaparte)

Bonaparte, le nom le plus grand, le plus glorieux, le plus éclatant de l’histoire, sans en excepter celui de Napoléon, – général de la République française, né à Ajaccio (îlle de Corse) le 15 août 1769, “mort” au château de Saint-Cloud, près da Paris, le 18 brumaire, an VIII de la République française, une et indivisible (9 novembre 1799). Ce début, qui va faire dresser plus d’une oreille, montre tout simplement qu’en toutes choses nous aimons les situations tranchées ; et les oreilles reviendront à leur état normal quand nous aurons dit que nous voyons deux hommes, aussi bien que deux noms, en Napoléon Bonaparte : Bonaparte et Napoléon ; le général républicain, l’écolier de Brienne, le brillant officier de Toulon, le convive républicain, du Souper de Beaucaire, le vainqueur d’Arcole, etc., etc.; puis le colosse d’Austerlitz, le maître de l’Europe, le vaincu de Waterloo ; le prisonnier de Sainte-Hélène. Oui, il y a deux hommes en cette personnalité, en cet être si singulièrement doué, dont le double nom et le double visage, d’un caractère tout particulier, se sont trouvés admirablement appropriés au double rôle qu’il a joué dans le monde. Auguste a beau s’appeler Octave ; Octave a beau se nommer Auguste ; c’est toujours le même homme, rusé, timide ; hypocrite, astucieux, reniant ses amis quand son intérêt lui commande de les sacrifier. Ici, nous le répétons, nous avons deux hommes distincts, en même temps que deux noms séparés. Bonaparte, nom frappant, facile à retenir, simple, uni, militaire, à consonnes dures, brèves, sèches, expressives, et signifiant quelque chose, par-dessus le marché ; nom jusque alors inconnu, maïs composé de quatre syllabes énergiques qui devaient se graver pour toujours dans la mémoire, dès qu’on les avait une fois entendues soit sous la forme italienne Buonaparte, soit sous la forme française, qui est restée, Bonaparte ; quel nom plus convenable au citoyen général en chef de l’armée d’Italie, à ce jeune Corse qui rêve d’Annibal quand il gravit les flancs escarpés des Alpes ! Napoléon, nom sonore, vibrant, impérial, mais harmonieux aussi, coulant, et, chose remarquable, bruissant agréablement aux oreilles françaises ; inconnu également (in-ouï, in auditus), éminemment convenable à l’autre rôle, au rôle de maître et d’impérator, un de ces noms à l’emporte-pièce, qui vous obligent à baisser machinalement la tête comme quand on entend résonner le bruit de la foudre ou un coup de canon, nom doux en même temps, où les voyelles dominent et où l’on voit percer quelque chose de ce oui si diversement interprété du 10 décembre 1848. Examinons donc à la loupe ces deux individualités ; car il y a de même deux figures, deux physionomies différemment caractérisées, et, pour ainsi dire, taillées, appropriées à chacun des deux rôles : l’une, celle du général, belle et austère, telle qu’on la voit si bien reproduite dans le portrait de Guérin, gravé par Fiesinger et déposé à la Bibliothèque impériale, le 29 vendémiaire an VII de la République française, avec ce simple nom au-dessous, encore orthographié à titalienne : BUONAPARTE: l’autre celle de l’empereur, si souvent reproduite, que tout l’univers connaît, qui se voit partout, que les mains les moins habiles crayonnent en quelques traits, que la capoté grise et le petit chapeau ont caractérisée à d’autres titres que certaines bottes et certains gilets. Vraiment, on dirait deux hommes différents, au physique et au moral. Le premier, sobre, d’une activité prodigieuse, ardent, passionné pour la gloire, d’un patriotisme fougueux, insensible aux privations, comptant pour rien le bien-être et les jouissances matérielles ; nullement sensuel, presque chaste, jugeant que l’amour est un bagage qui gêne un homme dans les différentes étapes de la vie, ne s’occupant que du succès de ses entreprises ; l’homme de Toulon, l’homme de vendémiaire ; prévoyant, prudent, sauf dans les moments ou la passion, le sang corse l’emporte , « sachant donner quelque chose au hasard, mais lui enlevant tout ce que la prudence permet de prévoir » résolu, et tenace dans ses résolutions, ne reculant pas d’une semelle quand il s’est dit : Il le faut ; croyant les hommes capables de vertu et d’un généreux enthousiasme, et les estimant dignes de mourir pour une belle cause ; s’adressant au cœur et à l’esprit par les plus nobles instincts, et tenant compte du moral, qui joue un si grand rôle dans la guerre ; bon, juste, susceptible de s’attendrir, et généreux envers ses ennemis vaincus » L’autre… Mais n’anticipons pas sur l’ordre alphabétique. On l’a dit : Tout vient à point à qui sait attendre, et nous souhaitons au lecteur une petite dose de cette patience qui est le commencement de la sagesse. Le premier de ces deux hommes a été le général, et même le consul Bonaparte ; il a brillé jusqu’à l’an X de la République ; l’autre lui a succédé. C’est du premier que nous nous occuperons tout d’abord ; c’est de sa jeunesse, de ses espérances, de sa vie privée et militaire, ou, plus exactement encore, de sa vie républicaine que nous allons entretenir le lecteur. Nous aurons recours, pour l’étude que nous entreprenons, à des sources nombreuses, mais surtout aux deux volumes publiés en 1840 par le lieutenant-colonel d’artillerie en retraite, baron de Coston, sous le titre de : Biographie des premières années de Napoléon Bonaparte, très curieux ouvrage, devenu fort rare, et plein d’anecdotes extrêmement intéressantes sur la jeunesse de Napoléon. M. de Coston y suit, pour ainsi dire, jour par jour, les étapes du héros, depuis sa naissance jusqu’à son avènement au Consulat et à l’Empire.Quel intérêt n’offre pas pour nous une pareille étude ! Nous nous inquiétons fort peu de l’enfance d’Alexandre, d’Annibal, de César et de Charlemagne ; tous quatre sont nés sur les marches ou à côté des marches du trône ; ils ont été élevés dans la pourpre, ils ont eu en naissant d’humbles précepteurs, c’est-à-dire des esclaves soumis, et, comme l’a si bien dit le chansonnier, leur bourrelet fut une couronne. Alors qu’y a-t-il là qui puisse nous intéresser ? Mais ici, c’est bien autre chose : nous sommes en présence d’un chétif enfant, à peine Français, qui, loin d’avoir Aristote pour maître, traverse seul l’océan et parcourt deux cents lieues pour venir demander à la France, sa mère adoptive, l’hospitalité de l’instruction.Voilà pourquoi Bonaparte nous semble plus grand qu’Alexandre, plus grand qu’Annibal, plus grand que César, plus grand que Charlemagne : II ne doit qu’à lui seul toute sa renommée. Revenons à M. de Coston, qui est la cause involontaire de cette petite digression. Originaire de Valence, le baron de Coston y avait connu toutes les personnes qui, à deux reprises différentes, s’étaient trouvées en relations intimes avec le jeune officier d’artillerie ; de plus, il avait servi dans le 4e régiment d’artillerie à pied, qui, en Egypte, avait combattu si vaillamment sous les yeux du jeune général en chef. Curieux, dès cette époque, de tout ce qui se rapportait à son héros, M. de Coston ne le perdit pas de vue, ne le quitta pas d’une semelle, et fut à même de recueillir sur les premières années de son héros une quantité innombrable de notes, de documents, d’anecdotes. Ce n’est pas tout : l’infatigable biographe, poussé par une sorte de passion, s’est livré à de nombreuses recherches sur les personnes de tout état avec qui Bonaparte a eu des relations dans les premières années de sa vie, et qui, plus tard, se sont retrouvées en contact avec lui. Dans l’histoire des voyages, on parle de ces explorateurs infatigables qui ont usé dix années de leur vie à lever le voile qui nous cache les sources du Nil ; ils remontaient le cours du fleuve malgré les débordements, malgré les inondations, malgré les orages, en dépit des obstacles de toute nature et de l’intempérie des saisons ; et quand ils avaient reconnu que la partie explorée n’était qu’un affluent, ils s’attaquaient à une autre branche. Cette image est la peinture exacte des travaux du baron de Coston à la recherche des moindres particularités de la vie de celui qui offre plus d’un rapport avec ces grands cours d’eau qui fertilisent et ravagent tour à tour le monde. L’ouvrage du baron de Coston sera donc notre principal guide dans l’étude que nous avons entreprise, et nous nous permettrons d’y puiser à pleines mains. Nous passerons rapidement sur la naissance et l’enfance de Napoléon, pour arriver plus promptement au lieutenant en second du régiment de La Fère, et aux faits subséquents de sa vie avant son généralat d’Italie. Toutefois, nous dirons quelques mots de ses premières années, et nous eu rapporterons quelques faits d’après son véridique historien, qui, comme nous l’avons dit, a eu soin de prendre ses informations aux sources les plus authentiques.

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01.18.08

LA FAMILLE DE NAPOLEON – CHARLES BONAPARTE (1746-1785)

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Charles Bonaparte (1746-1785)

Si mon père qui est mort avant quarante ans, eût vécu, il eût été nommé député de la noblesse de Corse à l’Assemblée constituante. Il tenait fort à la noblesse et l’aristocratie ; d’un autre côté il était très chaud dans les idées généreuses et libérales ; il eût donc été ou tout à fait du côté droit, ou au moins dans la minorité de la noblesse. Dans tous les cas quelles qu’eussent été mes opinions personnelles, j’aurais suivi sa trace, et voilà ma carrière entièrement dérangée et perdue.

(Napoléon Bonaparte)

Bonaparte (Charles-Marie). Père de Napoléon, né à Ajaccio le 29 mars1746, fut envoyé à Pise pour étudier le droit, et épousa à son retour Laetitia Ramolino. C’est de ce mariage que naquit toute une génération de rois. En 1768, Charles Bonaparte fut du nombre des patriotes qui secondèrent les deux Paoli dans leur lutte armée pour l’indépendance de la Corse. Non seulement il se distingua par son courage, mais c’est lui qui rédigea, dit-on, l’adresse à la jeunesse corse, publiée à Corte en juin 1768. Sa femme l’accompagna partout, bien qu’elle fût enceinte de sept mois de Napoléon, et partagea avec lui tous les périls delà guerre, jusqu’au moment où Paoli s’éxila. Alors, après l’établissement définitif de la domination française, Charles Bonaparte revint s’établir dans ses foyers, et, grâce à la protection du comte de Marbeuf, gouverneur de l’Ile, fut reconnu noble et nommé successivement assesseur de la ville et province d’Ajaccio en 1774, député de la noblesse de Corse à la cour de France en 1777, et enfin, en 1781, membre du conseil des douze nobles de l’île. Pendant qu’il remplissait à Paris sa mission, il obtint trois bourses : une pour Joseph, son fils aîné, au collège d’Autun ; la seconde, pour Napoléon, à l’école de Brienne ; la troisième, à la maison royale de Saint-Cyr, pour sa fille Marie-Anne-Elisa. Charles Bonaparte mourut en à Montpellier, où il était venu pour se faire traiter d’un squirre à l’estomac. Ses restes furent transportés plus tard à Saint-Leu, par les soins de son fils Louis. Il eut de son mariage treize enfants, dont huit lui survécurent, cinq fils et trois filles, savoir : 1° Joseph Bonaparte; 2° Napoléon Bonaparte ; 3° Marie-Anne-Elisa Bonaparte ; 4° Lucien Bonaparte ; 5° Louis Bonaparte ; 6° Marie-Pauline Bonaparte ; 7° Marie-Annonciade-Caroline Bonaparte ; 8° Jérôme Bonaparte.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Liens : Charles Bonaparte sur Wikipedia & Biographie de Charles Bonaparte par Nasica

LA FAMILLE DE NAPOLEON – LAETITIA BONAPARTE (1750-1836), MADAME MERE

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Laetitia Bonaparte (1750-1836), Madame Mère

Madame Mère était trop parcimonieuse ; c’en était ridicule… c’était excès de prévoyance ; elle avait connu le besoin, et ces terribles moments ne lui sortaient pas de la pensée… mais chez elle le grand l’emportait toujours sur le petit : la fierté, la noble ambition marchait avant l’avarice.

(Napoléon Bonaparte)

Bonaparte (Mme Marie-Laetitia Ramolino). Epouse de Charles Bonaparte, mère de Napoléon 1er, née à Ajaccio le 24 août 1750, d’une famille patricienne. Bien qu’au milieu des discordes civiles qui déchiraient son pays, elle n’eût pu recevoir qu’une éducation médiocre, elle se fit toujours remarquer par la pénétration de son esprit et la rectitude de son jugement, autant que par l’élévation de son caractère. Elle, était d’une beauté pleine d’éclat, dont la gravité mélancolique et la dignité sévère rappelaient à l’esprit le type idéal de la matrone romaine. En 1767, elle épousa Charles Bonaparte, dont elle partagea les périls lors de la résistance armée contre la conquête française ; elle le suivait à cheval, même pendant ses grossesses, dans ses expéditions et ses fuites à travers les montagnes. Devenue veuve en 1785, elle déploya le plus ferme caractère et veilla seule à l’éducation de ses enfants. Lorsque, en 1793, la Corse eut été livrée aux Anglais, elle fut obligée de fuir au milieu de mille dangers, et se réfugia avec son fils Lucien et ses trois filles à Marseille, où elle fut réduite aux subsides que la République accordait aux patriotes réfugiés, et où elle vécut dans un dénùment extrême jusqu’au moment où Bonaparte, devenu général en chef de l’armée d’Italie, put améliorer le sort de sa famille. Dès lors, elle suivit la fortune extraordinaire de son illustre fils ; reçut, en 1804, le titre de Madame Mère, eut un palais, une cour, dont les charges étaient remplies par les plus grands noms de l’ancienne monarchie ; mais conserva, au milieu de cette grandeur inouïe de sa race, l’austère simplicité de sa vie passée. Il paraît même que, malgré le désir de l’Empereur, elle poussait sa répugnance pour le faste et l’éclat jusqu’à la parcimonie, et qu’elle s’attachait moins à jouir du présent qu’à se prémunir contre les éventualités de l’avenir. Par une prévoyance de mère de famille dont la vie avait été douloureusement éprouvée, elle disait parfois, avec une gaieté pleine de mélancolie : Qui sait si je ne serai pas un jour obligée de donner du pain à tous ces rois ? On sait qu’en effet, plus tard, les économies accumulées par la sollicitude maternelle ne furent pas inutiles à tous ces rois devenus des proscrits. Après les désastres de Waterloo et la seconde abdication de Napoléon, Madame Mère se relira à Rome, où elle vécut dans une retraite profonde, protégée par le respect et la sympathie de toute l’Europe, portant avec une dignité admirable, et pendant plus de vingt ans encore, le poids de ses souffrances physiques (elle s’était cassé la cuisse), de ses angoisses morales et de ses immenses douleurs. Elle mourut en 1836, âgée de plus de quatre-vingt-cinq ans, d’une fièvre gastrite, emportant dans sa tombe la déchirante pensée que la France était à jamais fermée à tous les siens, et exprimant le désir qu’ils n’y rentrassent jamais qu’appelés par la volonté nationale. Quelques dissidences passagères avaient existé entre le fils et la mère. Napoléon se rappelait avec une certaine amertume qu’elle s’était vivement opposée à ce qu’il prît le titre d’Empereur, et oubliait difficilement sa préférence pour Lucien, qu’elle avait sans cesse soutenu, en disant avec une grandeur d’âme toute cornélienne : « Celui de mes enfants que j’aime le plus, c’est toujours le plus malheureux. » II se montrait aussi blessé de son aversion pour Marie-Louise. Cependant, en 1820, lorsque les fautes de la Restauration suscitèrent des révolutions en Espagne et en Italie, et qu’il se forma une conspiration bonapartiste, accusée de répandre des millions pour fomenter un mouvement en faveur de son fils, elle répondit noblement : « Je n’ai pas de millions ; mais si je possédais les trésors qu’on me suppose, je les emploierais à armer une flotte pour enlever mon fils de l’île de Sainte-Hélène, où la plus odieuse déloyauté le retient prisonnier. » En effet, quoi qu’on ait dit de ses immenses richesses, elle ne laissa qu’une fortune de 80.000 fr.ancs de rente et environ 500.000 francs de bijoux. Le plus bel héritage qu’elle légua à ses enfants fut l’exemple de sa modération dans la prospérité, de sa grandeur d’âme dans l’adversité.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Madame Mère sur Wikipedia & Souvenirs de Madame Mère

01.17.08

SIR HUDSON LOWE (1769-1844), GOUVERNEUR DE SAINTE-HELENE

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Sir Hudson Lowe (1769-1844), gouverneur de l’ïle de Sainte-Hélène

J’ai vu des tartares, des cosaques, des kalmouks, mais je n’ai jamais vu une figure aussi sinistre et aussi repoussante.

Si un tel homme reste un instant seul près d’une tasse de café, c’est à ne pas la boire ! Il a le crime gravé sur le visage.

(Napoléon Bonaparte)

Lowe (Hudson). Lieutenant général anglais, gouverneur de Sainte-Hélène, né à Galway (Irlande) le 28 juillet 1769, mort à Londres, le 10 janvier 1844. Son, père était chirurgien-major du 50e régiment de ligne. En 1787, à dix-huit ans, Hudson Lowe obtint une commission d’enseigne dans ce régiment. Lowe prit part en Italie, en Egypte, en Allemagne et partout aux guerres que son pays a soutenues contre nous. En 1793, Lowe, alors lieutenant, fut envoyé en Corse avec son régiment, pour aller tenir garnison à Ajaccio. Il suivit peu après son régiment à Porto-Ferrajo, dans l’île d’Elbe. En 1795, il fut promu au grade de capitaine. De l’île d’Elbe, le 5oe se rendit à Lisbonne, et resta près de deux ans en garnison au Portugal, au fort Saint-Julien. De là, il se rendit à Minorque, où commandait alors le général Fox. Un grand nombre d’émigrés corses étaient arrivés dans cette île, où ils furent organisés en un petit corps qu’Hudson Lowe fut chargé d’instruire et qu’il conduisit ensuite en Egypte avec le grade de major. Hudson Lowe resta presque constamment à la tête du Royal-Corse, qu il avait puissamment organisé, et qui, plus d’une fois, sous son commandement, donna des preuves d’une grande valeur. Mais attaqué avec ses Corses, dans l’île de Capri, par les Français sous les ordres du général Lamarque, il fut forcé de capituler (1808). Il fut plus heureux dans les îles Ioniennes, où il devint chef du gouvernement provisoire, et s’empara de l’île Sainte-Maure, détenue par les Français. En 1815, on lui confia le commandement des troupes anglaises qui étaient réunies à Gènes. Ces troupes devaient agir dans le midi de la France de concert avec l’armée austro-sarde et l’escadre de l’amiral lord Exmouth ; et c’est à Marseille que Lowe apprit la victoire de Waterloo, la chute profonde de Napoléon, puis, plus tard (août 1816), sa propre nomination aux fonctions de gouverneur de Sainte-Hélène, qui devait servir de lieu d’exil au vaincu. Avant son départ de Marseille, la municipalité de cette ville lui offrit une urne d’argent, en considération de sa nomination à un poste d’honneur qui devait assurer, disait la délibération, le repos de l’Europe par le vigilant maintien en captivité de celui qui l’avait si souvent troublé. Les écrivains bonapartistes ont créé, sur les rapports d’Hudson Lowe et de Napoléon, une véritable légende, qui a fait du gouverneur de Sainte-Hélène un atroce geôlier et de son prisonnier une sorte de martyr. Nous-même, lorsque nous avons eu dans ce dictionnaire l’occasion de parler des dernières années de Napoléon, nous nous sommes laissé quelquefois entraîner par le courant d’une opinion qui nous séduisait par son apparence de patriotisme ; mais de nouveaux documents que nous avons pu étudier nous ont détrompé. La vérité est que les exigences tyranniques du vaincu rendirent presque impossible au malheureux gouverneur la conciliation des devoirs d’humanité avec les obligations de sa charge et les instructions qu’il avait reçues. La petite colonie de Longwood était en conspiration permanente pour préparer l’évasion du prisonnier ; toutes les mesures prises par Lowe pour empêcher ce malheur public étaient naturellement taxées d’atroce tyrannie. Le dissentiment éclata d’ailleurs pour une cause des plus futiles, et qui montre bien jusqu’où l’ex-empereur poussait sa susceptibilité orgueilleuse. Le gouvernement anglais avait ordonné dé ne l’appeler que le général Bonaparte ; il considéra cela comme une insulte.  « II s’obstina, dit Lamartine, avec une affectation que ses flatteurs trouvent héroïque, que l’histoire jugera puérile, parce qu’elle est un contre-sens à sa fortune, à exiger les titres d’Empereur et de Majesté, que l’Angleterre, qui n’avait jamais reconnu l’usurpateur, ne devait pas lui attribuer. Il en appela à la terre et au ciel de cette offense de l’étiquette. Il dicta des notes sur cette vétille, comme il en aurait dicté sur la conquête ou sur la perte de l’Europe. » Pendant toute la durée de sa captivité à Sainte-Hélène, cette persistance à lui refuser ce titre fut un sujet perpétuel d’irritation et de discussion ; et, comme il le dit lui-même, la moitié des dégoûts qu’il éprouva lui vint de cette source. Au fond, une pensée hypocrite inspirait toutes ces récriminations : Napoléon espérait encore s’attirer en Europe une sympathie assez puissante pour l’arracher à cette prison trop étroite. « Sir Hudson Lowe, dit encore Lamartine, sir Hudson Lowe, que les séides de Napoléon et Napoléon lui-même poursuivaient d’inculpations gratuites et passionnées, telles que les hallucinations de la captivité peuvent en inspirer, traité par eux de sbire et d’assassin, n’avait ni crime dans la pensée contre son captif, ni offense dans le cœur contre l’infortune. Seulement, écrasé sous le poids de la responsabilité qui pesait sur lui dans le cas où il laisserait s’évader l’agitateur que l’Europe lui avait donné en garde, étroit d’idées, ombrageux de formes, maladroit de moyens, odieux par ses fonctions à ses hôtes, il fatigua Napoléon de restrictions, de surveillances, de consignes. Il donna trop au devoir du gouverneur de l’Ile et du gardien d’un otage européen l’apparence et la rudesse d’un geôlier. Toutefois, on put lui reprocher des inconvenances, non des sévices. En lisant attentivement les correspondances et les notes échangées à tout prétexte entre les familiers de Napoléon et Hudson Lowe, on est confondu des outrages, des provocations, des invectives, dont le captif et ses amis insultent à tout proposée gouverneur. Napoléon, dans ce moment, cherchait à émouvoir, par des cris de douleur, la pitié du Parlement anglais et à fournir un grief aux orateurs de l’opposition contre le ministère, afin d’obtenir son rapprochement de l’Europe. Le départ de provoquer des outrages par des outrages et de présenter ensuite ces outrages comme des crimes à l’indignation du continent, et de faire de sir Hudson Lowe le Pilate de ce calvaire napoléonien a transpiré dans toutes ses notes. » Lamartine a dit là le vrai mot : le grand comédien jouait la comédie à Sainte-Hélène comme partout ; son fidèle Las Cases en a laissé échapper l’aveu. « L’Empereur convenait, dit Las Cases, dans le Mémorial, avoir fort maltraité et souvent sir Hudson Lowe, et il lui rendit la justice d’avouer qu’il ne lui avait jamais précisément manqué. » II a dit ailleurs, découvrant, mieux encore l’objet de ces scènes de comédie : « II ne nous restait que des armes morales pour en faire l’usage le plus avantageux, il fallait réduire en système notre attitude, nos paroles, nos sentiments, nos privations même, afin qu’une nombreuse population en Europe prît intérêt à nous. « Montholon, ami d’un officier anglais qui faillit être désigné pour résider à Longwood auprès de Napoléon, lui dit dans un moment d’expansion : « Mon cher ami, vous l’avez échappé belle car, si vous fussiez venu ici comme officier d’ordonnance, nous vous aurions certainement perdu de réputation. Que voulez-vous ? cela fait partie de notre système. « Moutholon disait au même officier dans une autre occasion : « Mon cher ami, un ange du ciel n’aurait pu nous plaire. » Or Hudson Lowe n’était pas un ange : c’était simplement un soldat rigide pour la discipline, parfaitement convaincu de la gravité des fonctions qu’on lui avait confiées et aussi incapable d’une offense gratuite envers son prisonnier que d’une négligence dans le service important que lui imposaient ses fonctions. L’Europe ne voulait pas un second retour de l’île d’Elbe, ni Hudson Lowe non plus ; voilà son véritable crime.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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ARTHUR WELLESLEY (1769-1852), DUC DE WELLINGTON

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Arthur Wellesley (1769-1852), duc de Wellington

Si je juge les actions de Wellington d’après les dépêches, et surtout d’après sa conduite envers Ney, son procès et son exécution, je dois dire que c’est un homme de peu d’esprit, sans générosité ni grandeur d’âme. Wellington est un homme ordinaire. Il a été prudent et heureux, mais ce n’est pas un grand génie.

(Napoléon Bonaparte)

Wellington (Arthur Wellesley, duc de). Général et homme politique anglais, né à Dublin le 30 avril 1769, mort à Walmer-Castle, dans le comté de Kent, le 14 septembre 1852. Il était le fils du comte de Mornington. Il commença ses études au collège d’Eton, les continua à Brighton avec un précepteur et vint ensuite en France, où il entra comme élève étranger à l’Ecole militaire d’Angers. De retour en Angleterre, il obtint en 1787 le grade d’enseigne au 73e régiment et parvint en moins de six ans au grade de lieutenant-colonel. Il fut nommé, en 1790, membre du Parlement d’Irlande, où il se fit peu remarquer. En 1794, il se distingua dans la campagne de Belgique, au combat de Bontel, où il eut la mission difficile de couvrir la retraite des troupes anglaises qu’il sauva d’un désastre. L’année suivante, il partit pour les Antilles ; mais son vaisseau, repoussé par des vents contraires, dut revenir en Angleterre. Nommé colonel au mois de mai 1796, il alla rejoindre dans le cours de la même année son régiment au Cap de Bonne-Espérance et fut envoyé à sa tête à Calcutta, où il arriva, en février 1797. Il fut désigné presque aussitôt pour une expédition contre Manille, mais l’expédition fut arrêtée à son début. A ce moment, son frère, Richard Wellesley, était nommé gouverneur général des Indes en mai 1798 ; grâce à sa diligence et à son habile organisation, l’armée destinée à combattre Tippo-Saëb en 1799 se trouva équipée, approvisionnée et prête à entrer en campagne en temps opportun. Durant cette célèbre expédition, le général en chef Harris donna à Wellington le commandement du corps d’armée destiné à envahir le Nizam. A la bataille île Mallavelly, le 27 mars de la même année, il commandait l’aile gauche, dont l’admirable élan décida le succès de la journée. Il subit peu après un échec au siège de Seringapatam ; mais, le 6 avril, il prit sa revanche en refoulant l’ennemi et en l’obligeant à se renfermer dans la place. Durant le siège, il dirigea le travail des tranchées, et après la prise de la place, en juin 1799, il en fut nommé gouverneur. L’année suivante, il réprima avec autant d’habileté que de vigueur l’immense, insurrection fomentée par le Mahratte Dhoundiah, qu’il défit et tua à Conahgull le 10 septembre, après une lutte de deux mois. En 1802, nommé major général et envoyé contre les Mahrattes, il débuta dans cette mémorable campagne en délivrant la ville de Pounah, capitale de Badge-Rao, des attaques du chef mahratte et y réinstalla Badhge-Rao. Remontant ensuite vers le nord, il prit Ahmednuggur le 12 août de la même année, après un combat opiniâtre. Le 23 septembre, à la tête de 8.000 soldals, il subit à Assaye le choc d’environ 50.000 Muhrattes, et, bien qu’ébranlé par cette rencontre inattendue, il les battit complètement. « Cette bataille, dit M. Ernouf, l’une des plus étonnantes de ce siècle, qui en a vu tant, de mémorables, n’est pas assez connue en France. Pour en apprécier le mérite, il faut se rendre compte que les Mahrattes étaient les plus braves combattants de l’Inde ; que 10.000 d’entre eux, c’est-à-dire un nombre égal à la totalité des forces de l’adversaire, étaient armés et disciplinés a l’européenne, enfin que leur artillerie était servie par des officiers français. En présence d’un ennemi si supérieur, la victoire, le salut n’étaient que dans un excès d’audace, et Wellesley, si circonspect depuis dans les grandes guerres du continent européen, attaqua cette fois avec une vigueur, un élan dont on trouve peu d’exemples dans les fastes militaires. La bataille d’Assaye fut longtemps et vivement disputée ; la victoire, déjà conquise, faillit être arrachée aux Anglais par le stratagème des artilleurs franco-mahrattes, qui se couchèrent sous leurs canons ou firent les morts au passage des cipayes et les prirent ensuite à revers dans le désordre de la poursuite. Sous ce feu imprévu et terrible, cette poignée de vainqueurs flottait déjà plus près de la destruction que de la victoire, parmi les masses ennemies qui commençaient à se rallier, quand Wellesley ressaisit l’avantage en se mettant à la tète de deux régiments d’élite, dont la charge accablante éteignit pour tout de bon cette fois l’artillerie ennemie. » La bataille d’Argoum, gagnée par Wellington le 29 novembre 1803, sur environ 40.000 combattants ennemis, et la prise du fort de Gawilghur terminèrent cette brillante campagne. Le 10 mars 1805, Wellington repartit pour l’Europe après avoir reçu de nombreux présents, entre autres un service en vaisselle plate estimé 2.00 livres sterling et une épee d’honneur enrichie de diamants. A son arrivée en Angleterre, il fut admirablement accueilli. Il reçut publiquement les félicitations du Parlement et l’ordre du Bain. La guerre venait de recommencer contre la France. Au mois de novembre de la même année, il partit pour le Hanovre, où la récente victoire d’Austerlitz nécessitait une plus grande concentration de forces. L’année suivante, envoyé au Parlement par le bourg de Rye, il prononça un discours en faveur de l’administration de son frère. En 1807, il fut envoyé en Irlande en qualité de secrétaire du duc de Richmond, lord-lieutenant d’Irlande. Il commanda ensuite une division d’infanterie sous les ordres de lord Cathcart, lors de l’expédition danoise. Il remporta une victoire à Kiœge le 29 août 1807, et l’on doit reconnaître qu’il agit dans cette campagne avec humanité. Le 25 avril 1808, Wellington fut nommé lieutenant général au moment où commençait la guerre d’Espagne. Envoyé d’abord contre Junot, en Portugal, à la tête d’un corps d’auxiliaires anglais, il débarqua à Mondego, d’où il alla se mettre à la disposition du général Dalrymple, sous les ordres duquel il était placé. Il remporta, le 17 août 1803, un premier avantage sur les troupes françaises, commandées par le général Delaborde, à Roliça, et massa ensuite son corps d’armée à Vimiero, où il fut rejoint par le contingent que lui amenait le général Anstruther. Il étuit sur le point d’attaquer Junot Torres-Vedras, mais il reçut l’ordre de se tenir sur la défensive, et ce fut lui, au contraire, qui eut à subir l’attaque de Vimiero par les troupes de Junot. Ce dernier, qui croyait avoir facilement raison des Anglais, bien que ceux-ci fussent supérieurs en nombre et qu’ils occupassent une position très forte, les attaqua, le 21 août, avec beaucoup de vivacité. Malheureusement, il’ avait divisé ses troupes en deux corps qui, malgré leur admirable élan, furent repoussés, et battus en détail. On prétend que cet avantage, qui donna à Wellington une idée exacte de la force de résistance des troupes anglaises, eut une grande influence sur ses idées touchant l’art de la guerre, et que, sauf de très rares exceptions, il résolut d’attendre qu’on lui offrît le combat au lieu de l’aller chercher lui-même. Cependant, par suite des ordres supérieurs qu’il avait reçus, il ne put profiter de ce succès pour couper à Junot la route de Lisbonne, et ce dernier, sentant par là sa position améliorée, négocia avec le général Dalrymple la convention de Cintra pour l’évacuation du Portugal. L’opinion publique s’émut fortement eu Angleterre de cette espèce de capitulation, que l’on trouvait outrageante pour l’honneur national. Une enquête fut même ouverte sur la conduite des deux généraux, mais “Wellington prouva qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres de son supérieur, tout en prenant le parti de Dalrymple, qu’il défendit avec habileté. Il gagna sa cause devant la Parlement comme devant le public et reprit ses fonctions de secrétaire d’Irlande, ainsi que son siège à la Chambre des communes. Il allait cependant retourner dans la péninsule. Après la catastrophe de sir John Moore, il reçut le commandement en chef de l’expédition et partit immédiatement pour se rendre à son poste. Dès le début et contre l’avis général, il se décida de prendre le Portugal pour base de ses opérations militaires, et la suite montra que seul il avait vu juste. Le 22 avril 1809 lorsqu’il débarqua au Portugal, la position des Espagnols soulevés et des Anglais devenait chaque jour plus mauvaise. Wellington se décida à opérer d’abord contre Soult, qui venait de s’emparer d’Oporto, et le força d’abandonner la ville et de se réfugier dans les défilés des sierras. Momentanément débarrassé de ce redoutable adversaire, il se dirigea sur le corps d’armée commandé par Victor et franchit, en suivant le Tage, la frontière d’Espagne. Cette campagne, qui se termina par la bataille des 27 et 28 juillet et fut suivie d’une admirable retraite, est connue sous le nom de campagne de Talavera ; elle valut au jeune général les titres de baron de Douro et vicomte Wellington de Talavera, ainsi qu’une pension de 2.000 livres sterling. Retiré au Portugal, Wellington s’y fortifia avec activité en se retranchant dans les lignes de Torres-Vedras. « Toutes les ressources de l’art, dit Brialmont, avaient été mises à contribution pour rendre ce vaste camp retranché digne du rôle qu’il devait jouer : des redoutes occupaient les terrains abrupts ; les pentes des hauteurs étaient taillées verticalement ; des lignes redoublées d’abatis obstruaient les vallées ; des retranchements continus défendaient les cours d’eau ; une nombreuse artillerie commandait les différentes approches ; les routes favorables à l’ennemi avaient été détruites, les autres, élargies ; les ponts minés ; il n’existe pas d’exemple d’une position si habilement et si fortement retranchée. » « Enfin, dit M. Ernouf, ces lignes étaient défendues par 70.000 hommes de troupes régulières, sans compter les milices. En présence de ces indications, on a peine d’abord à comprendre la longue et excessive circonspection du vainqueur d’Assaye devant un assiégeant beaucoup moins fort que lui : mais cet étonnement cesse quand on examine sa situation. De l’aveu de ses panégyristes, Wellington avait commencé par ruiner le Portugal pour le sauver, et ce royaume portait encore, après plus d’un demi siècle écoulé, les stigmates de ce rude sauvetage. Il avait à lutter, dans Lisbonne même, contre les préjugés et les rancunes d’un puissant parti clérical, puis contre les fausses mesures de la junte espagnole et contre le découragement visible du gouvernement anglais lui-même, qui, pendant un certain temps, n’attendit que le prétexte du moindre échec pour rappeler l’armée. «Wellington, cependant, se raidissait contre les difficultés de toute nature ; il eut deux engagements, les 12 et 15 mars 1811, avec l’arrière-garde de l’année française, commandée par Ney, contre lequel il ne put obtenir d’avantage décisif. Il reconduisit cependant, la talonnant sans cesse, l’armée française jusqu’en Espagne, où il mit le siège devant la forteresse d’Almeida, depuis un an au pouvoir de Masséna. Celui-ci reprit immédiatement l’offensive. Une bataille dont l’issue resta douteuse fut le premier effet de cette nouvelle position. Cependant, au moment de pénétrer eu Espagne, Wellington, désirant couvrir une retraite possible vers le Portugal, résolut de s’emparer à son tour de Badajoz et de Ciudad-Rodrigo. Deux fois, en mai 1811, il tenta de s’emparer de la première, de ces places, et il fut repoussé, ainsi que de Ciudad-Rodrigo, où l’arrivée du duc de Raguse l’obligea de repasser la Coa, après une retraite honorable, bien que précipitée. Mais au commencement de la campagne suivante, il prit sa revanche en s’emparant, du 6 au 14 janvier, des deux places qu’il convoitait. Ce double succès changea tout à fait la position de Wellington, qui résolut à la fois d’inquiéter le nord, le centre et le midi de l’Espagne, mais en réalité pour se porter avec presque toutes ses forces sur la Castille. Il prit Salamanque le 17 juin et obligea le duc de Raguse à rétrograder vers le Douro. Alors commença, entre les deux généraux, une série d’opérations, de marches et de contre-marches qui aboutit à la bataille des Arapiles, pendant laquelle Marmont fut blessé et dut battre en retraite. Ce nouveau succès valut à Wellington le titre de marquis et un don national de 100.000 livres sterling. Il avait réussi à faire rétrograder l’armée du Centre, venue trop tard au secours de Raguse. Mais les armées du Nord et de l’Andalousie, ayant rallié celle du Centre, menacèrent à leur tour Wellington, qui dut opérer sa retraite par l’Estramadure, et parvint, après avoir rallié le corps de Hill, à rallier ses forces auprès de la Tormès, d’où, menacé par Soult, il réussit, à la faveur des brouillards, à gagner le Portugal. L’année suivante, il résolut de se rapprocher de la frontière de France, pour intercepter les communications avec l’armée française, et commença, au mois de mai, cette fameuse marche de Vittoria qui l’a fait considérer par les hommes de guerre comme un des premiers tacticiens de son temps. Le 21 du mois suivant, il attaquait et rompait les lignes françaises dans le bassin de Vittoria et, par cet avantage, mettait fin à notre domination en Espagne. Cependant, Soult s’était décidé à reprendre l’offensive ; mais Wellington, malgré des avantages partiels et la prise de Saint-Sébastien, se refusait à envahir le territoire français et restait sur la défensive. Il changea de tactique lorsque l’Europe se fut définitivement coalisée contre la France ; les 7 et 8 octobre, il attaqua Soult sur la Bidassoa et l’obligea à se replier sur la Nivelle et à s’y retrancher. Puis, sans lui laisser un instant de trêve, il parvint à enfoncer nos lignes et pénétra sur notre territoire le 10 novembre 1813. Il avait pourtant contre lui en ce moment le parti libéral espagnol, plus favorable encore, aux Français qu’aux Anglais ; mais il se déclara ouvertement pour le parti réactionnaire et contre la constitution promulguée en 1812. Un mois après, par une tactique habile, il fit des avances au parti libéral et, après avoir exposé ses plans au cabinet anglais, soumit à la ratification du conseil de régence le traité de Valençay. Il recommença alors ses opérations contre Soult et, malgré le manque d’argent et de matériel, livra la bataille d’Orthez, qu’il gagna le 27 février 1814. Il mit ensuite le siège devant Bayonne et envoya 12.000 hommes, commandés par Beresford, pour investir Bordeaux. Soult, qui ignorait la prise de cette ville, rétrograda vers Toulouse lorsqu’il l’eut apprise et fut suivi par “Wellington. « Y eut-il vraiment un vainqueur dans la célèbre bataille de Toulouse ? demande M. Ernouf. Cette question, si souvent controversée, ne sera peut-être jamais résolue. Soult avait perdu la position capitale du mont Rancié ; à la suite de la bataille du 10 avril, il évacua Toulouse dans la soirée du 11, et Wellington y entra le lendemain. Il paraît démontré aujourd’hui qu’il n’aurait pas occupé Toulouse si, dans ce moment suprême, Suchet avait répondu à l’appel de Soult. On a fait à Wellington un reproche tout à fait injuste, celui d’avoir combattu sachant déjà l’abdication de Napoléon. Le jour de la bataille, il ignorait même encore l’entrée des alliés dans Paris, Pendant cette longue et terrible guerre, Wellington fit sans doute des fautes ; bien des circonstances qu’il n’avait pu prévoir concoururent à son succès, mais ses fautes mêmes lui profitèrent, et il fit preuve d’une fermeté de caractère et d’une perspicacité remarquables. » La guerre finie, Wellington fut envoyé à Paris par lord Castlereagh ; de là il se rendit, à Toulouse, puis à Madrid, d’où il revint à Londres, où il reçut les titres de marquis de Douro et de duc de Wellington. Enfin, le janvier 1815, il partit pour le congrès de Vienne, où il allait remplacer Castlereagh. Après le retour de l’île d’Elbe, il devint un des agents les plus actifs de la coalition qui le mena à remporter la bataille de Waterloo. En 1818, il se prononça au congrès d’Aix-la-Chapelle pour l’évacuation de la France par les années alliées, et, en 1822, il blâma, comme plénipotentiaire au congrès de Vienne, l’intervention de la France en Espagne. Sa carrière désormais terminée, Wellington se consacra à la politique, où il se plaça parmi les tories. Lors de la mort de Canning, il accepta la présidence d’un cabinet provisoire, dont le véritable inspirateur était Robert Peel. Il s’opposa d’abord au bill de réforme de 1832 et fut obligé cependant d’y accéder, mais de mauvaise grâce, ce qui, momentanément, diminua sa popularité. Le 29 avril 1834, il fut élu à l’unanimité chancelier de l’université d’Oxford. Lors du premier ministère de Peel, Wellington accepta le ministère des relations extérieures, de 1834 à 1835. Lors du second ministère de cet homme d’Etat, formé en août 1841, il en fit partie comme ministre sans portefeuille et fut nommé, l’année suivante, commandant en chef de l’armée anglaise, en remplacement de Hill. Le 28 mai 1846, il fit supprimer la loi sur les céréales, et, le 30 septembre de la même année, il se vit élever dans Green Park une statue équestre. Dans ses derniers jours, Wellington était devenu de la part de la famille royale et du peuple anglais l’objet d’un fétichisme véritable. On ne voyait plus en lui l’homme de guerre habile et plein de fermeté, mais le vainqueur des vainqueurs, le plus grand des capitaines, presque le dieu de la guerre. Il mourut, ou plutôt s’éteignit sans souffrance, le 14 septembre 1852.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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PASCAL PAOLI (1725-1807) – PERE DE LA PATRIE CORSE

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Pascal Paoli (1725-1807), père de la Patrie corse 

C’eût été une grande jouissance pour moi, un vrai trophée, mais, entraîné par les grandes affaires, j’avais rarement le temps de me livrer à mes sentiments personnels.

[évoquant le rappel de Paoli en France après 1799]

(Napoléon Bonaparte)

Paoli (Pascal). Général et législateur corse, né à la Stretta-de-Morosoglia, canton de Rostino, le 26 avril 1725, mort près de Londres le 5 février 1807. Emmené fort jeune à Naples par son père, exilé, il entra à l’école militaire de cette ville et, après de brillantes études, obtint un brevet d’enseigne de cavalerie dans le régiment corse, dont son père était colonel. Celui-ci, les yeux constamment fixés sur sa patrie, attendait avec impatience le jour où son fils aîné, Clément, qu’il avait laissé en Corse, le rappellerait. Les années s’écoulèrent dans cette attente, et lorsque, en 1755, les patriotes corses voulurent élire un général pour remplacer le valeureux Gaffori, traîtreusement assassiné le 2 octobre 1753, Hyacinthe, trop vieux pour une si rude tâche, dut laisser partir Pascal, à qui le chanoine Orticon vint porter la décision des chefs ds l’île Pascal Paoli débarqua le 29 avril 1755 et se rendit à Rostino, sou pays natal. C’est là que les membres du conseil suprême vinrent le trouver, et, le 25 juillet de la même année, la consulte, qui s’assembla au couvent de San-Antonio della Casabianca, l’élut général. Paoli arrivait en Corse précédé d’une grande réputation de courage et de talents ; peut-être aussi, aux yeux de quelques membres de la consulte, son premier mérite était d’avoir vécu loin de la Corse et de ne s’être prononcé pour aucun des partis qui divisaient l’île. Le premier soin de Paoli fut de définir ses pouvoirs et ceux du peuple ; il facilitait par là son action et pouvait sans entrave intérieure se consacrer tout entier à sa grande œuvre de libération. Il trouva tout d’abord une vive résistance chez Emmanuel Matra, à qui son influence et sa fortune avaient un moment fait espérer, sinon d’être nommé général en chef, du moins d’être adjoint à Paoli. Mais, éclairé par le passé, le conseil suprême ne voulait qu’un chef. Matra, repoussé, contrecarra les propositions du général, et, mettant à profit le premier prétexte venu, un châtiment trop rigoureux infligé à un de ses clients, il entra en révolte ouverte. Un moment enfermé dans le couvent de Bozzio, Paoli allait succomber, quand Cervoni vint le délivrer. Il ne fut pas plus heureux dans ses premières luttes contre les Génois et vint échouer devant Furiani. La guerre qui s’alluma en 1756 entre l’Angleterre et la France, au sujet des limites de l’Acadie et du Canada, ramena les Français en Corse. Craignant que l’Angleterre ne s’emparât des ports de l’île, Louis XV envoya des troupes pour les garder. M. de Castries, leur premier chef, vécut en bonne intelligence avec les Corses ; mais les hauteurs de M. de Vaux, son successeur, amenèrent des rixes que la prudence de Paoli sut heureusement arrêter. En 1757, Paoli échoua devant San-Pelegrino, au pouvoir des Génois, et, l’année suivante, son frère Clément ne fut pas plus heureux devant Bastia. Toutefois, Furiani, qui commandait Bastia, ayant été pris, Paoli le fit aussitôt fortifier, ainsi que Nonza. A cette nouvelle, le sénat génois envoya en Corse l’ex doge Grimaldi avec 6.000 hommes de troupes et de l’artillerie. Furiani fut aussitôt attaqué, mais si valeureusement défendu, que les Génois durent lever le siège et se retirer à Bastia. L’échec de Clément à l’attaque de Saint-Florent fit sentir à Paoli la nécessité d’avoir une marine. Il acheta quelques petits vaisseaux armés de canons et proposa des lettres de marque à tous capitaines nationaux ou étrangers qui voudraient armer en course contre les Génois. Il fallait des subsides pour cette nouvelle création : Paoli pensa au clergé. Les évêques de la Corse, nommés par Gènes, ne résidaient jamais dans leur diocèse ; Paoli voulut les forcer à y rentrer ; les évêques refusèrent. Paoli demanda alors à Clément XII d’envoyer en Corse un visiteur apostolique pour terminer le différend, et le pape choisit pour cette mission de Angelis, évèque de Segni. Les Génois se plaignirent hautement de cette immixtion du chef de l’Eglise dans les affaires de l’île ; ils y voyaient, et avec raison, une reconnaissance tacite de l’existence politique de ce qu’ils appelaient des rebelles. En ce moment, des presses installées dans l’île par les soins du général firent paraître de nombreux manifestes contre les Génois. Ceux-ci ayant décrété de prise de corps le visiteur apostolique, le décret fut brûlé solennellement de la main du bourreau, et ne pouvant autrement soutenir ses prétentions, la république génoise dut laisser de Angelis continuer sa mission, dont il s acquitta avec zèle. Paoli profita de l’enthousiasme du clergé national, surexcité en ces circonstances, pour faire décider sans trop de murmures que le produit des dîmes viendrait grossir les finances du gouvernement national. Gènes voulut alors essayer de ressaisir son empire par des négociations. Une junte se rendit en Corse, portant, avec un décret d’amnistie donné le 9 mai 1761 par le sénat, les plus brillantes promesses. Paoli répondit en réunissant aussitôt à Vescovato-in-Casinca, le 24 mai, une consulte qui vota un manifeste dans lequel elle déclarait n’accepter la paix qu’en échange de la reconnaissance, par Gênes, de la liberté de la Corse, offrant, d’ailleurs, des dédommagements pécuniaires. La consulte décréta ensuite l’établissement d’une monnaie nationale et porta sentence de mort contre le marquis de Grimaldi et ses partisans. Le vote était un peu forcé par l’appareil guerrier dont avait été entourée la salle ; mais Paoli avait voulu par là empêcher Gênes de tenter d’agir sur les membres de la consulte et il y réussit pleinement. Après la consulte, Paoli alla mettre le siège devant Maccinajo, petit port dont l’occupation était indispensable à sa nouvelle marine et commandait les communications entre Gênes et Bastia. Il perdit huit mois devant cette place et dut eu lever le siège pour faire face à Antoine et François Matra, frère et cousin d’Emmanuel, soutenus par les Génois, II les battit complètement et du même coup anéantit les espérances de Gènes. Il y eut alors un intervalle de repos, pendant lequel Paoli put à son aise continuer son œuvre d’organisation. Le 25 novembre Paoli fit décréter l’établissement d’une université ; c’était là un grand pas vers la régénération de l’île et l’affirmation de son existence comme Etat libre. Les soins qu’il donna à l’agriculture et au commerce vinrent réparer les maux sans nombre de l’anarchie. Calenzana avait secoué le joug de Gênes, mais sans reconnaître le gouvernement national, Paoli s’en empare ; mais son frère Clément échoue devant Bastia et Barbaggio, son neveu, devant Saint-Florent. Les Génois eurent alors recours a la France ; celle-ci devait à la république des sommes prêtées lors de la guerre de Sept ans, et il fut convenu que, pour s’acquitter, elle garderait pendant quatre ans les places fortes que Gênes possédait encore en Corse. Paoli comprit-il aussitôt les complications que devait amener ce traité ? Il est permis de le supposer d’après le résultat de la consulte qu’il convoqua en octobre. Il régla dans cette assemblée les rapporta qui devaient exister entre les Corse et les garnisons françaises. Défense était faite aux officiers français de pénétrer dans l’intérieur de l’île sans un sauf-conduit de Paoli, qui lui-même serait tenu de rendre compte à l’assemblée des motifs qui pourraient dicter ses faveurs. Il adressa en même temps au roi de France une supplique où il lui exposait tout ce que cette nouvelle mesure portait de préjudice aux Corses, qui se voyaient sur le point de se débarrasser à jamais de leurs ennemis. Ici vient se placer la dernière révolte que Paoli vit se lever contre son pouvoir, celle d’Abbatucci, contre lequel il marcha; mais Abbatucci vint lui-même se livrer sans conbat, et le général lui pardonna. Sous M. de Marbeuf, le premier chef des troupes françaises en Corse, la meilleure intelligence régna entre les Corses et les Français, les premiers se tenant sur la défensive, les seconds, qui ne connaissaient pas encore les projets du ministre de Choiseul, ne faisant aucune tentative d’occupation. Paoli put mettre le siège devant Bonifacio, dont il ne réussit pas à s’emparer ; il fut plus heureux à Maccinajo, qui tomba entre ses mains. De ce petit port, que les Français n’avaient pas voulu occuper, partit aussitôt un corps de troupes corses qui s’emparèrent de l’île de Capraya, en présence de deux vaisseaux génois ; c’était intercepter les communications de Bastia avec Gênes. N’ayant pas reçu une réponse satisfaisante à sa supplique, Paoli envoya, en 1766, à la cour de France, un projet de conciliation avec Gènes, basé sur la décision de la consulte de 1761. La réponse qu’il reçut était des plus évasives ; mais Paoli comprit que ces réticences cachaient un danger pour la Corse, et, en 1767, il convoqua une consulte à laquelle il fit part de la réponse du gouvernement français et des projets de défense qu’il croyait prudent de mettre à exécution en vue de complications ultérieures. Un moment l’espoir lui revint : Gènes avait donné dans ses villes de Corse un asile aux jésuites ; le cabinet de Versailles s’en plaignit hautement et envoya l’ordre aux troupes françaises d’évacuer l’île. La république plia, les jésuites durent quitter la Corse, et Paoli, qui, dès le premier mouvement de retraite, s’était emparé d’Algajola avant que les Génois y eussent remplacé la garnison française, dut abandonner cette place. En 1768, les craintes de Paoli s’étaient réalisées ; le bruit courut que Gênes, désespérant de maintenir sa conquête, l’avait cédée à la France. Paoli avait été joué par Choiseul, et la France, ayant à cœur ses honteux revers de la guerre de Sept ans, voulait se relever par une conquête, quelque peu honorable et difficile qu’elle fût. Les quatre années pendant lesquelles les troupes françaises devaient occuper, des places fortes au nom des Génois expiraient le 4 août. Dès le 25 juillet, M. de Marbeuf commença les hostilités en intimant au général corse de laisser libres les communications entre Bastia et Saint-Florent, et l’attaqua sans attendre sa réponse. Paoli ordonna alors une levée en masse et Marbeuf, vaincu, fut remplacé peu après par M. de Chauvelin, qui publia, le 28 avril 1769, l’édit de cession et l’ordonnance du roi qui enjoignait aux Corses de le reconnaître comme seul souverain. Cet écrit provoqua un cri d’indignation dans toute l’île, et tous les Corses en état de porter les armes se rangèrent sous les drapeaux de Paoli. Nous ne ferons point ici le récit de cette campagne, qui, commencée à Barbaggio, vint se terminer à la sanglante affaire de Ponte-Novo, le tombeau de l’indépendance corse. Vaincu par le comte de Vaux, qui commandait 22,000 hommes aguerris, Paoli dut quitter la Corse et s’embarqua à Porto-Vecchio, avec son frère et quelques fidèles, sur deux navires anglais qui le conduisirent à Livourne. Il trouva sur la route, de l’exil de nobles sympathies. Joseph II et le grand-duc de Toscane Léopold, qui avait pris sa constitution pour modèle, lui firent le plus brillant accueil. Allieri, à Florence, lui dédia sa tragédie de Timoleone. En France, des voix courageuses s’élevèrent contre ce que l’on appelait l’infamie du ministre. Rousseau et Voltaire avaient exalté à l’envi le général corse, et Frédéric de Prusse lui avait envoyé une épée dont la lame portait ces mots : Pugna pro patria. Paoli, réfugié en Angleterre, y attendit vingt ans qu’un changement lui permît de rentrer dans son pays. La Révolution française, qui affranchit la Corse en même temps que le continent, l’associa aux libertés conquises et lui donna l’égalité départementale, vint rouvrir à l’exilé les portes de sa patrie. Paoli se rendit alors à Paris, où il fut reçu avec distinction par le ministère. Admis le 22 avril 1790 devant l’Assemblée nationale, il prêta avec émotion le serment civique à la France et prononça un discours dans lequel, sans répudier ses antécédents, il faisait sentir que sa conduite actuelle était la plus éclatante justification de son passé. Ce n’était, pas lui qui avait changé, disait-il, c’était la France, mieux représentée et plus juste, qui changeait de sentiments et de politique. Paoli se vit acclamé, embrassé, exalté par le grand peuple de Paris et admis d’acclamation aux Jacobins. Le général La Fayette, qui s’était constitué son hôte et son guide, le présenta à Louis XVI et le fit nommer lieutenant général. Paoli partit alors pour la Corse. A Marseille, il trouva une députation envoyée de l’île à sa rencontre. Enfin, le 17 juillet, Paoli débarqua à Bastia, au milieu des acclamations de toute la ville, et son voyage a travers la Corse fut une véritable marche triomphale. Elu commandant général des gardes nationales de l’Ile et président de l’administration départementale, Paoli refusa le double honneur que lui voulaient accorder les états corses, une statue et une pension annuelle de 50.000 francs. « Qui vous assure, dit-il, que les dernières périodes de ma vie n’exciteront pas en vous des sentiments bien différents de ceux que vous me témoignez aujourd’hui ! » Ces paroles ne devaient que trop se réaliser. Malgré le langage qu’il avait tenu devant l’Assemblée nationale, Paoli était toujours au fond très attaché à l’idée de l’indépendance corse, parce qu’il était resté très ambitieux. Pendant la période la plus éclatante de sa carrière, il avait été une sorte de dynaste national et il aspirait à reprendre ce rôle. « Tout-puissant dans son île par les diverses fonctions électives ou autres qu’il remplissait, dit M. L. Combes, il parut d’abord sincèrement attaché au régime nouveau qui l’avait comblé. Mais il est probable qu’il dissimulait, qu’il attendait son heure et qu’il n’avait pas abdiqué ses prétentions à la souveraineté sous un titre ou sous un autre. Peu à peu il se détacha des démocrates corses qui l’avaient accueilli avec un enthousiasma un peu trop naïf et il se fit le centre du parti soi-disant patriote et national, par rapport à la Corse, c’est-à-dire en réalité contre-révolutionnaire et qui se composait des aristocrates, des prêtres et des sauvages de la montagne et des maquis. L’égalité républicaine ne pouvait convenir à qui rêvait la domination. » En 1792, Paoli ouvrit des négociations avec l’Angleterre et se livra à des intrigues qui excitèrent les plus justes défiances. L’insuccès de l’expédition tentée contre la Sardaigne, insuccès qu’on attribua aux ordres donnés par Paoli au général Cesari, vint grossir l’orage. Les Provençaux de l’expédition, de retour en France, le dénoncèrent au club de Toulon. Lucien Bonaparte en fit de même au club de Marseille ; enfin, Arena l’accusa hautement devant le comité de Salut public. La Convention s’émut de toutes ces protestations. Le 2 avril 1793, elle décréta que Paoli serait appelé à sa barre pour se justifier, et envoya en même temps trois commissaires, Salicetti, Lacombe-Saint-Michel et Delcher en Corse, pour examiner la conduite du général. En apprenant l’arrivée des commissaires, Paoli se mit en révolte ouverte. Les supplications de son ami Salicetli ne purent le retenir. Il convoqua à Corte une consulte composée de ses partisans et se fit nommer généralissime. La Convention, sur le rapport de ses commissaires, déclara alors Paoli traître a la patrie, le mit hors la loi et chargea de l’exécution de ce décret les trois commissaires de la Corse. Paoli adressa aussitôt un appel aux amis de l’indépendance corse ; mais son attente fut trompée. L’influence française avait pénétré trop profondément dans la population pour que son appel fût entendu. Paoli se jeta complètement alors dans les bras de l’Angleterre. Il mit le siège simultanément devant Bastia, Calvi et Saint-Florent, en attendant la flotte de l’amiral Hood, qui bloquait Toulon. Hood envoya en Corse le lieutenant-colonel Moore et le major Kischler pour combiner l’attaque avec Paoli, tandis que Nelson croisait sur les côtes et empèchait l’arrivée des secours de France. En 1794, cinq régiments anglais, commandés par Dundas, débarquent à Saint-Florent et l’assiègent. Après une vive résistance, la garnison se replie sur Calvi ; Bastia, assiégée par l’amiral Hood, se défend jusqu’à la dernière heure et obtient en se rendant les honneurs de la guerre ; Calvi, après une résistance héroïque, succombe et obtient aussi une capitulation honorable. Maître de ces trois places, Paoli réunit une consulte à Corte et là rédige un projet de constitution que sir Gilbert Elliot, à titre de ministre plénipotentiaire, accepte au nom de George III d’Angleterre. C’était un calque fidèle de la constitution donnée à la France par l’Assemblée nationale. Quatre députés furent envoyés au roi d’Angleterre pour lui porter, avec la couronne de la Corse, le décret qui reconnaissait son autorité. Pour prix, de sa trahison envers la France, Paoli comptait sur la vice-royauté de la Corse ; mais il se vit tromper dans ses espérances. On lui préféra sir Gilbert Elliot, et il ne put pas même obtenir la présidence du parlement qu’on établit à Bastia. Déçu, joué, écarté brutalement de la scène, regardé comme dangereux en Corse par les Anglais, il dut, sur une lettre du roi George III, quitter l’île et se rendre à Londres. Comme il espérait pouvoir reprendre le pouvoir sous la tutelle anglaise, Paoli, en quittant la Corse, publia un manifeste dans lequel il exhorta ses compatriotes à rester fidèles au roi d’Angleterre (octobre 1795). A Londres, le gouvernement anglais lui fit une pension de 2.000 livres sterling, puis l’oublia complètement. Le général se lia alors avec Sheridan et le parti qui travaillait à renverser le ministre Pitt. Les succès de Bonaparte, son avènement au consulat lui causèrent une grande joie et il illumina son hôtel en apprenant le coup d’Etat du 18 brumaire, qui plaçait la France sous le joug de son compatriote. Paoli s’éteignit obscurément en 1807. Comme il n’avait point d’enfants, il laissa ce qu’il possédait à la Corse, pour être employé en institutions utiles.

(Extrait du dictionnaire du XIXème siècle de Pierre Larousse)

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01.16.08

LA FAMILLE DE NAPOLEON – HORTENSE DE BEAUHARNAIS (1783-1837), REINE DE HOLLANDE

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Hortense de Beauharnais (1783-1837), reine de Hollande

Hortense, si bonne, si généreuse, si dévouée, n’est pas sans avoir quelques torts avec son mari ; j’en dois convenir, en dehors de toute l’affection que je lui porte et du véritable attachement que je sais qu’elle a pour moi.

(Napoléon Bonaparte)

Beauharnais (Eugénie-Hortense de). Reine de Hollande, connue sous le nom de la reine Hortense, née à Paris en 1783, morte à Arenenberg en 1837. Fille d’Alexandre de Beauharnais et de Rose Tascher de la Pagerie, que devait épouser Napoléon, elle fut emmenée, à l’âge de quatre ans, à la Martinique, d’où elle revint en 1790. La jeune Hortense avait onze ans lorsque son père monta sur l’échafaud. Sa mère fut jetée en prison, et elle-même gardée à vue dans l’hôtel de Salm avec son frère Eugène. Lorsque l’horizon se fut éclairci et que Joséphine, sans prévoir sa future grandeur, eut, malgré les conseils de ses amis, épousé en secondes noces (9 mars 1796) le général Bonaparte, connu seulement par le siège de Toulon et la journée du 13 vendémiaire, Hortense fut mise en pension chez Mme Campan. Elle en sortit à dix-sept ans, et, deux, ans plus tard, le 13 janvier le premier consul lui fit épouser son frère Louis. Ni l’un ni l’autre des deux époux, n’avait désiré cette union ; mais elle servait la politique de Napoléon : il fallut obéir. Cette union fut néanmoins promptement féconde, car Hortense de Beauharnais mit au monde, le 10 octobre 1802, un fils, Napoléon-Charles, et le 10 octobre 1804, un second lils, Napoléon-Louis. En 1806, elle partit pour aller rejoindre son mari placé sur le trône de Hollande, et, l’année suivante, elle perdit son fils aîné, enlevé par le croup. Frappée au cœur, elle alla passer quelque temps au village d’Arrens, dans la vallée d’Azan, au milieu, des Pyrénées, puis retourna à Paris, à son hôtel de la rue Cerutti. Là, entourée d artistes et de littérateurs, elle demandait des distractions à la peinture et à la musique. Tantôt elle dessinait des fleurs et des paysages, tantôt elle chantait des romances, dont elle se plaisait à composer l’accompagnement. Une de ces romances est devenue un chant national sous le Second Empire, c’est le fameux air : Partant pour la Syrie, dont M. Laborde avait versifié les paroles. C’est à la reine Hortense qu’est due l’idée ingénieuse de faire placer avant chaque romance un dessin qui se rapporte au sujet. Elle aimait encore à cultiver des fleurs de ses propres mains. Le 20 avril 1808, elle mit au monde, à Paris, un troisième fils, Charles-Louis-Napoléon, qui devait être un jour Napoléon III. Lors du divorce de Napoléon avec Joséphine, qui n’aurait peut-être pas eu lieu si la mort du fils aîné d’Hortense n’eût pas déconcerté les projets de l’Empereur, qui voulait l’adopter, cette princesse plaida, mais inutilement, la cause de sa mère avec l’éloquence du cœur. Elle dut se faire violence, dévorer ses larmes, et, comme les autres reines de sa famille, soutenir, aux cérémonies du mariage, le manteau de la nouvelle impératrice. S’autorisant de l’exemple de l’Empereur, elle lui demanda la permission de divorcer, ce qui lui fut refusé. La simple séparation de corps lui fut même interdite. Obligée d’aller partager avec son mari le poids de la couronne de Hollande, la reine Hortense ne dissimula pas sa préférence pour les Français et ne fut pas étrangère, dit-on, à l’acceptation, par le roi Louis, du traité qui cédait à l’Empereur une province hollandaise. Lors de l’abdication de son mari, elle gouverna quelque temps comme régente, jusqu’à la réunion de la Hollande à l’Empire. Comme compensation, l’Empereur l’autorisa alors à se séparer du roi Louis, à garder ses deux enfants, et lui assura un douaire de 2 millions de revenu. Devenue reine honoraire, elle se fixa alors à Paris, et son salon fut bientôt le rendez-vous de la bonne société et de toutes les illustrations. Mais elle préférait à l’éclat du monde, l’amitié sincère d’une de ses amies de pension, Adèle Augulé, sœur cadette de la maréchale Ney, qu’elle eut la douleur de voir se noyer dans un précipice à Aix, en Savoie, sans pouvoir lui porter secours. La reine Hortense se mêla cependant encore une fois de politique. Lors de l’invasion de la France par les alliés, elle fit de courageux efforts pour empêcher le départ de l’impératrice pour Blois ; puis, après avoir rendu visite à sa mère, à Evreux, elle rejoignit Marie-Louise, prisonnière à Rambouillet, et ne la quitta que lors de son départ pour Vienne, bien qu’elle n’eût pas à se louer de sa réception. Elle retourna alors à la Malmaison, où les souverains alliés, outre une pension de 400.000 francs, lui formèrent un duché de tous les biens environnant la terre de Saint-Leu, duché qui devait lui donner un revenu à peu près égal (30 mai 1814). Deux jours auparavant, Hortense avait recueilli le dernier soupir de sa mère, dont elle fit déposer les restes dans l’église de Rueil. Après être allée se reposer de ses fatigues et de ses douleurs aux eaux de Plombières et de Bade, où sa cousine, la grande-duchesse: Stéphanie, la reine de Bavière, Caroline, et l’impératrice de Russie Elisabeth, la traitèrent en reine, Hortense revint à Saint-Leu. On l’accusa d’y conspirer, à cause de la société de mécontents qu’elle recevait, et ces mécontents l’accusèrent à leur tour d’être portée pour la Restauration, qui lui témoignait un grand intérêt. C’est à ce moment que le tribunal de la Seine la condamna à rendre au roi Louis, son fils aîné; Napoléon-Louis, arrêt que les Cent-Jours lui permirent d’éluder. L’Empereur l’accusa, à son retour, d’avoir pactisé avec ses ennemis, puis lui rendit justice et même, à sa prière, il accorda à la duchesse douairière d’Orléans une pension de 200.000 francs avec la permission de rester à Paris. Après Waterloo, Hortense accueillit avec un respect pieux Napoléon à la Malmaison et le soigna comme une fille dévouée. Elle le força même à accepter un collier de 800.000 francs, en échange duquel Napoléon lui donna sur le trésor une délégation qui n’eut aucun effet. Lorsqu’il fut parti, elle retourna à Paris, d’où on lui intima l’ordre de sortir dans les deux heures. Suivie de ses deux enfants, elle résida successivement à Aix en Savoie, où elle avait fondé un hôpital, à Constance et àThurgovie. Là, elle se mit à écrire ses mémoires, tout en surveillant avec les soins d’une mère digne de ce nom l’éducation de .son second fils, auquel elle, enseignait elle-même les beaux-arts. Le château d’Arenenberg, sur les bords du lac de Constance, lui ayant plu, elle l’acheta (1817), et, tandis qu’on l’embellissait, elle passa l’hiver a Augsbourg, où son frère Eugène vint la voir. Elle quitta cette résidence à la mort de ce dernier, en 1824, et, autorisée par le pape Léon XII à habiter l’Italie, elle passait l’hiver à Rome et l’été à Arenenberg. Lorsque éclata la Révolution de 1830, elle fit, tous ses efforts pour empêcher ses fils de se compromettre dans l’insurrection italienne ; mais l’aîné partit malgré elle, et fut emporté par la rougeole à Forli, l’année suivante, le mars 1831, sans qu’elle pût recueillir son dernier soupir. Pour sauver le fils qui lui restait, elle se rendit à Paris avec un passeport anglais et obtint une audience du roi Louis-Philippe, qui ne put que lui donner un vague espoir. Hortense retourna à Arenenberg, après un séjour de trois mois en Angleterre, et vécut tranquille jusqu’à la tentative de Louis-Napoléon à Strasbourg, le 30 octobre 1836. L’amour maternel l’entraîna de nouveau à Paris, pour solliciter la grâce de son fils. Le sort du prince était déjà décidé ; elle en reçut la nouvelle, avec l’ordre de quitter la France. Le gouvernement la faisait prier en même temps d’engager son fils à rester dix ans aux Etats-Unis. La déportation du prince Louis acheva de détruire la santé d’Hortense, si cruellement éprouvée. Elle lui écrivit le 3 avril de venir lui fermer les yeux. Quittant aussitôt l’Amérique, Louis-Napoléon arriva à temps en Suisse pour recevoir son dernier soupir, le 5 octobre 1837. Selon sou désir, la reine Hortense fut inhumée à Rueil, près de sa mère. Son fils, pendant sa détention au fort de Ham, fit élever à sa mémoire un monument funèbre, inauguré le 20 avril 1848. La reine Hortense était une femme pleine de bonté de cœur. L’adversité, en mûrissant sa raison, la rendit plus respectable aux yeux de tous et l’on fut obligé de reconnaître qu’en la jugeant d’après les apparences, on s’était montré trop sévère à son égard ; si d’ailleurs elle a eu des torts, elle les a cruellement expiés et noblement rachetés par son dévouement à l’empereur, qui l’avait rendue malheureuse en la forçant à contracter un hymen vers lequel elle ne se sentait pas attirée, et par son amour maternel, toujours prêt à tout sacrifier au bonheur de ses enfants. Aujourd’hui, que les passions se sont éteintes ou tout au moins assoupies, la reine Hortense occupe avec l’impératrice Joséphine, sa mère, une grande place dans le cœur reconnaissant de tous les Français et surtout des Françaises.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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LA FAMILLE DE NAPOLEON – MARIE-LOUISE D’AUTRICHE (1791-1847), IMPERATRICE DES FRANCAIS

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Marie-Louise (1791-1847), impératrice des Français et le Roi de Rome (1811-1832)

C’était une bonne petite femme timide qui avait toujours peur en se voyant au milieu des Français qui avait assassiné sa tante.

(Napoléon Bonaparte)

Marie-Louise. Impératrice des Français, fille de l’empereur d’Autriche François 1er, née à Vienne en 1791, morte en 1847. « C’était, dit Lamartine, une belle fille du Tyrol, les yeux bleus, les cheveux blonds, le visage nuancé de la blancheur de ses neiges et des rose de ses vallées, la taille souple et-svelte, l’attitude affaissée et langoureuse de ces Germaines qui semblent avoir besoin de s’àppuyer sur le cœur d’un homme ; les lèvres un peu fortes, la poitrine pleine de soupirs et de fécondité, les bras longs, blancs, admirablement sculptés et retombant avec une gracieuse langueur… Nature simple, touchante, renfermée, en soi-même, muette au dehors, pleine d’échos au dedans, faite pour l’amour domestiqué dans une destinée obscure. » Ce fut-sur cette princesse, âgée de dix-huit ans, élevée par sa famille dans la haine de la France et du souverain qui la gouvernait, que Napoléon jeta les yeux lorsque, désireux d’avoir un héritier, il résolut de divorcer avec Joséphine. Vainqueur de l’Autriche à Wagram, maître de Vienne, il demanda ou plutôt exigea la main de l’archiduchesse, qui lui fut accordée. Le 1er avril 1810, le mariage civil de Napoléon et de Marie-Louise fut célébré à Saint-Cloud, et, le lendemain, eut lieu dans la grande galerie du Louvre le mariage religieux. Bien que cette union parût offrir une chance de plus pour la conclusion de la paix générale que la France désirait ardemment depuis si longtemps, elle fut mal accueillie par le peuple, très attaché à Joséphine et qui voyait avec regret une Autrichienne monter sur le trône. Après les fêtes splendides auxquelles donna lieu ce mariage, Napoléon fit visiter à sa jeune épouse la Belgique et la Hollande. « Les premiers temps de cette union furent assez heureux, dit Mme de Brady. L’empereur, très moureux, négligeait tout pour sa nouvelle épouse ; l’impératrice, toujours réservée, fut d’abord sensible à ce tendre sentiment ; mais les mœurs françaises n’étaient point faites pour lui plaire et elle inspira bientôt à ceux qui l’entouraient et à la nation entière l’indiffèrence qu’elle-même ressentait. Dans la conversation, sa réserve allait jusqu’à la froideur et elle avait un air constamment ennuyé. » Le 20 mars 1811, Marie-Louise, à la grande joie de Napoléon, lui donna, un fils, salué du nom de roi de Rome. Nommée régente toutes les fois que son époux s’absentait pour une campagne, elle montra dans l’exercice de ses hautes fonctions une nullité absolue. Le 23 janvier 1814, Napoléon embrassa pour la dernière fois Marie-Louise et son fils, et marcha contre les armées coalisées qui venaient d’envahir la France. Lorsque, le 29 mars, les alliés approchèrent de Paris, Marie-Louise, obéissant aux instructions péremptoires de Napoléon, qui avait déclaré qu il aimerait mieux voir sa femme et son fils au fond de la Seine qu’entre les mains de l’ennemi, quitta la capitale, gagna Blois avec le roi de Rome, refusa de suivre Joseph et Jérôme au delà de la Loire, se rendit, après l’abdication de Napoléon, à Orléans, d’où elle gagna Rambouillet avec le prince Esterhazy, y reçut la visite de son père l’empereur François 1er, et partit pour l’Autriche le 25 avril. Pendant les Cent-Jours, on la garda à vue dans son palais et on la sépara de son fils, qu’elle ne devait plus revoir qu’au moment de la mort. Elle eut, pour la dédommager du trône qu’elle perdait, la souveraineté viagère des principautés de Parme, Plaisance et Guastalla, dont elle prit possession en 1816 et qu’elle gouverna avec modération. Marie-Louise entretint des intrigues avec un obscur général autrichien, le comte de Neipperg, se maria, secrètement avec lui après la mort du captif de Sainte-Hélène, et en eut trois enfants. En 1831, une insurrection la força de quitter ses Etats, où, grâce à l’intervention de l’Autriche, elle revint quelque temps après. Le duc de Lucques lui succéda après sa mort. Jusqu’à l’a fin de sa vie, Napoléon se fit une illusion complète sur les sentiments de Marie-Louise à son égard. « Soyez bien persuadés, disait-il quelque temps avant de mourir, que si l’impératrice ne fait aucun effort pour alléger mes maux, c’est qu’on la tient environnée d’espions qui l’empêchent de rien savoir de tout ce qu’on me fait souffrir, car Marie-Louise est la vertu même. » Il disait un autre jour: «J’ai été occupé en ma vie de deux femmes très différentes ; l’une (Joséphine) était l’art et les grâces ; l’autre (Marie-Louise), l’innocence et la simple nature. » En prononçant ces paroles, il ne se doutait guère que Marie-Louise, après avoir consenti sans murmurer à se séparer complètement de son fils, oubliait dans d’indignes affections celui qui expiait son despotisme et son ambition démesurée sur le rocher de Sainte-Hélène.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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01.15.08

LA FAMILLE DE NAPOLEON – NAPOLEON II (1811-1832), ROI DE ROME ET EMPEREUR DES FRANCAIS

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Napoléon II (1811-1832), roi de Rome, Empereur des Français (1815)

Je l’envie ! La gloire l’attend, alors que j’ai dû courir après elle. Pour saisir le monde il n’aura qu’à tendre les bras. J’aurais été Philippe, il sera Alexandre.

(Napoléon Bonaparte)

Napoléon II (François-Charles-Joseph-Napoléon Bonaparte, roi de Rome, duc De Reichstadt), né aux Tuileries le 20 mars 1811, mort à Schonbrunn (Autriche) le 22 juillet 1832. Comme pour Louis XVII, la légende d’abord, puis les faits ont consacré ce nom de Napoléon II, qu’il n’a jamais légalement porté. La destinée de ce jeune homme, qui fut salué roi de Rome en naissant, à qui Napoléon comptait bien laisser son vaste empire et qui mourut simple prince autrichien, a quelque chose d’étrange et de mystérieux qui a fasciné les poètes ; mais l’historien pourrait presque la laisser de côté, tant elle a peu d’importance. Sa naissance fut saluée avec un enthousiasme dont les écrivains contemporains et même ceux de la génération suivante se sont plu à se faire l’écho ; ils nous montrent toute la capitale comme en suspens et retenant son haleine, tandis que le canon des Invalides annonçait la délivrance de l’impératrice Marie-Louise, un peuple immense autour des Tuileries, comptant les coups de canon et laissant enfin échapper une joie qui tenait du délire lorsque le vingt-deuxième annonça qu’un enfant mâle était l’héritier de César. L’accouchement de Marie-Louise avait été laborieux ; on fut obligé d’employer le forceps, et la vie de l’enfant fut un moment menacée. Aussitôt qu’il’ eut jeté un cri, il fut créé roi de Rome, grand-aigle de la Légion d’honneur, grand-croix de la Couronne de fer et il reçut la Toison d’or. Casimir Delavigne et Michaud sentirent l’inspiration des cendre sur leur front et composèrent chacun un dithyrambe. La ville de Paris offrit, pour berceau du jeune prince, ce magnifique vaisseau de vermeil, emblème de Lutèce, que l’on a vu longtemps au musée des Souverains ; puis, après tant de marques d’enthousiasme, réel ou simulé, le silence se fit autour du roi de Rome ; On sut seulement que Napoléon lui avait donné pour gouvernante Madame de Montesquiou, afin de suivre les royales traditions, et les feuilles officielles racontèrent, suivant l’habitude, quelques traits enfantins de l’altesse au maillot. Le 6 septembre 1812, sur les bords de la Moskova, la veille de la terrible bataille de ce nom, Napoléon, qui était justement en train de perdre, par ses gigantesques folies, son trône et celui de son fils, reçut de Paris, des mains de M. de Beausset, préfet du palais, le portrait du roi de Rome, peint par Gérard. Le grand artiste l’avait représenté à demi couché dans son berceau, jouant, en guise de hochets, avec le sceptre et le globe du monde. L’empereur s’interrompit au milieu de ses dispositions pour la bataille du lendemain et montra, tout joyeux, ce portrait à son état-major ; il le fit saluer par sa garde. Il ne revit son fils que deux fois, à son retour de la Bérézina et après Leipzig ; il le présenta alors aux officiers de la garde nationale parisienne, réunis aux Tuileries pour le premier jour de l’an 1814, et le confia à leur patriotisme, dans une de ces scènes théâtrales qu’il affectionnait. La frontière était alors envahie de toutes parts. Paris allait être menacé, et Napoléon, revenant peu de temps après sur ses dispositions premières, prescrivit à son frère Joseph de faire retirer l’impératrice et le roi de Rome au sud de la Loire. Marie-Louise et son fils, accompagnés du roi Jérôme et d’une fiable escorte de cavaliers, arrivaient à Blois en même temps que les alliés entraient à Paris (30 mars 1814) ; quelque temps après, ils étaient à Orléans, où, ils logèrent à l’évêché. Là, il se passa un fait odieux que les historiens bonapartistes ont laissé de côté. Le roi Jérôme, qui savait qu’un des fourgons renfermait des diamants pour une somme énorme et quatre millions en or, résolut de laisser là l’impératrice et de sauver la caisse. Au milieu de la nuit, il essaya d’enlever le fourgon laissé à la garde d’une seule sentinelle, sur le parvis de la cathédrale, et comme la sentinelle, qui ne connaissait que sa consigne, menaça d’appeler aux armes, Jérôme lui cassa la tête d’un coup de pistolet ; le poste accourut au bruit et l’on arrêta le voleur. C’était une affaire manquée. Tel était pourtant le trouble qui régnait alors qu’on le relâcha, malgré le flagrant délit, et qu’il continua le voyage jusqu’à la frontière. Cet épisode scabreux de l’histoire des Bonaparte est raconté par Vaulabelle Histoire des deux restaurations, et les pièces justificatives existent aux archives d’Orléans. On sait que Maubreuil a aussi prétendu avoir été chargé par divers personnages, entre autres par Talleyrand, d’assassiner le roi de Rome pendant ce voyage, s’il en trouvait l’occasion, ou tout au moins d’enlever le fameux fourgon aux diamants, but, comme on le voit, de Bien des convoitises. Ce ne fut donc pas sans danger que l’impératrice et son fils réussirent à gagner le Rhin, qu’ils franchirent près de Huningue à la fin d’avril. Dans l’acte d’abdication de Fontainebleau, Napoléon avait réservé les droits du roi de Rome, proclamé empereur sous le nom de Napoléon II, avec Marie-Louise comme régente. Cette clause fut considérée comme non avenue par les alliés, maîtres de la France et décidés à rétablir les Bourbons. Ce fut également en vain qu’à son départ pour l’île d’Elbe, il demanda que sa femme et son fils pussent l’accompagner ; les alliés décidèrent que le jeune prince serait confié à son grand-père, l’empereur d’Autriche, et qu’il porterait, dès lors, le titre de duc de Reichstadt, Durant les Cent-Jours, Napoléon renouvela réclamation ; il ne lui fut même pas fait de réponse, et l’issue de la bataille de Waterloo coupa court aux négociations. Quelques membres de la Chambre proclamèrent une seconde fois Napoléon II, en vertu de la seconde abdication ; les manœuvres du duc d’Otrante empêchèrent toute action efficace jusqu’à ce que les alliés fussent dans Paris, et alors on trouva qu’il était trop tard. Pendant ce temps, le jeune prince, entouré d’une garde soupçonneuse et objet de précautions infinies, était retenu à Vienne et confié à un gouverneur qui prit le nom de grand maître, le comte de Dietrischtein, spécialement chargé d’empêcher qu’il n’eût la moindre communication avec le dehors, surtout avec des Français. Cet enfant inquiétait l’Europe ; et, en effet, l’alliance des républicains et des bonapartistes, devenus alliés en face des Bourbons, la force encore redoutable des débris de l’armée réunie derrière la Loire offraient des points d’appui sérieux à ceux qui auraient voulu prolonger l’Empire. De plus, il est certain que, aux mains de l’Autriche et de ses alliés, Napoléon II était un épouvantail qui leur servait à tenir en respect les Bourbons, à exiger d’eux une plus dure rançon de la France ; à la moindre velléité de résistance, ils menaçaient de le reconnaître. Après la conclusion des traités, les alliés ne songèrent plus qu’à se garantir eux-mêmes et à empêcher à tout prix que le fils suivît jamais les traces de son père. Par une première convention, le duché de Parme avait été donné en souveraineté à Marie-Louise, avec réversibilité au duc de Reichstadt (11 juin 1817) ; la clause de réversibilité fut annulée quelques années après, sur la demande des Bourbons, qui voyaient avec terreur qu’un jour, une fois souverain, il pourrait vouloir compter avec eux. Afin de mater ce qu’il pouvait avoir d’intelligence, on négligea son éducation au point qu’à seize ans il ne savait rien de l’histoire de France. Retenu comme prisonnier dans les palais impériaux, principalement à Schonbrunn, objet d’une surveillance qui ne se relâchait pas un instant, il ne vit jamais que des personnes étrangères à son entourage domestique ; dom Manuel de Portugal, qui était de séjour à Vienne et grand ami du comte de Metternich, et, dans ses dernières années, Marmont, duc de Raguse, chassé de France par la Révolution de 1830, Aucun écrit ne lui parvenait sans avoir été scrupuleusement examiné par ses gardiens ; jamais, surtout, on ne permit qu’il reçût des nouvelles de son père, qui, de son côté, était laissé à son égard dans la plus complète ignorance. Quand il eut quinze ou seize ans, on lui fit apprendre l’histoire, réduite à une simple chronologie, et quelques théorèmes de géométrie. On prétend que, surpris de tant de précautions, il se serait écrié un jour : « Mais que veulent-ils donc faire de moi ? Pensent-ils que j’aie la tête de mon père? » Rarement on put le voir en public ; c’était un beau jeune homme, d’une taille élevée, aux cheveux blonds et aux yeux bleus, très bon écuyer et se plaisant à monter à cheval. L’empereur François le créa colonel d’un régiment, puis gouverneur de Gratz, en Styrie, une ville qu’il ne connaissait même pas. Depuis la mort de Napoléon, le parti libéral en France tournait volontiers les yeux vers lui ; il ne paraît pourtant pas qu’aucune tentative sérieuse ait été faite pour le délivrer. Son nom servait de signe de ralliement à l’opposition. Béranger en fit le thème d’une de ses chansons, les deux cousins, où il supposait une épître adressée par le duc de Reichstadt au duc de Bordeaux. Barthélémy fit le voyage de Vienne pour lui remettre un exemplaire de son poème, Napoléon en Egypte, et ne put parvenir à le voir ; il composa à ce sujet, sous le titre du Fils de l’homme (1829), une si éloquente apologie de Napoléon II, qu’il se vit condamner à trois mois de prison pour écrit séditieux. On trouve dans les notes de ce poème quelques détails assez curieux sur le jeune prince, entre autres cette réponse que fit le comte de Dietrichstein à sa demande d’audience : « Ne savez-vous pas que la politique de l’Autriche et celle de la France s’opposent à ce qu’aucun étranger et surtout un Français soit présenté au prince ?… Est-il bien vrai que vous soyez venu à Vienne pour le voir ? On se fait en France des idées bien fausses et bien ridicules sur ce qui se passe ici. Le prince n’est pas prisonnier, mais il se trouve dans une position toute particulière. Soyez bien persuadé qu’il ne voit, ne lit et n’entend que ce que nous voulons. S’il recevait une lettre, un livre qui eût trompé notre surveillance, il ne le lirait pas sans que nous lui eussions dit qu’il peut le faire sans danger. Son premier soin serait de nous le remettre. » Tenu dans cet état de sujétion, le fils de Napoléon ne tarda pas à s’étioler ; sa tristesse et sa pâleur maladive frappaient les quelques personnes qui purent l’apercevoir et firent même conjecturer qu’on le soumettait à un régime particulier, renouvelé des empoisonnements lents du moyen âge. Barthélémy, qui put apercevoir le jeune prince au théâtre, s’est fait l’écho de ce bruit : A la cour de Pyrrhus j’ai vu le fils d’Hector !”. Quel germe destructeur, sous l’écorce agissant, A sitôt défloré ce fruit adolescent ? Ce qui est certain, c’est que, accablé à vingt ans de la plus grande lassitude ; indifférent à tout et même à la vie, il s’écriait sans cesse : Qu’on me laisse mourir en paix. « Au lendemain de la Révolution de 1830, une fraction du parti libéral, qui avait fait son idole du fils de Napoléon, songea à l’appeler au trône ; Talleyrand, ce ténébreux artisan de toutes les trames de 1814 et de 1815, se chargea même de faire agréer cette proposition à l’Autriche ; mais il fut accueilli si froidement qu’il repartit de Vienne le soir même de son arrivée. Les bonapartistes s’agitèrent plus secrètement ; la comtesse Camerata, fille de la princesse Bacciochi, fit remettre au duc de Reichstadt deux lettres dans lesquelles elle lui rappelait la mort de son père à Sainte-Hélène et l’exhortait à le venger. Il refusa dans des termes qui prouvent que sa réponse lui fut dictée. En 1831, lorsqu’il fut question de donner un roi à la Belgique, quelques enthousiastes mirent encore en avant le nom du duc de Reichstadt. Ce fut alors à Louis-Philippe d’avoir peur : « Nous ne souffrirons jamais, s’écria Casimir Périer, qu’un membre de la famille Bonaparte règne aux portes de la France, ni que Bruxelles soit un foyer de révolutions. » II est bien probable que le prince ne sut jamais l’honneur qu’on avait voulu lui faire ; l’année suivante, il délivra d’inquiétude tous les souverains en mourant, suivant les uns, du cancer d’estomac héréditaire dans sa famille, et, suivant d’autres, de phthisie. Il avait’un peu plus de vingt et un ans. On lui fit des funérailles magnifiques et son corps fut inhumé dans la cathédrale de Vienne. Sa mort a inspiré à Victor Hugo une de ses plus belles odes, Napoléon II, dans le recueil intitulé Feuilles d’autonme.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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CLAUDE AMBROISE REGNIER (1736-1814), DUC DE MASSA

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Claude Ambroise Régnier (1736-1814), Duc de Massa

Je suis mon ministre. C’est moi qui mène mes affaires. Je suis donc assez fort pour tirer un bon parti des hommes médiocres. De la probité, de la discrétion et de l’activité, voilà tout ce que je demande.

(Napoléon Bonaparte)

Régnier (Claude-Ambroise, duc de Massa). Homme d’Etat français, né à Blamont (Lorraine) le 6 avril 1736, mort à Paris le 24 juin 1814, était avocat à Nancy lorsqu’il fut élu, en 1789, député aux états généraux. Régnier ne s’occupa guère, à l’Assemblée constituante, que de questions judiciaires. Il y fit rejeter l’application du jury en matière civile, l’ambulance des juges d’appel, et se prononça pour qu’on donnât des indemnités pécuniaires aux personnes qui, arrêtées et détenues préventivement, seraient acquittées par le jugement. Cette proposition ne fut point adoptée. A l’occasion de l’insurrection du peuple et de la garnison de Nancy, Régnier défendit la municipalité contre les attaques dont elle était l’objet et approuva la conduite du marquis de Bouille. Au mois de juin 1791, il fut envoyé en mission dans les départements des Vosges et du Rhin pour calmer l’esprit public et la fermentation qu’avait fait naître la fuite de Louis XVI. Lorsque l’Assemblée constituante se sépara, Régnier, qui avait voté à peu près constamment avec le parti modéré, rentra dans la vie privée et disparut complètement de la scène politique pendant la période des grands orages révolutionnaires. Lors de la mise en vigueur de la constitution de l’an III, il fut élu député au Conseil des Anciens par le département de la Meurthe et se montra alors désireux de voir maintenues les institutions républicaines ; il se prononça contre le retour et le rappel des prêtres déportés ou exilés, soutint la loi du 3 brumaire, devint secrétaire, puis président du conseil (1796) et resta complètement étranger aux événements du 18 fructidor. Réélu au conseil des Anciens en 1799, il appuya la proposition faite par Courtois de faire fermer le club du Manège ; puis, au retour de Bonaparte de l’Egypte, il se jeta dans le parti qui conspirait la chute du Directoire et voulait donner le pouvoir au général corse. Le 17 brumaire, il prit part à une réunion tenue chez Lemercier, président du conseil des Anciens, pour préparer les mesures nécessaires à la réussite du coup d’Etat projeté, et présenta au conseil, le 18 brumaire au matin, un projet de décret qui transférait les deux Chambres législatives à Saint-Cloud. Après le Coup d’Etat qui jetait la France dans le despotisme de l’ambitieux Bonaparte, Régnier fut nommé président de la commission intermédiaire chargée de préparer une nouvelle constitution ; il entra au conseil d’Etat, fit rétablir la marque pour crime de faux, devint, en 1802, grand juge (ministre de la justice), ayant dans ses attributions la police, et mérita, par le zèle avec lequel il dirigea les poursuites contre Cadoudal, Pichegru et autres, d’être créé grand officier de la Légion d’honneur en 1804. Toutefois, en 1804, Napoléon, tout en lui laissant le ministère de la justice, lui enleva le ministère de la police, qui fut donné à Fouché. L’année suivante, il reçut le grand cordon de la Légion d’honneur et, le 15 août 1809, le titre de duc de Massa. Le 19 novembre 1813, son maître lui retira le portefeuille de la justice pour lui confier la présidence du Corps législatif, avec le titre de ministre d’Etat. Régnier se trouva alors en face de cette commission extraordinaire qui, en sonnant, pour ainsi dire, le réveil de la liberté, porta un si grand trouble dans l’esprit du chef de l’Etat, habitué dès longtemps à la plus servile soumission. Lorsque, le 28 décembre 1813, le rapporteur de cette commission eut commencé la lecture de son énergique rapport, le duc de Massa, effrayé du mâle langage de l’orateur, l’interrompit en s’écriant : « Ce que vous dites là, est inconstitutionnel. – Il n’y a d’inconstitutionnel ici que votre présence, » lui répliqua le rapporteur, faisant allusion à ce que Régnier n’était point membre du corps politique qu’il présidait. Régnier occupait encore le fauteuil de la présidence lorsque Bonaparte abdiqua en I814. Il écrivit alors (8 avril) au gouvernement provisoire pour lui demander des instructions, mais ne reçut aucune réponse. Privé tout à coup de toutes ses dignités, cet homme d’Etat, qui, depuis 1799, n’avait cessé d’être un courtisan, éprouva le plus vif chagrin de l’effondrement de sa fortune et succomba deux mois plus tard.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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01.14.08

JEAN NICOLAS CORVISART (1755-1821), BARON D’EMPIRE

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Jean Nicolas Corvisart (1755-1821), baron d’Empire 

Ne vous livrez pas à des idées mélancoliques ; j’espère que vous vivrez encore pour rendre des services et pour vos amis.

(Napoléon Bonaparte)

Corvisart (Jean-Nicolas, baron), médecin français, né à Brécourt, dans les Ardennes, le 15 février 1755, mort à Paris le 18 septembre 1821, était le fils d’un avocat et procureur au parlement de Paris. Un de ses oncles maternels, curé de Vimille, village voisin de Boulogne-sur-Mer, fut son premier maître. Ce fut lui qui forma ses idées naissantes et ses premiers sentiments, tout en l’initiant aux lettres françaises et latines. A l’âge de douze ans, Corvisart entra au collège de Sainte-Barbe, où il se fit remarquer, sinon par des facultés brillantes, du moins par un esprit réfléchi, par une grande rectitude dans le jugement, et par une singulière aptitude pour tous les exercices du corps. Ses humanités terminées, son père, qui le destinait au barreau, le fit travailler dans son étude. Corvisart obéit, bien qu’il eût une profonde antipathie pour la procédure mais cette obéissance était un supplice, qui bientôt lui devint insupportable. Une inquiétude qu’il ne pouvait maîtriser, et qui n’est que l’instinct du génie, le faisait soupirer après des travaux d’un autre genre, et le portait malgré lui vers une situation qu’il cherchait sans la connaître. Il lui arrivait par moments de s’échapper de l’étude, et d’aller à la découverte, ayant soin, pour couvrir ses courtes absences ou pour les faire pardonner, non-seulement de s’acquitter de son travail de chaque jour, mais encore d’en faire par anticipation et de le laisser en dépôt sur son pupitre. On conçoit que dans une ville telle que Paris, où mille portes sont ouvertes à celui qui désire s’instruire, Corvisart ne tarda pas à découvrir sa voie. Conduit par le hasard à d’éloquentes leçons de médecine et de chirurgie, sur le champ son parti fut pris. D’auditeur, il devint disciple, quitta la maison paternelle, et, seul, sans appui, sans recommandation et sans ressources, il chercha un asile dans le premier des hôpitaux de Paris, à l’Hôtel-Dieu, et s’y ménagea les moyens de vivre et d’étudier. Attaché au service de la salle, Corvisart se livra tout entier à la science médicale ; il cultiva avec la, même ardeur la médecine et la chirurgie. Admis dans la familiarité de ses maîtres, Petit, Desault et Louis, il devint leur ami et leur auxiliaire ; il préparait pour eux les pièces qui servaient à leurs démonstrations. Ce fut dans une de ces préparations anatomiques que Corvisart se fit une blessure au doigt, légère en apparence, mais qui lui eût coûté le bras et peut-être la vie, s il ne se fût trouvé dans les habiles mains de Desault. Nommé docteur régent de la Faculté de Paris en 1782, après des épreuves subies avec éclat, son goût pour les études positives et le désir d’étendre ses connaissances le portèrent à faire des cours d’anatomie, de physiologie, et même d’opérations de chirurgie et d’accouchements ; il obtint, dans quelques parties de cet enseignement, un succès dont le souvenir subsiste encore aujourd’hui. Cependant Corvisart, convaincu que les observations des maladies peuvent seules conduire au véritable but de la médecine, rechercha et obtint la place de médecin des pauvres de la paroisse Saint-Sulpice. Un motif frivole, le refus de porter perruque, dit-on, l’empêcha de devenir médecin de l’hôpital que M. Necker venait de fonder ; mais cet échec le servit, en lui permettant de parvenir un peu plus tard à un poste plus considérable. En effet, en 1798, à la mort de Desbois de Rochefort, il obtint la place de médecin de la Charité. L’élève devint le successeur du maître, et la gloire du maître en reçut un nouveau lustre. Corvisart, continuant l’enseignement de son prédécesseur, fonda cette
clinique célèbre qui, pendant près de vingt ans qu’il la dirigea, lui assura la réputation de premier praticien de son temps, et jeta tant d’éclat sur la médecine française. En 1795, lors de la première création de l’Ecole de médecine de Paris, Corvisart fut chargé de la chaire de clinique interne, comprise pour la première fois, en France, dans l’enseignement public, et établie à la Charité. Deux ans après (1797), il fut nommé professeur de médecine au Collège de France. En 1799, dès les premiers jours du Consulat, il fut nommé médecin du gouvernement, et plus tard premier médecin de Napoléon et de Joséphine, qui l’avait connu chez Barras, et qui le présenta elle-même à Bonaparte. « A quelle maladie, lui demanda Joséphine, selon vous, docteur, le général est-il exposé ? – Aux maladies du coeur.-Ah!… dit Bonaparte, et vous avez fait un livre là-dessus ? – Non, répondit Corvisart, mais j’en ferai un. – Faites, faites vite, nous en parlerons ensemble. » Peu de temps après, en effet, il publia son Traité des maladies du cœur et des gros vaisseaux (1806), qui, en 1810, partagea, avec la Nosologie de Pinel, les prix décennaux, et la seule œuvre vraiment remarquable qu’il nous ait laissée. Ce livre, écrit dans une forme excellente, a eu surtout l’immense avantage de délimiter les divers terrains de la pathologie circulatoire. Il a ouvert de larges routes dans une contrée couverte de ténèbres, à travers les ronces et les épines. Pour la première fois, les maladies du cœur et des poumons ont été isolées les unes des autres, les corrélations entre la composition du sang et les mouvements du cœur entrevues. Il avait ramassé également un grand nombre de matériaux relativement à l’affection connue sous le nom de squirre du pylore, mais rien n’en fut publié, et ce n’est que plus tard que quelques-uns de ses élèves songèrent à en tirer parti. Corvisart avait le tact et l’ouïe d’une extrême finesse et son diagnostic était regardé comme infaillible, et, quand il faisait résonner sous son doigt la poitrine et les reins d’un malade, en y prêtant l’oreille, on attendait comme une sentence le jugement qu’il allait prononcer. On a représenté Corvisart comme enclin aux dissipations et aux plaisirs ; il était, au contraire, d’un naturel morose et mélancolique. Si son esprit laissa souvent échapper de piquantes railleries, des mots fins et légers, en particulier dans des entretiens familiers avec ses amis. Ailleurs, il était toujours sérieux et préoccupé. Quelques historiens ont parlé de sa docilité aux volontés du maître et il est certain cependant que Napoléon, qui l’aimait beaucoup et qui avait en lui la plus entière confiance, lui passait certaines libertés de langage que nul autre ne se serait permises. Aussi disait-il de lui : « Honnête et habile homme, que Corvisart ; seulement, un peu brusque. » De son côté, Corvisart professait un tel dévouement à la personne de l’Empereur, que, à la nouvelle des désastres de 1814, il fut frappé d’une attaque d’apoplexie ; aussi son nom n’est-il pas oublié dans testament du captif de Sainte-Hélène. On a cité de ce savant praticien un trait d’honnêteté qui mérite de trouver place ici. Un jour l’Empereur lui remet, en personne, un brevet pour son frère : « Permettez, dit Corvisart, que je refuse pour mon frère. La place exige une capacité qu’il n’a pas. Je sais qu’il est pauvre, mais c’est mon affaire. » Bonaparte se tourna vers le ministre, et lui dit : En connaissez-vous ‘beaucoup comme celui-là? » En 1805, Corvisart fut créé baron et plus tard’ officier de l’ordre de la Légion d’honneur ; en 1811, l’Institut l’admit dans son sein. Il laissa, en mourant, pour héritier de sa fortune, mais non de son mérite, son neveu, Scipion Corvisart. Outre son Essai sur les maladies du cœur et des gros vaisseaux, il a publié (1808) une traduction de l’ouvrage d’Avenbrugger, intitulé : Nouvelle méthode pour connaître les maladies externes de la poitrine par la percussion.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Jean Nicolas Corvisart sur Wikipedia
 

DOMINIQUE JEAN LARREY (1766-1842), BARON D’EMPIRE

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Dominique Jean Larrey (1766-1842), baron d’Empire

A la science, il joignait au dernier degré toute la vertu d’une philanthropie effective ; tous les blessés étaient de sa famille.

C’est l’homme le plus vertueux que j’ai rencontré. Il a laissé dans mon esprit l’idée du véritable homme de bien.

(Napoléon Bonaparte)

Larrey (Dominique-Jean, baron), célèbre chirurgien français, né à Baudéan, près de Bagnères-de-Bigorre, en 1766, mort à Lyon en 1842. Il n’avait pas treize ans lorsqu’il commença ses études médicales à Toulouse, sous la direction de sou oncle le docteur Larrey. Il vint a Paris en 1787, et fit, bientôt après, un voyage en Amérique en qualité d’aide chirurgien. De retour en France, en 1789, il suivit les cours de Desault et de Sabatier, et fut nommé aide-major à l’armée du Rhin en 1792. Larrey devint ensuite chirurgien en chef de la Grande armée, qu’il suivit en Corse, en Egypte, en Russie, enfin jusqu’à Waterloo, où il fut blessé et fait prisonnier ; membre de l’Institut de France, de l’Académie de médecine, de l’Institut d’Egypte ; baron après la bataille de Wagram ; membre du conseil de santé des armées, du conseil d’hygiène et de salubrité, de la Société philomathique, de la Société médicale d’émulation ; associé ou correspondant d’un grand nombre d’Académies et de sociétés savantes, médicales et étrangères ; professeur du Val-de-Grace ; enfin, chirurgien en chef de l’hôpital du Gros-Caillou et des Invalides. Si la vie d’un homme doit se juger par les services qu’il a rendus à l’humanité, on peut le dire sans crainte d’être démenti, il n’a jamais existé un médecin qui ait rempli sa carrière mieux que le baron Larrey. Sa vie a été une série d’actes qui attestent a la fois l’homme bienfaisant, le citoyen sincèrement dévoué à son pays, le médecin profondément convaincu de l’importance et de la noblesse de sa profession. Larrey s’est acquis d’incontestables droits à la reconnaissance publique par la large part qu’il a prise au progrès de la science et au perfectionnement de l’art chirurgical. Ses mémoires de chirurgien militaire démontrent qu’il s’est trouvé à plus de soixante batailles rangées et de quatre cents combats, dans lesquels il a reçu des blessures plus ou moins graves, eu pansant les blessés sur la place même où ils avaient été frappés. Quel vaste champ d’observations pour un esprit aussi pénétrant et aussi inventif que celui de Larrey ! Il improvisait des moyens de secours applicables aux cas les plus insolites ; il prodiguait indistinctement ses soins à tous les blessés ; aussi, dans la campagne de Syrie, l’avait-on surnommé la Providence du soldat ! Il n’existait plus d’ennemis à ses yeux parmi les blessés ; tous avaient des droits égaux à ses secours généreux. « Le bon et habile Larrey, dit M. Thiers dans son Histoire du Consulat et de l’Empire, véritable héros de l’humanité, soignait les blessés de l’ennemi, afin que l’ennemi soignât les nôtres. » Larrey était doué, au plus haut degré, d’un courage imperturbable dans le danger ; avec le même calme, il affrontait la mitraille de l’ennemi et l’air pestilentiel des épidémies. Sur le terrain, il opérait avec le même sang-froid, avec la même sûreté de main que s’il se fût trouvé professant sa clinique dans les hôpitaux militaires. Il imprimait aux chirurgiens placés sous ses ordres l’impulsion de son activité infatigable. Il leur donnait l’exemple et se montrait devant eux prêt à parer à toutes les éventualités de la guerre. Il était pour les blessés un père qui souffre des douleurs de ses enfants ; il soutenait leur courage et les consolait. Son ardente énergie pour soustraire les blessés à la mort semblait braver le génie de destruction de la guerre. Ambroise Paré des temps modernes, Larrey doit être regardé comme l’organisateur de la chirurgie militaire en France, et l’organisation qu’il a établie a servi de modèle à celle de la plupart des armées européennes. C’est lui qui a surtout contribué à lixer les grands principes de la pratique chirurgicale dans nos années. On lui doit la création des ambulances volantes, parcourant le terrain pendant l’action et assurant aux blessés des secours immédiats. C’est à lui que l’on est encore redevable de la simplification des pansements, permettant d’improviser les plus utiles ressources, par les moyens les plus faciles ; c’est ainsi qu’à l’armée du Rhin, en généralisant l’emploi du linge fenêtre dans le pansement des plaies et en substituant des feuilles de végétaux à des compresses, et des branches d’arbre à des attelles, il sut parer à toutes les nécessités au milieu des circonstances les plus critiques. C’est à Larrey que la chirurgie doit encore le principe des appareils inamovibles dans le traitement d’un grand nombre de fractures ; celui des amputations primitives des membres dans les plaies d’armes à feu, et l’emploi de procédés aussi rationnels que rapides pour les amputations dans les articulations de l’épaule, de la hanche, de la cuisse et de la jambe. Il a montré les avantages des pansements rares des plaies, et exposé les indications du trépan et les phénomènes consécutifs des plaies de tète, etc.
Au milieu de la vie active des camps, Larrey se reposait de ses fatigues par l’étude, l’observation des faits, et même par l’enseignement qu’il prodiguait aux infirmiers et aux chirurgiens placés sous ses ordres. Les nombreuses publications scientifiques de Larrey portent l’empreinte de la franchise et de la naïveté de son caractère. Il écrivait comme il voyait, comme il pensait, comme il opérait, et ses ouvrages dogmatiques portent avec eux la conviction. Voici les titres des principaux : Mémoires de chirurgie militaire et campagnes (Paris, 1812-1817, 4 vol. in-8°) ; Relation des voyages et des campagnes de 1815 à 1840 (1840, in-8°) ; Relation historique et chirurgicale de l’expédition de l’armée d’Orient, en Egypte et en Syrie (1803, in-8°) ; Clinique chirurgicale exercée particulièrement dans les camps et les hôpitaux militaires depuis 1792 jusqu’en 1836 (Paris, 1830-1836, 5 vol. in-8°) ; Recueil de mémoires de chirurgie (Paris, 1821, in-8°). Enfin, on lui doit de nombreux mémoires, notices ou rapports sur divers sujets de médecine et de chirurgie, tels que : la Fièvre jaune ; le Choléra ; la Syphilis ; l’Epilepsie traumatique ; la Chorée ou Danse de Saint-Gui ; Effets des substances vénéneuses végétales ; Phénomène de la lésion des nerfs et de leur cicatrisation ; Journées de juillet 1830 ; Traitement des fractures des membres, Appareils inamovibles ; Fausse articulation de l’humérus ; Carie des os ; Amputation des membres ; Amputation coxo-fémorale ; Amputation de la jambe ; Effets consécutifs des plaies de la tète, cause particulière de surdité ; Ophthalmie d’Egypte ; Extirpation des glandes salivaires ; Plaies pénétrantes de poitrine ; Opération de l’empyème ; Plaise de la vessie ; Hernie inguinale -compliquée, et beaucoup d’autres travaux insérés dans le recueil de Mémoires de médecine, de chirurgie et de pharmacie militaires, et les divers journaux de médecine. Il faut encore mentionner trois discours prononcés successivement par Larrey aux obsèques de Pelletan, de Dupuytren et de Broussais. Le baron Larrey, dit un de ses biographes, est l’expression la plus haute et la plus complète de la chirurgie d’armée ; il en résume tous les devoirs, toutes les vertus… Larrey était un chirurgien d’armée complet, il fut le premier de sa race. Jusqu’à lui, on avait ignoré la grandeur et l’importance de la chirurgie aux armées. Non seulement il organisa le service, l’éleva à la hauteur où Napoléon élevait l’édifice de sa puissance militaire, mais il fit plus encore, et c’est là surtout que sa personnalité apparaît brillante et pure : il a l’intrépidité du capitaine le plus brave, la sévère probité du plus intègre administrateur, l’ardeur, l’activité du simple soldat, l’humanité d’un père, le courage du magistrat ; il est savant, il aime son art avec passion ; son esprit; observateur ne laisse échapper aucun phénomène sans en, tenir compte ; d’ailleurs, d’une bonté, d’une simplicité qui le font chérir de tous, et en même temps d’une vertu qui commande le respect universel. L’ambition lui est étrangère ; il dédaigne la fortune et vit au milieu de la Grande Armée comme un homme à part, une sorte de providence qu’invoquent tour à tour les amis et les ennemis, les maréchaux de France et les simples soldats. Sa mission, sa magistrature l’ont placé à la hauteur des chefs suprêmes dont il est le camarade. C’est que lui aussi est général en chef ; il a son armée qu’il commande et qu’il fait manœuvrer… Jamais Larrey n’oublie de sillonner le terrain que l’ennemi vient d’abandonner, de recueillir les blessés comme des frères, d’étancher de ses propres mains le sang de leurs plaies, et de leur prouver que, si la France est grande par le courage, elle est aussi grande par l’humanité. »

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Baron Dominique Larrey sur Wikipedia

LES GENERAUX DE NAPOLEON – GENERAL MOLITOR (1770-1849), COMTE D’EMPIRE

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Général Gabriel Jean Joseph Molitor (1770-1849), comte d’Empire

Réduite à quelques centaines d’hommes, la division Molitor réussit à contenir l’ennemi, et ce ne fut pas le moindre des services que Molitor rendit dans cette terrible journée [d'Essling].

(Napoléon Bonaparte)

Molitor (Gabriel-Jean-Joseph, comte), maréchal et pair de France, né à Hayange (Moselle) en 1770, mort en 1849. Il partit comme volontaire en 1791, passa à l’armée du Nord en qualité de capitaine, fit comme adjudant général les campagnes de 1793 et de prit une part brillante aux opérations dés armées de la Moselle, du Rhin, du Danube, et se distingua, notamment, à Kaiserslautern, à Gaisberg, au siège de Mayence, où il reçut une grave blessure. Nommé général
de brigade en 1799, il passa en Helvétie, repoussa les Autrichiens, tint ensuite en échec Souvarov, contre lequel, avec sa seule brigade, il soutint un combat acharné, s’empara a trois reprises du pont de Noeffels, prit à l’armée austro-russe son artillerie de montagne, poursuivit l’ennemi jusqu’au mont Panix, puis effectua le premier le passage du Rhin, l’année suivante, sous les ordres de Moreau, passa dans le Tyrol, s’empara du pays des Grisons et reçut alors le grade de général de division. En 1805, Molitor, envoyé à l’armée d’Italie, battit l’archiduc Charles à Caldiero. Il marcha ensuite sur Vienne, après avoir enlevé la forte position de San-Pietro, et devint, après la paix de Presbourg, gouverneur général civil et militaire de la Dalmatie. Presque aussitôt il eut à repousser par mer une partie de l’escadre russe, qui bloquait l’île de Lésina, reprit l’île de Cursola, délivra la ville de Raguse, où le général Lauriston était assiégé par les Russes et par les Anglais, battit les Russes unis à 10.000 Monténégrins (1806) et fit preuve, dans cette campagne, d’une grande habileté. En 1807, Molitor passa en Poméranie, dont il eut, jusqu’en 1808, le commandement civil et militaire, et reçut à cette époque, de Napoléon, le titre de comte avec un majorat de 30.000 francs de rente. Il se couvrit de gloire, en 1809, à Essling et à Wagram, prit en 1810 le commandement des villes hanséatiques, devint, l’année suivante, gouverneur général de la Hollande, fût chargé en 1813 d’approvisionner les places du Nord, puis rejoignit en 1814 le corps du maréchal Macdonald, avec lequel il combattit à Châlons-sur-Marne, à La Ferté-sous-Jouarre, et tint la campagne jusqu’à l’abdication de l’Empereur. Après avoir été nomme inspecteur général d’infanterie par Louis XVIII en 1814, Molitor fut chargé par Napoléon, pendant les Cent-Jours, du commandement des gardes nationales mobiles en Alsace. Après le retour de Louis XVIII, il resta quelque temps en disgrâce ; mais, en 1823 il reçut le commandement d’un corps d’armée pendant la guerre d’Espagne, fut promu, à son retour, maréchal de France et entra à la Chambre des pairs. Il se rallia, en 1830 au gouvernement de Louis-Philippe, qui le nomma commandant supérieur des 8e et 9e divisions militaires et gouverneur des Invalides (1847). Enfin, il devint sous la République, en décembre 1848, chancelier de la Légion d’honneur.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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01.13.08

LES GENERAUX DE NAPOLEON – GENERAL SAVARY (1774-1833), DUC DE ROVIGO

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Général Anne-Jean-Marie-René Savary (1774-1833, duc de Rovigo

Savary est un homme secondaire, qui n’a pas assez d’expérience et de calme pour être à la tête d’une grande machine. Du reste c’est un homme d’énergie, de zèle et d’exécution.

Il ne faut pas laisser entrevoir à Savary l’opinion que j’ai de son incapacité.

(Napoléon Bonaparte)

Savary (Anne-Jean-Marie-René, duc de Rovigo). Général et homme politique français, né à Marcq (Ardennes) le 26 avril 1774, mort à Paris le 2 juin 1833. Son père, attaché comme major à la place de Sedan, le fit élever au collège de Saint-Louis, à Metz. Savary avait à peine seize ans lorsqu’il  s’engagea dans un régiment de cavalerie, le Royal-Normandie. Grâce au départ de la plupart des officiers qui émigrèrent, il devint sous-lieutenant, puis servit dans l’armée de Custine et fut promu capitaine. Nommé officier d’ordonnance de Pichegru, puis de Moreau, Savary se fit remarquer par sa bravoure au passage du Rhin, à Freiberg en Saxe, et obtint alors le grade de chef d’escadron (1797). Desaix, avec qui il se lia à cette époque, l’ayant pris pour aide de camp, il l’accompagna dans toutes ses campagnes, à l’armée du Rhin, en Egypte (1798-1800) et en Italie, sur le champ de bataille de Marengo. C’est lui qui, après la mort de ce vaillant général, apporta son corps dans la tente de Bonaparte. (Celui-ci le prit alors pour son propre aide de camp et, à partir de cette époque, Savary devint l’homme de confiance de Napoléon ; il le suivit presque partout et reçut de lui les missions les plus délicates, sinon toujours les plus honorables. Il fut chargé notamment de découvrir les auteurs de l’enlèvement du comte Clément de Ris et d’aller secrètement en Vendée pour y découvrir les complices de Cadoudal. Nommé, en 1800, colonel et commandant de la gendarmerie d’élite, chargé de veiller à la sûreté du premier consul, il devint en même temps directeur d’un bureau de police secrète. Savary, promu général de brigade en 1803, reçut le commandement des troupes réunies à Vincennes, présida à l’exécution du duc d’Enghien et s’opposa, au rapport du général Hulin, à ce que le duc eût, selon son désir, un entretien avec Bonaparte. Après cette affaire et la mort mystérieuse de Pichegru, Savary vit augmenter encore la faveur dont il jouissait auprès du chef de l’Etat, dont il devait être constamment l’instrument aveugle. Général de division et grand officier de la Légion d’honneur en 1805, il fit avec Napoléon les campagnes de 1805 et de tantôt comme général, tantôt comme diplomate. Il fit prisonnier un régiment de hussards après la bataille d’Iéna, s’empara de la place de Hameln (1806). Le 16 février il gagna sur les Russes la bataille d’Ostrolenka, à la tête du 5e corps d’armée, qu’il commandait en l’absence du maréchal Lannes : c’est son plus beau titre de gloire. Bonaparte le récompensa par le brevet d’une pension de 20.000 francs et par le cordon de grand-aigle de la Légion d honneur. Après les batailles d’Heilsberg et de Friedland, auxquelles il prit part, Savary reçut le gouvernement de la Vieille-Prusse, qu’il quitta pour se rendre, après la paix de Tilsit, à Saint-Pétersbourg, en qualité d’ambassadeur. Rappelé peu après, il reçut, en février 1808, le titre de duc de Rovigo, avec une dotation de 15.000 francs, et fut envoyé, le mois suivant, en Espagne pour décider la famille royale d’Espagne à faire le voyage de Bayonne, qui devait lui coûter un trône. Il s’acquitta avec son habileté ordinaire de cette tortueuse mission, berna complètement Ferdinand VII, qu’il conduisit à Bayonne, fut chargé de lui signifier que la maison de Bourbon avait cessé de régner en Espagne, puis retourna à Madrid, où il prit le commandement des troupes françaises pendant la maladie de Murat. Le duc de Rovigo conserva ce poste, dans la situation la plus difficile, jusqu’à l’arrivée du roi Joseph Bonaparte. De retour à Paris ; il reprit auprès de son maître ses fonctions occultes. « Sa faveur augmenta d’autant plus à cette époque, dit Michaud, que celle de Fouché et de Talleyrand parut s’être considérablement affaiblie. Il devint l’intime confident, le directeur spécial des opérations les plus secrètes et surtout de ce qui appartenait à la sûreté personnelle de l’Empereur. A Paris, à l’armée, dans ses voyages, le duc de Rovigo ne quittait plus Napoléon. Après l’avoir accompagné aux conférences d’Erfurt, il le suivit encore en Espagne, à la prise de Madrid, dans cette courte campagne d’hiver contre l’armée anglaise, où il a raconté avec orgueil que Napoléon fit plusieurs lieues à pied, dans la neige, appuyé sur son bras. Il le suivit aussi dans la guerre d’Autriche en 1809. Le 3 juin il fut appelé à succéder à Fouché comme ministre de la police. Le duc de Rovigo a raconté lui-même l’impression fâcheuse que sa nomination fit sur le public. J’inspirais la frayeur à tout le monde, dit-il. Dès que je fus nommé, chacun fit ses paquets ; on n’entendit plus parler que d’exils, d’emprisonnements et pis encore ; enfin, je crois que la nouvelle d’une peste sur quelque point de la côte n’aurait pas plus effrayé que ma nomination au ministère de la police. » Son prédécesseur s’attacha à lui rendre la tâche difficile en ne le mettant en rien au courant des affaires dont il avait eu si longtemps la direction. Son administration fut telle qu’elle devait être en un temps où la légalité était le moindre souci d’un gouvernement odieusement tyrannique. Le duc de Rovigo fit remplir les prisons de républicains et de royalistes et traita avec rigueur Mesdames de Staël et Récamier. Malgré son incontestable et peu scrupuleuse habileté, il eut à subir la plus vive humiliation lors du coup de main de Malet. Arrêté par Lahorie le 23 octobre il fut enfermé pendant quelques heures à la Force. Il n’en conserva pas moins toute la confiance de son maître, qui l’appela au conseil de régence en mars 1814. Le duc de Rovigo suivit Marie-Louise à Blois, puis se retira dans une propriété qu’il possédait près de Fontainebleau. Créé pair au retour de Bonaparte de l’île d’Elbe et mis à la tête de toute la gendarmerie de l’Empire, après le désastre de Waterloo, il accompagna tristement son souverain sur le Bellérophon et demanda à partager son exil à Sainte-Hélène. Loin de lui accorder cette faveur, les Anglais l’envoyèrent à Malte comme prisonnier, pendant qu’à Paris on le condamnait à mort. Il s’évada au bout de sept mois (8 avril 1816), passa à Smyrne, où il se livra à de désastreuses opérations commerciales, puis se rendit en Autriche, qu’il quitta en 1819, et s’embarqua pour Londres. Quelques mois plus tard, il rentra en France pour y purger sa contumace et fut acquitté à l’unanimité, sur les plaidoiries de Dupin aîné (27 décembre 1819). En butte à la haine des royalistes, à propos de l’affaire du duc d’Enghien dont on faisait retomber tout le poids sur lui, il essaya d’établir qu’il n’avait été là que l’exécuteur des hautes œuvres et que toute la responsabilité devait remonter à Talleyrand, qui avait conseillé le sacrifice du prince. Il publia donc dans ce sens, en 1823, un petit volume in-8° ayant pour titre : Extrait des mémoires de M. le duc de Rovigo, concernant la catastrophe de M. le duc d’Enghien. Immense fut l’émotion produite par ces révélations inattendues ; elles donnèrent lieu à une avalanche de réponses et de pamphlets. En 1828 parurent les Mémoires du duc de Rovigo pour servir à l’histoire de l’Empereur Napoléon (in-8°), livre plein de détails curieux, mais dont la véracité, souvent suspecte, a été l’objet de vives critiques. A cette époque, Savary avait cru devoir se mettre en sûreté à Rome. Aussitôt qu’il apprit la Révolution de 1830, il se hâta de venir offrir ses services au nouveau gouvernement. Investi, à la fin de 1831, du commandement en chef des troupes françaises en Algérie, il resta dans ce pays jusqu’à ce que la maladie à laquelle il succomba l’eût obligé à revenir en France (1833).

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

Lien : Général Savary sur Wikipedia

LA FAMILLE DE NAPOLEON – CAROLINE BONAPARTE (1782-1839), REINE DE NAPLES

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Caroline Bonaparte (1782-1839), Princesse Murat, Reine de Naples

Dans sa petite enfance, on la regardait comme la sotte et la cendrillon de la famille ; elle en a bien rappelé ; elle a été une très belle femme et elle est devenue très capable. La reine de Naples s’était beaucoup formée dans le événements. Il y avait chez elle de l’étoffe, beaucoup de caractère et une ambition désordonnée.

(Napoléon Bonaparte)

BONAPARTE (Caroline-Marie-Annonciade). Troisième sœur de Napoléon, née à Ajaccio le 25 mars 1782, avait à peine onze ans, lorsqu’elle quitta la Corse pour venir habiter Marseille. Elle y resta jusqu’en 1796, époque à laquelle Mme Laetitia vint se fixer à Paris. Napoléon, qui l’aimait tendrement, lui fit épouser l’un de ses plus braves lieutenants, Joachim Murat, le 20 janvier de l’année 1800. Successivement grande-duchesse de Berg et de Clèves et placée sur le trône de Naples le juillet 1808, Caroline se montra digne de sa haute position par son intelligence, ses talents, le tact fin qu’elle montra dans les affaires. Radieuse de grâce et de beauté, douée d’un esprit cultivé, elle exerça un grand ascendant sur son époux, suppléa aux qualités qui manquaient à ce vaillant soldat pour l’exercice de la souveraineté, et tint elle-même, en qualité de régente, les rênes de l’Etat avec une remarquable habileté. Son avènement au trône fut signalé par des actes de justice et d’humanité. Elle fit rappeler les exilés et rendre la liberté aux condamnés politiques. Prenant une part très active au gouvernement du royaume, pendant un règne de sept années seulement, elle réalisa à Naples d’immenses progrès, fonda des établissements utiles qui subsistent encore, protégea les sciences, les lettres et les arts, appela à la direction des affaires des hommes éminents, et veilla avec sollicitude à l’extension de l’instruction populaire. Douée d’une grande fermeté d’âme et de caractère, on la vit, après le combat naval de Milucola, pour ranimer ses sujets, se promener impassible sur le quai de la Chiaja au milieu d’une pluie de boulets anglais. Chargée en 1810 par son frère d’organiser la maison de Marie-Louise, Caroline se rendit au-devant d’elle à Braunaw, mais ne tarda pas à s’aliéner ses bonnes grâces par ses prétentions orgueilleuses. Elle regarda comme un outrage d’avoir été obligée de porter le manteau de l’impératrice aux cérémonies du mariage, et retourna à Naples mal disposée contre la cour de Paris. Aussi, en 1813, lorsque la fortune commença à se lasser de favoriser Napoléon, caressa-t-elle l’ambition de Murat, qui rêvait la couronne des rois lombards et la souveraineté de la péninsule italique, et ne s’opposa-t-elle point aux traités des 6 et 11 janvier 1814, conclus avec l’Autriche et l’Angleterre, traités qui jetaient son mari dans les rangs ennemis de la France et de son bienfaiteur. Cette ingratitude révolta d’autant plus l’opinion publique que Caroline abandonnait son frère, elle qui n’avait eu qu’à se louer de lui, et cela au moment des revers, lorsque les membres de sa famille qui avaient eu le plus à se plaindre de son despotisme se rapprochaient de lui spontanément. Aussi Madame mère irritée ne voulait plus la voir et l’écrasa de ces énergiques et généreuses paroles : « Vous avez trahi votre bienfaiteur, votre frère ; il aurait fallu que votre mari passât sur votre cadavre avant d’arriver à une félonie pareille. » Joseph Bonaparte prétendit même que, chargée par le général Miollis d’une somme considérable pour l’empereur captif à l’île d’Elbe, elle négligea dei lui faire passer. La défection de l’ancien volontaire de 1792 ne sauva pas son trône. Murat parut néanmoins revenir à de plus nobles sentiments ; en il voulut seconder le retour de l’Empereur, mais il fut battu et forcé de se réfugier eu France. L’énergie de Caroline ne l’abandonna pas dans les péripéties de cette catastrophe. Victime de la trahison à son tour, menacée par les lazzaroni, dont elle essayait de réprimer les violences, et par les partisans de Ferdinand IV, elle stipula, avant de partir, avec le commodore Campbell, chef de la flotte anglaise, la conservation des propriétés de ses anciens sujets, et ne s’occupa de ses intérêts personnels qu’après avoir obtenu des garanties pour les intérêts du pays. Elle s’embarqua sur le Tremendous, vaisseau anglais, qui salua de vingt et un coups de canon le retour de Ferdinand. Au mépris de la capitulation, elle fut dépouillée de ses propriétés et emmenée prisonnière a Trieste avec ses quatre enfants, qu’elle avait été chercher à Gaëte. On lui permit de se fixer au château de Haimbourg, près de Vienne, où elle apprit par un journal la fin tragique de son malheureux époux, fusillé au château de Pizzo. Elle obtint plus tard l’autorisation d’habiter près de sa sœur Elisa, à Trieste, avec le titre de comtesse de Lipona, anagramme de Napoli, nom italien de Naples. Là elle éleva ses enfants avec peine, n ayant plus aucune fortune, et épousa secrètement le général Macdonald, ancien ministre de son mari. En 1830, Madame mère étant tombée malade à Rome, la princesse Caroline alla la soigner, puis retourna à Trieste. Après la Révolution de Juillet, ses deux fils, Achille et Lucien, se réfugièrent aux Etats-Unis, où ils embrassèrent la profession d’avocat, et elle revint en Italie, auprès de ses deux filles, la marquise de Pepoli et la comtesse de Rosponi. Caroline fit un voyage à Paris pour réclamer une indemnité au sujet de l’Elysée-Bourbon et du château de Neuilly, dont Murat avait été dépossédé par l’Empereur sans compensation. Les chambres lui votèrent, le 2 juin 1838, une pension viagère clé cent mille francs, dont elle ne jouit pas longtemps, car, à son retour de Paris, elle mourut à Florence d’un cancer à l’estomac, le 18 mai 1839, entre les bras de la comtesse de Rosponi et de Jérôme Bonaparte. Née avec une tète forte, un esprit souple et délié, de la grâce, de l’amabilité, séduisante au delà de toute expression, il ne lui manquait que de savoir cacher son amour pour la domination. « C’était, dit M. de Talleyrand, la tête de Cromwell sur le corps d’une jolie femme. » La princesse Caroline avait eu de son mariage avec Murat quatre enfants : 1° Napoléon-Achille-Charles-Louis Murat ; 2° Laetitia-Josèphe, née le 25 avril 1802, mariée au marquis de Pepoli à Bologne ; 3° Lucien-Charles-Joseph-François-Napoléon Murat ; 4° Louise-Julie-Caroline, née le 22 mars 1805, mariée au comte de Rosponi, à Ravenne.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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LA FAMILLE DE NAPOLEON – ELISA BONAPARTE (1777-1820), PRINCESSE DE LUCQUES ET DE PIOMBINO, GRANDE DUCHESSE DE TOSCANE

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Elisa Bonaparte (1777-1820), princesse de Lucques et de Piombino, grande duchesse de Toscane

Maîtresse femme, elle avait de nobles qualités, un esprit recommandable et une activité prodigieuse, connaissant les affaires de son cabinet aussi bien qu’eût pu le faire le plus habile diplomate. Il n’y a pas eu d’intimité entre nous, nous caractères s’y opposaient.

(Napoléon Bonaparte)

Bonaparte (Marie-Anne-Elisa). Sœur de Napoléon 1er, née à Ajaccio le 3 janvier 1777. Son père, dans un voyage qu’il fit la même année comme député de la noblesse corse à la cour, obtint pour elle une bourse à la maison royale de Saint-Cyr, qu’elle ne quitta qu’après l’achèvement de son éducation pour retourner en Corse, à l’âge de quinze ans. Lorsque son pays natal fut tombé au pouvoir des Anglais, elle l’abandonna avec le reste de sa famille, et alla se fixer à Marseille. Elle y fit la connaissance d’un compatriote dénué de toute fortune,’mais de famille noble, le capitaine d’infanterie Félix Bacciochi, avec lequel elle se maria le 5 mai 1797. Napoléon, qui se vengeait sur les Vénitiens de leur conduite équivoque après le traité de Leoben, n’apprit ce mariage qu’après sa conclusion : moins puissant à cette époque qu’en 1805, lorsqu’il fit annuler celui de Jérôme avec Melle Paterson, il laissa seulement deviner son mécontentement. L’année suivante, Mme Bacciochi vint à Paris, et se déclara la protectrice des lettres et des arts, qu’elle aimait avec passion. Son salon devint un terrain neutre où les hommes marquants de tous les partis se donnaient rendez-vous : Chateaubriand et Lemercier s’y rencontraient avec Legouvé, La Harpe, Boufflers et Fontanes. Lorsque, en 1805, Napoléon fit sa distribution de couronnes dans sa famille, il érigea en principauté, pour sa sœur Elisa, Lucques et Piombino. La nouvelle princesse se montra digne sœur de Napoléon, et déploya des talents et une dignité en rapport avec sa haute position. Bacciochi, couronné en même temps qu’elle, régna, mais ne gouverna pas. Eclipsé par l’esprit supérieur de sa femme, il eut le bon esprit de lui laisser la direction des affaires, et ne fut pour ainsi dire que le premier de ses sujets. Elisa. se sentant à la hauteur de sa tâche, gouverna par elle-même, présida le conseil de ses ministres, simplifiant les rouages administratifs avec un tact, une fermeté et un esprit d’organisation rares, même chez un homme. Elle porta surtout son attention sur la réparation des routes, les travaux d’utilité publique et l’établissement de nouvelles fortifications. L’empereur, en récompense du talent dont elle avait fait preuve, lui conféra, le 5 mars 1809, le titre de grande-duchesse de Toscane, avec le gouvernement général de cette province. Son mérite sembla grandir avec son pouvoir, et elle continua de marcher hardiment dans la voie du progrès. La princesse Elisa, tout en protégeant les arts et les lettres, imprima une nouvelle impulsion à l’agriculture en lui accordant habilement des primes, développa l’instruction populaire et ht construire des établissements utiles. Un des plus grands services qu’elle rendit à la Toscane fut de la purger des bandes de brigands qui infestaient les routes. Aussi le surnom de Sémiramis de Lucques, qui lui fut donné par les adulateurs de Premier Empire, ne parut-il pas une épigramme. Ses connaissances politiques, administratives et militaires lui avaient assuré un certain crédit auprès de l’Empereur, qui se montrait flatté de trouver dans une femme de sa famille un caractère assez énergique, pour s’identifier pleinement avec sa politique ambitieuse. Quant à son mari, excellent homme d’ailleurs, ce n’était guère que son aide de camp, même quand elle passait les troupes en revue. Lorsque, en 1814, l’empereur fut accablé sous les coups de l’Europe coalisée contre nous, la princesse Elisa se retira à Bologne, d’où elle partit en 1815 pour se rendre à Trieste, puis près de sa sœur Caroline, la veuve de Murat, au château de Haimbourg. Elle quitta ce château pour celui de Brunn, et enfin résida près de Trieste, au château de Santo-Andrea, où elle mourut à quarante-trois ans d’une fièvre nerveuse, sous le nom de comtesse de Campignano, le 7 août 1820. Mme Bacciochi laissa deux enfants : 1° Charlés-Jérôme, né le 3 juillet 1810, mort à Rome, d’une chute de cheval, à l’âge de vingt ans, 2° Napoleone-Elisa, née le 3 juin 1806, mariée au comte Camerata. L’empereur Napoléon III lui a donné rang à la cour avec les titres de princesse et d’altesse. Elle partageait le goût de sa mère pour l’agriculture, à laquelle, dans un magnifique château qu’elle possèdait en Bretagne, elle se plaisait à consacrer ses loisirs.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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LA FAMILLE DE NAPOLEON – PAULINE BONAPARTE (1780-1825), PRINCESSE BORGHESE, DUCHESSE DE GUASTALLA

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Pauline Bonaparte (1780-1825), princesse Borghese, duchesse de Guastalla

Pauline était trop prodigue ; elle avait trop d’abandon. Elle aurait dû être immensément riche par tout ce que je lui ai donné ; mais elle donnait tout à son tour, et sa mère la sermonnait souvent à cet égard, lui prédisant qu’elle pourrait mourir à l’hôpital.

(Napoléon Bonaparte)

Bonaparte (Marie-Pauline). Deuxième sœur de Napoléon 1er, née à Ajaccio le 20 septembre 1780, suivit en 1793 sa famille à Marseille, où le conventionnel Fréron demanda sa main, qui lui fut refusée. Le général Duphot, assassiné à Rome dans une émeute, le 29 décembre, ainsi que Junot, qui en était passionnément épris, ne furent pas plus heureux. Elle aimait le général Leclerc, qu’elle épousa à Milan en 1801; mais leur bonheur fut de courte durée. Le général, après avoir soumis le Portugal, fut chargé parle premier consul, l’année même de son mariage, de faire rentrer sous la domination française l’île de Saint-Domingue, où il fut envoyé avec le titre de capitaine général. Pauline, à peine relevée de couches, s’ernbarqua à Brest avec son enfant et son mari, au mois de décembre. L’expédition avait été menée a bonne fin ; la conquête était presque achevée, lorsque les noirs, auxquels s’adjoignit un terrible auxiliaire, la fièvre jaune, se révoltèrent. Le général voulut faire embarquer sa femme et son fils, mais elle adressa cette noble réponse aux dames de la ville qui la pressaient de partir : « Vous pouvez pleurer, vous ; vous n’êtes pas, comme moi, sœur de Bonaparte. Je ne m’embarquerai qu’avec mon mari ou je mourrai. » On voulait la sauver de force, lorsqu’un aide de camp arriva annonçant la compression de la révolte : « Je savais bien, dit-elle sans s’émouvoir, que je ne m’embarquerais pas ; retournons à la résidence. » Mais le vainqueur, atteint de la fièvre jaune, dut partir pour l’île de la Tortue, où il expira, le 2 novembre 1802, entre les bras de sa femme, qui ramena en France sa dépouille mortelle. Leur fils mourut deux ans après. Le 28 août 1803, Napoléon maria sa sœur avec le prince Camille Borghèse, le chef d’une des plus illustres familles de Rome, mais d’une déplorable faiblesse de caractère. Cédant à des insinuations malveillantes, il ne tarda pas à se séparer de sa femme, et se retira à Florence jusqu’en juillet 1807, époque où Napoléon, après la paix de Tilsit, l’établit à Turin avec le titre de gouverneur général des départements français au delà des Alpes. Nommée duchesse de Guastalla, Pauline, abandonnée de son mari, habita tantôt la France, tantôt l’Italie, dans un magnifique château à Neuilly, ou à la fameuse villa Borghèse, dont son époux lui avait laissé la jouissance. En 1810, la princesse Pauline, ayant manqué publiquement à l’impératrice Marie-Louise à Bruxelles, fut éloignée de la cour par son frère, encore plus affligé qu’irrité. L’abdication de Napoléon, en 1814, fit partir la princesse de Nice pour Rome, et de là pour l’ île d’Elbe, où, avec Mme Laetitia, elle adoucit par sa présence les douleurs de l’exil de son frère. C’est à ses instances que Murat dut son pardon, et le prince Lucien sa réconciliation avec l’empereur déchu. Pendant les Cent-Jours, la princesse Pauline séjourna à Naples, puis à Rome, d’où elle envoya tous ses bijoux à l’empereur, dont les finances étaient épuisées. Ils furent trouvés à Waterloo dans une des voitures de Napoléon ; les alliés s’en emparèrent, et on ignore qui, parmi eux, se les est appropriés. Malgré les bontés du pape, reconnaissant des soins que la princesse avait eus pour lui lors de sa captivité en France, elle se disposait à rejoindre sa famille à Paris, lorsque Napoléon, vaincu, fut relégué sur le rocher de Sainte-Hélène. Elle tomba dans une maladie de langueur, qu’activa encore la nouvelle de la mort de Napoléon, que les puissances coalisées n’avaient pas voulu l’autoriser à aller soutenir de son amitié dans son triste exil. Le juin 1825 elle expira à Florence entre les bras de son mari, avec lequel elle s’était réconciliée depuis sa maladie. Sa dépouille mortelle fut inhumée à Rome en l’église Sainte-Marie-Majeure, dans la chapelle de la famille Borghèse, Le prince acquitta généreusement tous les legs qu’elle avait faits à son lit de mort, sans réfléchir à l’insuffisance de sa fortune. Elle ne lui laissait point d’enfants. La princesse Pauline se faisait remarquer par une inépuisable bienfaisance. Une partie de sa fortune passa entre les mains des malheureux ou fut employée à l’établissement de maisons de charité pour l’éducation des orphelins. Elle était passionnée pour les arts et les lettres, aimait le luxe et les plaisirs, et sa prodigalité avait tellement épuisé ses ressources que, après la chute de l’Empire, sans la bienfaisance de son mari, dont elle s’était rapprochée, elle aurait risqué de justifier les prédictions de sa mère en mourant à l’hôpital.

(Extrait du dictionnaire Larousse du dix-neuvième siècle)

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